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( 11 septembre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland ».(IV).

Napoléon le Grand2

Le 23 septembre 1815, le navire franchit l’Equateur, ce qui donne lieu traditionnellement dans la marine à des réjouissances.

 « La cérémonie du passage de la ligne, jour de jubilé pour les voyageurs de toutes les nations maritimes, est trop connu pour que je croie superflu de vous en donner une description minutieuse. Cependant elle eut cette fois plus de solennité que de coutume. Ces saturnales maritimes ont trouvé chez les membres de notre société française des fidèles soumis, qui n’ont pas donné le moindre sujet de plainte au Neptune et à l’Amphitrite du jour. Pourtant c’était une nouveauté pour les Français. Dans un bateau rempli d’eau, ayant pour trône un cuvier, pour sceptre la brosse d’un peintre, les deux dieux étaient assis. Autour deux se tenaient leurs Tritons, cinquante ou soixante gaillards parmi les plus vigoureux de l’équipage, nus jusqu’à la ceinture et bariolés de diverses couleurs. Chacun d’eux portait un seau d’eau pour baigner plus ou moins les sujets du Dieu de la mer. Vous vous imaginerez jusqu’où vont les privilèges de ce passe-temps, quand je vous aurai dit que » le commandant du navire, le capitaine Ross, reçut avec la plus parfaite gaîté un seau d’eau à la figure. Bertrand, Montholon, Gourgaud et Las Cases, avec tous leurs domestiques, se présentèrent aussi devant Neptune, divinité temporaire, mais puissante, et se firent arroser de fort bonne grâce. Les deux premiers conduisaient leurs enfants qui, de leurs petites mains, offrirent au Dieu qui règne sur les mers chacun un double napoléon. Un mousse chanta « La chère petite île », dont quelques couplets ne sont pas très flatteurs pour les ennemis de la Grande-Bretagne, mais les Français prirent galamment la chose. Les dames, placées sur une estrade, assistèrent à la cérémonie, qui parut les étonner et les divertir fort. Neptune fut trompé dans son attente, car Napoléon ne parut pas ; mais il reconnut la souveraineté du Dieu, en lui envoyant une riche offrande. Bref, la meilleure humeur ne cessa de régner jusqu’à la fin de la cérémonie.[…] Napoléon a une figure commune, large, pleine et respirant la santé. Dans la conversation, ses traits ne bougent pas, sauf les muscles de la bouche. Le front est tout à fait uni, alors que celui d’un Français du même âge est généralement ridé, à cause de l’effort habituel des muscles, effort que nous appelons grimace. Bien que Napoléon mette souvent beaucoup de feu dans la conversation, l’on ne peut découvrir chez lui la moindre contraction de la face. S’il désire faire une question, il l’accompagne d’un geste de la main ; c’est le seul qu’il fasse et si je parlais d’un « petit maître », je croirais qu’il apporte de la coquetterie à montrer cette main, qui est fort bien faite. Il sourit parfois, mais ne rit jamais ; même si la plus grande gaîté règne parmi nous, elle ne le gagne pas. Les intéressants enfants qui sont à bord et qui amusent ici tout le monde, n’attirent pas son attention. Il y a un grand et bon chien de Terre-Neuve qui est l’ordinaire et rude compagnon de leurs jeux. Dans notre situation très monotone, les amusements de ces petites créatures sont suivis avec un vif intérêt par ceux qui sont autour d’elles. Mais devant moi, ils n’ont jamais arraché un sourire à leur spectateur impérial. Une fois, tandis que Bertrand parlait avec son maître, la petite-fille du comte vint les interrompre, pour leur raconter une histoire et toutes les réprimandes de son père ne purent lui imposer silence. Cette fois-là seulement Napoléon la prit par la main, l’écouta attentivement et l’embrassa. Mais c’est probablement pour se débarrasser de l’enfant ou pour ne pas déplaire au père, qu’il fit à l’enfant cette caresse extraordinaire. Vous direz peut-être, quand vous en aurez lu davantage, que nous avons besoin à bord de distractions, ce que je sais aussi bien que vous, et que des bagatelles nous amusent. Mais, puisque vous êtes père de famille, je vous dirai quelque chose qui, je crois, vous fera plaisir.

Plusieurs tentatives ont été faites auprès des petits Bertrand, et le langage de la séduction a été employé pour les engager à crier : « Vive le Roi, ou Vive Louis Dix-Huit ! » Mais les deux aînés sont fidèles et sincères et n’ont jamais manqué de répondre par le cri de « Vive l’Empereur ! » Le plus jeune des trois s’est cependant laissé gagner par des bonbons et a crié « Vive Louis Dix-huit ! » ne voulant pas, en fin politique, crier « Vive le Roi ! » Cette coupable félonie n’a pas manqué de lui attirer les reproches de ses incorruptibles frère et soeur. On dit que ce charmant enfant ressemble au jeune Napoléon. Il a reçu parmi nous le surnom de « John Bull », qu’il porte fièrement. Quand on lui demande comment il s’appelle, il répond avec un air de satisfaction et d’orgueil : « Jean Boule. » Vous me connaissez depuis longtemps et vous avez connu tous mes projets. Mais qui peut prévoir ce qu’il adviendra un jour? Pouviez-vous supposer que je serais jamais devenu professeur d’anglais, avec, comme élève, l’ex-Grand Maréchal du Palais des Tuileries ? J’ai lieu toutefois de me louer de mon élève pour son caractère aimable, sa franchise de soldat et son esprit cultivé. Il parle bien l’anglais, mais avec un accent français très marqué, ce dont il veut se corriger en lisant avec moi.  Telle a été ma tâche pendant une heure ou deux, chaque jour de la dernière quinzaine. Nous avons lu ensemble le Vicaire de Wakefield, avec beaucoup de succès ; Roderic Random, histoire interminable des exploits d’un matelot, nous occupe maintenant. Les termes de marine, la langue des matelots sont choses très embarrassantes, car mon studieux élève ne laisse pas passer un mol sans demander des explications. Le Voyage du docteur Syntax nous reste encore à lire; nous en aurons, je crois, jusqu’à Sainte-Hélène. […]J’ai remarqué que notre grand homme joue aux cartes avec négligence, et qu’il perd son argent de fort bonne grâce. Il oublie même souvent de compter ses points, et je suis sûr que c’est autant à son préjudice qu’à son avantage. Il ne porte peut-être pas la même indifférence aux échecs, jeu savant, indépendant du hasard et qui ressemble beaucoup aux manœuvres militaires. Cependant, quelle que soit sa force, je soupçonne que Montholon, quand il joue avec lui, a grand soin de perdre. J’ai lu, je ne me souviens plus dans quel livre, qu’un grand capitaine, ayant perdu aux échecs contre l’un de ses aides de camp, fut si irrité qu’il tua son adversaire d’un coup de pistolet. L’aide de camp français a peut-être entendu parler de cette histoire. Ayant passé la ligne, les vents du sud-ouest nous obligèrent à faire un grand détour au delà du golfe de Guinée, avant de pouvoir nous diriger vers notre destination. Le dernier rayon de soleil du 14 octobre 1815 illumina, avant de disparaître, les sommets du rocher de Sainte-Hélène. Bientôt parut le mémorable matin du jour qui devait être le premier de l’exil de Napoléon. Cette nouvelle partie de son histoire fera l’objet de ma prochaine lettre.

Adieu, etc., etc.

W. W.

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