( 23 février, 2017 )

Les mutilés de la Grande Armée en 1813…

Les mutilés de la Grande Armée en 1813... dans HORS-SERIE 1813Au mois de mai 1813, deux cent mille conscrits s’étaient battus à Lützen,  à Bautzen, à Wurtzen, comme les grenadiers de Marengo, et le roi de Saxe était ramené triomphant dans sa capitale. Mais cette guerre de héros, qu’avaient faite des conscrits à peine sortis de leurs dépôts et du village de leurs pères, avait coûté cher à  nos troupes : le nombre des blessés était si considérable, que des généraux firent entendre à l’Empereur qu’un  grand nombre de soldats avaient dû se blesser volontairement pour se soustraire au service militaire, et l’Empereur ne parla rien moins que de les faire fusiller. Ce fait, consigné sans commentaire par nombre d’historiens, est resté comme une preuve que les soldats eux-mêmes, à la fin, étaient las, et que tout le monde se lamentait des triomphes. Un vétéran de la Grande Armée, un homme de l’art chirurgical par excellence, le baron Larrey, qui fut appelé à prononcer son jugement sur ce cas remarquable de chirurgie légale militaire, y a consacré trois pages de ses « Mémoires ». Il est bon d’expliquer, tout d’abord, qu’on combattait alors en ligne pour le feu, et en colonne pour l’attaque. La ligne était sur trois rangs, et le troisième rang d’ordinaire n’avait pas à tirer, mais plutôt à passer un fusil tout chargé au premier rang, ou à relever les tués ou blessés du premier ou du deuxième rang. Mais en fait, avec le manque d’instruction et l’affolement des jeunes soldats, le troisième rang tirait comme les deux autres, et sans « serrer » suffisamment pour permettre au canon du fusil de déborder en avant du premier rang : détail technique important que les médecins juristes ne me semblent pas avoir fait suffisamment ressortir dans leur rapport. Cette petite remarque faite, je laisse la parole au baron Larrey :

« Pour diminuer aux yeux de Napoléon le nombre considérable de blessés qu’avaient donné les batailles de Lützen, Bautzen et Wurtzen, quelques personnes accoutumés à voiler les vérités lui firent entendre que beaucoup de ces blessés s’étaient mutilés volontairement pour se soustraire au service, et l’on rangeait dans cette classe tous ceux qui avaient les doigts tronqués ou les mains traversées par des balles. Sur ces assertions, on donna l’ordre de les réunir tous et de les enfermer dans le camp retranché établi pour la douane à un quarte de lieue de la ville, sur la grande route de Bautzen. Il y en avait près de trois mille. Interrogé par le chef de l’armée lui-même, sur la différence que présentaient les blessures résultant d’une cause mise en mouvement par l’individu blessé, d’avec celles qui sont l’effet d’une puissance étrangère, je répondis que, toutes choses égales d’ailleurs, nul médecin ne pouvait établir la moindre différence entre ces deux sortes de blessures. Mon opinion ne se trouvait pas d’accord avec celle de quelques-unes de mes collègues : elle ne prévalut point, et l’ordre de former un jury chirurgical, que je devais présider, me fut aussitôt intimé. Ce jury était chargé de désigner ceux des individus qu’il aurait rendus coupables de ces délits, pour qu’ils fussent mis ensuite à la disposition du général grand prévôt de l’armée. Je ne transcrirai pas ici ce que m’écrivit à ce sujet cet officier général ; sa lettre contenait le détail des mesures à prendre pour la police du camp, pendant la durée de nos opérations. Pénétré de l’importance de la décision que j’étais appelé à donner, dans ce cas remarquable de chirurgie légale, je persistai dans mon premier jugement ; les autres membres du jury partagèrent mon opinion ; et, après avoir examiné avec soin tous les blessés, nous fîmes le rapport suivant :

D’après l’ordre du chef de l’armée et en vertu des instruction de Son Excellence M. le comte Daru, ministre, directeur de l’armée, exprimées dans sa lettre du 13 juin 1813 ; Le jury chirurgical, composé de MM. Le baron Larrey, inspecteur général,  chirurgien en chef de l’armée et de la Garde, Eve, chirurgien principal, chevaliers de plusieurs ordres, Charmes, chirurgien-major, chevalier de la Légion d’honneur, Thébaut, chirurgien-major des hôpitaux,

Bécoeur chirurgien-major des ambulances, s’est réuni, le 16 du même mois, à cinq heures du matin, au lieu désigné, à l’effet de procéder à la visite des 2 350 soldats, et de 282 ramenés des ambulances de retraite, ce qui faisait en tout 2 632 militaires de toute arme, blessés aux mains et aux doigts.

Cette opération, continuée, sans interruption, depuis le moment où elle a été commencée jusqu’aujourd’hui 19 juin, heure de midi, a eu pour témoins un officier supérieur de l’état-major et un officier de gendarmerie envoyés par le grand-prévôt de l’armée.

L’examen fait avec la plus scrupuleuse attention a porté :

1° sur le caractère des blessures et les infirmités qui en résultent.

2° Sur les causes qui ont produit ces blessures et sur la manière d’agir de ces causes.

3° Sur les circonstances qui ont accompagné ou précédé ces solutions de continuité.

Il résulte de cet examen :

1° Que presque toutes les plaies ont été faite par des corps contondants poussés par armes à  feu, et un petit nombre part armes blanches, dirigés contre ceux qui en ont été atteints.

2° Que la majeure partie des blessés a présenté en mêmes temps d’autres blessures en divers points de la surface du corps, ou des déchirures plus ou moins multipliées de vêtements, faites par le passage des balles.

3° Que le petit nombre des blessés chez lesquels les circonstances précitées ne se sont pas offertes d’une manière aussi évidente, se compose précisément d’anciens soldats, du dévouement desquels il n’est guère permis de douter (1).

Enfin le jury déclare qu’il n’est point de signes certains qui fassent connaître la différence qui peut exister entre deux plaies d’armés à feu reçues même à brûle-pourpoint et produites l’une par l’effet de la volonté de l’individu, et l’autre par celui d’une puissance étrangère à sa volonté.

Le jury, en se résumant, proteste qu’il est physiquement impossible d’établir la moindre preuve qu’aucun des militaires visités par lui ne se soit mutilé volontairement, et il pense que la lecture des états circonstanciés (2). Qu’il a fait dresser de tous les blessés soumis à sa visite, en expliquant les motifs du nombre si grand en apparence des mutilations, contribuera à dissiper l’opinion défavorable répandue sur compte de ceux qui les ont éprouvées. »

On pourrait m’en vouloir, après une aussi longue citation, d’ajouter quelque commentaire inutile à ce rapport médico-légal peu banal ; mais on me permettre bien de faire la remarque qu’il mérite d’être placé à côté de ceux empruntés aux maîtres les plus autorisés, dans les Traités de médecine légaleToujours est-il que l’homme de bien qui n’avait pas hésité à défendre la vérité contre le monarque prévenu et irrité, reçut le soir même le témoignage de la reconnaissance de l’Empereur, satisfait d’être détrompé : c’était son portrait enrichi de diamants, 6.000 francs en or et une pension sur l’État de 3.000 francs, sans exclusion, est-il dit au décret, de toute récompense méritée par ses grades, son ancienneté et ses services futurs. Pour finir, je rappellerai seulement que, pour éviter dorénavant les accidents dus particulièrement au tir sur trois rangs et aussi pour augmenter le front de bataille, en face de l’armée coalisée d’un effectif double du sien, Napoléon prescrivit-ce fut pour la première fois dans les armées- la formation de la ligne sur deux rangs seulement (3), lorsque se donna dans les champs de Leipzig ce combat que les Allemands sont appelé la Bataille des Nations.

 Dr. Max Billard.

—————

(1). « Nos recherches nous portent à croire que le défaut d’habitude dans le maniement des armes a été la principale cause de ces mutilations chez les conscrits ; qu’ainsi, lorsqu’ils tiraient sur trois rangs, le deuxième et le troisième faisaient involontairement porter le canon du fusil sur la main de ceux du premier, que dans la manœuvre du fusil même, ils se blessaient sans le vouloir, comme nous l’avons vu maintes fois ; qu’enfin, les charges s’étant faites par l’infanterie aux batailles de Bautzen et de Wurtzen, sur le revers des collines, et les soldats ayant toujours les moins élevées sur leurs fusils, lorsqu’il les dirigeaient vers l’ennemi qui occupait le sommet de ces collines, les balles de leurs adversaires devaient généralement porter sur leurs mains comme les parties les plu saillantes. Une semblable cause a fait de même blesser aux mains un grand nombre de fusiliers de la Garde, qui avaient inutilement attaqué l’ennemi sur les hauteurs de Heilsberg, dans la première campagne de Pologne. Ces braves jeunes gens, sur l’assertion de médecins peu éclairés, avaient été accusés de s’être mutilés volontairement. Ces circonstances se sont aussi fréquemment présentées en Espagne, dans la guerre des montagnes » (Note de Larrey).

(2). « Ces états furent déposés chez le ministre comte Daru. » (Note de Larrey).

(3).Plus tard, en 1866,avec le fusil à tir rapide, se chargeant par la culasse- le chassepot- la formation de la ligne fut enfin réduite à un seul rang.

(Extrait de « La Chronique médicale… », n°19, 1er octobre 1907).

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( 22 février, 2017 )

Extrait d’une lettre inédite de John Perceval sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe.

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J’en reproduis le passage le  plus intéressant. Cette lettre fut diffusée la première fois dans la « Revue Historique de la Révolution Française et de l’Empire » (janvier-juin 1916), dans sa version originale en anglais suivie d’une traduction en français. Écrite par un des six fils de Spencer Perceval, le ministre britannique, elle est adressée à Francis d’Ivernois, alors représentant de Genève au Congrès de Vienne.

C.B.

[…] Je crois qu’une [dernière] lettre vous fut écrite avant mon voyage à Elbe. Le colonel Campbell  [Officier anglais chargé de la surveillance de l’Empereur] me présenta à Napoléon, dans sa propre demeure (où, par chance, nous tombâmes sur lui]. Il nous reçut très poliment, nous montra toute sa maison, nous désignant toutes les améliorations qu’il y avait faites, etc. Il m’adressa la parole plusieurs fois, me demanda si j’étais le fils du Chancelier, remarqua que celui-ci avait été un grand antagoniste de la France. En somme, je fus très favorisé dans mon voyage. Il semble être ne parfaite santé, physiquement et moralement ; s’occupe de meubler son cottage [sic], qui n’est pas encore achevé. Ses gardes sont très mécontents de leur situation : 50 d’entre eux avaient envoyé une pétition pour qu’il leur permis de retourner en France, à laquelle l’Empereur n’a pas répondu [fait imaginaire]. Ils sont au nombre de 600 environ avec 50 lanciers Polonais, et à peu près 300 Corses, que les officiers sont très occupés à dresser [sic]. Chaque dimanche, il tient un lever. Porto-Ferrajo [Portoferraio] est très bien fortifié à la fois part terre et par mer.

Croyez-moi, je vous prie, très sincèrement et profondément votre.

John PERCEVAL.

Rome, vendredi 18 novembre 1814.

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( 20 février, 2017 )

Les «SOUVENIRS»d’un JEUNE CHIRURGIEN de la GRANDE-ARMEE (1813)…

Blessé

Ce témoignage a été rédigé par le docteur Jacques Duret né à Nuits-Saint-Georges (département de la Côte-d’Or) le 21 mars 1794. Cet érudit, botaniste, archéologue, fut premier magistrat de cette ville, puis conseiller général. En janvier 1813, alors qu’il est concerné par la conscription, le jeune Duret est étudiant en médecine à Paris.« Au tirage [au sort] à Dijon, domicile de mon père, le N°3 m’est échu », écrit l’auteur. Et il poursuit :«N’ayant aucune chance de réforme, et ne voulant pas sacrifier dix mille francs pour acheter un homme, dont quelques mois après j’aurais été obligé de prendre la place, je pris le parti de demander du service, en qualité de chirurgien militaire, il en fallait beaucoup à cette époque, c’était la ressource des étudiants en médecine et on n’était pas très sévère pour l’admission. Avec la recommandation des compatriotes que mon père et moi nous avions l’honneur de connaître, le sénateur Monge, le conseiller d’État Prieur, et le professeur de l’École de Médecine Chaussier, auprès des chefs du service médical de l’armée, Larrey, Percy et Parmentier, j’ai été immédiatement commissionné et attaché en qualité d’aide-chirurgien au 148ème régiment de ligne, 5ème division du 3ème corps d’armée. En février 1813, je suis parti pour rejoindre le régiment qui tenait campagne dans le royaume alors de Westphalie, aux environs de Magdebourg ; j’ai trouvé le régiment dans la petite ville de Celle, près de Hanovre et Brunswick, j’ai fait la dernière campagne d’Allemagne en Silésie, Saxe, Bavière, etc., j’ai assisté aux batailles de La Katzbach près de Lawenberg, de Dresde, de Leipzig, de Hanau, et suis enfin rentré à Mayence, malade du typhus, et évacué d’hôpital en hôpital jusqu’ à Haguenau, d’où mon père m’a ramené à Dijon, où j’ai passé presque toute l’année 1814, pendant la campagne de France » . Il est bon que de préciser que ces lignes, donnant un premier aperçu de la vie du docteur Jacques Duret, ont été, comme les suivantes, rédigées le 5 octobre 1864, à la demande de Guillaume Jacquinot, secrétaire de la mairie de Nuits-Saint-Georges.

Mais laissons de nouveau la parole à l’auteur : « Dégagé en fait du service par la restauration royaliste, je suis revenu à Paris, en novembre 1814, reprendre mes études médicales ; j’ai assisté à la rentrée de Napoléon en mars 1815, lors de son retour de l’île d’Elbe, et enfin en juin, après la bataille de Waterloo, engagé volontaire dans les fédérés des Écoles [celles de Polytechnique et de Saint-Cyr], j’ai terminé ma carrière militaire par la courte et dérisoire campagne des fortifications aux Buttes de Belleville, avec un fusil sans cartouches ! Mes services militaires m’ont rapporté quarante francs, des poux, de la misère, la perte du gros orteil droit, la fièvre typhoïde, et enfin, la médaille de Sainte-Hélène, honorable récompense du peu de services que j’ai pu rendre, qui me dédommage de tout ce que j’ai pu souffrir et qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir souffert. La croix d’honneur m’est venue trouver en 1847, par les soins de M. de Champlouis, préfet de la Côte-d’Or, en témoignage des services civils qu’il m’a jugé avoir rendus dans les diverses fonctions qui, dès 1819, m’ont été confiées comme médecin, maire, conseiller général, etc. Je jure sur elle et sur l’honneur que je n’ai jamais fait la moindre démarche, ni le moindre mot pour l’obtenir. J’étais loin de penser que je puisse y prétendre. Elle m’a frappé comme la foudre. » Le 7 juin 1817, Jacques Duret reçoit le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris. Il revient aussitôt dans sa ville natale « pour y répandre le bien et se dévouer au service des malheureux ». « Attaché dès 1818 à l’hospice de Nuits, comme médecin-adjoint, il succède en 1832, à M. Pignot, son beau-père en qualité » de médecin ». Le 1er janvier 1854, Duret quitte ses fonctions médicales « pour se consacrer entièrement à l’administration de la ville et des établissements de bienfaisance ». Duret fut maire de la ville de Nuits-Saint-Georges, de 1833 à 1864, au gré des fluctuations politiques, tantôt comme maire en titre ou maire provisoire. Il représenta le canton de cette même ville au Conseil général de la Côte d’Or de 1838 à 1848. Enfin, Duret est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1847. Il quitte la vie publique pour raison de santé en janvier 1864. Il est à noter que Duret fut également un botaniste éclairé. Il s’éteint en 1874.

Voici le texte intégral de son témoignage qui porte le titre de « Souvenirs Chirurgico-Militaires d’un jeune étudiant de 19 ans, en 1813 ». Il est paru la première fois en 1902 dans le « Bulletin de la Société d’Histoire, d’Archéologie et de Littérature de l’arrondissement de Beaune [Côte d’Or] ».

« Les souvenirs que je recherche à rassembler remontent à une époque déjà bien ancienne, mais ils m’ont laissé une impression si profonde, que je n’ai pu les oublier jusqu’à présent, année 1871. Ces souvenirs n’ont rien d’historique, et si je les confie au papier, c’est pour laisser à mes petits-fils quelques notions sur une des branches de leur famille dont le nom va s’éteindre… [s’en suit un développement généalogique d’un intérêt limité]. De 1815 à 1825, j’ai encore pu recueillir les noms de Duret, médecin en chef de la marine, à Brest ; Mme Duret, célèbre cantatrice aux opéras de Paris ; Duret, inspecteur des finances, à Paris, mon cousin ; le capitaine Duret, mon cousin, mort à la retraite de Moscou, en 1812 ; une tante Duret, auprès de Montbard, etc., etc. Pour revenir à mon but personnel, de développer les circonstances qui m’ont conduit aux études médicales, je dois dire qu’à l’âge d’environ quinze à seize ans, la création à Dijon de cours d’histoire naturelle et de botanique, m’a tellement attiré, que les études médicales ont été la conséquence des études botaniques.-A dix-huit ans, les études médicales m’ont conduit à Paris, et à dix-neuf sans, les levées militaires, conscriptions, tirages au sort, m’ont conduit à l’armée en qualité de chirurgien militaire sous-aide, malgré les instances de ma mère, qui, disait-elle, avait trouvé à me racheter un remplaçant, aux prix de dix mille francs. Ma pauvre mère ne pensait pas que les levées d’hommes enlevaient à cette époque toutes les générations masculines, et que ceux qui se rachetaient étaient tous repris sous une forme ou sous une autre : Garde Impériale, Gardes d’Honneur, employés dans les administrations Militaires, etc. Je suis donc parti gaiement, et fièrement, en qualité des chirurgiens sous-aides, avec les galons, collet et parements de velours rouge, chapeau à corne, et l’épée au côté- c’était le beau côté ! Me voilà donc en route sur le chemin de la gloire, par Besançon, Belfort, Colmar, Strasbourg, et de là à Wesel, par Mayence, Coblentz, Cologne, Düsseldorf, etc., sur le Rhin, c’était charmant !… et en effet c’était un beau voyage. Mais là, ont commencé les déceptions, les fatigues :-Nous n’étions plus dans la vraie France, bien que cette grande partie nord de l’Allemagne, annexée à la France jusqu’à Hambourg, ait été subdivisée en départements français ; les routes étaient mauvaises, le terrain sablonneux, facilement défoncé par les pluies, de vastes bruyères. Enfin, nous arrivâmes dans cette partie nord de l’Allemagne, convertie en royaume de Westphalie jusqu’à l’embouchure de l’Elbe à Hambourg, et là, incorpores enfin dans nos régiments, nous entrâmes en fonctions et eûmes l’occasion de vois les principales villes de cette partie de la Prusse, Hanovre, Brunswick, Celles, Magdebourg, dont le souvenir m’est profondément resté.-Hanovre, ville gothique très remarquable par son caractère architectural du Moyen-Age, m’a fortement impressionné. Je vous encore ses rues étroites et tortueuses, ses pignons aigus, ses portes et fenêtres à moulures ciselées, et son ensemble triste. Ses alentours offrent de jolies promenades, de belles avenues, mais mortes et désertes.-Brunswick, ville moderne, larges rues, maisons à belles façades plates, mais n’éveillant aucun souvenirs artistiques.-Magdebourg, forte place de guerre, ville enterrée dans ses remparts, tours et bastions.-Celles, enfin, jolie petite ville, sans fortifications, ancienne résidence des vice-rois Anglais, alors que cette partiez de l’Allemagne (le grands duché de Hanovre), appartenait à l’Angleterre. Enfin, ce fut à celles, qu’au nombre de quatre ou cinq carabins, nous fûmes incorporés et répartis dans nos régiments, pendant un armistice de deux ou trois mois, qui n’aboutit à rien, et les hostilités recommencèrent, mais nous eûmes d’abord quelques succès, mais, forcés d’abandonner le Hanovre, je fus détaché du régiment avec un convoi de malades et de blessés à conduire en arrière, jusque dans la petite ville de Paderborn. Arrivé à ma destination, l’intendant militaire fit entrer mes malades à l’hôpital, et me mit en logement chez le baron d’Haxthausen. Ici comment, pour moi, l’époque la plus curieuse de ma vie, celle qui me laisse les souvenirs les plus précieux et les plus vivaces.-Mon entrée chez le baron d’Haxthausen fut naturellement aussi froide, aussi insignifiante que pour tout autre. Un français attaché à la maison avec sa femme, en qualité de précepteur des enfants, me conduisit à la chambre destinée aux militaires en logement, me fit servir à manger, et à cette première journée, je ne vis pas même le maître de la maison, qui occupait avec sa nombreuse famille un corps de bâtiments isolés, donnant sur un grand et beau jardin, aboutissant à un ruisseau qui le séparait d’une vaste prairie lui appartenant. Le lendemain, le précepteur me demanda, de la part du Baron, si je voulais bien me réunir à sa famille, et prendre place à sa table.-J’acceptai avec empressement et reconnaissance ; je demandai si M. le Baron voulait bien recevoir ma visite et mes remerciements, et dès cet instant, commensal de la maison, je passai, de la manière la plus agréable et la plus instructive, les quelques jours que je devais rester à Paderborn.-Mais il fallait repartir, rejoindre le régiment, et le Commissaire des Guerres, aujourd’hui Intendant militaire, me fit remettre ma feuille de route.-Je partis donc avec regret, je pris congé de M. et de Mme de Haxthausen-Dedinghausen, et de leur nombreuse famille, (six ou sept enfants) du précepteurs et de sa femme l’institutrice, mais sous promesse que si quelques circonstances me ramenaient à Paderborn, je reviendrais prendre ma chambre et nos adieux furent faits. Un singulier concours de circonstances amena la réalisation de cette prévision : le nord de l’Allemagne était abandonné par nos troupes, et le théâtre de la guerre était porté au centre, sur la ligne de Leipzig, Dresde, Görlitz, Liegnitz, Buntzlau, Goldberg, et jusqu’aux frontières de la Pologne.-Les communications entre le transitoire royaume de Westphalie, l’Allemagne centrale, la Saxe et la Silésie étaient interrompues, il n’était plus possible de rejoindre l’armée française ; les commissaires des guerres ne savaient où diriger les militaires isolés, et, d’étapes en étapes, je me trouvai ramené au Bercail de Paderborn !

C’était pour moi le paradis !-Je courus chez le commissaire des guerres, et selon la recommandation de mon excellent ami Haxthausen, je demandai le logement en sa maison ; mais grande fut ma déception ! –Le Baron s’était plaint d’être surchargé de logements militaires et le billet me fut refusé.-Le commissaire m’envoya chez un perruquier. Installé chez mon perruquier, je me disposais à aller faire au moins ma visite au Baron, lorsqu’un domestique de sa maison vint m’enlever au perruquier, et me ramena, corps et bagages, chez son maître.-Le domestique m’avait vu et reconnu en ville, et s’était hâté d’en aller prévenir le Baron, qui fit changer le billet, ce dont le perruquier ne se trouva pas offensé. Rentré chez le Baron d’Haxthausen, j’y restais fort longtemps, les communications étant totalement interrompues entre le nord de l’Allemagne et le centre, jusqu’à la Saxe et à la Silésie, près des frontières de la Pologne ; puis enfin, vint une trêve qui permettait aux hommes isolés de rejoindre leurs régiments. Je reçus un ordre de départ cette fois, je fis mes tristes adieux à toute la famille de Haxthausen, et j’y laissai en dépôt un excédent de bagage, dont, en soldat inexpérimenté, je m’étais surchargé, et que je croyais pouvoir reprendre plus tard.-Là , s’arrêtent les relations si intimes avec toute la famille de Haxthausen, nos causeries si instructives pour moi, si bienveillantes, et nos promenades aux alentours !-Je dus reprendre la route de Leipzig et de Dresde, mais je lui laissai encore mon pauvre excédent de bagage, consistant en quelques vêtements superflus, des livres de médecine et de chirurgie dont j’avais cru devoir me munir. J’espérais vaguement pouvoir revenir encore à Paderborn, mais je ne devais plus le revoir. Je terminai la campagne de Prusse par la funeste bataille de Leipzig qui nous ramena en déroute inexprimable à Mayence, où nous pûmes trouver asile, et de Mayence, rentrer dans nos familles. Ici, j’arrête ces tristes détails : blessé, malade, et évacué de ville en ville, je finis enfin par rester à l’hôpital de Haguenau, salle des gardes d’honneur, où régnait le typhus des armées. Là, porté sur les épaules d’un infirmier, un employé me dit de repartir bien vite. Je lui répondis que j’aimais mieux crever à l’hôpital que sur une charrette, et je pris possession d’un lit, je n’y suis pas mort. En ce même temps, mon père s’était mis à ma recherche dans les hôpitaux de la ligne du Rhin, et vint même à Haguenau !… Mais il y avait un tel encombrement de malades, que les registres d’entrées ne pouvaient être mis au courant, et qu’il ne put avoir sur moi aucun renseignement, mais il laissa au bureau de l’hôpital de Haguenau ses noms et adresse à tout événement.-Bien fut pour moi !-Trois jours après, en travaillant aux registres d’entrée, le commis auquel mon père s’était adressé, frappé d’un nom, vint immédiatement à mon lit, constata ma présence, et me fit signer une lettre du bureau, sur laquelle il écrivit à mon père l’heureuse découverte de son fils. Quelques jours après, mon père était à Haguenau ; je sortis de l’hôpital, je me restaurai par une alimentation plus substantielle, d’après les conseils du médecin, et huit jours après, je rentrais à Dijon, en la maison paternelle ! Mais, phénomène remarquable, l’affaiblissement cérébral était si grand, qu’en approchant de Dijon, au débouché du Val-Suzon, la vue des clochers de la ville, St.-Bénigne, St.-Philibert, St-.Jean, me causa une telle impression, que, livré à une hallucination singulière, ces clochers se montraient à mes yeux, puis disparaissaient. J’en voyais trois, puis j’en voyais cinq ou six, tantôt bien plantés devant mes yeux, tantôt sautillant, dansant comme une vraie sarabande ! Quelques mois de calme et de soins rétablirent l’état de mes facultés morales et physiques, mais, par la chute d’une pièce de bois près d’un bivouac, j’avais été fortement blessé au gros orteil du pied gauche, et la carie s’en était suivie. Je profitai de mon bon état sanitaire, pour me débarrasser d’une infirmité qui devait s’aggraver et me nuire toute ma vie. Je me fis amputer cet orteil dans l’articulation métatarsienne en 1814, et ne poussai qu’un seul cri au premier coup de bistouri… Mâlin ! Je m’en suis bien trouvé toute ma vie. Médecin pédestre dans les campagnes, j’ai fait des centaines de lieues sans broncher, et quelquefois 12, 15 et 20 lieues par jour. L’eau des fontaines me désaltérait et je n’acceptais rien chez mes clients de la campagne, ou très exceptionnellement.-Si on veut être respecté, il ne faut pas trop de familiariser dans une certaine classe, il ne faut pas dire que le médecin se paie avec les dents.- Avec un morceau de pain dans la poche, je ne craignais pas la faim, et j’allais la nuit comme le jour. Ici se termine ma vie d’étudiant aux Écoles de Paris. »

 DURET.

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( 19 février, 2017 )

Les PRESSENTIMENTS de BEUGNOT…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les PRESSENTIMENTS de BEUGNOT… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

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( 18 février, 2017 )

Quand on évoque de nouveau le « Parc Napoléon »…

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( 17 février, 2017 )

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON…

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON… dans HORS-SERIE napoleonAvant de partir pour la Russie, Napoléon voulut connaître le pays. Nous le voyons demander à son bibliothécaire Barbier, au mois de décembre 1811, les livres les plus propres à le renseigner sur la topographie de la Russie et surtout de la Lituanie « sous le rapport des marais, rivières, bois et chemins », ainsi que tout ce qui a paru de plus détaillé en français sur la campagne de Charles XIII et sur les opérations militaires dont ces contrées ont été le théâtre. Au mois de janvier 1812, il demande une histoire de la Courlande et tout ce qu’il y a de topographique, de géographique et d’historique sur Riga et la Livonie. 

Au mois de mai, il demande des traductions manuscrites, faites au bureau de Mounier, d’ouvrages sur l’armée russe : l’ouvrage du colonel Wilson, l’ouvrage du capitaine prussien Plotho, et d’autres : ces traductions, dit-il, pourront lui être utiles « dans le voyage ». 

Arthur CHUQUET (« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », 3ème série, Fontemoing, 1912). 

 

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( 16 février, 2017 )

Une lettre du colonel Bauduin…

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Cet officier sera tué à Waterloo, lors de l’assaut du château d’Hougoumont. Il s’adresse au général Marin, sous-gouverneur des Pages de l’Empereur, à Versailles.

Smolensk, le 8 novembre 1812.

Mon cher général, je profite du revers de la lettre de mon ami Marchal [major du 93ème de ligne] pour vous donner de mes nouvelles et des siennes. Les deux plaies de ma blessure sont cicatrisées, la sienne le serait avant huit jours, si nous étions tranquilles, mais la route en retraite que nous faisons depuis vingt jours, retarde un peu notre parfaite guérison. Nous avons tous deux bon appétit et nous voyageons, moi dans ma voiture et notre major dans une petite calèche du pays, dans laquelle il est étendu comme dans son lit.  Nous attendons ici le corps d’armée [le 3ème corps (Ney) ; le 93ème faisait partie de la 11ème division d’infanterie] ou au moins des nouvelles de la direction qu’il doit prendre après le passage du Borysthène, alors nous nous dirigerons sur le point destiné au régiment, afin d’y terminer au plus tôt notre guérison [à La Moskowa, Bauduin avait eu le bras droit traversé par un coup de feu, il en resta estropié, et le major Marchal avait reçu à la cuisse droite une balle qui ne put être extraite].

Soyez tranquille sur le sort de votre beau-frère : notre destinée est commune et nous ne nous quitterons pas ; au reste d’ci à huit ou dix jours nous serons tous deux hors d’affaire et nous n’aurons plus besoin que de soins pour empêcher nos plaies de se rouvrir.

Si, comme il est probable, on organise le Royaume de Pologne, Smolensk fera sans doute partie de la ligne de défense, comme un point important sur le Borysthène ou Dniepr ; en conséquence je présume que notre quartier d’hiver ne sera pas trop éloigné d’ici ; écrivez-vous souvent.

BAUDUIN.

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( 15 février, 2017 )

UN BLOG MAGISTRAL A VISITER !

C’est celui de J.-F. ARDELLIER, un figuriniste de talent.

http://empire-diorama-ard.over-blog.com/

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( 15 février, 2017 )

Louis Lemarchant, chirurgien-major à Waterloo…

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(Image d’illustration)

Louis Lemarchant est né à Saint-Jouan de l’Isle (Côtes d’Armor) le 9 octobre 1780.  A l’âge de vingt-ans il se décide à étudier la médecine, à l’image de son père qui était chirurgien.  Après avoir suivi les cours, à Rennes, de l’Ecole spéciale de Médecine en 1803, il obtient le prix de cette école. Afin de se soustraire à  la conscription, le jeune Lemarchant s’oriente vers la chirurgie militaire. Il se fait admettre comme « chirurgien surnuméraire » au tout nouvel hôpital militaire de  Rennes. 

Après un passage au camp d’Etaples, près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où il occupe les fonctions de chirurgien sous-aide dans les rangs du 6ème régiment d’infanterie. Plus tard, Louis Lemarchant sera présent à Eylau, de 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. Il participe à la bataille de Toulouse le 10 avril 1814. Nommé chirurgien-major en 1811, par décret impérial, il prépare son doctorat en médecine durant le Première Restauration, n’étant plus employé à son régiment, durant cette période. Reçu docteur à Strasbourg le 4 novembre 1814, il s’en retourne dans ses foyers à Saint-Jouan de l’Isle. Lors de la campagne de Belgique, en 1815, Lemarchant reprend du service, en étant attaché au grand parc d’artillerie. Après la chute de l’Empire, il se est mis pendant quelque temps en inactivité avant d’être nommé en décembre 1816, chirurgien-major à la Légion de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], en garnison à Calais. En septembre 1817, nous le retrouvons dans les rangs de la Légion de la Seine qui devient en 1820 le 55ème de ligne. Lemarchant achève sa carrière militaire à Strasbourg dans le 1er escadron du train des parcs d’artillerie. Il est admis à la retraite le 20 mai 1835. Sa date de décès reste inconnue.

Louis Lemarchant a laissé des souvenirs jusqu’à présents toujours inédits et qui portent le titre original de « Mémorial historique des Campagnes… » dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de Biélorussie, à Minsk. Mais laissons parler l’auteur au travers d’un extrait de son témoignage.

C.B.

Me  trouvant sans emploi et voisin de l’École de Médecine de Strasbourg, ayant en outre toutes mes inscriptions de Paris, je profitai de ces circonstances, en attendant mon licenciement définitif, pour aller soutenir ma thèse à Strasbourg, ce qui eut lieu le 4 novembre 1814.

Janvier 1815. Rentré dans ma famille le 6 de ce mois, après une absence de 11 années consécutives et toujours dans une service actif à l’armée pendant lequel je n’ai pas eu un jour de maladie, quoique exposé à des températures bien opposées, en plus ou en moins, accompagnées de fatigues et de privations des choses les plus nécessaires à l’existence, souvent entretenue par des alimentations bien variées que le besoin faisait trouver bonnes. Demeuré dans ma famille jusqu’au 15 avril [1815], Napoléon débarqué dans les premiers jours de mars au Golfe-Juan avec une partie du bataillon de sa Garde. Il marcha sur Paris entouré des régiments de toutes armes qui allaient le rejoindre avec empressement, avec ou sans leurs chefs. Il entra à  Paris le 20 mars. Louis XVIII l’avait quitté le 19 avec sa famille. Napoléon réorganisait son armée. Je reçus un ordre ministériel de me rendre à Vincennes pour être attaché comme chirurgien-major au grand parc d’artillerie et 8ème escadron du train de cette arme.

Parti de Paris les premiers jours de juin pour Douai et le 10 pour l’armée, j’ai assisté à la bataille de Fleurus (ou de Ligny), le 16 juin, où l’armée prussienne fut battue complètement, puis à Waterloo le 18 juin : l’armée anglo-hollandaise, forte de 115.000 homme fut attaquée à son tour par 65.000 français. Battu toute la journée, la victoire était assurée lorsque la trahison et, d’un autre côté, la désertion de chefs de corps et de généraux contribuèrent à décider une division prussienne à passer dans un intervalle de nos lignes pour se porter sur nos derrières pour s’amuser que nous n’avions point de réserve à leur opposer ; ce que l’ennemi ignorait. Ce mouvement de la part des Prussiens fut la cause de notre perte et c’est à tort que l’on donne la gloire de cette bataille aux anglais, car ils étaient en pleine retraite. Dans Bruxelles même, lorsqu’on apprit la nôtre par les motifs ci-dessus indiqués, événement malheureux que le général Grouchy, avec 20.000 hommes, dans l’inaction devant Namur, pouvait prévenir en appuyant sa gauche à notre droite, au moins par quelques régiments en observation, faute qui lui a été bien reprochée. Profitant de la nuit, on effectua la retraite en ordre jusqu’à Soissons que le maréchal Soult rassembla sur la route les corps en leur faisant sentir, pour l’honneur de l’armée, combien il était important de marcher en ordre. Nous rentrâmes à Paris et prîmes position sur les deux rives de la Seine, la plaine de Montrouge et Vincennes. Je suis parti de cette dernière position avec toute notre artillerie pour passer la Loire. Pris des cantonnements à La Rochefoucauld, Angoulême et Limoges pendant les mois de fin juillet, août et septembre ; une partie d’octobre. Ayant quitté Limoges le 20, avec un parc nombreux d’artillerie pour le conduire à Grenoble, passant par Saint-Léonard, Aubusson (loup affamé), Pont-Gibaud [Pontgibaud, dans le département du Puy-de-Dôme], grande et bonne auberge au pied de la montagne, Clermont, Thiers, Roanne, Lyon, Vienne, Valence, destination où je restai jusqu’au 15 novembre. Je fus remplacé à l’escadron par M. Sauveur.

Parti pour Paris, le 20 novembre 1815, après un très beau dîner donné par les officiers d’artillerie à Saint-Pérez [Saint-Péray, dans l’Ardèche], de l’autre côté du Rhône, en face de Valence, vins renommés. 

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