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Témoignage du capitaine Maitland (VI).

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1815

« A 3 heures du matin, le 26 juillet, le commandant Sartorius revint de Londres. Il avait remis ma dépêche annonçant l’intention de Buonaparte de s’embarquer sur le Bellérophon et me rapportait l’ordre d’aller à Plymouth. Nous nous disposâmes aussitôt à appareiller de concert avec le Myrmidon et le Slaney. Tandis que nous levions l’ancre, Las Cases monta sur le pont où, pensant que, s’il le jugeait à propos, il en aviserait son maitre, je l’informai que nous avions l’ordre de nous rendre à Plymouth. A peine avions-nous pris le large que Mme Bertrand parut et m’apostropha avec quelque vivacité me reprochant d’avoir négligé de faire connaître à Buonaparte les ordres que j’avais reçus, elle me déclara qu’il était extrêmement offensé. Une ou deux fois déjà, quand tout n’allait pas exactement au gré de ses désirs, elle m’avait tenu un langage de ce genre; je décidai de vérifier si Buonaparte avait vraiment exprimé son mécontentement et, dans l’affirmative, d’avoir une explication avec lui, car, disposé à lui témoigner toute la déférence convenable, je n’avais jamais eu la moindre intention d’être considéré comme tenu de lui rendre compte de mes mouvements. Je répétai le propos de Mme Bertrand à Las Cases que je priai de s’informer si Napoléon avait réellement ressenti quelque déplaisir. Il descendit aussitôt dans la cabine en remontant, il m’assura qu’un malentendu avait dû se produire, car il ne s’était rien passé de semblable. La suite de mon hôte ne trouva pas à son goût notre envoi vers l’ouest tout naturellement, elle se dit que si le gouvernement britannique avait’ eu l’intention de permettre à Buonaparte de débarquer, on ne l’aurait pas éloigné de la capitale. Pourtant, il ne fit personnellement aucune observation à ce sujet il continua à feindre de considérer les nouvelles données par la presse comme simples conjectures de journalistes. Tout l’après-midi du 26 juillet, nous dûmes tirer des bords, du Start au détroit de Plymouth, contre un violent vent du nord. Buonaparte demeura sur le pont la plus grande partie de la journée. A notre entrée dans la passe, je lui montrai le brise-lames et j’expliquai de quelle façon on le construisait. Il déclara que c’était une grande entreprise nationale qui faisait honneur au pays il parut surpris quand je lui dis qu’on comptait l’achever pour moins d’un million de livres sterling. Il ajouta J’ai consacré une somme importante au port de Cherbourg et à la construction du fort Boyard destiné à protéger le mouillage de l’Ile d’Aix ;  je crains fort que ces améliorations et beaucoup d’autres ne soient désormais négligées, qu’on ne laisse tout tomber en ruines. Après le mouillage, j’informai Buonaparte que j’allais me rendre auprès du commandant en chef et je demandai s’il n’avait pas de message à me confier. Il me pria de transmettre ses remerciements à Lord Keith pour les aimables dispositions exprimées dans les lettres que j’avais reçues de Sa Seigneurie dont il serait extrêmement heureux de recevoir la visite au cas où elle n’y verrait pas d’inconvénient. Je communiquai ce message à Lord Keith qui me répondit J’aurais grand plaisir à aller le voir, mais, à vous parler franc, je n’ai pas encore d’instructions sur la manière dont nous devons le traiter. Il m’est donc assez difficile de lui faire visite. L’amiral me prescrivit alors quelques mesures de précaution pour éviter toute fuite ou toute tentative d’évasion.

A mon retour à bord, je constatai que les frégates avaient pris leurs postes conformément à l’ordre précédent, que leurs embarcations s’efforçaient de tenir les barques à la distance prescrite. Je rapportai à Buonaparte les paroles de Lord Keith. Il me répondit J’ai le plus vif désir de voir l’amiral; je le prie donc de ne faire aucune cérémonie. Je n’ai aucune objection à me voir traité comme un simple particulier jusqu’à ce ‘que le gouvernement britannique ait indiqué de quelle manière je dois être considéré. Puis, il se plaignit qu’on eût chargé les deux frégates de monter sentinelle auprès de lui « comme si, déclara-t-il, je n’étais pas en parfaite sécurité à bord d’un bâtiment de ligne britannique. » · Et il ajouta Tout l’après-midi, les embarcations des bâtiments de garde n’ont cessé de tirer des coups de fusil afin d’éloigner les barques. Cela me dérange et m’ennuie. Je vous serais obligé de l’empêcher si c’est en votre pouvoir. J’envoyai aussitôt prévenir les commandants des frégates de ne plus tirer.

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] pp.72-79)

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