( 10 juin, 2016 )

« On ne rit point ici; c’est une grande journée. »

« Napoléon passa le Niémen le 24 juin [1812], non cependant  sans quelque hésitation. C’était César franchissant le Rubicon. Le comte de Narbonne, qui avait été à Wilna en mission auprès de l’empereur Alexandre, en avait rapporté des paroles de paix. Ce prince avait mis tout le tort de notre côté, en faisant dire : « Que me veut l’empereur de France ? Vivons en bonne harmonie, il en est temps encore ; mais passé le Niémen, j’attirerai l’armée française dans les déserts de la Russie, et elle y trouvera son tombeau. » On ne se fait point d’idée du tableau imposant qu’offrit la réunion de soixante mille hommes groupés au pied de la colline sur laquelle Napoléon avait fait établir ses tentes. De cette hauteur il dominait toute son armée, le Niémen et les ponts préparés pour notre passage. Le hasard me fit jouir de ce spectacle. La division Friant, destinée à former l’avant-garde, s’était égarée pendant la nuit, en sorte qu’elle arriva sur le plateau après que toute l’armée se fut rassemblée. L’Empereur, nous voyant enfin déboucher, fit appeler le comte Friant et lui donna ses ordres. Pendant ce temps, la division, était arrêtée pour attendre son chef devant les tentes impériales ; je m’approchai du groupe d’officiers généraux de la maison de Napoléon. Un morne silence régnait parmi eux, presque de la consternation. M’étant permis un peu de gaieté, le général Auguste de Caulaincourt, gouverneur des pages et frère du grand écuyer, avec qui j’étais lié, me fit signe et me dit tout bas : « On ne rit point ici ; c’est une grande journée. » il me montra l’autre bord du fleuve, et il eut l’air d’ajouter : « Voilà notre tombeau. » L’Empereur ayant terminé avec le général Friant, la division traversa tous les corps de l’armée pour  s’approcher ; bientôt elle se trouva sur la rive opposée. Alors les soldats jetèrent des cris de joie qui me firent horreur, comme s’ils voulaient dire : « Nous voilà sur le territoire ennemi ! Nos officiers ne nous puniront plus lorsque nous nous ferons servir chez les bourgeois ! »  Jusque-là beaucoup de chefs avaient réussi à maintenir une stricte discipline, d’après les ordres mêmes de l’Empereur. Plusieurs proclamations avaient rappelé qu’en traversant les états du roi de Prusse nous étions sur le territoire allié, et qu’on devait les respecter comme si nous nous trouvions sur le territoire français. On a vu, hélas ! que souvent ces ordres avaient  été cruellement oubliés ou méprises ; mais du moins il n’y avait jamais eu d’autorisation. On avait contenu le soldat en lui disant : « Arrivé sur le territoire russe, on prendra tout ce que l’on voudra. » ainsi les ministres et les généraux de Napoléon avaient adopté le principe que Tacite nous apprend avoir été celui du sénat romain et des premiers empereurs : « Les Romains ne traitaient point les peuples auxquels ils faisaient la guerre comme des ennemis qui défendent leur pays, mais comme des esclaves qui ont osé se révolter. » L’avant-garde fouilla les bois, mais à peine trouvâmes-nous des traces d’hommes ; nous étions déjà dans un désert. L’Empereur, le prince de Neufchâtel, le toi de Naples, le prince d’Eckmühl, parcoururent en calèche ou droski la forêt de sapins, étonnés et peut-être terrifiés de ne voir ni habitants ni soldats russes.  On envoya des Polonais sur les hautes collines boisées ; ils rapportèrent que de loin on apercevait l’arrière-garde ennemie se dirigeant sur Wilna. »

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de  Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.212-214. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout.  Plus tard, lors de la retraite de Russie,  le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

 

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