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( 10 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (3).

Espagne2

Les environs de Saragosse si riants autrefois ne sont plus aujourd’hui qu’un désert, les belles plantations d’oliviers qui fesaient (sic) la richesse de ce pays ont toutes été coupées pendant le siège, les villages, les fermes, les campagnes si fertiles sur les bords de l’Ebre, tout est dévasté. Le long siège que cette ville a soutenu, la résistance inouie qu’elle a opposé à nos armes, sont des événemens (sic) qui feront époque dans l’histoire de la guerre. Les fortifications qui deffendaient (sic) les approches de la ville ont été enlevées pendant les premiers jours du siège, mais ensuite chaque couvent, chaque maison devenait un fort dont il fallait faire un siège particulier et dont on ne pouvait se rendre maître qu’en y attachant le mineur et en les fesant (sic) sauter avec tous leurs deffenseurs (sic), on a détruit ainsi 1 500 maisons, églises ou couvents et la capitulation n’a eu lieu que lorsque les maisons du centre de l’ancienne ville ont commencé à sauter; c’est particulièrement sur le cosso, grande rue, qui entoure le centre de Saragosse que l’on voit des murailles énormes abatues (sic) à coups de balles de fusil, il n’y a pas une seule sur le cosso qui ne soit entierrement (sic) criblée de balles du haut en bas, c’est dans cette même rue que des batteries de canons étaient établies dans les chambres d’une maison à une autre maison, on s’emparait du rez-de-chaussée, mais l’ennemi maître encore du premier étage s’y deffendait (sic), on le chassait, il se retirait au second, toutes les maisons se communiquaient les unes aux autres par des ouvertures, par des échelles ou des ponts en planches. On se battait dans les rues, dans les caves, dans les chambres, jusques (sic) sur les toits; on s’égorgeait partout; pendant que ces scènes d’horreurs se passaient, une pluie de bombes et d’obus tombait sur le centre de la ville ; 54 000 habitans (sic) sont morts par le fer, le feu, la famine ou les maladies ; on ne peut trouver dans cette ville immense une seule maison qui ait été épargnée. Une grande partie des femmes et des enfants s’étaient réfugiés dans la superbe église de Notre-Dame del Pilar à laquelle ils avaient grande dévotion et sur laquelle ils s’étaient immaginés (sic) qu’aucune bombe ne pouvait tomber parce que pendant les premiers jours du siège on voulait ménager cet édifice et sauver les trésors qu’il renfermait, mais cependant plusieurs bombes perdues y tomberont à la fois et produisirent un désordre épouvantable au milieu de la multitude qui y était réunie. Toutes les rues étaient jonchées de cadavres depuis quelque tems (sic), on ne les enterrait plus, les blessés, les malades étaient abandonnés sans secours, la ville se rendit enfin ; c’est alors que les habitans (sic) connurent l’étendue de leur malheur ; on les força de brûler, d’enterrer ou de jetter (sic) les cadavres dans l’Ebre. Dans les courses que j’ai faites dans les quartiers renversés quoiqu’il se soit passé trois ans depuis ce siège mémorable, j’ai vu encore des restes effrayants de la résistance opposée par les assiégés, des couvents sont remplis de squelettes de moines ayant leurs habits. On y trouve des soldats, des femmes, des enfants sans sépultures entassés, au milieu de ce qui était autrefois des cours ou des jardins. 

Je suis resté trois jours dans cette malheureuse ville et j’ai éprouvé une bien grande satisfaction de pouvoir en partir le 17 octobre pour aller à Pina ; à deux lieues de Saragosse, nous avons rencontré environ 50 chevaux de la bande d’un certain Pablo qui ne fait que commencer, ils se sauvèrent lorsque nous voulûmes marcher à eux. La disette est grande dans le pays où nous sommes, tour à tour foulés par les bandes qui y sont fort multipliées et par le passage des troupes françaises, ces malheureux habitans (sic) sont réduits aux plus cruelles extrémités ; en effet, nous n’avons pu à Pina rien obtenir ni pour les hommes ni pour les chevaux.  Le 18 nous rencontrons encore quelques partis en allant à Bujarolos qui ne vaut pas mieux que Pina ; je trouvai en route, un ancien maréchal des logis du 7e de dragons qui est maintenant gendarme à cheval ; c’est le plan rude de tous les métiers, ils sont employés aux escortes des courriers et convois, ils sont attaqués presque tous les jours parce que les brigands toujours prévenus de leur passage les attendent au retour ; à une auberge dans un pays isolé et désert, où nous faisons halte, 30 soldats espagnols au service du roi Joseph, avaient tué la veille leur capitaine et un courrier et ensuite avaient pris parti parmi les brigands. Nous trouvons les cadavres de ces malheureux, nous les fesons (sic) enterrer.

Le 19 en allant à Caspé nous rencontrons quelques hommes à cheval qui suivent de loin le convoi dans l’espoir d’enlever quelques traînards. On marchait en ordre et ils n’osent s’approcher trop près de l’arrière-garde. Nous séjournons le 20 à Caspé, cette ville bâtie sur une colline de l’autre côté de l’Ebre peut avoir 4 000 âmes de population ; elle présente encore des ressources, les bandes nombreuses qui se trouvent sur la rive gauche de l’Ebre traversent rarement le fleuve, par conséquent, n’ayant à fournir qu’aux troupes françaises, cette ville est moins foulée que les autres qui sont obligées d’alimenter les deux partis. 

Le 21 octobre nous remettons en route pour aller à Abatea où nous arrivons à la nuit après avoir traversé un pays fort difficile et presque désert; la troupe n’est pas mal dans ce village, c’est la première fois que l’on fait une distribution de garouffes pour les chevaux, au lieu d’orge, c’est une espèce de cosse longue et humide qui vient sur un arbre, les chevaux ont beaucoup de peine à s’y faire ; de là on va coucher à Pinell toujours par des chemins de montagne fort dangereux, on y est mal parce que le village est pauvre et ruiné. 

Nous quittons Pinell le 23 pour aller à Tortose, le pays est toujours aussi misérable et aussi dépeuplé jusques (sic) près de Xerta à deux lieues de Tortose, la scène change alors et nous trouvons des champs bien cultivés, arrosés avec intelligence, des orangers, des grenadiers, et chose fort rare en Espagne des prairies. Le pays est le même jusques (sic) à Tortose et présente partout l’image de la plus abondante fertilité. Il y a dans ces parages fort peu de brigands et on y voyage en sûreté avec une escorte de quatre hommes ; en arrivant au bord de l’Ebre pour entrer dans Tortose, nous sommes arrêtés là fort longtems (sic) à cause de l’arrivée d’un convoi beaucoup plus considérable que celui que j’avais vu à Sacca lors de mon séjour dans cette ville ; il était composé de plus de 300 voitures, toutes attelées de 4, 5, 6 et 7 mules, d’un nombre prodigieux de militaires malades ou blessés, enfin c’était en partie toutes les administrations supérieures espagnoles sorties de Madrid à l’approche de l’armée anglaise. Quoique Tortose soit une ville fort grande, j’ai été bien heureux de trouver place pour moi chez un muletier et pour mes chevaux dans le cloître d’un couvent. Les magasins furent épuisés en un moment ; j’apprends là des nouvelles de mon régiment par le chef d’escadron Rocourt qui rentre en France, il me donne l’espoir de le rejoindre du côté de Valence, Tortose a beaucoup moins souffert que Saragosse pendant le siège, mais cependant cette ville est bien loin d’être ce qu’elle était autrefois, les passages continuels des troupes et des convois qui la plupart du tems (sic) y séjournent, ont épuisé les ressources des campagnes qui l’entourent. Tout y était hors de prix un poulet s’y vendait 10 francs, un oeuf six sous et la livre de pain 20 sous. Nous avions heureusement pris séjour à Caspé car le gouvemeur que nous allâmes voir le soir, et qui assez maladroitement donnait un bal ce jour-là, nous dit que la disette de vivres le forçait à nous faire partir le lendemain, nous en fûmes satisfaits et nous quittâmes sans regret cette ville où la troupe éprouvait beaucoup de privations. Nous nous étions donné rendez-vous hors de la ville, parce que toutes les voitures affluant par différentes rues à la seule issue qui mène au pont, elles y restèrent emmêlées dans un désordre inextricable ; nous les laissons se dépétrer et nous nous mettons en marche à 9 heures du matin par une chaleur excessive, et dévorés par des milliers de cousins que l’Ebre fait naître, nous traversons une plaine assez fertile et nous quittons la grande route pour prendre à travers champs et éviter de passer sur celle qui côtoie la mer où une station anglaise inquiète par son feu les convois, tuant indifféremment Français et Espagnols; nous arrivons à 4 heures à Ull de Cona, village charmant où la troupe et nous sommes parfaitement bien, il y avait dans mon logement au premier une terrasse ombragée par des orangers, des roses et des jasmins où on respirait une odeur délicieuse. Il n’y a pas de brigands dans les environs ; la sage administration de M. le maréchal duc d’Albufera, qui. empêche les troupes de mener le paysan, en leur faisant donner tout ce dont elles ont besoin, a conservé la tranquilité (sic) sur plusieurs points du royaume de Valence et elle n’y est troublée que par des bandes qui viennent quelques fois (sic) des provinces voisines y faire des incursions. Le pays est toujours également beau et également bien cultivé jusqu’à Benicarlos où on va se coucher le lendemain en passant par la jolie petite ville de Vinaroz qui fait un commerce de contrebande fort considérable ; nous y fesons (sic) une ample provision de rhum à 40 f. la bouteille pendant la halte, qu’y fait le convoi. 

Benicarlos est fameux pour les vins qu’on y récolte ; ce village grand et bien bâti, était fort riche autrefois, mais il a été souvent ravagé par l’armée qui ya séjourné ; cependant nous y avons été fort bien sous tous les rapports ; nous avons visité mes camarades et moi, pendant le séjour que nous y avons fait le lendemain, la forteresse de Peniscola placée sur un rocher dans la mer ; on aurait inutilement fait le siège de ce fort tant qu’il aurait eu des vivres ; il s’est rendu sans coup férir après la capitulation de Valence…

A suivre…

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