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( 21 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (5).

Espagne1

On apprend le 20 octobre que l’ennemi fait des mouvemens (sic) dans les environs d’Alicante et qu’il paraît vouloir se porter en force sur Valence ; l’armée d’Aragon quoiqu’animé du meilleur esprit, bien payée, bien nourrie, bien habillée, est cependant bien faible pour résister à des forces aussi considérables que des Espagnols et des Anglais réunis. Le maréchal se dispose à quitter Valence pour aller à leur rencontre, il a la bonté de me proposer d’être de la partie et de l’accompagner dans la visite qu’il va faire de son armée. Je pars avec lui pour San Felipe ou Jaliva et là et dans les environs, je vois les troupes les plus belles de l’armée française. Je visite avec le maréchal les positions où il se propose de recevoir l’ennemi et les points de retraite dans le cas où il serait obligé de quitter ses positions. L’ennemi s’avance vers Almanza, on l’envoie reconnaître et on lui prend 80 cavaliers et leurs chevaux. Le général ennemi détache un corps nombreux sur le flanc droit du maréchal pour déboucher par Requena et tomber sur Valence dont nous étions éloignés de 15 lieues. La position devenait assez critique, cependant le maréchal tint bon ; son audace en impose à l’ennemi qui, comme par enchantement, évacue une belle nuit toutes ses positions; je n’ai jamais pu savoir le motif d’une pareille démonstration ni d’une pareille fuge (5). 

San Phelipe (sic) est une ville située dans un climat enchanteur, elle est adossée à une montagne qui la garantit des vents froids, elle est arrosée par un nombre prodigieux de très belles fontaines qui vont fertiliser les campagnes au-dessous de la ville ; ces fontaines sont alimentées par un aqueduc fort curieux, c’est un ouvrage des Maures, les campagnes sont couvertes de palmiers, d’oranges, de grenadiers, de cannes à sucre, on croirait être dans l’Orient, ces palmiers immenses chargés de fruits, les maisons toutes terminées par des terrasses donnent au paysage un air tout à fait étranger. San Phelipe fait un commerce considérable d’huile, de soie et d’oranges ; je vais faire une course avec M. le maréchal à Moxente, petite ville où se trouve l’avant-garde de l’armée, nous passons devant le château de Monteza ancien chef-lieu de l’ordre de ce nom, ce n’est plus aujourd’hui qu’un monceau de ruines. Quelques jours après le maréchal retoume à Valence ; il me donne l’ordre en quittant San Phelipe de prendre le commandement de tous les dépôts de cavalerie de l’armée du Midi, qui, depuis peu, se trouvaient réunisà Cullera petite ville à l’embouchure de Xacar, et de lui proposer les mesures que je croirais les plus convenables pour utiliser 500 chevaux et 700 hommes environ qui les composaient. Je trouve en effet cette troupe dans l’état le plus déplorable, mais sur ma demande, le maréchal donne draps, souliers, chemises et solde pour les hommes et un peu d’orge pour les chevaux qui ne pouvaient s’accoutumer à manger les garouffes. En peu de jours, tout change de face et le 6e jour je fais partir 100 chevaux tout équipés. Cependant la ville de Cullera offrait peu de ressources parce que le terrain qui l’environne est très sablonneux à cause des débordemens (sic) fréquents du Xucar et du voisinage de la mer ; on y trouvait par conséquent fort peu de vert dont les chevaux avaient un si grand besoin pour se remettre. Je demande au maréchal et j’obtiens pour ces dépôts la garnison de Lyria. Je pars le premier jour de l’An pour Valence par un tems (sic) affreux… J’ai pensé me noyer 20 fois dans les torrents qui innondaient (sic) les champs de toutes parts, les routes avaient totalement disparu, j’arrive cependant grâce à la vigueur de mes chevaux et aux relais que j’avais établis à Alleyra et à Almuzafes ; je voyageais dans des chemins aussi mauvais et par un temps aussi détestable pour me trouver le soir même à une fête à laquelle monsieur le maréchal m’avait engagé à ne pas manquer.

Cependant le temps (sic) passait, on parlait confusément du départ d’un convoi considérable pour Madrid ; je n’avais que cette occupation de rejoindre mon régiment et j’attendais ce moment avec une impatience bien vive ; c’était pourtant une contrariété pour moi de retourner par Saragosse, où il était possible que ce convoi s’arrêta fort longtems (sic), à cause du rassemblement général des insurgés qui, instruits de ce départ, le guettaient au passage dans les défilés qui se trouvent du côté de Calatayad. Le 17 janvier 1813, le maréchal fait disposer des piquets et des postes de distance en distance sur la route et chacun pour son compte, et se rend à Murviedro (6), distant de 4 lieues de Valence ; je prends le commandement de toutes la cavalerie de l’armée du Midi et d’une troupe espagnole appelée Los Escopetoros ; ces derniers sont de vrais chenapans ou autrement des contre-brigands. On ne peut leur faire entendre raison qu’à coups de sabres ; j’ai toutes les peines du monde à les empêcher de dévaliser les paysans. Le lendemain le convoi se met en route ; le trésor derrière les premières troupes, les voitures sur deux de front, chacun selon son rang, il y en avait 410 de toutes espèces, et au moins 2 000 chevaux ou mules portant des bagages. On arrive sans accident à Castillon de la Plana. Le convoi avait une grande demi-lieue de longueur ; c’est le général Lallemand qui le commandait.

Le convoi poursuit sa route jusqu’à Benicarlos où il arrive le 20 janvier ; j’avais poussé ce jour-là avec ma cavalerie jusqu’à Vinaraz. C’est là qu’on me prévient qu’il y a de nouveau contre-ordre et que le convoi retourne à Valence; il faisait un tems (sic) admirable et chacun prit son parti gaîment, moi surtout, car malgré le chemin que nous venions de faire inutilement il y avait plus d’apparence pour moi de rejoindre promptement en passant par la route directe, qu’en prenant celle de Saragosse, qui d’ailleurs outre les dangers provenant de la présence de l’ennemi était presqu’impraticable pour les voitures. Je rentre donc à Vinaros d’où j’étais déjà sorti, j’y séjourne, le convoi rentre aussi à Benicarlos, les marquis Saint-Adrien, grand-maître des cérémonies et Aravacca, majordome du Roi et leur famille viennent me demander l’hospitalité parce qu’ils étaient horriblement pressés à Benicarlos. Nous nous amusons beaucoup, chacun met la main à l’ouvrage ; nous finissons par déjeuner fort bien et dîner mieux encore. 

On ne part enfin pour Valence, mais après deux jours de marche et à deux lieues du village de Castillon, on reçoit encore un contre-ordre qui nous alarma tous, parce qu’on croyait être obligé de retourner encore par Saragosse. Nous avions dépassé déjà le village de Villaréal et le convoi s’acheminait vers Valence, lorsque ce contre-ordre arriva. Il était motivé sur la présence d’une escadrille anglaise qui menaçait d’un débarquement et celle d’une bande commandée par Frayle, qui avait paru la veille à Nulès avec 5 ou 600 chevaux. Qu’on se figure un convoi aussi nombreux devant faire une contre-marche, par un tems (sic) très mauvais, sur une route qui, quoique belle est cependant trop étroite pour l’opérer avec deux voitures de front, toutes ces dames qui étaientenchantées de retourner à Valence se voyant obligées de rétrograder de nouveau ; l’ennemi de tous côtés, les hommes à cheval cherchant tous à gagner la tête du convoi pour éviter le danger, les femmes pleurant et criant de crainte d’être prises, une terreur panique s’emparant de tous ces gens-là, chacun enfin cherchant à fuir, on ne pourra pas encore se faire une idée du désordre qui eut lieu pendant un moment ; heureusement en partant de Castillon, je faisais l’arrière-garde avec 200 chevaux ; je me trouvai pas conséquent en tête du convoi lors de la retraite et à l’aide de quelques coups de sabre aux plus peureux et en barrant entièrement la route, je parvins à arrêter tout ce qui voulait marcher plus vite que moi. Je me mis en position de l’autre côté du village de Villaréal et après avoir vu défiler tout le convoi où il n’y avait plus besoin de vagmestre pour faire serrer les voitures, je reçus ordre d’aller m’établir à Buriana sur le bord de la mer pour m’opposer autant que possible à toute tentative de débarquement. Je traversai pour m’y rendre une troisième fois ce même village de Villaréal, au grand étonnement des habitans (sic) qui ne savaient que penser de cette fluctuation et j’arrivai à 9 heures du soir à Buriana par une pluie épouvantable. Après avoir établi tous les postes, je me retirai chez moi avec tous les officiers ; il n’y eut rien de nouveau jusqu’au lendemain à 4 heures après midi que je reçus l’ordre de me rendre à Marviedro. Je partis 10 minutes après ; j’avais 9 lieues d’Espagne qui en sont au moins 13 de France et de chemins de traverse et un tems (sic) vraiment déplorable ; j’arrivai à 2 heures du matin et pour consolation, on me prévint à mon arrivée qu’il n’y avait rien dans les magazins (sic) et qu’il fallait bivouaquer ou se loger militairement. Je préférai le dernier parti attendu que nous nous trouvions sous la protection de la forteresse de Sagunte. Je partis seul le lendemain pour Valence, j’allais chez le gouverneur pour me faire donner le même logement que j’avais eu auparavant et qui m’avait été conservé par ordre du maréchal; en arrivant sur la place San Augustino où il loge, je vis une compagnie de dragons que je pris pour une compagnie de grenadiers de la Garde royale; je m’avançai vers le commandant pour lui demander qu’elle était cette troupe ; quel fut mon étonnement lorsque j’appris que c’était la compagnie d’élite de mon régiment qui venait me chercher à Valence ! Quel fut également l’étonnement des officiers et de la troupe en voyant que la première personne qui leur parle à Valence était leur colonel annoncé depuis si longtems (sic). 

Le maréchal fit séjourner le convoi à Valence, passa le lendemain la revue de ma compagnie d’élite et il eut la bonté de dire mille choses flatteuses au capitaine Decoux qui commandait cette compagnie. Il remarqua que les porte-manteaux étaient mauvais et il me donna du drap et 3000 francs pour en faire confectionner pour tout le régiment. 

La communication étant ouverte, outre les armées du Centre, du Midi et de l’Aragon ; le maréchal se décide à faire passer le convoi par Requeña et la Manche ; mais malgré les représentations du général Sparre qui devait le commander, aux personnes qui avaient des voitures et des chariots à leur suite, malgré la certitude où l’on était de tout perdre si le mauvais tems (sic) continuait, en passant les montagnes de las Cabrillas et de Contreras, personne ne se rendit, et tout partit avec la même sécurité que si l’on avait dû suivre la grande route; une dizaine de voitures restèrent embourbées le 2 février jour de notre départ de Valence, le reste arriva à la nuit à Bunol (?) où toutes les voitures parquèrent sur une hauteur à l’entrée du défilé de Cabrillas ; le lendemain on s’enfourna dans la montagne où plusieurs voitures et caissons qui ne purent suivre furent brûlés ; tous ceux qui avaient des voitures furent obligés de marcher, par bonheur, le tems (sic) se remit subitement et on arriva assez en désordre à 9 heures du soir à Requeña; on voulut comme la veille faire parquer les voitures, mais il n’y avait pour cela qu’un terrain de l’autre côté de la ville, de sorte que dans l’obscurité et la confusion inséparable d’un pareil convoi, chacun tournait à gauche,à droite ou s’arrêtait pour entrer dans les logemens (sic), et l’on se trouva bientôt arrêté sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui augmenta encore l’embarras, c’est que ceux qui suivant l’ordre dans le champ désigné ne voyant point arriver d’autres voulurent aussi revenir avec leurs voitures devant leur logemens (sic) ; on n’y voyait goutte, on ne s’entendait plus, les piétons étaient froissés par les bêtes de somme qui se trouvaient alors pêle mêle avec les voitures chacun s’accrochait, criait, jurait ; il n’y eut que le tems (sic) et le jour qui purent mettre fin à ce désordre. Je me rappelle d’avoir dit à un ministre espagnol qui le premier avait quitté la route du parc pour faire conduire sa voiture devant son logement que l’ordre du général était de faire brûler toutes celles qui n’étaient pas au parc. Le moyen est doux, me répondit-il. Eh bien ! Monseigneur, lui expliquai-je, si celui-là ne convient pas, on en prendra de violents. A la bonne heure, Monsieur, dans ce cas je vais faire parquer ma voiture.

A suivre…

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