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( 7 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(I)

Northumberland 1

En guise d’introduction, commençons par citer un passage d’un livre du commandant Lachouque : « Lundi, 7 août 1815. Temps sombre et frais. Avant-hier, la liste des personnes qui accompagnent l’Empereur a été arrêtée : Bertrand, Montholon et leurs familles, Gourgaud, Las Cases et son fils, Marchand, Saint- Denis, dix domestiques. On a caché les bijoux, un peu d’or, puis, l’odieux le disputant à l’imbécile, on a subi la fouille des bagages, l’enlèvement des armes à feu, de l’épée des généraux. Arrêté par un regard d’acier, Keith a laissé à son côté celle de Napoléon. Dans l’affolement, le désarroi, la peur de l’ « habeas corpus », d’une manifestation violente de l’opposition, d’un enlèvement, le triumvirat Liverpool, Castlereagh, Bathurst, a précipité le départ, bien que le Northumberland ne soit pas prêt ; on n’a même pas eu le temps de se procurer à terre l’indispensable pour un long voyage, un séjour indéterminé au bout du monde !

11 heures du matin. L’Empereur fait ses adieux à ceux de ses compagnons qui ne le suivent pas en exil, embrasse Savary et Lallemand en larmes, puis tous défilent devant lui par ordre de grade ; certains étreignent sa main ou le pan de sa redingote grise. Il serre la main de Maitland, cause avec lui pendant dix minutes qui marqueront dans la vie de l’Ecossais ; soulève son chapeau et remercie en souriant les officiers des attentions qu’ils ont eues pour lui ; salue avec une dignité calme l’équipage rassemblé, tête nue, dans la grand-rue ; reçoit de la garde les honneurs royaux… Il voudrait parler encore, mais l’émotion l’en empêche ; il fait plusieurs signes de la main et se dirige vers l’échelle de poupe, suivi de sa « Maison » et de l’amiral Keith, dont les pas martèlent le plancher.

 « Vous observerez, My Lord, que ceux qui pleurent sont ceux qui restent ». dit Las Cases.

 « On entendrait une épingle tomber du mât », note l’aspirant George Home qui conclut en voyant le canot-major emporter Napoléon vers son destin : « Ce sera une vilaine tache sur notre nom dans les siècles les plus reculés. »

(Commandant Henry LACHOUQUE, Les derniers jours de l’Empire – Artaud, 1965)

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Le 7 août 1815, Napoléon quitte le Bellérophon pour monter à bord du Northumberland. C’est à bord de ce dernier qu’il atteindra sa destination finale : l’île de Sainte-Hélène. Laissons la parole à présent du docteur Warden : « Appelé, par les hasards de ma carrière, à remplir les fonctions de chirurgien à bord du vaisseau qui conduisit Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène et ayant, d’autre part, séjourné quelque temps dans cette île, je fus, à mon retour en Angleterre, tellement pressé de questions sur l’ex-Empereur, que je puis assurer que la curiosité excitée par cet homme extraordinaire fut pour moi un tourment constant. Les circonstances m’avaient bien servi : en ma qualité de chirurgien, j’avais eu des occasions fréquentes de m’entretenir soit avec Napoléon, soit avec les personnages de sa suite, et je puis dire que, surtout pendant la traversée, j’ai vécu avec eux sur le pied d’une intimité véritable. Les conversations que j’eues avec Lui et ses compagnons ont formé la substance de mon journal. Ce sont ces récits, auxquels j’ai joint certains détails fournis par ma mémoire lors de leur rédaction, qui forment la matière des lettres suivantes. Je n’avais jamais pensé que ce modeste travail pût s’étendre hors du cercle d’amis pour lesquels il avait été rédigé. Mais, partout où j’allais, on exprimait le désir de le voir publier. La plus petite  anecdote, le plus mince renseignement se rapportant à la situation actuelle de Napoléon, semblait exciter un prodigieux intérêt. Aussi, bien malgré moi, je suis devenu «auteur », cédant à des instances auxquelles je n’aurais pas su résister, si l’on peut croire que j’eusse pu le faire. Ce n’est pas à moi de juger si ces lettres répondront à l’attente de ceux qui ont lu ces pages ou de ceux, en bien plus grand nombre, qui en ont entendu parler. Je puis dire seulement, à leur intention, que tout ce qui est rapporté est véridique ; que chaque conversation a été rendue avec la plus minutieuse exactitude. Je crois qu’il n’est pas besoin de s’étendre davantage sur ce point, mais la justice que je me dois ne me permettait pas d’en dire moins.

W. WARDEN.

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En mer.

Mon cher Ami,

Ce n’est certainement pas la première fois que j’ai occasion de me récrier sur ce qu’ont d’étrange et d’inattendu certains événements de la vie. Souvent au calme d’aujourd’hui succède la tempête de demain ; le cours ordinaire de la nature est interrompu par des phénomènes que le philosophe lui-même est incapable d’expliquer. Mais le monde politique ne le cède pas en merveilles au monde physique, et je présume que rien n’aurait pu paraître moins vraisemblable au capitaine Maitland, quand on lui ordonna de partir pour Rochefort, que la reddition volontaire de l’Empereur de France et de sa suite et leur arrivée avec leurs bagages et leur fortune à bord du Bellérophon. S’emparer d’un navire pour essayer de prendre la fuite était un événement auquel les circonstances donnaient toute apparence de réalité, mais la façon dont cet homme extraordinaire vint se livrer de lui-même au capitaine Maitland doit avoir surpris ce vieux marin qui, dans son service, ne s’était jamais laissé surprendre. Mais je n’ai pas à calculer les chances et les probabilités, en vue d’accorder de petites choses avec de plus importantes. Ce n’est pas ce que vous attendez de cette lettre et toutes les missives que vous recevrez de moi contiendront, à la place des insipides et habituelles anecdotes d’un journal de traversée, un récit des faits et gestes de Napoléon Bonaparte, faits et gestes que ma position m’a permis, si inopinément, de connaître. L’attention excitée par ce grand homme a été telle que des curieux sont accourus en foule des parties les plus éloignées du pays et même de Londres, afin d’essayer de l’apercevoir, malgré la distance qui les séparait du Bellérophon, sur le pont duquel il se promena de temps à autre. Toutes ces circonstances sont de telle nature que je me trouve suffisamment autorisé à croire que les moindres détails concernant Napoléon et sa suite, seront bien accueillis de vous et de ceux de nos amis communs auxquels vous jugeriez à propos de communiquer ces lettres. Ce que je puis vous assurer, c’est que j’ai vu ou entendu tout ce que je vous raconte. S’il n’a pas d’autres mérites, mon récit aura du moins celui de l’authenticité. J’ai rapporté tout ce qui est arrivé à notre illustre passager absolument dans l’ordre des faits. Je continuerai de même, en adoptant le mode le plus convenable à un marin, c’est-à-dire en adoptant la forme du journal. Ne vous attendez donc qu’à une série d’articles détachés, à un récit d’événements domestiques, si je puis employer une telle expression à bord d’un navire, tels qu’ils se sont passés, quand l’ex-Empereur est venu s’offrir de lui-même à mon observation. Je vais commencer par son court passage du Bellérophon au Northumberland. Le 3 août 1815, le vaisseau le Northumberland, capitaine Ross, battant pavillon de l’amiral Sir Georges Cockburn, choisi par le gouvernement pour cette importante mission, leva l’ancre de Spithead. Après avoir lutté contre les Agents contraires, il fut bientôt en vue du cap Berry, extrémité de Torbay. A cet endroit, il fut rejoint par le Tonnant, capitaine Brenton, portant pavillon de Lord Keith, commandant la flotte de la Manche. Le Bellérophon, capitaine Maitland, ayant à son bord Napoléon Bonaparte, accompagnait le Tonnant. Une fois les signaux échangés, une salve fut tirée par le Northumberland, à laquelle répondit le Tonnant. Lord Keith, après en avoir conféré avec Sir Georges Cockburn, fit jeter l’ancre sous le cap Berry, pour échapper, à ce qu’on supposa, à l’avide curiosité des personnes remplissant les navires de toutes sortes, qui circulaient sans cesse autour du Bellérophon. Aucun événement digne d’être noté ne marqua le reste de la soirée. Le lendemain matin, le comte de Las Cases, chambellan de l’ex-Empereur, vint à bord, afin de procéder à l’installation de son maître. Les bagages suivaient et je n’essaierai pas de décrire la curiosité inquiète qui se manifesta sur le navire, pour examiner les effets du personnage auquel ils appartenaient, dernière propriété d’un homme qui, pendant tant de temps, avait commandé aux arts, à l’industrie, aux productions de tant de nations. Mais cette curiosité fut déçue ; et, à part une caisse en acajou, ornée des armes impériales, le reste n’avait pas meilleure figure que les hardes d’une troupe de comédiens ambulants. Le comte de Las Cases n’a que cinq pieds un pouce de hauteur. Il paraît âgé de cinquante ans. Il est aigre, le front ridé. Il portait l’uniforme de la marine française. Il ne resta qu’une heure à bord du Northumberland. Pendant qu’il expédiait la besogne ont il était chargé, sa petite stature ne manqua pas de donner lieu aux remarques des spectateurs curieux. Je présume que plusieurs d’entre eux s’attendaient à voir des figures herculéennes au service d’un homme qui avait mis à ses pieds une si grande partie de l’Europe. Avaient-ils donc oublié, s’ils l’avaient jamais su, qu’Alexandre le Grand, ce conquérant toujours victorieux, est représenté comme un homme de fort petite taille ? Ils devaient se représenter Bonaparte comme un homme d’un extérieur athlétique. De onze heures à midi, nous nous préparâmes à recevoir Napoléon à notre bord. Par un sentiment d’une délicatesse qui l’honore, Lord Keith ne voulut recevoir aucun des honneurs qui étaient dus à son rang. Il tint à ce que les hommages pussent dans toute leur étendue se reporter sur l’ex-Empereur, dont les titres sonores s’étaient évanouis avec le pouvoir qui en était la source. Le titre de général fut considéré comme correspondant à tout ce qu’il avait le droit d’attendre d’un gouvernement qui ne lui avait jamais reconnu aucune autre qualité. Une compagnie de matelots se rangea sur la poupe, attendant son arrivée, avec l’ordre de présenter les armes et de battre le tambour trois fois, salut ordinaire dans l’armée anglaise pour un officier général. La barque du Tonnant accosta le Northumberland, quelques minutes après avoir quitté le Bellérophon. Je me suis laissé dire qu’à bord du Bellérophon, Bonaparte avait su se concilier les sympathies à ce point, qu’aucun murmure ne marqua son départ. Il quitta le navire, environné de ce silence effrayant qui accompagne la fin d’une exécution capitale. La dunette était couverte d’officiers et de quelques personnes de haut rang, attirées par la curiosité. Outre Napoléon, la barque contenait Lord Keith et Sir Cockburn, le grand-maréchal Bertrand, partageant les fortunes diverses de son impérial maître, les généraux de Montholon et Gourgaud, qui ont été ses aides de camp et en conservent le titre. Comme le navire approchait, la figure de Napoléon fut bientôt reconnue, à cause de la grande ressemblance qu’elle offrait avec les gravures placées aux vitrines des magasins. Les matelots occupaient le devant de la poupe et les officiers se tenaient sur le tillac. Un grand silence se fit quand la barque atteignit le Northumberland. L’anxiété était peinte sur le visage de tous les spectateurs de cette scène, et ce silence ajoutait beaucoup à la solennité de la cérémonie. Le comte Bertrand monta le premier. Après avoir salué, il fit quelques pas en arrière pour faire place à celui qu’il considérait toujours comme son maître, et en présence duquel il paraissait encore tenu aux plus grandes marques de respect. A ce moment, il sembla que tout le personnel de l’équipage respirait à peine et je ne puis mieux vous donner une idée de l’intérêt que Napoléon inspirait exclusivement à tous ceux qui se trouvaient à bord, qu’en vous disant que Lord Keith, malgré son grade de commandant de la flotte de la Manche, malgré le rang distingué qu’il occupe parmi nos officiers, fut à peine remarqué, quoiqu’il fût en grand uniforme et revêtu de toutes ses décorations. Précédant Lord Keith, Bonaparte parut sur le pont et quand il y prit pied, il salua. Aussitôt le tambour battit et la garde présenta les armes. Les officiers du Northumberland, tête nue, se tenaient à plusieurs pas en avant. Il s’approcha d’eux et les salua avec une politesse exquise. S’adressant à Sir Georges Cockburn, il le pria de lui présenter de suite le « Capitaine de vaisseau » : ce qui fut aussitôt fait. Mais voyant qu’il ne parlait pas français, il s’adressa successivement à plusieurs autres, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un capitaine d’artillerie, qui pût lui répondre en cette langue. Lord Lowther et l’Honorable M. Lyttelton lui furent alors présentés et quelques minutes après, plutôt par gestes que par paroles, il exprima le désir de connaître sa cabine, dans laquelle il resta environ une heure. Il avait revêtu l’uniforme de général d’infanterie française, tel qu’il était porté de son temps : habit vert à revers blancs. Il portait des culottes blanches, des bas de soie blancs et de superbes souliers garnis de boucles d’or ovales. Il était décoré d’un ruban rouge auquel était fixée une étoile. Trois médailles étaient attachées à sa boutonnière : l’une était la Couronne de fer, les autres, les différents grades de la Légion d’honneur. Son visage était pâle. Sa barbe n’avait pas été rasée depuis plusieurs jours. Son aspect annonçait que la nuit précédente avait été mauvaise. Son front est légèrement couvert de cheveux noirs, ainsi que le dessus de la tête, qui est large et très plat. Ses cheveux sont, derrière la tête, extrêmement épais. Je n’y pus apercevoir un seul cheveu blanc. Les yeux sont gris, s’agitent sans cesse, embrassant dans leurs regards tous les objets qui les entourent. Les dents sont bien rangées et belles, le cou est court, les épaules bien proportionnées. Le reste de la figure, quoique un peu gros, est d’une forme très pure. On trouvera peut-être que j’ai été trop minutieux dans la description de ce personnage remarquable, mais j’ai pensé que vous attendiez de moi cette exactitude, afin de satisfaire votre curiosité. D’ailleurs, je suis naturellement porté par mes études, ma profession et mes habitudes, à examiner la figure humaine sous le rapport physiologique et parfois, je me suis hasardé à étudier la conformation du corps humain et à méditer sur les rapports, qui n’existent peut-être pas, du physique avec le moral.

Je dois confesser que j’ai essayé de faire mon « Lavater » sur la personne de l’ex-Empereur de France et roi d’Italie. Mais, pour l’instant, je ne vous importunerai pas du résultat de mes investigations. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.1-12)

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