( 8 novembre, 2019 )

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.»

Cette lettre de Guillaume Peyrusse est adressée à son frère André est datée de Dorogobouj, 3 novembre 1812.

« Je t’ai écrit de Borovsk le 27 octobre. Depuis nous continuons notre retraite en bon ordre, sur  le même chemin qui nous a conduits à Moscou. Quelques cosaquades ont lieu sur les derrières, mais on fait bonne contenance. Je ne sais pas même dans quelle ville de Pologne nous irons prendre de nouvelles positions et hiverner ; on nous donne à penser que nous irons la campagne prochaine à Saint-Pétersbourg. Ces barbares mériteraient bien qu’on brûlât leur capitale et qu’on finisse la campagne en brûlant le port de Cronstadt. Ce serait les payer de la même manière et affaiblir un peu le poids qu’ils ont dans la balance. Quelques jours après notre sortie de Moscou, les Cosaques sont entrés dans Moscou, mais le maréchal duc de Trévise qui commandait la ville leur a tenu tête. Quelques heures après sa sortie du Kremlin et les principaux édifices qu’il renferme ont sauté en l’air. On a mis le feu aux édifices que les flammes avaient épargnés. Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.108-109). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires ».

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.» dans TEMOIGNAGES gp.

 Guillaume PEYRUSSE (1776-1860)

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( 8 novembre, 2019 )

A Orcha et ailleurs…

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

« En arrivant à Orcha, toute l’armée fut surprise de la complaisance des Russes. Ils nous y avaient lassé le passage libre, et c’est là que, le 19 et 20 novembre, nous franchîmes le Dniepr sur deux ponts construits à la hâte. En ne nous attaquant point, le maréchal Koutousov nous laissa la perspective flatteuse de voir arriver les corps d’armée des maréchaux Victor et Oudinot, qui en effet nous sauvèrent à la Bérézina ; Koutousov avait agi en général peu accoutumé à vaincre, ou en politique rusé. Sa maxime fut de nous laisser aller : « Cette leçon leur servira, disait-il, ils n’y reviendront pas ; il faut les chasser de chez nous, mais il ne faut pas détruire l’armée française ; ce serait travailler pour leurs ennemis et els nôtres. » Koutousov tenait au système d’alliance entrela France et la Russie. A Doubrowna et à Orcha nous avions trouvé des vivres, mais le désordre qui régnait dans l’armée avait rendu les distributions régulières impossibles, et le résultat avait été le même qu’à Smolensk ; les uns avaient pris au-delà de leurs besoins, les autres n’avaient rien obtenu et succombaient d’inanition. Personnellement j’ai été très heureux, après la perte de mes équipages. Le [grand-] maréchal Duroc m’invita souvent à déjeuner à la halte que l’Empereur faisait en plein air. Le maréchal Lefebvre, le duc d’Abrantès [général Junot], et surtout le comte Daru, partagèrent avec moi leur souper ; le général Piré conserva son fourgon jusqu’à la Bérézina, grâce à mes soins et à ceux de ses aides-de-camp. Je m’étais mis en subsistance chez lui à la condition de bien défendre notre palladium ; aussi, pour faire passer ce fourgon  si précieux et celui du comte Daru, ai-je tiré plus d’une fois l’épée contre ceux qui voulaient arrêter leur passage, mon chapeau galonné ne suffisant plus à en imposer aux soldats. J’ai beaucoup souffert à cause de ma blessure et du froid, mais je ne me suis jamais couché sans souper et sans boire une bouteille de vin. Dans le jour, je pus acheter quelquefois une entrecôte de bœuf ou de cheval que je rôtissais à la pointe de mon épée auprès des bivouacs, quand du moins les soldats consentaient à me laisse approcher. Les Polonais étaient bien plus complaisants, en cela, que les Français, et souvent ils m’ont échangé ma viande contre des côtelettes de mouton et de la soupe de kacha. Avant Smolensk, je fus soigné pendant trois jours par un jeune comte de Seckendorff, officier des cuirassiers saxons, qui était bien monté en tout et à qui j’ai eu pour cela grande obligation. Tous ces détails sont minutieux, mais ils dépeignent la triste situation de l’armée. A quoi en effet n’est pas réduit le sous-lieutenant lorsque les généraux sont à la merci du soldat et n’ont ce qu’ils obtiennent que par un reste de considération ou par amitié ?

J’ai perdu en Russie vingt-quatre chevaux de prix, sans compter les petits cognats qu’on achetait à un ou deux louis, et qu’on perdait deux jours après. Je n’ai sauvé que ma personne et mes papiers ; mes cartes, mon argent, tout est tombé au pouvoir de l’ennemi, et l’on ne m’a donné aucune indemnité à mon retour, grâce à la partialité du prince de Neuchâtel [Maréchal Berthier] ; à qui j’avais dit trop franchement, pour en être aimé ou favorisé, ma manière de voir sur le traitement qu’éprouvaient les étrangers. Comme j’avais été au Kremlin lui parler pour moi et pour quelques autres officiers, Son Altesse me dit : « Si vous n’êtes pas contents, vous pouvez vous ne retourner. » Je lui répliquai : « Ce n’est ni le moment pour nous de le demander, ni à vous de nous le proposer, et je doute, prince, que l’Empereur vous ait chargé de ce message ; mais je ne vous cache pas que moi aussi bien que ceux dont je vous parle, nous sommes fâchés d’être venus. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.283-286).En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

 

 

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( 7 novembre, 2019 )

L’état de l’armée russe après le passage de la Bérézina….

Passage Bérézina

Après le passage de la Bérézina les froids devinrent excessifs Je n’ai jamais pu rester à cheval plus de dix minutes de suite et, comme on ne pouvait pas marcher longtemps à pied à cause de la neige qui était très profonde, on ne faisait que monter et descendre de cheval. Deux de mes gens qui était de ma terre de Rasik et les enfants d’anciens serviteurs de mon père, eurent les pieds gelés. On fut forcé de leur amputer les jambes, et ils moururent à l’hôpital. J’en eu une véritable douleur. Ils m’avaient servi avec tant de zèle et de dévouement. Je garantissais les pieds du froid en les entortillant dans les bonnets à poils des grenadiers français. En général nos costumes étaient tout à fait burlesques. Nos hussards souffraient beaucoup. Ils bivouaquaient continuellement et seuls les chevaux de nos pays sont capables de supporter tant de fatigues. Arrivés à Vilna, nous n’avions dans tout le régiment de Summ que 70 chevaux capables de soutenir une charge.  Le reste n’avait pas péri, mais ne put suivre, et nous mes laissâmes dispersés dans les villages pour se refaire et, un mois après, les régiments furent réorganisés. Si nous avions eu le malheur de battre en retraite, nos pertes auraient été incalculables. Notre infanterie se désorganisa visiblement. Le froid rend les soldats pusillanimes. Une fois qu’ils étaient parvenus à avoir un abri bien chauffé ou une chaumière bien chaude, il n’y avait  plus moyen de les en faire sortir. Ils se fourraient dans les fours au risque de se griller. La guerre avait cessé faute de combattants. On pillait bien encore par ci, par là, quelques fourgons abandonnés, mais on ne fit plus de prisonniers. La route était jonchée de cadavres gelés et de chevaux à demi rongés. J’ai compté sur la distance d’une verste [1067 mètres], 76 chevaux crevés et 148 hommes gelés, et toute la route présentait le même spectacle. L’horreur était à son comble, le froid excessif. Nous avions trouvé un petit traîneau de paysan et nous le fîmes atteler à d’un cheval, et nous nous en servîmes pour faire commodément la route. La moitié du chemin, nous marchions à pied, et l’autre moitié, campés sur notre traîneau. L’un de nous le conduisait à tour de rôle. Mais le froid était si excessif que jamais nous n’eûmes la force de tenir les rênes plus de dix minutes. On avait les mains gelées. Il fallait qu’un autre reprit les rênes et on se réchauffait les mains en les frottant ou par un mouvement continuel. Et c’est de cette manière en luttant et en se défendant sans cesse contre les rigueurs de la saison, que nous parvînmes à nous sauver la vie et à la supporter cette marche calamiteuse.  

Ce passage est extrait des « Mémoires » du baron de Löwenstern, qui furent publiés en 1903 par le commandant Weil (Paris, Fontemoing, 1903, 2 volumes). Plus que la guerre, c’était le froid qui avait vaincu l’armée de Napoléon en Russie et, par suite de ce froid, l’armée russe ne valait, après le passage de la Bérézina, pas beaucoup mieux comme le montre cet officier russe dans ses mémoires.  

Arthur CHUQUET.     

 

 

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( 5 novembre, 2019 )

Derniers jours en France…

Napoléon

Albine de Montholon fait partie du petit groupe qui partira avec l’Empereur à Sainte-Hélène. Elle raconte de son point de vue les jours qui ont précédé.

De retour à l’Elysée, Napoléon vit se réunir autour de lui ceux de ses dévoués qui étaient à sa portée. Le général de Montholon avait un double motif de s’y rendre : il était aide de camp et, d’ailleurs, connu de l’Empereur depuis son enfance, par la liaison qui avait existé, dès 1792, entre la famille Bonaparte et la sienne. L’Empereur devait donc s’attendre à le voir parmi les fidèles qui lui restaient.

Dans ces graves circonstances, les besoins du moment détournaient de leur service ordinaire les officiers de la Maison de l’Empereur. Les uns allaient siéger aux Chambres, où, à défaut de leur épée, leur voix pouvait encore défendre leur maître ; d’autres n’étaient pas revenus de l’armée.

Puis l’isolement, précurseur des catastrophes royales, commençait à se faire sentir. L’Elysée devenait chaque jour plus désert. Le général de Montholon se trouvait obligé de faire non seulement son service, mais celui des absents. L’Empereur, debout la nuit, suivant sa coutume, s’aperçut que c’était toujours le même qui se présentait pour recevoir et transmettre les ordres.

L’Empereur vint une nuit appeler M. de Montholon, et l’ayant fait entrer dans sa chambre à coucher, il lui dit :

— Mais, Montholon, vous êtes donc toujours là ?

— Sire, il le faut bien ; tous vos officiers sont occupés par vos ordres.

— Ah ! oui ! et, dans quelques jours, ce sera comme à Fontainebleau !

Après une conversation analogue aux circonstances, et pendant laquelle l’Empereur put lire dans un cœur dévoué :

— Je vais partir, ajouta-t-il. Tout le monde m’abandonne, et vous, m’abandonnerez-vous aussi ?

M. de Montholon, entraîné par un élan de cœur, lui répondit sans hésiter :

— Non, Sire.

— Vous me suivrez donc ?

— Oui, Sire.

L’Empereur alors entra dans beaucoup de détails sur la position de M. de Montholon, s’informa de quelle fortune il pourrait avoir à attendre de M. de Sémonville, etc.

Après ces explications, l’Empereur ajouta :

— J’emmène tel et tel, vous viendrez.

Quelques questions de détail furent traitées et l’Empereur dit :

— Votre femme, si elle ne peut partir avec vous, viendra vous rejoindre en Angleterre.

Le lendemain, M. de Montholon était inscrit sur la liste des partants et annoncé comme tel. Il vint alors me faire part de ce qui s’était passé, de la conversation qu’il avait eue et de l’engagement qu’il avait pris. Il était inquiet de ce que je penserais d’une résolution aussi grave, prise si promptement.

— Ce que vous avez fait est si bien, lui dis-je en pleurant, que je ne puis vous blâmer.

Du moment où il fut connu que M. de Montholon suivait l’Empereur, ce fut à qui lui ferait des représentations sur les conséquences de l’engagement qu’il venait de prendre. C’était, lui disait-on, une insigne folie. Il compromettait sa carrière, son existence politique… Il risquait de perdre ce qu’il avait à espérer de ses parents…, etc. Enfin c’était à qui chercherait à le décourager. Rien n’ébranla sa résolution de lier son sort à celui de l’Empereur, et elle a persisté dans son cœur, sans une seconde d’hésitation, depuis ce jour jusqu’à celui où la mort l’a dégagé de sa fidélité.

Les événements se pressaient. Le lendemain du jour où il avait été décidé que M. de Montholon suivrait l’Empereur, on se rendait à Malmaison. Au moment du départ, mon mari me dit :

— Je ne puis me décider à vous laisser derrière moi dans un pareil moment.

De mon côté, j’étais très affligée de cette séparation, inquiète de ne pas partir en même temps ; je craignais des obstacles pour rejoindre et j’avais bien raison !

La grosse difficulté venait de mes enfants dont le plus jeune n’avait que huit mois ; je ne pouvais l’emmener, sans parler de tous les arrangements que demande une pareille décision.

— Vous n’avez, ajouta M. de Montholon, que deux heures pour faire vos préparatifs ; il est possible que l’on quitte la Malmaison dans la nuit. Ceux qui suivent doivent être là.

Ma sœur était absente. Je fus obligée de laisser mon enfant et sa nourrice aux soins d’une amie. Je pris ce que pouvait contenir un coupé. J’emmenai mon fils aîné, mais aussi en bas âge, une femme de chambre et un fidèle domestique. On était en été, et comme on pensait qu’on irait d’abord en Angleterre, enfant, nourrice, bagages, tout devait venir m’y rejoindre. Je ne pris donc que ce qu’il me fallait pour un court voyage et pas un vêtement d’hiver. Si j’avais pu prévoir que l’on restât aussi longtemps à Malmaison et surtout que l’on ne dût pas débarquer en Angleterre, je ne me serais pas trouvée plus tard manquant de tout ce qui pouvait m’être nécessaire dans un long voyage en mer.

 Arrivée à Malmaison, j’y trouvai tout occupé. Cependant on me donna une chambre. Mon fils couchait sur les coussins de la voiture, dont on lui fit un lit. Au déjeuner, j’étais assise en face du pauvre général de La Bédoyère. Sa figure noble et pâle, son front plissé, son air préoccupé, enfin toute sa physionomie empreinte de tristesse semblait, ce jour-là, présager sa fatale destinée.

La reine Hortense était comme toujours aimable, gracieuse et bienveillante. Elle allait continuellement dans l’appartement de l’Empereur, et dans un moment où elle venait de le voir, elle dit au peu de personnes qui se trouvaient là :

— Je ne comprends pas l’Empereur ; au lieu de prendre un parti, de décider quelque chose pour son départ, il lit un roman.

Je fus frappée de cette apparence d’insouciance et d’abandon de soi-même dans une aussi importante circonstance. Depuis, j’ai pu juger que, lorsqu’il avait l’esprit tendu par quelque contrariété, c’était le moyen qu’il employait au moral, comme le bain au physique, pour calmer et détendre ses nerfs. La reine était impatiente qu’il n’entendît à rien et ne se prêtât à aucune discussion relative à son départ et à l’imminence du danger qui le menaçait s’il prolongeait son séjour à Malmaison. On venait à chaque instant nous dire que les cosaques nous entouraient, que le pont était abattu, enfin que le château pouvait être envahi et l’Empereur enlevé, ce qui était vrai. La reine désirait avec raison qu’il quittât Malmaison. Elle avait laissé ses enfants à Paris et voulait aussi les rejoindre, et rien ne se décidait, et l’Empereur de lire son roman !

Cette apparente incurie ne l’empêchait pas de s’occuper des intérêts personnels de ceux de ses officiers qui perdaient tout en le perdant. Des généraux, des officiers venaient lui demander d’assurer leur position. Aucun n’essuyait de refus, quelque fût le peu que l’on avait mis à l’abri.

On sait que ce n’est qu’au dernier moment que l’Empereur, ou plutôt ceux qui l’entouraient, pensèrent à ce que l’on emporterait d’argent, d’argenterie, et qu’alors il ne se trouva déjà plus de disponible que les 6 millions qui étaient entre les mains de M. de La Bouillerie. Ils furent remis à M. Laffitte. On ne prit qu’un seul service d’argenterie, celui qui se trouvait sous la main.

Enfin, jamais on ne descendit d’une si haute position avec un plus parfait et plus noble oubli de soi-même ; 200 millions dus à l’économie de l’Empereur, laissés dans les caves des Tuileries, avaient servi, l’année d’avant, à payer les Alliés.

En attendant le départ et quelle que fût l’anxiété de la reine Hortense, le salon ne désemplissait pas de visites, inopportunes sans doute, mais qui prouvaient le dévouement, dernier hommage de fidélité. Le soir, au milieu d’un cercle de femmes, le général de Flahaut, aide de camp de l’Empereur, dit tout haut qu’il ne comprenait pas ce que l’on faisait là, excepté les personnes qui partaient ; il ajoutait avec raison que l’on pouvait être attaqué dans la nuit. Cette sortie était louable en son but : elle eut son effet ; beaucoup de personnes retournèrent à Paris. Le lendemain, dans la salle de billard, le même général me dit :

— Est-il vrai que vous partez ? – Sur ma réponse affirmative : Vous ne savez donc pas, me dit-il, que si un vaisseau anglais veut s’emparer de l’Empereur, vous risquez un combat et de sauter.

— Eh bien ! je sauterai, lui répondis-je.

Mon parti était pris.

Au moment du départ, il m’aperçut dans une voiture.

— Comment, me dit-il, vous partez !

Ce fut la dernière voix amie que j’entendis, à ce moment si solennel de notre départ de Malmaison !

 

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( 4 novembre, 2019 )

Le capitaine Le Boul…

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Griois parle dans ses « Mémoires », d’un de ses camarades, Michel-Christophe-Jean Le Boul, qui fit avec lui la guerre de Calabre et le siège d’Amantea (mais il ne semble pas l’avoir rencontré durant la campagne de Russie). Né en 1781 à Lavardin dans la Sarthe, Le Boul, élève de l’École polytechnique, sous-lieutenant en 1801, lieutenant en premier en 1806, capitaine en second le 30 août 1808, capitaine en premier le 10 avril 1812, devint chef d’escadron (1822), lieutenant-colonel (1830), colonel (1834) et maréchal de camp (27 février 1841). Il fut le 19 avril 1843, placé dans la section de réserve et mourut à Paris le 29 décembre 1857. Le Boul prit donc part à la guerre de Russie et, le 7 décembre 1812, il fut pris, avec cinq canons qu’il avait encore avec lui, par les ennemis. Il ne revit la France qu’au mois de septembre 1814. Voici comment, dans un court fragment de lettre, il retrace ses faits et gestes en 1812. 

Arthur CHUQUET 

Paris, 9 décembre 1814 

…Capitaine, depuis plus de six ans, légionnaire depuis trois, j’obtins au commencement de 1812 le commandement d’une compagnie d’artillerie attachée à la 3ème division du 2ème corps de la Grande-Armée. Cette compagnie prit part aux différentes affaires qu’eut à soutenir ce corps d’armée, entre autre à celle du 18 août devant Polotsk en Lituanie, à celles  des 18 et 19 octobre en avant et à Polotsk, à celle du 31 octobre à Tchachniki, enfin au passage de la Bérézina. Après cette dernière affaire, le général d’artillerie Aubry me promit de demander en ma faveur la décoration d’officier de la Légion d’honneur. Le passage de la Bérézina effectué, ma compagnie, ainsi que les restes du 2ème corps, fit partie de l’arrière-garde de l’armée et, huit jours après, je tombai au pouvoir de l’ennemi avec cinq pièces qui me restaient alors et je perdis absolument tout ce que j’avais. 

 

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( 3 novembre, 2019 )

Découvrez un blog dédié à celle qui incarna le rôle de l’impératrice Joséphine dans le film « Austerlitz » d’Abel Gance (1960)…

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( 3 novembre, 2019 )

Retour sur la conspiration du général Malet.

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« Au mois d’octobre 1812, eut lieu la conspiration de Malet. L’hôpital Saint-Louis, que j’habitais alors, est assez voisin de la caserne du faubourg du Temple, occupée à cette époque par un des deux régiments de dragons à pied qui formaient la garde municipale de Paris. Les deux régiments, trompés par de faux ordres émanés du général Malet, lui obéirent ponctuellement. Dès le matin, nous entendîmes un grand bruit dans la caserne. Je courus, comme tant d’autres, aux nouvelles. Je vis sur le quai de l’Horloge trois fiacres qu’on disait contenir une partie des conspirateurs. Le jour de l’exécution, je vis des détachements de la garde de Paris se rendant à la plaine de Grenelle, sans armes, leurs habits retournés. Une heure après l’exécution, ils étaient en route pour rejoindre l’armée en Russie. Ils arrivèrent en Pologne au moment de la retraite et furent détruits à la bataille de Leipzig. Dans les diverses relations qui ont paru sur cette affaire, je n’ai jamais vu qu’il fût fait mention de cette punition infligée à ces deux régiments. Un des accusés, que je connaissais beaucoup comme frère d’un de mes bons amis, parvint longtemps à se soustraire aux recherches de la police. Il se nommait Boutreux et avait été appelé par Malet à un haut emploi dans la nouvelle administration de la police. En cette qualité, il avait présidé à l’arrestation du duc de Rovigo et de M. Pasquier, ministre et préfet de police. Ce pauvre Boutreux fut enfin arrêté au mois de mars 1813 et fusillé huit jours après. C’était un homme de cabinet, très instruit, ne connaissant que ses livres, candide, naïf, et avec cela plein de courage; son calme, son inaltérable sang-froid, sa conduite pleine de dignité et de convenance lui valurent la sympathie du conseil de guerre, dont les membres auraient bien voulu le sauver. Le commandant Laborde, attaché à l ‘état-major de la place, présida à l’exécution; il n’était pas tendre, mais en voyant tant de jeunesse, tant de qualités réunies, il éprouva une profonde émotion. Ce fut le même Laborde qui s’élança sur Malet au moment où ce dernier venait de tirer un coup de pistolet sur le général Hulin, commandant de Paris. Il m’a raconté plusieurs fois tous les détails de cette affaire, et il joua un rôle si actif. Selon lui, Malet se démentit au moment de son arrestation : sa résolution l’abandonna et il se laissa lier, empaqueter et emballer dans un fiacre, presque sans opposer de résistance. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.109-110)

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( 31 octobre, 2019 )

Une consultation du docteur Corvisart…

Corvisart

Ce document a été diffusé la première fois  en 1935 dans la « Revue des Études Napoléoniennes » (pp.171-172) par Octave Aubry:

 Il s’agit de la consultation écrite par Corvisart, à Orléans, le 11 avril 1814, qui interdisait à Marie-Louise le voyage à l’île d’Elbe. A ce moment, Marie-Louise, lasse, souffrante, désemparée, se trouve avec son fils et les restes d’un entourage qui ne songe déjà qu’à l’abandonner, à l’évêché d’Orléans. Elle voudrait encore, comme le lui conseillent Mme de Montesquiou et Méneval, courir à Fontainebleau dont elle  est si près, et où son mari espère sa venue. Mais Mme de Montebello et Mme de Brignole s’y opposent, et, la trouvant trop fidèle, sapent avec perfidie, l’attachement qu’elle garde pour Napoléon. 

Survient alors Corvisart, envoyé par l’Empereur et qui a oublié ses pires affres pour s’inquiéter  de la santé de sa femme. Il veut savoir si elle pourra l’accompagner dans son exil. Influencé par Mme de Montebello, le médecin exagère, de bonne foi peut-être, les symptômes qu’il trouve chez l’Impératrice, la déclare gravement atteinte, et affirme que seule une longue saison aux eaux pourra la guérit.

Après un long préambule il conclut : « Je pense que je serais coupable si je ne disais pas que Sa Majesté, ne peut pas, sans compromettre sa santé d’une manière funeste, entreprendre un voyage un peu long et toujours fatiguant ; que le mauvais état de ses nerfs et le délabrement de sa poitrine, qui devient le centre de toute leur agitation, et où la commotion semble retentir, donnent tout à craindre pour une vraie et grave maladie de cette partie, et qu’il est malheureusement si difficile (pour ne pas dire impossible) en général de guérir. »

Ce qu’il faut à l’Impératrice, prétend-il, c’est le calme physique, un traitement rigoureux, avec pour base, une cure thermale. Marie-Louise s’incline. En pensée, elle commence d’admettre qu’elle ne puisse se réunir tout de suite à l’Empereur. Là-dessus Metternich, instruit par les affidés qu’il a su se ménager dans les entours mêmes de la malheureuse enfant (car, on l’oublie trop, Marie-Louise n’a encore que vingt-deux ans), lui envoie les princes Esterhazy et Lichtenstein pour l’emmener à Rambouillet. Il est bien sûr ainsi de l’empêcher de joindre Napoléon. C’est à Rambouillet que l’empereur François viendra lui rendre visite. Marie-Louise ne résiste pas. Comment le pourrait-elle ? Elle attend trop de son père… Elle écrit un billet vague à Napoléon, prend congé hâtivement des Bonaparte encore à Orléans, et part avec son fils.

Quand, à Fontainebleau, Corvisart lui affirme que l’Impératrice ne peut l’accompagner dans son exil, et brutalement, va jusqu’à lui dire :

« -Aix [-lès-Bains] est le salut. L’île d’Elbe est la mort pour la mère comme pour l’enfant ! »

 

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( 31 octobre, 2019 )

L’incendie de Moscou raconté par Maret, duc de Bassano.

L'incendie de Moscou

Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.  

 A.CHUQUET 

Moscou, le 21 septembre 1812. 

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des rimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants  Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers  et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sur échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale. 

MARET. 

Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812. 1ère série [Seul volume paru] », Champion, 1911. 

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( 30 octobre, 2019 )

Napoléon et les échecs

Napoléon jeu d'échecs.

Le jeu d’échec a longtemps fasciné par sa symbolisation du choc de deux stratégies qui s’opposent. Davantage que d’autres jeux de stratégie comme le jeu de go, il correspond à une approche militaire pour laquelle l’échiquier est le champ de bataille et les pièces représentent les armées. Quant à l’objectif du combat, il s’agit de détruire l’adversaire en son échelon majeur, le roi. Le terme  » échec et mat  » provient d’ailleurs de  » Shah-mat « , en ancien perse, c’est-à-dire  » le roi est mort  » (1). Il nous a semblé intéressant à la lueur de trois parties recensées jouées par Napoléon Ier d’étudier la stratégie utilisée sur l’échiquier. Les parties traduisent-elles une originalité quelconque ou doivent-elles être rangées parmi les parties ordinaires de milliers d’amateurs, fussent-ils Staline, Churchill, Fidel Castro et bien d’autres.

Le jeu d’échecs pendant la période napoléonienne.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe forment une période d’intense activité sur le plan des échecs. Tout se met en place de manière désordonnée, pour aboutir progressivement au milieu du XIXe siècle aux conceptions et à l’organisation moderne du jeu d’échecs. Le premier tournoi international date de 1851 (Londres) ; le concepteur des échecs modernes, Wilhelm Steinitz, naît en 1836 à Prague ; les premiers contrôles de temps pour limiter les parties apparaissent. Tout était déjà en germe. Le Français, François-André Danican, dit Philidor (1726-1795) était considéré au milieu du XVIIIe comme le meilleur joueur du monde. Il se rendit célèbre par une petite phrase extraite de son ouvrage Analyse des échecs, paru en 1749 :  » Les pions sont l’âme des échecs, ce sont eux qui forment l’attaque et la défense, et de leur bon ou mauvais arrangement dépend entièrement le gain ou la perte de la partie.  » Cette conception tout à fait nouvelle a pu apparaître à certains comme une des préfigurations des idées de la révolution française. Au milieu du XVIIIe siècle, les joueurs parisiens possèdent leur lieu de rendez-vous, le Café de la Régence [situé alors près du Palais-Royal, à Paris], qui verra s’affronter Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, d’Alembert, Grimm, Beaumarchais puis des révolutionnaires comme La Fayette, Marat, Barras, Camille Desmoulins. Maximilien de Robespierre en était un des partenaires les plus assidus. Napoléon aurait également été un des habitués (2). Toutefois, et sans doute en raison du rôle central conféré au roi, la révolution française entraînera une relative disgrâce du jeu et c’est seulement en 1804, après le sacre de Napoléon, que  » le roi des jeux est réintroduit dans ses fonctions ordinaires de récréation de cour  » (3).

A la mort de Philidor en 1795, c’est Alexandre Deschapelles (1780-1847) qui devint le joueur le plus redoutable. Soldat des armées révolutionnaires et impériales, laissé pour mort au siège de Mayence, participant à la bataille de Fleurus, capturé à Baylen, évadé, il perdit la main droite au combat et fut marqué par un sabre d’une profonde balafre au visage. Il se distingua par une aisance exceptionnelle dans la plupart des jeux puisque seulement quelques mois après avoir appris les règles du jeu de dames, il battit le champion de France. Il fut également remarquable au billard, avec son seul bras gauche. Sa nomination par le maréchal Ney en 1812 comme directeur général du monopole du tabac à Strasbourg ne l’éloigna pas des échecs. Après la bataille de Waterloo, où il organisa une bande de partisans qui le nommèrent général, il revint au Café de la Régence afin de vivre du jeu d’échecs. Sa domination s’arrêta en avril 1821 après qu’il eut perdu un match contre un de ses élèves, Louis de La Bourdonnais. Il préféra alors abandonner définitivement le jeu d’échecs pour se consacrer au whist. Les parties et le style de Deschapelles symbolisent parfaitement la conception d’alors du jeu d’échecs. L’attaque démarrait dès l’ouverture de la partie, les sacrifices se succédaient afin d’aboutir à une combinaison finale de mat la plus spectaculaire possible. La préparation des attaques était limitée, le sens positionnel réduit, la théorie stratégique absente.

En outre, il convient de noter que si la France dominait les échecs en ce début du XIXe siècle, sa suprématie était fortement combattue par l’Angleterre qui possédait également ses lieux de rencontre, le Parsloe Club de Saint James Street puis le Tom’s Coffee House en 1807 (4) où opéraient de forts joueurs. L’état de guerre entre les deux pays contribua à accentue la tension du domaine des échecs. A titre d’exemple, le match qui se déroula au Westminster Chess Club en juin 1834 entre La Bourdonnais et McDonnelle, le meilleur joueur anglais, et qui se termina par la victoire française, fut ainsi présenté :  » la revanche de Waterloo  » (5).

Les parties jouées par l’Empereur.

C’est seulement après la création des fédérations nationales de jeux d’échecs et la généralisation des tournois à la fin du XIXe siècle que la notation des parties se répandit. Il n’est guère étonnant que seules trois parties de Napoléon soient connues. Ces notations font partie de la tradition échiquéenne. Il n’est pas ici de notre propos d’en analyser l’authenticité, ce qui est le travail des spécialistes de Napoléon. Nous nous contenterons de les présenter du point de vue échiquéen, en partant donc du postulat que la notation est authentique. Cette hypothèse ne peut toutefois être confirmée et cela pour trois raisons : d’abord, parce que les parties ressemblent étrangement à des compositions réalisées pour le seul bénéfice de pouvoir présenter une composition de mat brillante. Auteur d’une histoire du jeu d’échecs, Richard Eales note :  » Les partie parfois attribuées à Napoléon Bonaparte sont des faux notoires, copiées inévitablement de Greco, toujours la première source de jeu brillant et spectaculaire  » (6). Ensuite, parce que de nombreux exemples de faux concernant des personnes célèbres ont été démontés. Enfin et surtout, parce que les trois parties publiées de l’Empereur ne sont reliées par aucun lien stratégique. Champion de France d’échecs en 1978, Nicolas Giffard nous confirme l’extrême différence entre la partie de 1809 et celle de 1820 contre le grand-maréchal Bertrand. La première démontre un amateurisme total alors que celle de 1820 témoigne d’un niveau remarquable. Ces doutes sur la véracité des parties sont renforcées par les dates où celles-ci auraient été jouées.

La première partie date du 20 mars 1804 et fut jouée à la Malmaison contre Mme de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine. Cette soulève une première interrogation. Si Napoléon et Mme de Rémusat furent effectivement à la Malmaison, à cette date celui-ci prit-il le temps de jouer aux échecs le jour de l’exécution du duc d’Enghien ? La partie a été largement publiée (7) et notamment en France dans le Bréviaire des Echecs de Xavier Tartacover, l’un des plus forts grands maîtres de l’entre-deux-guerres. L’auteur ne peut s’empêcher de terminer son commentaire de la partie par une remarque personnelle :  » Les échecs se glorifient de l’intérêt que leur porta l’Empereur  » (8).

La seconde partie eut lieu à Schönbrunn et opposa Napoléon à l’automate de Kempelen. Egalement le Turc, l’automate imaginé par Kempelen (1734-1804) eut un succès considérable lors de ses tournées en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne. Si un grand scepticisme entourait cet automate, ce n’est qu’en 1834 qu’un de ses opérateurs, Mouret, révéla la supercherie et le jeu de glaces et de bras articulés permettant à un joueur de petite taille de jouer de manière invisible à la place de la machine. Faux ancêtre de nos ordinateurs d’échecs, l’automate a néanmoins laissé une trace importante dans l’histoire, il a également défait l’empereur. Napoléon perd après avoir voulu employer la démarche précédente : un assaut ultrarapide sur le roi noir. Malheureusement pour lui, l’automate repousse facilement l’attaque non coordonnée, développe rapidement ses pièces avant de se lancer vers le monarque blanc. L’absence de réelle défense blanche aura tôt fait de détruire les maigres remparts. Napoléon aurait pu capituler au 15ème coup, mais préfère poursuivre son supplice en escomptant une erreur adverse. Son jeu manque totalement de coordination et surtout d’un plan cohérent de développement.

La troisième partie qui nous soit parvenue fut jouée lors de l’exil à Sainte-Hélène. De nombreux témoignages (9) indiquent que l’Empereur s’adonnait fréquemment aux échecs. Un superbe échiquier lui fut envoyé de Canton par John Elphinstone (10). Paul Ganière décrit ainsi l’ambiance :  » Au retour de promenade, on s’installe dans le salon. On bavarde, mais plus souvent on joue aux échecs. Mauvais joueur, Napoléon triche sans vergogne, tout en protestant de sa bonne foi  » (11). Cette dernière partie fut jouée en 1820 contre le grand-maréchal Bertrand  (12). Elle est la plus intéressante des trois répertoriées. La prise de risque est plus limitée, l’ouverture est orthodoxe (ouverture écossaise, l’une des plus utilisées durant la première moitié du XIXe siècle), le développement plus harmonieux. Un coup comme 6) c3 est excellent en ce qu’il traduit une parfait compréhension du jeu et la nécessité de jouer de simples coups positionnels sans menace directe. Dès le 10e coup, la plupart des pièces blanches sont développées. Quelques constantes se retrouvent, notamment la volonté de sacrifice afin d’ouvrir les lignes, l’absence de tout intérêt porté aux pions, l’effet de surprise permanent au long des parties.

Afin de tenter d’être exhaustif sur le jeu napoléonien, il convient de citer une quatrième partie publiée (13). Il s’agit d’une nouvelle victoire de l’Empereur contre Mme de Rémusat, cette fois avec les noirs et en 1802, à Paris. Toutefois, le fait que celui-ci utilise Cf6 en ouverture, c’est-à-dire la défense Alekhine qui ne fut découverte et analysée qu’en 1821 par Johann Allgaier (1763-1823), l’un des opérateurs de l’automate de Kempelen, le fait que cette partie reconstitue l’exact symétrie, couleurs inversées, de la partie de 1804, tout cela incline à croire qu’il s’agit ici d’une partie apocryphe, voire d’une simple erreur de notation. Notons qu’Arrabal, dramaturge et chroniqueur du monde des échecsconfirme :  » l’histoire n’a conservé que trois des parties jouées par Napoléon  » (14).

Napoléon était  » infiniment peu fort [aux échecs]  » (15) mais son prestige semblait restreindre les velléités offensives de ses adversaires. Parmi les témoignages des acteurs, nous avons sélectionné celui de Bourrienne : « Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que de troisième force et qu’il n’aimait point à être battu à ce jeu (…). Il aimait bien à jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers  » (16).

Maret précise la  » stratégie  » impériale :  » L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs ; dès le début il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’était qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence ; il voyait au-delà de 3 à 4 coups et mettait en oeuvre de belles et savantes combinaisons « . Et Jean-Paul Kauffmann de conclure :  » Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément  » (17).

Stratégie militaire et stratégie des échecs.

La relation entre le jeu d’échecs et la guerre fonctionne d’abord par analogie (18) et par la volonté du combat.  » Le jeu d’échecs est un jeu de guerrier. Moi, je fais la guerre depuis l’âge de six ans. J’ai du sang sur les mains depuis plus de 20 ans  » (Garry Kasparov, actuel champion du monde des échecs) (19). Il est intéressant de noter que la relation temps-espace-matériel se retrouve dans les deux domaines et que les notions stratégiques et tactiques forment le coeur de la rencontre. Les conceptions militaires de Napoléon s’illustrent parfaitement sur l’échiquier :  » L’art de la guerre consiste à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point qu’on attaque  » ;  » La perte du temps est irréparable à la guerre  » ;  » L’art de la guerre ne demande pas de manoeuvres compliquées, les plus simples sont préférables, il faut surtout avoir du bon sens  » ;  » Souvenez-vous de ces trois choses : réunion des forces, activité et ferme résolution de périr avec gloire  » ;  » Quand on a effectué l’offensive, il faut la soutenir jusqu’à la dernière extrémité  » (20).

Dans les trois parties, à supposer leur authenticité, Napoléon a voulu surprendre son adversaire par une blitzkrieg, il a lancé ses troupes et d’abord ses pièces lourdes afin de percer la défense adverse en espérant vaincre le plus rapidement possible. A la lecture des trois parties ci-dessus évoquées, Nicolas Giffard pense déceler une constante chez l’Empereur : celui-ci montre une réelle impatience sur l’échiquier et devait vraisemblablement jouer très vite. Les pions n’ont aucune utilité et il est symptomatique de constater la faiblesse de leurs mouvements : 2 coups sur 14 contre Mme de Rémusat, 5 sur 18 contre le grand-maréchal Bertrand, 5 sur 24 contre Kempelen. Au total, on perçoit une volonté de ruse après une estimation plus ou moins exacte de l’adversaire.

Napoléon préfère mourir que d’abandonner la partie même si la position est sans issue :  » La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours  » (21). Il s’obstine également à poursuivre une offensive plutôt que reculer :  » Les retraites sont plus désastreuses, coûtant plus d’hommes et de matériels que les affaires les plus sanglantes  » (22). La stratégie du jeu d’échecs est réduite au profit de calculs combinatoires :  » L’art de la guerre est un art simple et tout d’exécution « . Auteur d’un ouvrage très documenté sur les stratégies militaires, Bruno Colson note :   » Napoléon fut le premier à comprendre que le moyen le plus sûr et le moins coûteux, c’était de remporter sur un point seulement une victoire qui rompe immédiatement l’équilibre au détriment de l’adversaire. Le 19 juillet 1794, alors qu’il commandait l’artillerie de l’armée d’Italie, il écrivait dans un rapport au frère cadet de Robespierre :  » Il en est des systèmes de guerre comme des sièges de place. Il faut réunir ses feux contre un seul point. La brèche faite, l’équilibre est rompu, tout le reste devient inutile « . Cette notion de rupture d’équilibre, centrale au jeu d’échecs (cf. notamment Jeremy Silman :  » Pour arriver à percer les mystères de l’échiquier, vous devez prendre conscience du mot magique :  » déséquilibre  » (23)) est également associée à celle de rapidité d’exécution sur le champ de bataille :  » Pour amener l’adversaire à se soumettre, il faut détruire ses forces armées, mais pas dans le sens littéral du mot. Il suffit de les frapper d’une manière si rapide et si inattendue qu’elles soient démoralisées  » (24). Conception qu’illustre également Jean-Paul Kauffmann :  » Chez lui la manoeuvre avait toujours importé davantage que le combat  » (25).

De manière plus globale, l’ère napoléonienne représente l’apogée de la conception dite romantique du jeu d’échecs de laquelle deux étoiles surgiront encore : Anderssen (1818-1879), auteur de l’Immortelle en 1851, partie considérée comme une des plus brillantes de tous les temps, et Paul Morphy (1837-1887). Mais cette conception s’amoindrit progressivement au bénéfice d’idées plus rationnelle, positionnelles, stratégiques.
Dans leur Histoire du jeu d’échecs en parallèle avec la guerre, Jacques Dextreit et Norbert Engel notent :  » Clausewitz dévoile l’essence même de la guerre dans son ouvrage De la guerre, tandis que Steinitz, dans Chess Instructor (26), montre que Morphy doit ses succès à l’application systématique de règles précises (développement des pièces, mise à l’abri du roi, occupation du centre,…).

Alain Cotta, auteur de La société du jeu perçoit également la coïncidence des évolutions :  » Seules les grosses pièces, la dame en particulier, sont considérées avec attention. Les pions sont d’autant plus volontiers sacrifiés qu’ils paraissent gêner la circulation des autres pièces sur l’échiquier. Il s’agit alors de gagner vite et brillamment, si possible après avoir abandonné à l’adversaire un matériel important. Ce style romantique correspond à l’évidence à l’esprit du temps, dominé par une aristocratie qui se retrouve dans les pièces nobles et qui ne veut point avoir besoin de manants pour livrer son tournoi. Il correspond aussi aux modalités de l’affrontement réel entre les armées – tel que Napoléon devait l’imposer à toutes les nations européennes pendant vingt ans. Aller tout droit, être mobile, prendre l’adversaire par surprise, concentrer ses troupes et économiser ses forces dans une bataille qui devait donner la victoire définitive, autant de principes qui s’imposent aux terrains du jeu et du sérieux. La guerre en Europe et sur l’échiquier est affaire de violence  » (27).
 
En somme, et sans qu’il soit possible d’en tirer un quelconque scénario de causalité, la défaite napoléonienne a marqué une rupture tout à la fois dans les conceptions militaires que théorisera Clausewitz et dans les conceptions du jeu d’échec que développera Steinitz. L’influence de Napoléon sur le jeu d’échecs est de ce point de vue considérable, elle tient toutefois davantage aux évolutions de la culture stratégique globale qu’aux parties qu’il aurait personnellement jouées.

Thierry LIBAERT

Article publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°424 (Août-septembre 1999, pp.50-54).

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Notes.

 (1) Pascal Reysset, Les jeux de réflexion pure, Que Sais-Je ?, PUF, 1995, p. 50.
(2) W. Harston, The guiness book of chess grand master, Guiness Publishing, 1996, p. 16. D. Hooper, K. Whyld, The Oxford Companion to Chess, Oxford, 1992, p. 65.Dictionnaire Larousse du jeu d’échecs, 1997, p. 29.
(3) J.-M. Péchiné, Les échecs – Roi des jeux, jeux des rois, Gallimard Découvertes, 1996, p. 66.
(4) Europe Echecs, n° 372, décembre 1989, p. 39.
(5) N. Giffard, La fabuleuse histoire des champions d’échecs, ODIL, 1978, p. 62.
(6) R. Eales, Chess, the History of a Game, Batsford, Londres, 1985, p. 126.
(7) H. Golombeck, the Encyclopedia of Chess, Batsford, Londres, 1977, p. 208. G. Henschel, Freude am Schach, Steckenpferd, 1957, p. 78.
(8) X. Tartacover, Bréviaire des échecs, 1933, Le Livre de Poche, 1995, p. 127.
(9) Notamment Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, le Seuil, pp. 169, 179, 197 et 419.
(10) O. Aubry, Sainte-Hélène, Flammarion, 1973, p. 172
(11) P. Ganière, Napoléon à Sainte-Hélène, Perrin, 1969, rééd. 1998, p. 138.
(12) Gourgaud et Montholon étaient également des adversaires de l’Empereur. La notation de la partie ne peut venir des Cahiers de Sainte-Hélène et pour cause : les notes de Bertrand sur l’année 1820 n’ont pas été publiées.
(13) I. Cherney, 1000 best Short Games of Chess, Hodder & Stoughton, Londres, 1957, p. 75. La partie est reprise in H. Thiriez, Jeux, cultures et stratégies, Editions de l’Organisation, 1995, p. 30.
(14) Arrabal, Fischer : le roi maudit, Editions du Rocher, 1973, p. 141.
(15) Las Cases, op. cit., p. 50.
(16) Bourrienne, Mémoires, 1829, tome III, chap. I.
(17) J.-P. Kauffmann, La chambre noire de Longwood, La Table Ronde, Folio, p. 91.
(18) D. Renard,  » Le jeu d’échec, jeu politique ; d’une conception du monde à un tic de langage « , in A. Garrigou, Politique et jeu, Association Française de Sciences Politiques, 23-26 sept. 1992, p. 9.
(19) Europe Echecs, n° 382, mars 1991, p. 2.
(20) G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont Bouquins, 1990, p. 785 à 789.
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) J. Silman, Mûrir son style aux échecs, 1993, édition française 1998, p. 26.
(24) B. Colson, L’art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses universitaires de Namur, 1999, p. 226.
(25) J.-P. Kauffmann, op. cit., p. 201. Cette idée est particulièrement exposée dans l’ouvrage de référence : H. Camon, La guerre napoléonienne, 1907, rééd. Economica, 1997.
(26) J. Dextreit, N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Payot, 1984, p. 165.
(27) A. Cotta, La société du jeu, Fayard, 1993, p. 131.

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( 29 octobre, 2019 )

Au Palais-Royal, en 1815…

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« Les cafés les plus renommés du Palais- Royal sont le café des Aveugles, celui du Caveau, des Mille Colonnes, de Foy, Corazza, Lamblin, du Commerce , Montansier, etc. Le café Montansier, après avoir servi de spectacles de toute espèce, est à présent le rendez-vous des militaires qui se trouvent à Paris. On y rencontre, le soir, beaucoup de filles publiques, qui vont s’y enivrer de punch avec ces militaires, ce qui le rend très-bruyant.

Le café du Caveau nous montre tous les soirs les soirs un Sauvage, qui ne l’est pas plus que les filles qui s’y rendent par centaine. Le café des Aveugle est le rendez-vous des filles du plus mauvais ton. Aussi celles qui se croient d’un mérite un peu plus relevé parlent-elles avec dédain des filles qui vont au Café des Aveugles , où, dieu merci, l’on crie comme des sourds. Si par malheur un homme comme il faut s’avise d’y entrer, il ne sait plus comment faire pour en sortir tant ce cloaque est épouvantable. Heureusement la police le surveille avec la plus grande activité. Le Café de Foy est trop connu pour que j’en parle; les glaces y sont excellentes et les faiseurs de nouvelles très drôles: tous les bons papas en racontent de belles, il faut les entendre gagner des batailles, en prenant une demi-tasse de café faire cinq cents lieues dans la neige les deux jambes contre le poêle, et bivouaquer six mois dans l’eau jusqu’aux reins, en faisant sécher leur parapluie à canne.

Le Café des Mille Colonnes est remarquable par le luxe avec lequel on y est servi. Demandez-vous un verre de liqueur, on vous apporte quatre ou cinq petits carafons sur un plateau. C’est à la bonne foi du consommateur. J’ignore si le maître a lieu de se repentir souvent de sa munificence » La Limonadière »  est une des plus jolies femmes qu’on puisse voir, et c’est beaucoup qu’une jolie femme dans un comptoir. Les Cafés de la Rotonde, Lemblin, Corazza, du Commerce et Lyonnais sont assez suivis, parce qu’on y trouve bonne société et bon café.

Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé. »

([DETERVILLE et CUISIN] «  Le Palais-Royal ou les filles en bonne fortune…», Paris, 1815, pp.30-33)

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( 28 octobre, 2019 )

Des combattants jeunes et plein de courage : les « Marie-Louise ».

La désastreuse campagne de Russie et la coûteuse guerre d’Espagne ont fait fondre les effectifs de l’armée. Mais la guerre continue et il faut reconstituer les troupes; lever de nouveaux conscrits. C’est dans ce but que sont votés plusieurs Sénatus consultes. Celui du 11 janvier 1813 appelle sous les drapeaux 150 000 jeunes gens de la classe 1814. Celui du 7 octobre en convoque 280 000 autres, soit 120 000 sur la classe 1814 et les classes antérieures, et 160 000 appelés par anticipation sur le contingent de 1815. L’Empereur étant aux armées, les décrets d’appel ont été signés l’Impératrice, qui préside le Conseil de régence. C’est pour cette raison que les conscrits appartenant à ces tranches ont été nommés les « Marie-Louise ». Un surnom sous lequel ils vont se battre courageusement. Les ordres de Napoléon sont rigoureux : aucun soldat ne doit partir en campagne s’il n’est incorporé depuis un mois et n’a été instruit au maniement du fusil. Tout cela est théorique, puisqu’il exige dans le même temps que le contingent levé en France fin février 1813 soit rassemblé en Saxe dès le mois d’avril. Alors l’instruction se fait sur le terrain. Tout en marchant, les vieilles moustaches, vétérans de Pologne, de Russie et d’Espagne qui encadrent les jeunes recrues leur apprennent les rudiments du métier de soldat. Le soir au bivouac, ils les font bénéficier de leur expérience à travers les récits de leurs campagnes. Bien sûr, tout cela est bien mince. A Champaubert, au maréchal Marmont qui les exhortent à ouvrir le feu contre les grenadiers russes d’Olsufiev, les recrues du 113ème de ligne répondent : « Nous ne savons pas charger nos fusils. » A Craonne, le général Boyer de Rébeval ne peut pas les déployer parce que les conscrits qui la composent ne connaissent rien à la manœuvre. A Craonne encore, le général Drouot montre lui-même en pleine bataille comment on pointe un canon. L’Empereur qui reproche au maréchal Victor sa lenteur, à Montereau, semble ignorer que le 2ème corps d’armée que commande le duc de Bellune est presque entièrement formé de jeunes soldats qui n’ont jamais reçu la moindre formation militaire. Mais cette poignante inexpérience n’empêche pas les « Marie-Louise » de montrer un courage et une détermination extraordinaire. Au 113ème de ligne, de nouveau, une compagnie a perdu tous ses gradés, jusqu’aux caporaux. A Marmont, qui demande un officier, une recrue répond : « Il  n’y a plus personne, mais nous sommes des bons. » A Méry-sur-Seine, le 22 février 1814, jour de Mardi gras, les conscrits de la brigade Gruyer ont dévalisé un marchand de pacotilles et se battent contre les Russes de Sacken avec des masques de carnaval et des défroques de mascarade.  A Champaubert, où les Russes sont finalement mis en de route, le général Olsufiev est capturé par une recrue du 16ème chasseurs qui refuse absolument de laisser son prisonnier à son colonel et exige de le remettre lui-même à Napoléon en personne !

Alexandre TOLOCZIN

 

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( 26 octobre, 2019 )

Un témoignage sur la bataille de Lützen (2 mai 1813).

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Le 2 mai, l’armée se mit en mouvement sur Leipzig. Notre corps d’armée faisant l’arrière-garde ; mais l’on s’aperçut que l’ennemi, au lieu de se concentrer sur Leipzig comme on le croyait, faisait une diversion sur la droite de l’armée qu’il cherchait à tourner ; ordre fut aussitôt envoyé au sixième corps d’armée de se porter à travers champs et au pas de course sur la droite, où le général en chef ennemi Wittgenstein avait rassemblé une formidable artillerie et toute sa cavalerie pour couper la retraite des Français, dont le gros de l’armée se trouvait être arrêté à Lützen par les forces ennemies. Nous nous trouvions ainsi, le sixième corps, exposés, afin de protéger le reste de l’armée, à une puissante attaque, et fûmes obligés de soutenir de pied ferme et pendant environ quatre heures de temps, sept charges de cavalerie, plus une grêle incessante de boulets et de mitraille qui nous décimait.  Nous n’avions pour nous soutenir ni artillerie ni cavalerie, l’artillerie ayant été soutenir ni artillerie, ni cavalerie ; l’artillerie ayant été concentrée au centre de l’armée, et la  cavalerie détruite dans la retraite de Russie, n’ayant encore pu être réorganisée.  Je ne cache pas que le premier membre que je vis être emporté par un boulet, me fit une fort désagréable impression et que, malgré toute mon ardeur martiale, je me serais trouvé plus à l’aise à une distance plus respectable des canons ennemis. Je finis cependant par surmonter passablement cette première émotion ; il n’y avait d’ailleurs pas moyen de changer de position ; et, comme on se fait à tout, le spectacle continuel des hommes frappés à mon côtés, dont les cervelles rejaillirent plus d’une fois sur moi, le tonnerre toujours roulant de centaines de canons, le sifflement des projectiles, les hourras des charges de cavalerie, le bruit de la mousqueterie, les cris des blessés, tout cela causait un assourdissement et une excitation tels qu’on ne songeait plus à sa propre conservation. 

Je vis le moment où nous allions être forcés à la retraite ou mis ne déroute et tournés par des forces supérieures, affaiblis par un combat si disproportionné ; heureusement alors le corps d’armée du général Bertrand arrivant d’une position éloignée et à marche forcée à notre secours, vint appuyer notre droite menacée et faire reculer l’ennemi. L’avantage restait aussi aux Français à Lützen, centre de l’armée, en sorte que la bataille gagnée, nous eûmes un répit bien nécessaire pour nous rajuster. Je me trouvai fort heureux d’en être quitte pour la contusion que me causa sur la nuque une balle de mitraille frappant de biais sur le collet rembourré de ma capote ; le coup m’avait violemment jeté le nez en terre, et me relevant j’avais eu un avant-goût de mon décès en trouvant mon lieutenant qui s’était mis à la tête de ma compagnie, persuadé que j’étais tué. La bataille de Lützen fut glorieusement gagnée par une armée de jeunes conscrits, mais l’absence de cavalerie en rendit nuls les résultats, et si nuls que, craignant la nombreuse cavalerie qu’avait par contre l’ennemi, nous fûmes obligés de passer la nuits formés en carrés sur le champ même de la bataille. Bien nous en prit, car à dix heures du soir et par une profonde obscurité nous entendîmes soudain le piétinement des chevaux, la trompette sonnant la charge, et fûmes cernés par la cavalerie ennemie bien déconcertée de nous trouver sur nos gardes ; la surprise était manquée, et, après avoir galopé deux ou trois fois autour des carrés en déchargeant ses pistolets, elle fut réduite à se retirer laissant de nombreuses victimes du feu à notre mousqueterie. Nous fûmes opposés dans cette échauffourée à un corps de cavaliers volontaires organisés à Berlin, jeunes gens de bonne famille et supérieurement équipés; plusieurs vinrent tomber au milieu de nos carrés. 

L’expérience d’une grande bataille m’apprit combien y est passif le rôle d’un officier subalterne ; enclavé dans un rang, il n’a le plus souvent que le mérite de la patience, rarement celui du courage actif ; à ce prix le plus lâche peut se croire être un héros.

Il ne connaît ordinairement ni les lieux, ni la force des armées, ni leur position général, ni le but des opérations, et il est réduit à s’admirer après coup, pour des exploits dont il ne se doute pas, dans des bulletins boursouflés, tandis que l’honnête  bourgeois lisant la gazette les pieds sur le chenet, sait mille fois mieux que lui ce qu’il a fait lui-même. 

Extrait des « Mémoires » de Jean – Louis RIEU (Contenus dans la série « Soldats suisses au service étranger », Genève, Jullien, 1910), reproduit dans le livre de Georges BERTIN : « La campagne de 1813 », Flammarion, 1895. 

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( 26 octobre, 2019 )

Une LETTRE du GÉNÉRAL LEDRU DES ESSARTS…

Elle est adressée à son frère.

Friedeberg, Silésie, 4 août 1813.

… Ma division est campée depuis six semaines ; adossé à une forêt, appuyée à la Quiess, mon camp dans une position charmante, ayant en face les hautes montagnes de la Bohême ; il est bâti en planches avec beaucoup d’élégance et de régularité. J’ai 15 bataillons, savoir : 6 français, 4 de grenadiers et voltigeurs napolitains, et 5 Westphaliens, dont la garde royale qui est admirable par la beauté et la tenue des hommes, en outre 3 compagnies d’artillerie française, en tout 6900 baïonnettes, et 28 bouches à feu. J’ai l’avantage d’avoir de vieilles troupes.

Les bruits de guerre et de paix se succèdent ici journellement. Nous avons cependant l’espoir de la paix. Friedeberg est à l’extrémité méridionale de la Silésie, à demi-quart de lieue de la Saxe, et une lieue et demie de la Bohême, de manière qu’il m’arrive souvent de me promener à cheval sur le territoire de trois royaumes avant  mon dîner.

Les eaux minérales de Flinsberg, à une lieue, me procurent l’agrément d’une promenade utile à ma santé…

Baron LEDRU DES ESSARTS.

(Source : « Un grand patriote sarthois méconnu. Ledru des Essarts », Le Mans, Jean-Louis Bonnéry, 1988).

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