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( 31 juillet, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (1).

Espagne7

Natif de Charleville (Ardennes) le jeune Morin s’engage dans un bataillon de volontaires à l’âge de dix-sept ans. En 1796, il est lieutenant, aide de camp du général Dupont-Chaumont à l’armée du Nord. Après avoir passé quelques mois dans les rangs de la 66e demi-brigade de ligne, puis du 2e de dragons, il est promu capitaine. Il reprend les fonctions d’aide de camp successivement du général Wirion, de la gendarmerie (1798), puis du général Dupont-Chaumont pour la deuxième fois (1799) et enfin du général Dupont de l’Étang (celui de Baylen) en 1800. Il est blessé deux fois pendant la campagne d’Italie de 1800-1801 et passe chef d’escadron.  Après un séjour à l’armée des Côtes en 1804, il combat avec la Grande Armée en Allemagne et en Autriche. Major au 7e de dragon, il est en Italie et à Wagram dans l’armée du vice-roi Eugène de Beauharnais. Ayant fait ses preuves comme colonel en second de son régiment en 1811, l’Empereur lui donne le commandement d’un autre régiment de dragons, le 51 qui est en opération dans le Sud de l’Espagne. C’est ainsi que le colonel Morin va faire campagne dans la péninsule pendant dix-huit mois. C’est l’objet du récit qui va suivre. 

Dans ce document manuscrit, rigoureusement inédit, récemment acquis en salle de ventes par la Fondation Napoléon, le jeune colonel raconte avec intelligence, précision et parfois avec un certain lyrisme – dans le style et avec l’orthographe de l’époque – ses pérégrinations parfois mouvementées à la recherche de son régiment dans un pays dévasté par quatre ans de guerre. En effet, averti le 23 juin 1812 de sa nomination à la tête du 5e de dragons (ci-devant colonel- général-dragons), Morin va mettre plus de sept mois pour rejoindre son commandement. 

Compte tenu du danger grandissant que représentent en 1812 les nombreuses bandes de guérilleros espagnols dans presque toutes les régions, on ne peut plus y circuler qu’en convoi sous escorte de centaines d’hommes armés. Ce qui n’empêche ni les embuscades ennemies de se produire ni les routes d’être coupées par des éboulements, des aabatis des ponts détruits, etc. 

Parti de Bayonne le 2 août 1812 le colonel rejoint Irun où il se joint au convoi du général de Lameth. Arrivé à Vitoria, il trouve la route de Valladolid (vers. le Sud-Ouest) coupée. Il décide alors de profiter du convoi du maréchal Marmont pour rebrousser chemin. Ainsi, il revient en France dans le but de reprendre un nouvel itinéraire, par l’Est de l’Espagne, passant par Saragosse et Valence. Après Bayonne, il se rend à Pau qu’il quitte le 5 octobre pour repasser les Pyrénées. Il est à Saragosse le 14 et à Tortose le 24, d’où il emprunte la route côtière par Benicarlo, Castellon et Sagunte. Son convoi arrive péniblement à Valence à la fin du mois. Le colonel décrit admirablement cette ville sous tous ses aspects. Il ne semble d’ailleurs pas pressé d’en repartir car il y séjourne deux mois. En fait, il y est très aimablement accueilli par le maréchal Suchet en personne. Le duc Albufera le prend provisoirement à son service et l’invite à l’accompagner dans des opérations contre les Anglo-Espagnols au Nord d’Alicante, puis à remettre en état sa cavalerie dans la région de Cullera (située sur la côte à environ 100 kms à l’Ouest de l’île d’lbiza).
 
En janvier 1813, la route .Séparant l’armée d’Aragon de l’armée du Centre étant enfin réouverte, Morin repart vers Madrid à la tête d’un important convoi. C’est à Utiel, à 75 kms à l’Ouest de Valence, qu’il a la bonne surprise, le 4 février, de rencontrer enfin son régiment qu’il cherchait à rejoindre depuis si longtemps.  Faisant dès lors partie de la 2e division de dragons du général baron Digeon, brigade Sparre : composée des 5e, 12e et 21e dragons, Morin va mener des opérations incessantes de contre-guerrilla à la tête de son régiment. Il sera engagé pendant deux mois dans la province de la Manche à la poursuite des bandes rebelles du redoutable El Empecinado. Le 5e de dragons séjourne à Madrid les 5 et 6 avril avant de franchir les montagnes du Guadarrama pour rejoindre l’armée du Portugal du général comte Reille dans la région de Toro. C’est là que se termine en mai 1813 le récit du colonel Morin, à la veille de l’offensive décisive de Lord Wellington à la tête de l’armée anglo-portugaise en direction de la France. Nous savons que par la suite le 5e dragons va mener une action retardatrice au sein de la division Digeon en direction de Burgos puis de Vitoria. C’est là que Morin va se couvrir de gloire dans la bataille du 21 juin. Responsable de la défense du pont d’Arriaga sur la Zadorra il exécute trois charges à la tête de son régiment contre les hussards britanniques du général Stuart, tuant de sa main un officier supérieur ennemi. Bien que blessé de deux coups de feu et criblé de vingt coups de sabre, il parvient cependant à se dégager.  Il sera de nouveau blessé le 13 décembre 1813 au combat de Saint-Pierre d’lrube dans les Pyrénées.  Promu général de brigade le 12 mars 1814, Jean-Baptiste Morin meurt à Paris le 26 du même mois à l’âge de trente-huit ans, probablement épuisé par ses nombreuse blessures récentes. 

Colonel Paul WILLING.

Ce témoignage a été publié la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien », n°378, d’août 1991.

L’Empereur m’ayant nommé par décret du 1er juin 1812 colonel du 5e régiment de dragons, je fus informé de ma nomination le 23 du même mois par le ministre de la Guerre ; je fis le même jour partir de Paris un domestique avec trois chevaux pour arriver à Bayonne le 23 ou le 24 juillet; je partis moi-même en poste avec mon valet de chambre Hauvette le 21 juillet à une heure du matin. J’arrivai le 22 à Château-Renault, le 23 à Poitiers, le 24 à Bordeaux où je séjoumai le 25 et le 26. Je descendis à Bayonne à l’hôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement mille fâcheuses nouvelles sur l’Espagne. Cependant si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt s’il est nul, elle fait beaucoup d’affaires pour tout ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes, les selliers, les tailleurs y font fortune ; c’est particulièrement à Bayonne qu’on vend bon marché le superflu de la guerre, quand on sort de l’Espagne, qu’on paye au poids de l’or ce que l’on veut acheter quand on y entre. 

Il y a de fort jolies promenades appelées les allées marines, elles m’ont paru peu fréquentées. Un aventurier pendant mon séjour à Bayonne est descendu à l’hôtel de Saint-Etienne, il arrivait de Bilbao avec une escorte de 1.200 hommes, et avait, disait-il débarqué dans les environs de cette ville ; il se donnait pour ambassadeur des Etats-Unis et porteur de dépêches pour Sa Majesté, plusieurs autorités lui ont fait visite ; le lendemain de son arrivée, il a annoncé son départ pour Paris, ses papiers visés par le commissaire général de police étaient, ou paraissaient être en règle, rien ne s’opposait à son départ, il fit charger sa voiture, demander des chevaux de poste, et il disparut, laissant son bagage et 12.000 frs en or. On l’a fait chercher et je n’ai pas appris qu’on ait pu découvrir ce qu’il était devenu. 

Le 31 juillet je vais en bateau promener au village du Boucaut peu distant de l’Océan, sur la rive droite de l’Adour ; il y a une très belle jetée ouvrage de nos derniers rois, qui conduit à la mer, elle a au moins 800 toises de longueur, sur deux environ de largeur, elle est bâtie en pierres dures taillées carrément. L’entrée du port est fort difficile, on fait des ouvrages immenses pour détruire ce que l’on appelle la barre, ce sont des sables mouvants qui forment des bancs changeant de place chaque jour et qui rendent à cet endroit la mer très houleuse. Je l’ai vue extrêmement agitée quoique le tems (sic) (1) fut calme. 

Après avoir beaucoup dépensé d’argent à Bayonne, pour achats de mules et autres objets, j’obtiens du général L’Huillier, commandant la réserve à Bayonne la permission de partir pour Yrun ; je laisse dans cette ville ma voiture, des livres et plusieurs autres objets d’un transport difficile et je pars le dimanche 2 août, par une chaleur excessive, pour aller coucher à Saint-Jean de Luz, petite ville près la mer ; elle doit être fort malsaine à cause de la laisse de basse mer qui y séjourne et produit des exhalaisons funestes. Le lendemain 3 je passe le pont de Bidassoa et j’entre en Espagne. Il faut déjà être sur ses gardes pour aller du pont à Yrun, quoiqu’il y ait à peine un quart de lieue de distance, les brigands répandus dans le pays viennent quelquefois enlever des hommes isolés sur cette route. Je trouve à Yrun un ancien ami et compatriote dans le commissaire des guerres Gailly, qui me reçoit avec beaucoup de cordialité; il y a abondance de toutes choses dans cette ville où on se trouverait bien si on n’était pas pour ainsi dire, bloqué de toutes parts, on aperçoit à une demi-lieue de distance à peu près la petite ville de Fontarrabie, fort déchue de ce qu’elle était autrefois  ; huit jours avant mon arrivée à Yrun le commandant de Fontarrabie se promenait à 50 pas de la porte de la ville, deux paysans en sortent, le saluent, ils marchent ensemble quelques pas, les paysans lui mettent le pistolet sur la gorge et l’enlèvent. Le 4 août je séjourne à Yrun, je pars le 5 avec 200 gendarmes à pied, 100 gendarmes à cheval et un bataillon d’infanterie. Le général Charles De Lameth, nommé commandant de Santonia est chargé du commandement du convoi où se trouve aussi le général Labadie qui se rend dans la même place pour mettre en état les fortifications. Le convoi s’ajuste avec assez de peine, on marche enfin militairement. Le pays est bien cultivé. Les routes sont bonnes, on fait halte au village Ernany(2) et on se remet en route pour Tolosa où nous arrivons à trois heures après midi, après une marche de 12 heures; quelques brigands couronnaient les hauteurs, mais le bon ordre de la colonne leur en a imposé, ils ont vu qu’il n’y avait que des coups à gagner et ils ne nous ont point inquiétés. 

Il est pourtant fâcheux de voir de distance en distance les postes établis sur les hauteurs par les bandes pour percevoir les droits sur tout ce qui passe sur les routes, les détachemens (sic) s’éloignent quand une colonne française arrive et reviennent à leur poste aussitôt que l’arrière garde de la colonne a défilé. Un homme qui resterait à cinquante pas derrière la colonne courerait le risque d’être assassiné. Aussi n’y a-t-il point de traînards. Cette manière de marcher en caravane dès les premiers jours que l’on entre en Espagne, de traverser des villages dépeuplés ou détruits, a quelque chose de sinistre et donne une idée fâcheuse du pays à celui qui y vient pour la première fois. Le pays quoiqu’aussi bien cultivé qu’il peut l’être à cause de la guerre, est généralement sec et aride dans beaucoup de parties, et malgré soi on regrette vivement la France que l’on vient de quitter. 
Tolosa est une ville assez considérable et où malgré la présence continuelle des brigands autour des murailles, on trouve encore quelques ressources. On commence à s’appercevoir (sic) déjà de l’injustice des Français envers les Espagnols. Ils croient que rien n’est bien que chez eux et que lorsque l’on entre en Espagne, on va mourir de faim et surtout qu’on ne trouvera aucun secours pour réparer ou remplacer les équipages. Cette crainte peu fondée force la plupart de ceux qui viennent dans ce pays, à des dépenses et à des embarras inutiles ; si on n’a pas les mêmes facilités qu’en France, s’il en coûte plus cher, on peut néanmoins se procurer à peu de chose près tout ce dont on peut avoir besoin.

On part de Tolosa pour aller coucher à Villaréal qui n’est qu’un bourg, divisé en deux et fort insignifiant ; il est absolument impossible là de sortir de la ville sans escorte. Les bandes font journellement feu sur les vedettes. Les troupes de la garnison là comme dans les autres lieux d’étapes sont renfermées dans de grandes maisons crénelées, qui sont la plupart du tems (sic) celles de l’hôtel de ville, toutes sont belles et d’une bonne architecture dans la province de Guipuscoa et la Biscaye.  La journée de Villaréal à Montdragon est pénible à cause du paysage d’une montagne que l’on monte et resdescend avant d’arriver à Bergara, jolie petite ville près la route et où on faisait beaucoup d’armes autrefois. De là on arrive à Montdragon petite ville située au milieu des montagnes et où les mêmes dangers existent par la présence continuelle des bandes sur ce territoire. Les distributions de vivres en tous genres s’y font avec assez de régularité et si on n’y est pas bien, on ne peut pas dire que l’on y soit mal.  Le 7 nous partons avec la même escorte ; nous faisons halte à la petite ville de Salinas, et après avoir heureusement traversé le défilé qui l’avoisine, et vu les tristes restes d’un convoi considérable attaqué et pris six mois auparavant par la bande commandée par Mina, nous arrivons à Vitoria; c’est là que nous apprenons les malheureux événements arrivés à l’armée du Portugal le 22 juillet ; un convoi considérable de blessés y arrivait, ceux que nous interrogions nous peignent les choses sans doute beaucoup plus noires qu’elle ne le sont. Le général en chef Caffarelli me fait un accueil fort aimable et m’engage à rester à Vitoria, jusqu’à ce qu’il y ait une occasion pour pousser plus loin, ou jusqu’à ce que les affaires aient pris une autre tournure afin de savoir quelle route je dois prendre.

Vitoria est une grande et jolie ville, la place est superbe et d’une bonne architecture ; comme dans la plupart de celles d’Espagne, il y a beaucoup de fenêtres et de balcons parce que c’est là où se donnent les combats de taureaux, tout ce qui avoisine la place est neuf et bâti régulièrement, l’ancienne ville est sur le penchant d’une colline et n’a gueres (sic) que trois grandes rues principales qui longent la colline horizontalement avec une infinité d’autres plus petites qui ne sont gueres (sic) que des escaliers ; elles sont d’ailleurs fort sales, malgré que  presque tous les jours des forçats soient occupés à les netoyer (sic) ; peine inutile, les Espagnols paraissent se complaire dans cette ordure, puisque outre cela, il y a entre les différents quartiers des conduits non recouverts où toutes les saloperies et les eaux séjournent et qui répandent une odeur affreuse. Mon séjour se prolongeant à Vitoria, j’y passe le tems (sic) fort tristement, malgré toutes les amitiés que je reçois de MM. l’Intendant Bépières de l’ordonnateur en chef Volland, et du général Thiébault, qui chacuns occupés de leurs affaires ne sont libres que le soir.
 
Vers le 15 août le général Caffarelli part pour reprendre Bilbao que les événemens (sic) de l’armée du Portugal lui avaient fait quitter et il laisse le général Thiébault avec quelques centaines d’éclopés et 500 gendarmes à cheval pour commander et garder Vitoria. On tâche de tout utiliser dans une reconnaissance que je fais le lendemain avec le général Thiébault, nous prenons deux brigands qui sont fusillés.  Ce même jour mon valet de chambre Hauvette qui était avec moi depuis six ans, que j’avais toujours traité avec bonté, qui paraissait m’être fort attaché déserte pour aller joindre les bandes insurgées, heureusement il ne m’emporte qu’une montre et des choses de peu de valeur.  C’est pour la première fois que j’entends la musique espagnole, si toutes fois (sic) on peut appeler musique, des psalmodies aussi insipides que ridicules. Il est inconvenable que la barbarie d’un pareil chant reste enracinée dans un pays où les airs de danse sont les plus vifs et les plus animés. Rien d’aimable en effet comme le fandango, le bollero (sic) et le sorongo. Cinq jours après le général Caffarelli rentre de son expédition, et il ramène une centaine de prisonniers de la bande de Durand qu’il avait rencontrée sur son chemin. Un détachement de mon régiment passe à Vitoria pour se rendre dans la Garde impériale. Le convoi dont il fait partie est attaqué près de Vitoria. Je demande à un grenadier que je rencontre avec 4 autres de combien d’hommes était ce détachement; nous sommes dix, mon colonel, me répond-il, et où sont les autres ? ah! les autres, ils ont été tués tout à l’heure.  J’ai vu pendant mon séjour à Vitoria exécuter six malheureux qui dans une maison avaient assassiné un officier français. Le supplice qu’ils ont subi est, je pense, le moins effrayant de tous. Aussi d’un peuple immense qui se trouvait là, aucun ne me paraîssait ému et j’avoue, à ma honte, que j’en regardais les apprêts avec le plus grand sang froid. Le patient est assis sur un banc derrière lequel est une poutre, le confesseur qui le suit sur l’échafaud ne le quitte pas et l’on peut dire qu’il lui donne l’absolution lorsque son âme s’échappe de son corps. 

Aussitôt assis, l’exécuteur lui passe au col un collier en fer, il tourne une vis et dans l’instant l’homme est mort. Le prêtre fait ensuite un discours au peuple qui lui rit au nez. Il y a sans doute du mérite à rendre à des malheureux les approches de la mort moins terribles, mais les prêtres espagnols ont si peu de décence dans tout ce qu’ils font et dans l’exercice de leurs fonctions, ils sont si sales, qu’ils perdent tout le fruit de leurs exhortations sur une multitude à qui il faudrait un peu parler aux yeux.

A suivre…

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( 26 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (VI).

1815

« A 3 heures du matin, le 26 juillet, le commandant Sartorius revint de Londres. Il avait remis ma dépêche annonçant l’intention de Buonaparte de s’embarquer sur le Bellérophon et me rapportait l’ordre d’aller à Plymouth. Nous nous disposâmes aussitôt à appareiller de concert avec le Myrmidon et le Slaney. Tandis que nous levions l’ancre, Las Cases monta sur le pont où, pensant que, s’il le jugeait à propos, il en aviserait son maitre, je l’informai que nous avions l’ordre de nous rendre à Plymouth. A peine avions-nous pris le large que Mme Bertrand parut et m’apostropha avec quelque vivacité me reprochant d’avoir négligé de faire connaître à Buonaparte les ordres que j’avais reçus, elle me déclara qu’il était extrêmement offensé. Une ou deux fois déjà, quand tout n’allait pas exactement au gré de ses désirs, elle m’avait tenu un langage de ce genre; je décidai de vérifier si Buonaparte avait vraiment exprimé son mécontentement et, dans l’affirmative, d’avoir une explication avec lui, car, disposé à lui témoigner toute la déférence convenable, je n’avais jamais eu la moindre intention d’être considéré comme tenu de lui rendre compte de mes mouvements. Je répétai le propos de Mme Bertrand à Las Cases que je priai de s’informer si Napoléon avait réellement ressenti quelque déplaisir. Il descendit aussitôt dans la cabine en remontant, il m’assura qu’un malentendu avait dû se produire, car il ne s’était rien passé de semblable. La suite de mon hôte ne trouva pas à son goût notre envoi vers l’ouest tout naturellement, elle se dit que si le gouvernement britannique avait’ eu l’intention de permettre à Buonaparte de débarquer, on ne l’aurait pas éloigné de la capitale. Pourtant, il ne fit personnellement aucune observation à ce sujet il continua à feindre de considérer les nouvelles données par la presse comme simples conjectures de journalistes. Tout l’après-midi du 26 juillet, nous dûmes tirer des bords, du Start au détroit de Plymouth, contre un violent vent du nord. Buonaparte demeura sur le pont la plus grande partie de la journée. A notre entrée dans la passe, je lui montrai le brise-lames et j’expliquai de quelle façon on le construisait. Il déclara que c’était une grande entreprise nationale qui faisait honneur au pays il parut surpris quand je lui dis qu’on comptait l’achever pour moins d’un million de livres sterling. Il ajouta J’ai consacré une somme importante au port de Cherbourg et à la construction du fort Boyard destiné à protéger le mouillage de l’Ile d’Aix ;  je crains fort que ces améliorations et beaucoup d’autres ne soient désormais négligées, qu’on ne laisse tout tomber en ruines. Après le mouillage, j’informai Buonaparte que j’allais me rendre auprès du commandant en chef et je demandai s’il n’avait pas de message à me confier. Il me pria de transmettre ses remerciements à Lord Keith pour les aimables dispositions exprimées dans les lettres que j’avais reçues de Sa Seigneurie dont il serait extrêmement heureux de recevoir la visite au cas où elle n’y verrait pas d’inconvénient. Je communiquai ce message à Lord Keith qui me répondit J’aurais grand plaisir à aller le voir, mais, à vous parler franc, je n’ai pas encore d’instructions sur la manière dont nous devons le traiter. Il m’est donc assez difficile de lui faire visite. L’amiral me prescrivit alors quelques mesures de précaution pour éviter toute fuite ou toute tentative d’évasion.

A mon retour à bord, je constatai que les frégates avaient pris leurs postes conformément à l’ordre précédent, que leurs embarcations s’efforçaient de tenir les barques à la distance prescrite. Je rapportai à Buonaparte les paroles de Lord Keith. Il me répondit J’ai le plus vif désir de voir l’amiral; je le prie donc de ne faire aucune cérémonie. Je n’ai aucune objection à me voir traité comme un simple particulier jusqu’à ce ‘que le gouvernement britannique ait indiqué de quelle manière je dois être considéré. Puis, il se plaignit qu’on eût chargé les deux frégates de monter sentinelle auprès de lui « comme si, déclara-t-il, je n’étais pas en parfaite sécurité à bord d’un bâtiment de ligne britannique. » · Et il ajouta Tout l’après-midi, les embarcations des bâtiments de garde n’ont cessé de tirer des coups de fusil afin d’éloigner les barques. Cela me dérange et m’ennuie. Je vous serais obligé de l’empêcher si c’est en votre pouvoir. J’envoyai aussitôt prévenir les commandants des frégates de ne plus tirer.

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] pp.72-79)

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( 25 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (V).

« Le 25 juillet, autour du bateau la foule s’accrut encore. L’assurance des journaux à parler de l’intention que l’on avait d’envoyer Buonaparte à Sainte-Hélène augmenta considérablement l’anxiété des Français. Dans l’après-midi, Buonaparte fit les cent pas sur le pont pendant une heure environ, se tint souvent à la coupée ou devant les hublots du gaillard d’arrière afin de permettre aux gens de le voir. Quand il apercevait des femmes bien mises, il tirait son chapeau pour les saluer. A dîner, il causa comme d’habitude, posa des questions sur les espèces de poissons pêchées sur  les côtes anglaises et mangea avec beaucoup de plaisir une partie du turbot qu’on avait servi. Puis, il parla du caractère des pêcheurs et des bateliers de chez nous, et dit En général, ils sont aussi bien contrebandiers que pêcheurs. Il m’est arrivé d’en avoir à ma solde un grand nombre qui me fournissaient des renseignements, passaient de l’argent en France, favorisaient l’évasion des prisonniers de guerre. Ils m’ont même offert, contre une somme importante, de s’emparer de Louis et de me l’amener, mais ils ne pouvaient répondre de me le livrer vivant j’ai refusé. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], pp.72-73)

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( 23 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (IV)

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« Le dimanche 23 juillet, nous passâmes près d’Ouessant; la journée était belle. Buonaparte resta sur le pont une grande partie de la matinée. Il jeta sur la côte de France plus d’un regard mélancolique, mais dit peu de choses à ce sujet. Il posa plusieurs questions sur le littoral anglais, voulut savoir si on pouvait en approcher sans crainte, à quelle distance nous nous trouvions, sur quel point nous pensions atterrir. Vers 8 heures du soir, nous découvrîmes les hauteurs de Dartmoor. Je descendis dans sa cabine pour l’en informer je le trouvai en robe de chambre de flanelle, presque déshabillé et sur le point de se mettre au lit. Il passa son manteau pour monter sur le pont où il demeura quelque temps à regarder la terre il demanda à quelle distance se trouvait Torbay, à quel moment nous comptions y arriver. Il admira la hauteur de la côte et dit : « Vous avez, à cet égard, un grand avantage sur la France, ceinturée de roches, de dangers. »

Devant Torbay, frappé par la beauté du spectacle, il s’écria : « Le beau pays! Cela rappelle beaucoup la baie de Porto Ferrajo, à l’ile d’Elbe. » A peine avions-nous jeté l’ancre qu’un officier se présentait le long du bord, avec un ordre de Lord Keith […] Napoléon et sa suite tenaient beaucoup à parcourir tous les journaux qu’ils pouvaient, surtout le Courier, qu’ils considéraient comme l’organe ministériel et comme celui qui, le plus vraisemblablement, contiendrait les intentions du gouvernement à leur égard. Ils ne retiraient pas grand réconfort de ces feuilles, spécialement de celles qui, en politique, étaient regardées comme ministérielles et qui, non seulement contenaient pas mal d’attaques personnelles mais relataient, en les termes les plus clairs qu’on n’autoriserait aucun des Français à mettre les pieds en Angleterre, que leur destination finale serait vraisemblablement Sainte- Hélène. Buonaparte affectait de prendre cela pour simple élucubration de journaliste bien qu’il en fût sensiblement affecté, je crois. Les personnes de sa suite manifestaient de l’irritation et de l’impatience à plusieurs reprises, elles essayèrent de me convaincre que notre gouvernement ne pouvait s’arroger le droit de disposer ainsi d’elles. Elles s’adressaient à moi comme si j’étais un des ministres de Sa Majesté, comme si j’avais qualité pour fixer leur résidence. Tout ce que je pouvais déclarer là-dessus ne les empêchait pas de revenir fréquemment à la charge, de protester contre l’injustice d’une pareille mesure. Ce matin-là, le général Gourgaud revint du Slaney que nous trouvâmes mouillé en ce lieu. On ne l’avait pas laissé débarquer, et il avait refusé de remettre la lettre dont il avait été chargé pour le Prince Régent à aucune autre personne qu’à Son Altesse Royale, elle-même. Au cours d’une causerie, Mme Bertrand me dit: « Si l’Empereur avait gagné la bataille de Waterloo, il aurait été fermement assis sur le trône de France. »

Je répondis : « Certes, une victoire aurait pu retarder sa chute, mais, selon toute probabilité, il aurait été finalement défait. Les Russes avançaient rapidement jamais il n’aurait pu résister aux forces combinées des Alliés. »  Elle répliqua : « Si votre armée avait été battue, les Russes ne seraient pas intervenus contre lui.  Je ne puis le croire, dis-je; ils faisaient leur possible pour opérer leur jonction avec les Alliés et les soutenir l’assertion contraire est risible. »

«  Oh ! Comme tant d’autres vous pouvez en rire, et peut-être ne l’apprendra-t-on pas de sitôt, mais souvenez-vous de ce que je vous dis et soyez-en bien certain, un jour, on saura que jamais Alexandre n’eut l’intention de franchir la frontière de France pour attaquer l’Empereur. »

Au cours de la journée, je reçus mainte demande d’admission à bord une dame du pays me fit remettre un billet accompagné d’une corbeille de fruits elle demandait qu’on lui envoyât une embarcation le lendemain matin. Je répondis poliment que mes instructions ne me permettaient pas d’accéder à ce désir. Il ne nous vint plus de fruits de cet endroit. Lord Gwydir et Lord Charles Bentinck demandèrent également à être reçus ils n’eurent pas plus de succès. Dès qu’on connut dans les environs l’arrivée de Buonaparte, quantité d’embarcations nous entourèrent; de tous côtés, des gens accouraient voir cet homme extraordinaire. Il monta fréquemment sur le pont, se montra aux coupées et aux fenêtres de l’arrière, sans doute afin de donner satisfaction à une curiosité qui, me fit-il remarquer, paraissait bien développée chez les Anglais [Une brochure de cette époque: « Interesting particulars of Napoleon’s deportation for life to S’ Helena », Londres, 1816, donne les renseignements suivants :  « Depuis le matin jusqu’à la nuit, plus d’un millier de barques tournaient autour du Bellerophon dont les matelots adoptèrent une façon assez pittoresque de signaler aux curieux les mouvements de Napoléon. Sur un tableau qu’ils exposaient aux regards, ils écrivaient, à la craie, une brève indication de ce qu’il faisait : A déjeuné.- Dans la cabine, avec le commandant Maitland. II Écrit avec ses officiers. – II va dîner. – II vient sur le pont, etc ». Note de H. Borjane]

Dans la soirée, l’officier qu’à notre arrivée, j’avais envoyé à Plymouth avec les dépêches destinées à Lord Keith […]

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] ,pp.66-72)

RadeLes curieux anglais entourant le « Bellérophon » afin de tenter d’apercevoir l’Empereur sur le pont.

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( 21 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (III).

Témoignage du capitaine Maitland (III). dans HORS-SERIE hms_bellerophon_and_napoleon-cropped-300x217

« Le 21 et le 22 juillet, nous échangeâmes des signaux avec deux ou trois de nos navires; je pris soin d’expliquer qu’ils guettaient nos hôtes. A ce moment, Napoléon parut bien persuadé qu’il aurait vainement tenté d’échapper à nos croiseurs. Le 25 [date inexacte], le Promoteus hissa son numéro tandis que nous dînions. Buonaparte exprima le désir d’apprendre si, à Brest, les navires avaient ou non arboré le pavillon blanc. Je fis appeler l’officier de quart et le priai de poser la question par télégraphe. Au bout de quelques minutes, il revint avec une réponse affirmative. Buonaparte ne fit aucune remarque à ce sujet, mais demanda d’un air en apparence indiférent comment on avait transmis la demande et la réponse. Je le lui expliquai il apprécia hautement l’utilité de l’invention. Au cours des repas, il engagea toujours avec aisance la conversation; il s’adressait fréquemment à Las Cases ou à moi, nous interrogeait sur les manières, les coutumes, les lois anglaises, répétant souvent la remarque formulée à son arrivée à bord, qu’il devait s’informer de son mieux, s’adapter puisqu’il terminerait probablement ses jours parmi nous. M. Las Cases avait émigré de France au début de la Révolution, parait-il il était demeuré en Angleterre jusqu’à la paix d’Amiens, qui lui avait permis de rentrer dans son pays. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], p.65-66)

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( 20 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (II).

« Le 20 juillet au matin, de bonne heure, nous interpellâmes le Swiftsure qui, d’Angleterre, venait renforcer le blocus de Rochefort. Il est difficile d’imaginer l’étonnement du commandant Webley quand, à son arrivée à bord, je lui dis Vous savez, je le tiens. Vous le tenez? qui donc? Eh quoi, Buonaparte l’homme qui, depuis vingt ans, met l’Europe entière sens dessus dessous. Pas possible Eh bien, vous avez de la chance ! Nous causâmes encore un peu, mais je ne présentai pas le commandant Webley à Buonaparte qui n’était pas encore sorti de sa cabine. Le Swiftsure faisait route au sud; je désirais gagner l’Angleterre le plus vite possible nous nous séparâmes rapidement. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], pp.64-65)

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( 19 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (I)

Maitland.

Capitaine Maitland 

« Le 17 et le 18 juillet 1815, nous eûmes un temps magnifique il ne se passa rien de remarquable. Nous aperçûmes plusieurs navires étrangers qui inspirèrent à Buonaparte et à sa suite une vive curiosité, leur donnèrent, j’imagine, le désir de se rendre compte s’ils auraient pu s’échapper au cas où ils auraient pris  la mer. En fait de bâtiments de guerre, ces jours-là, nous ne rencontrâmes que le sloop Bacchus. Je le signalai, en disant que plusieurs de nos frégates croisaient dans les parages pour arrêter Napoléon s’il avait franchi les navires postés près de terre. En fait, je le sus plus tard, il était loin d’en être ainsi l’Endémyion avait remonté la Gironde; le Liffey, qui avait perdu son beaupré, était retourné en Angleterre. Pour des motifs divers, les autres navires avaient quitté la station, de sorte que si Buonaparte avait échappé à la division croisant devant Rochefort, très vraisemblablement, il aurait gagné l’Amérique sans être inquiété. Vers cette date, Buonaparte chercha une distraction dans les cartes, après le déjeuner. On jouait au vingt et un. Sauf moi, tout le monde fut de la partie. Il m’invita, mais je répondis qu’ayant pour principe de tout laisser à ma femme avant de prendre la mer, je me trouvais démuni d’argent. Il rit, et, gaiement, me proposa de m’en prêter, de me faire crédit jusqu’à notre arrivée en Angleterre. Je déclinai l’offre car j’avais à m’occuper des multiples détails du navire. Ma dépêche au secrétaire de l’Amirauté, très brève, avait été hâtivement rédigée. Désireux de rendre compte le plus tôt possible aux ministres de Sa Majesté des importantes dispositions prises, j’estimai correct d’adresser au commandant en chef un rapport plus circonstancié. […]  Le 19 j’eue avec Mme Bertrand une conversation au sujet du voyage de Buonaparte à l’île  d’Elbe. Elle me demanda si je connaissais le commandant Ussher [Il commandait le navire l’Undaunted qui conduisit Napoléon à l’île d’Elbe]. Je répondis négativement elle me dit alors : – L’Empereur l’aime beaucoup il lui a donné son portrait serti de diamants; il en a un second qu’il veut vous offrir. Je répliquai: J’espère qu’il n’en fera rien car je ne saurais accepter. Ma situation est bien différente de celle du commandant Ussher. Ce qui pouvait être tout à fait correct de sa part ne le serait pas de la mienne. Elle reprit Si vous n’acceptez pas, vous l’offenserez gravement. Dans ce cas, je vous serai obligé si vous pouvez vous arranger pour que l’offre ne soit pas faite car je voudrais lui épargner la mortification d’un refus, m’en éviter le chagrin. Dans ma position, je le sens bien, il m’est absolument impossible d’accepter un présent. En recevant Buonaparte à mon bord, je n’avais aucune autorisation formelle de mon gouvernement pour agir comme je l’ai fait je ne sais encore si l’on approuvera ma conduite. Et puis, si je prenais un cadeau de cette valeur, on pourrait prétendre que j’ai été guidé par des considérations égoïstes, alors que toutes mes décisions m’ont été dictas uniquement par le désir de servir mon pays de mon mieux. Ma récompense, si j’en mérite une, doit venir d’ailleurs. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], pp.60-64)

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( 18 juillet, 2015 )

En mer, en direction des côtes anglaises…

Bellerophon

« Le Bellérophon prit la mer le 16 juillet, en route pour l’Angleterre. Le vent était calme et le vieux vaisseau avançait lentement. Qu’importe ! Il tenait, désormais, l’ennemi le plus redouté, et Maitland ne devait sans doute point encore être revenu de cette fortune si imprévue. Un auteur anglais, dont nous aurons à parler bientôt, a dit plus tard que, lorsque Maitland reçut l’ordre de conduire le Bellérophon devant les passes de Rochefort, il ne se doutait guère qu’il verrait l’empereur se remettre volontairement entre ses mains. Pour que cet événement se produisît, il avait fallu le concours de circonstances auxquelles on a peine à croire ; mais il faut rendre au capitaine anglais cette justice qu’il a admirablement servi la politique judaïque de son gouvernement. Dans le plaidoyer qu’il a publié, le capitaine Maitland s’est efforcé de donner à ses actes la tournure la plus honorable. Il est difficile de le croire, cependant, on a déjà perdu la terre de vue. Même situation, le 18. Le mardi, 19, le vent fraîchit mais sans être favorable ; on ne file que neuf nœuds, au plus près. On a croisé en mer le Swiftsure, allant, en vertu d’ordres antérieurs, renforcer la croisière, et le navire a été expédié si précipitamment, qu’il n’est qu’à moitié peint. Depuis le départ de l’île d’Aix, Napoléon semble se familiariser avec les habitudes de la mer ; d’un autre côté, les anglais changent d’attitude à son égard. Depuis vingt ans on s’était efforcé d’exciter chez ces gens-là, par des contes absurdes, les sentiments d’une haine poussée jusqu’à l’horreur ; on avait su éveiller dans leur esprit, quand il s’agissait de l’empereur, l’idée d’un monstre des temps fabuleux, et pour se convaincre de ce fait il suffit de lire le « journal » qu’a publié en Angleterre le médecin du Bellérophon. Le bon docteur raconte ses impressions comme ferait un naturaliste décrivant les mœurs d’un animal nouveau, étrange, extraordinaire. Mais à mesure que les officiers et l’équipage du vaisseau anglais se rapprochent de Napoléon, on les voit s’apprivoiser bien vile, se faire à ses habitudes et à celles de sa suite. Quand l’empereur paraît sur le pont, chacun se découvre ; on ne l’aborde que chapeau bas, et ceux qui lui parlent ne manquent jamais de se servir des expressions de « Sire » ou « Votre Majesté ». La table du commandant était la table de l’empereur; il n’y paraissait que ceux qu’il avait invités et, en toute occasion, nul ne négligeait de lui manifester égards et respect, dans les paroles ou les actes. Cette lente navigation laissait naturellement beaucoup de loisirs aux passagers : l’empereur les utilisa en dictant à Las Cases quelques notes sur la situation qu’il venait de traverser, à Rochefort et en rade de l’île d’Aix. Soit à cause de l’influence de son entourage, soit que l’affaiblissement persistant du ressort de la volonté eût produit chez lui un découragement voisin d’un complet abandon, Napoléon affectait une étrange confiance dans la bonne foi britannique. Sa lettre au prince-régent témoigne hautement de ce sentiment, que l’attitude de Maitland, lorsque cette lettre lui fut officiellement communiquée, n’avait pu que confirmer. Le dimanche 23 juillet, au lever du jour, on aperçut l’île d’Ouessant, qu’on avait dépassée pendant la nuit; l’on rencontra quelques frégates courant au sud et un grand mouvement de bâtiments de guerre dans toutes les directions. Si l’empereur s’était décidé à tenter la sortie de vive force, au moment où Ponée lui en avait fait la proposition, ces renforts seraient arrivés trop tard, et ce n’est pas le Bellérophon qui eût pu s’opposer à l’entreprise, étant mauvais marcheur, vieux vaisseau en armement depuis vingt-deux ans. Maitland, qui ne se faisait pas d’illusions sur ce point et qui s’était imaginé qu’on n’avait entamé des négociations que pour endormir sa vigilance, avait pris les dispositions suivantes, en prévision d’un coup de force : Se porter sur les frégates, accabler l’une de tout son feu, l’aborder et jeter à son bord 100 hommes déterminés; courir ensuite sur les traces de l’autre, tâcher de la joindre et de la prendre. Ce plan avait peu de chances de réussir, car Maitland se serait trouvé aux prises avec deux frégates neuves et bonnes voilières et il aurait pu avoir sur les bras, en même temps, le brick l’Épervier et, peut-être, la corvette de Baudin. A la tombée de la nuit, on aperçut les côtes d’Angleterre, et le lendemain, vers huit heures du matin, on jetait l’ancre dans la rade de Torbay. Depuis le point du jour l’empereur était sur la dunette. Aussitôt le vaisseau au mouillage, Maitland expédia un courrier à l’amiral Keith, à Plymouth. Dès que l’on connut, à Torbay, la présence de l’empereur à bord du Bellérophon, la rade se couvrit de barques chargées de curieux; un particulier envoya à l’empereur une corbeille de fruits, et cette affluence se continua toute la journée du mardi, 25. On apprit à ce moment que, depuis plusieurs jours, le Bellérophon était attendu là et qu’on savait que l’empereur serait à son bord. Dans la nuit arriva l’ordre de l’amiral Keith de conduire le vaisseau et son prisonnier à Plymouth, et cet amiral, dont on va lire les assurances favorables, recommandait au capitaine Maitland de redoubler de précautions pour « empêcher toute communication avec la terre ». On a osé dire, après cela, que les officiers anglais ne se doutaient pas de ce qui allait arriver et que l’incertitude était aussi grande chez eux qu’en France. Pour se rendre de Torbay à Plymouth, le Bellérophon dut louvoyer, à cause du vent contraire. Comme ses bordées l’amenaient souvent à ranger la terre, l’empereur fit cette remarque : « Il faut que les officiers de la marine française n’aient pas connu la situation de ces côtes-ci, lorsque dans la construction de la flottille de Boulogne ils ne me demandaient que des bateaux à fond plat. » Le Bellérophon avait appareillé le 26, au point du jour, pour se rendre à Plymouth; il y arriva vers quatre heures après midi, et au même moment on vit monter à bord le général Gourgaud, qui avait quitté l’île d’Aix dans la nuit du 14 au 15. Bien accueilli à bord du Bellérophon, comme nous l’avons raconté, il avait pu partir immédiatement sur la Slany, porteur de la lettre de Napoléon au prince-régent d’Angleterre et avait rallié l’amiral Hotham, qu’il rencontra à la baie de Quiberon. Celui-ci retint la Slany jusqu’à ce qu’il eût expédié un autre navire qui portât le premier la nouvelle à l’Amirauté. Quand Gourgaud arriva à Portsmouth, il fut retenu à bord, en dépit de ses protestations, pendant que le capitaine Sertorius se rendait à terre sans le prévenir, oubliant ainsi ses promesses ; et on ne tint aucun compte de ses réclamations, quelque violentes qu’elles fussent. A l’arrivée du Bellérophon, Gourgaud, prévenu à l’avance, demanda et obtint de se rendre auprès de l’Empereur. »

 (J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1904, pp.265-270)

 

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( 16 juillet, 2015 )

Un certain Louvel…

Louvel

« L’Empereur avait compté aussi faire passer à sa suite, aux États-Unis [en juillet 1815, dans son projet de partir dans ce pays], ses chevaux et ses équipages; ils avaient été dirigés sur La Rochelle; seulement, lorsqu’ils arrivèrent au port d’embarquement, Napoléon était déjà entre les mains des anglais. Oubliés trois mois à La Rochelle, on les rappela ensuite à Paris, et les gens qui les avaient conduits furent renvoyés des écuries du roi. Parmi eux se trouvait Louvel, qui, le 13 février 1820, assassina le duc de Berry. Ce Louvel, ouvrier sellier, avait été employé à l’île d’Elbe sous les ordres de M. Vincent, chef de la sellerie de l’Empereur; il avait gardé son emploi pendant les Cent-Jours et jusqu’au moment où, de retour de La Rochelle, il se vit congédié. Dans les interrogatoires qu’on lui fit subir après l’assassinat, on essaya de lui faire dire qu’il avait été incité à ce crime durant son séjour à l’île d’Elbe ; il le nia constamment, mais le fait qu’il avait acheté à La Rochelle le poignard dont il s’était servi, permit de dire que, dès 1815, il avait résolu de frapper « le duc d’Angoulême, le duc de Berry, le roi », comme, il l’a avoué d’ailleurs, « les considérant, a-t-il ajouté, comme les ennemis de la France ».

(J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1904, pp.229-230)

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( 9 juillet, 2015 )

La seconde Restauration à Paris (juillet 1815).

« La substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore rencontra beaucoup plus de difficultés qu’en 1814. Les paysans, les ouvriers, les jeunes gens des villes essayèrent, dans plus d’un endroit, de l’empêcher. Un capitaine de gendarmerie de mes amis fut chargé de prêter main-forte à l’autorité municipale dans une petite commune où la population opposait la plus vive résistance. Le maire, tout effaré, s’en vint trouver le capitaine : « C’est qu’ils ne veulent pas absolument du drapeau blanc. Comment faire? Si nous laissions le tricolore et mettions le blanc à côté, je suis sûr que tout le monde serait content. » Le bon homme l’aurait fait comme il le disait. Au lis dont la cour se para, on opposa la violette, dont la fleur devint une protestation contre l’accueil fait à nos ennemis. Mlle Mars parut sur la scène avec un énorme bouquet de violettes; elle fut couverte d’applaudissements; deux ou trois sifflets s’étant fait entendre, les applaudissements redoublèrent. Les femmes se parèrent toutes de violettes, devenues l’emblème du deuil national. Encore une fois, nos hôpitaux furent envahis et nos pauvres malades expulsés. Nous dûmes nous retirer devant des gens qui ne nous valaient pas Au bout de quelque temps cependant, lorsqu’on se connut mieux, les rapports qui s’établirent entre nous et les médecins étrangers furent convenables. Ils nous répétaient souvent que Dupuytren et Boyer étaient les princes de la chirurgie civile, et Larrey, le prince de la chirurgie militaire. Ce dernier surtout les remplissait d’admiration par son courage, son sang-froid, sa probité à laquelle Napoléon lui-même a rendu justice dans son testament. Les médecins prussiens avaient de l’instruction et un ton parfait. Les médecins russes parlaient notre langue comme nous-mêmes : ils avaient de bonnes manières, peu d’instruction. Les chirurgiens anglais étaient des hommes instruits ; les médecins, des ignorants. Les médecins belges se montrèrent à notre égard les plus fiers, les plus impertinents, les plus intraitables, de même que dans la coalition les troupes belges étaient les plus animées contre nos soldats. En général, les Anglais, à quelque rang qu’ils appartinssent, se montraient ce qu’ils sont toujours et partout : rogues et hautains. Wellington leur donnait en cela l’exemple. Il ne parlait de la France, de notre armée, de Napoléon, qu’avec mépris. Cependant, comme il faut être juste avec tout le monde, même avec ses ennemis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui de grandes qualités militaires. Pendant la guerre d’Espagne, nos officiers étaient les premiers à reconnaître sa grande habileté. Il n’acceptait le combat que lorsque toutes les chances étaient pour lui ; lorsqu’elles lui paraissaient contraires, il ne craignait pas de se retirer devant l’ennemi. Avant tout, avare du sang de ses soldats, il ne les exposait jamais inutilement, bien différent en cela de mauvais généraux qui attaquent toujours. Dans sa retraite de Miranda, il ne laissa sur la route qu’une charrette dont l’essieu était cassé. Ses soldats étaient toujours parfaitement nourris, habillés, entretenus de tout, tandis que ses adversaires n’avaient pas même le strict nécessaire. Est-ce une raison pour comparer Wellington à Napoléon, pour le mettre au-dessus comme le font les Anglais? Il ne lui va pas à la cheville. Paris était rempli d’empereurs, de rois, de princes de généraux, de diplomates de toutes les parties de l’Europe. L’empereur d’Autriche, François II, que j’avais eu occasion de voir plusieurs fois en 1814, avait une tournure bourgeoise, une mise plutôt commune que simple, une figure sans expression, mais bonne et bienveillante. Il en était autrement d’Alexandre, le puissant autocrate de Russie. J’assistai un jour à l’office grec célébré au Garde-meuble, dont il avait fait une chapelle. C’était un très bel homme, à la figure grande, noble et mélancolique; ses manières étaient simples, sa tenue pleine de dignité. J’ai vu à peu près tous les rois de l’Europe : aucun n’a fait sur moi l’impression que produisit la vue d’Alexandre; aucun ne m’a donné, comme lui, l’idée d’un puissant monarque. Il était entouré de ses trois frères. Nicolas, l’empereur actuel, et Michel étaient deux beaux jeunes hommes, ayant encore toutes les grâces de l’adolescence; ils avaient les cheveux blonds, le visage frais et une taille élégante. Constantin n’avait rien de tout cela : c’était un vrai Tartare au physique comme au moral ; il avait quelque chose de gêné, de guindé, de gauche dans sa tournure. Comme je le regardais, un peu plus peut-être que les convenances ne le permettaient, il fixa sur moi des yeux farouches : je n’osai plus le regarder. Alexandre fut le premier à l’offrande, car l’office grec a beaucoup de ressemblance avec la messe romaine; ses frères vinrent ensuite, par rang d’âge. Chacun, en passant devant lui, s’inclinait presque jusqu’à terre, autant qu’il est possible de le faire et, arrivé ensuite à l’autel, s’inclinait moins bas devant Dieu. Alexandre avait l’air très recueilli : il tenait un livre de prières dans lequel il lisait attentivement, sans grimace et sans affectation. On a dit de ce prince qu’il commandait le respect et l’affection ; je le compris en le voyant. Malgré les sentiments douloureux, un peu haineux peut-être, dont mon cœur était rempli pour tous ces étrangers qui pressaient notre pauvre France du talon de leur botte, je ne pouvais voir sans intérêt cette noble et belle figure. Sa douce mélancolie contrastait avec la joie orgueilleuse qui rayonnait sur le visage de son entourage. Parmi ces officiers il y avait bon nombre de cosaques échappés aux steppes de la Tartarie. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.170-173)

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII de nouveau à Paris…

Louis XVIII

Le colonel de Rumigny assiste à l’entrée de Louis XVIII à Paris le 8 juillet 1815. Il évoque aussi les premiers moments de la Terreur Blanche…

  »Lorsque le roi Louis XVIII fit sa seconde entrée à Paris, j’étais sur le boulevard, au coin de la rue Montmartre.

Mlle Bourgoin, la belle actrice du Théâtre-Français, était au balcon de la maison sous laquelle je me trouvais avec un camarade d’armée. Mlle Bourgoin était très jolie, et connue pour son royalisme exalté et pour sa haine contre l’Empereur. Cette haine avait, dit-on, pour origine la manière dont elle avait été traitée par quelques grands seigneurs de sa cour. Au retour de l’Ile d’Elbe, elle avait tenu les propos les plus aigres contre le vainqueur du jour, et ses paroles, commentées par la police, avaient été dites à l’Empereur. Il résolut donc une petite vengeance, qui porta au dernier degré la haine de l’actrice. Pendant les Cent-Jours, Napoléon fit demander Mlle Bourgoin. Elle arriva le soir aux Tuileries ; elle coucha dans la chambre qui est en haut de l’escalier des appartements et qui aboutit au deuxième étage du château. Vers une heure du matin, l’Empereur, qui avait feint d’oublier la belle, arriva dans sa chambre, la regarda assez longuement sans parler ; puis, haussant les épaules, il la quitta en disant :

— Ce n’est que cela ! Il ne valait pas la peine de faire tant la renchérie !

Cette anecdote, qui amusa tout le monde, explique bien la rancune d’une personne habituée à tous les hommages, et que l’empereur Alexandre avait trouvée très à son gré, à Erfurt et à Paris.

Mlle Bourgoin, en voyant sous le balcon deux officiers en qui, à leur teint bronzé et à leurs décorations sans lys, elle reconnut des officiers de Waterloo, des « demi-solde » sans doute, nous fit, avec la main et le visage, un signe de profond mépris.

Nous ripostâmes par un léger coup de sifflet, et peu s’en fallut que nous ne fussions maltraités par la foule. Malgré tout ce que l’on a pu écrire et dire, il est évident qu’au retour de Louis XVIII, toute la population de Paris, sauf quelques exceptions, était heureuse et voyait là un gage de calme pour l’avenir. Le licenciement de l’armée s’était fait sans la moindre opposition ; jamais soumission n’a été plus complète aux décrets de la Providence. L’armée en rentrant dans la nation y porta cependant le culte des souvenirs et ce levain de bonapartisme qui a donné souvent de mauvais jours à la Royauté. L’orgueil naturel aux hommes de guerre ne pouvait se pénétrer de l’idée que Napoléon avait commis de grandes fautes ; pas un soldat ne croyait à une défaite suite de mauvaises combinaisons. Ils avaient vu dans celles de Leipzig, de 1814, et de Waterloo, uniquement la trahison. Ce mot est le voile qui aveugle les croyants en palliant les fautes de l’idole, et l’illusion qu’il crée explique l’attachement au nom de Napoléon, et le fanatisme des anciens soldats qui ont survécu aux longues campagnes de 1794 à 1815. Les officiers supérieurs ne partageaient pas cette opinion. Souvent, en 1814, on entendait dire : « Bravo ! encore une victoire ! mais si l’Empereur ne fait pas la paix, un beau jour, après la victoire, nous nous en irons chacun chez nous, avec une blouse et un bonnet de coton, car il n’y aura plus personne pour ramasser les lauriers ! » L’épuisement de l’armée était à son comble, chaque combat la diminuait dans une proportion effrayante. De recensement, il n’était plus question, la race était presque éteinte.

Dans le midi de la France, il y eut des actions déplorables.

Ainsi, lorsque la garnison de Marseille reçut avis de son licenciement, on lui donna ordre de quitter les forts Saint-Jean et autres. Ensuite, on lui demanda ses drapeaux ; elle les livra. Le lendemain, on demanda ses fusils, en disant que les royalistes s’effraieraient de voir des armes dans les mains d’une armée commandée par les officiers de l’empereur vaincu. Par une faiblesse inouïe, on livra les armes.

La garnison reçut ordre de se rendre à Toulon, et lorsqu’elle se soumettait entièrement en prenant la route de Toulon, elle fut attaquée sans ordres. La populace de Marseille excitée se rua sur les femmes et les derniers mamelouks et les tua, les pilla. Poursuivant par-dessus les murs qui bordent la grande route les régiments désarmés, elle massacra un grand nombre de soldats.

Jusqu’à Aubagne les survivants furent traqués, indignement mis à mort, et leurs restes outragés.

Le massacre eut lieu sans que M. de Vitrolles eût été vu entre les victimes et les égorgeurs. Son nom doit donc être voué à l’exécration.

Tout le monde sait l’horrible fin du maréchal Brune. Après le licenciement de l’armée du Midi, il arriva à Avignon. Sa présence excita une grande fermentation dans la populace ; il y eut des rassemblements. Aussi quelques personnes conseillèrent-elles au maréchal de ne pas rester dans la ville et de partir en se déguisant.

Brune refusa :

— J’ai fait ma soumission, dit-il, que veut-on de plus ?

Au milieu de la nuit, la maison est attaquée par la bande de Trestaillon, le maréchal résiste avec les personnes qui l’accompagnent. Un homme se laisse glisser par la cheminée, ouvre à la bande des forcenés. Ceux-ci pénètrent dans l’hôtel, prennent le maréchal et l’égorgent avec la dernière barbarie.

Ces événements portèrent la rage dans les cœurs des vieux soldats ; beaucoup voulaient que l’on prît les armes, mais force fut de se soumettre, et d’ailleurs, il faut le reconnaître pour être juste envers la Restauration, on donna des ordres pour réprimer ces excès ; ils furent donc partiels. Nous autres officiers supérieurs, on nous renvoya avec certaines formes, et on nous engagea à quitter Paris. Je me retirai dans la Somme, chez mon père, à Amiens. J’y fus témoin d’une chose assez curieuse pour que je la raconte :

Le prince de Salm, gendre du duc d’Havré, capitaine d’une compagnie des gardes du corps, n’avait jamais servi dans aucune armée. Il arriva à Amiens avec des officiers d’état-major et des aides de camp, tellement nombreux qu’on ne savait où les loger. Tous se mirent à acheter des épaulettes de capitaine, de lieutenant, etc., mais de soldats, pas un seul. La ville fut inondée de ces uniformes chamarrés. Le prince ne se montrait qu’entouré de ce brillant et grotesque état-major. Rien n’était plus comique ; on les rencontrait par petites bandes avec des sabres énormes, se promenant comme s’ils eussent été les vainqueurs du monde.

La ville leur offrit des fêtes et des bals qui semblaient insulter à la misère publique, car les chers Alliés coûtaient des sommes énormes, et ils enlevaient nos trophées avec notre argent. Louis XVIII fit alors un acte de vigueur, qui eut un certain retentissement parmi nous. Il s’opposa avec une grande énergie à la destruction du pont d’Iéna, que Blücher voulait faire sauter en révolte du nom qu’il portait, comme si la mine du pont eût pu faire oublier les malheurs de la Prusse et les victoires de Napoléon !

La France possède de telles ressources que peu d’années suffisent pour effacer toute trace extérieure de guerre et de pillage ; mais les services individuels oubliés, méconnus, les pertes de famille ne se réparent pas aussi promptement, et les longues guerres laissent l’âme triste et douloureuse. La France respira cependant. En même temps, les soins du gouvernement tendirent à combler les vides laissés dans le trésor par les événements des Cent-Jours.

Les malheurs de 1814 n’avaient pas porté le désordre dans les finances, et deux années de paix auraient réparé les dépenses onéreuses de la défaite ; mais les énormes consommations de 1815, les contributions de guerre, la nourriture des troupes étrangères furent des plaies profondes dont on ne sondait pas les abîmes sans frémir. Une sage liberté, des dépenses modérées et, il faut le dire, l’économie du gouvernement comblèrent peu à peu les déficits. La nation, au bout de quelques années, se souvenait encore des maux que nous avions soufferts ; mais les finances étaient en bon état. La condition de l’armée ancienne fut triste, il est vrai, et ceux qui souffrent sont rarement justes dans leurs récriminations. Nous étions à demi-solde, nos grades dans certains cas furent contestés, et je fus de ceux, nombreux, qui étaient condamnés à perdre les épaulettes qu’ils portaient pendant les Cent-Jours, ou à la fin de 1814.

J’avais été nommé colonel à Fontainebleau par l’empereur Napoléon. Je m’étais, en effet, heureusement distingué à la bataille de Montereau, et le général Gérard avait demandé pour moi le grade de colonel. A Fontainebleau, on faisait des nominations ; mais le corps du général Gérard avait tout d’abord été oublié par le prince Berthier, lorsque le général s’en plaignit amèrement. En effet, le 11e et le 2e corps d’armée, mis sous les ordres du général Gérard, avaient agi seuls avec la Garde, à cette dernière de nos victoires.

Le 5 avril au matin, on nous envoya enfin nos brevets. Le gouvernement de Louis XVIII refusa de les reconnaître. Il arrêtait son consentement à ce qu’il avait ratifié le 4 au soir. Cette triste mesure, qui atteignait environ 40 à 50 officiers au plus, servit de texte aux plus furibondes réclamations. J’en souffrais, mais je le supportais avec courage malgré mon chagrin. Je me retirai à la campagne. Quant au général Gérard, il alla pour quelque temps en Belgique. Mon parti fut bientôt pris, je me décidai à compléter mon instruction scientifique, tout à fait manquée par suite de mon entrée au service avant l’âge de seize ans. Je revins à Paris, où je restai tant que mes moyens pécuniaires me le permirent, pour y suivre des cours de géologie, de médecine, de physique, de chimie, etc.

Je trouvai une source infinie de jouissances dans ce travail intellectuel, que j’ignorais presque. Je me préparais à voyager, à utiliser mon peu de connaissances pour le bien de mon pays ; je fus sur le point de partir pour la Chine avec M. de Sainte-Croix, qui avait une mission du gouvernement. »

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( 7 juillet, 2015 )

Paris occupé !

« La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs; d’autres , forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices; — voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire. A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect: la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés. Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire. Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques , se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint- Denis; la foule prit son parti en brave: on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens , vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de Vive le Roi! Cette séance nocturne aux barrières fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis. C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors :

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés, par d’autres, en dansant à la belle étoile. »

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.282-285). 

 

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( 7 juillet, 2015 )

Juillet 1815…

Napoléon

« Napoléon n’a pas échappé à la loi commune. S’il n’avait pas été vaincu à Waterloo, il l’eût été quelques mois, quelques semaines plus tard. Il ne pouvait plus rien contre l’arrêt du destin. Voyant que la mort ne voulait pas de lui, Napoléon se résignait à la retraite. Après avoir quitté Jemappes, il s’arrêtait quelques heures à Philippeville, arrivait le 10 juin à Laon, où il était accueilli par les acclamations de ses fidèles, et il conçut un moment le projet de rallier les troupes; mais après quelques hésitations, il partait pour Paris. Le 21 juin 1815, à 5 heures et demie du matin, d’après le récit de Montholon, à 8 heures selon le manuscrit de Fain, Napoléon arrivait au palais de l’Elysée, où il était reçu sur le perron par le duc de Vicence, « son censeur dans la prospérité, son ami dans l’infortune », et qui dut lui prêter l’appui de son bras pour gravir les marches qui conduisaient à ses appartements. Il paraissait, dit un de ses secrétaires, succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa respiration oppressée; après un soupir pénible, il dit au duc : « L’armée avait fait des prodiges, une terreur panique l’a saisie, tout a été perdu… je n’en puis plus, il me faut deux heures de repos pour être à mes affaires »; et portant la main sur son cœur : « J’étouffe là ! » (Fleury de Chaboulon, « Vie privée de Napoléon », tome II, p.210) Il ordonna qu’on lui préparât un bain; après quoi, on réunirait à 10 heures le Conseil des ministres, pour délibérer sur la situation.

Il fut un assez long temps à se ressaisir. Lavalette, qui le vit dans cette matinée, conte que, dès qu’il l’aperçut, l’Empereur vint à lui avec un rire épileptique effrayant. « Ah! mon Dieu ! », dit-il en levant les yeux au ciel, et il fit deux ou trois tours de chambre. Ce mouvement fut très court. Il reprit son sang-froid et demanda ce qui se passait à la Chambre des députés. Tandis que les uns conseillaient de dissoudre cette assemblée, d’autres insistaient pour l’abdication; l’Empereur se rallia finalement à ce dernier parti.  On connaît les événements qui suivirent. Après s’être retiré quelques jours à Malmaison, où il reçut la visite, entre autres personnages, de son médecin Corvisart, qui devait le revoir le lendemain, Napoléon reçut l’ordre de quitter la France. Le 3 juillet, il atteignit Rochefort, où il devait s’embarquer, sans délai, pour la destination qu’il pouvait encore choisir. Quelques-uns de ses amis lui proposaient de passer en Amérique, il ne voulut prendre aucune décision, hésitant, repris de son apathie. D’ordinaire si prompt à se décider, il n’osait risquer l’aventure, comme s’il se trouvait « sous l’influence de quelque charme malfaisant ».

Le 13 juillet, il adressait, de Rochefort, au Prince Régent, la lettre fameuse que l’on sait; le 15, au lever du soleil, il se rendait à bord de l’Épervier, pour passer de là sur le Bellérophon.

On raconte qu’il s’assoupit sur le pont du navire, en lisant une page d’Ossian, son auteur favori; son énergie physique et morale, au dire de personnages de sa suite, l’avait complètement abandonné. Une fois seulement au cours du voyage, il parut secouer sa léthargie: quand on fut en vue de la côte d’Ouessant, il sortit de sa cabine, prit un télescope et demeura les yeux fixés vers la terre, immobile, de 7 heures à midi; nul ne s’avisa de troubler ses douloureuses méditations. Le 24 juillet, le Bellérophon jetait l’ancre dans la rade de Torbay ; le 30, le cabinet de Saint-James notifiait au souverain déchu la volonté des alliés: l’île de Sainte-Hélène lui était fixée comme résidence; le 7 août, vers 2 heures de l’après-midi. Napoléon passait du Bellérophon sur le Northumberland, qui appareilla pour Sainte-Hélène. »

(Docteur Cabanès, « Au chevet de l’empereur », Albin Michel, Editeur, s.d. [vers 1920], pp.283-287)

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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