( 23 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (IV)

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« Le dimanche 23 juillet, nous passâmes près d’Ouessant; la journée était belle. Buonaparte resta sur le pont une grande partie de la matinée. Il jeta sur la côte de France plus d’un regard mélancolique, mais dit peu de choses à ce sujet. Il posa plusieurs questions sur le littoral anglais, voulut savoir si on pouvait en approcher sans crainte, à quelle distance nous nous trouvions, sur quel point nous pensions atterrir. Vers 8 heures du soir, nous découvrîmes les hauteurs de Dartmoor. Je descendis dans sa cabine pour l’en informer je le trouvai en robe de chambre de flanelle, presque déshabillé et sur le point de se mettre au lit. Il passa son manteau pour monter sur le pont où il demeura quelque temps à regarder la terre il demanda à quelle distance se trouvait Torbay, à quel moment nous comptions y arriver. Il admira la hauteur de la côte et dit : « Vous avez, à cet égard, un grand avantage sur la France, ceinturée de roches, de dangers. »

Devant Torbay, frappé par la beauté du spectacle, il s’écria : « Le beau pays! Cela rappelle beaucoup la baie de Porto Ferrajo, à l’ile d’Elbe. » A peine avions-nous jeté l’ancre qu’un officier se présentait le long du bord, avec un ordre de Lord Keith […] Napoléon et sa suite tenaient beaucoup à parcourir tous les journaux qu’ils pouvaient, surtout le Courier, qu’ils considéraient comme l’organe ministériel et comme celui qui, le plus vraisemblablement, contiendrait les intentions du gouvernement à leur égard. Ils ne retiraient pas grand réconfort de ces feuilles, spécialement de celles qui, en politique, étaient regardées comme ministérielles et qui, non seulement contenaient pas mal d’attaques personnelles mais relataient, en les termes les plus clairs qu’on n’autoriserait aucun des Français à mettre les pieds en Angleterre, que leur destination finale serait vraisemblablement Sainte- Hélène. Buonaparte affectait de prendre cela pour simple élucubration de journaliste bien qu’il en fût sensiblement affecté, je crois. Les personnes de sa suite manifestaient de l’irritation et de l’impatience à plusieurs reprises, elles essayèrent de me convaincre que notre gouvernement ne pouvait s’arroger le droit de disposer ainsi d’elles. Elles s’adressaient à moi comme si j’étais un des ministres de Sa Majesté, comme si j’avais qualité pour fixer leur résidence. Tout ce que je pouvais déclarer là-dessus ne les empêchait pas de revenir fréquemment à la charge, de protester contre l’injustice d’une pareille mesure. Ce matin-là, le général Gourgaud revint du Slaney que nous trouvâmes mouillé en ce lieu. On ne l’avait pas laissé débarquer, et il avait refusé de remettre la lettre dont il avait été chargé pour le Prince Régent à aucune autre personne qu’à Son Altesse Royale, elle-même. Au cours d’une causerie, Mme Bertrand me dit: « Si l’Empereur avait gagné la bataille de Waterloo, il aurait été fermement assis sur le trône de France. »

Je répondis : « Certes, une victoire aurait pu retarder sa chute, mais, selon toute probabilité, il aurait été finalement défait. Les Russes avançaient rapidement jamais il n’aurait pu résister aux forces combinées des Alliés. »  Elle répliqua : « Si votre armée avait été battue, les Russes ne seraient pas intervenus contre lui.  Je ne puis le croire, dis-je; ils faisaient leur possible pour opérer leur jonction avec les Alliés et les soutenir l’assertion contraire est risible. »

«  Oh ! Comme tant d’autres vous pouvez en rire, et peut-être ne l’apprendra-t-on pas de sitôt, mais souvenez-vous de ce que je vous dis et soyez-en bien certain, un jour, on saura que jamais Alexandre n’eut l’intention de franchir la frontière de France pour attaquer l’Empereur. »

Au cours de la journée, je reçus mainte demande d’admission à bord une dame du pays me fit remettre un billet accompagné d’une corbeille de fruits elle demandait qu’on lui envoyât une embarcation le lendemain matin. Je répondis poliment que mes instructions ne me permettaient pas d’accéder à ce désir. Il ne nous vint plus de fruits de cet endroit. Lord Gwydir et Lord Charles Bentinck demandèrent également à être reçus ils n’eurent pas plus de succès. Dès qu’on connut dans les environs l’arrivée de Buonaparte, quantité d’embarcations nous entourèrent; de tous côtés, des gens accouraient voir cet homme extraordinaire. Il monta fréquemment sur le pont, se montra aux coupées et aux fenêtres de l’arrière, sans doute afin de donner satisfaction à une curiosité qui, me fit-il remarquer, paraissait bien développée chez les Anglais [Une brochure de cette époque: « Interesting particulars of Napoleon’s deportation for life to S’ Helena », Londres, 1816, donne les renseignements suivants :  « Depuis le matin jusqu’à la nuit, plus d’un millier de barques tournaient autour du Bellerophon dont les matelots adoptèrent une façon assez pittoresque de signaler aux curieux les mouvements de Napoléon. Sur un tableau qu’ils exposaient aux regards, ils écrivaient, à la craie, une brève indication de ce qu’il faisait : A déjeuné.- Dans la cabine, avec le commandant Maitland. II Écrit avec ses officiers. – II va dîner. – II vient sur le pont, etc ». Note de H. Borjane]

Dans la soirée, l’officier qu’à notre arrivée, j’avais envoyé à Plymouth avec les dépêches destinées à Lord Keith […]

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] ,pp.66-72)

RadeLes curieux anglais entourant le « Bellérophon » afin de tenter d’apercevoir l’Empereur sur le pont.

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