( 31 mars, 2018 )

L’entrée des Alliés à PARIS, le 31 mars 1814…

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Le morceau suivant se passe de commentaires et d’introduction. Il est tiré de l’ouvrage du baron de Helldorf (« Vie du prince Eugène de Wurtemberg, III, pp.113-119) et littéralement traduit. On sait que  Helldorf était aide de camp du prince qui commandait le 2ème corps de l’armée russe.  

 G.FRANCERY 

Le soir de la bataille de Paris si glorieusement gagnée pour nous, le 2ème corps russe, sous son brave chef, le général-lieutenant prince Eugène de Wurtemberg, avait poussé de Belleville et des Buttes-Chaumont jusqu’à la barrière de Pantin pour y bivaquer. Là seulement nous reprenons haleine et nous nous préparons à l’entrée du lendemain, puis nous nous couchons tout autour de notre général. Mais à peine avons-nous un peu sommeillé qu’un bruit terrible nous réveille ; il semble que tout Paris saute par l’explosion d’une mine. Telle est aussi notre première pensée. Autour de nous brille une mer de feu, mais, comme l’éclair, elle disparaît ; nous entendons crier et gémir, nous regardons autour de nous, dix-sept morts et blessés gisent sur le sol. Des uhlans ivres avaient fait sauter à côté de nous quelques caissons français de munitions. Ainsi, jusqu’au bout de cette guerre gigantesque nous poursuivaient de graves dangers ; mais plus merveilleuse encore était la main qui nous protégeait. Et certes, dans la nuit qui suivit, les français n’auraient pas dû avoir l’idée de nous surprendre, car les héros victorieux avaient, dans les environs de Paris, tout rougi, non du sang, mais du vin de l’ennemi. Le régiment d’infanterie de Tobolsk presque entier, enivré dans les caves, dégouttait de Bourgogne. Le prince s’effraya réellement, autant qu’au 31 mars 1814 on pouvait encore s’effrayer, lorsque au matin, de très bonne heure, un cavalier vint, au risque de se rompre le cou, par-dessus les marmites de campagne et les bidons, les têtes des hommes et les pointes des baïonnettes, s’abattre sur le sol juste devant nous. De toutes les bouches partit un même cri : « Eh frère ! Qu’as-tu ? »-« Révolution ! », répondit-il. Nous prîmes les armes. Mais bientôt arrivèrent des nouvelles plus rassurantes, et un cosaque de la garde impériale déclara que notre homme avait mis trop tôt le nez dans la ville, qu’il avait fait des excès, qu’il s’était attaqué corps à corps avec gendarme français et qu’il avait eu le dessous. « Grand bien lui fasse ! », pensai-je et je fus aise de l’erreur : mais le prince envoya le poltron au grand-duc Constantin qui le renvoya à l l’empereur [Alexandre]. Une heure après, nous reçûmes l’ordre d’envoyer 1.000 hommes du 2ème corps à Paris et d’occuper l’Hôtel de Ville. Ainsi, nous devions à un hasard l’honneur bien mérité d’enter les premiers dans Paris, et la prophétie du prince s’accomplissait : « Le 2ème corps, avait-il dit à Troyes, le 4 mars, entrera le premier dans Paris », mais peu importe ; le destin semblait juste. Toutefois l’ordre contenait une clause fatale, et qui aurait pu nous ravir le prix de notre bravoure. On posait, en effet, la condition, que cette élite portrait des bottes entières, ou du moins pas de sabots, et que, si la chose était impossible, on défendait du moins toutes les blouses, robes de femmes, et frocs de capucins ; on prohibait de la façon la plus formelle les uniformes français. Ce dernier point aurait été une question vitale, car tout le 2ème corps portait, à l’exception de quelques costumes de bal masqué, les habits qu’on avait ôtés à Arcis-sur-Aube et à Fère-Champenoise aux voltigeurs de la Garde et à Bar-sur-Aube, à Laubressel et à Troyes aux troupes de ligne. Seule, la haute et immense branche de sapin de nos shakos et l’écharpe blanche que nous avions au bras droit nous distinguaient des Français. Le prince asura que « le 2ème corps n’enverrait dans Paris que des cœurs russes », et ce mot suffit à notre feld-maréchal Barclay de Tolly dont la timide prudence avait dicté la clause. A 9 heures donc, notre forêt mobile, semblable aux ennemis qui marchaient contre MacBeth, s’avançait dans la plus belle attitude à travers les rues de Paris. En avant était notre excellente musique de Volhynie ; puis le prince avec tout son état-major. Mais bientôt il tourna bride, car l’enthousiasme et la joie bruyante qui le saluaient, lui firent supposer qu’on le confondait avec un des monarques qui ne devaient paraître que deux heures plus tard la tête de leurs gardes. Le prince attendit l’Empereur à la barrière de Pantin et reçut à la tête d’une garde de ce même 20ème régiment de chasseurs qui, dans cette guerre, avait tiré le premier coup et le dernier, qui avait assisté à cent cinquante sept combats, qui, de 7.000 hommes entrés depuis le mois d’avril 1812 dans les rangs de ses vingt-deux bataillons, n’en comptait plus que 400 et n’avait plus que 8 officiers sur 567 ! Ce fut là que l’empereur nomma le prince général d’infanterie tout en lui disant les choses les plus flatteuses sur ce qu’il avait fai jusque-là. De la barrière de Pantin, les monarques, entourés d’un nombreux cortège et suivis de leurs gardes et du corps des grenadiers russes, se dirigèrent vers le faubourg Saint-Martin. Nous nous joignîmes à l’escorte de l’empereur Alexandre 1er et du roi Frédéric-Guillaume II. L’empereur François II était resté  en arrière et son généralissime Schwarzenberg le représentait. Derrière ces augustes personnages venaient immédiatement le prince héréditaire de Wurtemberg, Blücher, Barclay de Tolly, notre prince, Radetzky, Gneisenau, Langeron, Sacken, Kleist, Yorck, Palhen, Voronzov et une foule de généraux russes et prussiens, de princes étrangers et de volontaires. Les intrus de l’armée, les aides de camp, les non-combattants ne faisaient pas partie du cortège ; l’ordre était formel. Mais l’attrait était trop grand, et la joie, l’orgueil, la curiosité triomphèrent de la discipline militaire. Moi-même je n’y fis pas d’exception. A ma gauche chevauchait le médecin du prince avec une blouse usée et une casquette trouée ; à ma droite, un dragon prussien qui faisait aux Parisiennes d’inconvenantes grimaces ; devant moi, l’auditeur du corps, coiffé d’un bonnet de paysan ; derrière moi, un chambellan autrichien en son riche uniforme de cour. Au faubourg Saint-Martin, nous attendaient quatre-vingt à cent jeunes freluquets de Paris, en frac noir, gants blancs glacés, l’écharpe blanche au bras droit. Ils se mêlèrent au cortège : ils comblaient de louanges et de flatteries outrées quiconque voulait les entendre ou bien ils se répandaient en invectives contre l’empereur Napoléon. Le grand-prince Constantin, les généraux Miloradovitch, Galitzin et Yermolov étaient à la tête des gardes qui s’avançaient dans leur plus bel éclat et fermaient le cortège des deux monarques. Devant les monarques m^mes marchait le hardi Olov-Denissov avec les cosaques rouges de la garde. La queue du cortège, toutes les gardes russes, prussiennes et badoises, s’étendait, de la sorte, à perte de vue. Mais plus on s’enfonçait dans la ville, plus chaleureux était l’accueil. Les fenêtres, les balcons, mêmes les toits étaient surchargés de spectateurs dont l’exaltation dépassait toutes limites. Pour moi, je frémis tout d’abord à la vue de cette mobilité [versatilité] des Français, de ce manque d’esprit national, et, à leurs dépens, je rendis presque justice aux Alsaciens et aux Lorrains, car ceux-là, quoi Allemands [sic !], nous avaient reçus à Nancy et dans les autres villes avec un sérieux tranquille, silencieux, résignés, sans manquer aux bienséances par des injures contre leur souverain vaincu. Mais bientôt mes considérations philosophiques cédèrent à l’impression toute-puissante du moment. Ce qui m’influença surtout, ce fut la foule de femmes qui toutes, à ce qu’il semblait, n’avaient qu’un même sentiment, qui renchérissaient les unes sur les autres en criant : « Vive les alliés, vive Alexandre ! », qui ne cessaient d’agiter leur mouchoir blanc. Ce ne pouvait être de la dissimulation. Ici, comme partout, l’explosion de la joie était trop générale et bon gré mal gré, il fallait enfin se familiariser avec cette pensée, que Paris, au nom de toute la France, célébrait aujourd’hui sa délivrance et secouait ses chaînes, se jetait avec gratitude dans les bras de son sauveur.  Je n’ai jamais vu dans ma vie de scènes plus burlesques qu’en ce jour, le plus remarquable de mes jours. On était entraîné dans un vrai tourbillon, d’allégresse. Au milieu des acclamations de plus en plus croissantes d’un peuple infini et à travers une affluence sans pareille nous allions lentement vers les Champs-Élysées. Je ne comprends pas encore que le Tsar ait pu garder un lambeau de son uniforme rouge des chevaliers de la garde, tant on le pressait, tant on le baisait. Il acceptait tout. Une quantité de femmes se suspendaient à ses bottes et à ses éperons et s’attachaient même à la queue de son cheval. Et pourtant, dans ce pêle-mêle, un tailleur réussit à lui remettre son adresse. Sa Majesté la prit avec reconnaissance ; mais bientôt tant d’autres adresses arrivèrent dans les mains du Tsar qu’il lui devint impossible de les recueillir et il les donna à l’aide de camp de service. Arrivés enfin aux Champs-Élysées, les monarques s’arrêtèrent. Les gardes défilèrent devant eux à la parade ; puis vint, sous le prince Adam de Wurtemberg, la cavalerie wurtembergeoise qui gagna la route de Fontainebleau pour y former notre avant-garde. On ne peut se faire une idée du tumulte qui régnait pendant cette scène, si on ne l’a pas vu soi-même, et à l’aspect de ce tableau si varié, si bigarré, on aurait cru que nous et les Parisiens nous étions devenus fous. Les groupes les plus curieux étaient les amazones, car presque tous nos cavaliers du cortège avaient ou quitté leur selle pour céder leur place aux dames ou bien les avaient familièrement hissée auprès d’eux. J’étais dans le second cas, et le prince dans le premier. « Mon jeune monsieur, lui dit une jeune fille bien vêtue, de grâce, faites-moi monter, je meurs de curiosité.- Mademoiselle, je suis de service. -Qu’est-ce que c’est que cela ?-C’est que je pourrais me trouver dans le cas de me placer devant la troupe et de tirer l’épée. -Oh ! Je vous la tiendrai. -Bien obligé, Mademoiselle ; oserais-je vous demander votre nom ?-Je m’appelle Louise, mon père est dans les draps [négociant ou fabricant de draps ?], il sera charmé de vous recevoir chez lui.- Ah ! Dans ce cas, votre demande ne se refuse pas. » Le prince héréditaire de Wurtemberg montait le plus beau cheval du cortège, un magnifique arabe, et une jeune fille lui cria si souvent : «Ah, quel beau cheval ! » qu’il finit par lui répondre en souriant : « Mademoiselle, vous prêtez plus d’attention à la rossinante qu’à son cavalier. »-« Monsieur, répliqua la charmante enfant, vous êtes un très joli garçon, mais les beaux hommes sont moins rares à Paris que les belles bêtes. »   

Une Parisienne aborda un général très corpulent et lui demanda modestement : « Monsieur, voudriez-vous bien me fairevoir  le roi de Prusse ?- Veuillez vous tourner vers mon voisin de gauche. -Et le vieux Blücher ?- Il est à ma droite. -Et Bernadotte ?- Il est absent.- Et Wellington ?-Il est encore occupé à se battre.- Et Schwarzenberg ? – Il a l’honneur de vous parler.- Pardieu mon prince ! Je suis bien heureuse de faire la connaissance d’un homme si illustre ; je ne doute plus qu’il porterait l’Europe sur ses épaules. » Mais, malgré toutes ces scènes en partie si plaisantes, aucun de nous ne méconnaissait le grave et solennel événement qui aujourd’hui réunissait ici dans l’orgueilleux Paris tant de guerriers de peuples différents. Ah ce jour ! Le jour que nous avions désiré de voir depuis sept années de honte et que nos pères avaient appelé souvent à chaudes larmes ; il était là enfin, ce beau jour ! Chacun sentait qu’il n’avait pas combattu pour une gloire vaine et passagère. C’était pour sa patrie qu’il avait combattu, et pour la paix.  

Ce témoignage fut publié en 1911 dans la revue « Feuillets d’Histoire ». 

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