( 25 octobre, 2014 )

Les pommes de terre du général Savary, duc de Rovigo…

Savary duc de Rovigo

« Bulletin du 25 octobre 1814. Paris.- J’avais, dès le 19 de ce mois, reçu une dénonciation anonyme portant que M. le duc de Rovigo faisait un accaparement de pommesde terre; que c’était pour affamer le peuple et exciter par là des désordres. Je n’avais vu en cela qu’une de ces invraisemblables accusations qui se multiplient pour tourmenter le gouvernement et le porter à un système de violences que l’esprit de parti provoque avec d’autant plus d’ardeur qu’on y sait le caractère du Roi plus opposé. Fidèle à mon système de ne négliger aucun avis, j’avais de suite fait recueillir des renseignements dont je n’avais pas encore reçu ce matin le résultat, lorsque S. A. R. Mgr le duc de Berry m’a fait répéter les mêmes détails qui lui avaient sans doute été transmis par les mêmes individus : tactique ordinaire des agents de cette nature qui, craignant de n’être pas crus assez aveuglément d’un côté, se retournent d’un autre, et espèrent par là surprendre la confiance des plus augustes personnages pour arriver à leur but. Mon premier mouvement a été d’ordonner une visite chez le duc de Rovigo pour vérifier ce qui s’y trouvait. Mais j’ai craint, je l’avoue, le ridicule d’une pareille démarche et d’une conspiration appuyée sur un achat plus ou moins considérable de pommes de terre ! Le Roi sait qu’une autorité qui en France s’offrirait ainsi aux rieurs, perdrait toute force morale, et s’ôterait à elle-même le moyen de faire le bien. J’ai donc eu recours à d’autres moyens de connaître la vérité et voici ce qui m’est donné pour certain. M. le duc de Rovigo n’est point à Paris. Il y était venu le 15 pour y conduire sa femme qui accoucha le même jour. Il est reparti, dès le 18, pour sa terre de Nainville [Nainville-lès-Roches, Essonnes], d’où il n’est pas sorti depuis. Il n’a pas pu tenir à Paris les conciliabules dont on a parlé pour donner du poids à l’accaparement des pommes de terre. M. de Montalivet, qu’on faisait paraître dans ces réunions, est depuis plusieurs semaines dans une terre près de Valence, comme le Roi l’a vu par mes bulletins.

Mme la duchesse de Rovigo étant seule à Paris, au neuvième ou dixième jour de ses couches, n’a pu recevoir grand monde ni se mêler d’intrigues. Si son mari avait eu dans son hôtel les matériaux d’un complot, il est vraisemblable qu’il ne les eût pas perdus de vue. Il a en effet  fait acheter depuis quelque temps, non au marché de Paris où il les eût payées plus, mais aux environs de Nogent, trois cents setiers de pommes de terre, formant environ trente voitures qui ont été amenées dans son hôtel de Paris, rue d’Artois, n° 11. Elles y attendent le moment où elles pourront être transportées à sa terre de Nainville où il a établi une distillerie qu’on dit être en activité depuis dix jours. On y fait de l’eau-de-vie avec du marc de raisin et des pommes de terre. Le reste se donne aux bestiaux pour les engraisser. Les pommes de terre sont blanches et plus à l’usage des bestiaux qu’à celui des hommes. Pour établir sa distillerie et exploiter sa terre, le duc de Rovigo a récemment fait venir des environs de Strasbourg une famille d’anabaptistes qui sont à ses gages et qui travaillent à son profit. Ces détails, qui me sont garantis par le concierge même du duc, le nommé Vallette, semblant expliquer très simplement l’objet de la dénonciation et la réduire à sa juste valeur. J’aime beaucoup mieux apprendre que le duc s’occupe lui-même de semblables spéculations à douze lieues de Paris, que de le voir y battant le pavé et ne sachant que faire d’une inquiète activité qui est dans son caractère. Pendant qu’on le dénonce à Paris, il dénonce à son tour un complot qu’il prétend avoir été formé pour assaillir sa campagne et l’y assassiner. Il a envoyé ce soir à Paris un de ses gens pour me déclarer qu’il était informé que treize à quatorze individus devaient aller l’attaquer, une de ces nuits, et me désigner, dans ce nombre, les sieurs Douleri, Karégo, Sans-Pitié ou Piogé, Josmette et Colin, qu’on dit avoir été prisonniers d’Etat sous Bonaparte. Je ne connais point ces noms, sur lesquels je fais prendre quelques informations. Il est vraisemblable que ce complot contre lui n’a pas plus de fondement que celui de ses pommes de terre. En attendant, il annonce qu’il s’est mis sur ses gardes et barricadé durant la nuit pour éviter une surprise qu’il parait beaucoup redouter et se défendre en cas d’attaque. Si ce danger n’était pas, comme je le pense, imaginaire de sa part, il serait possible que la dénonciation contre lui fût venue à Mgr le duc de Berry comme à moi de quelques-uns de ceux qui auraient eu à son égard des vues sinistres, et qui auraient songé à couvrir ainsi une irruption dans sa maison.  »

(« Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger  et F. Chernoviz, Libraires-Editeurs,  s.d., pp.248-250).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 24 octobre, 2014 )

24 octobre 1813…

berthier.jpg

Le maréchal Berthier.

[Pièce n°2547]. Berthier à Macdonald.

Erfurt, 24 octobre 1813, midi et demi.

L’intention de l’Empereur est que vous partiez avec votre artillerie et vos bagages demain 25 à la pointe du jour pour vous rendre à Eisenach.

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Ancienne  Librairie Fontemoing et Cie.-E. de Boccard Éditeur, 1914-1919, tome II, p.236).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 octobre, 2014 )

« Les Russes sont de grands barbares. »

Moscou, le 29 septembre 1812.

Nous voilà enfin arrivés dans les tristes restes encore fumants de la belle et superbe ville de Moscou, ses plus beaux palais sont réduits en cendres, ainsi que les magasins les plus riches et les mieux fournis en tout ce qu’il était possible de désirer, tant pour les subsistances en tous genres que pour les objets de luxe, tels que l’on peut trouver à Paris. Il reste quelques palais et maisons qui ont été épargnées et que nous habitons. Imagine-toi bien à Paris ou Londres et quelques maisons éparses existant çà et là. C’est la plus belle horreur que j’aie vu et verrai de ma vie. Le feu a duré cinq jours et autant de nuits sans discontinuer, nous étions éloignés d’une lieue où nous étions campés et l’on y lisait à minuit comme à midi. [De]Cette capitale de la Moscovie, la plus ancienne de l’empire russe, aussi grande, pour ne pas dire plus grande que Paris, n’existe plus qu’une ombre. Les Russes sont de grands barbares. La population a fui comme le reste devant nos armes victorieuses. Ton fidèle ami et époux.

BAURVOTT.

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812…», La Sabretache, 1913, p.58). « Aucun renseignement n’a pu être trouvé sur le signataire de cette lettre ».

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 octobre, 2014 )

Porte-drapeaux des armées de Napoléon,n°17.

Ce nouveau numéro paru ce jeudi représente un porte-aigle du 3ème régiment de grenadiers à pied (hollandais) de la Garde.  Le prochain, dans quinze jours, sera un porte-guidon du 23ème régiment de dragons. (En kiosque, 11.99 euros).

Publié dans INFO par
Commentaires fermés
( 23 octobre, 2014 )

Le général Reille…

Le général Reille… dans FIGURES D'EMPIRE reille

Honoré-Charles-Michel Reille naît le 1er septembre 1778 à Antibes (Var).

Il entre comme grenadier au 1er bataillon du Var le 1er octobre 1791. Reille passe sous-lieutenant au régiment royal de Hesse-Darmstadt (94ème  d’infanterie) le 15 septembre 1792 et prend part à la campagne du Nord. Il est élevé au grade de lieutenant le 7 frimaire an II (27 novembre 1793), de capitaine le 4 prairial an IV (23 mai 1796), et devient aide-de-camp du général Masséna le 15 brumaire an V (5 novembre 1796).

Reille l’accompagne en Italie où il se signale dans différents combats. Créé chef d’escadrons provisoire sur le champ de bataille, le 18 nivôse an V (7 janvier 1797), il est confirmé dans ce grade 4 prairial suivant (23 mai). Après le traité de Campo-Formio, il est nommé, le 27 pluviôse an VII (15 février 1799), adjudant-général de l’armée d’Helvétie. Il remplace le général Oudinot, blessé, à la tête de ses troupes et entre dans Zurich. Il suit Masséna en Italie où il se distingue dans plusieurs combats.

le général occupe les postes de chef d’état-major d’une armée d’observation, de sous-chef d’état-major général des armées françaises en Italie et est nommé général de brigade le 11 fructidor an XI (29 août 1803).

Reille devient commandeur de la Légion d’Honneur le 25 prairial an XII (15 juin 1804). En 1806, il rejoint la grande armée pour la campagne d’Austerlitz et prend part à la tête d’une brigade du 5ème corps aux combats de Saalfeld, Iéna, Pułtusk. Le maréchal Lannes le choisit pour chef d’état-major et il se distingue à Ostrolenka. Il devient aide-de-camp de l’Empereur le 13 mai 1807 et est élevé au rang de comte de l’Empire le 29 juin 1808. Après la paix de Tilsitt, il devient commissaire extraordinaire en Toscane, puis rejoint
la Catalogne.

En septembre 1809, il est nommé commandant du 1er corps de l’armée du Nord de l’Espagne. Il rejoint la grande armée pour la campagne d’Autriche et commande division de la Garde à Wagram. L’Empereur lui confie ensuite un des corps opposé au débarquement en Zélande. De là, il rejoint l’Espagne en mai 1810 comme gouverneur de la Navarre. Le 26 janvier 1812, il prend le commandement du corps de l’Ebre et le 16 octobre 1812 celui de l’armée de Portugal. Dans les dernières opérations de la campagne il commande l’aile droite française et combat sur la Bidassoa, en Navarre, à Orthez et à Toulouse. 

Après l’abdication, il devient inspecteur général d’infanterie des 14ème et 18ème  divisions. Il est nommé grand officier de la Légion d’Honneur le 29 juillet 1814, grand-croix de l’Ordre le 14 février 1815 et chevalier de Saint-Louis le 27 juin de la même année.Pendant les Cent-Jours, il commande le 2ème corps d’armée et combat aux Quatre-Bras et à Mont-Saint-Jean.

Le 17 février 1828, il est nommé au Conseil supérieur de la Guerre. Le 15 novembre 1836, il est élu président du Comité de l’infanterie et de la cavalerie, et, le 17 septembre 1847, Louis-Philippe l’élève à la dignité de maréchal de France ; il était déjà Pair de France.

Il est, en outre, membre de l’ordre de Séraphin de Suède, de la Couronne de Fer, de Saint-Henri de Saxe, et commandeur de l’ordre militaire de Bavière. Reille s’éteint le 4 mars 1860. 

Capitaine P. MATZYNSKI

 

 

( 22 octobre, 2014 )

Une lettre du général Van Hogendorp à l’Empereur.

charlet1b.jpg

J’ai publié précédemment sur ce Blog, une notice sur la figure méconnue du général Hogendorp, assortie de 2 lettres adressées par Berthier à ce même officier. Voici une nouvelle lettre que le général Hollandais adressa à Napoléon. 

C.B. 

Le général Hollandais Van Hogendorp, aide-de-camp de l’Empereur, nommé gouverneur général de la Lituanie, retrace à ce dernier dans cette lettre du 22 novembre 1812, les mesures qu’il prit à la nouvelle de la prise de Minsk. Cette nouvelle « a fait à Vilna une vive sensation et causé beaucoup d’alarmes » ; nombre de fuyards, soldats et paysans, sont arrivés en grand nombre et la ville est terriblement encombrée. Mais Van Hogendorp fait sonner très haut l’arrivée des renforts destinés la Grande-Armée, et notamment de deux régiments de cavalerie napolitaine qui dit-il dans cette lettre, avaient une magnifique tenue. 

A.CHUQUET 

Vilna, 22 novembre 1812.  Sire, quand je reçus la nouvelle inopinée que M. le général Bronikowski avait abandonné Minsk sans faire aucune résistance, il y avait des troupes en route de Vilna pour aller rejoindre l’armée. Je pris d’abord le parti d’envoyer des officiers pour leur faire faire halte à Oschmania, et je chargeai M. l’adjudant commandant d’Albignac qui venait d’arriver, d’aller les rassembler pour en prendre le commandement et prendre une position jusque vers Smorgoni pour, de là, observer l’ennemi, prendre des information, envoyer des patrouilles et des reconnaissances en avant, et à droite, et à gauche, et, s’il se trouvait que l’ennemi n’était pas en force, avancer sur la route de Minsk avec beaucoup de prudence, aussi loin qu’il pourra venir, afin de pouvoir, dès que l’ennemi se retire, y rentrer et amener les détachements de marche qu’il a avec lui à l’armée et, en cas contraire, que l’ennemi se montrât en force et les menaçât, de se replier et de revenir à Vilna.  J’ai l’honneur de présenter ci-joint à Votre Majesté la situation des troupes de marches qui se trouvent réunies sous les ordres de M. d’Albignac à qui j’ai recommandé la plus grande prudence et circonspection, vu que, d’après les ordres de V.M ., ces corps de marche ne doivent pas être menés contre l’ennemi. Mais, pour ceux-ci, ils se trouvaient déjà en marche pour aller rejoindre leurs régiments sur Vilna où toute la 24ème division ca être réunies avec plusieurs régiments de cavalerie ou autres corps de marche et où se trouvent arrivés déjà, depuis quelques jours, les deux régiments de cavalerie napolitaine de la garde royale qui sont arrivés ici en très bon état, ayant perdu très peu d’hommes et de chevaux en route. Je les ai vus hier à cheval, et je puis assurer Votre Majesté qu’ils sont dans le plus bel ordre et ont la plus belle tenue. Hier, les six premiers bataillons de la 34ème  division sont arrivés, et aujourd’hui il en arrive encore cinq. Les deux autres suivront de près avec l’artillerie de la division qui est partie le 16 novembre de Koenigsberg, et les vélites à pied de la garde napolitaine en sont partis le 18. L’évacuation de Minsk a fait ici une vive sensation et causé beaucoup d’alarmes. J’ai tâché de calmer et de tranquilliser les esprits par ma contenance et en faisant voir que jamais je ne penserais à évacuer ma place. J’ai aussi fait sonner fort haut l’arrivée prochaine de la 33ème division, et d’un corps de 12.000 Bavarois qui arriveront par Varsovie et Grodno, surtout en donnant partout des ordres pour faire fournir les subsistances et les fourrages pour ces différents corps. La prise de Minsk a fait refluer un nombre considérable de troupes débandées du corps battu du général Kossecki, de blessés, de soldats isolés, d’habitants de la campagne, et femmes et enfants, fuyant, saisis de terreur panique, vers Vilna. Ce qui, avec le nombre considérable de troupes qui s’y trouvent, fait un encombrement terrible et nous donne beaucoup de peine pour entretenir le bon ordre et la tranquillité. Cependant, j’ose donner l’assurance à Votre majesté que je saurai maintenir l’ordre et le bon esprit tant parmi les troupes que parmi les habitants, et qu’en tout cas, j’espère me montrer digne de la confiance dont elle a daigné m’honorer en me nommant à cette place. Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, le plus humble, le plus obéissant et le plus fidèle sujet. 

Le comte de HOGENDORP. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet  intitulé « Lettres de 1812. 1ère série [seul volume paru] », Paris, Champion, 1911, pp. 234-237. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 octobre, 2014 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 20 octobre, 2014 )

Un chapeau de l’Empereur à vendre…

Cela sera en novembre prochain dans le cadre d’une magistrale vente aux enchères organisée par l’étude OSENAT (Fontainebleau, Seine-et-Marne), suite à la dispersion de la collection napoléonienne du prince de Monaco :

http://www.sudouest.fr/2014/10/20/estime-a-plus-de-300-000-euros-un-chapeau-de-napoleon-est-aux-encheres-1710469-4608.php

Publié dans INFO par
Commentaires fermés
( 20 octobre, 2014 )

Une lettre du général Subervie au maréchal Berthier…

gnralsubervie.jpg

Le général Jacques-Gervais Subervie, naguère colonel du 10ème régiment de chasseurs à cheval, comte de l’Empire depuis le 28 novembre 1809, est nommé général de brigade le 6 août 1811.  Il sera général de division le 3 avril 1814. Plus tard, du 25 février au 4 avril 1848, il occupera les fonctions de Ministre de la Guerre. Subervie a été blessé à la bataille de La Moskowa. Mais c’est pour son jeune frère, blessé à Smolensk, qu’il demande, au lendemain de la bataille, les grâces de l’Empereur. 

Arthur CHUQUET. 

En arrière du champ de bataille de Boroghino [Borodino] le 8 septembre 1812. 

Monseigneur, j’ai été frappé hier dans la bataille par deux éclats d’obus qui, m’ayant ouvert la cuisse droite, m’ont obligé de quitter le commandement de la 16ème brigade de cavalerie légère.  Je prends la liberté de renouveler aujourd’hui mes instances à Votre Altesse pour qu’elle veuille bien accorder le grade de lieutenant, pour être mon aide-de-camp, à mon frère, sous-lieutenant au 10ème régiment de chasseurs à cheval.  Pendant que je marchais sur la Dvina pour assurer la communication avec le général Montbrun. Il fut blessé d’un coup de feu à Smolensk et, à cette occasion, Votre altesse eut la bonté de lui donner des espérances.  J’ose la prier de les réaliser aujourd’hui que l’Empereur accorde des grâces à ceux de son armée qui ont bien servi. J’espère que Votre altesse accueillera avec sa bonté ordinaire la demande que j’ai l’honneur de lui adresser.

En parcourant l’état des services de mon frère, elle verra qu’il a quatre ans de grade et plusieurs blessures. 

Le général SUBERVIE. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 19 octobre, 2014 )

Fermeture du Musée Napoléon (Mandarine Napoléon) de Seclin (Nord).

Une mauvaise nouvelle pour les admirateurs du grand homme et de l’Épopée:

http://www.lavoixdunord.fr/region/fermeture-annoncee-et-vente-des-collections-au-musee-ia25b50457n2443803

Publié dans INFO par
Commentaires fermés
( 19 octobre, 2014 )

La cocarde tricolore et la cocarde blanche (Arles, 1814).

cocarde

« Même en adhérant à la restauration de 1814, l’armée manifesta assez ouvertement le regret de renoncer à la cocarde tricolore. Le serment de fidélité au roi était prêté depuis plusieurs jours, que la cocarde blanche était encore absente des colback, des shakos et des bonnets à poil de plus d’un régiment. Il faut dire que c’était avec le même regret que vingt-cinq ans auparavant quelques-uns de ces régiments avaient substitué la cocarde de la république à celle de la monarchie. Je puis citer entre autres le régiment des hussards Berchigny, qui, traversant ma ville natale d’Arles, en 1792, avait manifesté si hautement ses opinions royalistes qu’il en était résulté des altercations violentes et même quelques duels avec les habitants dela Roquette, quartier d’Arles qui comptait beaucoup plus de monaidiers que de syphoniers, comme se désignaient alors les démocrates et les aristocrates de la ville. Cet incident n’était pas tout à fait oublié en 1814, lorsqu’on fut prévenu à Arles de la prochaine arrivée de ce même régiment de Berchigny, qui, devenu le 1er régiment de hussards dans la cavalerie impériale, fit effectivement, le 31 mai, son entrée dans notre ville alors livrée à toute l’effervescence de l’enthousiasme légitimiste. La belle tenue des hussards avait provoqué un murmure général d’admiration, et même des acclamations; mais un des spectateurs fit la remarque que ni le colonel, ni les officiers, ni  les simples soldats n’avaient remplacé la cocarde tricolore par la cocarde blanche. Au murmure de l’admiration succéda bientôt un autre murmure qui exprimait un sentiment très peu sympathique, et quand les billets de logement leur furent distribués, les hussards reçurent l’accueille moins hospitalier. Des provocations s’ensuivirent, puis des rixes, des luttes corps à corps et tous les préludes d’une bataille générale, qui ne fut arrêtée que par l’intervention du colonel et du maire, d’accord pour promettre que le lendemain, à la parade, tous les hussards auraient la cocarde blanche à leurs shakos — ce qui eut lieu en effet; mais satisfaction plus complète encore fut donnée aux royalistes d’Arles, par une proclamation imprimée du colonel, affichée sur tous les murs et inscrite dans les registres de l’hôtel de ville. La voici textuellement, remarquable par la signature du colonel (allié de la famille impériale), par l’expression du plus loyal dévouement à la dynastie restaurée et par la plus complète réticence sur la querelle qui avait failli mettre toute la ville à feu et à sang.

Proclamation du colonel du 1er régiment de hussards.

« Habitants de la ville d’Arles, «Le 1er  régiment de hussards, l’ancien Berchigny, vous  remercie de l’accueil fraternel qu’il a reçu de vous. Fidèle au  serment qu’il n’a pas attendu de se trouver sur les terres de France pour prêter à S. M. Louis XVIII, notre légitime et bien-aimé souverain, quelle joie ne doit-il pas éprouver de se trouver au milieu d’un peuple qui est pénétré de tant d’amour pour l’auguste dynastie des Bourbons !

« Habitants d’Arles ! A  peine avons-nous goûté le bonheur nd’être parmi vous, qu’il faut déjà vous quitter; le régiment  reçoit la plus digne récompense des sentiments et du bon  espoir qui l’animent, dans l’ordre qui lui parvient de se  rendre à Paris pour y servir sous les yeux du roi qu’il a juré de défendre.

« Recevez donc aussi l’expression de nos respects avec celle de notre reconnaissance; nous conserverons éternellement le souvenir de vos bonnes dispositions pour nous : pourriez-vous jamais perdre celui d’une union formée sous les auspices du cri chéri:

VIVE LE ROI !

«Pour le 1er régiment de hussards,

Signé: Le colonel Marius CLARY.

Arles, 31 mai 1814. »

(« Napoléon à l’île d’Elbe. Chronique des événements de 1814 et 1815. D’après le Journal du colonel Sir Neil Campbell. Le Journal d’un détenu et autres documents inédits peu connus… Recueillis par Amédée Pichot », E.Dentu, Éditeur /Revue Britannique, 1873, pp. 523-514).

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 18 octobre, 2014 )

Schulmeister, l’espion de l’Empereur…

06513471.jpg

Qui ne connaît l’espion Charles Schulmeister ? C’est lui dont le préfet du Bas-Rhin, Lezay-Marnesia, disait qu’il avait joué  un grand rôle dans la diplomatie secrète de Napoléon et qu’il avait bien des moyens de la jouer encore. « Il était, disait Lezay, le plus célèbre et le plus audacieux des espions de Bonaparte et sa police est autrement puissante que la mienne, tant en intelligence qu’en finances ». La pièce qui suit a trait au « roi des espions », et son auteur, un Alsacien sans doute, un royaliste que nous ne connaissons pas, nous renseigne sur une intéressante tentative de Schulmeister que Napoléon avait chargé d’enlever Marie-Louise.

Arthur CHUQUET.

Charles Schulmeister. Notice sur l’agent le plus actif et le plus dangereux de la police de Bonaparte.

Fils d’un ministre protestant de Freistett, Grand-Duché de Bade, il fut espion des Autrichiens en 1793-1794. Dans les premières campagnes sur le Rhin ; il habitait alors un château appelé Anbach, près de Sasbach, en face du monument de Turenne. Depuis, ayant établi une manufacture de tabac à Strasbourg, fit banqueroute quelque temps après. Se trouvant sans ressources, se fit chef de contrebandiers et devint si audacieux et si redoutable sans ce métier qu’à la demande de l’administration des douanes il fut déporté de France par un arrêté de M. Shée, alors préfet du département du Bas-Rhin. Lorsque la Grande-Armée de Boulogne passa le Rhin pour ouvrir la campagne d’Austerlitz, Schulmeister s’y attacha comme espion et se fit connaître par le tour hardi qu’il joua à Ulm au général Mack. Savary, chargé de la police de Bonaparte, se l’attacha particulièrement et bientôt il devint son omnis homo. Il l’accompagna lors de la campagne de Prusse, dans son gouvernement de Königsberg lorsqu’il fit vendre les bâtiments du port avec leurs cargaisons. Ensuite, lors de la campagne de Wagram, Schulmeister fut nommé chef de la police par Rovigo [général Savary]. Il revint de l’Allemagne avec une fortune immense, étala en alsace un faste insolent, y acquit pour un million de biens-fonds, se faisant traîner par l’attelage des chevaux blancs hongrois volés à Vienne au prince de Palfy, dont il habitait l’hôtel, et sa femme couverte des diamants qu’il enleva à  Vienne dans le séquestre qu’il se permettait comme chargé de la police.Par la protection de Savary, devint associé dans l’entreprise générale des Jeux de Paris et des Bains de Baden, ce qu’il est encore. Connu, méprisé, conspué en tous lieux et dans les journaux allemands, notamment ceux de Coblenz et de Carlsruhe, il n’en continua pas moins ses correspondances secrètes et relations de police, auxquelles les agents de tous les jeux de France et d’Allemagne, ainsi que les comédiens et artistes ambulants et les voyageurs marchands, sont spécialement employés. Il possède à ferme une superbe chasse dans le Grand-Duché de Baden, sous le titre d’Aide-de-camp du duc de Rovigo. Depuis que les Autrichiens tiennent garnison à Kehl, ce personnage n’a plus osé jouir du plaisir de la chasse, craignant quelques récriminations de la part du commandant, à raison des horreurs qu’il a commises à Vienne, se flattant néanmoins dans le courant de février, de son intimité avec Suchet, pour narguer le commandant autrichien. Depuis, Schulmeister a disparu de l’alsace et des terres qu’il possède dans un département aux environs de Paris [son Château du Piple, à Boissy-Saint-Léger, dans l’actuel Val-de-Marne]. Maintenant on a la conviction que ce misérable était en Autriche pour diriger l’opération de l’enlèvement de Marie-Louise. Ce coup ayant échoué, il s’est échappé et, étant toujours muni de tous les plus régulières pour se soustraire à toutes recherches, prenant même tous les costumes et toutes les décorations, il a été manqué de deux heures, le 26 mars 1815, à Francfort-sur-le-Main. Il aura sans doute été rejoindre son ami Suchet ou Savary, digne protecteur d’un tel monstre. Signalement : taille : 5 pieds 1 pouce ; stature maigre. Sourcils et cheveux roux ; petits yeux vifs ; parlant allemand, français, latin, anglais, italien ; air effronté. Enfin le crime personnifié.

Sur ce personnage, lire également sa notice biographique sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Louis_Schulmeister

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 18 octobre, 2014 )

A Paris, en mars 1814…

1814 à Paris

« Dans les premiers jours de mars, afin de relever le moral des habitants de Paris, on chargea la garde nationale d’aller à Saint-Denis recevoir un convoi de trois à quatre mille prisonniers de guerre. Les douze légions y envoyèrent chacune un bataillon. Le convoi fit son entrée dans Paris au bruit des tambours et de la musique, et fut conduit par les boulevards sur la place Vendôme. C’étaient, en grande partie, des jeunes gens aux figures naïves, étonnés de tout ce que Paris leur présentait d’étrange et de curieux. Cette espèce de triomphe fut généralement regardé comme étant de mauvais goût. Encore quelques jours, et ces mêmes prisonniers devaient être maîtres de Paris. Un des derniers jours de ce mois, j’allai avec quelques amis faire une longue promenade du côté des Buttes Chaumont et de Saint-Denis. Rien n’annonçait l’intention sérieuse de défendre Paris. Quelques mauvais ouvrages en terre élevés à la hâte, peu ou point armés, étaient tout ce qu’on avait à opposer à l’ennemi, dont les éclaireurs commençaient à se montrer dans le voisinage de Saint-Denis. A défaut de connaissances spéciales, le simple bon sens me fit voir l’impossibilité de sauver Paris. Et cependant, malgré ces mauvaises dispositions, la défense fut opiniâtre, et le canon et la fusillade se firent entendre toute la journée du 30 [mars 1814]. »

(Docteur Poumiès de la Siboutie , « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp. 134-135).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 octobre, 2014 )

Ravitaillement à trois heures de marche de Moscou…

« Nos beaux jours d’abondance disparurent aussi vite qu’ils étaient venus. Il fallut bientôt aller faire des vivres au loin. On organisa, par régiment, un bataillon formée d’officiers, sous-officiers et soldats pris dans toutes les compagnies, et commandé par un chef de bataillon assisté d’un officier d’état-major. Le prince Eugène et Murat étant en avant de Moscou vers l’Est, on allait dans les directions couvertes par leurs troupes. Je fis partie de la première de ces expéditions qui nous mena, à trois heures de marche de Moscou, dans les premiers jours d’octobre, jusqu’à un superbe et immense château, près duquel se trouvait un misérable village à toits de paille. Reconnaissance de la position par un détachement de trente hommes dont je faisais partie, entre en pourparlers avec les pourparlers avec les vieux domestiques restés dans cette demeure, par l’intermédiaire d’un soldat polonais. Après avoir placé des postes de sûreté le bataillon se forma dans la cour du château et personne autre que les officiers et les hommes de corvée portant les vivres, ne pénétra dans cet édifice. Aucun objet, de quelque nature qu’il fût, en dehors de ce qui était destiné à notre alimentation, ne fut déplacé, grâce aux ordres très sévères donnés à ce sujet. Nous pûmes ramener, sur une charrette attelée d’un misérable cheval trouvé dans le village, un bon chargement de provisions de toutes sortes, on avait même découvert de la farine et des légumes secs dans les pauvres maisons de ce hameau. Étant le plus ancien sous-officier du détachement, j’obtins  la permission de visiter, à la suite du chef de bataillon et de l’officier de l’état-major, ce palais princier, d’une richesse inouïe. Ce qui me frappa le plus, ce fut une collection d’armures, depuis les temps les temps les lus reculés jusqu’à nos jours, et j’estimai que celles des Maures d’Espagne étaient les  mieux appropriées pour le combat, les plus artistiques, et les plus finies. Nous quittâmes ces splendeurs les mains vides. Le lendemain, 9 otobre, nous rentrions au régiment où nous fûmes joyeusement reçus. La répartition des vivres eut lieu de suite, le surplus versé au magasin pour ajouter aux distributions journalières déjà commencées et qui consistaient en pommes de terre et en choucroute [choux conservé dans une saumure]. Nous fîmes des barils de cette dernière denrée comme provisions pour l’hiver !!! »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.136-138).

Ravitaillement à trois heures de marche de Moscou... Scène-de-bivouac

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 octobre, 2014 )

Sur 1813…

06-513473

Le commandant Rigau remplissait en 1813 les fonctions de chef d’état-major dans la 43ème division commandée par le général Claparède, au sein du 14ème corps. Voici un extrait de son témoignage.

« Le 20 [octobre 1813], l’armée se trouva à Weissenfels, et le 23 à Erfurt. Arrivés à Hanau le 29, les Bavarois, qui nous avaient abandonnés, commandés par le général de Wrède ; conçurent le fol espoir de nous arrêter, et nous attendirent avec une présomption en délire ; c’est alors que 50 pièces de la Garde eurent bientôt rompu leurs masses et humilié tant d’orgueil. Au milieu de ces pièces se distinguait le général Drouot, les dirigeant avec ce calme qui ne le quittait jamais. Les charges de notre cavalerie de la Garde Impériale et d’un escadron des gardes d’honneur forcèrent enfin l’ennemi à chercher son salut derrière la Kintzig, qu’il repassa honteusement dans une déroute qui amusa nos soldats, et provoqua leurs plaisanteries sur leur vaniteux aveuglement.

Bientôt après l’armée arriva à Francfort et sur le Rhin, que l’ennemi n’osa franchir immédiatement. Trente mille hommes, commandés par le comte de Lobau [général Mouton] et le maréchal [Gouvion] Saint-Cyr, formant deux corps d’armée, blessés à Dresde pour manœuvrer sur les derrières de l’ennemi, capitulèrent honorablement après avoir tenté de se faire jour par plusieurs sorties qui culbutèrent chaque fois l’ennemi. Mais les têtes couronnées ne pouvant vaincre Napoléon  par les armes, ne craignirent pas de donner l’exemple de l’immoralité, en violant tous les traités. C’est ainsi qu’à la face du monde ils ne rougirent pas, plus tard, de séparer violemment, contre toute pudeur et moralité, l’époux de l’épouse, le fils du père, et cela dans les circonstances douloureuses où l’âme la plus forte a besoin de chercher de la consolation et du support au sein de la famille et des affections domestiques ; loi de nature, loi de famille, loi sacrée, que les sauvages respectent, mais que les rois d’alors ont foulée aux pieds ! Est-ce là la moralité des rois civilisés ? … Non contents de l’avoir assassiné sur un rocher, ils ont fait de sa femme une concubine et de son fils un bâtard. »

(Colonel Dieudonné Rigau, « Souvenirs des guerres de l’Empire. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », Paris, à la Librairie des Deux Empires, 2000, pp.90-91).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 16 octobre, 2014 )

« C’est avec cette franchise qu’on sert bien l’Empereur… »

Peu de jours après, vers le 14 octobre [1812], je reçus l’ordre d’accélérer, par tous les moyens possibles, l’évacuation sur Smolensk de tous ceux de nos blessés qui seraient en état d’être transportés ; il me fut prescrit d’employer à cette évacuation toutes les voitures de l’armée. Me trouvant à l’ordre le 15 ou le 16, l’Empereur, s’arrêtant devant moi, me dit : « Eh bien ! M. l’intendant général, presque tous nos blessés sont partis ? – Non, Sire, lui répondis-je : il en reste encore plus de quatre mille dans Moscou. Il parut très mécontent de ma réponse, et passa plus loin sans me rien dire de plus. Le [grand-] maréchal Duroc, qui était auprès de moi, me serra la main et me dit : « C’est fort bien, général ; c’est avec cette franchise qu’on sert bien l’Empereur. »

(« Souvenirs du lieutenant-général comte Mathieu Dumas. De 1770 à 1836. Publiés par son fils. Tome troisième », Librairie de Charles Gosselin, 1839, pp.456-457). Le général Mathieu Dumas occupait en 1812 les fonctions d’Intendant de la Grande Armée. Souffrant vers la fin de la campagne de Russie, il sera remplacé provisoirement par Pierre Daru.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 octobre, 2014 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

Ile Elbe 2014 2

« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE,TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 octobre, 2014 )

La journée d’Iéna vécue par le hussard Bangofsky…

Son « Journal » a étLa journée d'Iéna vécue par le hussard Bangofsky… Bangofsky-192x300é réédité en février 2012, aux Editions du Grenadier. J’en ai réalisé la préface.

C.B.

« Le 14 octobre [1806], à la pointe du jour, et par un brouillard très épais, on monte à cheval, passant par Naumburg, sur quatre rangs serrés, le sabre en main, au grand trot. Le canon ronflait déjà près de nous. Nous filâmes bon train par Dornburg, franchîmes la Saale et, grimpant à travers une gorge rapide, nous parvenons à un superbe plateau où l’armée française était en ligne. Ce jour-là fut donnée la fameuse bataille d’Iéna . Toujours en flanqueurs, nous prîmes notre ordre de bataille. La journée fut chaude, acharnée ; mais les Prussiens, malgré leur célèbre tactique, furent culbutés, coupés et mis en déroute.Nos nombreuses charges de cavalerie enfoncèrent et sabrèrent leurs carrés. Vers le soir, il n’y eut plus que des prisonniers et des bagages à ramasser. L’ennemi fuyait en pleine déroute ; jamais je n’ai vu une armée abandonner plus lâchement un champ de bataille. L’action eut deux scènes. L’Empereur battait les Prussiens près d’Iéna, tandis que le maréchal Davout les frottait à Auerstaedt. Les Prussiens donnèrent le nom de cette dernière ville à la bataille, mais comme c’était aux vainqueurs de la baptiser, elle conserva le nom de bataille d’Iéna. Nous bivaquons sur le champ de victoire.

Malgré les batteries d’Erfurt qui nous lâchèrent quelques bordées de canon, nous prenons une quantité d’équipages et de voitures chargées d’argent. C’était plaisir de voir les hussards au pillage, se battant pour le butin. J’ai assisté là à une scène terrible : grâce à ma bonne monture, j’étais toujours des premiers à poursuivre les nombreux fuyards ; un sous-officier prussien, traînant sa femme avec lui, se voyait près de tomber entre nos mains. Incapable de la sauver, il tire son sabre, frappe sa femme, qui tombe roide dans le fossé, et veut gagner à toutes jambes un bois. Plusieurs hussards lancés à sa poursuite le rejoignent et le sabrent. Nous bivaquons dans un bois, près de l’ennemi. »

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 octobre, 2014 )

Une lettre du colonel Neil Campbell…

Campbell

Cet officier anglais était chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe. L’évasion de ce dernier sera le drame de sa vie. Il écrit ici à un certain M. Bailler, demeurant à Vienne (Autriche).

C.B.

Porto-Ferrajo [Portoferraio], 14 octobre 1814

« Continuez à me donner des nouvelles. Vous me mettez à même de divertir Napoléon beaucoup plus que vous ne pensez. Il paraît que Naples, la Pologne, la Saxe, Bernadotte et Corfou sont les points principaux. Faites-moi savoir de temps à autre des nouvelles de Marie-Louise et du jeune Napoléon, et les anecdotes qui doivent transpirer sur le compte de ces personnages. Je reçois ici de fréquentes visites de Bertrand et de Drouot. J’ai profité plusieurs fois de l’offre que Napoléon m’a faite de ses chevaux. Je suis assez bien logé ; mais nous éprouvons des difficultés pour les subsistances, car cette île ne produit que des végétaux et du vin. Au moment où je vous écris, un petit bâtiment portant pavillon rouge, armé de seize ou [de] dix-huit canons, vient de jeter l’ancre et de saluer cinq coups : on le dit de Tunis et que les Algériens ont déclaré la guerre à Napoléon »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.437)

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 13 octobre, 2014 )

Le prochain retour de « Bonaparte »…

Napoléon 1er

« Il existe au Gros-Caillou beaucoup d’anciennes maîtresses de soldats de la Vieille Garde. Ceux-ci entretiennent des correspondances avec ces femmes et leur annoncent toujours le prochain retour de Bonaparte à Paris, ce qui répand un mauvais esprit dans ce quartier. Je donne des ordres pour faire surveiller celles qui reçoivent de pareilles lettres, et pour empêcher qu’on en répande ainsi le contenu; je me concerterai aussi à ce sujet avec M. le directeur général des postes. »

(« Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger  et F. Chernoviz, Libraires-Editeurs,  s.d., p.235,  extrait du Bulletin en date du 13 octobre 1814)

———–

A noter que cet hôpital militaire créé en 1757 a été démoli en 1899. Tout ce qu’il en subsiste est la belle fontaine (dite « de Mars [dieu de la guerre] »), édifiée en 1806 que l’on peut encore voir (à son emplacement d’origine), au 129 et 131, rue Saint-Dominique, Paris 7ème).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 13 octobre, 2014 )

Instructions de Napoléon au général Bertrand…

Navire île Elbe

On voit qu’à l’île d’Elbe, l’Empereur restait attentif au fonctionnement financer de son petit royaume. Rappelons au passage que Louis XVIII refusa de verser à Napoléon les 2 millions de francs de rente annuelle que prévoyait un des articles du Traité de Fontainebleau.

A ce propos lire : http://lestafette.unblog.fr/2014/06/20/et-louis-xviii-ne-respecta-pas-une-condition-importante-du-traite-de-fontainebleau/

————–

(13 octobre 1814.)

Dépenses extraordinaires de septembre.

« J’ai reçu votre rapport sur les dépenses extraordinaires du mois de septembre.

JARDINS. Grondez le jardinier de ce qu’il a employé trois jardiniers pendant le mois, pour un jardin grand comme la main, cl onze grenadiers pour charger quelques voitures de terre. Quant au mois d’octobre, je n’approuve pas la dépense qu’il propose pour le gazon : je préfère qu’il en sème. Il fera un marché avec deux grenadiers pour charger la terre à tant le mètre cube, et on emploiera le nombre des fourgons nécessaires pour que ces grenadiers soient constamment employés. Je ne pense pas que cette, dépense puisse aller au dessus de quatre vingt francs. Le commandant du génie fera un marché avec quelques grenadiers pour l’excavation des jardins. Je l’évalue à quatre cents francs. C’est donc 480  francs que j’accorde pour dépenses extraordinaires du jardin pendant le mois d’octobre.

ECURIES. Je ne puis donner plus de six cents francs par mois : on ne peut suivre pour ce pays le système qu’on suivait à Paris. L’adjoint du palais et Chauvin s’arrangeront comme ils l’entendront. Ils pourront faire faire le ferrage sur mémoire, et il ne dépassera certainement pas deux cents francs par mois. Ils pourront faire faire de même toutes les autres dépenses, mais de manière à ne pas dépasser les six cents francs. Je ne puis donner plus de cent cinquante francs de la selle de femme [Cette selle de femme était destinée à Marie-Louise. Elle était pareille à celle que l'Impératrice employait à Saint-Cloud pour monter le cheval « Le Fauteuil ». Note L.-G. Pélissier]

GARDE-MEUBLE. Il y a beaucoup de confusion dans les dépenses du garde-meuble. Pour les dépenses ordinaires, elles peuvent se composer d’un garde que je ne vois pas porté, de deux ou trois femmes qui seraient employées continuellement, et d’un valet de chambre tapissier.

Je désirerais que ce pût être celui qui est venu avec Madame [Mère], s’il est possible. Il  faudrait que Conti, qui fournit des meubles, cesse (sic) d’être employé au garde-meuble. Faites faire un état à part, pour tout ce qui est relatif au transport des effets de la princesse Pauline. Je ne veux pas accorder les 280 francs que demande le garde-meuble pour achat de divers petits objets. Je n’accorde que quarante francs. Faites faire l’état des dépenses ordinaires du garde-meuble pour octobre, ainsi quo celui des dépenses extraordinaires. Comme on meuble Saint-Martin et l’appartement de la princesse, l’extraordinaire du mois d’octobre devra être plus considérable ce mois que les autres : j’accorde provisoirement huit cents francs. Faites un tarif de ce qu’on devra donner de transport, de la marine de Longone à la citadelle de Marciana et à la Madone, et de la marine au palais de  Portoferraio. Ce tarif sera la règle du garde-meuble, mais défendez expressément qu’on fasse faire par des portefaix aucun transport qui pourrait être fait par une voiture. »

(« Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et ordres inédits de Napoléon 1er. Publiés par Léon-G. Pélissier »,  A. Fontemoing,  Éditeur, 1897, pp.159-162)

 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 12 octobre, 2014 )

Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp…

 Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp... dans FIGURES D'EMPIRE 06506222                                                                                                                     

Dirk van Hogendorp, né en 1761 à Heenvliet, en Hollande, se mit au service de l’Empire.

Il est l’aîné de six enfants. son père, noble, est membre de la Régence et député de sa province.Sa mère est la baronne de Haren, fille de l’Ambassadeur à Aix-la-Chapelle. En 1773, son père est nommé Gouverneur à Java, colonie hollandaise, poste assez lucratif pour ne pas le refuser. Par des amies de sa mère, Dirk et son frère sont admis à l’École des Cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du Grand Frédéric. Le jeune Dirk va être élevé « à la Prussienne » durant trois ans.  

En 1777, il est caserné à Königsberg, puis en 1778 fait la campagne contre l’Autriche. Il en sort lieutenant des grenadiers, et entre dans le corps des ingénieurs-géographes, suivant en même temps les cours de philosophie de Kant. Sa voie est toute tracée pour une belle carrière en Prusse, quand la Guerre d’Indépendance d’Amérique vient réveiller le sentiment patriotique. La Hollande ayant rompu avec la Grande-Bretagne, le jeune Hogendorp, après un duel où il blesse un officier prussien, donne sa démission. A 21 ans, il devient capitaine dans les troupes de débarquement du Commodore van Braam, à bord du vaisseau de 64, l’Utrecht. Trop tard, un armistice est signé, mais le voyage servira à parfaire ses connaissances en astronomie et navigation, qui serviront plus tard. Entre autres, Hogendorp constate que les vaisseaux doublés de cuivre vont plus vite que les anciens en bois. L’amiral Pierre Jurien de La Gravière, jeune enseigne rapatrié sur le Dordrecht à l’époque, en a laissé des souvenirs. Le convoi est envoyé vers Le Cap, on croise devant l’île de Ste-Hélène … 

Au Cap, colonie hollandaise, tient garnison le régiment suisse de Meuron, au service de la Hollande. Hogendorp y retrouve deux anciens de l’École des cadets de Berlin, le Neuchâtelois de Sandol-Roy et le jeune York de Wartenburg qui sera un jour lieutenant de Blücher. Ce général Prussien de service dans la Grande Armée sous Macdonald, trahira en décembre 1812 et sera un des plus implacables ennemis de la France. Ces deux jeunes gens se retrouveront en Lituanie…L’ancien grenadier est devenu marin, retrouve son père à Java, après onze ans de séparation. Les îles néerlandaises, après la paix signée avec la Grande-Bretagne, voient des révoltes pousser un peu partout, révoltes comme d’habitude armées et payées par la perfide Albion… Il profite de ce séjour obligé pour demander la main avec Constance Alding, la 5e fille du Gouverneur général des Indes pour la Hollande. Hogendorp ira batailler contre les petits rois de Malacca, Salangor de Siac et de Riou. Vainqueur, Dirk vient porter la nouvelle au Gouverneur Alding, mais arrive pour assister au mariage de Constance, contrainte par son père à une autre union. De dépit, il quitte la marine et retrouve un commandement de capitaine dans les Dragons, et épouse en 1785 mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des Échevins de Batavia. Son père repart pour la Hollande, mais meurt dans le naufrage du convoi. 

Hogendorp dénonce la corruption de l’administration coloniale et le manque de sérieux dans ces organisations de convois pour Le Cap, où le personnel est trop peu qualifié pour des bateaux encombrés et surchargés de marchandises de contrebande. C’est au cours de ces années d’épreuves que Dirk va se forger une réputation d’honnêteté et de rigueur. Il sera, en juin 1786, nommé résident au Bengale et remonte le Gange avec sa jeune femme. Il découvre ainsi le commerce de l’opium tenu par les Britanniques. Là naît un fils, qui sera plus tard chef d’Escadron des Cuirassiers dans la Grande Armée.

En 1790, il est nommé sous-gouverneur à Surabaya (Java), où il apprend la Révolution en France, puis la guerre entre la République et la Hollande.

C’est alors qu’il voit mouiller les deux frégates françaises à la poursuite de « La Pérouse », « La Recherche » et « L’Espérance », commandées par le lieutenant d’Auribeau.  

Hogendorp se montre compréhensif devant l’état de délabrement des Français, partis depuis deux ans, et les considère comme réfugiés, échoués en territoire hollandais. Les républicains peuvent regagner la France, les autres reçoivent des offres avantageuses pour servir dans la Compagnie des Indes Néerlandaises. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle de l’entrée de Pichegru en Hollande, suivie d’une véritable révolution. Les « patriotes » se sont déclarés en comité pour remplacer l’ancienne Compagnie des Indes, et chaque fonctionnaire doit se prononcer pour l’ancien ou le nouveau régime. Hogendorp, considérant que là où est le peuple et la terre de la Patrie, là également est la Nation. Bien sûr, les Britanniques en profitent pour mettre la main sur les colonies hollandaises : Mallaca Amboine, les Moluques. Dans Java restée hollandaise, Hogendorp met Surabaya en état de défense. Le Cap est tombé aux mains des Britanniques, le colonel Meuron ayant vendu son régiment, hommes et armes, au gouvernement britannique. De même, l’île de Ceylan sera vendue par son Gouverneur. Dépité, abandonné, ruiné, Hogendorp doit s’en retourne en Europe, sur un navire danois, avec un arrêt pour faire l’eau à Ste-Hélène. Il a laissé son épouse chez sa mère, à Batavia (Djakarta) et le peu de biens qu’il leur reste. Il retrouve sa mère en Hollande et engage des actions contre la mauvaise organisation des colonies en publiant son « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Nombreux sont les Hollandais qui lors de voyages de commerce, avaient remarqué l’état déplorable de l’organisation du Conseil Colonial, et après la Paix d’Amiens, les colonies étant restituées en partie, le besoin se fait sentir pour la Hollande de réimplanter son administration. Hogendorp est sollicité pour être le gouverneur général de Batavia, quand il apprend la mort de sa femme restée aux bons soins de sa mère. Il perd également ses deux sœurs et reste avec son fils unique, qu’il envoie au collège militaire de Sorrèze, où était le jeune MarbotEn septembre 1802, il se remarie avec une cousine, Augusta, fille aînée du Prince de Hohenlohe, mariage qui le fait rentrer dans les grandes familles des cours allemandes. La rupture de la Paix d’Amiens rend illusoire les projets coloniaux de la Hollande, et c’est en ambassade en Russie que le couple convolera. Néanmoins, Hogendorp aura la satisfaction de voir le nouveau roi de Hollande en 1814 mettre en application ses réformes relatives aux Indes Néerlandaises…La domination française lui permet de devenir en 1806 Conseiller d’État, en 1807 ministre de la Guerre de Louis Bonaparte, roi de Hollande, puis ministre plénipotentiaire en Espagne, Comte de l’Empire en 1811, il est aide de Camp de l’Empereur. Il est chargé du commandement du dépôt des conscrits réfractaires et des déserteurs de Wesel, en 1811. 

En 1812, il fait la Campagne de Russie, nommé Gouverneur général de la Prusse à Koenigsberg, puis Gouverneur de la Lituanie à Vilnius le 8 juillet, puis gouverneur de Hambourg en juin 1813 à août 1814. Il est commandant au château de Nantes en mai 1815. Il partira de Nantes en 1816, après la chute de l’Empire, fonder une colonie agricole au Brésil, près de Rio où il mourra le 22 octobre 1822, en ermite, comme on peut le voir dans le film « Monsieur N. » Napoléon dans son testament lui légua 100.000 francs. (Notice extraite du site Wikipédia). 

Nous complétons cet intéressant portrait par deux lettres du maréchal Berthier adressées au général Hogendorp. Comme l’écrit Arthur CHUQUET : « Dans cette lettre, écrite trois jours après La Moskowa, Berthier informe Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie, que l’armée  a fait une très grande consommation de munitions de guerre, qu’on doit les remplacer au plus tôt, qu’il enverra donc à Smolensk, où se formera le principal dépôt de munitions, des caissons vides que Hogendorp a mission de charger ». 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Mojaïsk, le 10 septembre 1812. L’armée a fait, Général, une très grande consommation de munitions de guerre, et il est de la plus grande importance de pourvoir sur-le-champ à leur remplacement. Il en existe des quantités considérables sur la route de l’armée depuis Kowno jusqu’à Smolensk ; mais vous sentez qu’il est impossible d’envoyer ici les caissons vides se charger à Vilna ou à Kowno ; les chevaux seraient ruinés dans une aussi longue route pour aller et revenir, et les remplacements ne peuvent pas être retardés à ce point ; Tout ce qu’il est possible de faire, c’est d’envoyer les caissons vides se charger à Smolensk. L’intention de l’Empereur est donc, Général, que vous exigiez de l’administration générale ou des administrations locales qu’elles fournissent des chevaux ou bœufs et des voitures de réquisition pour transporter successivement les munitions en caisses ou en barils de Kowno à Vilna, de Vilna à Minsk et de Minsk à Orcha ; de là, les chevaux des équipages de pont qui s’y trouvent, transporteront les munitions jusqu’à Smolensk où l’on formera ainsi un grand dépôt. Prenez les mesures les plus promptes pour l’exécution de ces dispositions.

BERTHIER. 

Ordres de Berthier au gouverneur de Vilna, Hogendorp; mais était-il possible de prendre les mesures sévères que prescrivait le major général, de rallier les traînards et les isolés, etc. ? Tout cela ne se fit que sur le papier. 

A.CHUQUET 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Miedniki, 7 décembre 1812, 7 heures du soir.  Monsieur le général Hogendorp, je vous préviens que la Garde impériale arrivera demain à Vilna. Sa Majesté désirerait qu’elle pût prendre des cantonnements dans le faubourg d’Ochmiana. La cavalerie de la Garde arrivera aussi demain et prendra des cantonnements provisoires dans les emplacements qu’elle a déjà occupés. Le corps du vice-roi [Eugène] et celui du prince d’Eckmühl [Maréchal Davout] s’arrêteront pour la journée de demain à Roukoni. Nous espérons que vous avez pis des mesures sévères pour qu’on prenne aux traînards et isolés tous leur konias [petits chevaux très résistants], qu’ils soient conduits directement dans les couvents ou emplacements que vous aurez choisi pour les réunir  par corps d’armée.

Il faut beaucoup de patrouilles en ville afin de n’y souffrir aucun soldat isolé. Nous désirerions avoir un état des villages qui se trouvent à deux lieues autour de Vilna et qui offrent des ressources pour y mettre des troupes.

Le Roi pense que vous ne perdez pas un seul instant pour faire évacuer nos malades et tous les embarras de l’administration. 

BERTHIER. 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 11 octobre, 2014 )

En direct de Leipzig…

Le major Bial participe à la campagne de Saxe dans les rangs du 56ème de ligne et remplit les fonctions de colonel, en l’absence de l’officier de ce grade de ce régiment. Voici un extrait de ses « Carnets ». Le 16 octobre 1813, il se rapproche de Wachau…

« Le village n’avait que deux rangées de maisons séparées par une large rue ; à gauche se trouvait un château et un bouquet de chênes assez épais. D’abord nous occupâmes le village, mais l’ennemi y envoya un si grand nombre de troupes que nos gens furent forcé de se retirer vers le milieu du bourg, qui fut pris et repris plusieurs fois par les deux parties. La lutte fut acharnée de part et d’autre, mais si la journée s’écoula sans résultat décisif, la nuit seule mit fin au combat. En me retirant du champ de bataille, j’aperçus un officier autrichien désarçonné et grièvement blessé par un biscayen qui lui avait entamé les deux fesses. Auprès de lui se trouvaient deux soldats en train de le fouiller. L’officier crut qu’on voulait le finir et poussait de grands cris. J’accourus de toute la vitesse de mon cheval pour veiller non seulement à ce qu’on ne lui fit aucun mal mais aussi qu’il ne fusse pillé, et j’ordonnai à un caporal de grenadiers qui passait, de le faire transporter à l’ambulance par les deux maraudeurs eux-mêmes que je réprimandai vertement.

Malgré que nous eussions tenu pied, il fallut, le lendemain 17, se replier au plus près de Leipzig. Mais la lutte reprit, le 18, plus acharnée que jamais. Nous nous trouvions au centre, près du village de Probstheida que nous étions chargés de défendre. Dans l’après-midi, le combat devint encore plus acharné et ce fut pendant une des attaques les plus furieuses que je fus grièvement blessé par un coup de feu presque à bout portant. La balle qui m’atteint, me brisa le sternum et traversa l’épaule gauche. Je fus renversé de cheval et je perdis connaissance. Mais je sus plus tard, qu’on avait couru à mon secours et qu’on m’avait transporté à l’ambulance où je repris enfin mes sens. Monsieur Marchand, chirurgien en chef, visita ma blessure et me fit un premier pansement. Je passai la nuit dans la ferme, transformée en ambulance où de nombreux amis vinrent ma voir. Un de nos aides-majors qui avait perdu son cheval, me demanda de lui céder un des miens. Je consentis à lui en prêter un jusqu’à mon retour en France, si toutefois j’y revenais jamais. Car la situation était devenue fort critique après la trahison des troupes saxonnes, et tout indiquait que la retraite allait se faire dans des conditions désastreuses.

En effet, le lendemain ma tin, 19 octobre, l’évacuation des blessés sur Leipzig commença en toute hâte, et j’y fus transporté étendu sur un char-à-bancs. Mais les hôpitaux de cette ville étaient déjà bondés, et un encombrement effroyable se produisit à l’entrée de la ville ? De telle sorte qu’on prit le parti de déposer les blessés sur une pelouse couverte d’arbres qui se trouvait hors ville contre la porte de Dresde. Déjà, quelques milliers de malheureux gisaient là sur le gazon, sans aucun secours. J’attendais qu’on m’eût descendu de voiture quand tout à coup j’aperçus mon domestique qui me cherchait depuis la veille. Dès qu’il avait appris que j’étais blessé, ce brave et dévoué garçon s’était mis à ma recherche toute la nuit, et le hasard l’avait conduit à cet endroit. Il manifesta toute la satisfaction qu’il éprouvait de m’avoir retrouvé et aida à me transporter au pied d’un arbre où je devais être un peu abrité. Mais quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître à quelques pas de là, l’officier autrichien que j’avais l’avant-veille protégé contre les maraudeurs et fait transporter à l’ambulance. Il manifesta, lui aussi, de la joie en me retrouvant et se fit transporter près de moi. Mon domestique s’empressa ensuite d’aller chercher dans l’hôtel voisin du faubourg, où il avait remise ma voiture, quelques objets qui pouvaient m’être utiles.

En direct de Leipzig... leipzig

Pendant ce temps, une file ininterrompue d’équipages de toute sorte continuait de passer sous mes yeux et traversait la ville pour prendre la route de Lindenau. Le canon tonnait tout autour de nous, et nous ne tardâmes pas à avoir arriver les troupes d’arrière-garde qui protégeaient la retraite de l’armée. Les boulets tombaient dans les faubourgs et même en ville, de sorte que nous nous trouvions placés entre deux feux. Les Alliés arrivèrent enfin à la barrière de Dresde et pénétrèrent dans les faubourgs. Mais nos gens, qui se trouvaient encore sur les boulevards, soutenaient une fusillade bien nourrie qui arrêta les colonnes russes.

Il y avait à gauche un vaste édifice, probablement une église, formant tout un des côtés d’une place assez vaste et à laquelle aboutissaient plusieurs rues. La principale conduisait aux boulevards où nos gens se défendaient si bravement. Nous nous trouvions près de la Barrière, d’où l’on pouvait  voir toutes les péripéties au combat. Quand les Russes voulurent forcer l’entrée de la ville, ils formèrent une masse de grenadiers serrés comme des harengs, pendant que les tambours battaient la charge. Cette colonne s’avança sur la place au moment où une compagnie de voltigeurs y débouchait. Lorsque les Russes virent arriver cette troupe sur leur flanc droit, ils reculèrent dans le plus grand désordre. Les officiers leur administraient en vain de grands coups de knout en jurant comme des diables. Le flot des barbares augmentant toujours, les nôtres durent se relier néanmoins. C’est alors que se produisit la catastrophe du pont de l’Elster, que l’on fit sauter avant que notre arrière-garde ait pou passer sur l’autre rive, ce qui causa la perte de plus de 20.000 hommes, tant blessés que valides et qui furent, comme nous, ainsi isolés de reste de l’armée.

Nous assistâmes alors, impuissants et atterrés, à l’entrée des Alliés dans Leipzig et bientôt nous allions subir les outrages des hordes à demi civilisées qui s’établirent dans les faubourgs. Tout d’abord, nous fûmes pour ainsi dire oubliés. Mais, vers le soir, commencèrent les scènes les plus effrayantes de désordre et de pillage. Mon domestique avait cru bon de transporter près de moi tout ce que ma voiture contenait de plus précieux, dans l’espoir que le camp de misère où nous gisions serait respecté. Le premier bandit qui se présenta pour exercer sur moi ses actes de barbarie, ce fut, à la honte de l’habit qu’il portait, un officier prussien. Il commença par rôder autour des blessés, puis, apercevant la belle pelisse que j’avais rapportée de Russie et sur laquelle j’étais étendu, il s’empressa de me l’arracher en me bousculant avec la plus grande brutalité, sans s’inquiéter de mes cris de douleur causés par son acte infâme. Il s’empara aussi d’un cabaret à liqueurs en acajou massif, garni de gros flacons en cristal ciselé. Comme ce petit meuble était d’un certain poids, le pillard galonné crut que c’était une cassette remplie d’or, aussi s’empressa-t-il de la cacher dans la pelisse et de s’enfuit honteusement avec son butin.

Peu de temps après arriva une bande de Kalmouks à figures plates et bizarrement accoutrés. Leur langage ressemblait au grognement d’animaux sauvages. Ils se jetèrent sur nous comme des oiseaux de proie. Mon voisin de misère, le capitaine autrichien, avait beau leur crier qu’il était de l’armée alliée, ils ne comprenaient pas son langage et continuèrent leur triste et honteuse besogne. Ils nous dépouillèrent donc de nos bottes et de nos manteaux ; puis, ils nous retournèrent brutalement pour fouiller dans le peu de paille que mon domestique s’était procuré et dans laquelle il avait caché tout ce que je possédais de plus précieux. J’avais 4 à 5.000 francs en or ou en argent contenu dans deux petits sacs qu’ils découvrirent et emportèrent en poussant de grands cris de joie.

Nous passâmes un nuit atroce au milieu de ces hordes sauvages qui avaient allumé de grands feux et s’enivraient d’eau-de-vie de pommes de terre. On entendait de tous les côtés des cris et des clameurs mêlés aux lamentations des blessés et des mourants. Dès l’aube, la curée recommença. Cette fois, ce fut une bande de cosaques du Don qui survint pour nous bousculer  à nouveau. J’endurai des souffrances inouïes dans l’état où je me trouvais, ne pouvant remuer ni les bras, ni la tête sans éprouver de terribles douleurs. Comme j’avais perdu beaucoup de sang, ce qui me restait de vêtements en était tellement imprégné qu’ils étaient raides comme du cuir. Aussi, les Kalmouks me les avaient-ils laissés ; mais ces derniers s’en accommodèrent et me dépouillèrent entièrement, sans oublier une magnifique montre à répétition. D’autres leur succédèrent encore jusqu’à ce que nous eûmes plus rien, pas même de chemise… C’est dire que nous restâmes, en fin de compte, nus, absolument nus sur le gazon mêlé de paille. Ce qui n’empêchait pas de nouvelles hordes de nous bousculer encore pour fouiller dans la paille dans l’espoir d’y trouver quelque chose de caché. Tous ces pillards à demi-ivres nous foulaient avec leurs grosses bottes sans s’inquiéter s’ils nous faisaient mal. »

Le major Bial fait prisonnier, ne rentrera en France qu’à la fin de 1814.

———

« Les Carnets du colonel Bial, 1789-1814. Souvenirs des guerres de la Révolution et de l’Empire. Rédigés à Leipzig au Dépôt des prisonniers. Publiés d’après le manuscrit original par Gabriel Soulié, Président de la Société Archéologique de la Corrèze », Les Editions de l’officine, 2004, pp.287-291).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 11 octobre, 2014 )

Trop de Corses à l’île d’Elbe ?

Drapeau ile d'Elbe

Charvet est chef du mobilier de l’Empereur; mais il n’aime pas les Corses qui entourent Napoléon; il trouve qu’il y en a trop : les Corses, a dit Pons de l’Hérault [dans ses « Souvenirs »] « considéraient l’île Elbe comme une succursale, comme un bien communal de la Corse, et, par l’intermédiaire de Madame Mère, toutes les avenues du pouvoir étaient corses. »

Arthur CHUQUET

Porto-Ferrajo [Portoferraio], 11 octobre 1814.

« L’Empereur m’a nomme chef de tout son mobilier. Nous venons de recevoir trois grands navires de meubles de Rome, de Naples, et tous les jours il nous en arrive de Gênes. Il meuble et fait bâtir en ce moment trois palais. C’est lui qui préside à tout. Voulez-vous que je vous fasse ma profession de foi ? Je crois que nous aurons le sort de ceux qui sont allés en Westphalie. Les fonds son faits pour nous jusqu’au jour de l’an. Je crois qu’à cette époque la bombe éclatera. Tous les coquins de Corses et d’Italiens se présentent pour servir ‘per l’honneure’ et l’on en profitera ; ils sont bas, rampants ; c’est tout ce qu’il faut à nos chefs. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.436)

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 octobre, 2014 )

Porte-drapeaux des armées de Napoléon n°16…

Paru le jeudi 9 octobre, ce nouveau numéro représente le porte-étendard  du 3ème  régiment de chevau-légers lanciers. Le prochain, dans quinze jours, sera le porte-aigle  du 3ème  régiment des grenadiers à pied (hollandais) de la Garde (En kiosque, 11.99 euros).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12345...43
Page Suivante »
|