( 3 juillet, 2015 )

Une lettre du colonel Puniet de Montfort durant la campagne de 1812.

06503071.jpg

Celle-ci est adressée à son épouse. Elle est extraite du volume que j’ai souvent cité ici, et qui rassemble de nombreuses lettres de la Grande-Armée interceptées par les Russes durant la campagne de 1812.  Voici quelques mots sur cet officier : « Chevalier de Puniet de Montfort (Joseph), né le 6 avril 1774 à Saint-Privat (Lot).Colonel du génie, directeur du parc général, le 27 janvier 1812, puis chef d’état-major du génie de la Grande-Armée, 1er août 1812 ; maréchal de camp, 1814 ; décédé, 30 janvier 1855 ».

Au bivouac, à deux lieues de Viasma, le 1er novembre [1812].

J’étais si pressé ce matin que je n’ai pu t’écrire deux mots à la hâte. Je veux, ce soir, causer un peu avec toi, quoique je ne sois pas trop à mon aise pour cela. Je suis sûr que tu vas bien me plaindre en me voyant dater une lettre du bivouac, le 1er novembre, le jour dela Toussaint, et dans un climat plus au Nord que Paris de 7 degrés. Tu auras peine à te persuader que je ne meurs pas de froid, quand tu sauras que nous avons, depuis cinq à six jours, un froid de 3 à 6 degrés. Il est cependant vrai que dans une baraque en paille qui n’est qu’un simple abri contre le vent, construit en une demi-heure par six mineurs, et au-devant duquel est un énorme bûcher, j’ai tellement chaud que, comme tu vois, j’écris très couramment à la lueur de ce feu. J’ai, dis-je, tellement chaud que j’ai été obligé de me reculer à quatre ou cinq reprises parce que je me brûlais les pieds, et de m’enfoncer ai fond de la baraque. On fait de la soupe et j’espère passer une bonne nuit.

Je marche avec huit compagnies de sapeurs ou mineurs pour assurer les communications, ce qui me donne peu d’ouvrage, puisque nous tenons la même route que nous avons suivie en allant de Moscou et qu’il n’y a qu’à réparer légèrement les ponts que nous fîmes alors, et ce qui me donne le grand avantage de marcher avec des troupes. Quand je suis seul, mes bivouacs ne sont pas aussi bons. Avec les compagnies, chacun me fournit six à huit hommes pour faire une baraque et allumer mon feu. Je suis comme un colonel de régiment, ce qui est bien, sans contredit, le plus beau poste que l’on puisse occuper en campagne. Je n’entre pas dans d’autres détails parce que mon bois, réduit, en brasier, fait moins de flammes et sur je n’y vois plus si clair. Bonsoir, ma bonne amie, ne me plains pas trop de la nuit que je vais passer. Quoique ce ne soit pas une chose très agréable que d’être au bivouac par un froid de six degrés, je t’assure qu’on y est moins mal, beaucoup moins mal que tu ne le figures. Bonsoir, je t’embrasse.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 2 juillet, 2015 )

Combat dans la Plaine des Vertus [près de Paris] le 2 juillet 1815.

« Paris, 1er  octobre 1849.

Monsieur,

Vous m’avez demandé quelques renseignements sur ce que j’ai pu savoir de la garde nationale depuis sa réorganisation décrétée le 8 janvier 1814, jusqu’à la Révolution de 1830, et  notamment sur un combat qui se serait Livré le 2 juillet 1815 dans la plaine des Vertus. Mon père, précisément a cause des fonctions éminentes qu’il emplissait sous l’Empire, avait cru devoir donner l’exemple du dévouement, dans les circonstances critiques où se trouvait le pays, et s’était montré dans le premier moment comme simple soldat dans les rangs de la garde nationale. J’étais encore loin de l’âge où aurais été astreint au service de cette garde, et je n’avais pus même terminé mes études que je faisais comme externe au Lycée Impérial; je me fis incorporer dans la XIème  légion, et j’y remplaçai mon père.

Le 30 mai 1814, j’étais sous les armes a la barrière du Maine, un des postes dont la défense avait été assignée à notre légion.

Dans les Cent-Jours, mon père demeurant alors au Ministère de la Justice, place Vendôme, j’émigrai de la XIe légion dans la première.

Le dimanche 2 juillet 1815, dans l’impatience de voir moi-même ce qui se passait au dehors, je revêtis mon uniforme, et armé de mon fusil, je sortis de Paris. J’entendais une vive fusillade du coté du canal Saint-Denis. Je m’acheminai de ce coté. Je fis rencontre, chemin faisant, de plusieurs camarades appartenant plus particulièrement aux légions de la rive droite, et qui, comme moi, marchaient au feu. Notre nombre grossissait à mesure que nous avancions, et nous étions bien une cinquantaine quand nous franchîmes le canal Saint-Denis, qui était bordé de distance en distance de pièces de canon. La fusillade que nous entendions provenait d’un combat de tirailleurs que livraient aux Anglais dans la plaine qui s’étend de l’autre côté du canal jusqu’au village d’Aubervilliers-Iès-Vertus, des gardes nationaux au nombre d’environ 150, auxquels s’étaient joints des habitants du pays. Il pouvait être midi. Ils étaient alors ramenés par le feu des Anglais presque jusque sur les bords du canal. Nous allâmes à leur secours. Nous entrâmes en ligne avec eux, sans commandement, mais non sans un certain ordre que nous suivions instinctivement. Le ton était très nourri de part et d’autre. C’était la première fois que j’entendais siffler des balles. Je fus d’abord un peu surpris je m’arrêtai involontairement mais bientôt je lis comme les autres, m’étant familiarisé de bonne heure à la chasse avec l’usage du fusil. Nous reprenions l’offensive nous poussâmes les Anglais devant nous et nous gagnâmes ainsi une longue avenue plantée d’ormes, derrière lesquels s’abrita une partie de notre ligne de tirailleurs qui, jusque là, avait marché tout entière en plaine. Cette avenue, qui doit être la route départementale n°21, nous conduisait au village des Vertus. Elle nous en facilita les approches. Nous nous réunîmes un certain nombre à son entrée, et nous y pénétrâmes assez avant. Mais il nous fut impossible de nous y établir, ce qui d’ailleurs n’était pas d’un grand intérêt. L’ennemi abrité dans les maisons, la plupart crénelées, tirait de tous côtés sur nous qui cl ions- à découvert dans la rue. Plusieurs des nôtres, en quelques minutes, furent tués ou blessés. Mon voisin immédiat, marchand de vin, appartenant à ma compagnie, fut atteint d’une balle au talon et tomba, je ne sais pourquoi j’étais de bonne humeur, et je lui dis en riant « Hé bien camarade, vous voilà blessé comme Achille – Je m’en passerais bien », me répondit-il. Il nous supplia, moi et ceux du voisinage, de l’enlever, pour qu’il ne restât pas au pouvoir des Anglais, ce que nous finies bien volontiers. Tandis que nous remportions, il s’avisa de son fusil qu’il avait laissé sur le champ de bataille et me demanda de l’aller chercher. J’avoue que je n’en fis rien, me souciant assez peu que ce nouveau Spartiate rentrât chez lui avec armes et bagages. Sortis du village, nous nous maintînmes pendant plusieurs heures en ligne contre les Anglais. De temps en temps, un coup de canon parti des pièces en batterie sur le bord du canal, venait nous rappeler que nous avions au besoin une base sur laquelle nous pouvions nous appuyer. Je me souviens qu’un des boulets ainsi lancés coupa en deux un Anglais qui venait de substituer le drapeau blanc au drapeau tricolore; lequel avait continue de flotter sur le clocher de l’église des Vertus. Notre nombre restait il peu près le même, ceux qui se retiraient étaient remplacés par de nouveaux venus. Moi-même, vers cinq ou six heures, je songeai à rentrer à Paris. Pour mon premier combat, et pour cette journée, je croyais avoir rempli ma tache. J’avais hâte d’ailleurs de rassurer mes parents, qui pouvaient apprendre mon escapade par d’autres que par moi. Je dois confesser que dans Paris, sur les boulevards, je me surpris un mouvement de vanité, à la vue des passants qui de temps en temps me semblaient contempler mon fusil noir de poudre. Au reste, cette petite alla ire m’avait mis en goût. Il me fallait à tout prix une grande bataille sous les murs de Paris. Ne la fallait-il pas en effet à la gloire et au salut de la France.

Le 3 ou le 4 juillet, je sortis de nouveau de Paris, cette fois sur la rive gauche. Ce jour-là, on s’attendait que cette rive soit le théâtre de la bataille que j’appelais de tous mes vœux. Après avoir parcouru la ligne de nos troupes, j’arrivai à un régiment de chasseurs à pieds de la vieille Garde qui était en réserve sur les boulevards extérieurs. L’uniforme que portait à cette époque la garde nationale, avait quelque analogie avec celui de ces braves. Cette circonstance m’inspira la pensée de les solliciter de me recevoir dans leurs rangs. Ils m’accueillirent avec bonté, et je passai au milieu d’eux une journée presque entière dont le souvenir vient quelquefois me loucher jusqu’aux larmes. Pour en revenir au combat des Vertus, nul que je sache, n’en a jamais rendu compte; à cette époque, la réclame n’était pas encore inventée. L’on se dévouait à la chose publique, et l’on ne parlait pas de son dévouement. C’est à peine si mes parents ont su que leur fils avait combattu avant l’âge sous les murs de Paris. Mon père l’apprit cependant; il ne me dit rien, mais je vois encore l’éclair de satisfaction qui brilla dans ses yeux. Un de mes camarades de classe vint aussi le savoir; c’était Charles Bresson, dont le père, célèbre avocat à Nancy, était alors le collègue de mon père à la Chambre des Représentants. Doué d’une âme élevée et patriotique. Charles Bresson, encore élève interne à Sainte-Barbe, s’était bien promis de se battre aussi pour la défense de Paris el de la France, et il avait déposé chez moi. à cet effet un uniforme et un fusil. Il garda depuis ses nobles sentiments que la grandeur n’altéra point ambassadeur à Naples, il y est mort de dégoût et de chagrin. J’ai cru me rappeler que l’Indépendant qui a été depuis le Constitutionnel, avait mentionné le combat des Vertus. J’ai fait faire h ce sujet des recherches et j’ai trouvé en effet, dans ce journal, numéro du 3 juillet 1815, l’article suivant:

« N° 64 de l’Indépendant, lundi 3 juillet 1815

Le village des Vertus était occupé en totalité par les Anglais hier il fut attaqué par un détachement de tirailleurs de la garde nationale, auxquels s’étaient réunis plusieurs gardes nationaux. Ils se sont emparés de quelques maisons, et sont parvenus à se rendre maîtres d’une portion du village. Il est maintenant occupé partie par les Français, partie par les Anglais. Chacun, de son côté, a crénelé les maisons, ce qui n’empêche pas que divers soldats des deux nations ne se soient réunis aujourd’hui pour boire ensemble. »

Cet article diffère de mon récit, mais il confirme cependant le fait matériel du combat. J’ai raconté ce que j’ai vu. Il se peut d’ailleurs que les circonstances relatées par l’ Indépendant se soient réalisées après mon départ ou le lendemain. Après la seconde Restauration, je continuai de servir dans les rangs de la garde nationale, quoique la loi ne m’en fit pas encore une obligation et quoique mon père fut déjà exilé. Le 4 avril, je fus désarmé par la police et rayé des contrôles de cette garde, à la suite d’une perquisition qui fut faite chez moi, dans l’espoir d’y trouver quelque indice à l’aide duquel on m’eût impliqué dans l’une ou l’autre des conspirations vraies ou fausses qui abondaient dans ce temps.

Au retour de l’exil de mon père où j’étais allé le rejoindre, je fus, en 1820, réintégré dans la garde nationale. Les temps étaient alors bien changés. On m’offrit des grades que je refusai, répondant que je n’en accepterais jamais que de l’élection de mes concitoyens. J’aurais pu comme bien d’autres me faire rayer des contrôles de me dispenser de monter la garde je ne l’ai pas voulu. J’ai toujours aime la garde nationale, et tenu à honneur d’en faire partie. J’y suis reste jusqu’à sou licenciement en 1825. J’assistais à la fameuse revue où l’on cria «  A bas les Ministres ! » cause ou prétexte de l’ordonnance qui décréta le licenciement. Je ne voulais, Monsieur, vous parler, dans cette trop longue lettre, que du combat des Vertus je me suis laissé aller à mes souvenirs et je vous ai donné beaucoup trop de détails. »

Henry BOULAY DE LA MEURTHE.

(« Carnet de la Sabretache », 1913).

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 2 juillet, 2015 )

Témoignage de Benjamin Constant sur la période allant de mars à août 1815…

B. Constant

Voici un extrait du « Journal intime »  de Benjamin  Constant. Après le retour de l’Empereur de son île d’Elbe, il participera à la rédaction de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire; de royaliste il est devenu bonapartiste ; à propos de ce personnage lire cet article : http://lestafette.unblog.fr/2014/05/15/benjamin-constant/

« Grande nouvelle ! Bonaparte revient. La débâcle est affreuse. Ma vie est en danger. Vogue la galère, s’il faut périr, périssons bien Quels lâches que ces royalistes si purs qui pensaient me présenter comme un ennemi de ce gouvernement ! Ils tremblent et je suis le seul qui ose écrire et proposer de se défendre. Nous en saurons plus long demain soir. Les nouvelles grossissent, mais tout est encore obscur, sauf la conviction de tout le monde que tout est perdu. Je persiste à croire qu’on pouvait tout sauver, mais le temps se perd. Mme de Staël est partie. Conférence interminable avec Laîné sans rien conclure. C’est désolant, mais, je le répète, tout est perdu par ce seul fait que chacun le dit. Fouché, Sébastiani et les bonapartistes m’adorent. Dîné avec Montlosier. Je retourne chez Laîné. Les nouvelles sont affreuses. Je fais une proposition. Si elle réussit, je risque volontiers ma vie pour repousser le tyran. On essaie de mille choses pour organiser la résistance, mais- tout faiblit dans la main.

Séance des députés. Quelle faiblesse et quelle misère dîner chez Raynouard. Les bonapartistes continuent à me faire des avances néanmoins ma tête est en danger et j’ai la bêtise de penser à elle. Il y a une séance royale touchante, mais les nouvelles sont mauvaises. On fait des projets qu’on abandonne. Le danger augmente. Dîné chez Mme de Coigny avec Mme de Grammont. On remet tout au lendemain et Il est à Auxerre. Je fais un article pour les Débats qui est ma condamnation. Si l’on me prend, peu importe! C’est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse. L’ineptie continue à tout diriger. Dans trois jours une bataille ou une déroute finira tout. Mon article a paru bien mal à propos car on ne songe plus où se battre, tant la débâcle est complète. Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle. Je songe aussi à partir, mais on est est sans chevaux et je suis forcé de me borner à me mettre en retraite. Après une journée d’inquiétude, je peux enfin quitter Paris et, voyageant toute la nuit sans m’arrêter, j’arrive à Angers. Mais là je me trouve en face de nouvelles inquiétantes de la Vendée; je me décide à rebrousser chemin et retourne sans arrêt jusqu’à Sèvres pour rentrer le soir à Paris. Le lendemain je vais chez Sébastiani et Fouché. Tous deux me rassurent, bien que je ne m’y fie qu’à moitié. Vu Mme de C. de Vaudemont. Mon retour étonne beaucoup. Les choses sont aussi rétablies que si rien n’avait changé. Sébastiani me garantit la sécurité. Dîné chez Allard. Visite à Joseph. Il me donne de bonnes espérances dans mon sens. Y aurait-il réellement des chances de liberté? Je fais un mémoire pour la paix. On m’assure que les intentions sont libérales. On parle de me nommer au Conseil d’État. Bah! Acceptons. La pratique restera despotique, n’importe! Sébastiani a des doutes maintenant. Singulier sort que le mien !

Dîné chez Mme Gay. Je demande un passeport. C’est plus sur que des promesses vagues. Je commence un nouvel ouvrage politique. Si je peux aller assez vite il fera son effet, mais il faudra être fixé ici. Un article que j’ai remis à Joseph a paru dans le Journal de Paris. Il est excellent et fera de l’effet. Si on me devine. Ce qui est sûr, on en dira de belles. Dîné chez lord Kinnaird, avec Fouché et Bassano, qui me témoignent les meilleures dispositions. Ma position me pèse. Je ferai demain une tentative décisive. Je dîne chez Fouché. Je suis bien attaqué et j’avoue que je le mérite assez. Je partirai et un séjour en Allemagne effacera tout. Vu Sébastiani, Rovigo, Fouché. De nouveaux décrets paraissent. Il n’y a plus rien à espérer, et à Dieu ne plaise que je me mêle parmi de telles choses. Dîné chez Pontécoulant, tout le monde est indigné. Je suis décidé à partir. Je dîne chez Mme Récamier avec beaucoup de calme. Et c’est elle cependant qui a a mis durant sept mois toutes les douleurs et toutes les folies dans ma vie! J’ai beaucoup travaillé, mais je sens que mon ouvrage est un nouvel exil. Lettre de désapprobation de Lafayette et de Mme de Staël. Ils ont raison, imprimons et partons. J’ai bien avancé, le sujet est hardi. Dîné chez Sébastiani. L’Empereur me fixe une entrevue. Que sera-ce ?  Je l’ai vu, il m’a fort bien accueilli et chargé après une longue conversation de rédiger un projet de constitution. C’est un homme étonnant, je dois en convenir. Tout sera fait demain, mais cela me fera-t-il arriver enfin, et dois-je le désirer ? L’avenir est bien sombre. La volonté de Dieu soit faite. Mon projet de constitution n’a pas eu de succès, car ce n’est pas précisément de la liberté qu’on veut. Je ferai encore demain une démarche définitive en modifiant mon travail, mais pas dans le sens qu’il me demande, car il me déplaît. J’ai bien travaillé. C’est assez bien arrangé. Je le porterai demain. On parle de ma nomination J’ai eu une entrevue de deux heures. Mon projet modifié a mieux réussi. Je le représenterai demain. Mes conférences sont dans la Gazette. L’opinion me blâme assez, mais je crois faire du bien, et je veux sortir enfin de ma position. L’empereur m’accorde une longue entrevue, beaucoup de mes idées constitutionnelles sont adoptées. L’empereur m’entretient sur d’autres sujets. Il paraît que ma conversation lui plaît. On m’annonce ma nomination au conseil d’État. Entrevue avec Maret et Regnault. Ma nomination est signée. Le saut est fait, j’y suis tout entier.

Première séance au conseil d’État avec les présidents de section. Les affaires m’amusent beaucoup, je les discute bien. Séance avec Maret. Deuxième séance au conseil d’État. Si on ne change rien à la constitution elle sera bonne. A une séance chez l’empereur pour la rédaction définitive, on y a bien changé quelque chose, et le public y trouvera à redire. Mais le sort en est jeté et le mien aussi. Dîné chez Fouché. La constitution est déjà très attaquée je l’ai vigoureusement défendue. En général je suis content de moi, je suis comme je dois être. Je fais un article que j’envoie à l’empereur. Dîné chez M. de Rumfort. Soirée chez Rovigo et de Coigny. On est mal pour la constitution et pour moi. Comment cela finira-t-il? J’ai prêté serment et tenu séance après. Dîné chez Joseph. L’avenir s’obscurcit, mais au moins je suis nettement dans un parti. L’opinion n’est pas bonne, on ne fait pas ce qu’il faudrait. Soirée chez le duc d’Otrante. Je ne sais quel découragement saisit aussi ces gens-là. Je crois que je porte malheur au parti que j’embrasse. Rien ne se fait et l’opinion est toujours mauvaise. Je reçois tous les jours des lettres anonymes qui m’attristent. Dîné chez Caulaincourt; soirée Souza. Le sort en est jeté, l’opinion se remettra peut-être. J’ai une assez longue causerie avec l’empereur au conseil d’État. Dîné chez Allard; soirée chez Mme Récamier. Son mari s’est encore ruiné. Pauvre femme Je fais un article pour les Débats. On redit chaque mot que je prononce sur l’empereur. Il faudra devenir muet. On veut réimprimer un article que j’ai publié contre l’empereur. Gare. Cela est fait et a été envoyé partout. Je me décide à écrire une lettre directement à l’empereur. Heureusement, le résultat de cette œuvre méchante est fort petit. C’est une grande montagne passée. Les décrets de convocation sont publiés. Il y aura donc des Chambres ! Dieu veuille qu’elles soient sages L’opinion s’améliore. Serai-je député? Je le désire beaucoup, mais, surtout, je voudrais que tout ceci durât. Dîné chez Fouché. Soirée chez le duc de Vicence.

Séance du conseil d’État. Je crois que ma lettre était une sottise. Il faut réparer tout cela par un travail distingué, fait dans un bref délai, et qui constate mes principes et fixe ma réputation. La guerre est sûre. La nation se défendra-t-elle ? J’en doute. Mon travail sera fini demain. Il s’imprime déjà Cela plaira-t-il? Dîné chez Rovigo avec Fouché. Achevé l’impression en y ajoutant deux excellents chapitres. Diné avec Tronchin, Montlosier et autres Je n’entends plus parler de l’empereur. Je vois Réal, Lucien et m’occupe d’une tentative d’élection. Lafayette est nommé député. Dîné chez Sébastiani.

Soirée chez l’empereur. Causé longuement avec lui. S’il n’a pas pratiqué la liberté il l’entend très bien. Il se fait une fédération des faubourgs. Cela fera-t-il du mal ? Mon ouvrage est prêt; il formera un bon volume. Cela vaut mieux qu’une justification. Ces quatre cents pages en huit jours sont un tour de force. Soirée chez la reine de Hollande.

Arrêté de Moreau. En voilà bien d’un autre!

Comment ose-t-il dire que la liberté existe. Dîné chez Lucien. Causé avec l’empereur. J’ai recommencé à travailler. Séance du conseil. Dîné chez Fouché. Spectacle chez l’empereur. Séance du conseil. Je traite trop légèrement les affaires particulières. Il faut les étudier si on veut pouvoir en rendre compte. Dîné chez Joseph. Il y a de la gaucherie dans tout ce qu’ils font.

Projets de Regnault pour réunir les députés. Dîné chez la reine de Hollande. Montlosier me donne un démenti. Je ne saurais qu’y faire, mais il faut que l’un de nous deux tue l’autre. Le duel a eu lieu, et Montlosier déclarant qu’il était trop blessé pour tenir son épée, il a fallu finir. J’aurais voulu quelque chose de plus sérieux. Dîné chez Bertrand. Lafayette, je le crois, se dépopularisera bien vite. Dîné chez Mollien. Mon nouveau parti me fête assez J’ai une lettre furieuse de Mme de Staël. Je l’attends et je l’écrase. J’ai ce qu’il faut pour cela. Dîné chez Souza avec Carnot. Les affaires s’embrouillent. Lanjuinais est nommé et donne des inquiétudes. J’ai avec lui une conversation qui me rassure, J’écris à Joseph. Il en résulte une entrevue avec l’empereur. J’en espère du bien. Le serment est une difficulté à résoudre. Mon ouvrage a du succès, mais les journaux se sont donné le mot pour r e pas en parler. Dîné chez de Gérando. Le serment est décrété. La séance impériale a eu lieu aujourd’hui. L’empereur a fait un discours où il y a de bonnes choses, mais pas tout ce que j’y aurais voulu. Il part bientôt. Quel sera l’avenir? On est inquiet de la Vendée. Dîné chez la duchesse de Vicence. Le soir à l’Elysée. On a grand besoin d’une victoire. J’ai un manifeste à faire. Il faut que ce soit un morceau superbe  qui fasse sensation en Europe. On veut créer une commission de constitution. J’en suis charmé. Ce soir je vais à l’Élysée. La conversation est générale. L’empereur y prend une part active.

J’ai commencé le manifeste, mais je ne suis pas en train, car je ne vois clair dans rien. Je sens que tout autour de nous il se fait des transactions sans qu’on s’en doute. L’empereur part et emporte avec lui toutes ses destinées; personne au fond n’est sûr du succès. On a renoncé à la commission de constitution parce qu’on craint un comité de salut public. Et il y a encore bien d’autres  craintes à avoir. J’ai achevé le manifeste que je montre à Caulaincourt qui le trouve bon. J’ai fait un article sur les discours écrits. Je dîne chez le duc de Vicence, avec Rovigo et Regnault. Découragement et ennui de transiger partout. Je crois qu’il n’y a que moi qui soit fidèle. C’est bizarre. Lu les gazettes anglaises, quelle fureur contre nous On parle d’une grande victoire si c’est vrai, ce n’est pas tout, si ce n’est pas vrai, c’est pis que tout dans l’autre sens. La victoire ne se confirme pas, la fin approche car la débâcle est complète. Plus d’armée, plus de moyens de résistance. Waterloo a tout détruit. La chambre est froide, elle ne sauvera ses amis ni par son assentiment, ni par son indépendance ce sera le pendant du 20 mars. L’empereur est de retour, il m’a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables! Us l’ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l’abandonnent quand il veut l’établir La chambre est divisée et orageuse. L’empereur abdique. On veut, une régence avec les d’Orléans, mais Louis XVIII se glissera entre deux. Dîné chez le duc de Vicence. Le gouvernement provisoire est nommé. Ils ont écarté Lafayette. Je rédige une proclamation, et l’on m’envoie au camp des alliés. ,Je fais encore visite à l’empereur. Il parle de sa situation avec un calme étonnant, et de la position générale avec une liberté d’esprit parfaite.

Je suis parti ce matin. Arrivé à Laon j’envoie’ un parlementaire à Blücher. Celui qu’il m’envoie est Joseph de Wesphalen, que j’ai vu en Allemagne, il y a dix-huit mois, dans de bien autres circonstances. Il porte nos missives; l’insolence des étrangers est grande Je fais une course à cheval aux avant-postes. Après un refus de passage, j’envoie un message à Blücher qui m’envoie trois commissaires. Ils font des propositions de cession absurde pour un armistice que je regrette. Beaucoup de phrases sur l’indépendance qu’on prétend nous laisser, avec protestation contre toute idée de nous laisser un gouvernement. Mais il y a une haine sans bornes contre Napoléon. Je repars de Laon avec le prince de Schoenbourg. Il ne parle que du duc d’Orléans. Notre route est pleine d’incidents. On a des velléités de nous arrêter. Enfin nous arrivons à avoir une conférence avec lord Stuart, Capo d’Istria et Valmoden. A mes déclarations lord Stuart fait des réponses captieuses il est d’une grande insolence avec les alliés. J’ai la visite des trois commissaires sans lord Stuart. Capo d’Istria me fait des confidences d’où il résulterait que l’empereur de Russie est bien disposé. Je repars d’Haguenau. J’ai des difficultés en route avec un général russe. Je rencontre de Saugy (où ne se trouve-t-on pas ?). Châlons est pillé. Vexations de tous côtés. J’arrive à Paris et fais tout de suite mon rapport écrit au gouvernement provisoire qui est misérable de faiblesse. Tout est à vau-l’eau. Les étrangers ont prévenu Alexandre. Le gouvernement provisoire est dissous. La chambre proteste, mais il n’y a plus de barrière. Y aura-t- il des exils? Fouché reste ministre, cela me donne de la sécurité personnelle. Le Journal général fait un article favorable sur moi. J’en suis étonné. Dîné chez Caulaincourt avec Fouché. Il sent que lui-même est perdu. Partons! On annonce des persécutions. Alexandre est comme les autres. Fouché me fait passer un passeport avec une petite note inquiétante. Il y a un ordre, dit-il, contre moi. Ils voudraient faire constitutionnellement de l’arbitraire, je ne leur en donnerai pas le plaisir. Je compose un mémoire apologétique que je crois admirable de modération et de noblesse. Je le leur enverrai. Je ne puis croire qu’ils persistent à m’exiler. S’il le faut, je rédige mon apologie plus serrée, je l’imprime et je quitte la France pour longtemps. Je suis épuisé et abîmé par les hommes. Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. En revanche, j’y trouve Nadaillac qui est d’une insolence qu’il me payera, et ce ne sera pas fini avec une égratignure. Mon mémoire a un grand succès. Le préfet de police m’assure que l’exil sera révoqué. Je reçois un message direct du roi. Faut-il en profiter, ou, à présent que mon repos est assuré, en profiter en restant indépendant ? On me montre la liste d’exil. Il n’y avait pas de temps à perdre pour n’en pas être. J’ai une bonne lettre de ma femme qui m’encourage. Je me réjouis de la retrouver. Je fais un article pour l’Indépendant. Decazes me conseille de faire imprimer mon mémoire. Essayons d’être député. Le journal me propose un arrangement pour rédaction ordinaire. S’il dure c’est six mille francs de rente que j’y gagne. Je commence un article sur les étrangers. Il faut y mettre du soin et de la prudence. Le duel avec Nadaillac est ajourné à huit jours; Mon article est fini, il est beau et hardi. L’Indépendant le publie. Il a du succès partout, mais l’Indépendant est supprimé. Je porte malheur aux journaux et aux gouvernements. J’ai dû céder à des sollicitations; le duel Nadaillac n’aura pas lieu. J’ai obtenu un permis pour voir Labédoyère. Il est calme et courageux, il n’échappera pas. Je rédige un petit morceau en sa faveur, c’est peine perdue. Mais sa pauvre femme! J’écris à Decazes pour Labedoyère et me décide à partir. Il n’y a rien à faire au milieu d’une réaction inévitable de cannibales. Je veux encore publier une apologie adressée à l’Europe. J’ai visité Tracy, Rumfort, Coigny. J’esquisse une comparaison assez piquante du jacobinisme ancien et moderne. Je la publierai sans me nommer.

19 Août. – Le pauvre Labédoyère a été fusillé. »

( « Journal intime de Benjamin Constant… », Paul Ollendorff, Editeur, 1898, pp.149-159).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 1 juillet, 2015 )

Un pharmacien de la Grande-Armée…

Duriau                                                                                                                         Image d’illustration.

François Duriau est né en 1785 à Dunkerque. Est-ce le fait que son père était pharmacien qui l’influença sur sa carrière ? Après un apprentissage dans l’officine familiale, il passe onze mois chez Josse puis deux mois chez Lamégie, pharmaciens parisiens renommés.  Le 26 septembre 1805, le jeune Duriau est nommé  pharmacien sous-aide à la Grande-Armée puis il prend la direction de l’Autriche.  Duriau va alors noter dans son « Carnet de route », qui fut publié la première fois en 1907 (« Mémoires de la Société Dunkerquoise pour l’encouragement des sciences, des lettres et des arts », volume 46; puis en 1909, sous la forme d’un volume, sous les auspices de Camille Lévi.) tout ce qu’il voit. Ainsi le 30 octobre 1805, il écrit : « La bataille d’Ulm ayant eu lieu, la ville était remplie de blessés, de manière que le commissaire des guerres m’y retint pour faire le service. » A Ulm précisément, il note : « Je fus obligé de coucher sur la paille, toutes les auberges et le peu de maisons qui restaient habitées, après le siège, se trouvaient remplies d’officiers et de militaires ». A l’automne 1806, Duriau se trouve en Prusse. « A Cronach [Kronach], le feu était au château, je n’eus que le temps de manger un morceau et de partir (toujours à pied depuis Wurtzbourg où j’avais abandonné mon portemanteau dans un fourgon des hôpitaux) avec un convoi d’artillerie jusqu’à Steinweise… ». Le 18 octobre, l’auteur manque d’être massacré par les paysans, sans la présence du 14ème de ligne. Quelques mois plus tard, en 1807, le voici en Allemagne, à Postdam, une « très jolie ville », nous apprend Duriau. Il suit comme toujours la progression de la Grande-Armée, plus précisément cette Armée d’Allemagne à laquelle il est affecté.  Il est à Königsberg, à Elbing, à Bromberg, puis en août, il arrive à Berlin. Il y reste jusqu’en décembre et commence à s’y ennuyer : « Toujours à Berlin; on parle beaucoup de départ pour le Hanovre et l’Espagne, grand désir de quitter la Prusse ! ».

En mars 1809, Duriau est cette fois en Autriche, à Wurtzbourg, à Erfurt, puis à Fulda. Le 16 avril 1809, il note depuis Donauworth, que « l’Empereur Napoléon y arriva le 16, passa la revue des troupes wurtembergeoises sous les ordres du général Vandamme et partit le 17 ». A Ebersberg, le 4 mai, l’auteur est frappé par la quantité de cadavres se trouvant sur le pont enjambant la Traun. Le soir, il note : « Couché sur la paille, tué un cochon pour ne pas mourir de faim ». Lors de la bataille d’Essling (21-22 mai 1809), il écrit: « L’ennemi était en force, nous eûmes beaucoup de blessés et de tués » et plus loin : « Enfin la bataille fut très chaude et on n’avança ni ne recula ».

En octobre 1809, Duriau est à Vienne et ne part qu’en janvier 1810 pour Linz. Le mois suivant, le voici à Ratisbonne, qui porte encore les traces de la bataille qui s’y est déroulée l’année précédente. En février, Duriau est enfin de retour en France. Après une période de repos dans sa ville natale, il prend la route de Paris (en août 1810) afin de subir « les 4 examens pour passer Maître en pharmacie ». A cette époque ils duraient de longs mois et  furent heureusement couronnés de succès. Duriau ne regagne Dunkerque qu’en décembre. Ici s’achève son récit proprement dit. Il est complété par sa correspondance à propos d’un congé de convalescence (en 1807) et par une série de textes de chansons en usage dans la Grande-Armée : « Gauloise », « Les Adieux du conscrit », « Le coup du milieu »…

Le « Carnet de Route » du pharmacien Duriau, plein d’observations sur les lieux que traverse l’auteur, à propos des personnes rencontrées et où l’on entend le grondement du canon, forme un document quelque fois sec, mais il est rédigé sur le terrain. C’est ce qui fait son intérêt.

C.B. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 juin, 2015 )

Fin juin/début juillet 1815…

La bataille de Waterloo perdue, Napoléon ayant abdiqué, Paris est occupée et la France sur le point d’être envahie, comme en 1814. L’aspirant de marine Jal, est à Paris avec son bataillon, pour  la défense de la capitale.

Le 30 juin, à 3 heures du matin, les Anglo-Prussiens avaient préludé par une attaque au nord de Paris, mais ils n’avaient pas osé forcer le passage de ce côté : ils avaient, en conséquence, suivi la rivière du côté de Neuilly et de Saint-Germain, et le lundi 3 juillet, comme ils étaient en bataille dans la plaine de Grenelle, occupant déjà les hauteurs d’Issy, de Vanves et de Meudon, il avait été décidé entre le maréchal Davout commandant l’armée française et le duc de Wellington, lorsque tout était prêt pour une bataille, que Paris serait livré le 6.

En conséquence, le 4, l’armée française avait commencé son mouvement sur la Loire.

Le 5 [juillet], les Anglo-Prussiens prenaient possession de Saint-Denis, de Saint-Ouen, de Clichy, de Neuilly ; Montmartre leur était ensuite livré. Enfin, le 6, les troupes étrangères entraient dans Paris par la barrière de l’Etoile, et avec elles Talleyrand, qui se tenait enfoncé dans une calèche de mince apparence pour se dissimuler aux regards.

Lorsque nous quittâmes Montmartre, nous fûmes souvent insultés par les royalistes. Nous eûmes besoin d’une grande modération pour ne pas tirer vengeance de ces ignobles outrages. Je vis le lendemain un officier de cuirassiers, moins patient que nous, punir avec énergie et d’une manière assez plaisante un monsieur et sa compagne qui, en passant près d’un détachement que cet officier conduisait à pied, s’avisèrent de dire :

— En voilà encore de ces brigands de soldats de Bonaparte !

Notre cuirassier s’approcha de l’impertinent duo, appliqua un vigoureux soufflet au cavalier, puis se plaçant côte à côte avec la dame, leva, très grand qu’il était, son talon à la hauteur de la hanche de cette femme, et son éperon, déchirant du haut en bas la robe de mousseline blanche et le jupon, il la laissa demi-nue, fort embarrassée de sa contenance et obligée de chercher un refuge dans un fiacre.

Le 9 juillet seulement, notre bataillon fut dissous et il me fallut subir le douloureux spectacle d’une occupation qui tenait à affirmer son triomphe et sa haine. Le souvenir m’en serre encore le cœur tant je sentais dans ce qui se passait sous mes yeux l’humiliation de la patrie, réduite à ne pouvoir plus se défendre et à tout souffrir.

Il faut le dire aussi, dans la première invasion de 1814, les Alliés n’avaient pas voulu imposer de lois à la France ni se mêler de son gouvernement. Ils promettaient de reconnaître celui qui nous conviendrait, n’excluant que Bonaparte et sa famille.

De vieux soldats allemands, à cette époque, venaient prendre la main des Français et leur disaient en la serrant fortement :

— Nous bons amis, Napoléon, non.

Les princes alliés parcouraient les rues, fréquentaient les spectacles comme de simples particuliers ; il n’était pas rare de rencontrer l’empereur Alexandre, allant faire des visites dans un simple cabriolet, ou même à pied et sans gardes.

Cela était généreux de leur part, car nous étions entrés, nous aussi, dans leurs capitales et les poitrines des Russes étaient décorées pour la plupart d’une médaille commémorative de la guerre contre leur envahisseur.

La générosité de 1814 avait tout à fait disparu en 1815, à la seconde occupation de Paris. Les passions qui s’étaient démasquées pendant les Cent-Jours, le retour de Napoléon accepté de manière à faire croire qu’il y avait eu une conspiration secondée par de nombreuses intelligences, la connaissance de certains meneurs qui, après avoir agité les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, y avaient créé l’association des Fédérés dont on avait vu les bandes passées en revue le 14 mai par Napoléon ; l’union possible des bonapartistes et des anciens républicains, pour quelque mouvement, quoique l’opinion de certains libéraux eût refusé à Napoléon l’espoir d’un dernier et heureux coup de main, toutes ces circonstances étaient bien propres à ne pas laisser de confiance aux Alliés.

Nous avions également à payer les frais des efforts nouveaux qui leur avaient été imposés pour en finir avec Napoléon.

Leurs récentes contributions de guerre, les réquisitions pour un million de soldats devaient encore aggraver nos charges et multiplier nos embarras. L’empereur Alexandre, en apprenant la nouvelle du retour de Napoléon, avait dit qu’il sentait la faute qu’il avait commise en consentant par générosité au traité du 14 avril, mais qu’il s’en laverait en exposant dans cette nouvelle guerre son dernier homme et son dernier écu. Il fallait payer tout cela et aussi supporter ce que les ennemis appelaient des mesures de sûreté.

Par exemple : des canons avaient été braqués sur tous les points par où la population pouvait se réunir. Sur le Pont-Neuf, il y avait deux pièces du côté du sud, de manière à balayer la rue Dauphine ; deux autres pièces étaient braquées à l’extrémité du nord et enfilaient la rue de la Monnaie ; sur le Pont-Royal, deux autres pièces étaient dirigées vers la rue du Bac et deux autres pièces sur le jardin ou sur le château des Tuileries. Des dispositions semblables avaient été prises sur les autres points, sur les quais, sur les boulevards et aux principaux carrefours. Les canonniers étaient toujours près de leurs pièces, mèche allumée, prêts à agir, à la première apparence de mouvement. De nombreux détachements des régiments ennemis campaient sur les principales places publiques, la cour des Tuileries avait été transformée en un immense bivouac.

La masse de la population, qui s’attendait à tout avec des hommes tels que Blücher, était morne et silencieuse. Blücher, qui avait été, après la prise de Lübeck, obligé de se rendre prisonnier avec son corps d’armée ; Blücher, qui avait été foulé aux pieds de nos chevaux à la bataille de Ligny, s’en souvenait, et l’on savait que, vainqueur, il serait sans pitié. Aussi ceux que leurs affaires appelaient hors de chez eux parcouraient les rues d’un pas rapide et semblaient craindre de s’aborder.

 Le 8, au matin, le nouveau commandant donné à la Garde nationale publiait un ordre du jour, pour annoncer que Louis XVIII ordonnait de reprendre la cocarde blanche et d’arrêter les individus qui paraîtraient avec d’autres signes. Cependant, le Roi défendait d’user d’aucune violence à l’égard de ceux qui, ayant renoncé à la cocarde tricolore, ne reprendraient pas de suite le nouveau signe d’union.

A 3 heures après midi, Louis XVIII fit son entrée dans Paris. L’armée de ligne ayant été envoyée au delà de la Loire et la Garde nationale ne s’étant point rassemblée, le vieux roi s’avança précédé seulement de quelques gardes nationaux qui s’étaient portés spontanément à Saint-Denis.

La voiture royale était environnée d’un détachement de gardes du corps et de quelques autres hommes à cheval ; toute cette troupe était dans l’ivresse de la joie. La voiture allant très vite, les hommes qui la précédaient ou l’accompagnaient étaient obligés d’aller aussi vite qu’elle pour ne pas être dépassés. Couverts de sueur et de poussière, le visage enflammé par l’exaltation et la fatigue, poussant des cris de joie et courant en désordre, ces hommes présentaient un spectacle étrange au milieu d’une partie de la population attristée et frémissante.

La joie des femmes royalistes fut d’une telle indécence, à cette occasion, que Wellington se crut obligé de leur en faire affront en disant aux folles qui allèrent lui faire visite, l’embrasser et le remercier de la bataille de Waterloo, qu’en Angleterre, après un malheur public aussi grand, les femmes, loin de se parer de leurs habits de fête, prendraient des voiles de deuil.

Il est certain que de pareilles réjouissances et les danses renouvelées chaque soir sur le Carrousel et dans la cour des Tuileries par des femmes vêtues avec élégance étaient des plus inconvenantes, sous les yeux d’ennemis se préparant à ce qu’ils appelaient leurs représailles.

Qu’on se figure dans Paris 150 000 soldats ennemis qu’il fallait nourrir, loger et contenir. Dans le douzième arrondissement, le plus pauvre de tous, on avait logé de dix jusqu’à soixante cavaliers par maison.

Le 10 juillet, cet arrondissement avait été mis au pillage, et, presque tous les habitants ayant pris la fuite, il était devenu désert.

Le 11, les violences continuèrent ; une fille fut tuée dans le premier arrondissement. Le septième était occupé par 15 000 Prussiens. Pendant la nuit, ils se livrèrent aux derniers excès. Des viols nombreux furent commis. En se retirant du douzième arrondissement pour se rendre à Versailles, la cavalerie prussienne se livra encore au pillage. Les Prussiens étaient exécrés, sans qu’ils pussent invoquer contre nous les souvenirs de 1805, car c’étaient les Prussiens qui avaient les premiers envahi la France, et le manifeste du duc de Brunswick méritait un châtiment.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 juin, 2015 )

Pourquoi pas l’Amérique ?

Napoléon 1er

Napoléon prend la route de Rochefort avec l’idée de partir pour les Etats-Unis. Ecoutons de nouveau Marchand, son premier valet de chambre.

« L’Empereur, en s’éloignant de la Malmaison par cette route de traverse, se rendit à Rambouillet. Malgré toutes les précautions prises, Sa Majesté ne put se soustraire aux regards de braves gens arrêtés auprès de la voiture, qui lui firent entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Il était alors 5 heures et demie du soir le 29 juin 1815. Les chevaux étaient attelés aux berlines, aux pourvoyeuses chargées d’argenterie et de linge appartenant à l’Empereur. Sachant que les équipages devaient se mettre en route, la voiture de Sa Majesté partie, j’avais ramassé en toute hâte ce qui appartenait à l’Empereur pour le placer dans ma voiture et n’y monter qu’après avoir vu les fourgons en route et serré la main à quelques personnes présentes qui m’embrassaient les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur. Deux convois, l’un de trois voitures, le coupé de l’Empereur dans lequel monta le général Gourgaud, la mienne et une pourvoyeuse, prenaient la route de Rambouillet ; l’autre convoi, voitures aux armes impériales, sous la conduite du comte de Montholon, dans lequel se trouvaient Mme de Montholon et son fils, le comte Las Cases et son fils, puis tout le reste de la suite prenant la route d’Angoulême pour se rendre à Rochefort. La comtesse Bertrand, avec ses enfants, venait seule par une autre route. Le rendez-vous pour tous était Rochefort. Le général Gourgaud prit la tête du convoi ; nous le suivîmes ; malgré l’encombrement de ma voiture, je donnai place à M. Maingaut, médecin de l’Empereur, et Totin, premier maître d’hôtel. Pour ne pas avoir une trop forte somme en or avec moi, j’en remis une partie entre les mains du général Gourgaud, qui la tint avec lui et me la remit plus tard. Sur chacun des sièges de nos deux voitures étaient un valet de pied et un garçon de garde-robe. Ces directions différentes avaient été ordonnées pour qu’on ne manquât pas de chevaux. Dans la côte avant d’arriver à Gressey, l’Empereur vit Amodru son piqueur auprès de sa calèche ; il devait commander les chevaux sur la route que devait tenir l’Empereur. Il était, sur un habit bourgeois, porteur du couteau de chasse, avec le ceinturon des piqueurs de la Maison. L’Empereur lui fit dire par Saint-Denis [mamelouk Ali] de retirer ce couteau qui ne pouvait servir qu’à le faire reconnaître, et qu’un habit bourgeois ne le comportait pas. Amodru obéit mais avec humeur, prit les devants pour aller faire préparer les chevaux à Coignères, où l’Empereur devait relayer, mais en réalité prit la route de Versailles et disparut. Arrivé à cette poste, l’Empereur fut étrangement surpris de ne point trouver de chevaux préparés. Il demanda à Saint-Denis où pouvait être Amodru ; le maître de poste n’avait vu personne ; on pensa qu’il avait fait fausse route et qu’on le retrouverait à Rambouillet, mais il ne reparut plus. Cet homme dont la conduite avait été toujours parfaite, qui avait suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et dans toutes ses campagnes, sans aucune raison abandonnait son maître. Santini, qui se trouvait dans ce convoi, monta à cheval et fit le service de courrier, de Rambouillet à Rochefort.

Les postillons qui amenèrent l’Empereur à Coignères, se doutèrent bien que l’Empereur était dans cette voiture, mais n’en firent point part aux autres. Ils ne furent payés le long de la route que le prix ordinaire afin d’éviter d’éveiller l’attention. Dans la route, à quelque distance de Rambouillet, Sa Majesté rencontra un dépôt de cavalerie polonaise, uniforme des légions de la Vistule, qui se dirigeait sur Versailles. Bien que les ordres du gouvernement provisoire fussent que l’Empereur ne s’arrêtât point dans les villes, Sa Majesté arrivée à la grille du parc de Rambouillet, manifesta le désir de s’y arrêter.

Saint-Denis [Ali] fit ouvrir la grille du parc, et l’Empereur, par l’avenue, alla descendre au château où il fut reçut par M. Hubert, un de ses anciens valets de chambre en Egypte, qui lui avait demandé cette conciergerie. Il s’empressa de tout mettre à la disposition de l’Empereur. Saint-Denis, de qui je tiens tous les détails de ce voyage, me dit que, le souper servi, l’Empereur se mit à table, mais que personne n’y parla, qu’après un quart d’heure, il s’était levé de table, et était rentré dans sa chambre suivi du grand-maréchal qui en était sorti une demi-heure après, disant que l’Empereur, se sentant mal à l’aise, s’était couché et remettait au lendemain à continuer son voyage. L’Empereur était arrivé à cette résidence à 8 heures du soir. Le convoi que conduisait le général Gourgaud arriva beaucoup plus tard. L’Empereur était couché ; dans la nuit, il demanda du thé qui ramena un peu de transpiration. L’agitation cessa, le sommeil s’empara de lui, et, le lendemain, cette légère indisposition avait disparu. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo [Savary], le général Becker et le général Gourgaud s’établirent dans la pièce voisine de celle de l’Empereur et y passèrent la nuit.

Dans des circonstances telles que celle-ci, l’estomac demande peu de nourriture ; la profonde affliction que montrait M. Hébert, ce digne serviteur de l’Empereur, était si vive et si profonde que Saint-Denis et moi nous cherchâmes à ramener le calme dans son esprit et ne songeâmes point à prendre de nourriture. J’en pris peu et passai une partie de la nuit à réfléchir sur la destinée qui nous amenait dans un rendez-vous de chasse où j’avais vu l’Empereur si puissant, sur un trône dont il s’éloignait sans bien savoir la terre de l’exil qu’il atteindrait, car en ce moment Sainte-Hélène, dont on avait parlé à l’île d’Elbe, était bien loin de ma pensée.

Le lendemain 30 juin, je racontai à l’Empereur ma crainte d’avoir été séparé de lui en ne trouvant pas de chevaux préparés sur la route, et ma surprise de la disparition d’Amodru. Je lui racontai qu’au moment de monter en voiture, M. Rathry son secrétaire m’avait dit que la santé de sa femme était dans un état trop déplorable pour qu’il pût la laisser seule, et de bien assurer Sa Majesté que les 3 000 francs de pension que voulait bien lui faire l’Empereur quand il se proposait de le suivre ne seraient touchés ni par elle ni par lui. L’Empereur néanmoins dit au grand-maréchal de faire annuler cette pension qui devait se toucher chez M. Laffitte, me dit d’aider le comte Bertrand dans le choix de quelques bons ouvrages dans la bibliothèque de cette résidence, ainsi qu’un choix de cartes et d’expédier le tout sur Rochefort. Il fit écrire à l’administration du garde-meuble pour qu’un mobilier fût dirigé sur Rochefort, et à M. Barbier son bibliothécaire, pour qu’il lui envoyât deux mille volumes de la bibliothèque de Trianon, et le grand ouvrage d’Egypte.

Dans cette même nuit, étaient arrivés à Rambouillet le colonel Belini et sa femme ; l’un et l’autre étaient à l’île d’Elbe ; ils se proposaient de suivre l’Empereur aux Etats-Unis ; Mme Belini était revêtue d’un costume d’homme. L’Empereur, quoique fort reconnaissant de cette preuve d’attachement, en parut contrarié et dit au grand-maréchal que sa suite était déjà très nombreuse, qu’il fallait les engager à retourner à Paris. Je dis à l’Empereur qu’ils étaient sans ressources et hors d’état d’y retourner si Sa Majesté ne leur venait en aide. L’Empereur me chargea de leur donner 3 000 francs pour pouvoir aux plus pressants besoins. Je vis Mme Belini. Elle était dans un profond désespoir ; elle me rappelait les bontés de l’Empereur pour elle à l’île d’Elbe et ne concevait pas qu’il lui refusât de l’accompagner dans son second exil quand elle était venue le trouver dans le premier. Elle se calma cependant et me dit qu’elle allait faire ses préparatifs pour passer aux Etats-Unis.

L’Empereur, avant de monter en voiture, fit entrer M. Hubert, lui donna quelques paroles de consolation et lui promit de ne point l’oublier. Cette promesse n’a point été vaine : l’Empereur à son lit de mort l’a porté pour 50 000 francs dans son testament et lui fit remettre 10 000 francs en or, prévoyant bien qu’on ne lui laisserait pas longtemps la conciergerie qu’il lui avait donnée. L’Empereur, dans la matinée, m’avait dit de dire à Santini de faire préparer les chevaux sur la route qu’il devait tenir de Rambouillet à Rochefort. A 11 heures du matin l’Empereur quitta cette résidence. La population s’étant précipitée à la grille du château depuis le matin, elle attendait le moment de le voir ; lorsque les voitures s’éloignèrent, elle fit entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, par le parc, fut rejoindre la route de Chartres. Le lendemain 1er juillet il était à Tours où il ne s’arrêta qu’un instant. Un de ses anciens chambellans, M. de Miremont, qu’était allé chercher le duc de Rovigo, vint aussitôt inviter l’Empereur à venir se reposer à la préfecture, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’une population qui était pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait fait dans le pays. L’Empereur le remercia et continua sa route jusqu’à Poitiers où il s’arrêta pour dîner à l’hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.

Jusque-là rien n’était venu troubler la sécurité des voyageurs, si ce n’est entre Saint-Amand et Tours, où le galop de plusieurs chevaux se fit entendre. C’était la nuit, l’obscurité était grande, on ne pouvait rien distinguer ; ce ne fut qu’à l’approche des cavaliers que Saint-Denis reconnut deux gendarmes et en prévint le duc de Rovigo.

Ils demandèrent à Saint-Denis, assis sur le siège, qui était dans la voiture, il leur répondit que c’étaient des officiers généraux allant à Niort, l’un et l’autre de ces gendarmes s’approchèrent de la voiture, se découvrirent et dirent au duc de Rovigo, qui leur demandait ce qu’ils voulaient, que quelques malveillants étant dans le canton, ils avaient l’ordre d’en prévenir les voyageurs. Ils offrirent leurs services qui ne furent point acceptés et se retirèrent en souhaitant un bon voyage.

L’Empereur après s’être reposé quelques heures de la chaleur, qui était accablante, et s’être débarrassé, par une toilette fraîche, de la poussière dont il était très fatigué, quitta l’hôtel de la Poste sur les 4 heures du soir ; il y était arrivé à 11 heures. Arrivé à Saint-Maixent, les habitants s’émurent d’une voiture attelée de quatre chevaux arrêtée devant la poste. On était ardent de nouvelles, la population voulait en avoir des voyageurs venant de Paris, la foule grossissait comme cela se fait en pareil cas ; les passeports avaient été demandés et ne revenaient pas ; le général Becker fit signe à un officier de gendarmerie qui cherchait à percer la foule, de venir à lui. Cet officier reconnut bientôt le général Becker, sous les ordres duquel il avait servi ; se conformant au désir qui lui fut exprimé, il fut à l’hôtel de ville et revint bientôt porteur non seulement des passeports, mais d’un laisser passer de la municipalité.

Cette multitude n’était pas malveillante, me dit Saint-Denis, mais sa curiosité à chercher à voir les voyageurs, allait jusqu’à l’indiscrétion, et il pouvait très bien se faire, malgré le déguisement de l’Empereur, qu’il se trouvât quelqu’un dans la foule qui le reconnût et qu’il devînt l’objet d’une ovation qu’il ne voulait pas. Aussitôt les passeports remis, les chevaux partirent au galop prenant la route de Niort, devant la foule qui s’ouvrit pour les laisser passer.

Chemin faisant il y eut une assez longue côte à monter, l’Empereur mit pied à terre ainsi que ses compagnons de voyage, ils marchaient à quelque distance en arrière de la voiture ; Saint-Denis marchait à hauteur de la calèche, lorsqu’il fut rejoint par un fermier des environs qui, faisant la même route, avait fixé très attentivement l’Empereur. Il accosta Saint-Denis en lui demandant quels étaient les voyageurs.

-Ce sont des généraux, lui répondit Saint-Denis, qui vont à Niort.

Chemin faisant, il lui demanda des nouvelles de Paris avec une curiosité inquiète de ce qu’allait devenir l’Empereur. Cet homme avait servi sous le Consulat et l’Empire ; blessé dans les premières campagnes, il était rentré dans ses foyers et y cultivait son champ. Il racontait à Saint-Denis avec quel bonheur il avait revu le drapeau tricolore sur le clocher de son village et son désappointement de revoir peut-être le drapeau blanc avec la haine de ce parti contre les bleus. Tout en causant, ils arrivèrent au haut de la côte, la voiture s’arrêta, le fermier aussi, le chapeau bas ; il salua les voyageurs qui montaient en voiture et lui rendirent son salut en s’éloignant de lui de toute la vitesse de leurs chevaux.

A 8 heures du soir, l’Empereur, extrêmement fatigué, arriva à Niort, il exprima le désir de s’y reposer, la calèche fut conduite à l’auberge de la Boule d’Or. Jusque-là l’Empereur n’avait point été reconnu sur sa route. Il arrivait le 2 juillet à Niort où le rejoignit le roi Joseph. La pièce la plus convenable de ce modeste hôtel était celle placée au-dessus de la cuisine, un simple plancher en bois l’en séparait et permettait d’entendre tout ce qui s’y disait. Le souper fut très médiocre, et le lit préparé pour l’Empereur assez mauvais, malgré tout ce que fit Saint-Denis pour le rendre supportable.

Personne dans l’hôtel ne se doutait de l’importance des voyageurs. Après le souper, l’Empereur se coucha et dit à Saint-Denis de mettre une veilleuse dans la cheminée, ce qui était contraire à ses habitudes. Saint-Denis, selon l’habitude, se coucha en travers la porte afin d’être éveillé au premier appel de Sa Majesté. Le bruit qui se faisait au-dessous de la chambre de l’Empereur ne permit pas qu’il dormît. A 3 heures du matin, on vint heurter à la porte de la pièce où était enfermé Saint-Denis, il fut ouvrir et demanda ce que l’on voulait. C’étaient deux officiers de gendarmerie qui demandaient à parler au duc de Rovigo et au général Becker : il leur indiqua les chambres de ces messieurs.

L’Empereur, qui ne dormait pas, appela Saint-Denis et lui demanda ce que c’était, Saint-Denis le lui dit, et peu après, nos voitures retenues aux portes de Niort pour la vérification des passeports arrivaient à la Boule d’Or et remuaient tout l’hôtel.

L’Empereur fit aussitôt appeler le général Gourgaud et lui demanda comment nous étions autant en retard sur lui ; le général lui rapporta qu’arrêtées à Saint-Maixent, nos voitures avaient été mises en fourrière dans une auberge jusqu’à examen de nos passeports, que là seulement il s’aperçut que sur aucun d’eux il n’avait été fait de signalement, qu’il s’était empressé de les remplir tous avant qu’on vint les demander, et que cet examen de l’autorité avait fait perdre deux heures employées à faire un assez mauvais déjeuner. L’Empereur apprit comment le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, reconnaissant le général Gourgaud, s’était empressé de venir, ainsi que le général Saulnier, se mettre aux ordres de l’Empereur.

Le préfet, M. Busche, instruit de la présence de l’Empereur dans la ville, vint aussitôt mettre l’hôtel de la Préfecture à sa disposition, ainsi que sa voiture attelée dans la cour de l’auberge pour l’y conduire. Bientôt, la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville ; le 2e de hussards monta à cheval ; de toute part ce fut une exaltation générale qui changea la résolution de l’Empereur de partir le matin même comme il se le promettait, et le porta à accepter l’hospitalité du préfet et prendre chez celui-ci un repos qu’il n’avait pu trouver à la Boule d’Or.

Aussitôt arrivé à la Préfecture, l’Empereur se coucha, mais, pendant qu’il dormait, la population se réveillait et se joignait à l’exaltation des deux régiments casernés dans cette ville. On ne parlait rien moins que de supplier l’Empereur de se rendre à l’armée de la Loire où commandaient les généraux Lamarque, Clauzel et Brayer avec une division de la jeune Garde. Ma voiture contenant des valeurs assez considérables, je ne voulais pas la laisser dans la cour de l’auberge, j’avais demandé des chevaux pour la faire conduire à la Préfecture, je me promenais en les attendant, lorsque arriva le général Lallemand qui rejoignait l’Empereur ; étonné de le voir seul ; je m’approchai de lui et lui demandai comment le général de La Bédoyère n’était pas avec lui. Il me répondit que, cédant à des instances de famille, il était resté dans Paris, confiant dans les termes de la capitulation, que tout ce qu’il avait pu lui dire n’avait pu lui faire changer cette détermination.

Il fut rejoindre l’Empereur à la Préfecture. Une halte de quarante-huit heures dans cette ville permit que le roi Joseph rejoignît Sa Majesté dans cette villa, et que la comtesse Bertrand le rejoignît aussi. L’arrivée de tant de personnages éminents dans la ville de Niort avait mis toute la population en émoi ; les acclamations du peuple toutes les fois que l’Empereur se présentait à lui faisait naître en sa personne un juste sentiment d’orgueil et parlait hautement en faveur de son administration dans ce département.

Toutes les voitures de suite étaient restées dans la cour de l’auberge ; celles de l’Empereur et la mienne furent amenées à la préfecture. J’attendais le réveil de l’Empereur pour entrer chez lui lorsqu’il m’appela.

Il était 11 heures : le général Lallemand, qui arrivait de Paris, lui donna des nouvelles de cette ville qui exaltèrent les imaginations ; le roi Joseph en arrivant dans la journée, vint y ajouter. Le général Clauzel entrait sans hésiter dans toutes les combinaisons qui offraient une marche sur Paris. Le général Brayer avait donné ses preuves de dévouement de Lyon à Paris dans le retour de l’île d’Elbe ; on pouvait compter sur sa coopération ; il ne se rencontra qu’un peu de tiédeur de la part du général Lamarque, tiédeur dont on eût fait bon marché si l’opinion de l’Empereur eût été bien arrêtée. Il cédait en ce moment aux influences qui l’entouraient en laissant faire des démarches auprès de ces généraux.

Le soir il y eut dîner à la préfecture, où les autorités de la ville civiles et militaires furent invitées ; les musiques des différents régiments s’y firent entendre ; une foule considérable chantait des airs patriotiques en l’honneur de l’Empereur ; le soir, la ville fut illuminée.

Le soir le général Gourgaud fut envoyé à Rochefort pour s’informer si on pouvait, en sortant de la Gironde, éviter la croisière anglaise, par la passe de Maumasson, sur un bâtiment léger et rejoindre en mer un bâtiment américain dont le roi Joseph s’était assuré le capitaine.

L’Empereur, en rentrant le soir, me dit qu’il avait eu la pensée de m’envoyer l’attendre à Rochefort, mais que je ne partirais que le lendemain avec lui. La soirée chez le préfet s’était prolongée jusqu’à 11 heures ; l’Empereur, en se retirant, me dit d’entrer à 3 heures du matin chez lui, afin de monter en voiture à quatre.

Le général Becker, profitant du séjour que faisait l’Empereur à Niort, écrivit au gouvernement le rapport suivant :

« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j’ai l’honneur de l’informer directement par un courrier extraordinaire que l’Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.

« Sans être reconnu, l’Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage, des démonstrations d’intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : “Le gouvernement connaît mal l’esprit de la France, il s’est trop pressé de m’éloigner de Paris, et s’il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face, je pouvais encore exercer au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.”

« Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l’escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. L’Empereur fit écrire au préfet par le général Becker la lettre suivante :

« “Dans cet état de choses l’Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu’il montera à communiquer avec le commandant de l’escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.”

« Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris ; nous avons l’espoir que la capitale se défendra et que l’ennemi vous donnera le temps de voir l’issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l’armée pour couvrir Paris (cette phrase et la suivante avaient été dictées par l’Empereur). Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l’Empereur comme général, uniquement occupé d’être utile à la patrie.

« Le lieutenant général, comte Becker. » 

Le 3 [juillet], à 4 heures du matin, l’Empereur remerciait le préfet de Niort de sa cordiale et franche hospitalité, il montait en voiture escorté d’un peloton du hussards du 2e commandés par un officier galopant à la portière, et ne pouvant se soustraire à l’empressement de la population qui s’était répandue jusque hors la ville et qui le saluait des cris de : « Vive l’Empereur ! »

Sa Majesté, à quelques lieues de la ville, ne voulut pas que l’escorte l’accompagnât plus loin. Il remercia l’officier et le peloton et fit donner à chaque homme de ce dernier un napoléon d’or.

Dans l’après-midi, de bonne heure, du même jour, l’Empereur descendait à l’hôtel de la sous-préfecture, à Rochefort. Les voitures sous les ordres du comte de Montholon arrivèrent dans la nuit, le lendemain 4 juillet, tous les services y étaient réunis.

Le 5, le roi Joseph y arrivait aussi.

L’Empereur, pendant qu’il fut dans cette ville, conserva ses habits bourgeois. La population fut bientôt [informée] de son arrivée et les démonstrations du plus vif enthousiasme témoignaient de l’affection des habitants pour lui. La population groupée sous ses fenêtres attendait le moment de le voir pour lui exprimer par le cri si national d’alors : « Vive l’Empereur ! » ses sentiments d’amour et de regrets. Il se fit voir à plusieurs reprises au balcon de son appartement et, chaque fois, il était accueilli par la foule avec la même enthousiasme ; il resta très intérieur pour les personnes de sa suite qui ne le virent pas davantage que s’il se fût trouvé aux Tuileries. Celles qui l’approchèrent furent le grand-maréchal, le duc de Rovigo, le général Gourgaud. L’Empereur était calme et paraissait assez indifférent à ce qui se passait.

Dans cette ville, le duc de Rovigo s’occupa de négocier 100 000 francs de traites qu’il avait à prendre pour l’Empereur, les traites furent échangées contre de l’or. Je fis faire douze ceintures en daim pour répartir dans chacune d’elles 100 000 écus de ce métal dont se composait le trésor qui devenait ainsi plus facile à porter par douze personnes de la suite.

Sa Majesté apprit à Rochefort que le gouvernement provisoire avait refusé le mobilier qu’il avait fait demander, et que M. Barbier, son bibliothécaire, n’avait pu obtenir du gouvernement provisoire que sa bibliothèque de Trianon lui fût envoyée.

Des députations des villes et de l’armée vinrent supplier l’Empereur de ne point les abandonner. L’Empereur leur répondit qu’il n’était plus temps, que ses conseils, ses avis et ses services avaient été dédaignés et rejetés, que les ennemis étaient à Paris, que ce serait ajouter les horreurs de la guerre civile à l’invasion étrangère, qu’il pouvait sans doute avec la garnison d’Aix se renforcer des troupes de Rochefort et se rendre aux invitations que lui faisaient faire les généraux Lamarque et Clausel ; mais que ce ne serait d’aucune utilité pour la patrie, que cette résolution ne pouvait servir qu’à stipuler des conditions avantageuses pour lui et que son patriotisme était trop grand pour s’occuper de sa personne quand tant de maux allaient fondre sur la France.

L’Empereur chargea le grand-maréchal de recueillir les noms des officiers de l’armée qui composaient cette députation et ceux des députés des villes qui, comme eux, venaient lui témoigner de leurs regrets et de leur dévouement.

Le télégraphe, entre Rochefort et Paris, était constamment en rapport depuis cinq jours que l’Empereur était dans cette ville. On pressait l’embarquement. La marine n’était point restée en arrière de l’armée dans ses offres de service pour soustraire Sa Majesté à la surveillance de la croisière anglaise. Le capitaine Bodin offrait les siens, le capitaine Besson, commandant un bâtiment danois, se mettait à la disposition de l’Empereur, promettait de le conduire aux Etats-Unis et de le cacher de manière à échapper à toutes recherches de la croisière : mais se cacher dans la cale d’un vaisseau s’il venait à être pris, n’était pas un procédé qu’il trouvait digne de lui.

Le 8 juillet, l’Empereur quitta Rochefort et se rendit à Fouras pour monter à bord la frégate la Saale, capitaine Philibert ; toute la ville s’était portée sur son passage, n’ayant plus qu’un cri à lui faire entendre, celui de : « Vive l’Empereur ! »

A 10 heures du soir il était à bord.

Le 9 il en descendit pour aller visiter les fortifications de l’île d’Aix, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme par la population et la garnison ; il rentra déjeuner à bord.

Le 10 et le 11, l’Empereur ne sortit point de la frégate, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las Cases pour connaître si les sauf-conduits promis par le gouvernement provisoire étaient arrivés pour qu’il pût se rendre aux Etats-Unis.

Ces messieurs acquirent la certitude qu’ils n’étaient point arrivés et que les frégates seraient attaquées si elles tentaient de sortir. Ils dirent à l’Empereur que, s’il voulait se rendre en Angleterre, le capitaine du Bellérophon les avait assurés qu’il y serait bien accueilli. Le vaisseau anglais, après cette entrevue, s’approcha de nous et vint mouiller dans la rade des Basques. Les sauf-conduits n’étaient point arrivés, il était manifeste que l’on voulait que Sa Majesté se rendît à discrétion.

Les chevaux de la Maison venaient d’arriver à Rochefort sous la conduite de Chauvin, commandant des services, et, avec lui, un nombreux personnel d’hommes. Il vint à bord prendre les ordres du grand-maréchal et demander l’argent nécessaire pour solder les palefreniers et les dépenses qu’avaient occasionné ce voyage ; les moyens de transport pour un aussi grand matériel allaient manquer ; l’Empereur était peu pourvu d’argent et il lui fut répondu de les vendre et sur état, de lui remettre la somme nécessaire à payer les hommes.

Le 12, l’Empereur quitta la Saale et fut s’installer à l’île d’Aix, où diverses combinaisons furent proposées pour échapper à la croisière anglaise.

L’Empereur avait été accueilli par la population qui bordait le rivage, par des transports d’enthousiasme. Les dépêches de Paris communiquées par le préfet maritime, l’invitaient à partir sans le moindre retard sous crainte de suites fâcheuses ; les populations, au contraire, le suppliaient de ne point partir, qu’elles le défendraient contre ses ennemis.

Le roi Joseph dont l’attachement ne fit jamais défaut à l’Empereur, vint le 13 s’offrir de se livrer aux Anglais en se faisant passer pour Sa Majesté, et de donner ainsi à l’Empereur le moyen d’échapper. L’Empereur l’embrassa et repoussa cette proposition en lui disant adieu, et l’engageant à s’occuper de sa sûreté personnelle.

De jeunes officiers de marine vinrent proposer au grand-maréchal de faire monter l’Empereur à bord d’un chasse-marée. C’étaient MM. Gentil, Duret, Pottier, Salis et Châteauneuf, tous répondaient de passer sous la croisière anglaise sans en être aperçus. L’Empereur fut touché de tant de dévouement, un moment s’arrêta à se confier à leur courage en partageant leurs périls – quelques effets y furent portés à bord –, mais l’inconvénient de ce bâtiment, c’est que faute d’eau et de vivres, on était exposé à relâcher sur une côte quelconque. Ce projet n’eut pas de suite et les effets furent débarqués.

Le bâtiment danois, capitaine Besson, offrait beaucoup plus de chances. Le comte Bertrand et le duc de Rovigo furent le visiter, des vivres y furent portées, des armes, quelques effets de l’Empereur y furent envoyés ; l’heure du départ était fixée lorsque des dispositions contraires furent arrêtées.

 

Le 14, le comte de Las Cases et le général Lallemand furent envoyés à bord du Bellérophon. Le capitaine Matland leur dit qu’il avait ordre de recevoir Napoléon et sa suite et de le traiter avec les plus grands égards.

Ces messieurs revinrent et rendirent compte à Sa Majesté de leur mission : le capitaine Matland ne garantissait pas que des passeports pour l’Amérique fussent accordés.

Précédemment, le général Lallemand avait été envoyé dans la rivière de Bordeaux pour s’assurer d’un passage.

Beaucoup de temps avait été perdu à Rochefort, dont la cause ne peut être attribuée qu’aux ordres incertains donnés par le gouvernement provisoire, aux passeports qui étaient attendus, aux vents qui étaient contraires et aux barrages de la sortie par les bâtiments anglais.

L’Empereur, seul, n’eût point été irrésolu sur le parti qu’il avait à prendre ; dès Niort, il avait dit :

— Aussitôt Marchand arrivé, je me rends à Rochefort, et je m’embarque à bord du premier bâtiment que j’y trouverai pour l’Amérique, où l’on viendra me rejoindre.

Détourné de cette résolution, il était arrivé à avoir autour de lui des femmes et des enfants, de là l’embarras.

L’Empereur, avant de prendre un parti définitif, voulut avoir l’avis des personnes qui étaient autour de lui. Il les réunit et soumit à leur délibération la question de se rendre aux Anglais ; plusieurs avis furent donnés. Un des témoins m’a dit que le comte de Las Cases, le duc de Rovigo et le comte Bertrand, avec leurs sentiments loyaux et généreux, se mettant à la place du ministère anglais, pensèrent que Sa Majesté serait reçue en Angleterre avec tout le respect dû au malheur. Les autres, les généraux Lallemand, Montholon et Gourgaud ne partagèrent pas cette opinion : moins confiants dans l’hospitalité anglaise, ils déconseillèrent et supplièrent Sa Majesté de ne point s’arrêter à une semblable détermination.

Le général Lallemand, qui avait été envoyé à La Rochelle, dit qu’il y avait dans la rivière de Bordeaux plusieurs bâtiments sans voiles qui se proposaient et disaient qu’ils échapperaient à la croisière anglaise, et qui tous se disputaient l’honneur de sauver l’Empereur et de le conduire en Amérique, qu’il avait vu les capitaines de ces bâtiments, hommes de résolution, et que l’Empereur, par terre, pouvait s’y rendre facilement, qu’il suffisait de tromper la surveillance qui nous entourait en feignant d’être indisposé et que, pour y donner plus de croyance, Sa Majesté n’avait qu’à laisser Marchand pour répondre aux questions qui lui seraient faites sur cette indisposition de l’Empereur pendant vingt-quatre heures et que lui se faisait fort de conduire l’Empereur par terre à Saintes et de l’embarquer avant qu’on eût connaissance de son évasion.

Ce plan fut combattu, le contraire prévalut, l’Empereur rentra dans sa chambre disant au grand-maréchal qui l’accompagnait :

— Bertrand, il n’est pas sans quelques dangers de se mettre entre les mains de ses ennemis, mais mieux vaut risquer de se confier à leur honneur, que d’être entre leurs mains prisonnier de droit.

L’état de tiraillement dont il était travaillé depuis quelques jours avait cessé, et la résolution funeste de se livrer aux Anglais était prise. Personne alors ne prévoyait Sainte-Hélène, et le comte Bertrand m’a dit que dans ce conseil, un seul homme, le général Lallemand, s’était opposé de toutes ses forces à cette résolution.

On a généralement attribué au comte et à la comtesse Bertrand surtout, la détermination prise par l’Empereur de se rendre aux Anglais. Certainement, la comtesse Bertrand ne cachait pas le désir qu’elle avait que l’Empereur fût en Angleterre, et ne doutait pas qu’il y fût reçu avec pompe et solennité. C’était un effet des sentiments généreux de son âme inspirés par la grande gloire de l’Empereur. Elle me fit l’honneur de m’en entretenir, mais ces sentiments n’eurent aucune influence sur la détermination que venait de prendre Sa Majesté.

L’Empereur, à Sainte-Hélène, parcourant un petit ouvrage intitulé : Souvenirs de Mme Durand, dame d’annonce chez l’impératrice Marie-Louise, y lut cette accusation. Il prit un crayon, fit un alinéa et écrivit : Faux. Je l’ai déjà dit : des hommes qu’il pouvait considérer comme de ses bons amis – le duc de Vicence, le comte de La Valette– lui en avaient donné le conseil à l’Elysée avant de quitter Paris ; ces conseils se renouvelaient par les membres les plus âgés de ceux qu’il venait de consulter. Un nombreux entourage dont il eût dû se séparer dans une résolution contraire contribua peut-être à arrêter sa détermination.

L’Empereur écrivit alors au Prince régent [futur Georges IV, régent du fait de la maladie mentale de son père, George III] cette lettre qui fera l’admiration des siècles, et la honte du gouvernement anglais d’alors :

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peuple britannique, je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Le général Gourgaud, chargé de remettre cette lettre au Prince régent, se rendit à bord de la croisière anglaise, il était accompagné du comte de Las Cases qui annonça au capitaine du Bellérophon que, le lendemain 15, l’Empereur monterait à son bord.

En effet, le lendemain, à 6 heures du matin, le brick l’Epervier sous pavillon parlementaire, reçut l’Empereur et le conduisit à bord du Bellérophon. La plus profonde tristesse était peinte sur toutes les figures et, lorsque le canot anglais s’approcha pour recevoir l’Empereur, les regrets les plus déchirants se firent entendre : officiers et matelots voyaient avec désespoir Sa Majesté se confier à la générosité d’une nation dont ils connaissaient la perfidie.

L’Empereur, après avoir fait ses adieux à l’équipage et jeté un dernier regard sur cette belle France dont il abdiquait les destinées, descendit dans le canot. Les cris de : « Vive l’Empereur ! » mêlés de sanglots l’accompagnèrent jusqu’à son arrivée à bord du Bellérophon. Le désespoir était tel chez les uns qu’ils s’arrachaient les cheveux, tandis que d’autres, avec rage, foulaient leur chapeau aux pieds.

Il est regrettable que l’Empereur ne soit pas plutôt monté sur la Méduse que sur la Saale ; ces deux capitaines n’avaient pas la même mesure d’énergie ; ce dernier était un homme froid qui peut-être avait des ordres pour ne point faire de tentatives pour sauver l’Empereur ; il avait conservé les fleurs de lys sur le vitrage qui séparait la salle à manger du salon, ce qui pouvait bien accuser de son peu de bonapartisme. Celui de la Méduse au contraire en était bouillant. Sauver l’Empereur ou mourir était sa devise ; il en voyait la possibilité en attaquant le Bellérophon avec les deux frégates pendant que l’Epervier passerait. Cet acte de dévouement était possible encore le jour de l’embarquement, mais, le lendemain, la présence de l’amiral Hotham le rendait impossible.

— Ah Ah ! pourquoi, s’écriait le brave capitaine Ponée, en apprenant la résolution de l’Empereur de se rendre aux Anglais, n’est-il pas venu à mon bord, plutôt qu’à celui de la Saale ! je l’aurais passé malgré la croisière. En quelles mains va-t-il donc se mettre ! qui donc a pu lui donner un si pernicieux conseil ? Cette nation n’est que perfidie ! Pauvre Napoléon, tu es perdu, un affreux pressentiment me le dit !

Lorsque l’Empereur quitta, l’Epervier, le général Becker s’approcha de l’Empereur et lui demanda s’il devait l’accompagner jusqu’au Bellérophon :

— N’en faites rien, lui dit l’Empereur, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais.

Le général saisit la main que l’Empereur lui présentait, la couvrit de baisers et se relevant les yeux baignés de larmes lui dit :

— Sire, soyez plus heureux que nous !

 ———————————————-

Note (de L. Marchand). – Le général Becker a dit, – et M. Vaulabelle l’a répété – que, couchant à bord près de l’Empereur dont il n’était séparé que par une légère cloison, il avait pu entendre dans le courant de la nuit les plaintes que lui arrachaient une affection hémorroïdale qui le tourmentait violemment à Waterloo. Le général s’est trompé ; soit à l’île d’Elbe, soit dans les Cent-Jours, soit à Sainte-Hélène, jamais l’Empereur ne s’est plaint d’une affection de ce genre. »

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 juin, 2015 )

Il y a 200 ans. 29 juin 1815… Le dernier jour de l’Empereur à Malmaison…

Il y a 200 ans. 29 juin 1815... Le dernier jour de l'Empereur à Malmaison... dans JOURS D'EPOPEE malmLe dimanche 25 juin 1815, à midi et demi, Napoléon quitte l’Élysée pour le château de Malmaison. Le lendemain, Guillaume Peyrusse, Trésorier de la Couronne pendant les Cent-Jours, y est appelé par le souverain. Voici un extrait de ses «Mémoires» .

« 26 juin 1815. A une heure du matin, un courrier m’apporte l’ordre de me rendre à Malmaison. Introduit dans la chambre de Sa Majesté, j’y trouvai M. le Ministre de la Marine [Decrès]. Sa Majesté était en robe de chambre, M. le Ministre faisait entrevoir à Sa Majesté le danger qu’elle courait à Malmaison, où, d’un moment à l’autre, elle pouvait être enlevée. Sa Majesté donna l’ordre, devant moi, au général Beker de faire rompre le pont du Pecq par où l’ennemi pouvait déboucher sur Malmaison. Le Ministre fut congédié ; je restai seul. Sa Majesté me pressa très vivement de solder toutes les dépenses de sa maison, et parut très contrariée que je n’eusse pas versé plus de fonds à M. Laffitte. Je lui fis observer que bien que le Gouvernement provisoire n’eût mis en demeure de ne pas me dessaisir des fonds existant en cause au moment de l’Abdication, néanmoins j’avais mis trois millions en sortie, et je n’avais gardé qu’une centaine de mille francs pour les besoins du service. Sa Majesté me parla des diamants existants. Je lui fis observer qu’ils étaient la propriété de la Couronne.- « Il y en a dans le nombre qui m’appartiennent, me répondit Sa Majesté ; avec ça on a du pain. » Ces paroles m’allèrent à l’âme. En voyant Sa Majesté réduite à une si mince épargne, après avoir eu deux cents millions dans son souterrain des Tuileries, et plus de soixante millions dans son domaine extraordinaire, j’aurais livré quelques diamants, si le sentiment d’un devoir impérieux ne m’eût fortifié et fait taire l’émotion profonde que j’avais ressentie.

29 juin 1815. Sa Majesté m’annonça qu’elle partirait dans le jour. A quatre heures du soir [Marchand indique « cinq heures et demie du soir»], elle prit congé de nous et partit sous l’escorte du général Beker. Je rentrai aux Tuileries le cœur navré. J’ordonnai à tous mes chefs de division et au caissier général d’arrêter tous les comptes au jour de l’Abdication.» 

Quant à l’Empereur, vêtu de vêtements civils, il quitte le Château de Malmaison, accompagné des généraux Bertrand, Becker et Savary. Il s’était recueilli seul un moment dans la chambre où s’était éteinte l’impératrice Joséphine…. Pour l’Empereur commençait  le dernier acte de sa fulgurante existence… 

C.B.

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
( 28 juin, 2015 )

Napoléon du 26 au 30 juin 1815…

Napoléon portrait.

« 26 juin 1815. A Malmaison. Il se promène dans le parc avec le général Beker. Il reçoit la visite de la comtesse Walewska. Il fait ses préparatifs de départ. Il reçoit également les banquiers Laffitte et Noël, ainsi que Peyrusse. ».

27 juin 1815. Becker lui rend compte qu’il a reçu l’ordre impératif de le faire partir.

28 juin 1815. Il envoie Flahaut signifier à la commission du gouvernement qu’il restera à Malmaison tat que l’on aura pas prescrit à deux frégates de mettre la voile à son arrivée à Rochefort.

29 juin 1815. A l’aube, arrivent Decrès et Boulay de la Meurthe qui lui annoncent que les frégates sont mises à la disposition et qu’il doit partir sans retard, car la cavalerie prussienne approche. Il promet qu’il partira le jour même. Il tente une dernière fois de rester, faisant demander un commandement, et assurant qu’il s’exilera lorsqu’il aura battu les Prussiens. Démarche vaine. Madame Mère fut la dernière personne qu’il vit. Il pénétra seul dans la chambre où Joséphine était morte, et, à 17h30, vêtu en civil, il part avec Bertrand, Beker et Savary dans une calèche à quatre places. A 22 h., il arrive au château de Rambouillet où il couche. Il était passé par Rocquencourt et Saint-Cyr.

30 juin 1815. Il quitte Rambouillet à 11 h. Il passe sans s’arrêter à Chartres, relaie à Châteaudun, passe à Vendôme. »

(J. TULARD et L. GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour,  1769-1821 », Tallandier, 1992, p.474).

 

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
12345...175
Page Suivante »
|