( 31 mars, 2018 )

L’entrée des Alliés à PARIS, le 31 mars 1814…

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Le morceau suivant se passe de commentaires et d’introduction. Il est tiré de l’ouvrage du baron de Helldorf (« Vie du prince Eugène de Wurtemberg, III, pp.113-119) et littéralement traduit. On sait que  Helldorf était aide de camp du prince qui commandait le 2ème corps de l’armée russe.  

 G.FRANCERY 

Le soir de la bataille de Paris si glorieusement gagnée pour nous, le 2ème corps russe, sous son brave chef, le général-lieutenant prince Eugène de Wurtemberg, avait poussé de Belleville et des Buttes-Chaumont jusqu’à la barrière de Pantin pour y bivaquer. Là seulement nous reprenons haleine et nous nous préparons à l’entrée du lendemain, puis nous nous couchons tout autour de notre général. Mais à peine avons-nous un peu sommeillé qu’un bruit terrible nous réveille ; il semble que tout Paris saute par l’explosion d’une mine. Telle est aussi notre première pensée. Autour de nous brille une mer de feu, mais, comme l’éclair, elle disparaît ; nous entendons crier et gémir, nous regardons autour de nous, dix-sept morts et blessés gisent sur le sol. Des uhlans ivres avaient fait sauter à côté de nous quelques caissons français de munitions. Ainsi, jusqu’au bout de cette guerre gigantesque nous poursuivaient de graves dangers ; mais plus merveilleuse encore était la main qui nous protégeait. Et certes, dans la nuit qui suivit, les français n’auraient pas dû avoir l’idée de nous surprendre, car les héros victorieux avaient, dans les environs de Paris, tout rougi, non du sang, mais du vin de l’ennemi. Le régiment d’infanterie de Tobolsk presque entier, enivré dans les caves, dégouttait de Bourgogne. Le prince s’effraya réellement, autant qu’au 31 mars 1814 on pouvait encore s’effrayer, lorsque au matin, de très bonne heure, un cavalier vint, au risque de se rompre le cou, par-dessus les marmites de campagne et les bidons, les têtes des hommes et les pointes des baïonnettes, s’abattre sur le sol juste devant nous. De toutes les bouches partit un même cri : « Eh frère ! Qu’as-tu ? »-« Révolution ! », répondit-il. Nous prîmes les armes. Mais bientôt arrivèrent des nouvelles plus rassurantes, et un cosaque de la garde impériale déclara que notre homme avait mis trop tôt le nez dans la ville, qu’il avait fait des excès, qu’il s’était attaqué corps à corps avec gendarme français et qu’il avait eu le dessous. « Grand bien lui fasse ! », pensai-je et je fus aise de l’erreur : mais le prince envoya le poltron au grand-duc Constantin qui le renvoya à l l’empereur [Alexandre]. Une heure après, nous reçûmes l’ordre d’envoyer 1.000 hommes du 2ème corps à Paris et d’occuper l’Hôtel de Ville. Ainsi, nous devions à un hasard l’honneur bien mérité d’enter les premiers dans Paris, et la prophétie du prince s’accomplissait : « Le 2ème corps, avait-il dit à Troyes, le 4 mars, entrera le premier dans Paris », mais peu importe ; le destin semblait juste. Toutefois l’ordre contenait une clause fatale, et qui aurait pu nous ravir le prix de notre bravoure. On posait, en effet, la condition, que cette élite portrait des bottes entières, ou du moins pas de sabots, et que, si la chose était impossible, on défendait du moins toutes les blouses, robes de femmes, et frocs de capucins ; on prohibait de la façon la plus formelle les uniformes français. Ce dernier point aurait été une question vitale, car tout le 2ème corps portait, à l’exception de quelques costumes de bal masqué, les habits qu’on avait ôtés à Arcis-sur-Aube et à Fère-Champenoise aux voltigeurs de la Garde et à Bar-sur-Aube, à Laubressel et à Troyes aux troupes de ligne. Seule, la haute et immense branche de sapin de nos shakos et l’écharpe blanche que nous avions au bras droit nous distinguaient des Français. Le prince asura que « le 2ème corps n’enverrait dans Paris que des cœurs russes », et ce mot suffit à notre feld-maréchal Barclay de Tolly dont la timide prudence avait dicté la clause. A 9 heures donc, notre forêt mobile, semblable aux ennemis qui marchaient contre MacBeth, s’avançait dans la plus belle attitude à travers les rues de Paris. En avant était notre excellente musique de Volhynie ; puis le prince avec tout son état-major. Mais bientôt il tourna bride, car l’enthousiasme et la joie bruyante qui le saluaient, lui firent supposer qu’on le confondait avec un des monarques qui ne devaient paraître que deux heures plus tard la tête de leurs gardes. Le prince attendit l’Empereur à la barrière de Pantin et reçut à la tête d’une garde de ce même 20ème régiment de chasseurs qui, dans cette guerre, avait tiré le premier coup et le dernier, qui avait assisté à cent cinquante sept combats, qui, de 7.000 hommes entrés depuis le mois d’avril 1812 dans les rangs de ses vingt-deux bataillons, n’en comptait plus que 400 et n’avait plus que 8 officiers sur 567 ! Ce fut là que l’empereur nomma le prince général d’infanterie tout en lui disant les choses les plus flatteuses sur ce qu’il avait fai jusque-là. De la barrière de Pantin, les monarques, entourés d’un nombreux cortège et suivis de leurs gardes et du corps des grenadiers russes, se dirigèrent vers le faubourg Saint-Martin. Nous nous joignîmes à l’escorte de l’empereur Alexandre 1er et du roi Frédéric-Guillaume II. L’empereur François II était resté  en arrière et son généralissime Schwarzenberg le représentait. Derrière ces augustes personnages venaient immédiatement le prince héréditaire de Wurtemberg, Blücher, Barclay de Tolly, notre prince, Radetzky, Gneisenau, Langeron, Sacken, Kleist, Yorck, Palhen, Voronzov et une foule de généraux russes et prussiens, de princes étrangers et de volontaires. Les intrus de l’armée, les aides de camp, les non-combattants ne faisaient pas partie du cortège ; l’ordre était formel. Mais l’attrait était trop grand, et la joie, l’orgueil, la curiosité triomphèrent de la discipline militaire. Moi-même je n’y fis pas d’exception. A ma gauche chevauchait le médecin du prince avec une blouse usée et une casquette trouée ; à ma droite, un dragon prussien qui faisait aux Parisiennes d’inconvenantes grimaces ; devant moi, l’auditeur du corps, coiffé d’un bonnet de paysan ; derrière moi, un chambellan autrichien en son riche uniforme de cour. Au faubourg Saint-Martin, nous attendaient quatre-vingt à cent jeunes freluquets de Paris, en frac noir, gants blancs glacés, l’écharpe blanche au bras droit. Ils se mêlèrent au cortège : ils comblaient de louanges et de flatteries outrées quiconque voulait les entendre ou bien ils se répandaient en invectives contre l’empereur Napoléon. Le grand-prince Constantin, les généraux Miloradovitch, Galitzin et Yermolov étaient à la tête des gardes qui s’avançaient dans leur plus bel éclat et fermaient le cortège des deux monarques. Devant les monarques m^mes marchait le hardi Olov-Denissov avec les cosaques rouges de la garde. La queue du cortège, toutes les gardes russes, prussiennes et badoises, s’étendait, de la sorte, à perte de vue. Mais plus on s’enfonçait dans la ville, plus chaleureux était l’accueil. Les fenêtres, les balcons, mêmes les toits étaient surchargés de spectateurs dont l’exaltation dépassait toutes limites. Pour moi, je frémis tout d’abord à la vue de cette mobilité [versatilité] des Français, de ce manque d’esprit national, et, à leurs dépens, je rendis presque justice aux Alsaciens et aux Lorrains, car ceux-là, quoi Allemands [sic !], nous avaient reçus à Nancy et dans les autres villes avec un sérieux tranquille, silencieux, résignés, sans manquer aux bienséances par des injures contre leur souverain vaincu. Mais bientôt mes considérations philosophiques cédèrent à l’impression toute-puissante du moment. Ce qui m’influença surtout, ce fut la foule de femmes qui toutes, à ce qu’il semblait, n’avaient qu’un même sentiment, qui renchérissaient les unes sur les autres en criant : « Vive les alliés, vive Alexandre ! », qui ne cessaient d’agiter leur mouchoir blanc. Ce ne pouvait être de la dissimulation. Ici, comme partout, l’explosion de la joie était trop générale et bon gré mal gré, il fallait enfin se familiariser avec cette pensée, que Paris, au nom de toute la France, célébrait aujourd’hui sa délivrance et secouait ses chaînes, se jetait avec gratitude dans les bras de son sauveur.  Je n’ai jamais vu dans ma vie de scènes plus burlesques qu’en ce jour, le plus remarquable de mes jours. On était entraîné dans un vrai tourbillon, d’allégresse. Au milieu des acclamations de plus en plus croissantes d’un peuple infini et à travers une affluence sans pareille nous allions lentement vers les Champs-Élysées. Je ne comprends pas encore que le Tsar ait pu garder un lambeau de son uniforme rouge des chevaliers de la garde, tant on le pressait, tant on le baisait. Il acceptait tout. Une quantité de femmes se suspendaient à ses bottes et à ses éperons et s’attachaient même à la queue de son cheval. Et pourtant, dans ce pêle-mêle, un tailleur réussit à lui remettre son adresse. Sa Majesté la prit avec reconnaissance ; mais bientôt tant d’autres adresses arrivèrent dans les mains du Tsar qu’il lui devint impossible de les recueillir et il les donna à l’aide de camp de service. Arrivés enfin aux Champs-Élysées, les monarques s’arrêtèrent. Les gardes défilèrent devant eux à la parade ; puis vint, sous le prince Adam de Wurtemberg, la cavalerie wurtembergeoise qui gagna la route de Fontainebleau pour y former notre avant-garde. On ne peut se faire une idée du tumulte qui régnait pendant cette scène, si on ne l’a pas vu soi-même, et à l’aspect de ce tableau si varié, si bigarré, on aurait cru que nous et les Parisiens nous étions devenus fous. Les groupes les plus curieux étaient les amazones, car presque tous nos cavaliers du cortège avaient ou quitté leur selle pour céder leur place aux dames ou bien les avaient familièrement hissée auprès d’eux. J’étais dans le second cas, et le prince dans le premier. « Mon jeune monsieur, lui dit une jeune fille bien vêtue, de grâce, faites-moi monter, je meurs de curiosité.- Mademoiselle, je suis de service. -Qu’est-ce que c’est que cela ?-C’est que je pourrais me trouver dans le cas de me placer devant la troupe et de tirer l’épée. -Oh ! Je vous la tiendrai. -Bien obligé, Mademoiselle ; oserais-je vous demander votre nom ?-Je m’appelle Louise, mon père est dans les draps [négociant ou fabricant de draps ?], il sera charmé de vous recevoir chez lui.- Ah ! Dans ce cas, votre demande ne se refuse pas. » Le prince héréditaire de Wurtemberg montait le plus beau cheval du cortège, un magnifique arabe, et une jeune fille lui cria si souvent : «Ah, quel beau cheval ! » qu’il finit par lui répondre en souriant : « Mademoiselle, vous prêtez plus d’attention à la rossinante qu’à son cavalier. »-« Monsieur, répliqua la charmante enfant, vous êtes un très joli garçon, mais les beaux hommes sont moins rares à Paris que les belles bêtes. »   

Une Parisienne aborda un général très corpulent et lui demanda modestement : « Monsieur, voudriez-vous bien me fairevoir  le roi de Prusse ?- Veuillez vous tourner vers mon voisin de gauche. -Et le vieux Blücher ?- Il est à ma droite. -Et Bernadotte ?- Il est absent.- Et Wellington ?-Il est encore occupé à se battre.- Et Schwarzenberg ? – Il a l’honneur de vous parler.- Pardieu mon prince ! Je suis bien heureuse de faire la connaissance d’un homme si illustre ; je ne doute plus qu’il porterait l’Europe sur ses épaules. » Mais, malgré toutes ces scènes en partie si plaisantes, aucun de nous ne méconnaissait le grave et solennel événement qui aujourd’hui réunissait ici dans l’orgueilleux Paris tant de guerriers de peuples différents. Ah ce jour ! Le jour que nous avions désiré de voir depuis sept années de honte et que nos pères avaient appelé souvent à chaudes larmes ; il était là enfin, ce beau jour ! Chacun sentait qu’il n’avait pas combattu pour une gloire vaine et passagère. C’était pour sa patrie qu’il avait combattu, et pour la paix.  

Ce témoignage fut publié en 1911 dans la revue « Feuillets d’Histoire ». 

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( 31 mars, 2018 )

Le général Roussel d’Hurbal en 1815…

Le général Roussel d’Hurbal en 1815… dans TEMOIGNAGES golfejuan

Le général Roussel d’Hurbal commandait une division de cavalerie chargée d’arrêter l’ Usurpateur en avant de Paris, et il assure que le 20 mars, à Gentilly, des régiments, Le 1er dragons et 6ème chasseurs, ne fléchirent pas, malgré l’infanterie qui leur criait : « Vive l’Empereur ! »  et malgré les voitures de la cour qui les virent passer et qui venaient chercher Napoléon.

Arthur CHUQUET.

 Le 14 du mois de mars, étant à Besançon en tournée d’inspection, je reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, l’ordre, du 11, de me rendre en poste à Lyon près de S. A. R. Monsieur, Je me mis en route le même jour ; mais, ayant appris à Chagny, près de Chalon-sur-Saône, que Mgr. Le comte d’Artois était retourné à Paris, je me dirigeai vers cette ville où j’arrivai le 17. Le 19, surlendemain de mon arrivée, Mgr. le duc de Berry me fit expédier l’ordre de me rendre à Essonnes pour y prendre le commandant d’une division de cavalerie dans le corps de M. le comte de Valmy [fils du maréchal Kellermann] ; j’y arrivai le même jour au soir. Le 20, à 5 heures du matin, M. le général comte de Valmy m’envoya l’ordre de me retirer d’Essonnes sur Saint-Denis. Je pris sur le champ mes mesures pour mettre cet ordre à exécution. Mais, mes brigades ayant été réparties sur différents points et marchant isolément, je partis d’Essonnes avec une garde d’un officier et quatorze chasseurs du 4ème  régiment et j’atteignis à deux lieues de là la brigade de M. le général Vallin, composée du 1er  de dragons et du 6ème  de chasseurs, à la tête de laquelle je me mis pour marcher au lieu désigné. A la hauteur de Gentilly, entre Paris et Villejuif, le général en chef, instruit de l’insurrection de Saint- Denis, me fit ordonner de m’arrêter où je me trouvais et de cantonner mes régiments dans les villages voisins de la route. Je m’empressai d’obéir à cet ordre pour ne pas me trouver sur la route au moment du passage de Bonaparte que je prévoyais devoir arriver bientôt à cause des voitures de la cour qui, depuis longtemps, étaient passées pour aller le chercher. Qu’il me soit ici permis de rendre hommage à la conduite digne d’éloge des deux régiments et au détachement de chasseurs que je ramenai. Aucun homme n’a ni quitté son rang ni fait entendre un cri séditieux, quoique tous y fussent provoqués par plusieurs bataillons d’infanterie qui marchaient en sens contraire et retournaient à Bonaparte.

Je passai la nuit du 20 à Gentilly avec le colonel du 6ème  de chasseurs et le lendemain, je me rendis à Paris dans mon logement où je restai sans vouloir paraître aux revues de ma troupe passées par Bonaparte, et ce ne fut qu’après le retour de M. le maréchal Macdonald et des autres militaires qui avaient escorté le Roi jusqu’à la frontière, que je consentis à paraître aux Tuileries. Le 8 avril, le ministre de la Guerre m’envoya des lettres de service que je n’avais point sollicitées, pour prendre le commandement de la 2ème division de cavalerie.

Paris, 26 octobre 1815.

Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911, pp.285-287.

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( 30 mars, 2018 )

30 mars 1814. A la santé du Père Lathuille !

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Au début de la route qui va de Paris à Clichy, en dehors de la ville, non loin de la barrière de Clichy,  se trouvait depuis 1769 un cabaret tenu par la famille Lathuille. Lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, le maréchal Moncey y établit son quartier-général. Il commandait en chef la Garde nationale et avait principalement sous ses ordres les 1er et 4ème légions, échelonnées depuis Chaillot jusqu’à Clichy. L’ennemi approchant, Pierre Lathuille (1763-1816), tenant son établissement « Au Père Lathuille » encouragea les élèves de l’École Polytechnique qui s’apprêtaient à faire le coup de feu, à boire toutes ses bouteilles en leur disant: « Mangez, buvez  mes enfants, il ne faut rien laisser à l’ennemi ! ». Les boulets russes ne tardèrent pas à fuser sur le cabaret. Les troupes françaises se replièrent sur la barrière de Clichy qu’ils barricadèrent. Elles se  battirent héroïquement face aux troupes russes commandées par le comte de Langeron, un ancien émigré français passé au service de la Russie. On montrait encore en 1860 un boulet de canon qui était venu se loger dans le comptoir de l’établissement. Le cabaret du Père Lathuille très en vogue tout au long du 19ème siècle a disparu en 1906. Il se trouvait au n°7 de l’actuelle avenue de Clichy (17ème arrondissement). Sur la place située non loin, à l’emplacement de la barrière, on peut voir une belle et imposante statue du maréchal Moncey immortalisant la défense de Paris.

C.B.

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Emplacement du cabaret du Père Lathuille. Etat actuel (Janvier 2014). Cliquez sur les photos afin de les agrandir.

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 Vue actuelle de la Place de Clichy (Janvier 2014) avec en son centre le beau monument au maréchal Moncey, tournée vers le nord, direction d’où sont venues les troupes ennemies. Ce monument se trouve approximativement sur l’emplacement de la barrière de Clichy (voir tableau ci-dessous).

Barrière Clichy

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( 29 mars, 2018 )

Trajet de l’Empereur depuis Saint-Canat jusqu’à Saint-Raphaël (26 avril 1814-28 avril 1814).

Napoléon à cheval.

26 avril. Après son départ de La Calade, «A 4 heures, déjeuner au hameau de La Grande Pugère. Il passe à Saint-Maximin et à Tourves. Dans l’après-midi, il s’arrête au Luc, au château de Bouillédou, appartenant à M. Charles, membre du corps législatif, où il reçoit sa sœur Pauline » (p.454).

27 avril. « Dès l’aube, il se remet en chemin et au lieu de se diriger vers Saint-Tropez, il bifurque sur Fréjus où il arrive à 11 h. et descend à l’Auberge du Chapeau Rouge. Il accepte d’embarquer sur la frégate anglaise l’Undaunted que le colonel a fait venir de Marseille. Dans la soirée, il a un entretien avec le capitaine de vaisseau de Montcabrier, commandant la frégate française la Dryade sur laquelle il devait être conduit à l’île d’Elbe. Il lui explique sa décision de ne pas se rendre à bord. «  (p.454).

28 avril. « Il est prêt à embarquer dès le matin, mais le vent manque. Il reste à terre, est pris de malaises, de vomissements : émotion du voyage ou mauvaise digestion, car il avait mangé une langouste à déjeuner. Il quitte Fréjus à 20 h. se rendant à bord de l’Undaunted au port de Saint-Raphaël. Il y est reçu avec la solennité usitée pour les souverains » (p.454).

——

Ce navire mettra à la voile le lendemain à 11 heures. Le 3 mai l’Undaunted est ancré à l’entrée du port de Portoferraio, capitale de l’île d’Elbe. Napoléon y débarquera le matin du 4 mai.

(Louis Garros et Jean Tulard, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821″, Tallandier, 1992, p.454).

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( 27 mars, 2018 )

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt .

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt . dans TEMOIGNAGES montmirail

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de  la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. Ce personnage a été nommé général de brigade à l’issue de la bataille de Hanau.

Plusieurs relations de cette bataille, même celle officielle, n’ont point indiqué avec exactitude un mouvement de cavalerie qui doit avoir eu une grande influence sur son succès. Le Bulletin rapporte  entre autres détails : « Le général Friant s’élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les 4 bataillons de la Vieille Garde…, les tirailleurs ennemis se retirèrent épouvantés sur leurs masses…, alors l’artillerie ne put plus jouer, la fusillade devint effroyable, et le succès était balancé. Mais au même moment le général Guyot à la tête du 1er de lanciers (Polonais), des vieux dragons et des vieux grenadiers, etc.… » 

Cette dernière citation n’est pas assez expliquée. Le général de division Guyot commandait effectivement la division de  la Vieille Garde composée des lanciers polonais commandés par le général Krasinski, et des chasseurs, formant la première brigade : les régiments des vieux dragons et des vieux grenadiers formaient la deuxième brigade dont le commandement avait été donné le 8 février 1814 au général Dautancourt, major des Polonais. Cette division, qui s’arrêta d’abord sur les hauteurs de Moncoupeau, se porta ensuite en avant dans la plaine traversée par la route de Montmirail à Château-Thierry. Elle y demeura assez longtemps à droite de cette route et y reçut quelques boulets. L’ordre lui vint alors de se rendre près de l’Empereur. En exécutant ce mouvement de nouveaux ordres laissèrent alors la première brigade dans la plaine (il paraît néanmoins que ce ne fut que pour un moment), tandis que la deuxième à la tête de laquelle se trouvaient les généraux Guyot, Dautancourt, continuant à marcher au grand trot, rejoignit l’Empereur qu’elle trouva sur la route de Montmirail à La Ferté. Le canon ennemi battait cette route d’écharpe et de front. La brigade se forma près de l’embranchement d’un petit chemin dont la direction est vers Fontenelle. L’Empereur, au milieu des boulets qui pleuvaient autour de lui, lorgnait attentivement les positions de l’ennemi. Bientôt ce prince donna ordre au général Guyot de faire charger les dragons, mais de conserver près de lui, pour le moment, les grenadiers. Cet officier général transmit cet ordre au général Dautancourt, commandant la brigade. Celui-ci, formant aussitôt ses dragons en colonne par pelotons, s’élança à leur tête sur la route [Du point du départ des dragons pour arriver à la ligne ennemie, on trouve à gauche de la route quelques maisons ; les tirailleurs français s’y étaient jetés et ces intrépides soldats s’y fusillaient avec ceux de l’ennemi. Quelques-uns d’eux qui se mettaient audacieusement à découvert sur la route, ne purent se retirer assez à temps pour éviter les dragons dont les pelotons lancés au grand galop tenaient la largeur de cette route ; aussi plusieurs de ces braves furent-ils renversés. Cependant les dragons de la queue de la colonne assurèrent depuis qu’ils croyaient que ces braves jeunes soldats n’avaient point été blessés et que les derniers pelotons avaient été évités. (Note du général Dautancourt)] , et, malgré un feu épouvantable, arriva sur l’ennemi, l’enfonça, en rejeta une partie sur la droite de cette route au-delà du fossé, et se rallia sur le plateau à gauche de la même route en face du bois de l’Epine-au-Bois, ayant derrière lui un ravin qui prend naissance sur ce même côté de la route, et dans lequel est un petit ruisseau, qui, coulant au-dessous et à l’ouest du village de Marchais (encore occupé par la droite des Russes), va tomber au sud, dans le petit Morin. Cette position des dragons en-arrière de Marchais, séparait de son centre la droite de l’armée ennemie ; aussi vit-on bientôt des fuyards qui abandonnaient en désordre ce village. Marchais étant situé sur une hauteur à gauche du ravin, les fuyards la descendirent à la course et arrivèrent sur ce ravin qui pouvait être aisément franchi. Cependant l’ennemi, enfoncé par la brillante charge des dragons, essayait de rallier un gros de son infanterie près du bois de l’Epine-au-Bois, en face de l’endroit où les dragons se reformaient eux-mêmes. Ils ne lui en donnèrent pas le temps, et cette infanterie épouvantée ne les attendit pas une seconde fois, elle se dispersa. Toutefois le général Dautancourt, apercevant le désordre qui régnait à la droite de l’ennemi, porta alors les dragons au galop dans le bas du ravin, précisément au-dessous de Marchais.

Déjà une partie des troupes ennemies avait passé ce ravin et se trouvait protégée par un petit bois (le bois Jean) qui nuisit à la célérité de cette nouvelle charges des dragons. Mais ils parvinrent à y pénétrer et le traversèrent. Alors commença un carnage effroyable. Les dragons ne frappant que de la pointe de leurs sabres, chaque coup tuait un Russe. En vain, ceux-ci se jetèrent-ils ventre à terre suivant leur habitude (et plusieurs se relevaient ensuite pour nous fusiller), presque tout ce qui put être joint, sur ce point, fut tué, et l’officier chargé par le général Dautancourt de réunir les vivants qui furent enfin faits prisonniers, n’en conduisit au quartier-général qu’un petit nombre. Le grand-maréchal Bertrand arriva bientôt sur ce terrain et complimenta le général Dautancourt et les dragons sur leur belle affaire que, dit-il, l’Empereur avait vue avec plaisir. Il chargea le général de proposer pour des récompenses dans la Légion d’honneur et l’ordre de la Réunion, les officiers et dragons qui s’étaient particulièrement distingués, et de se porter lui-même en tête de l’état de propositions pour l’étoile de commandant.

En même temps il pressait le général de se rallier et de continuer vivement la poursuite de l’ennemi qui faisait paraître quelque cavalerie au-delà du ruisseau de l’Epine-au-Bois, sans doute dans l’intention de recueillir quelques-uns de ses fuyards. Nous courûmes à cette cavalerie qui ne nous attendit pas, et disparut. Nous continuâmes à marcher dans les terres, séparés de la route par le bois de l’Epine-au-Bois, que nous tournâmes, et à la nuit noire, le feu ayant entièrement cessé, à l’exception de quelques coups qui se faisaient entendre par la droite ; nous nous arrêtâmes près d’une maison isolée dans la plaine, vis-à-vis d’un bois qui couvre Vieux-Maison, et de là nous nous mîmes en communication par des patrouilles avec nos troupes que nous trouvâmes sur la route ; une de ces patrouilles rencontra dans la plaine, à peu de distance derrière nous, deux bataillons d’infanterie de  la Vieille Garde à la tête desquels marchait à pied, et l’épée au poing, le maréchal duc de Dantzig [Lefebvre], chargé de nous soutenir.

Peu de temps après, le général Dautancourt reçut, par l’officier qui avait conduit les prisonniers, l’ordre de rejoindre la division du général Guyot, qui, après la bataille, s’était  établie en-arrière de la Haute-Epine, au hameau du Tremblet, dépendant du village de Marchais. Cette belle affaire ne coûta aux dragons que quelques tués, plusieurs blessés : ils eurent aussi 7 à 8 chevaux tués, au nombre desquels fut celui de l’officier commandant le premier peloton, en débouchant sur la ligne ennemie. Le lendemain 12, ce fut avec les dragons de la Jeune Garde, qui faisaient partie de la division, que le brave général Letort, eut, sur la route de Château-Thierry, la belle et brillante affaire rapportée au Bulletin.  

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( 25 mars, 2018 )

Retour sur le 20 mars 1815…

Retour sur le 20 mars 1815… dans TEMOIGNAGES 74-004173

« Que d’événements se sont écoulés depuis huit ans ! Quelle différence dans ma position ! Il y a huit ans que, gouverneur de Paris, j’étais au lever de l’Empereur qui, arrivé la veille, paraissait ne pas avoir cessé de régner. Tout le monde l’entourait, le pressait, le peuple se groupait sous ses fenêtres et faisait retentir l’air de cris de joie ; à chaque moment des troupes arrivaient dans les cours des Tuileries, et, agitant leurs schakos au bout de leurs baïonnettes, elles saluaient par leurs acclamations celui qui les conduisit sois souvent à la victoire ; Savary m’attirait à part et me disait : « L’Empereur m’a déjà parlé de vous, il sait votre réponse au duc de Berry : « Quoi ! Monseigneur, vous appelez au repos une halte dans la boue ! »- C’est, a dit l’Empereur, l’histoire du règne des Bourbons ; vous serez content de lui, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez…. » Hélas ! Je ne voulais quez commander une division et marcher aux frontières : j’étais déjà las de la cour, j’avais déjà  trop du commandement de Paris. Le matin, douze espions étaient venus me faire des rapports : un chef de bataillon, nom, je crois, Lelièvre, m’en avait remis un résumé que je devais présenter à l’Empereur et que je me gardai bien de lui donner.

Là, je vis Fouché ; il avait le sourire sur les lèvres et on lisait sa perfidie dans son regard oblique : là, je vis l’infortuné maréchal Ney ; il avait l’air embarrassé, contraint, presque honteux ; il vint à moi, et chercha à m’expliquer sa conduite : il balbutia le mot de « trahison » ; il cherchait à repousser cette pensée qui retombait sur son cœur. Je ne trouvai pas de paroles amères pour un tel coupable, j’aurais voulu le réconcilier avec lui-même. « M. le maréchal, lui dis-je, un homme comme vous ne trahit pas, il embrasse un parti : Turenne et Condé ont souvent changé de bannières, et leurs noms n’en sont pas moins célèbres et vénérés. » Il me serra la main, il releva sa tête et me dit : « Vous me faites du bien ». Je lui recommandai le colonel Dubalon, qui n’avait pas voulu le suivre dans sa défection, et il courut de suite chez le ministre pour le faire employer. Mettez à la place du maréchal plébéien un grand seigneur, un homme de cour. Il n’aura pas un regret, encore moins un remords ; il triomphera du succès et tendra la main pour mendier une récompense. La vertu  roturière a des racines plus profondes dans le cœur ; sa pudeur est extrême, elle s’alarme, elle a besoin d’appuyer sur l’opinion publique. Comment les bourbons n’ont-ils pas senti qu’ils absolvaient Ney en l’assassinant ? Ignoraient-ils donc que, quand la punition surpasse la faute, elle l’efface ?

Ce grand Napoléon, que grandissait encore le succès de son audacieuse entreprise, comme il montrait bon, indulgent ! Comme il disait à ceux qui naguère l’avaient abandonné : « les circonstances ont été plus fortes que les hommes. Il a été vaincu, et ces mêmes hommes, auxquels il avait pardonné une première trahison, l’ont abandonné de nouveau ; et sur son rocher il répétait encore : « Les circonstances sont plus fortes que les hommes. »

Général LAMARQUE

(« Mémoires et souvenirs. Publiés par sa famille », Tome II, H. Fournier jeune, Libraire, 1835, pp.104-106).

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( 24 mars, 2018 )

Le 1er lanciers lors du débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan (mars 1815).

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Dans la note suivante, c’est un des chefs d’escadron ce régiment, M. de Trentinian qui raconte brièvement l’attitude du 1er lanciers lors du débarquement de Napoléon sur les côtes de France. Trentinian, élève de l’Ecole royale militaire de Tournon en 1782, cadet aux chasseurs des Alpes, en 1785, il fut nommé sous-lieutenant aux chasseurs bretons en 1791.  Ajoutons qu’il avait émigré et fait les campagnes de l’armée de Condé. Puis Trentinian était rentrée dans l’armée nationale où il avait rapidement reconquis ses grades:  Fourrier en l’an X, sous-lieutenant en l’an XI, lieutenant en l’an XII, aide-de-camp du général Thiébault en 1807, capitaine en 1809, chef d’escadron en 1813.  Il passait pour brave et actif. Il était en 1816 « cité dans la ville d’Agen comme un des officiers qui s’étaient le plus prononcés pour la cause royale ». 

Arthur CHUQUET. 

Note du chef d’escadron Trentinian. 

Aussitôt que le 1er régiment de lanciers du Roi eut appris la nouvelle du débarquement de  Bonaparte, il s’empressa de renouveler son serment de fidélité au Roi. Ayant reçu ordre de se porter sur Fontainebleau, ils furent instruits, à leur arrivée, que les troupes auxquelles ils devaient se joindre, s’étaient rangées du parti de l’Usurpateur. Le maréchal de camp Colbert sous les ordres duquel était le 1er régiment de lanciers, ne recevant aucun ordre et craignant que les soldats ne suivissent le coupable exemple de leurs camarades, décida de se retirer sur Paris. Arrivé à Brunoy, le 1er de lanciers fut arrêté par un régiment qui passait à l’ennemi. Près d’Essonnes, l’infanterie et l’artillerie les arrêta de nouveau. Mais, voulant absolument rejoindre l’armée royale qu’on disait campée dans la plaine Saint-Denis, le 1er de lanciers se jeta sur sa gauche et alla prendre poste à Montlhéry. Le colonel, connaissant le dévouement du sieur Trentinian pour le roi, l’envoya à Paris pour s’informer où se trouvait l’armée royale et où était le Roi. Là, il apprit le départ de Sa Majesté et l’arrivée de Bonaparte aux Tuileries. Il retourna rendre compte de sa mission. Mais déjà le général Colbert avait reçu ordre de se rendre à Vincennes ; l’armée était soumise ; M. de Trentinian suivit son régiment.

Document extrait du livre d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911. 

 

 

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( 23 mars, 2018 )

A propos du mameluck Ali…

1821

Louis-Etienne Saint Denis (désigné par une flèche) à Sainte-Hélène. A ses côtés se trouve son ami le valet de chambre Louis Marchand.

 Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de « mameluck Ali » est un de mes personnages favoris de l’épopée; l’exemple même du fidèle de Napoléon. Il le suivit à Sainte-Hélène et assista aux derniers moments du Grand Homme. En 2000, j’ai réalisé pour le compte des Editions Arléa, une nouvelle édition de ses « Souvenirs »; un récit que se doit de lire tout napoléonien qui se respecte. 

 C.B.

 « J’ai connu plusieurs personnes ayant vécu près de Napoléon dans des positions diverses, d’anciens serviteurs longtemps attachés à sa personne. Tous sont unanimes pour vanter la bonté de son cœur, son affabilité et sa simplicité. Ainsi Saint-Denis, son premier valet de pied, qui l’accompagna à l’île d’Elbe et à Sainte-Hélène, d’où il ne revint qu’après la mort de son maître, ne tarit pas sur son inépuisable bonté, sa douceur envers ses gens, sa bonhomie. Napoléon aimait beaucoup les enfants, se plaisait à les prendre dans ses bras, à écouter leur babil. Saint-Denis avait une petite fille de deux ou trois ans: l’Empereur se détournait fréquemment de sa promenade pour aller la caresser. Ce même Saint-Denis fit partie de l’expédition qui, sous le commandement du prince de Joinville, alla en 1840 chercher les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène pour les ramener en France. J’ai été longtemps le médecin de la famille Saint-Denis. Le père, mort dans un âge très avancé, avait passé des écuries de Louis XVI dans celles de Napoléon, où il remplissait les modestes fonctions de piqueur. Le fils faisait partie de la maison impériale ; il était valet de pied ; son intelligence, son dévouement, sa bonne mine lui valurent les bonnes grâces de l’Empereur, qui l’attacha plus particulièrement à sa personne et le désigna pour l’accompagner à Sainte-Hélène. Saint-Denis n’avait reçu que peu d’instruction. Il eut cependant l’idée d’écrire jour par jour ce qu’il voyait et ce qu’il entendait. Son service l’appelait à chaque instant près de l’Empereur, il a entendu de sa bouche bien des choses curieuses. Ce journal forme quatre gros cahiers dont l’écriture n’est pas mauvaise, mais qui, sous le rapport de l’orthographe et de la grammaire, laissent beaucoup à désirer. J’ai pu les parcourir et ils m’ont vivement intéressé. Voici un emprunt que je leur fais : « Sire, qui dit Montholon, j’ai eu occasion de voir beaucoup les Anglais, de vivre au milieu d’eux, et je puis vous dire qu’ils sont bons enfants tout de même. -Oui, qui dit l’Empereur, mais leur gouvernement ne vaut pas le diable, et il savait bien ce qu’il faisait en me donnant pour geôlier la plus grande canaille de l’Angleterre.»

(Docteur Poumiès de la Siboutie », « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp. 142-143)

——

A propos de ce personnage qui finit son existence dans la belle ville de Sens (Yonne) :

http://www.histoire-sens-senonais-yonne.com/pages/gerard-daguin-chroniques-historiques/des-lieux-et-des-hommes-le-mamelouk-ali/louis-etienne-saint-denis-le-mamelouk-ali-de-napoleon.html

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( 21 mars, 2018 )

Proclamation de l’Empereur, à Paris, le 21 mars 1815.

Napoléon le Grand2

Voici un extrait des « Mémoires » du trésorier Guillaume PEYRUSSE:

« 21 mars. Le lendemain parut dans le Moniteur  la proclamation ci-jointe au peuple français :

  « Français,

La défection du duc de Castiglione [1] livra Lyon sans défense à nos ennemis ; l’armée, dont je lui avais confié le commandement, était, par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé, et d’arriver sur les derrières du flanc gauche de l’armée ennemie qui menaçait Paris. Les victoires de Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de Mormant, de Montereau, de Craonne, de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de St-Dizier ; l’insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l’Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et la position que j’avais prise sur les derrières de l’armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l’avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants, et l’élite de l’armée ennemie était perdue sans ressource ; elle eut trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu’elle avait si impitoyablement saccagés, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l’armée. La conduite inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l’ennemi était telle qu’à la fin de l’affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions par la séparation de ses parcs de réserve.

Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l’intérêt de la patrie ; je m’exilai sur un rocher au milieu des mers ; ma vie vous était et devait encore vous être utile ; je ne permis pas que le grand nombre de citoyens qui voulaient m’accompagner partageassent mon sort ; je crus leur présence utile à la France, et je m’emmenai avec moi une poignée de braves nécessaires à ma garde.

Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui régnerait sur vous, qui serais assis sur mon trône par la force des mêmes armées qui ont ravagé notre territoire, chercherait en vain à s’étayer des principes du droit féodal ; il ne pourrait assurer l’honneur et les droits que d’un petit nombre d’individus ennemis du peuple qui, depuis vingt-cinq ans, les a condamnés dans nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieures seraient perdues à jamais.

Français, dans mon exil j’ai entendu vos plaintes et vos vœux ; vous réclamez le gouvernement de votre choix qui seul est légitime. Vous accusiez mon long sommeil ; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie. J’ai traversé les mers au milieu des périls de toute espèce : j’arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je l’ignorerai toujours ; cela n’influera en rien sur le souvenir que je conserve des services importants qu’ils ont rendus, car il est des événements d’une telle nature qu’ils sont au-dessus de l’organisation humaine. Français, il n’est aucune nation, quelque petite qu’elle soit, qui n’ait eu le droit et ne se soit soustraite au déshonneur d’obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris et renversa le trône éphémère d’Henri VI, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d’un prince régent d’Angleterre.

C’est aussi à vous seuls et aux braves de l’armée, que je fais et ferai toujours gloire de tout devoir. »


[1] « Depuis longtemps, chez lui, le maréchal n’était plus le soldat ; son courage, ses vertus premières l’avaient élevés très haut hors de la foule ; les honneurs, les dignités, la fortune l’y avaient replongé », dira de lui Napoléon…

 

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( 20 mars, 2018 )

Le capitaine Moura aux Tuileries le 20 mars 1815…

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Au matin du 20 mars 1815, Exelmans, à la tête d’officiers à la demi-solde, occupe les Tuileries et fait arborer le drapeau tricolore.

Le personnel de la cour impériale, grands et petits, réoccupe le palais, et dans la salle du Trône les belles dames arrachent du tapis les fleurs de lys pour faire reparaître les abeilles. A 9 heures du soir, l’Empereur arrive, tiré de sa voiture, porté de bras en bras dans le vestibule et sur l’escalier ; il dit tout bas au capitaine d’Hauteroche qui lui tient une jambe et la serre un peu fort : « Là, là, mon enfant, doucement, doucement ». Un autre capitaine se faisait remarquer dans cette foule enthousiaste. C’était Moura. Moura qui, le matin, avait fait flotter sur les Tuileries le drapeau tricolore, Moura, qui, le soir, monta la garde, un fusil en main, à la porte de l’appartement impérial. 

« Le 20 mars 1815, écrivait-il plus tard, jour de la rentrée de Napoléon, Moura se trouvait aux Tuileries à 9 heures du matin, au moment où le général Exelmans prit le commandement de ce palais. C’est Moura qui, par ordre d’Exelmans, eut l’insigne honneur d’arborer le drapeau tricolore au pavillon de cet édifice. Et lorsque, le soir du même jour, l’Empereur fut rentré dans Paris, ce fut Moura qui, par suite des mêmes ordres, eut la faveur plus grande encore d’être, le premier, placé avec un fusil en sentinelle à la porte de l’appartement du  grand homme.

Exelmans, aujourd’hui maréchal [il accède à cette dignité en 1851], est là pour certifier ces deux faits si glorieux pour moi. » 

Qui était ce Moura ? Un Portugais. 

Antoine-Joachim Moura, né le 16 février 1786 à Oporto, cadet en avril 1801, et second lieutenant en février 1809 au 4ème régiment d’artillerie portugais, fut blessé d’un coup de feu et fait prisonnier à l’attaque d’Oporto. Le général Fririon, chef d’état-major de Soult, l’engagea à prendre du service en France. Moura y consentit. Attaché en avril 1809, comme adjoint, à l’état-major général de l’armée du Portugal, nommé le 20 mai 1811 capitaine adjoint par le duc de Raguse [Marmont] et employé  pendant seize mois à la 4ème division que commandait le général Sarrut, envoyé à Grenoble en 1814 au dépôt de la Légion portugaise, il fut définitivement promu capitaine de cavalerie le 15 janvier 1815 sur la recommandation de Fririon, de Heudelet et de Marmont qui reconnaît qu’il avait servi avec zèle. Après le 20 mars, il appartint à l’état-major de la division Berthezène qui faisait partie du corps de Vandamme. Il est blessé à Fleurus et nommé provisoirement chef d’escadron. Moura rentre à Paris après le licenciement de l’Armée de la Loire. Il est mis à Nancy sous la surveillance de la police.Il obtint des lettres de naturalité et, en vertu de l’ordonnance du 20 mai 1818, un traitement de non-activité pendant dix ans, de 1818 à 1828. Il pouvait donc être rappelé au service et il avait droit à une pension de retraite. Mais en 1821, il donna sa démission pour rentrer au Portugal. On le trouve toutefois en 1852 à Toulouse. Antoine-Joachim Moura avait en 1818 épousé la fille d’un avocat de Nancy, nommé Froment.

Arthur CHUQUET 

(« Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911). 

 

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( 20 mars, 2018 )

20 mars 1815, une journée pas comme les précédentes…

Napoléon le Grand2

Ce récit est extrait des « Souvenirs » d’Emile Labretonnière, jeune étudiant parisien. L’Empereur n’était pas encore de retour dans sa capitale.

« Pendant toute cette journée du 20 mars, le pays fut sans aucun gouvernement, et cependant jamais Paris ne fut plus paisible; pas la moindre insulte, pas la moindre violence de la part d’un peuple abandonné à lui-même et dont on n’avait pas encore altéré les nobles instincts. Seulement, je fus témoin d’un fait qui fit croire à un commencement de trouble. Il faisait un temps superbe; les cafés et les estaminets du Palais-Royal se remplissaient de militaires fêtant, le verre en main, l’arrivée du Petit-Caporal. J’étais avec un ami dans un estaminet haut: une foule de cuirassiers y faisait couler la bière et le punch en son honneur, quand tout-à-coup un coup de fusil retentit dans le jardin. A l’instant, voilà tous nos hommes qui sautent sur leur sabre déposé près d’une table, et qui descendent rapidement, tandis que toutes les croisées se garnissent de figures inquiètes. Ce n’était qu’un hasard; un armurier du Palais-Royal, en maniant un fusil qu’il ne savait pas chargé, venait de le faire partir par mégarde. On attendait l’Empereur d’heure en heure; il n’arrivait point. Les boulevards se garnissaient de curieux sur le passage présumé de la voiture où reposaient de si hautes destinées. Des officiers d’état-major, à cheval, parurent enfin venant de la place Vendôme, encourageant le peuple qui, sur leur route, criait Vive l’Empereur ! Il furent le premier indice de l’organisation d’un pouvoir quelconque dans toute cette journée. La nuit venait; j’étais sur le boulevard Saint-Martin, impatient et inquiet d’un si long retard, quand j’entendis accourir une nuée de crieurs, colportant un imprimé et l’annonçant avec les poumons que vous connaissez à ces stentors de la rue de Jérusalem. J’arrête le premier qui passe, je lui achète un exemplaire, et mes regards tombent avec ravissement sur l’aigle impériale m’ouvrant ses aîles, tenant encore dans sa serre ce foudre terrible dont les éclairs avaient fait baisser les yeux à tant de rois vaincus. J’avais en main l’admirable proclamation de Napoléon à l’armée française , celle qui commence par ces mots: SOLDATS ! Nous n’avons point été vaincus ! C’était cette chaleureuse allocution où, en appelant autour de sa bannière les vieux braves des premiers départements envahis par lui, le soldat couronné leur annonçait que l’aigle aux trois couleurs allait voler de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. J’étais là le cœur agité, les yeux avides, à lire au coin du boulevard; peu à peu je voyais se former autour de moi un cercle d’enfants et d’ouvriers jetant un œil curieux sur l’aigle qui surmontait la proclamation. — Monsieur, me dirent d’un air suppliant quelques hommes aux vêtements délabrés, si vous vouliez avoir la bonté de lire haut! – Je vis qu’en refusant j’allais coûter deux sous à ces pauvres diables incapables de résister à l’envie de connaître cette proclamation; je commençai donc. Puis je vis toutes ces figures noircies par le travail se grouper attentives, et l’orgueil national s’épanouir aux magiques paroles de Napoléon; pas un trait d’éloquence ne manquait le but; il y avait autour de moi trop de cœurs patriotes pour le recevoir. Cependant je commençais à être embarrassé de mon rôle de tribun en plein vent, la foule était considérable quand arriva la fin de ma lecture; elle fut couronnée par un cri de Vive l’Empereur ! Que je me contentai de répéter in petto, tant je craignais de passer pour un enthousiaste à tant par jour. Je parcourus le boulevard jusque devant l’Ambigu. Cependant, il n’arrivait point; je remontai plus loin pour le voir plutôt passer. Parvenu devant le théâtre de l’Ambigu, j’y entrai machinalement. J’étais là, au parterre, jetant un œil distrait sur la scène, mais l’oreille attentive aux bruits du boulevard, et tout entier hors de la salle par la pensée. Il me semblait pourtant voir vaguement se développer sur le théâtre une action dramatique; c’étaient des Polonais avec le vieux costume national; c’était de la neige qui tourbillonnait, et couvrait la scène de papier découp ; puis, des mines où travaillait un peuple souterrain ; des guerriers qui parlaient de la gloire et de l’esclavage de la Pologne; puis, vint une voix des loges qui s’écria: N’ayez pas peur, allez; ça ne durera pas longtemps! L’à-propos fut saisi avec applaudissement: les loges échangeaient entre elles de ces mots qu’on ne dit qu’à Paris; à chaque instant, on sortait en masse de la salle pour y rentrer en désordre et sans carte; ce n’était pas sur le théâtre qu’était l’intérêt, c’était sur le boulevard, où chaque voiture était prise pour celle de Napoléon. Enfin, après cinq ou six alertes, nous entendîmes des cris sourds et un bruit de chevaux; nous sortîmes encore en foule; c’était lui! il venait de passer. De chaque côté des boulevards la foule s’arrêtait muette d’émotion, regardant passer cette voiture qui portait César et sa fortune. Dix minutes après, à neuf heures et demie, elle s’arrêtait au pied du vestibule du pavillon de Flore, aux Tuileries; un homme en descendait; à l’instant il était soulevé de terre et porté sur les bras de près deux cents officiers qui garnissaient le vestibule et les marches du grand escalier, l’attendant pour lui faire ainsi un pavois. Le vertige prit-il de nouveau Napoléon du haut de ce trône improvisé par l’amour de ses compagnons de gloire ? Oublia-t-il que pour qu’un tel pavois soit inébranlable , il faut qu’aux  vaillantes mains du peuple et de l’armée se joigne la main puissante de la liberté. Il n’en perdit point entièrement la mémoire; il voulut bien enfin reconnaître la toute-puissance de cette liberté ; mais il oublia que son plus beau titre, à lui, datait de son généralat. Il voulut agir en roi, il espérait, en cette qualité, être reconnu par ses anciens rivaux couronnés. Espérance insensée !

Oh ! sans doute, dans l’ardente insomnie qui dût faire bouillonner ce cerveau puissant pendant cette nuit du 20 mars, il aura surtout écouté l’écho du passé, lui apportant les retentissements de sa royauté déchue. Il aura senti se balancer encore sous ses pas le radeau de Tilsitt où il distribuait des couronnes; il aura revu la victoire, lui présentant d’une main les clés de Vienne et de l’autre la fille des Césars. Le canon des Invalides aura retenti à son oreille, comme à pareil jour, il y avait quatre années, alors que ce canon annonçait au monde attentif qu’un enfant venait de naître; enfant dont le père, soldat déjà maître du Louvre, allait, armé du glaive de Charlemagne, découper la carte de son empire et, pour la part de son fils, lui donner le Capitole ! Oubli fatal de son origine populaire ! Rêve enivrant. dont le réveil devait être Waterloo ! »

(E. Labretonnière : « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à  la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-Editeur,1863 »,pp.203-207)

 

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( 20 mars, 2018 )

A Paris, 20 mars 1815, place Maubert…

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« Le 20 mars au matin, je vis sur la place Maubert un courrier à la large cocarde et aux rubans tricolores. C’était la première fois depuis un an que nos glorieuses couleurs reparaissaient. Ce courrier fut entouré, on ne voulait pas le laisser passer, on lui apportait du vin, on lui pressait les mains; on caressait et embrassait son cheval. C’était du délire. On s’étouffait pour lire la belle proclamation : « Soldats, nous n’avons point été vaincus… » Napoléon fit son entrée dans Paris par la barrière de Fontainebleau et le boulevard de l’Hôpital. Il était entre six et sept heures du soir [nombre de témoins ont écrit qu’il était près de 21 heures lorsque l’Empereur arriva aux Tuileries, l’horaire donné par Poumiès pourrait être donc inexact], et déjà nuit. Il passa rapidement, peu escorté, traversa le pont d’Austerlitz. La foule accourue sur son passage était immense, elle le reçut avec amour : on battait des mains, on criait à tue-tête : « Vive l’Empereur !» ; moi plus qu’un autre. Le bataillon sacré de l’île d’Elbe n’arriva que dans la nuit et bivouaqua sur la place du Carrousel, aussi je le vis le lendemain. Ces braves gens furent reçus à bras ouverts : c’était à qui leur donnerait quelque preuve d’amitié. Leurs uniformes étaient en mauvais état, leurs bonnets à poil ras et pelés, leur teint bronzé. Ils semblaient harassés de fatigue. Jamais avant eux on n’avait franchi à pied, avec tant de rapidité, une aussi grande distance. Les jeunes gens des écoles, revenus à Napoléon, lui offrirent leurs bras et leurs cœurs. Quel changement depuis 1814 ! Avec quel empressement nous nous rangeâmes dans les compagnies d’artillerie qui furent organisées ! Deux fois par jour, nous étions exercés au maniement des pièces dans le jardin du Luxembourg. Il régnait parmi nous un zèle, une ardeur admirables, un vif désir de faire oublier la lâcheté de notre conduite en 1814. Ce n’était point un attachement personnel non raisonné qui nous attirait vers Napoléon. La Restauration nous avait froissés de tant de manières que nous avions fini par le regarder comme le vengeur des soufflets qu’on nous donnait, comme le réparateur envoyé du Ciel. Combien il nous trompa ! Tous les régiments de l’armée furent successivement appelés à Paris, tous étaient animés d’une ardeur martiale, tous brûlaient du désir de venger nos derniers malheurs. Les vieux soldats retrouvaient dans un coin de leurs sacs la cocarde tricolore qu’ils y avaient soigneusement conservée. »

(Docteur Poumiès de La Siboutie (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.156-158).

(Image d’illustration).

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( 19 mars, 2018 )

L’occupation de Moscou vue par un officier bavarois…

On sait que la Grande-Armée comprenait un grand nombre de soldats originaires de pays vassaux ou alliés de la France ; beaucoup d’entre eux avaient une grande fidélité envers la France, comme le montre cette lettre écrite de Moscou par un officier bavarois, le baron von Mannlich. 

M.C. 

L’Empereur logeait dans le château impérial [le Palais du Kremlin], qui situé au centre de la ville, est très beau, mais, entouré de fossés et d’un haut mur, ressemble à une petite forteresse. Par ordre de l’Empereur régnaient dans la ville l’ordre et le calme les plus grands. Mais la nuit, tut à coup, tous les environs du château prirent feu et l’Empereur put tout juste s’échapper par un simple sentier. On s’occupa à éteindre l’incendie, mais, à  peine le feu était-il éteint en un point, qu’il prenait à dix autres. On arrêta 13 incendiaires, munis de souffres ou de brandons d’autre sorte et parmi lesquels se trouvaient trois colonels russes ; ils furent tous pendus dans le rue de Petersbourg, avec, épinglées sur la poitrine, des pancartes en russe et en français. Lorsqu’on eut pris une vue claire de toute cette situation, l’Empereur ordonna de mettre la ville à sac pour éviter que les vivres encore existants ne devinrent la proie des flammes.  Cela dura trois jours ; puis l’Empereur revint au château qui avait été épargné et, ce même jour, j’arrivai en ces lieux et eux l’occasion de faire l’emplette, sans que cela ne fut trop cher, de plusieurs denrées alimentaires, telles que café, sucre, farine, etc. Aussi ai-je acheté à très bon prix une somptueuse garniture et un très grand manteau de queues de zibeline pour ma sœur, ainsi que de très belles cartes de Russie et de Prusse…  Cependant on parle, encore que ce soit de façon, bien confuse, d’une deuxième campagne, pour le printemps prochain vers Petersbourg et c’est toujours ce qui m’empêche de demander l’autorisation de revenir vers vous, parce que j’ai toujours l’espoir d’être, d’ici le printemps prochain, de nouveau sur pied, et bien que mon régiment n’existe plus et que les quelques hommes qui en restent aient rejoint un autre régiment, j’espère cependant bien ne pas abandonner mes camarades dans une deuxième campagne. 

(Source : M. Chaulanges :  »Textes historiques. 1799-1815. L’Epopée de Napoléon  », Delagrave, 1960). 

 L'incendie de Moscou

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( 18 mars, 2018 )

Le colonel Hazard…

Le colonel Hazard... dans FIGURES D'EMPIRE 06-513471

Louis-Henry-Joseph Hazard, né à Lille en 1771, élève sous-lieutenant d’artillerie eu 1792, lieutenant en 1793, capitaine en 1795, chef d’escadron au 4ème régiment d’artillerie à cheval en 1802, lieutenant-colonel en 1803, colonel en 1811, était un ami de Courier, et lorsque Paul- Louis écrit au major Griois pour annoncer sa démission : « Adieu, dit-il, adieu, major, adieu, Hazard, et tous mes camarades connus et inconnus ! » Hazard était un fervent « napoléoniste », il qualifiait la première Restauration de catastrophe, et il écrivait au Ministre de la Guerre en date du 27 mars : « A la suite de la catastrophe qu’on a appelée Restauration, j’ai été mis hors d’activité. J’aurais pu réclamer contre cette injustice, mais sans chercher à en connaître le provocateur, je m’y suis soumis parce que, profondément dévoué à l’Empereur, il me répugnait de servir un autre gouvernement que le sien. »

Il fut chargé d’une mission à Perpignan pour l’armement, puis nommé directeur d’artillerie à Rennes. La seconde Restauration le mit à la demi-solde et — le 2 février 1820 — à la retraite.

(Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911 pp.319-320).

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( 17 mars, 2018 )

Quelques mots à propos du témoignage du major LE ROY…

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( 17 mars, 2018 )

22 mai 1809, jour tragique pour le maréchal Lannes…

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Le 22 mai 1809 à 8h00, Lannes avait forcé le centre autrichien lors de la bataille d’Essling. Mais la rupture du pont sur le Danube le contraignait à attendre au milieu de la plaine de Marchfeld. A 9h00 il recevait l’ordre de se replier sur ses positions initiales. En fin d’après-midi il sera grièvement blessé… 

Avant la pointe du jour, les tirs sporadiques de la nuit s’intensifient et la bataille reprend sur tout le front. Aspern est de nouveau l’objet de vives offensives autrichiennes. En plus des divisions Molitor, Legrand et Carra Saint-Cyr, Masséna dispose des tirailleurs-grenadiers et des tirailleurs-chasseurs de la jeune garde, créés le 16 janvier 1809 par décret impérial signé à Valladolid. Ils subissent leur baptême du feu et sans daigner tirer un coup de feu, ils marchent la baïonnette en avant sur l’église et le cimetière d’Aspern où les Autrichiens se sont entassés, les en déloge et en font un affreux carnage.  Essling est dans un premier temps submergé par les Autrichiens aussi les Français de la division Boudet s’enferment dans le grenier et les maisons voisines, jusqu’à ce que Lannes dépêche la division Saint-Hilaire pour chasser l’ennemi.  Vers les sept heures du matin, Lannes prend l’offensive, selon le plan arrêté par l’Empereur. Le maréchal va séparer le centre des Autrichiens de leur gauche et les pousser vers leur droite, en les faisant passer sous le feu de Masséna, auquel il se joindra pour les refouler sur le Danube. Au général Gaulthier, son chef d’état-major, qui le questionne sur les dangers qui peuvent menacer leur droite à Essling, Lannes explique que Davout arrive pour l’appuyer. Laissant Boudet dans Essling, Lannes fait avancer ses troupes, rangées en colonnes par régiment, la droite en tête. En une heure, il avance inexorablement de trois kilomètres.  Avec fougue et intelligence, malgré les pertes, il progresse dans la plaine de Marchfeld, jusqu’au sommet du glacis occupé par les Autrichiens, vers Breitenlee. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire atteint l’ennemi le premier et rompt la ligne autrichienne.

L’élan français est irrésistible et après avoir reculé en ordre, l’armée ennemie commence à se débander. 

Un maréchal des logis du 9e hussards raconte : « Notre vaillante infanterie se met à courir en avant. On ne voit plus rien, on n’entend plus rien ; on passe à travers les moissons, les haies, les fossés ; ceux qui tombent on n’y fait pas attention ; bientôt on joint l’ennemi ; nos baïonnettes trouent les habits blancs, qui commencent à reculer en désordre . » À la vue de son centre crevé par Lannes, l’archiduc Charles vient en personne exciter la résistance de ses soldats, mais rien n’y fait. Lannes continue sa marche offensive et, voyant l’infanterie autrichienne ébranlée, il lance sur elle Bessières avec les cuirassiers qui enfoncent plusieurs carrés, enlèvent des prisonniers, des canons et des drapeaux. Devant Essling et Aspern, l’ennemi commence à prendre ses dispositions pour la retraite, afin de ne pas être tourné. Masséna et Boudet s’apprêtent à surgir des villages pour soutenir la marche triomphale de Lannes qui, une nouvelle fois, démontre sa vista guerrière et sa capacité à forger les victoires pensées par Napoléon.  Mais au milieu de ce magnifique succès, vers huit heures Napoléon est informé que le grand pont est à nouveau rompu. Les Autrichiens ont jeté à l’eau des barques remplies de matières enflammées et même un moulin. Le pont n’a pas résisté et, rompu, empêche le corps de Davout de traverser le Danube.  Sans perdre un instant, Napoléon dépêche un aide de camp auprès de Lannes pour l’informer de la catastrophe. Il faut suspendre l’offensive et se maintenir sur le terrain conquis en attendant de savoir si le pont peut être réparé.  Au milieu de la plaine, le combat ralentit soudainement et un certain flottement règne dans les deux armées. Personne ne comprend pourquoi la marche victorieuse de Lannes est suspendue. Lorsqu’il est informé à son tour de la rupture du pont et comprenant tout le parti qu’il peut en tirer, l’archiduc Charles rallie ses troupes et fait monter en première ligne ses grenadiers d’élite.  Ensuite, il lance sa cavalerie sur la division Saint-Hilaire, la plus avancée, laissée « en l’air ». Un ouragan s’abat sur les Français qui demeurent inébranlables. Les Autrichiens, qui avaient précipitamment replié leur artillerie devant l’insoutenable poussée de Lannes, ramènent plus de 200 pièces de canon, qui vomissent la mort sur la division Saint-Hilaire.

Ce brave général, auquel Napoléon a promis le bâton de maréchal pour sa conduite à la bataille d’Eckmühl, a le pied gauche emporté par un boulet . Oudinot est blessé d’une balle au bras droit et évacué sur Vienne.  Malgré les travaux des pontonniers français, une rupture considérable du pont a lieu vers neuf heures. Napoléon renonce alors à l’espoir de faire passer le corps de Davout et il ordonne à Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première position. Les munitions, déjà sérieusement entamées, vont faire cruellement défaut. Lannes, qui a accueilli la nouvelle de la rupture du pont sans proférer un seul mot de découragement, et en dissimulant la douloureuse impression qu’il en ressent , Lannes donc, se porte à la tête de la division Saint-Hilaire pour la sauver de la fournaise. « Avec ce calme et ce sang-froid dont il paraît s’embellir au milieu du danger » , il communique sa sérénité aux soldats, et leur rappelle en riant, qu’à Marengo il les avait déjà conduits de la sorte sous le feu des Autrichiens : « Allons, allons, amis ! l’ennemi ne vaut pas plus et nous ne valons pas moins qu’à Marengo  ! » Évoluant tantôt à pied, tantôt à cheval, allant d’une division à une autre, Lannes ramène peu à peu ses troupes sur la ligne qu’elles occupaient à l’aube. Ce faisant il repousse plusieurs charges de cavalerie et sa prestance tient en respect la ligne autrichienne. Parvenus à la hauteur du fossé qui court d’Essling à Aspern, les Français peuvent enfin trouver un léger abri pour se protéger du feu ennemi. Mais le repos est de courte durée, car une formidable offensive est menée par le corps de Hohenzollern, une partie de celui de Bellegarde et par la cavalerie de Liechtenstein. Lannes dispose en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Tharreau et Claparède, et en seconde ligne la cavalerie. En troisième ligne, la vieille garde est prête à intervenir. Lorsque les Autrichiens sont à une demi portée de fusil, Lannes ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille qui éclaircit les rangs ennemis. Il lance ensuite les cuirassiers qui sabrent les Autrichiens et les repoussent avec l’aide des chasseurs et des hussards de Lasalle et de Marulaz.  Dans ces difficiles circonstances, Lannes étale une fois de plus son courage et sa maîtrise exceptionnelle de l’art de la guerre. Lui qui est si prompt à percer une ligne ennemie ou à combiner une offensive souveraine est peut-être plus grand encore lorsque le combat est désespéré. Alors qu’en 1800, à Marengo, pendant une résistance similaire, quelques troupes de jeunes conscrits se débandaient sous l’assaut autrichien, à Essling, l’ascendant de Lannes est si grand qu’à aucun moment ses soldats n’abandonnent leur formation : à leurs yeux, il est le demi-dieu de la guerre ! 

Ne parvenant pas à percer le centre conduit par Lannes, l’archiduc Charles se déchaîne sur les deux villages. Essling succombe à un nouvel assaut et Boudet se retranche une nouvelle fois dans le grenier. Napoléon est obligé de lancer ses réserves pour assurer la possession des villages, clés du maintien de l’armée face à l’ennemi. Rapp, avec les chasseurs à pied de la garde, doit épauler Masséna dans Aspern, et Mouton, avec quatre bataillons de fusiliers de la jeune garde, doit appuyer Lannes pour libérer Essling. Les deux aides de camp de l’Empereur se dirigent vers leurs objectifs respectifs, lorsqu’un aide de camp de Bessières vient montrer à Rapp une immense colonne autrichienne qui déferle sur Essling.

Rapp hésite un instant entre obéir aux ordres de Napoléon ou soutenir Mouton et Boudet, qui sont dans une situation critique. Il prend sur lui de marcher sur Essling. Avec son appui, l’assaut ennemi est repoussé à la baïonnette et Napoléon, un instant irrité par l’initiative de Rapp, saura récompenser cette décision opportune.  À gauche, Masséna est bloqué dans Aspern et, l’épée à la main, excite ses troupes dans une résistance héroïque.  L’après-midi commence à décliner et, après avoir entrevu la victoire, les Français combattent en attendant la nuit pour se replier sur l’île Lobau. Napoléon dépêche Lejeune auprès de Lannes pour savoir combien de temps il pourra encore tenir. Lorsque l’aide de camp parvient près de Lannes, il trouve le maréchal assis derrière un pli de terrain, avec quelques officiers. Montrant le peu d’hommes valides qui lui restent, Lannes dit à Lejeune : « Je n’ai plus que ce peu d’hommes que vous voyez ; nous tiendrons jusqu’au dernier ; mais ils n’ont plus de cartouches, et je ne sais où m’en procurer . » Partout dans la plaine, les blessés français se traînent vers le Danube afin de regagner l’abri de l’île Lobau. Peu de soldats sont épargnés et dans l’entourage de Lannes, Marbot est blessé à la cuisse, Viry à l’épaule, Watteville a une épaule luxée dans une chute de cheval, Labédoyère est blessé au pied par un biscaïen et le pauvre d’Albuquerque a été tué par un boulet.  Lannes est en conversation avec son ami le général Pouzet, lorsqu’une balle perdue frappe ce dernier à la tête et l’étend raide mort. Les deux hommes étaient profondément liés et, au fur et à mesure de son élévation, le maréchal avait entraîné son ami dans son sillage. Il est bouleversé par la mort de Pouzet. Assailli de sombres pensées, il s’éloigne d’une centaine de pas et s’assied sur le revers d’un fossé. Au bout d’un quart d’heure, quatre soldats portant péniblement dans un manteau un officier mort, s’arrêtent en face du maréchal pour se reposer et le manteau s’entrouvrant dévoile le visage de Pouzet. « Ah ! s’écrie Lannes, cet affreux spectacle me poursuivra donc partout ! » Fortement ému, il se lève et va s’asseoir sur le bord d’un autre fossé, la main sur les yeux et les jambes croisées l’une sur l’autre.

C’est alors, qu’un boulet de trois arrive en ricochant rencontre le genou gauche du maréchal, le traverse dans son épaisseur, et, changeant de direction, sans perdre de sa force, effleure la cuisse droite, dont il coupe les téguments et une portion du muscle vaste interne, au lieu le plus saillant, et très près de l’articulation du genou, laquelle, fort heureusement n’est pas entamée. Lannes est renversé sur le coup, éprouvant une violente commotion cérébrale et un très grand ébranlement de tous les organes. Marbot se précipite vers Lannes qui, fortement commotionné, ne s’est pas aperçu de la gravité de ses blessures. « Je suis blessé, dit le maréchal… c’est peu de choses… donnez-moi la main pour m’aider à me relever. » Mais la chose est impossible et Lannes, à demi évanoui, reste à terre.

Transporté d’abord à bras le corps, Lannes souffre terriblement. On veut alors utiliser le manteau de Pouzet, mais le maréchal s’exclame :

« C’est celui de mon pauvre ami ; il est couvert de son sang ; je ne veux pas m’en servir, faites-moi plutôt traîner comme vous pourrez ! »

Des grenadiers s’élancent, confectionnent un brancard improvisé avec des branches et des fusils, puis ramènent le corps du maréchal vers l’île Lobau.  Ignorant ce tragique événement, Napoléon a convoqué ses maréchaux pour déterminer avec eux la conduite à suivre, suite à cette funeste journée. Autour de lui se trouvent Berthier, Davout, Bessières et Masséna, qui n’a pu quitter Aspern que vers les sept heures du soir. Seul Lannes est absent, et pour cause ! Les maréchaux estiment qu’il faut repasser le Danube, mais devant les arguments avancés par Napoléon, ils décident de résister sur l’île Lobau.  Pendant que se déroule ce conseil de guerre, et tandis que l’intensité des combats faiblit sur tout le front, la nouvelle de la blessure de Lannes se répand et Larrey se précipite au-devant de son ami. Le chirurgien constate la gravité des blessures et l’état dramatique dans lequel se trouve Lannes. Le maréchal a le visage décoloré, les lèvres pâles, les yeux tristes, larmoyants, la voix faible et son pouls est à peine sensible.  Avec l’aide de plusieurs autres médecins, Larrey examine les plaies de Lannes. La cuisse droite est pansée avec un appareil fort simple, car elle ne présente aucune blessure irrémédiable. La blessure du genou gauche est par contre effrayante par le fracas des os, la déchirure des ligaments, la rupture des tendons et de l’artère poplitée.  À côté de Lannes prostré, il semble que les médecins ne soient pas tous d’accord sur l’attitude à adopter, mais finalement Larrey entreprend l’amputation de la jambe gauche, quatre doigts au-dessus du genou.  L’opération est pratiquée en moins de deux minutes et Lannes donne très peu de signes de douleur.  Ensuite, les grenadiers qui ont porté leur maréchal jusqu’à l’ambulance, reprennent leur précieux fardeau pour le porter à l’abri sur l’île Lobau .Napoléon est occupé à faire placer de l’artillerie dans l’île, pour protéger la retraite de l’armée, lorsqu’on vient lui annoncer que Lannes a été touché aux jambes par un boulet. L’Empereur est stupéfait et sa douleur est si vive, qu’il ne peut retenir ses larmes. Pendant qu’on lui raconte les détails de cette tragédie, il aperçoit le brancard sur lequel on ramène le maréchal. Autour des grenadiers qui portent Lannes, d’autres soldats se sont regroupés pour escorter leur maréchal. Ces braves aux visages noircis par le soleil et la poudre qu’ils ont brûlée depuis deux jours, ont le front couvert de sueur et les sourcils contractés par « la plus amère douleur. » Le désordre de leur tenue, le sang dont certains sont couverts, témoignent de leur valeur. Parmi eux, nombreux sont ceux qui pleurent. Le maréchal, presque évanoui, abandonne sa tête dans les mains d’un de ses officiers. 

Napoléon, l’empereur tout-puissant et par nécessité insensible en public, se précipite vers Lannes. Il pleure à chaudes larmes, sans retenue. À la vue de cette douleur si inhabituelle, les cœurs sont déchirés et les gorges se nouent. À l’instant même, les larmes ruissellent des yeux de tous les vieux soldats qui assistent à la scène. Napoléon se jette à genoux près de son ami, l’étreint contre sa poitrine, macule ses vêtements du sang du maréchal et, lui baignant le front de ses larmes, il lui demande avec douleur : « Lannes, mon ami, me reconnais-tu ? C’est Bonaparte, c’est ton ami ! »  En reconnaissant la voix de Napoléon, Lannes entrouvre les yeux. Il a perdu énormément de sang et murmure : « Oui, Sire… mais je crois qu’avant une heure… vous aurez perdu… celui qui fut votre meilleur ami . – Non ! Non ! répond Napoléon, tu vivras. N’est-il pas vrai, Monsieur Larrey, que vous répondez de ses jours ? » Autour du brancard, l’émotion est à son comble. Masséna, Berthier, Davout, Duroc et Caulaincourt, assistent impuissants à l’agonie de leur camarade. Bessières est là, lui aussi. Il est ému et se souvient probablement qu’à une époque, il était l’ami de Lannes et qu’il a assisté à son mariage avec Louise. Discrètement, il s’approche du moribond, lui serre furtivement la main et s’éloigne. Napoléon tente de rassurer Lannes et de se rassurer lui-même. Il assure au maréchal qu’il survivra. Lannes ne semble pas convaincu, mais répond à Napoléon : « Je désire vivre… si je peux encore vous servir… ainsi que notre France . »Il faut toutefois poursuivre la lutte et Napoléon doit se consacrer à son armée. Pendant qu’on emmène Lannes à l’abri, l’Empereur, suffoqué par les sanglots, dit à Masséna : « Il fallait que dans cette journée, mon cœur fût frappé d’un coup aussi terrible, pour m’abandonner à d’autres soins que ceux de l’armée. » C’est au duc de Rivoli que Napoléon confie le commandement en chef de toutes les troupes qui doivent retraiter dans la nuit. À onze heures du soir, après avoir donné l’ordre à Masséna de replier les dernières troupes sur l’île Lobau et de détruire le pont derrière lui, il traverse le Danube en barque pour regagner Ebersdorf. Il est silencieux pendant toute la traversée, toujours ému par la blessure de Lannes. Pour mettre pied à terre, il prend le bras droit de Savary et, s’appuyant très lourdement sur lui, il se dirige par un chemin creux et ombragé vers la maison où son quartier général est établi . 

Ronald ZINS ( « Le maréchal Lannes, favori de Napoléon », Horace Cardon, Éditeur, 2009) .

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( 16 mars, 2018 )

Une lettre d’Édouard de Colbert au maréchal Bessières…

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Edouard de Colbert, général de brigade depuis le 9 mars 1809 s’était distingué dans la première partie de la campagne, en trouvant à Vileïka une grande quantité de vivres qui fut, comme disait Napoléon, d’un merveilleux secours, en prenant Orcha et en jetant aussitôt ses coureurs sur la rive gauche du Dnieper. Il se signala pareillement durant la retraite, gardant le 21 octobre 1812 le pont de Desna, envoyant à Moscou un parti de 200 chevaux qui rapportait des nouvelles du duc de Trévise [Mortier], nettoyait la route, ramassait les traîneurs, brûlait les voitures pour arriver le 23 « lentement et bien péniblement » à Fominskiya, et il rendait compte au duc d’Istrie [Bessières] ; qui était à Borovsk, de ce qu’il avait fait.

Arthur CHUQUET

Fominskiya, 23 octobre 1812, 4 heures ½, après-midi.

Dans l’instant j’arrive, après avoir marché lentement  et bien péniblement pendant dix-huit heures et au milieu de dix mille voitures ou charrettes. Ma retraite de Desna s’est faite hier à 7 heures, sans avoir vu un ennemi. La route de Moscou était libre. J’ai laissé beaucoup de chevaux en arrière, éreintés. J’ai trouvé des hommes de la Garde avec des équipages ; mais je ne leur ai rien dit, les croyant sous les ordres du chef de bataillon Quandal. Hier, j’ai brûlé quelques voitures. Le duc d’Elchingen [Ney] les brûlera aujourd’hui. Je plante à l’instant le piquet. Hommes et chevaux vont se reposer un peu. A 3 heures du matin et même plus tôt je me mettrai en route pour me rendre à Borovsk. Je vais envoyer à Charapovo, mais je pense que tout sera parti. Il y a huit lieues d’ici, et il sera bien tard.

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( 16 mars, 2018 )

Deux lettres du général Gérard à propos du colonel de La Bédoyère.


 Deux lettres du général Gérard à propos du colonel de La Bédoyère. dans TEMOIGNAGES empire

Celle-ci est adressée au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la Guerre.

Paris, le 22 janvier 1814.

Mon seigneur, la 2ème division du corps que je commande n’ayant point encore de généraux de brigade, j’ai l’honneur de proposer à Votre Excellence, pour remplir l’un de ces emplois, M. le colonel de La Bédoyère qui a commandé sous mes ordres, le 112ème régiment de ligne pendant la dernière campagne. Je sais que M. de La Bédoyère n’est pas encore très ancien de grade, mais je lui connais toutes les qualités nécessaires pour commander une brigade avec distinction et pour communiquer à la troupe l’élan et la bravoure dont il est lui-même animé.

C’est donc sous ce point de vue, Monseigneur, que j’ai l’honneur de vous proposer le colonel de La Bédoyère pour le grade de général de brigade ; c’est parce que je suis convaincu des services qu’il peut rendre, et no pas aucun motif d’intérêt particulier pour cet officier, que je n’ai connu que sur le champ de bataille. Mon intention était de présenter moi-même une demande à l’Empereur ; mais je n’en ai point l’occasion ; je pense qu’étant appuyé par Votre Excellence, elle ne pourra manquer d’être agréée par Sa Majesté.

Un mois après, Gérard renouvelle sa requête, cette fois au major général Berthier.

Sens, 21 février 1814.

Monseigneur, le colonel de La Bédoyère, commandant le 112ème régiment, est employé à Paris, où il commande une brigade de la division Fririon. Je me crois obligé de désigner à Votre Altesse Sérénissime cet officier supérieur comme l’un des plus dignes d’être promu au grade de général de brigade. Il a fait avec moi la campagne dernière ; il sait bien la guerre, est d’une valeur brillante et donne à propos l’impulsion aux troupes. Si le colonel de La Bédoyère obtient cet avancement, je considérai comme une faveur su Votre Altesse Sérénissime veut bien l’employer au 2ème corps.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.58-59).

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( 15 mars, 2018 )

Une lettre d’Alphonse Margarita, directeur durant la campagne de Russie.

Une lettre d’Alphonse Margarita, directeur durant la campagne de Russie.  dans TEMOIGNAGES hommeempire-227x300 Cette dernière est adressée à son épouse, à Saint-Cloud. 

Smolensk, le 11 novembre 1812. 

Je suis arrivé à Smolensk, hier dans l’après-midi en bonne santé, cependant bien fatigué, car jamais fatigue ne fut plus grande que celle que j’ai éprouvée.  Une neige rendant par la gelée, le chemin dangereux, j’ai préféré faire 12 lieues [48 kilomètres…] à pied que d’aller à cheval, car j’aurais pu tomber souvent, mon cheval n’étant pas ferré à glace.Maintenant qu’il est ferré à crampons, j’enfourche le cheval sans courir aucun risque.

Je pense que nous partirons après-demain pour prendre la route de Vilna, à ce que je crois. Je me porte fort bien et suis dans le cas d’endurer toutes les fatigues imaginables ; telles grandes qu’elles soient d’ici à Vilna, elles ne peuvent l’être davantage que celles que j’ai essuyées ; au surplus, je suis fort content de moi.

Le courage ne me manque point.  Voilà plusieurs fois que je parle à l’Empereur, je ne suis plus timide et embarrassé comme la première fois.

Je trouve même qu’il est très facile de s’expliquer avec lui, surtout quand on répond juste. 

Ton fidèle, Alphonse. 

 Image d’illustration.

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( 15 mars, 2018 )

Ceux qui suivirent l’Empereur dans son exil.

Napoléon le Grand

Liste établie au moment du départ pour Sainte-Hélène.

« Le général Bertrand, Mme Bertrand et leurs trois enfants. Le général de Montholon, Mme de Montholon et leur jeune fils. Le général Baron Gourgaud ; M. de Las Cases et son fils.

Onze domestiques, savoir :

Pour la chambre : Marchand, premier valet de chambre.

Saint-Denis, dit Ali, valet de chambre.

Noverraz, suisse, valet de chambre.

Santini, Corse, huissier.

Pour la livrée :

Archambault aîné, piqueur.

Archambault cadet, piqueur.

Gentilini, valet de pied.

Pour la bouche :

Cipriani, Corse, maître d’hôtel.

Pierron, garçon d’office.

Rousseau, argentier.

Maingault n’ayant pas accepté d’accompagner l’Empereur dans son exil ; le docteur O’Meara, du Bellérophon, s’offrit, aux applaudissements de tous et à la vive satisfaction  de Napoléon, de le remplacer ; afin que le proscrit ne manquât pas de médecin. »

 (Pierre CHANLAINE, « Napoléon vers Sainte-Hélène », J. Peyronnet et Cie, Editeurs, 1960, pp.105-106).

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( 14 mars, 2018 )

L’incendie de Moscou…

Roos que nous connaissons, chirurgien au régiment wurtembergeois des chasseurs à cheval « Duc Louis III », raconte dans les lignes suivantes son arrivée à Moscou et l’embrasement de la ville.

Arthur CHUQUET.

Au matin du 14 septembre [1812], nous nous avançâmes sur la route. La nouvelle qu’il y avait un armistice s’était promptement répandue, et à une demi-heure de nous, nous avions devant les yeux Moscou, dont l’étendue me sembla plus considérable que celle des grandes villes que j’avais encore vues. A droite, dans les champs près de la route, était Napoléon vêtu d’une redingote grise et monté sur un cheval blanc. Il alla ce jour-là jusqu’à l’extrême pointe de l’avant-gaL’incendie de Moscou… dans TEMOIGNAGES Russierde, avec lui une petite suite, et à sa gauche un long juif polonais en costume national. Il dirigeait ses regards sur Moscou et le juif faisait des explications qui semblaient se rapporter à certains points de la ville. Nous vîmes là les retranchements que les Russes avaient construits avant notre arrivée. Lorsque nous approchâmes des premières maisons, Murat se mit à la tête de la division, et Napoléon, s’éloignant à droite, parut se rendre dans une maison de campagne du voisinage. Le 10ème régiment de hussards polonais, sous le colonel Uminski, entra le premier dans la ville. Puis vinrent les uhlans prussiens commandés par un major de Werther. Puis les chasseurs à cheval wurtembergeois auxquels j’appartenais. Derrière nous chevauchaient les quatre régiments français de hussards et de chasseurs de notre division. Avec nous était l’artillerie à cheval. D’autres divisions suivaient. L’attention sérieuse qu’excitait en nous ce qui allait se passer et la pensée qu’après tant de souffrances, de privations et de peines nous voyions un jour semblable, que nous étions les premiers qui entraient dans les murs de Moscou, tout cela nous faisait oublier le passé. Chacun était plus ou moins animé de l’orgueil des victorieux, et à ceux qui ne montraient pas cette fierté, il ne manquait pas d’officiers et de vieux soldats qui savaient leur faire valoir par de graves paroles l’importance du lieu et du moment. Notre division avait reçu les ordres les plus sévères : personne ne devait, sous aucun prétexte, mettre pied à terre ou sortir des rangs. Nous suivîmes donc la route jusqu’à la rivière dela Moskowa. Onne voyait pas une âme. Le pont était rompu. Nous entrâmes dans l’eau, les canons jusqu’à l’essieu, et les chevaux jusqu’aux genoux. Sur l’autre bord nous rencontrâmes quelques gens, debout sous leurs portes et leurs fenêtres, mais ils ne semblaient pas particulièrement curieux. Plus loin on trouva de belles maisons de pierre et de bois; parfois aux balcons des hommes et des femmes. Nos officiers saluaient aimablement. On leur répondait par un salut poli. Mais nous voyions toujours très peu d’habitants, et dans les palais il n’y avait que des domestiques. En avançant dans la ville, nous rencontrâmes des soldats russes fatigués, des traîneurs à pied et à cheval, des fourgons de bagages restés en arrière, des bœufs destinés à la boucherie, etc. On laissait passer tout cela. Nous fîmes beaucoup de détours à travers les rues où la foule des églises, leur bizarre architecture, la quantité des tours et leur parure extérieure, ainsi que de beaux palais entourés de jardins, attirèrent notre attention. Nous traversâmes la place d’un marché; les boutiques étaient ouvertes, les denrées dispersées en désordre, comme si des pillards étaient venus là avant nous. Nous allions très lentement et nous faisions souvent halte. Durant ces haltes, les nôtres remarquèrent que les Russes qui dormaient dans les rues avaient de l’eau-de-vie dans leurs bidons. Ils ne devaient pas descendre; mais ils surent se servir de leur sabre pour avoir le bidon : ils coupaient les courroies qui l’attachaient au sac et, insinuant dans l’anse la pointe de leur arme, ils amenaient à eux cette eau-de-vie qui, depuis quelque temps, était une grande rareté. Murat, extrêmement grave et actif, chevauchait tantôt en avant, tantôt en arrière de nous; et partout où il ne venait pas en personne, était du moins son regard. Il se trouvait en tête lorsque nous arrivâmes, au milieu de grands et vieux bâtiments, à l’arsenal. L’édifice était ouvert, et des hommes de diverse sorte, la plupart à l’aspect rustique, entraient et sortaient, emportant ou cherchant des armes. Dans la rue et sur la place où nous fîmes halte, il y avait de côté et d’autre beaucoup de ces armes, neuves en grande partie et aux formes variées. Sous la porte de l’arsenal, les aides de camp du Roi se prirent de querelle avec ceux qui enlevaient des armes. Ils pénétrèrent et l’altercation devint très bruyante. On remarqua que, sur la place, derrière l’arsenal, s’assemblaient nombre de gens du peuple, turbulents, tapageurs. Cela et ce qui se passait à l’arsenal détermina le Roi à établir nos canons à l’entrée de la place et à les décharger. Trois coups suffirent, et la foule se dispersa avec une hâte incroyable dans toutes les directions. La vue des armes sous les pieds de mon cheval ne laissait pas de me séduire; il y avait parmi elles un très beau sabre; personne n’était là pour me le donner et je ne pouvais le prendre comme nos soldats avaient pris les bidons. Malgré la défense et le danger que je courais, je descendis donc de cheval, je me remis aussitôt en selle, et je fus en possession d’un joli souvenir de Moscou. L’ordre était rétabli en cet endroit. Notre marche continua tranquillement à travers cette ville, la plus grande de toutes celles où je suis passé. Avec nous, à côté de nous, allaient à pied, à cheval, en voiture, beaucoup de soldats de l’armée russe; ils se dirigeaient vers la même porte que nous. Tous, comme nous, cheminaient pacifiquement. Seul un domestique d’officier dut, quelle que fût sa résistance, mettre pied à terre et abandonner son cheval gris, un cheval merveilleusement beau, qui resta désormais avec nous et que M. de Lutzow acheta sur-le-champ. En revanche, à la porte par où nous devions sortir, se trouvaient deux Cosaques qui firent beaucoup d’objections à notre passage et qui ne voulaient pas absolument le permettre. Nous avions un beau coucher de soleil, et pourtant, le matin, par un temps sombre et froid, il s’était levé très tard. Notre marche à travers Moscou avait duré plus de trois heures ; et à chaque pas, à chaque heure de ce jour-là, grandissait notre espoir dans une paix que nous désirions et qui nous était si nécessaire ; nos âmes rêvaient doucement du repos à venir. Ces sentiments s’animèrent davantage en nous lorsqu’en débouchant dans la campagne, nous vîmes plusieurs régiments de dragons russes, les uns en ligne, les autres marchant avec lenteur. Nous nous mîmes près d’eux et en face avec les meilleures intentions du monde. Ils montrèrent les mêmes  positions. Officiers et soldats s’approchèrent, se tendirent les mains, se tendirent les bidons d’eau-de-vie et s’entretinrent aussi bien qu’ils pouvaient. Mais cela ne dura pas longtemps. Un officier russe d’un haut rang accourut au galop avec ses aides de camp et défendit sur un ton tout à fait sérieux de pareilles conversations. Nous restâmes là, et les Russes continuèrent lentement leur route. Nous avions cependant remarqué que la paix serait pour eux comme pour nous la bienvenue, et nous avions vu que leurs chevaux étaient aussi épuisés que les nôtres : lorsqu’ils durent passer un fossé, plusieurs y tombèrent et ils ne se relevèrent qu’avec peine et lenteur, comme c’était aussi le cas chez nous. L’obscurité de la nuit était venue, et le temps du repos. Nous avions établi notre camp, avec l’artillerie et une division des cuirassiers, à peu de distance de la ville, à droite de la route qui mène à Vladimir et Kazan. A gauche de cette route est un grand et très vaste bâtiment que nous prîmes pour un couvent. Nos feux de bivouac répandaient une extraordinaire clarté, et nous voyions non loin de nous ceux du camp russe. Le tumulte guerrier qui se faisait autour de nous, le pétillement de la flamme, et surtout notre satisfaction d’avoir eu cette importante journée dans notre vie, l’attention toujours tendue vers ce qui se passerait encore, le bruit qui venait de la ville, quelques provisions que nous avions conservées, tout nous rendait joyeux et, depuis longtemps, notre camp n’avait été aussi vivant, aussi animé, bien qu’on eût un très grand besoin de se reposer. Beaucoup de gens qui appartenaient à l’armée russe passèrent encore sous mainte forme devant notre camp, sur la route de Kazan ; parmi eux, des blessés, quelques-uns pansés, d’autres saignants encore et qui, peu de temps auparavant, dans des rixes.et près de la porte, avaient reçu des coups. Nos officiers les envoyaient à mon bivouac. Je pansai ainsi un officier d’infanterie qui avait à la tête plusieurs coups de sabre et il me raconta qu’il avait, pour changer de linge, rendu visite à ses parents, qu’il voulait aussi se montrer à eux frais et dispos, mais qu’il ne les avait pas rencontrés et qu’alors ce malheur lui était arrivé. Après l’avoir pansé, je lui montrai les feux du camp russe; du reste, nous disions à tous les traîneurs d’aller là. Il régnait parmi nous et autour de nous tant de gaîté que chacun oubliait la fatigue et le sommeil, et, quand ce n’eût pas été le cas, les événements qui allaient se produire nous auraient ôté l’envie de dormir. Je ne puis dire si c’est au milieu de la ville ou à son extrémité, car dans la nuit on se trompe facilement, mais je crois que c’est au milieu de la ville, que soudain eut lieu une explosion. Elle avait une force si terrible que quiconque la vit et l’entendit, dut penser aussitôt que c’était un magasin de munitions, de très grande envergure, qui se déchargeait. Un incendie s’éleva tout à coup, et de cet incendie sortirent, en décrivant des arcs grands ou petits, des boules de feu semblables à des bombes ou à des obus qui partaient en foule et dans le même temps, et avec un affreux fracas elles firent jaillir au loin mille étincelles. L’explosion dura trois à quatre minutes. Elle nous sembla être le signal de l’incendie de la ville. Le feu ne parut d’abord qu’à cet endroit; mais peu de minutes après nous vîmes en divers quartiers monter des gerbes de flammes ; nous en comptâmes dix-huit au commencement ; plusieurs se suivirent ensuite rapidement. Nous nous regardâmes les uns les autres silencieusement et avec surprise : « Voilà, dit alors le capitaine Reinhardt, voilà un fâcheux événement, et qui annonce un grand malheur; il détruit du coup notre espoir de paix, il anéantit  tout ce qui nous est nécessaire. Ce ne sont pas les nôtres qui ont méchamment allumé ce feu. C’est la preuve de l’acharnement de nos adversaires; c’est le sacrifice  qu’ils font pour nous perdre. » Nous vîmes très distinctement celte scène d’horreur dès son début, car noire camp était plus haut que la ville. Des flammes s’élevèrent bientôt dans les quartiers voisins; elles nous éclairèrent, elles éclairèrent toute la contrée d’alentour, et cet accroissement de lumière et de flammes fit tomber notre courage qui, pour la première fois, venait de se ranimer joyeusement ; de cette claire lumière nous jetions, pour ainsi dire, un triste regard dans un avenir d’autant plus sombre. Il était minuit. L’incendie s’étendait, et une mer de feu se répandait sur le colosse de la ville. Le bruit y devenait plus grand, et plus grand devenait aussi le nombre des traîneurs et des fugitifs qui passaient devant notre camp. Nous finîmes par nous fatiguer de cet épouvantable spectacle et nous nous couchâmes sur le sol. Après un court sommeil nous remarquâmes que les flammes avaient considérablement augmenté et, à la pointe du jour, nous aperçûmes des nuages de fumée dont les couleurs et formes diverses se mêlaient les unes aux autres. Ainsi j’avais vu cette vieille et célèbre Moscou, la ville des tsars, à son dernier jour; j’avais vu à sa naissance le feu qui lui apportait la ruine ainsi qu’à nous-mêmes. Déjà beaucoup d’entre nous étaient morts. De ceux qui avaient quitté notre garnison du Danube, nous n’étions plus que la moitié. Les autres régiments de notre division se trouvaient dans le même état.

(Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.18-24).

 

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( 11 mars, 2018 )

En Allemagne, en septembre et octobre 1813…

En Allemagne, en septembre et octobre 1813... dans TEMOIGNAGES cramer-portrait

Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) est un genevois qui participe à la campagne de 1813 dans les rangs du 4ème régiment des Gardes d’honneur. 

14 septembre [1813]. Beresdorf.- Nous avons passé six jours à une dizaine de lieues de Dresde, à l’entrée des défilés, et nous avons souffert de la pluie et de la faim. Beaucoup de villages sont déserts ; on est réduit, pour la viande, à quelques vaches maraudées, et les distributions de pain diminuent. Le déluge ne nous a pas quitté et nous étions comme dans des marais parsemés de grands bois. La compagnie a eu, depuis trois ou quatre jours, vingt-cinq malades que l’on s’occupe à envoyer au petit dépôt de Torgau. L’Empereur nous a passés encore une fois en revue avec d’autres corps près de Pirna, et depuis lors nos escadrons sont incorporés à la cavalerie de la Vieille Garde, c’est-à-dire que ceux du 1er  régiment marchent avec les grenadiers, ceux du 2ème avec les dragons, ceux du 3ème avec les chasseurs, ceux du 4ème avec les lanciers polonais. Nous voyons souvent l’Empereur. L’autre soir, par un magnifique soleil couchant, après toute une journée de pluie, il était debout au pied d’une colline ; sa présence semblait ramener le beau temps, et devant lui défilaient des troupes en marche pour ces vilaines montagnes de Bohême qui bordent l’horizon ; les armes étincelaient ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était un père au milieu de ses enfants. Mais les bivouacs commencent à être durs…

Oschatz, 8 octobre.- ne vous effrayez pas tant, ma bonne mère ; vous parlez de la bataille de Dresde comme si nous y avions assisté. Et cependant je vous écris que l’on ménage beaucoup la Garde Impériale. Nous n’avons figuré que dans une ou deux petites affaires de tirailleurs, avec les lanciers polonais, nous avons fait quelques prisonniers. Notre compagnie est très réduite en nombre par les maladies des hommes et des chevaux, car elle ne compte plus que cinquante-trois gardes présents et dis instructeurs ; il y a beaucoup de dysenteries, mais les gens du Léman tiennent bien, et je me suis toujours bien porté. Je voudrais qu’il en fût de même de mon cheval, et je me donne beaucoup de peine pour le nourrir ; j’achète souvent des rations pour lui faire plaisir, mais il est blessé sur le dos et il faut le laisser sans pansage. B. a été blessé à la joue dans un fourrage soi-disant d’un coup de pointe ; mais le major a dit que c’était quelque coup de force d’un paysan et l’a sermonné devant toute la compagnie. Le traître Moreau est mort de la blessure qu’il a reçue le 27 août. Bernadotte a passé l’Elbe et cherche à nous couper ; espérons qu’il aura bientôt le sort de Moreau. Je vois quelquefois le colonel Pictet, parce que le corps de la Garde sont rapprochés les uns des autres ; il a beaucoup de bonté pour Saladin, De Sonnaz et moi, et toujours un verre de rhum et un morceau de pain quand on va le voir.

Adieu, bons parents, buvez à ma santé ; je ne me doutais pas, l’année dernière, que je célébrerai ici mon anniversaire.

(« Souvenirs d’un Garde d’honneur », dans « Soldats Suisses au Service Étranger », Genève, A. Jullien, Éditeur, 1908, pp.224-225).

 

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( 10 mars, 2018 )

Une lettre du colonel Esnard au sujet du retour de Napoléon, en mars 1815…

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Le colonel  Esnard, du 20ème régiment de ligne, était à Lyon en mars 1815 lorsque le maréchal Macdonald essaya, en vain, d’arrêter la marche triomphante de Napoléon vers Pais. Dans une note datée d’Issoire, le 25 novembre 1815, il a raconté le rôle qu’il joua dans ces événements, et sa narration rappelle tout à fait celle du duc de tarente. Il mentionne la réunion que Macdonald tint le 10 mars 1815, au matin, dans son logement ; mais Macdonald n’a pas dit dans ses « Souvenirs » que le colonel Esnard proposa de faire marcher les officiers seuls et armés devant les troupes de l’Empereur. C’est Exelmans qui commandait les deux bataillons que le duc de Tarente avait mis en réserve sur la place Bellecour, et qu’il appela en hâte du pont de La Guillotière.

Mais lorsqu’ Esnard arriva -et ici son récit est absolument conforme à celui du maréchal- il vit paraître les hussards de Napoléon qui franchirent les barricades avec l’aide du peuple et entrèrent dans la ville ; dès lors, comme dit le duc de Tarente, tout était fini. 

Arthur Chuquet. 

Je tenais garnison à Montbrison, lorsque, le 5 mars 1815, je reçus, par un officier de l’état-major de la 19ème division militaire, l’ordre du général Brayer de partir le 6 avec mon régiment, pour me rendre à Lyon, et de doubler la seconde journée de marche si la distance le permettait. Ce ne fut que le 7 mars, jour de mon arrivée en cette ville, que j’appris le motif de ce déplacement. J’en fis part de suite au régiment ; j’eus soin de rappeler, tant aux officiers qu’aux soldats leurs devoirs. Je leur recommandai surtout de repousser toute suggestion qui tendrait à les faire dévier du chemin de l’honneur dans lequel ils avaient constamment marché, et de suivre toujours l’exemple de leur chef. 

J’avais lieu de croire, qu’après la subordination et la bonne discipline qui régnait dans ce corps, que mes conseils auraient été suivis.

Cependant, je ne tardai pas à m’apercevoir que les soldats avaient été travaillés et que je devais peu compter sur eux dans une circonstance aussi critique. Dans une conférence que j’eux le 9 mars avec M. le Lieutenant-général Digeon, je ne lui dissimulai pas la mauvaise disposition de l’esprit des troupes ; mais je l’assurai en même temps que les officiers feraient leur devoir.  Le 10 au matin, lorsque M. le maréchal duc de Tarente rassemble chez lui les officiers de tous les corps de la garnison, je tins encore le même langage, et, pour preuve de mon dévouement et de celui des officiers de mon régiment, je proposai de faire armer ces derniers et de marcher à leur tête au-devant des troupes de Bonaparte pour les arrêter.  Si cette proposition, qui fut entendue de tous les officiers des trois corps qui se trouvaient alors à Lyon, eût été adoptée, peut-être mon exemple eût-il été suivi, et fût-il résulté un grand bien. Son Excellence, après nous avoir fait envisager les malheurs incalculables qu’attirerait sur la France la désobéissance des troupes, ordonna que chacun se rendit à son poste. Le 20ème régiment était en colonne serrée sur la place Bellecour.

Ce fut vers les 4 heures du soir que je reçus l’ordre de me porter avec les deux bataillons qui me restaient (le 1er bataillon se trouvait détaché), au pont de La Guillotière. Je me mis aussitôt en marche. Mais à peine eus-je débouché sur le quai, que j’aperçus sur le pont les hussards du 4ème régiment formant l’avant-garde de Bonaparte.

Dans ce même moment, passa M. le maréchal Macdonald à qui je demandai ses ordres. Son Excellence me dit de me porter en toute hâte à la tête du pont de La Guillotière. Mais lorsque j’y arrivai, la populace s’était portée en barricades et ouvert le passage aux hussards qui déjà s’étaient répandus dans la ville. Alors le général Brayer, que je rencontrai, me donna l’ordre de retourner prendre mon emplacement sur la place Bellecour.

Il sera facile de se convaincre de la véracité de tous ces faits, et que je n’ai souffert aucun drapeau ni fanion tricolore dans mon régiment jusqu’après la distribution des aigles. Ce qui a été si bien reconnu de l’Usurpateur que je suis le seul de tous les colonels qui se trouvaient à Lyon à cette malheureuse époque, qui n’ait eu ni avancement ni récompense, quoique l’un des p lus anciens de grade. Si, depuis, je suis resté à la tête de mon régiment, c’est que, guidé par un faux amour-propre, j’aurais craint, en me retirant au moment où il allait entrer en campagne, qu’on eût pensé que c’était par lâcheté. 

Le ministre saura apprécier les motifs qui m’ont déterminé à ne point abandonner mes drapeaux, et j’ose espérer qu’il ne me confondra pas avec ces hommes dangereux et dont on redoute l’influence. Au reste, ma conduite dans mes foyers prouvera que je suis digne de l’indulgence que Sa Majesté [Louis XVIII] daigne accorder à ceux de ses sujets qui ont été forcés de suivre l’impulsion de leurs chefs. 

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

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( 8 mars, 2018 )

Opinion du général Pelet sur l’Empereur…

Opinion du général Pelet sur l’Empereur… dans TEMOIGNAGES napoleonlegrand

« Compagnon et historien des exploits du grand homme, j’ai défendu sa mémoire avec persévérance dans les années d’oppression. Aujourd’hui que la France a reconquis la liberté et son indépendance, je manquerais à moi-même, je manquerais à tant de guerriers morts au champ d’honneur, si je n’élevais  ma voix en faveur de notre chef immortel. C’est bien le moins que la Patrie  offre un tombeau à celui qui l’a couverte de tant de bienfaits et comblée de tant de gloire.

Le Roi que le peuple français a élevé sur le trône acquerra de nouveaux droits à sa reconnaissance, en réclamant les restes du grand homme pour lequel il a si souvent fait éclater son admiration. Je vous ai parlé, Messieurs, des bienfaits de l’Empereur. L’univers connaît ceux dont il a comblé la France et une partie de l’Europe, et cependant, Messieurs, l’histoire du grand homme n’est pas connue et comment aurait-elle pu l’être puisqu’il a succombé deux fois dans la lutte pour laquelle ses ennemis avaient soulevé l’Europe entière, pour laquelle tous les peuples armées par leurs oppresseurs, au nom de la Liberté avaient été dirigés contre celui  sui avait été le véritable détenteur de leurs droits.

On ne sait pas, Messieurs, que toutes les guerres de Napoléon furent éminemment défensives et qu’elles eurent pour but immédiat de défendre contre la Sainte-Alliance, le trône national consacré par 4 millions de votes. Souvent l’Empereur a dit : « lorsque la Nation a élevé à la souveraineté un de ses citoyens, elle a pris l’engagement de le défendre contre la coalition des souverains qui se prétendent établis par le droit divin.

Il ne sera pas difficile de prouver que Napoléon, toujours provoqué, toujours attaqué par les puissances étrangères, a toujours accordé la paix, lorsqu’elle lui a été demandée, et avec des conditions constamment modérées, que sans cesse, il a été réattaqué par des ennemis toujours vaincus et s’armant contre lui des bienfaits qu’ils avaient obtenus jusqu’au moment où vaincu par la fortune, par les éléments et par les hommes, il a vainement réclamé la paix qu’il avait si souvent accordée.

Ce n‘est pas ici le cas, messieurs, de dérouler cette longue suite de traités si souvent outragés : qu’il me suffise de dire seulement qu’il n’est pas une des grandes puissances qui ne les ait plusieurs fois mendiés et autant de fois violés, vous serez peut-être étonnés, Messieurs ; mais il est éminemment vrai pour moi que si le triomphateur n’eut pas trop sacrifié au désir d’assurer la paix de la France et de l’Europe ; s’il avait déployé contre ses ennemis un peu de cette violence qu’ils n’ont cessé de manifester contre lui, il aurait bientôt établi en Europe un ordre de choses plus conforme aux besoins du siècle et aux progrès de la civilisation. Et pourtant, Messieurs, quelqu’immenses qu’aient été les bienfaits du grand homme, quelque reconnaissance qu’ils doivent exister parmi nous, je me reprocherais d’attirer trop longtemps votre attention sur les détails de son histoire, si elle n’était pas en même temps celle du peuple français. Ce n’est pas au conquérant, ce n’est pas à l’heureux soldat que la Coalition faisait la guerre, c’est au créateur de nos codes immortels, c’est à l’organisateur de notre administration nationale, c’est au représentant et à l’héritier de la Révolution française qu’ils avaient déclaré une guerre à mort. C’est la France entière qu’ils attaquaient et qu’ils voulaient réduire sous le joug de l’ancienne dynastie.

Aujourd’hui, Messieurs, nous sommes dans la même position depuis le traité de Plinitz, la Sainte-alliance n’a pas cessé d’exister, la Révolution de Juillet l’a de nouveau armée contre nous. Qu’on ne parle pas de démonstrations amicales de tous mes souverains. Il n’en est aucun qui n’ai plusieurs fois trahi les traités de l’Empire. Nous sommes autorisés à ne plus croire à leur bonne fois et à ne nous confier que dans le développement de nos forces nationales.

Que les restes de Napoléon soient rapportés au milieu de nous. C’est au nom de 4 millions de citoyens qui ont voté pour élever Napoléon à l’Empire que je viens réclamer un tombeau pour lui. »

Discours du Général PELET-CLOZEAU, député de Toulouse, directeur du Dépôt de la Guerre, à la Chambre des Députés, 1831.

Reproduit dans la «Revue de l’Institut Napoléon », n°8, 4ème trimestre 1939, pp.245-247.

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