( 14 février, 2015 )

Tout le monde attend son retour !

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« Le 19 janvier 1815, on raconte dans les rues [à Paris] qu’il [Napoléon] arrivera sous deux jours avec une armée de 150.000 hommes. Au mois de février, les troupes de la garnison assurent qu’elles reverront bientôt leur papa. Un curieux propos fait alors la joie des bonapartistes de la capitale. Dans un bouchon de la barrière, trois soldats demandent une bouteille. La cabaretière apporte trois verres. « Madame, un autre verre. — Messieurs, vous n’êtes que trois. — C’est égal, apportez toujours ; le quatrième va venir ; à sa santé, camarades ! » Et là-dessus les trois hommes choquent leurs verres en l’honneur du quatrième personnage dont il est facile de deviner le nom. Un autre mot eut grand succès dans les salons de l’opposition. L’armée doit être contente, disait un émigré à un soldat, elle touche exactement le prêt; au temps de Bonaparte, tout était arriéré, même la solde.

— Eh répond l’autre, si nous aimions à lui faire crédit !»

On citait aussi ce mot d’un officier entrant dans un bureau de loterie : « Quel numéro voulez-vous ? — Donnez-moi le 18 ; il sortira bientôt et je mets un napoléon dessus ».

 D’un bout à l’autre du territoire les régiments à très peu d’exceptions près, sont bonapartistes. Au mois de juin, Pozzo di Borgo avoue que l’armée n’est pas dans le même état de quiétude d’obéissance que les armées des autres états, qu’elle reste agitée, turbulente. Au mois de septembre, un royaliste gémit de l’aspect des soldats : « Partout, écrit-il, ils montrent un front hargneux et rechigné ; des mouvements d’humeur et des signes d’infidélité leur échappent ; on lit sur leur visage la contrainte qu’ils éprouvent, et leur désir de revenir au culte de Bonaparte » .Lorsqu’on force les troupes à crier Vive le roi ! » elles ajoutent à voix basse, le roi de Rome. Elles avaient déjà surnommé Napoléon le petit caporal ; elles l’appellent aujourd’hui le père la Violette, parce qu’elles s’attendent à le voir, comme la violette, refleurir au printemps Les officiers portent la violette à leur boutonnière, donnent à leur ruban de la légion d’honneur la forme d’un N et, pour se reconnaître, croisent pareillement en forme de N deux doigts de la main droite sur le front. Les soldats conservent la cocarde tricolore, vieille et usée, cousue sous la coiffe des shakos ou cachée soit sous la cocarde blanche soit au fond des sacs. Il y a des chambrées qui ne nomment jamais Louis XVIII, et aux appels on saute le nombre 18. Dans les lettres qu’elles envoie de ses garnisons à ses maîtresses du Gros-Caillou, la vieille garde annonce le prochain retour de Bonaparte;  les grenadiers qui stationnent à Metz, ont une sagesse inquiétante ; ils ne fréquentent pas les salles de danse et de jeu ; ils se promènent silencieusement ; pas un n’est puni et un officier supérieur disait au préfet : « J’aimerais mieux qu’ils fissent des fautes et qu’il y eut entre eux des dissentiments d’opinion ; mais ils ne forment qu’une âme et n’ont qu’un même esprit, entretenu par une mystérieuse et puissante influence ». Lorsqu’un régiment d’infanterie brûle secrètement ses aigles, chaque soldat avale une pincée des cendres en vidant un verre de vin à la santé de l’Empereur. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.4-7)

 

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