• Accueil
  • > Archives pour le Mardi 27 février 2018
( 27 février, 2018 )

Quatrième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne

Ombre 2

Closter-Heilsbronn, le 22 Août 1806. 

A Mademoiselle VANESSE, 

J’ai reçu ma sœur, l’honneur de la votre du 9 août, y incluse celle de Papa, le 14 du même mois. Elles me firent la plus vive impression de joie, sûr, car d’abord je lus que vous aviez éprouvé une joie inexprimable en recevant mes lettres du 24 avril et 24 juillet, ensuite qu’elles étaient des épîtres pour vous, même qu’elles vous engageaient à les conserver à jamais dans votre portefeuille, et que vous vous divertissiez tous au mieux à mes dépends. C’est-à-dire du style haché avec lequel j’ai le plaisir de vous entretenir. Enfin petite friponne, je ne désire pas que vous me flattiez, mais j’espère, qu’à la première entrevue vous me ferez compliment de l’élégance de mon style. La rhétorique j’espère n’y est pas ménagée, il faut convenir qu’il est d’une fameuse trempe (bref).  Je vais ma sœur, vous faire connaître ma déplorable position où je me trouve en ce moment. Je suis entre les mains de la faculté. C’est-à-dire au Charlatanisme de Monsieur le Docteur de Closter-Heilsbronn qui n’est au demeurant qu’un Barbier, mais pourvu qu’il ne me fasse pas la barbe jusqu’à l’épiderme. C’est tout ce que je lui demande.  Bref, vous saurez ma sœur, qu’il m’est survenu un abcès à la gorge, placé directement au dessous de mon menton pointu, d’abord, je n’ai cru que ce n’était qu’un échauffement ou l’effet d’une malpropreté ou même d’une surabondance de nature, mais les progrès me firent bientôt connaître que ce mal était plus grave, car au bout de 24 heures ma gorge fut tellement enflée, qu’il me fallut de toute nécessité avoir recours à la doctorerie de notre malheureux Barbier, qui tout aussitôt me cracha à la figure quelques gros mots Allemands, me félicitant d’avoir ce mal, et que c’était heureux pour moi que ce dépôt se soit porté dans cette partie.

Mais, ma sœur avec tout cela j’ai bien de la peine à me consoler, de ne pouvoir pas à peine sortir de ma turne, et n’avoir d’autre consolation que de dire « à quelque chose malheur est bon ».  J’espère cependant sous peu de jours que les médicaments auront fait leur effet et que je serai totalement soulagé de ce coquin d’abcès. Cette fois-ci, vous allez connaître votre frère pour un bavard, je vous en préviens afin que vous ne doutiez point de cette réalité. (Comme dit le proverbe, pêché confessé est à moitié pardonné).  Je vais donc ma sœur, d’après cette belle maxime vous raconter mon conte, d’abord vous voyez vous-même que le pauvre Arlequin a manqué de s’en légumer, mais qu’il pronostique encore que le commencement de son indisposition…ce n’est point encore fait, malgré cela, il faut que vous conveniez ma sœur, qu’il faut un sacré estomac pour être un Militaire français, surtout quand les onguents ne sont point justes.  Mais un moment, quittons ce style élégant, pour avoir l’honneur de vous entretenir de Mr et Mme De Bie. Il est donc vrai ma sœur, qu’ils ont tant de bonté jusqu’au point à me faire faire des compliments qu’ils s’intéressent à mes lettres et même demandent à les voir ? En ce cas je vous prie d’être près d’eux l’interprète de mes sentiments, de leur faire agréer mes hommages respectueux, et que je ne puis exprimer combien j’ai lieu d’être flatté de l’honorable souvenir de Mr et Mme De Bie. 

Je rappelle à votre souvenir, cette bague dont je vous ai parlé dans la lettre du 23 Juillet. Incérez-là dans la première que vous me ferez parvenir, de manière à ce qu’elle me parvienne sans risque. Mon malheureux portrait ne veut point se faire parce que 36 sous me manquent pour le commencer.  Je conviens que votre chute a fait beaucoup d’éclat, et que vous avez lieu de vous en plaindre, mais tâchez, petite friponne, de ne pas en faire une seconde, ou le mal pourrait être plus grave et plus éclatant.  Lisez bien cette phrase crainte qu’elle ne vous échappe. L’uniforme que va venir notre Régiment aura lieu au mois de Janvier prochain, il sera habillé de la manière suivante :

Savoir : Habits blancs. Boutons blancs.Parements et collet vert impérial et passepoil de la couleur tranchante. J’espère qu’alors nous serons des Muscadins qui pourront faire par le flanc droit et le flanc gauche, mais aussi quand vous me verrez de la sorte, me prendrez-vous pour un perruquier de Carnaval. Enfin pour éviter de passer pour un …, je tâcherai d’obtenir la bienveillance du Colonel, afin de porter une redingote de drap impérial ; comme étant au bureau, il voudra bien me le permettre.  

L’anniversaire de la naissance de sa Majesté l’Empereur et Roi a été célébré à Anspach par les 8e et 45ème Régiments de Ligne, 3 Régiments de Dragons, deux escadrons d’artillerie et un escadron du 5ème Hussards que S.A.S. le Maréchal Prince de Ponto-Corvo a fait manœuvrer et fait faire l’exercice à feu pendant 6 heures.  Il a été très satisfait de notre corps, et a dit qu’il était un des plus beaux de son armée. J’ai manœuvré ce jour là en distribuant, le pain, fromage vin et bière qui sont donnés sur le terrain de manière que j’ai eu autant de fatigue que les camarades. 

Adieu ma sœur, j’attends avec la plus vive impression le moment qui me mettra à même de vous prouver la reconnaissance de votre dévoué frère.   

V. Ch. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
|