• Accueil
  • > TEMOIGNAGES
  • > LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie).
( 8 mars, 2017 )

LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie).

06513471.jpg

Avec les lettres du sous-lieutenant Madelin, on a l’exemple même de cette correspondance intime et familiale qui pouvait être échangée entre un soldat et sa famille. Le jeune officier expédié au bout de l’Europe, ne manque pas un seul jour sans écrire à ses proches, n’oubliant jamais de saluer les parents, les amis, ceux qui sont restés tout là-bas dans sa Meurthe natale. On retrouve dans ses lettres les questions récurrentes du ravitaillement quotidien, des problèmes d’argent, de la tenue qu’il faut sans cesse entretenir et faire repriser, de l’avancement possible, probable ou qu’il faut oublier. Autant de thèmes que contient le tableau de l’officier en campagne, brossé avec simplicité et réalisme par Augustin Madelin. 

C.B.

Romain-Augustin Madelin, fils légitime de J.-B. Madelin, négociant à Toul, et de Rose Prat, son épouse, de la paroisse Saint-Jean du Cloître, est né dans cette même ville le 21 mai 1794. Il suivit les cours de mathématiques élémentaires au collège de Pont-à-Mousson, du 1er novembre 1811 au 11 avril 1812. Sorti de l’École militaire au début de 1813, il est incorporé comme sous-lieutenant au 149ème de ligne en formation. Le 30 mars, il est accueilli au camp de Gross-Awersleben par le chirurgien Eve, qui écrit à sa mère : « Sa timidité lui sied bien, car je sais qu’il a été questionné sur ses manœuvres, et que son colonel en a été content. » Le 23 août 1813, il est blessé mortellement d’une balle au front, à l’attaque d’une redoute au combat de Goldberg. La cantinière le transporte dans une chambre haute, le place sur un matelas, lui donne un cordial, fait un premier pansement…Voici, pieusement conservées par M. Madelin, ancien magistrat, les lettres du petit sous-lieutenant, tué dans la campagne d’Allemagne, en 1813. N’est-il pas émouvant de les publier, sans y changer une syllabe aujourd’hui qu’elles sont centenaires ? 

Charles-Léon BERNARDIN. 

 

Au camp devant Torgau, 12 mai 1813. 

Après 15 jours de marche forcée je trouve enfin un instant pour vous écrire mes chers parents ; Je commencerai par vous donner des nouvelles de ma santé qui continue toujours à être très bonne malgré les fatigues que nous endurons, et la faim que nous souffrons les trois quarts du temps. Outre que les vivres manquent par la négligence des employés, les officiers n’étant pas payés ne peuvent souvent pas se trouver le nécessaire, les soldats maraudent et s’en tirent. Heureusement que dans ma compagnie ‘ai quelques bon enfants qui partagent avec moi ce qu’ils ont. Depuis votre lettre du 9 avril je n’en ai point reçu de vous. M. Eve en avait reçu une de maman pour moi, il l’avait mise à la poste et je ne l’ai pas encore reçue. Le bon M. Eve qui vient d’être nommé, comme vous savez, chirurgien en chef de toute l’armée de l’Elbe, c’est-à-dire de dix corps d’armée a bien voulu se donner la peine de courir après moi pour me voir et s’informer comment je me portais. Les journaux vous ont sans doute appris la grande victoire de 2 mai. On évalue leur perte à trente mille hommes ; il y a avait quelqu’un qui avait passé sur le champ de bataille, 10 Russes ou Prussiens pour un Français. Notre division a eu le malheur de ne pas tirer un coup de fusil. En seconde ligne, spectateur de la bataille, nos soldats se désolaient de ne pas pouvoir approcher l’ennemi. Depuis ce jour juqu’aujourd’huy on a fait que les poursuivre. Notre corps d’armée après en avoir purgé la Saxe vient de passer l’Elbe, notre division la passé à Torgau et est allé camper à un lieu de l’autre côté de la ville. Je vois bien qu’il faut de suite finir ma lettre car nous pouvons bien partit tout à l’heure. Écrivez-moi souvent mes chers parents et soyez persuadés de l’éternel attachement de votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : A. MADELIN, sous-lieutenant. 

Mes respects à tous mes parents et mes amis. J’embrasse bien cordialement mes bons frères. Bonjour à Marie, à sœur Marthe et à Catherine. 

———-

Au camp de… le 25 mai 1813 

Je ne sais pas si vous recevez mes lettres, mes chers parents, pour moi depuis 6 semaines je n’ai reçu aucune lettre de vous. Je crois que chaque fois que je vous écrirai je vous annoncerai des victoires ; les Russes et les Prussiens avaient le 21 les plus belles positions, elles leur furent toutes enlevées aux cris de « Vive l’Empereur ! » et sans perdre beaucoup de monde, et le soir  toute leur armée  était en déroute. Depuis le 21 nous les poursuivons. Pour moi je jouis toujours d’une excellente santé et je supporte très bien les fatigues de la guerre ; me voilà j’espère, habitué à coucher au bivouac, quelquefois avec de la paille, souvent sans paille ; depuis 6 semaines je n’ai pas couché dans un lit ni même dans ne chambre, et bien maintenant j’aime autant la paille et l’air du temps qu’un bel appartement et un bon lit. Je vais finir ma lettre aujourd’hui et si je trouve l’occasion de l’envoyer, je l’enverrai ; si je ne la trouve pas je vous marquerai ce qu’il arrivera le nouveau. Je vous embrasse donc mes chers parents ainsi que mes bons frères. Votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN Du 1er juin 1813. 

Depuis 6 jours que ma lettre est écrite je n’ai pas encore pu trouver l’occasion de vous l’envoyer. Je l’ouvre pour vous dire que ces jours-ci j’ai vu le général Barrois qui m’a fait beaucoup d’accueil. Aujourd’huy, il m’a envoyé » chercher et m’a demandé si j’espérais avoir de l’avancement dans mon corps. Je lui dis qu’il avait été question de me faire passer adjudant-major mais que maintenant in en parlait plus. Alors il me dit qu’il avait fait la demande pour me faire passer dans la Garde de sa division et si cela me faisait plaisir ; je répondis que oui et après nous êtes consultés, il fut décidé que si je passais adjudant-major avant que l’admission dans la Garde arrive je le refuserais lorsqu’elle viendrait, que si j’étais encore sous-lieutenant je l’accepterai si toutefois vous y consentez. Il m’a ensuite offert de l’argent comme on ne nous paye pas nos appointements et que le Gouvernement me doit 600 francs j’ai pris 100 francs, comptant vous les rendre lorsqu’on nous paiera. Le général me dit qu’il désirait que vous fassiez un cadeau de ces 100 francs à la supérieure de Saint-Nicolas. Veuillez bien lui en acheter un à peu près de ce prix-là. Je veux encore avoir le plaisir de vous embrasser ainsi que mes frères et vous assurer de l’éternel attachement de notre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN. 

———-

Nous sommes à 2 lieues de Breslau.  Du 3 juin 1813. 

Nous voilà enfin à Breslau c’est-à-dire campé devant ? Notre 1ère division l’occupe ; nous nous reposons, car vous savez sans doute qu’il y a une trêve qui, dit-on, doit précéder la paix, in en parle ; je viens pour ainsi dire de me rhabiller à neuf ; mon pantalon était tout en loques, je n’avais plus de bas, plus qu’une paire de bottes toute dessemelée, plus de cannessons [sic], plus de mouchoirs de poche, encore deux cravates ; j’ai bien encore mes 6 chemises, mais j’en ai trois prêtée, il ne m’en reste plus que trois bien déchirées, car c’est mon soldat qui me les lave…

Signé:MADELIN. 

———-

Au camp devant Hanau, le 18 juin 1813. 

Je reçois trois lettres de vous presque en même temps mes chers parents : l’une en date du 29 avril que M. Eve me fait passer, l’autre du 9 may et la dernière du 27 may ; aussi, ai-je été près de 6 semaines sans en recevoir. Vous ne devez donc pas être étonnés si vous avez été si longtemps sans en recevoir des miennes ; je suis bien sûr que comme moi vous en recevrez deux ou trois à la fois car maintenant messieurs les cosaques n’arrêtent plus les courriers. Nous étions à Breslau qu’il y en avait encore trente ou quarante lieux en arrière. Nous voilà baraqués devant Hanau en attendant la continuation de la guerre ou la paix. Je n’oublie pas mon cher papa que votre fête tombe le 24 juin, je ne peux encore cette année que faire des vœux pour vous sans avoir le bonheur de vous les adresser moi-même. J’espère avoir ce plaisir-là une année, cependant je pense bien que, éloigné ou près de vous, vous n’êtes pas mois persuadé de la sincérité des vœux que je fais pour votre bonheur. 

Ma santé continue à être excellente, j’ai eu quelquefois la diarrhée, quelque temps la dysenterie, mais maintenant tous est passé, sinon encore un peu fatigué ; mais voici du repos qui nous arrive, les vires en viande, en vin et en pain bien mauvais à la vérité, ne nous manquent pas maintenant.

Si mon oncle Lemouse eut été garde-malade dans notre division, j’espère bien que moi, ni mes amis, n’en aurions jamais manqué et que maintenant au lieu d’acheter du pain blanc pour faire en notre soupe, il nous ne donnerait et pour cela et pour manger. Il fait bon être dans les bonnes grâces de ces messieurs. Je suis bien sûr que jamais ils n’ont jeuné deux heures de suite.  

Il vient d’arriver au régiment un major qui sort du 139ème où il était chef de bataillon. M. Paul qui par suite de sa blessure ne doit pas tarder à retourner à Toul, le connaît. Je désirerais bien que vous puissiez obtenir de lui une lettre de recommandation pour notre major, si cependant vous le jugez à propos.  Maintenant avec mes trois chemises, je pourrai en changer tous les trois ou quatre jours et par conséquent quitter les poux dont j’ai été garni jusqu’à présent. Heureusement que j’ai évité la gale, il y en seulement 644 dans le régiment qui l’ont ; c’est dans notre bataillon qu’il y en a le moins, encore il y en eut 128. On les traite maintenant dans une grande ferme à une demi-lieue du camp. Il y a des compagnies où il ne reste plus que dix ou douze hommes ; j’en ai encore 25 dans ma compagnie.

M. Serclet qui me dit dernièrement avoir reçu une lettre de M. Colomb m’a dit qu’il venait de vous écrire et m’apporte sa lettre pour la mettre dans la mienne. C’est un homme bien respectable. M. le général Barrois auquel j’en ai parlé comme sortant du même régiment paraît y prendre beaucoup d’intérêt.  

M. Marchand est maintenant assez éloigné de nous comme ordonnateur en chef du quartier-général de notre corps d’armée ; il est avec le général Lauriston et je ne sais pas précisément où. Quant à l’argent je lui en demanderais bien que vous feriez passer à ses parants à Toul mais je ne voudrais que vous l’emprunter et vous le ferai repasser lorsque je toucherai mes 300 francs d’indemnités de campagne. On me doit en outre quatre mois de solde, ce qui fait encore 320 francs ; on m’en devrait bien cinq mais l’officier-payeur n’entend pas raison et dit que d’après l’instruction de son inspecteur ma solde ne compte que du lendemain de mon arrivée au corps. Ah que je serais content si par hasard vous trouviez l’occasion de faire revenir mon porte-manteau du petit dépôt qui est à Wenden ! Mais je crois bien que cela est impossible : je crains qu’il y ait déjà de grands poils sur mes habits. Mon grand uniforme y est  [ainsi que] mon charivari et ma redingote ; si cela est soigné je n’aurais besoin en rentrant en France que d’un frac, un gilet et un pantalon, mais pour ainsi dire [de] tout mon linge. 

Adieu mes chers parents, je vous écrirai maintenant plus souvent puisque j’en aurai le temps. Comment pourrai-je oublier de si bons parents ainsi que les bons principes qu’ils m’ont inspirés ?  Soyez bien persuadés que jamais je ne les oublierai, et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. Témoignez à toutes les personnes qui veulent bien penser à moi, combien j’y suis sensible.

J’embrasse bien tendrement mes frères ; bonjour à Marie, à Catherine et à sœur Marthe.  

Signé : A. MADELIN. 

———-

Monsieur Madelin, Négociant à Toul (Meurthe). Boersdorff, le 26 juillet 1813. 

Je croyais, mes chers parents, vous annoncer notre départ pour Hambourg, on prétendait que notre corps d’armée allait se diriger sur ce point. Nous devions partir le 20 ; voici le 20 passé, nous sommes encore ici. Il paraît que c’était un faux bruit car on fait presque autant de gazettes à l’armée qu’en France. Je continue à être très bien chez mes hôtes. On est aux petites attentions pour moi.

Mme Spielberg, femme du maître d’école a entrepris de me raccommoder mes effets. Elle est depuis le matin jusqu’au soir à l’ouvrage ; elle me garnit maintenant des bas que j’ai acheté et mes deux cannessons [sic] sont remis en état de refaire campagne. Je viens encore de faire un pantalon gris, c’est mon troisième. Comme on dit qu’on va nous donner du drap (avec notre argent) je ferai faire un frac bleu depuis que nous sommes partis de… le mien n’a pas quitté mon corps et se ressent fortement de bivouaquer.  Vous n’avez donc pas compris ou je me suis mal exprimé, mon cher papa quand je vous rapportai ce que m’avait proposé le général Barrois ; ce n’est pas moi du tout qui lui ai demandé à entrer dans la Garde, au contraire c’est lui qui m’a dit si je serais bien aise d’y entrer.  Vous sentez bien que cette question était embarrassante, je lui répondis cependant que si il jugeait que cela était utile à mon avancement j’aurais beaucoup de plaisir à servir sous ses ordres ; il me dit ensuite qu’il en avait fait faire la demande.  Ce fut alors que mon embarras augmenta. Je lui fis aussitôt part des bontés que Monsieur le Colonel avait pour moi : je lui dis même que dans le temps il avait été question de me faire passer  adjudant-major, mais qu’étant venu des officiers d’un autre régiment, cela n’avait pas réussi.  Ce fut alors qu’il me dit que si je venais à être nommé lieutenant, je n’aurais qu’à refuser lorsque l’admission arriverait. Elle ne l’est pas encore, alors je lui ai dit que je vous consulterais.  

Un cadre de notre régiment retourne en France au Hâvre où est notre dépôt. Retournent aussi les officiers que la campagne a mis hors d’état de continuer le service, il en part demain ; dans deux ou trois jours les autres partiront. M.Serclet est des derniers.  Rien de nouveau. Il paraît seulement que l’armistice est prolongé. Adieu mes chers parents. Donnez-moi de vos nouvelles et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. J’embrasse mes frères. Mes respects à tous nos parents et amis. 

Signé : MADELIN           

A SUIVRE…  

Ce témoignage fut publié en 1913 dans la « Revue des Études Napoléoniennes ». 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés

Pas de commentaires à “ LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie). ”

Fil RSS des commentaires de cet article.

|