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( 28 février, 2018 )

Le matin du 28 février 1815, à bord de l’Inconstant…

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« La nuit du 27 au 28 s’écoula fort tranquillement. Le vent était toujours favorable. Nous perdîmes de vue les bâtiments du convoi. Presque à la pointe du jour on reconnut un vaisseau de ligne qui venait des côtes de la Ligurie et semblait se diriger sur la Sardaigne. Ce vaisseau ne fit aucune manœuvre qui pût nous donner de nouveaux soucis. Le 28, au lever du soleil, noua distinguions bien les montagnes de la Rivière [Riviera ?] de Gênes deux heures après on découvrit le cap de Noli et le cap de Melle. C’est dans le courant de cette matinée que l’Empereur dicta à son secrétaire particulier, M. Rathery, ses deux belles proclamations au peuple français et à l’armée. L’écoutille vitrée de lit chambre du brick était entièrement ouverte. Il était facile de voir et d’entendre Sa Majesté. Nous l’examinions, et nous devinions sans peine quand Elle allait dictait quelque phrase vigoureuse. Sa figure exprimait tout ce qui se passait dans son âme ; on y lisait tour à tour  la dignité des sentiments , la profondeur des pensées, la noblesse des expressions. Les fidèles étaient impatients de savoir comment l’Empereur parlerait à la nation et à ses braves. »

(André PONS DE L’HERAULT, « Mémoire aux puissances alliées », Picard et Cie, 1899, pp.136-138)

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( 27 février, 2018 )

Quatrième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne

Ombre 2

Closter-Heilsbronn, le 22 Août 1806. 

A Mademoiselle VANESSE, 

J’ai reçu ma sœur, l’honneur de la votre du 9 août, y incluse celle de Papa, le 14 du même mois. Elles me firent la plus vive impression de joie, sûr, car d’abord je lus que vous aviez éprouvé une joie inexprimable en recevant mes lettres du 24 avril et 24 juillet, ensuite qu’elles étaient des épîtres pour vous, même qu’elles vous engageaient à les conserver à jamais dans votre portefeuille, et que vous vous divertissiez tous au mieux à mes dépends. C’est-à-dire du style haché avec lequel j’ai le plaisir de vous entretenir. Enfin petite friponne, je ne désire pas que vous me flattiez, mais j’espère, qu’à la première entrevue vous me ferez compliment de l’élégance de mon style. La rhétorique j’espère n’y est pas ménagée, il faut convenir qu’il est d’une fameuse trempe (bref).  Je vais ma sœur, vous faire connaître ma déplorable position où je me trouve en ce moment. Je suis entre les mains de la faculté. C’est-à-dire au Charlatanisme de Monsieur le Docteur de Closter-Heilsbronn qui n’est au demeurant qu’un Barbier, mais pourvu qu’il ne me fasse pas la barbe jusqu’à l’épiderme. C’est tout ce que je lui demande.  Bref, vous saurez ma sœur, qu’il m’est survenu un abcès à la gorge, placé directement au dessous de mon menton pointu, d’abord, je n’ai cru que ce n’était qu’un échauffement ou l’effet d’une malpropreté ou même d’une surabondance de nature, mais les progrès me firent bientôt connaître que ce mal était plus grave, car au bout de 24 heures ma gorge fut tellement enflée, qu’il me fallut de toute nécessité avoir recours à la doctorerie de notre malheureux Barbier, qui tout aussitôt me cracha à la figure quelques gros mots Allemands, me félicitant d’avoir ce mal, et que c’était heureux pour moi que ce dépôt se soit porté dans cette partie.

Mais, ma sœur avec tout cela j’ai bien de la peine à me consoler, de ne pouvoir pas à peine sortir de ma turne, et n’avoir d’autre consolation que de dire « à quelque chose malheur est bon ».  J’espère cependant sous peu de jours que les médicaments auront fait leur effet et que je serai totalement soulagé de ce coquin d’abcès. Cette fois-ci, vous allez connaître votre frère pour un bavard, je vous en préviens afin que vous ne doutiez point de cette réalité. (Comme dit le proverbe, pêché confessé est à moitié pardonné).  Je vais donc ma sœur, d’après cette belle maxime vous raconter mon conte, d’abord vous voyez vous-même que le pauvre Arlequin a manqué de s’en légumer, mais qu’il pronostique encore que le commencement de son indisposition…ce n’est point encore fait, malgré cela, il faut que vous conveniez ma sœur, qu’il faut un sacré estomac pour être un Militaire français, surtout quand les onguents ne sont point justes.  Mais un moment, quittons ce style élégant, pour avoir l’honneur de vous entretenir de Mr et Mme De Bie. Il est donc vrai ma sœur, qu’ils ont tant de bonté jusqu’au point à me faire faire des compliments qu’ils s’intéressent à mes lettres et même demandent à les voir ? En ce cas je vous prie d’être près d’eux l’interprète de mes sentiments, de leur faire agréer mes hommages respectueux, et que je ne puis exprimer combien j’ai lieu d’être flatté de l’honorable souvenir de Mr et Mme De Bie. 

Je rappelle à votre souvenir, cette bague dont je vous ai parlé dans la lettre du 23 Juillet. Incérez-là dans la première que vous me ferez parvenir, de manière à ce qu’elle me parvienne sans risque. Mon malheureux portrait ne veut point se faire parce que 36 sous me manquent pour le commencer.  Je conviens que votre chute a fait beaucoup d’éclat, et que vous avez lieu de vous en plaindre, mais tâchez, petite friponne, de ne pas en faire une seconde, ou le mal pourrait être plus grave et plus éclatant.  Lisez bien cette phrase crainte qu’elle ne vous échappe. L’uniforme que va venir notre Régiment aura lieu au mois de Janvier prochain, il sera habillé de la manière suivante :

Savoir : Habits blancs. Boutons blancs.Parements et collet vert impérial et passepoil de la couleur tranchante. J’espère qu’alors nous serons des Muscadins qui pourront faire par le flanc droit et le flanc gauche, mais aussi quand vous me verrez de la sorte, me prendrez-vous pour un perruquier de Carnaval. Enfin pour éviter de passer pour un …, je tâcherai d’obtenir la bienveillance du Colonel, afin de porter une redingote de drap impérial ; comme étant au bureau, il voudra bien me le permettre.  

L’anniversaire de la naissance de sa Majesté l’Empereur et Roi a été célébré à Anspach par les 8e et 45ème Régiments de Ligne, 3 Régiments de Dragons, deux escadrons d’artillerie et un escadron du 5ème Hussards que S.A.S. le Maréchal Prince de Ponto-Corvo a fait manœuvrer et fait faire l’exercice à feu pendant 6 heures.  Il a été très satisfait de notre corps, et a dit qu’il était un des plus beaux de son armée. J’ai manœuvré ce jour là en distribuant, le pain, fromage vin et bière qui sont donnés sur le terrain de manière que j’ai eu autant de fatigue que les camarades. 

Adieu ma sœur, j’attends avec la plus vive impression le moment qui me mettra à même de vous prouver la reconnaissance de votre dévoué frère.   

V. Ch. 

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( 23 février, 2018 )

Une lettre du colonel Bauduin…

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Cet officier sera tué à Waterloo, lors de l’assaut du château d’Hougoumont. Il s’adresse au général Marin, sous-gouverneur des Pages de l’Empereur, à Versailles.

Smolensk, le 8 novembre 1812.

Mon cher général, je profite du revers de la lettre de mon ami Marchal [major du 93ème de ligne] pour vous donner de mes nouvelles et des siennes. Les deux plaies de ma blessure sont cicatrisées, la sienne le serait avant huit jours, si nous étions tranquilles, mais la route en retraite que nous faisons depuis vingt jours, retarde un peu notre parfaite guérison. Nous avons tous deux bon appétit et nous voyageons, moi dans ma voiture et notre major dans une petite calèche du pays, dans laquelle il est étendu comme dans son lit.  Nous attendons ici le corps d’armée [le 3ème corps (Ney) ; le 93ème faisait partie de la 11ème division d’infanterie] ou au moins des nouvelles de la direction qu’il doit prendre après le passage du Borysthène, alors nous nous dirigerons sur le point destiné au régiment, afin d’y terminer au plus tôt notre guérison [à La Moskowa, Bauduin avait eu le bras droit traversé par un coup de feu, il en resta estropié, et le major Marchal avait reçu à la cuisse droite une balle qui ne put être extraite].

Soyez tranquille sur le sort de votre beau-frère : notre destinée est commune et nous ne nous quitterons pas ; au reste d’ci à huit ou dix jours nous serons tous deux hors d’affaire et nous n’aurons plus besoin que de soins pour empêcher nos plaies de se rouvrir.

Si, comme il est probable, on organise le Royaume de Pologne, Smolensk fera sans doute partie de la ligne de défense, comme un point important sur le Borysthène ou Dniepr ; en conséquence je présume que notre quartier d’hiver ne sera pas trop éloigné d’ici ; écrivez-vous souvent.

BAUDUIN.

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( 20 février, 2018 )

Troisième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

 Ombre 3

Closter-Eilbronn [Heilbronn], 23 Juillet 1806. 

A Monsieur et Madame VANESSE.  

Voilà mes chers Parents ! Que nous venons de quitter la ville d’Anspach, pour aller cantonner dans les villages du même pays, où il n’y règne que la plus grande misère accompagnée d’une malpropreté sans égal ; nous avons resté l’espace de 3 mois et ½ dans cette ville où nous étions divinement bien et, actuellement nous sommes très mal, ce qui nous en légume !  L’état-major du régiment est dans un bourg à 4 lieues d’Anspach sur la route de Neurenberg, où nous sommes un peu mieux que le Régiment, mais je n’ai plus la bouteille de vin à chaque repas comme j’avais à la ville, ni toutes les douceurs que me prodiguaient les gens de ce logement que j’ai quitté avec regret. Il me paraît que l’on veut nous faire rester ici pour quelques temps, car il n’y a point question de départ, nous n’entendons rien dire, et tout est de la plus grande tranquillité. Je présume cher Papa, que vous oubliez tout à fait votre fils Charles [Vanesse parle ici de lui à la 3ème personne], voilà dix mois passés que vous ne lui avez fait l’honneur de lui écrire. Il ne sait, en vérité, à quoi attribuer un silence qu’il désirerait vous faire cesser ; il ne croit cependant pas vous avoir offensé ni ne donner aucun sujet de mécontentement.

Enfin il vous engage, sans délai, de lui écrire, sinon vous aurez un duel, depuis quelque temps il apprend à tirer les armes, et ma foi il ne fait pas bon d’avoir querelle avec lui, il pourrait même tôt ou tard venir vous chercher dispute et se battre à bras col avec vous ; vous voyez, Papa, de la manière qu’il se vengerait si vous le privez plus longtemps du bonheur de recevoir une de vos lettres. Vous voudrez bien me mander, dans la première lettre, si vous êtes totalement acquitté de l’arriéré de votre pension, si l’on paye exactement et de la manière que l’on a agit envers tous les pensionnés du prince Charles. 

Veuillez aussi me faire connaître si la conscription a toujours lieu et si mon frère Joseph a déjà atteint l’âge pour tirer au sort. Il y a ici quelques militaires à qui leurs Parents on demandé un Certificat constatant qu’ils existaient au Corps, pour servir à exempter leurs frères qui ont atteint l’âge de la conscription et d’après ce que j’ai entendu dire, il doit y avoir une loi pour ce sujet, mais je ne sais point si elle exige, que, soit le Père ou la Mère doit être décédé ou non ; en conséquence je vous prie de vous en informer et tacher, s’il est possible d’en exempter mon frère Joseph.  Monsieur Pineaud, notre gros Major, parti d’Anspach le 1er Avril dernier pour rejoindre le dépôt du régiment, a eu le malheur de se tuer dans sa chambre le 24 dudit, avec un pistolet, on ne sait le motif de cette folie, il est remplacé par monsieur Juillet sortant du 50ème Régiment de ligne. 

J’espère que vous êtes tous en bonne santé, quant à moi je me porte toujours bien, Grâce à Dieu, malgré que j’ai essuyé quelques chagrins pour une charmante demoiselle, (Amélie est son nom), que j’ai dû quitter en partant d’Anspach, vous me direz qu’un militaire de mon espèce ne peut que très peu de choses de la connaissance d’une demoiselle, mais je vous assure, qu’elle portait parasol et réticule, ainsi ce n’était point de la petite bière.  Parlons de ma chère Maman, après que vous aurez lu l’article de Mademoiselle Amélie, elle dira que je suis un jeune homme perdu, que cette connaissance m’aura débauché, et que je suis dans le cas de faire une folie, enfin, il me paraît que je la voie joindre les mains en disant : « Mijn zoon die is verloren ». Mais vous pouvez la rassurer qu’aucun sujet de ce genre est capable de me mettre hors le chemin de la bonne conduite. S’il y a quelques petites nouvelles ou accidents survenus entre la famille et amis, je vous prie de m’en faire part. Adieu Cher Papa, je vous embrasse de tout mon cœur et demande de tous les deux la bénédiction. 

Votre très affectionné fils, VANESSE Charles.                                                                                                     

P.S. Bien des choses honnêtes de ma part à toute la famille et amis.     

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( 13 février, 2018 )

« L’île d’Elbe », poème de Gérard de Nerval (1808-1855)

Vue Ile Elbe

Non loin des rivages de France, 
Il est une île au sein des mers : 
C’est là que veille l’espérance 
Et le fléau de l’univers ; 
Et c’est là, qu’abusant du droit de la victoire, 
On jeta le héros poudreux et renversé, 
Pour l’y laisser vieillir comme un glaive émoussé, 
Qui se ronge dans l’ombre, et se rouille sans gloire. 
Pourtant à l’exilé la rigueur du destin 
N’a point encor ravi l’aspect de la patrie, 
Et souvent à ses yeux une rive chérie 
Se dessine incertaine à l’horizon lointain.

Aussi, lorsque du soir descend l’heure rêveuse, 
Il promène ses pas près des flots azurés, 
Et sa pensée aventureuse 
Voltige avec ardeur vers ces bords désirés.

Mais un jour que ses yeux, rayonnants d’espérance, 
Avec plus de transport dirigés vers la France, 
En cherchaient l’ombre vague au bout de l’horizon : 
D’un sifflement lugubre environnant sa tête, 
Une voix lui cria du ton de la tempête : 
« Napoléon ! Napoléon ! »

Cette exclamation, pour tout autre effrayante, 
A retenti trois fois : le héros étonné 
L’entend ; et, de sa main brûlante, 
Soulève en murmurant son front découronné.

Et la voix ironique a repris la parole : 
« Napoléon le grand, qui t’arrête en ce lieu ? 
Qu’as-tu fait de cette auréole, 
Qui brillait à ton front comme à celui d’un dieu ? 
Pourquoi donc par le temps laisser ronger tes armes ? 
Pourquoi laisser couler ton âme dans les larmes, 
Toi qui ne pus jamais comprendre le repos ?… 
N’as-tu donc plus la main qui lance le tonnerre ? 
N’as-tu plus le sourcil qui fait trembler la terre ? 
N’as-tu plus le regard qui produit les héros ? » 
« Serait-ce que ton bras se lasse de la guerre, 
Ou tes amusements cessent-ils de te plaire ? 
Car dans tes loisirs autrefois, 
Tu jouais avec des couronnes ; 
Et l’univers vit à ta voix 
Des rois qui tombaient de leurs trônes, 
Et des soldats qui passaient rois. 
Depuis…. »

Napoléon a changé de visage ; 
« Qui que tu sois, dit-il, cesse un cruel langage, 
Il faut, pour m’outrager, attendre mon trépas, 
L’enfer est contre moi, mais ne prévaudra pas. »

LA VOIX.
Audacieux mortel, quelle est ton espérance ? 
Ta main paralysée abdiqua la puissance, 
Songes-tu maintenant ?…

NAPOLÉON.
Pourquoi dissimuler ?… 
Au bruit de mon réveil, l’univers peut trembler !

LA VOIX.
L’univers,… il rirait de ta vaine menace.

NAPOLÉON.
Le succès, je l’espère, absoudra mon audace ; 
Et tel événement, en servant mes projets, 
Peut me placer plus haut que je ne fus jamais.

LA VOIX.
Eh ! si toujours ton cœur à la couronne aspire, 
Si c’est par lâcheté que tu quittas l’empire, 
Honte à toi !…

NAPOLÉON.
Non ; plutôt honte à mes ennemis ! 
Car ils n’ont pas tenu ce qu ils avaient promis : 
Par l’abdication de toute ma puissance, 
Je croyais épargner des malheurs à la France ; 
Mais j’eus tort seulement de compter sur leur foi, 
Et le cri de mon peuple est venu jusqu’à moi : 
Mon œil a vu d’ici sa profonde misère, 
Ses triomphes livrés à l’envie étrangère, 
Ses monuments détruits et ses champs dévastés, 
La discorde, la haine agitant ses cités, 
La trahison…

LA VOIX.
Pour lui que pourrait ta faiblesse ? 
Jadis il imposait la chaîne qui le blesse, 
On lui rend maintenant les maux qu’on a soufferts… 
Crains donc de le défendre, et laisse lui ses fers !

NAPOLÉON.
(Il paraît absorbé, et réfléchit profondément) 
Crainte, repos,… enfer de toute âme brûlante 
Victime d’une injuste loi, 
Le père des humains tourne sa vue ardente 
Vers le séjour dont il fut roi ; 
Il voudrait, pénétrant dans l’enceinte sacrée, 
Ressaisir son pouvoir en dépit des destins : 
Mais un géant veille à l’entrée, 
Et la foudre luit dans ses mains.

La foudre, le géant, qui d’une âme timide 
Paralysent les faibles pas, 
Ne sont rien pour l’homme intrépide 
Dont l’esclavage est le trépas : 
Le péril qui l’attend, s’il veut briser sa chaîne, 
Ne fait, en l’indignant, qu’aiguillonner son cœur ; 
Qu’importe que la mort du vaincu soit la peine, 
Si le sceptre et la gloire est le prix du vainqueur.

Bien plus,… de son courage, ou bien de sa vengeance, 
Si déjà tout un peuple attend sa délivrance, 
Un noble sentiment par l’honneur inspiré 
L’appelle vers ceux qu’on opprime ;… 
Alors hésiter est un crime, 
Oser est un devoir sacré !

Par l’oubli des traités on a brisé ma chaîne, 
On menace, en ces lieux, mes jours, ma liberté : 
C’est du sang qu’il faudra… le sort en est jeté. — 
Ah ! mon âme en frémit… mais n’est point incertaine. 
L’imprudent qui m’a remplacé, 
Aux Français opprimés a dit, pour qu’on le craigne. 
« Peuples, prosternez-vous ! je suis roi, car je règne ; 
Votre empereur est renversé. » —

Oui, j’abdiquai l’empire, il en a l’avantage ; 
Mais je n’ai point de même abdiqué mon courage, 
En siégeant à ma place il a compté sans moi… 
Car, détrônant l’espoir où son Orgueil se fonde, 
À mon tour je vais dire au monde : 
« Je suis vivant, donc je suis roi ! »

LA VOIX.
Alors ta royauté sera bien éphémère, 
Car la mort doit répondre à tes prétentions ; 
Et tu verras tomber ton aigle et son tonnerre 
Sous le glaive des nations. — 
Mais, que dis-je ? La mort n’est rien à ton courage ! 
Le feu d’un grand dessein dévore tout effroi ; 
À ta présomption qu’importé mi noir présage ? 
Tout ton destin t’enchaîne et tu n’es plus à toi.

NAPOLÉON.
Le destin m’appartient, et moi-même à la France ; 
C’est pour son bonheur seul que j’emploierai toujours 
Mon glaive, mes vœux, ma vengeance, 
Et ce qui reste de mes jours. 
Va, quoique ta menace ait annoncé l’orage, 
Une barque m’attend, et tout est décidé… 
Mille peuples, en vain, veillent sur passage… 
Six cents Français et moi, — l’équilibre est gardé ! 
Mais toi, pour qui, dis-tu, l’avenir se révèle ; 
Toi, dont la prophétie est pour moi si cruelle, 
Quel est ton nom ? Viens-tu des cieux, ou des enfers ?

LA VOIX.
Tu le sauras un jour ; vas où le sort t’appelle : 
Je t’attends au-delà des mers !

Gérard de NERVAL  (« Elégies nationales », 1827).

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( 12 février, 2018 )

Deuxième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

Ombre 1

Anspach, le 24 Avril 1806 , 1er Corps de la Grande Armée.

C.J. Vanesse à Mademoiselle Vanesse.

Chère Sœur, 

Votre agréable datée du 17 janvier, ainsi que celle Van den Bruggen, me sont parvenues le 14 Février, flatté de recevoir une lettre qui contenait de si belles phrases et un si beau style. J’ai lu avec plaisir combien vous avez partagé le sort que j’ai failli entamer et de la manière avec laquelle vous vous êtes empressée pour me satisfaire aux demandes que je vous ai faites dans ma lettre de Pilgram, soyez persuadée chère sœur que je n’oublierai jamais ce que m’offre votre zèle pour les soins à mon égard et que vous trouverez toujours un frère qui conservera à jamais l’amitié fraternelle. Depuis que je vous ai écrit nous avons fait près de 200 lieues pour venir cantonner dans la principauté d’Anspach, (appartenant avant le traité au roi de Prusse), où nous sommes depuis deux mois. Notre état-major, 2ème et 3ème bataillons sont dans la ville, et le 1er bataillon dans villages environ. On dit que nous devons bientôt partir pour aller en garnison en Brabant, mais cela n’est pas encore décidé. Je voudrais rester ici pour quelques temps parce que nous sommes très bien logés chez les habitants.  Je désirerais de tout mon cœur satisfaire vos désirs à vous envoyer mon portrait. Mais il est de toute impossibilité vu que je n’ai point les moyens, il nous est dû 9 mois d’arriérés et l’on ne nous paye pas un denier.

Je ne fréquente point de société, crainte de dépenser ou de quelquefois tomber en  affront, comme cela arrive très souvent dans cet état, enfin en sortant du bureau je vais faire une promenade, après cela je rentre souper, et fais une partie au jeu de dames jusqu’à 10 heures avec la demoiselle de mon logement, voilà la manière dont je me conduis pour éviter les dépenses que pourraient occasionner les sociétés. De cet argent que j’ai touché à Mr Dauni j’ai acheté une anglaise en drap bleu, un chapeau et un pantalon de velours, j’ai fait quatre chemises dont deux restent à remettre l’argent à un ami, qui a bien voulu me l’offrir, il ne me reste plus que quelques Kreitz, argent du pays, que je conserve pour me faire blanchir. Rien de nouveau par ici, que, il semble que les Russes voudraient encore recommencer la Guerre. Je dis d’après la feuille de Mannheim nous apprend. Je désire que ma lettre vous trouve tous en aussi bonne santé que moi et vous soit si agréable que j’éprouve des plaisirs à vous l’écrire. Fais moi l’amitié chère sœur, de demander des nouvelles de la famille de mes amis  et amies, si le bonheur veut que nous allions en France ou Brabant, je leur prouverai à tous que je conserve toujours l’amitié pour eux. Papa et Maman, ne s’échappent point une minute de mon esprit ou égarés à ce qu’il me semble de ma vue. J’espère qu’ils sont toujours là même et qu’il passera les beaux jours de printemps avec gaieté et contentement.

Je les embrasse du fond de mon cœur et leur souhaite tout ce que le ciel peut leur offrir d’agréable. 

Je suis avec amitié distinguée Votre affectionné frère, 

 VANESSE.

 

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( 7 février, 2018 )

Lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

Ombre 2

Muninchen [München : Münich], 16 Octobre 1805 

Mes Très Chers Parents,

J’ai l’honneur de vous écrire la présente espérant qu ‘elle vous trouvera dans une aussi parfaite santé que la mienne. Je vous communique, par la présente, que voilà deux cents lieues que nous faisons ; nous avons traversé toute l’Hanovre, la principauté du prince de Escassel [Cassel], la Franconie, une grande partie de la Prusse, et la Bavière où nous sommes dans la ville Capitale, voici quatre jours, pour recevoir l’ordre du départ ;
pour nous battre avec les Autrichiens qui sont à six lieues d’ici, on nous a donné  à chaque 50 cartouches. Nous avons avec nous 25 mille hommes de Bavarois, une grande partie de Hollandais, et l’on dit approchant deux cent mille Français.
Il y a déjà eu quelques batailles de faites, avec les Bavarois et quelques troupes de chez nous. Enfin que l’on a pris, en tout, approchant 16 à 17 mille prisonniers de l’ennemi et quelques pièces de canons.
Il se fera, mes Chers Parents, une terrible bataille pour passer l’Inn qui est à 12 lieues d’ici et, si nous le passons, nous parcourrons jusqu’à Vienne, et même plus loin, car on tâchera de détrôner l’Empereur. Ah, puis-je m’échapper de ce malheureux spectacle qui va se présenter à mes yeux, afin que je puisse avoir le bonheur de vous revoir encore, et de vous conter les aventures qui me seront arrivées, et ce que j’aurai souffert dans ce malheur ? Nous avons bivouaqué 15 jours qu’il n’a fait que tomber de l’eau et de la neige sans cesser. Il nous a manqué du pain pendant deux jours, de manière que quand nous arrivâmes sur la position, ayant fait 7 à 8 lieues, il fallait, pour lors, chercher des vivres à une lieue, deux lieues, où on pouvait les trouver ; le 11 dudit j’ai encore tué un mouton, pour faire la soupe, et demandé un pain où je n’ai eu qu’un morceau. Ainsi, je vous laisse à penser les choses que l’on est forcé de faire en campagne, nombre d’autres que je ne vous exprime ci-dessus. Je ne doute que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai écrites l’autre envoyée par un caporal et l’autre par la poste. Vous me ferez part, par la 1ère que vous m’écrivez, si ma sœur a reçu une tresse de cheveux garnie en or, que j’avais mise dans la lettre envoyée par le Caporal. Je finis en attendant l’honneur de vous réécrire de bonnes ou mauvaises nouvelles. 

Votre très humble et très obéissant serviteur. 

 VANESSE Charles.

P.S. Bien des compliments à Maman, frères, sœurs toute la famille et amis, et embrassez-les pour moi. Adieu, peut-être à jamais. Je vous ferai part si tout va bien à mon avantage. 

L’adresse : A Monsieur VANESSE, Caporal à la 8ème Compagnie, 1er bataillon, 8ème Régiment de Ligne, l’Armée commandée par M. le Maréchal Bernadotte 

Quand vous m’écrirez, vous demanderez à Monsieur Roydeau, le capitaine de recrutement, en quelle position est le 8ème Régiment.  

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( 6 février, 2018 )

Des combattants jeunes et plein de courage : les «Marie-Louise».

1814...

La désastreuse campagne de Russie et la coûteuse guerre d’Espagne ont fait fondre les effectifs de l’armée. Mais la guerre continue et il faut reconstituer les troupes; lever de nouveaux conscrits. C’est dans ce but que sont votés plusieurs Sénatus consultes. Celui du 11 janvier 1813 appelle sous les drapeaux 150 000 jeunes gens de la classe 1814. Celui du 7 octobre en convoque 280 000 autres, soit 120 000 sur la classe 1814 et les classes antérieures, et 160 000 appelés par anticipation sur le contingent de 1815. L’Empereur étant aux armées, les décrets d’appel ont été signés l’Impératrice, qui préside le Conseil de régence. C’est pour cette raison que les conscrits appartenant à ces tranches ont été nommés les « Marie-Louise ». Un surnom sous lequel ils vont se battre courageusement. Les ordres de Napoléon sont rigoureux : aucun soldat ne doit partir en campagne s’il n’est incorporé depuis un mois et n’a été instruit au maniement du fusil. Tout cela est théorique, puisqu’il exige dans le même temps que le contingent levé en France fin février 1813 soit rassemblé en Saxe dès le mois d’avril. Alors l’instruction se fait sur le terrain. Tout en marchant, les vieilles moustaches, vétérans de Pologne, de Russie et d’Espagne qui encadrent les jeunes recrues leur apprennent les rudiments du métier de soldat. Le soir au bivouac, ils les font bénéficier de leur expérience à travers les récits de leurs campagnes. Bien sûr, tout cela est bien mince. A Champaubert, au maréchal Marmont qui les exhortent à ouvrir le feu contre les grenadiers russes d’Olsufiev, les recrues du 113ème de ligne répondent : « Nous ne savons pas charger nos fusils. » A Craonne, le général Boyer de Rébeval ne peut pas les déployer parce que les conscrits qui la composent ne connaissent rien à la manœuvre. A Craonne encore, le général Drouot montre lui-même en pleine bataille comment on pointe un canon. L’Empereur qui reproche au maréchal Victor sa lenteur, à Montereau, semble ignorer que le 2ème corps d’armée que commande le duc de Bellune est presque entièrement formé de jeunes soldats qui n’ont jamais reçu la moindre formation militaire. Mais cette poignante inexpérience n’empêche pas les « Marie-Louise » de montrer un courage et une détermination extraordinaire. Au 113ème de ligne, de nouveau, une compagnie a perdu tous ses gradés, jusqu’aux caporaux. A Marmont, qui demande un officier, une recrue répond : « Il  n’y a plus personne, mais nous sommes des bons. » A Méry-sur-Seine, le 22 février 1814, jour de Mardi gras, les conscrits de la brigade Gruyer ont dévalisé un marchand de pacotilles et se battent contre les Russes de Sacken avec des masques de carnaval et des défroques de mascarade.  A Champaubert, où les Russes sont finalement mis en de route, le général Olsufiev est capturé par une recrue du 16ème chasseurs qui refuse absolument de laisser son prisonnier à son colonel et exige de le remettre lui-même à Napoléon en personne !

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( 4 février, 2018 )

Une lettre du maréchal Berthier au Duc de Feltre, Ministre de la Guerre…

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La guerre, comme dit Berthier dans cette lettre, n’est pas commencée, et déjà, de Dantzig, le 10 juin, le major-général demande des renforts au général Clarke. Il lui faut mettre des commandants dans les places que la Grande-Armée laisse derrière elle, et plutôt que de prendre dans les troupes d’actifs et vigoureux officiers, Berthier appelle de France de vieux colonels et chefs de bataillon. 

A.C. 

Dantzig, le 10 juin 1812. 

Monsieur le duc de Feltre, je suis obligé de mettre des commandants d’armes dans presque toutes les p laces que nous laissons derrière nous. La guerre n’est pas commencée, et déjà  je suis obligé de placer  pour commandants d’armes des officiers supérieurs que je suis forcé de prendre parmi les officiers les plus actifs et les plus en état de faire la guerre. Il devient donc très nécessaire que Votre Excellence veuille bien m’envoyer en poste vingt à vingt-cinq officiers destinés à des commandements d’armes de 3ème et de 4ème classe.  Je pense que vous en avez beaucoup en France qui attendent d’être placés.  Je vous prie de désigner de suite un colonel pour commander à Altona [près de Hambourg, en Allemagne ?] où il remplacerait le colonel Dupuis que j’y ai mis et qui rejoindrait le quartier-général.  J’invite Votre Excellence à m’envoyer par avance au moins une douzaine d’officiers, tant colonels que chefs de bataillon. Ce nombre suffirait pour le moment, et je vous demanderai ensuite les autres que vous pourriez désigner à  l’avance. 

Je prie,Votre Excellence, de recevoir l’assurance de ma haute considération. 

 Le Prince de Neuchâtel, major-général. 

ALEXANDRE. 

(Lettre extraite de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET : « Lettres de 1812. Première série  [Seule parue] », Paris, Libraire Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

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( 3 février, 2018 )

Retour sur le film «Napoléon et moi» (sorti en salles en 2006)…

Retour sur le film «Napoléon et moi» (sorti en salles en 2006)… dans HORS-SERIE N.-225x300Tourné par Paolo Virzi en 2005 en Toscane (à Piombino, Baratti, Campiglia et Suvereto), ce film est une libre inspiration de « N », roman d’Ernesto Ferrero. 1814. L’Empereur (Daniel Auteuil) est exilé à l’île d’Elbe. Un instituteur de Portoferraio, Martino (Elio Germano), ne supportant pas la présence du « tyran » dans son île, va tout mettre en œuvre pour le tuer…

A noter la présence dans ce film de la sublissime Monica Bellucci en baronne italienne. Même si ce long-métrage, très soigné par ses plans et ses costumes, se laisse regarder, on ne peut oublier certaines erreurs grossières.SNB18459-300x221 dans HORS-SERIE

Je commence : Napoléon est exilé à l’île d’Elbe le 4 mars 1814 : donc en pleine campagne de France, et avant d’abdiquer un mois plus tard. Un tour de force spatio-temporel !  Il arrive à Portoferraio le 18 mai 1814, alors qu’en réalité c’est près de quinze jours plus tôt, le 4 mai, qu’il débarque.SNB18441-300x228

Si la scène du débarquement du souverain est acceptable, pourquoi on peut voir à sa droite un personnage oriental en tenue de zouave (Second Empire) ? On apprendra plus tard qu’il s’agit d’Ali (le mameluck). Là, j’ai dû prendre un fond de cognac (Courvoisier), pour « avaler la pilule »… Je passe sur la tenue de Napoléon. Bicorne peu conforme à l’original, tenues au réalisme aléatoire… Et puis toujours cette faute de langage que l’on voit trop souvent dans les films à caractère historique : les personnages donne du « Majesté » à toutes les sauces à Napoléon alors qu’il conviendrait de commencer à lui répondre par « Sire… », après qu’il vous aie adressé la parole en premier.SNB18451-300x227

Le colonel Neil Campbell, commissaire anglais, est mal campé : on le représente en officier d’une soixantaine d’années, alors qu’il n’a que 38 ans à l’époque ! Malgré tout le général Drouot est ressemblant et le valet de chambre Louis Marchand également.

Un film donc à visionner comme un simple divertissement. C’est tout.

Bande-annonce ici :

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18703583&cfilm=111202.html

C.B.

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( 2 février, 2018 )

Une lettre de Napoléon à Marie-Louise (24 février 1814).

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[« Pour encourager Marie-Louise à ressaisir son père, Napoléon le représente comme brimé par ses Alliés et montre du bon sentiment pour les Autrichiens. L’entrée à Troyes, le 24, est triomphale ». Commentaire de l’éditeur de l'édition Stock.]

 

Ma bonne amie. Il fait bien froid. Je suis un peu fatigué. J’ai poussé au sud de la Marne jusqu’à Bar-sur-Seine et vais continuer. Papa François [l’empereur d’Autriche, père de Marie-Louise] était à Troyes fort triste et fort ennuyé et voyait peu les Russes. Ils s’aiment peu entre [eux]. Les Français aiment mieux les Autrichiens que les autres. Ma santé est bonne. Je te donne un baiser. Adieu, mon amie.

Nap.

Troyes, le 24 février 1814, à 8 heures du soir.

(« Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… », Librairie Stock, s.d. [1955], pp.105-106).

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