( 18 mars, 2018 )

Une lettre d’un caporal de grenadiers.

Moscou, le 24 septembre 1812.

Mon cher Père et Mère, frère et belle-sœur. D’après plusieurs lettres que je vous ai envoyée sans en recevoir de réponse, je m’empresse de vous écrire celle-ci, pour que vous me fassiez «  à avoir » de vos nouvelles le plus tôt possible, car je suis dans une inquiétude sans égale de ne pas savoir de vos nouvelles. Je vous ne ai écrit de Hanau, près Mayence que bien certainement je devrais avoir reçu réponse, et l’autre de Wilna en Lituanie. Je ne sais si c’est un effet de votre négligence ou que les lettres n’aient pas passé, mais cependant la Poste n’a jamais été arrêtée depuis que nous sommes dans cette contrée. Peut-être que mes lettres se seront perdues en route, car je ne crois pas que vous m’eussiez laissé aussi longtemps dans l’inquiétude comme vous [l’] avez fait. Je vous dirai que nous sommes arrivés à Moscou le 14 du (mois) courant. Nous avons eu une forte affaire à 30 lieues de Moscou [la bataille de La Moskowa], mais la Garde n’a pas donné. Cependant l’affaire a été très sanglante ; les Russes ont beaucoup  perdu surtout, car ils avaient des redoutes, mais elles étaient remplies de cadavres.

Je vous dirai aussi que Moscou est en grande partie brûlée, car deux jours après que nous y avons été entrés, les habitants eux-mêmes ont fait mettre le feu dans toutes les plus belles maisons de la ville [cette destruction est le fait de nombreux forçats libérés de prison sur ordre de l’infâme Rostopchine, gouverneur de Moscou]. Nous avons trouvé de très forts magasins en vins et farine et plusieurs autres magasins qui ont été brûlés. La ville est au pillage depuis que nous y sommes arrivés ; mais c’était une très grande ville, il y a toujours quelque maison qui s’échappe. Actuellement nous sommes en attendant ou la paix ou la guerre ; c’est ce que j’ignore lequel des deux sera. Je me suis informé de Vegrinot, mais il était malade aux équipages de son régiment, de manière que je n’ai pas pu le voir. Le régiment dont il fait partie a beaucoup souffert à cette affaire qui a eu lieu le 7 de courant ; il y en a eu presque les deux-tiers hors du combat. Je ne sais si nous irons plus loin ou si nous en retournerons en France. Je suis éloigné de vous à peu près de 1.000 lieues, aussi j’espère que la distance est assez grande.

Rien autre chose à vous marquer pour le présent ; grâce à Dieu je me porte parfaitement bien. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur et je suis pour la vie votre cher fils.

Vous n’oublierez pas de me donner des nouvelles de ma nièce.

MICHAUD.

Michaud Jean, grenadier du 2ème régiment, 1er bataillon, 4ème compagnie de la Garde Impériale. Caporal.

——

Le grenadier Michaud ne revit jamais la France ; son dossier militaire porte la mention laconique : « Resté en arrière, en Russie, le 28 novembre 1812. Présumé mort. » Source : « Lettres du « grognard » Michaud, natif de Villognon (Charente) », publiées par Marcel Reible, in « Revue de l’Institut Napoléon », n°135 [4ème trimestre] 1979,  pp.54-55)

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