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( 24 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (6).

Espagne4Le 4 février nous arrivons de bonne heure à Utiel où je trouve mon régiment en entier qui attendait sous les armes mon arrivée ; je suis reçu colonel par le général Sparre mon prédécesseur au 5e de dragons. Le voilà donc enfin ce régiment après lequel je cours depuis si longtemps. Les officiers et les sous-officiers viennent me rendre visite et je suis fort satisfait de la tenue et de la tournure des uns et des autres. On me rend compte que la 5e compagnie du régiment avait deux jours auparavant surpris une bande de brigands ; il y en eut 5 de tués et 4 de pris, ceux-ci furent fusillés à notre départ d’Utiel. 

Le convoi se remet en marche après une halte de trois heures et arrive encore à la nuit à Villalgordo, misérable village ravagé maintes fois par les bandes et les troupes espagnoles. On n’y trouve rien, quelques habitans (sic) seulement y étaient encore et nous demandaient l’aumône. Le régiment bivouaque sur une hauteur en arrière du village, ce qui restait de maisons sur pied est démoli pour les feux de la partie du convoi et des troupes qui bivouaquent.  Le 5 le convoi couche à Minglanilla et traverse non sans peine pour y arriver les montagnes de Las Contreras ; le régiment qui ce jour-là faisait en partant l’arrière-garde, après avoir fait halte pendant trois heures au pont de la Venta de Contreras doit reprendre la tête ; il a beaucoup de peine à se tirer d’affaire dans les mauvais chemins de la montagne. On arrive à la nuit. 
Le 6 le régiment couche à Ledaña et je reste à Ynienta où était le quartier-général de la division. 
C’est le général Digeon qui la commande, homme aimable sous tous les rapports et dont je reçois un accueil fort gracieux. 
Le 8 le régiment séjourna à Ledaña. Je profite de ce séjour pour aller jusqu’à Villanueva de la Jarra conduire le convoi et y faire mes adieux à toutes les connaissances tant françaises qu’espagnoles ; la division du général Darricau prend sous sa garde le convoi et il part avec elle. 
Le régiment loge seul le 9 à Gambaldon, misérable village presque abandonné. Le 10 à Buenache de Alarion où nous achetons quelques chevaux, des officiers d’infanterie pour remonter nos hommes à pied. 
Le 11 en passant par Valverde, nous allons à La Parra où je suis forcé de faire mettre mon hôte le curé au bivacq (sic) sans feu pour obtenir de l’orge pour mon régiment, j’ai eu la cruauté de ne pas me laisser attendrir par trois jolies nièces qui intercédaient pour lui. 
Le 12 à Cuenca (7), nous y trouvons 45 malades de la bande de l’Empecinado qui sont faits prisonniers. Cette ville est bâtie partie sur le haut et partie sur le penchant d’une colline fort escapée ; tout ce qu’il y avait de riche et les principaux habitans (sic) se sont enfuis à notre approche. Le général Digeon me donne le commandement de cette place où nous sommes obligés de prendre des mesures violentes pour ne pas mourir de faim. Je fais des visites domiciliaires dans tous les couvents pour y découvrir les bléds (sic) cachés ; je fais arrêter et conduire en prison la plupart des abbesses. Le général me donne l’ordre de faire arrêter toutes les nièces ou gouvernantes des chanoines émigrés, cette mesure a lieu et cent au moins sont mises dans différents couvents, elles pleurent beaucoup mais elles finissent par payer pour leur oncle ou pour leur maître tout le montant de la contribution. Les maisons des émigrés qui n’avaient pas de représentants sont saccagées par les soldats et la plupart rasées jusqu’à terre. Le régiment est mal à Cuenca parce qu’on est obligé d’aller fourrager à trois ou quatre lieues de là et que les hommes et les chevaux n’y avaient pas une minutte (sic) de repos.

Nous restons dans cette ville jusqu’au 26 février et nous nous séparons du général Darricau qui était venu nous y rejoindre et sous les ordres duquel la division de dragons s’est trouvée pendant son séjour à Cuenca ; cet officier général ancien colonel du 32e régiment d’infanterie et avec lequel j’ai fait la guerre m’a traité avec une bonté toute particulière ; nous couchons le 26 à Valverde à six lieues de là ; il n’est pas inutile de dire qu’une lieue d’Espagne équivaut à 2 lieues de poste de France. Il faut une heure et quart pour en parcourir une au grand pas d’un cheval. Ce village de Valverde est extrêmement fatigué; il a beaucoup souffert à cause des bivacqs (sic) fréquents qui ont eu lieu dans les environs et la moitié au moins des maisons sont démolies; le 27 nous passons par Honrrubia pour aller coucher à San Clemente (8), bourg très considérable de la Manche – il y a presque toujours eu dans cet endroit une junte insurrectionnelle de sorte que toujours à l’approche des troupes françaises les habitans (sic) quittent leurs maisons et se sauvent dans les campagnes. C’est une chose fort triste que la sombre solitude de ces villes désertes et c’est en même tems (sic) un inconvénient fort fâcheux parce qu’on ne sait à qui s’adresser pour tout ce dont on peut avoir besoin. Les soldats d’ailleurs ne trouvent personne dans les logemens (sic) où ils se placent, commettent mille désordres qu’il est impossible d’empêcher. San Clemente est toujours désert quand les Français y arrivent. Le peu de misérables qui y restent se répandent au départ de la troupe dans les maisons abandonnées et détruisent ou volent ce qui s’y trouve encore, on a cherché plusieurs fois à dissuader les habitans (sic) de recourir à une si fâcheuse extrémité ; mais leur haine pour les Français est plus forte que le désir de conserver leurs propriétés. 
Le 28 le régiment couche à San Pedroneras où il est bien. 

Le 1er mars, nous arrivons au Toboso – patrie de l’héroïne de la Manche. C’est un beau et bon village, il paraît que depuis le tems (sic) où l’aimable auteur de Don Quichotte a écrit sa joyeuse histoire, les femmes de Toboso, n’ont pas embelli, celles que nous avons vues auraient pu passer pour autant de Dulcinées. Il est fort plaisant de lire cette véridique histoire en voyageant dans le pays où s’est illustré ce fameux guerrier, de reconnaître l’exactitude géographique de  son auteur et de s’arrêter à chaque pas dans ces lieux consacrés par les hauts faits du héros. 
Qu’aurait dit Don Quichotte s’il était arrivé à Toboso pendant notre séjour, en voyant tant de chevaliers le casque en tête et armés de toutes pièces. 
Le lendemain 2 nous rencontrons en passant à Quintanar les géants contre lesquels Don Quichotte livra ce fameux combat qui lui fut si fatal, les moulins n’ont pas changé de place. Nous couchons à El Coral del Almaguer où nous sommes parfaitement bien, hommes et chevaux. 

Le 3 après avoir fait halte au village de Villatolas, nous arrivons à Ocaña (9)où s’est livrée il y a quatre ans la bataille de ce nom, on en voit peu de débris, parce qu’il y eut peu de monde tué et qu’une grande partie de l’armée espagnole fut faite prisonnière de guerre. 
Ocaña est une assez jolie ville située à l’extrémité de la plaine immense de la Manche et sur le bord des ravins qui avoisinent le Tage. Quoique cette ville ait beaucoup souffert par les combats livrés sous ses murs, nous y trouvons encore des ressources et les habitans (sic) nous accueillent avec cordialité. Nous nous y établissons trois régimens (sic) de dragons, le 5e, 12e et 21e. Je profite de quelques jours de repos pour faire de nombreuses réparations. Le 19 mars je reçois l’ordre de partir avec deux cents chevaux pour aller en colonne mobile pour la rentrée des contributions en argent, mules et grains ; je vais ce même jour au village de Santa Cruz où je reçois 200.000 réaux. J’emmène en otage l’alcalde et les corregidors pour me répondre du transport à Ocaña de 600 sacs de grains que je parviens à réunir. Je fais le lendemain la même opération à Tarancon en passant par la Zarza misérable hameau imposé à une contribution considérable et où il n’y avait que 4 ou 5 maisons, je n’en exige rien. Il y avait à mon arrivée à Tarancon un poste de la partida de l’Empecinado, fort de 12 à 15 hommes ; je le fais charger et il se sauve dans la montagne, Tarancon située dans un pays très fertile est une ville du 3e ordre, mais elle a tant souffert par la présence des armées françaises et espagnoles et des bandes qu’elle est entièrement aux abois. C’est peine perdue que vouloir en rien tirer à présent; d’ailleurs les principaux habitans (sic) se sauvent toujours quand les Français arrivent ; j’aurais fait démolir leurs maisons si j’en avais eu le tems (sic), je voulais d’abord les brûler, mais par ce moyen, l’innocent voisin du coupable aurait été victime. 

Je vais le lendemain coucher à Torrubia qui est un fort bon village en passant par Fuente Pedroneras y Acebron où j’enlève des otages pour garant du payement (sic) des contributions. Je me remets en marche le 22 pour aller coucher à Vittatobas. A la hauteur de Fuente Pedroneras, je rencontre un escadron ennemi que je fais charger par un peloton soutenu d’un autre ; il se sauve, je marche toujours avec le reste de ma troupe ; à une lieue de-là ces pelotons que j’avais à la poursuite de l’ennemi engagent une fusillade assez vive ; je presse ma marche et malgré l’avantage que présentait le terrain pour découvrir, je n’apperçois (sic) plus l’ennemi ni les nôtres. Après avoir marché un certains tems (sic) je prends le parti de m’arrêter pour faire chercher ce que pouvaient être devenus ces pelotons, qu’un paysan qui se sauvait et que je fis heureusement attraper me dit avoir vu se dirigeant sur ma gauche poursuivant l’ennemi à toute course ; après une demi-heure d’attente, je vis une poussière très forte à travers de laquelle brillaient les casques ; je fis aussitôt sonner le ralliement par tous les trompettes et nos gens se dirigèrent sur moi ; je fis de violents reproches à l’officier de n’avoir pas rendu compte à tems (sic) de ce que c’était que cette troupe et de la direction qu’elle prenait car si j’eusse été prévenu, j’aurais parfaitement pu lui barrer le chemin ; ils ne firent aucuns prisonniers (sic) ; ils donnèrent seulement quelques coups de sabre aux plus paresseux qui pourtant parvinrent à se sauver à cause que nos chevaux fatigués des courses précédentes et de celles qu’ils venaient de faire pour les joindre, refusaient le service et d’ailleurs cette troupe, qui était de la bande de l’Abuelo (grand-père) avait formé son arrière-garde des hommes les mieux montés.

A suivre…

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