( 29 mai, 2018 )

Le 29 mai 1814 s’éteignait l’impératrice Joséphine…

Josephine

Voici comment le comte Anglès, déjà cité dans « L’Estafette », raconte cet événement. Si Joséphine trouve grâce à ses yeux, il n’épargne pas l’Empereur, en bon fonctionnaire royaliste qu’il est…

C.B.

Rapport du 31 mai 1814. La mort de Madame de Beauharnais a excité généralement des regrets. Cette femme était née avec de la douceur et quelque chose d’élégant et d’aimable dans les manières et dans l’esprit; elle n’était pas sans instruction et sans quelques goût des beaux-arts. Malheureuse à l’excès, durant le règne de son mari, elle s’était réfugiée contre sa brutalité et ses dédains dans la culture de la botanique et avait été assez loin dans cette science aimable. Depuis sa retraite, elle avait fait de la Malmaison un séjour enchanteur riche de trésors de plus d’un genre. Le public était instruit des combats qu’elle livrait pour arracher des victimes à Bonaparte et lui avait su gré d’avoir embrasé ses genoux pour sauver le duc d’Enghien ; seule, au milieu de ces corses fastueux, elle parlait la langue des Français et devinait leur cœur. La bonne compagnie lui donna des regrets ; le peuple, qui ne veut pas permettre aux personnages un peu fameux de mourir de leur mort naturelle, veut qu’elle ait été empoisonnée. La vérité est que, mal disposée, mercredi dernier, lorsque que l’empereur de Russie l’honora de sa visite, elle fit des efforts pour accompagner ce prince dans ses jardins et qu’elle y gagna un refroidissement dont elle a été, dit-on, si maltraitée, qu’elle a succombé après quatre jours de maladie.

Son fils, le prince Eugène, n’a point fait imprimer de billets de part [des faire-parts], mais il en a envoyé, à la main, de forts modestes où il a éludé la difficulté de donner des titres à sa mère. Il s’est retiré avec sa cœur dans la terre de Saint-Leu, qui appartient à cette dernière .

 

(Georges Firmin-Didot, « Royauté ou Empire. La France en 1814. D’après les rapports inédits du comte Anglès », Maison Didot, Firmin-Didot et Cie Éditeurs, s.d. [1897], pp.20-21).

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( 16 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (VI et fin)

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XI – PREPARATIFS DE DEPART ET RETOUR EN EUROPE

Un premier testament de l’Empereur est ouvert à Longwood. Il sert à faire certains partages d’effets et de fonds disponible. Un très beau paravent, qui a été envoyé en présent à Napoléon par un grand personnage de Chine, a été attribué au général Bertrand. Je suis chargé de l’emballer. On l’a pu voir à Paris dans le salon de Mme la Comtesse. Les autres emballages sont longs et considérables. ; parmi ceux-ci, il y en a un qui occupe principalement le général Bertrand. Il est relatif aux armes de l’Empereur, dont il est dépositaire et qu’il doit remettre à son fils. Ces armes sont l’épée d’Austerlitz, le poignard de Tolentino et le glaive du Premier Consul. Le sabre de Sobieski, dont on a parlé comme faisant partie des armes de l’Empereur, était resté entre les mains de M. le Comte de Turenne. Quant aux deux paires de pistolets de Versailles, ils ne sont pas emballés à part. Comme on craint que les armes ne soient enlevées, il faut les cacher avec soin. 

Je suis chargé de cette délicate mission. Le poignard de Tolentino est très lourd ; la poignée qui est en or massif est admirablement ciselée et recouverte de pierreries. Le glaive du Premier Consul a aussi une poignée très riche ; sa lame est allongée et à deux tranchants ; le fourreau est en écaille parsemé d’abeilles d’or. 

Note de G. Godlewski : 

Avec les armes nous touchons au point le plus important des souvenirs de Bouges.
Les dernières volontés de Napoléon sur leur destination sont clairement formulées à l’état A, joint à son testament, au paragraphe II :

1) mes armes, savoir : mon épée, celle que je portais à Austerlitz, les sabre de Sobieski, mon poignard, mon glaive, mon couteau de chasse, mes deux paires de pistolets de Versailles
2) mon nécessaire d’or…
3) je charge le Comte Bertrand de soigner et de conserver ces objets et de les remettre à mon fils quand il aura seize ans.»
Ainsi pas d’équivoque : Bertrand en est le dépositaire mais, ce qui complique les choses, ces que ces reliques précieuses n’ont pas toutes été amenées à Sainte-Hélène.
L’inventaire de Marchand dressé après la mort de napoléon (Mémoires Tome II, page 346) et contresigné par Arrighi, mandataire de Mme Mère, cet inventaire énumère les armes suivantes :
1 épée, celle que l’Empereur portait à Austerlitz
1 sabre que l’Empereur portait à Aboukir
1 couteau de chasse
1 poignard
1 boîte de pistolets de Versailles. »
Ce sont manifestement les 5 pièces que Bertrand charge Bouges d’emballer et de dissimuler à la convoitise des Anglais.
Mais d’autres armes ont été confiées, à Paris, au Comte de Turenne, avant le départ de 1815. Marchand dans son inventaire donne la liste :
Le sabre de Sobieski
L’épée de vermeil
Le glaive du Consul…
Ainsi que des décorations et des objets personnels. »
Le dépôt Turenne devait être restitué plus tard et sans difficultés à Marchand, bien qu’incomplet de pièces mineures.
[i]Or les armes énumérées par Bouges sont les suivantes :
- l ’épée d’Austerlitz
- le poignard de Tolentino
- les deux paires de pistolets de Versailles
- le glaive du Premier Consul
Pour les trois premières, pas de contestation : elles étaient bien à Sainte-Hélène. Quant au glaive du Consul, il s’agit d’une erreur manifeste, puisqu’il était en dépôt à Paris, chez Turenne. Pourtant Bouges donne des précisions (« lame allongée à deux tranchants») qui conviennent bien à un glaive et nullement au sabre d’Aboukir qui figure à l’inventaire de Marchand et qui, par conséquent, devait l’être à celui de Bouges

Le mystère reste entier, bien que Bouges connaisse le dépôt de Turenne, auquel il fait allusion à propos du sabre de Sobieski. Il devait donc savoir qu’il n’a pu emballer le glaive dont « le fourreau d’écaille parsemé d’abeilles d’or » n’est manifestement pas non plus celui d’un sabre ramené d’Egypte. 

Les fourreaux de ces objets précieux forment un volume considérable qui peut les faire découvrir. En raison de cela, le général ne veut pas les emporter et me charge de les cacher. Je les place, bien enveloppés sous le toit de sa maison, dans un espace dissimulé qui existe dans la chambre d’embarras de la mansarde. Lorsque le Prince de Joinville est chargé d’aller chercher les cendres de Napoléon, j’écrivis à M. Bertrand-Boislarge pour qu’il rappelle à son frère le lieu du dépôt. Je n’ai pas su si le général l’avait trouvé 

Note de G. Godlewski : La cachette des fourreaux est excessivement curieuse et inédite . a-t-elle été rouverte par Bertrand en 1840, lors de l’expédition du Retour des Cendres ? Nous l’ignorons. Il apparaît que Bouges ne devait pas avoir conservé d’excellentes relations avec le Grand maréchal (bien qu’il soit demeuré à son service, comme il le dira plus loin, jusqu’en 1830), puisqu’il charge son frère de lui rafraîchir la mémoire, et qu’au retour de l’expédition, il ne saura pas si sa recommandation a té prise en considération. Pourtant il habite tous deux Châteauroux.

Si ces reliques étaient restées sur place après 1840, la démolition de la maison de Bertrand, rongée par les termites, dont fut témoin Ganière en 1954, avant qu’elle ne soit reconstruite, aurait certainement permis de les découvrir. Rien de tel n’a transpiré. Lorsqu’ après la mort du Roi de Rome, Mme Mère, devenue légataire universelle, confia à Arrighi le soin de recueillir les objets dispersés en provenance de Sainte-Hélène, Bertrand refusa de restituer son lot, estimant qu’il en était redevable à la Nation. Il fit solennellement remise des armes à Louis-Philippe le 6 juin 1840. 

Je suis très embarrassé pour cacher les armes. J’ai une grande malle dont le couvercle est bombé, je les place dedans, en les enveloppant exactement pour éviter tout mouvement et j’ai bien fermé ce couvercle au moyen d’une étoffe semblable à celle qui fait la doublure de la malle. Je suis même obligé d’entamer la partie intérieure de la planche pour arriver à faire tenir les poignées des armes. Je dois aussi cacher les manuscrits écrits sous la dictée de l’Empereur, je les place dans le double-fond des deux malles. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote de la malle à double-fond est inédite. Quant aux manuscrits, il s’agit très vraisemblablement des précieux « Cahiers » de Bertrand, qui resteront inédits plus de trente ans, jusqu’à leur publication, par Paul Floriot de Langle

Il faut trois semaines pour terminer tous les préparatifs du départ et transporter les colis à Jamestown. . je pars le dernier de Longwood, avec le général Bertrand. Nous sommes à Hutt’s Gate, au sentier pratiqué, il me donne son cheval à tenir et s’en va s dire un dernier adieu au tombeau de l’Empereur.

Vingt-quatre heures sont encore nécessaires pour que tout soit embarqué. Enfin, la colonie passe sur le Camel storeship. C’est un vieux et lourd vaisseau très incommode. On ne s’arrête pas et après une traversée fort pénible de 56 jours, on arrive à Portsmouth. Les passagers n’ont qu’à se louer des attentions du capitaine Peul, vieux marin qui avait 40 ans de service. 
Le général Bertrand a essayé de rapporter en France quelques branches de saule qui ombrage le tombeau de l’Empereur, on ne prît pas, pour la traversée, assez de précautions. On est plus heureux dans le voyage où les cendres sont ramenées à Paris et par la suite, on a pu remarquer au château de Laleuf et dans quelques autres propriétés du département de l’Indre, un grand nombre de saules qui proviennent des tiges apportées la seconde fois. 

L’arrivée des compagnons d’exil de l’Empereur excite à Porsmouth, le plus vive curiosité. Le Roi George IV, qui vient d’être couronné, s’y trouve en tournée. Il envoie un officier qui s’adresse au général Bertrand pour avoir des nouvelles des passagers. La rade, qui est peu profonde, ne permet pas au vaisseau de s’approcher. Lorsque les barques arrivent au port, la rade et les quais sont couvert d’une foule considérable, qui reste silencieuse, bien qu’animée d’un sentiment de bienveillance et de respect

XII – SEJOUR A LONDRES. 

Après un ou deux jours de repos, toute la maison de l’Empereur part pour Londres : le général Montholon de tarde pas à s’y rendre aussi. Le général Bertrand, avec sa femme et ses enfants, demeure à Porstmouth quelques jours de plus.

Je reste seul pour avoir soin des bagages. La douane vérifie tous les colis. Les plus gros ne sont que légèrement examinés, mais on porte une minutieuse attention à l’inspection des malles. J’ai la précaution de les ouvrir moi-même, celle surtout qui contient les armes, afin qu’on ne s’aperçoit pas du poids de son couvercle. On ne s’en doute pas. On ne découvre pas non plus le double-fond des autres malles. Un écrin très riche de Mme la Comtesse Bertrand excite l’attention d’un des douanires, mais il ne fait aucune réflexion. 

Je rejoins le général Bertrand à Londres, Brunet Hôtel, Lycester Square. Brunet est un Français. La maison du général se compose de dix personnes et Madame la Comtesse, leur quatre enfants, une bonne pour le petit Arthur, le domestique Anglais Buker, un domestique Anglais de l’hôtel nommé Thomas, qui a désiré s’attacher au général, et moi. On ne reste que le moins possible dans cet hôtel où l’on ne peut dépenser moins de 8 napoléons par jour. Un commissionnaire procure une maison particulière meublée, une cuisinière et une fille de cuisine et l’on attend ainsi l’époque où il serait possible de rentrer en France. 

Le général Bertrand a été condamné à mort par contumace, le 7 mai 1816. Louis XVIII, en prince éclairé, comprend qu’on ne peut fléchir le dévouement et la fidélité, sans que ce soit une tâche pour son règne. En conséquence, le 24 octobre 1821, il rend une ordonnance qui, en annulant le jugement, réintègre dans tous ses grades, l’ami du grand captif. 

Dès que l’arrivée du général Bertrand à Londres a été connue de la famille, son frère Bertrand-Boislarge et son neveu, M. Jules Duris-Dufresne, se sont empressés de se rendre auprès de lui et tous deux sont témoins de l’accueil sympathique qu’il reçoit de quelques personnages éminents, tels que le duc de Sussex, Lord Holland, MM. Brougham, Elliss.

Le général Montholon, le Dr. Antommarchi, l’Abbé Vignali, avant de quitter Londres, sont venus faire leurs adieux au général Bertrand et Mme la Comtesse. 

Note de G. Godlewski :Ces détails sur le passage de la douane et le séjour des Bertrand à Londres, sont inédits.

XIII – RETOUR EN FRANCE.

Après trois mois de séjour à Londres, la famille Bertrand vient prendre à Douvres le paquebot ordinaire et débarque à Calais. Une foule considérable, bientôt avertie, couvre le port et la salue de ses acclamations. Le général donne le bras à Mme la Comtesse, qui tient par la main sa fille, Mlle Hortense. La bonne qui a dans ses bras le petit Arthur suit et je suis chargé des jeunes Napoléon et Henri. La foule se porte ensuite autour de l’hôtel où se rend la famille. Jamais un sentiment sympathique ne se manifeste avec autant d’effusion. On se découvre sur son passage et le général et Mme la Comtesse, émus jusqu’aux larmes, saluent à chaque instant. La même affluence entoure la diligence que prend la famille pour revenir à Paris. Elle manifeste le même sentiment de respect et de satisfaction et de nombreux cris de « Vive le général Bertrand ! » se font entendre au moment du départ de la voiture. 

Note de G. Godlewski : Ce paragraphe sur le passage des Bertrand à Calais est reproduit à quelques variantes près par Vasson qui dit l’emprunter aux Souvenirs de Bouges. 

M. le Comte de Lavalette a fait préparer son hôtel de la rue de la Pépinière pour recevoir la famille Bertrand. C’est là qu’elle descend à Paris. Peu après, le général se hâte de se rendre à Châteauroux dans les bras de sa mère, qui, depuis longtemps, est dans la plus grande anxiété sur son sort, mais il n’a pas le bonheur de retrouver son père. Toute la ville lui fait la plus cordiale réception. La maison de sa mère est littéralement envahie, tant chacun a le désir de le voir et de lui témoigner son admiration pour son dévouement à l’Empereur. Le général amène, quelque temps après toute sa famille. 

Lorsque le testament de l’Empereur est publié, je suis bien étonné d’y voir que deux millions sont attribués au général Montholon, tandis que le général Bertrand ne doit en recevoir que cinq cent mille francs. 
Note de G. Godlewski : Inexact. Le testament et les codicilles attribue à Montholon 2.2000.000 francs et à Bertrand 900.000 francs sur les disponibilités

En effet le général Bertrand a épousé une parente de l’Impératrice Joséphine, il a été appelé au poste de confiance de Grand Maréchal du Palais, il a accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il l’a secondé dans les Cent-Jours et pour le suivre à l’île de Sainte-Hélène, il n’a pas craint d’exposer sa femme et ses enfants au plus pénible et au plus dangereux des voyages. Il faut dire que ce testament a été écrit tout-à-fait aux derniers moments de la vie de l’Empereur et que le général Montholon qui ne le quittait pas, devait avoir eu, dans ces circonstances, une grande influence sur lui. 
Note de G. Godlewski : Bouges reflète ici la pensée des Bertrand qui souffrirent en silence des manœuvres de Montholon pour capter in extemis l’héritage

L’Empereur a légué à M. Marchand la somme de quatre cent mille francs, exprimant le désir qu’il épouse la veuve, la soeur ou la fille d’un officier ou soldat de la Vieille Garde. On l’engage à porter son choix sur la fille du général Brayer, qui est sans fortune. 
Note de G. Godlewski : Le legs de 400.000 frs à Marchand est exact. Son mariage avec Mathilde Brayer en 1823 est arrangé par Montholon avec qui il s’est lié à leur retour de Sainte-Hélène. 

Le général Bertrand veut vivre éloigné du monde et des affaires en s’occupant uniquement de l’éducation de ses enfants et de travaux d‘agriculture. C’est aux Lagnys, propriété qu’il a eue dans ses partages de famille, qu’il occupe de ses travaux. Il y a fait bâtir un châlet où peuvent loger Mme la Comtesse et ses enfants : mais son oncle, M. Bouchet, inspecteur général des Ponts et Chaussées en retraite, qui lui destine son château et sa terre de Laleuf, veut lui en donner tout de suite la jouissance et c’est dans ce château qu’il fait sa résidence d’été. 
A Paris, le général a loué , 52 rue de la Victoire, un hôtel qui appartenait à la veuve du général Lefebvre-Desnouettes. C’est celui que le général Bonaparte a habité à son retour d’Egypte et d’où il est parti pour le coups d’état du 18 brumaire 1799. 
Note de G. Godlewski : Exact. L’hôtel loué par Joséphine de Beauharnais occupait l’emplacement de l’immeuble situé au 58 actuel de la rue de la Victoire 

Le général Bertrand a conservé Buker, son domestique Anglais. C’est un excellent homme, très attaché à la famille : il veut toujours retourner dans son pays mais on le retient. Enfin il prend son parti et Mme la Comtesse lui fait présent d’une montre en or et d’une douzaine de chemises fines. Thomas le domestique pris à Londres , reste aussi ; Mme la Comtesse voulait que l’on parle le plus possible en Anglais à son fils. Je reste moi-même avec le général en qualité de maître d’hôtel chef de la maison et je continue ce service jusqu’en 1830.

XIV – MA NOMINATION COMME VERIFICATEUR DES POIDS ET MESURES. 

A la fin de cette année 1830, Mme la Comtesse Bertrand a la bonté de me faire obtenir, par M. Meynadier, préfet de l’Indre, la place de vérificateur des poids et mesure de l’arrondissement du Blanc et peu de temps après, je me marie avec Mlle Alphonsine Monlusson, de Clion. J’ai occupé la place de vérificateur jusqu’en 1855, époque à laquelle ayant pris ma retraite, je retourne demeurer à Lye, auprès de mon père, très âgé et à qui j’ai eu le bonheur de fermer les yeux. Ma soeur, non mariée demeura avec moi. 

En 1862, on me persuade que je ferais bien de demander à l’Empereur Napoléon III, la croix de la Légion d’Honneur. Je fais en ces termes : 

 » Sire, 

J’ai l’honneur de soumettre à Votre majesté, que soldat de 1815 et récemment médaillé de sainte-Hélène, je partis en 1818, pour cette île, dans le but de porter à l’Empereur Napoléon des nouvelles de la France et à M. le général Bertrand les tendresses de sa famille. Arrivé à destination, je fus présenté à Sa Majesté et je répondis aux questions qu’Elle daigna me faire, pendant trois années j’ai partagé son exil et j’ai assisté à sa triste agonie ainsi qu’à ses funérailles. 

J’ai secondé le Grand Maréchal pour ramener en France, sans que le gouverneur de Sainte-Hélène et la douane angalise aient pu les découvrir, les armes de l’Empereur et les manuscrits qu’Il avait dictés.

Tels sont, Sire, les services pour lesquels j’ose prendre la liberté de solliciter de la bienveillance de Votre Majesté, la croix de la légion d’Honneur qui comblerait tous les voeux de ma vieillesse. «  

Lye (Indre ), le 21 juillet 1862. 

Cette pétition est remise à M. Pietri, par les soins de M. Begeaud, sous-chef au ministère de la Guerre. Elle parvient sous les yeux de l’Empereur Napoléon III qui voulut bien y faire attention et m’accorder la grâce que je lui demandais. 

Aujourd’hui, presque complètement aveugle, par suite de cataracte et âgé de 80 ans; j’habite Châteauroux avec ma femme, depuis quelques années, pour être plus à portée de secours qu’exige ma santé et j’attends avec résignation le moment où il plaira à Dieu de me rappeler à Lui. 
Note de G. Godlewski : Cette précision sur l’âge où Bouges dicte ses souvenirs au Docteur Fauconneau-Dufresne en situe donc la date à 1875. Il mourut nonagénaire en 1888.

FIN.

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( 12 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (V)

Sainte-Hélène 2

VIII – DIVERSES CIRCONSTANCES RELATIVES A L’EMPEREUR

Je vois souvent l’Empereur se promenant dans son jardin, toujours dans son costume habituel. Tout le monde a l’ordre de se retirer dès qu’on l’aperçoit pour ne pas le troubler dans ses méditations ou dans la crainte de l’importuner. Les sentinelles, elles-mêmes, s’éloignent. Quelquefois, muni de sa lunette, il porte ses regards sur le camp Anglais ou la haute mer. 

L’Empereur ne monte plus à cheval. Je ne l’ai jamais vu se promener en calèche, mais, j’ai su qu’il y va quelquefois et qu’il invite le général Montholon ou le général Bertrand pour l’accompagner. Parfois c’est Mme la Comtesse Bertrand et ses enfants. 
La demeure de l’Empereur est trop séparée de celle du général Bertrand pour que je puisse m’apercevoir de ce qui s’y passe. Tous ces détails se trouvent dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, ouvrage qu’il a eu la bonté de me donner et qui a pour titre « Mémoires du Dr. J. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon » 

Note de G. Godlewski : Ce qui prouve que Bouges demeure en relation avec ce sinistre coquin après leur retour en Europe. Tout ce qui touche à Longwood et à ses habitants semble d’ailleurs, dans ce manuscrit, plus ou moins inspiré du factum d’Antommarchi. C’est la partie la plus faible du récit de Bouges

Mais je rapporterai deux faits assez singuliers. 

Le premier est celui-ci : un bœuf de la ferme de la Compagnie des indes s’est échappé du pacage et a franchi la clôture du jardin de l’Empereur. L’Empereur s’en aperçoit, va chercher un pistolet et l’abat.. On paye le bœuf et il est dépecé et mangé. 
Voici le second : un k jour le général Bertrand apporte un pistolet et me demande de le fixer sur un affût de bois. J’ai, par la suite de la construction de la barrière du jardin, un atelier contenant divers instruments. Je creuse un morceau de sapin et je parviens à fixer cette arme assez solidement. On la porte à l’Empereur qui fait demander le Berrichon pour assister à l’expérience qu’il voulait faire. On lui tend une sorte de rideau et c’est Noverraz qui ajuste le pistolet et y met le feu à plusieurs reprises, avec une mèche. La balle perce le rideau à plusieurs hauteurs. Je ne me suis pas rendu compte du but que recherchait l’Empereur. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote du bœuf, qui inquiéta tant Hudson Lowe, est bine connue. Celle du rideau est en revanche inédite et fort curieuse. On ne voit pas le but poursuivi par Napoléon. Ne serait-ce pas une supercherie destinée à troubler l’esprit maladivement soupçonneux du Gouverneur qui s’affolait d’un rien ? 

Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur avait pensé que Mme Bertrand, dont les enfants ont besoin d’éducation et qui, elle-même, souffre du climat, ne tarderait pas à retourner, elle aussi, en France et que son mari la laisserait partir seule. Mais, j’ai toujours été convaincu que le général Bertrand ne quitterait jamais l’Empereur. Son attachement pour lui est trop sincère et tout me persuade que sa fidélité serait à l’abri de toute épreuve. 

Note de G. Godlewski : Sur les cas de conscience du Grand maréchal écartelé entre les scènes de sa femme, impatiente de l’entraîner et son désir de ne pas abandonner Napoléon voir Paul Ganière ( tome III, 133-141) 

Sir Hudson, pour paraître alléger la captivité de l’Empereur, a pensé lui faire construire une nouvelle demeure. Il y a été autorisé par son Gouvernement. Il veut la laisser sur le plateau de Longwood pour que la surveillance reste plus facile. Seulement, il l’a fait rapprocher du Pic de Diane, afin d’éviter le vent du sud-est qui est le plus désagréable ; mais l’Empereur déclara qu’il ne changerait pas d’habitation. Il appelait cette maison, construite en fer et en bois, la cage de fer. 

Les Docteurs O’Meara, Antommarchi et Stokoe ont toujours insisté de l’exécuter. L’Empereur ne pouvant plus monter à cheval et ne voulant plus se montrer en calèche à ses gardiens, a la pensée de se livrer au jardinage. Pour exécuter son plan, il y appelle toute la colonie, ses compagnons d’exil, ses serviteurs et jusqu’aux Chinois. Il quitte son costume et revêt celui des planteurs. On le voit habillé de nankin ou d’une étoffe de l’Inde blanche et légère, la tête recouverte d’un grand chapeau de paille et un bâton à la main, dirigeant tous les ouvriers, faisant transplanter des arbres, établir des gazons, semer des graine potagères. On fait venir de l’eau d’un réservoir que le Gouverneur a fait creuser au pied du Pic de Diane, et la végétation se produit comme par enchantement. L’Empereur a fait élever un épaulement en terre qu’on gazonne rapidement au moyen de plaques de gazon transplantées. Cet épaulement le met à l’abri du vent et lui couvre une vue qui lui était désagréable, celle du camp Anglais, dont on voyait, de toutes part, les six baraques. En dedans de l’épaulement, on a établi des plates-formes sur les quelles des fleurs on été placées. 
Note de G. Godlewski : L’épisode des jardins est ici sommairement résumé d’après Antommarchi et Montholon. Les meilleures descriptions sont celles d’Ali et de Marchand que Bouges n’a pu connaître, puisqu’elles sont restées inédites jusqu’en 1926 et 1954 et qu’il semble n’avoir lié aucune relation avec eux.

IX – MORT DE L’EMPEREUR.

Depuis longtemps, il n’est question parmi les habitants de Longwood que de la maladie de l’Empereur. On ne l’aperçoit plus. On parle de sa fin prochaine. Le Gouverneur ne veut pas y croire et cherche tous les moyens possibles de s’en assurer par lui-même. 
Enfin, l’événement fatal ne tarde pas à se consommer. L’Empereur après de longues souffrances, dont on trouve le récit très détaillé dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, devient en proie à un hoquet persistant et perd complètement connaissance. L’agonie est commencée. Mme la Comtesse Bertrand amène ses enfants, qui baisent avec la plus grande émotion la main de l’Empereur. On admet ensuite tous les serviteurs à pénétrer dans la chambre ; j’y entre avec eux. L’Empereur gît sur son lit de camp. Les généraux Bertrand et Montholon sont assis au côté du grand lit. Le Dr. Antommarchi et M. Marchand se tiennent au côté droit et s’occupe à rafraîchir les lèvres du mourant en y passant les barbes d’une plume imbibée d’eau acidulée. L’ Abbé Vignali récite les prières d’usage. Tous les serviteurs s’agenouillent dans la chambre. 

Dès que l’Empereur a rendu le dernier soupir, un médecin du régiment Anglais vient, de la part du Gouverneur, constater la mort. 

Pendant les derniers moment les plus tourmentés de la vie de l’Empereur, ainsi que le Dr. Antommarchi a eu soin de le noter, le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption et le vent menaçait de tout détruire. Le saule, sous lequel l’Empereur aimait à prendre le frais, a cédé. Les plantations sont déracinées ; un seul arbre à gomme résiste encore, lorsqu’un tourbillon le saisit et le couche par terre. Dès que l’agonie est confirmée, la nature revient au calme. 

Note de G. Godlewski : Le récit sommaire de la journée du 5 mais 1821 est ici directement inspiré d’Antommarchi. Il est possible que Bouges ait assisté aux derniers instants de Napoléon (Bertrand note seize personnes, dont douze Français), bine qu’aucun mémorialiste ne mentionne sa présence. Quant à la prétendue tempête des 4 et 5 mai, elle est également empruntée à Antommarchi qui a sans doute voulu dramatiser un peu plus son texte. Aucun des témoins sérieux de ces journées dramatiques n’en souffle mot. 

L’Empereur a demandé à plusieurs reprises qu’on fasse l’autopsie du corps. Il est persuadé, d’après les symptômes qu’il éprouve, que, outre, l’hépatite déterminée par le climat de Sainte-Hélène, il est atteint par la maladie à laquelle a succombé son père, c’est à dire un squirre à l’estomac. Il paraît que l’examen cadavérique a confirmé ses présomptions. Le général Bertrand, malgré la douleur qu’il ressent, a voulu assister à toutes les opérations de l’autopsie du Dr. Arnott, que, dans les derniers temps de sa vie l’Empereur a consenti à recevoir. J’arrive auprès du général Bertrand lorsque l’autopsie est terminée. Il y a dans la chambre une odeur des plus fétides. Le cadavre, qui est très amaigri, est étendu sur une table, et les médecins recousent la peau du ventre, qui a été ouvert en croix. L’Empereur a recommandé, dit-on, de recueillir ses cheveux. M. Marchand se prépare à les raser et me prie de tenir la tête. Malgré le trouble que j’éprouve et le tremblement dont je suis saisi, je ne pus prendre sur moi de remplir cette tâche jusque la fin. 

Note de G. Godlewski : La présence de Bouges, même à la fin de l’autopsie, est des plus contestables. Les 17 personnes présentes (10 Anglais, dont 7 médecins, et 7 Français : Bertrand, Montholon, Marchand, Ali, Pierron, Vignali, Antommarchi) sont mentionnés par tous les mémorialistes. Bouges ne figure pas sur la liste. En outre, d’après Antommarchi, Marchand rasa le crâne avant l’autopsie et non après, ce qui est logique. Marchand, qui en fut l’exécutant d’après Bouges, na parle pas de cet acte dans ses Mémoires, ni de l’assistant bénévole qu’il n’eût pas manqué de citer s’il avait été là. On imagine d’autre part que la porte du parloir devait être sévèrement gardée par les domestiques Français non conviés.

On avait eu la pensée d’envoyer le cœur de l’Empereur à sa mère. A cet effet, il a été placé dans un vase d’argent avec de l’esprit de vin. Le Gouverneur s’y étant opposé, du moins à ce que j’ai entendu dire,, le vase est conservé et placé dans le cercueil.

Note de G. Godlewski : L’estomac fut aussi déposé dans le cercueil, dans un vase d’argent, distinct de celui du cœur. 

Lorsque l’opération est complètement terminée, on habille l’Empereur avec son uniforme des Chasseurs à cheval, sur lequel on met la plaque de la Légion d’Honneur qu’il portait habituellement sur son habit bourgeois. On a fixé sur le gilet le Grand Cordon de la Légion d’Honneur. On lui passe ses bottes à l’écuyère. Par les soins de M. Marchand, le manteau de Marengo est étendu sur la partie inférieure du corps. Son chapeau recouvre la tête. L’Abbé Vignali a déposé un crucifix sur sa poitrine. C’est ainsi que tout le monde peut voir Napoléon sur son lit de camp, qui est transporté dans une chapelle ardente, dressée dans la salle à manger. On a tendu de noir cette pièce où l’on a allumé une grande quantité de coerges et de bougies. 
Note de G. Godlewski : La tenue de Napoléon après l’autopsie est correctement décrite. En revanche l’exposition du corps n’ a pas lieu dans la salle à manger, mais dans la petite chambre contigüe, dite cabinet de travail de l’Empereur. 

Cette exposition dure vingt-quatre heures. L’Abbé Vignali, tantôt à genoux, tantôt debout, récite constamment des prières. Les généraux Bertrand et Montholon y paraissent souvent, ainsi que tous les serviteurs. J’y entre aussi plusieurs fois. Les officiers et les soldats de la garnison y défilent, et il n’y a pas un seul habitant de Sainte-Hélène qui ne veut rendre à l’Empereur un dernier hommage. L’épée de Napoléon a été placée à son côté, mais le général Bertrand, dans la crainte qu’elle ne soit enlevée par ordre du Gouverneur, y a substitué la sienne .

Note de G. Godlewski : Ali mentionne la substitution de l’épée de Bertrand à celle de napoléon. Nul autre en fait état. Le témoignage de Bouges ici est probant. 

Au bout de ce temps, le corps est placé dans un cercueil, composé d’une quadruple enveloppe : la première en fer blanc, garni de taffetas blanc ; la seconde, en bois d’acajou ; la troisième, en plomb ; et la quatrième, encore en bois d’acajou. Le costume de l’Empereur a été complètement conservé ; le chapeau seulement, a été placé sur sa poitrine. Le vase d’argent, contenant le cœur, est introduit, comme je l’ai dit dans le cercueil. On y dépose également des pièces de monnaies Françaises et Italiennes. 
Note : Le procès-verbal d’ensevelissement dressé par Marchand donne le détail des monnaies déposées dans le premier cercueil.

X – FUNERAILLES DE L’EMPEREUR. 

L’Empereur, dans le cas trop présumable où son corps pourrait être ramené en France, a désigné, pour le déposer, le lieu où est la fontaine qui fournit l’eau qu’il buvait habituellement. C’est un espèce de précipice, qu’on appelle en Anglais « bol de punch du diable ». On se hâte de pratiquer un large sentier pour pouvoir y arriver commodément 
Note de G. Godlewski : La fontaine Torbett (nom du propriétaire du terrain) jaillit en réalité au fond du cul de sac constitué par la profonde dépression circulaire du bol à punch, dans un étroit repli de terrain à peu près plan, dans la vallée de géranium 

Le 8 mai 1821, troisième jour de sa mort, ont lieu les funérailles. Le temps est magnifique. Toute la garnison sous les armes fournit forme la haie. A midi, 12 grenadiers placent le cercueil sur le char funèbre qui a été formé avec une des voitures de l’Empereur. Le cercueil est recouvert d’un drap de velours violet et du manteau de Marengo. 

Note de G. Godlewski : Erreur Le 9 mai. Le temps magnifique n’est mentionné que par Antommarchi. Aucune allusion dans les autres mémoriaux. Détail inédit : Marchand dit « le corbillard », Ali « une sorte de char ». 

Le cortège se met en marche. L’Abbé Vignali, précédé d’un porte-croix et accompagné du jeune Henri Bertrand qui tient le bénitier, marche en tête. Il est suivi du Dr. Antommarchi et Arnott. Le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand marchent sur les côtés du char funèbre et, en dehors d’eux, les 12 grenadiers, dont quelques-uns tiennent en main les quatre chevaux carapaçonnés de deuil. Derrière le char, Archambault conduit le cheval de l’Empereur, sellé, bridé et recouvert d’un crêpe noir. Les généraux Bertrand et Montholon suivent à cheval. Mme la Comtesse Bertrand et sa fille sont dans une voiture, attelée de deux chevaux, tenus par des domestiques. Puis vient tout le service de l’Empereur, au milieu duquel je me trouve. Après ce cortège, on remarque les officiers de marine à pied et à cheval, les officiers d’Etat-Major à cheval. Les habitant de l’île suivent en foule. Une grande quantité de personnes se sont placées sur les hauteurs et des corps de musique ajoutent, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège a défilé, les troupes suivent et l’accompagnent vers le lieu de la sépulture : les Dragons en tête, puis le 20° régiment d’infanterie, les soldats de marine, le 66° régiment, les volontaires de Sainte-Hélène, enfin le régiment de l’artillerie avec quinze pièces de canon. 

Après avoir suivi la route pendant cinq kilomètres, en passant par Alarm House et Hutt’s Gate (note de G.Godlewski : en réalité 3 kms et dans l’ordre Hutt’s Gate et Alarm House), il faut descendre le cercueil qui est porté par les grenadiers, par le sentier, qui a été préparé, jusqu’au lieu de la sépulture. Les généraux Bertrand et Montholon, le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand prennent les coins du poële. 

Je regarde avec recueillement tous les préparatifs de la sépulture. Le caveau est creusé dans la terre et revêtu de maçonnerie. Pour le recouvrir, on a préparé une vatse pierre à laquelle a été scellé un très fort anneau de fer. Les bords de la tombe sont tendus de noir. On fait jouer une chèvre et des cordages pour descendre le cercueil et le recouvrir. 

Après les prières accoutumées récitées par l’Abbé Vignali, l’artillerie fait entendre trois salves de quinze coups chacune. Pendant la marche du cortège, le vaisseau-amiral a tiré vingt-cinq coups de canon. Aucune inscription n’est mise sur la pierre. 
Pendant la cérémonie qui est assez longue, je jette de temps en temps, les yeux sur le général Bertrand. Jamais, je ne vis une figure plus empreinte d’émotion et de douleur. 

Tout est fini, il n’y a plus de sentinelles, plus d’ordres, plus de services. Chacun pense à s’arranger pour son retour en France. 
Le général Bertrand, cependant, a une vieille affaire à vider à Hudson Lowe ; il s’y prépare, mais le Gouvernuer aime mieux négocier et on n’en parla plus. Le général n’eut plus aucun rapport avant son départ avec les deux gouverneurs. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Dès la mort de Napoléon, un rapprochement de courtoisie s’établit entre les ennemis de la veille. Ainsi Bertrand et Montholon feront une visite à Lowe le 12 mai, qu leur rend la politesse le lendemain à Longwood. Enfin, le 27, avant l’embarquement des Français sur le Camel, les Bertrand, Montholon et Antommarchi sont conviés par Lowe à déjeuner au « château » de Jamestown. 

A suivre.

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( 7 mai, 2018 )

Un témoignage à lire: « Dans les armées de NAPOLÉON. Souvenirs du major LE ROY »

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( 7 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (IV)

Sainte Hélène.

VI – HABITATION DE L’EMPEREUR. SES SERVITEURS. 

Je ne saurais donner beaucoup de détails sur l’habitation de l’Empereur, car j’y ai pénétré à peine 2 ou 3 fois, ni sur ce qui se passait dans son intérieur, attendu que je n’avais que des rapports assez rares avec ses serviteurs. Cependant, je peux parler de petits faits qu’on ne trouve pas dans les rapports qui ont été publiés. 

La maison de l’Empereur est, comme on le sait, une ancienne ferme de la Compagnie des Indes, qu’on a arrangée à la hâte, pour le recevoir avec sa suite. L’Empereur habite la partie principale, qui est bâtie en pierres et couverte de bardeaux. Dans la mansarde qui surmonte le rez-de-chaussée, loge M. Marchand, avec les principaux domestiques. M. et Mme Montholon et leurs enfants, le général Gourgaud, M. de Las Cases et son fils et le Dr. Antommarchi se sont établis dans des bâtiments accessoires, la plupart recouverts en toiles goudronnées. Entre l’habitation de l’Empereur et celle du général Bertrand est un jardin, de deux arpents environ, dont j’ai déjà parlé en l’appelant jardin de l’Empereur.

Autour de Longwood, le Gouverneur a fait circonscrire, au moyen de fossés larges et profonds, un plateau d’une étendue d’environ 8 kms de contour, dans lequel l’Empereur peut se promener. Il offre des barrières de distance en distance. La principale est du côté de Jamestown, et à celle-ci, il existe un poste commandé par un officier qui doit suivre à cheval l’Empereur s’il lui plait de dépasser cette limite… 

En dehors de l’enceinte on place des sentinelles. Elles ont ordre de se retirer quand elles aperçoivent l’Empereur. Mais la nuit, elles passent les barrières et s’approchent de son habitation. Après neuf heures du soir, toute personne qui veut aller chez l’Empereur, ou chez le général Bertrand est accompagnée par une sentinelle. 

Note de G. Godlewski : « Les fossés larges et profonds » n’ont existé que dans l’imagination de Bouges. En fait la limite des 4 milles (7 kilomètres de pourtour et non pas 8) avait té fixée par l’Amiral Cockburn, prédécesseur d’Hudson Lowe, en fonction de l’existence d’un muret centenaire de pierres sèches. Nulle barrière. En revanche le poste de garde existait et existe toujours, mais ce n’est pas l’officier qui le commandait que l’on devait solliciter pour pénétrer dans la limite des 12 milles : l’officier d’ordonnance résidant à Longwood est chargé d’y escorter l’Empereur. On sait qu’il usa de cette procédure qu’une fois, le 3 janvier 1816, pour une longue excursion au cours de la quelle il « sema « la capitaine Poppleton. A sa seconde et dernière grande promenade, le 4 octobre 1820, les limites étaient abolies par Lowe depuis un an. 

Le Gouverneur exerce sur tout le monde la surveillance la plus rigide. Il traverse souvent le jardin tâcher de voir l’Empereur, tant il a d’inquiétude sur son évasion. C’est un homme d’environ 50 ans, d’une belle tenue militaire. Le sous-gouverneur Sir Thomas Reade est encore plus dur que lui. Il est à peu près du même âge. Sa demeure s’appelle Alarm House. Elle est située entre la plantation haute et Longwood. C’est là qu’on tire le canon 3 fois le jour. 
Note de G. Godlewski : Le Lieutenant colonel Reade, dont le titre de Deputy Adjudant General, dirige le cabinet militaire d’Hudson Lowe. Maître de la police secrète, haïssant les Français qui le lui rendent bien. Il est responsable pour une large part, des tracs qui leur sont infligés. 

On voit dans l’ouvrage de M. Thiers que les compagnons d’exil de l’Empereur, sauf M. et Mme Bertrand, mangent à sa table, mais à la suite de leurs querelles, l’Empereur voulut manger seul, se réservant d’inviter les uns ou les autres. Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur admet habituellement son mari à sa table. 

Je donnerai ici quelques détails sur les divers serviteurs de l’Empereur. 
A la tête d’eux tous est M. Marchand, avec le titre de premier valet de chambre. Il est de Paris et fils de la berceuse du Roi de Rome. Il a un physique agréable et quelques talents. Il dessine très bien et a rapporté des vues de Longwood et de l’île. L’Empereur l’aime beaucoup et lui même a pour l’Empereur le plus complet dévouement. Ce n’est pas vrai que l’Empereur l’ait fait Comte. Cela est accrédité par suite des plaisanteries de journaux Anglais. 

Note de G. Godlewski : Les journaux Anglais ne sont pour rien dans la fausse attribution du titre comtal. C’est Marchand lui-même qui l’a accréditée dès son retour en Europe, en s’appuyant sur l’équivoque suivante : Napoléon avait écrit dans son testament : « J’institue les Comtes Montholon, Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires ». Ce dernier feignit d’interpréter l’absence de ponctuation comme une promotion accordée in extremis et signe désormais son courrier : le Comte Marchand. Ce qui plus tard le fit surnommer par le méchant Viel-Castel « Comte de la Virgule ». Napoléon III régularisera en 1854 cet anoblissement. Le paragraphe suivant sur les autres domestiques n’apporte rien. Il transparaît que Bouges ne fut lié qu’avec Archambault

Saint-Denis est deuxième valet de chambre. Il a soin de la bibliothèque. J’ai parlé de son mariage avec la gouvernante des enfants de Mme Bertrand. Noverraz est chargé des armes et de la sellerie. Pierron est officier de bouche. 
Tous les serviteurs vivent ensemble. Lorsque Saint-Denis se marie, sa femme vient avec eux. Archambault est piqueur et à la tête des écuries. Celles-ci sont dans l’enceinte , à une certaine distance de l’habitation de l’Empereur. Les chevaux au nombre de 10 à 12, sont fournis par le Gouvernement Anglais. Il y a une calèche et plusieurs voitures de service. Archambault vient chaque jour prendre les ordres de l’Empereur. Plusieurs domestiques Anglais sont sous ses ordres pour soigner les chevaux. Il a avec lui une femme du pays, brune, assez gentille, qui est blanchisseuse et repasseuse de la maison de l’Empereur. Tous les deux vivent à part des autres serviteurs. Archambault est sous le dernier Empire, un des agents de Napoléon III. 
Parmi les chevaux, il y a un petit cheval de selle appartenant en propre à Mme la Comtesse Bertrand ; elle l’a monté plusieurs fois. Avant le départ de Sainte-Hélène, elle voulut m’en faire cadeau. Archambault se charge de le vendre à Jamestown et m’en remet le prix qui est de six cents et quelques francs. Il y a eu, en outre, un nommé Gentilini qui s’occupe des provisions, des lampes, de la bougie, etc…Il est parti avant mon arrivée sur l’île. On disait qu’il a fait dans cette place de bons bénéfices. 
Note de G. Godleswski : Faux, Gentilini, malade, est rapatrié le 4 octobre 1820. Il occupait le poste de valet de pied

Enfin, une autre domestique a encore suivi l’Empereur. C’était un maître d’hôtel nommé Cipriani. Il mourut de dysenterie. Pierron le remplaça. 
Note de G. Godlewski : Bouges a certainement ignoré le rôle joué par Cipriani, agent secret et homme de confiance de Napoléon qui est parvenu à inspirer confiance à Hudson Lowe au point de jouir d’une certaine liberté en ville. Sa mort, après une maladie suraigue, le 26 février 1818, fut peut-être due à un empoisonnement criminel 

VII – ARRIVEE DE DIVERSES PERSONNES POUR LE SERVICE DE L’EMPEREUR. 

On a annoncé, depuis assez longtemps, diverses personnes que Mme Mère et son frère le Cardinal Fesch ont engagées au service de l’Empereur. Ce sont d’abord deux prêtres, l’un âgé nommé Buonavita, l’autre jeune s’appelle Vignali. Le premier ne reste pas longtemps à Sainte-Hélène. Puis le Docteur Antommarchi. Avec les abbés et le médecin sont arrivés encore deux serviteurs : Chandelier, qui a été cuisinier à Paris, dans la maison de l’Empereur et qui est heureux de trouver l’occasion de rejoindre son maître. Il est mis de suite à la tête des cuisines. Avant lui, c’est un Chinois fort intellignet qui remplissait cet office. Il reste avec plusieurs autres Chinois sous les ordres de Chandelier. Coursot, qui arrive avec Chandelier, devient officier de bouche, à la place de Pierron.

L’Abbé Vignali célèbre la messe, le dimanche, pour l’Empereur. Ses compagnons d’exil y assistent. Tous les serviteurs de la maison y sont admis. On a dressé l’autel dans la grande salle à manger qui sert plus depuis que l’Empereur prend seul ses repas. La messe est dite plusieurs fois chez le général Bertrand. Je dresse un autel dans la grande véranda et tout le service de la maison y assiste. 
Note de G. Godlewski : Ce court passage n’apporte rien sur les cinq personnes composant la « petite caravane « . Elles arrivèrent à Longwood le 18 septembre 1819.

A suivre.

 

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( 5 mai, 2018 )

A propos d’une lettre (sans doute inédite) de Joséphine.

Joséphine 2

Cette dernière fait partie du lot de celles de Napoléon (dont une au moins n’est pas inédite) et découvertes fortuitement et récemment dans les rayonnages de la bibliothèque d’Ajaccio : https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/corse-du-sud/tresors-oublies-bibliotheque-ajaccio-1468597.html

Lettre inédite Joséphine

Voici le texte de ce document, entièrement rédigée de la main de l’attachante Joséphine et signée par elle :

« Mon Cousin, je suis touchée de la nouvelle marque de confiance que vous me donnez de vos sentiments qui me ravi[?] à l’occasion de l’heureuse délivrance de ma belle-fille. Il m’est donné de profiter de cette circonstance pour vous renouveler l’assurance de mon attachement. A Navarre le 21 décembre.

Joséphine. »

Cette courte lettre, écrite depuis son château de Navarre, près d’Evreux, dans l’Eure, ne nous indique ni le destinataire, ni la date. En consultant l’ouvrage « Impératrice Joséphine. Correspondance, 1782-1814 », Payot, 1996, j’ai trouvé quelques éléments intéressants. 

L’événement dont il est question dans ce document est la naissance du troisième enfant d’Eugène de Beauharnais (1781-1824), qui avait épousé, en 1806, Augusta-Amélie de Bavière (1788-1851): Auguste-Eugène-Charles-Napoléon, né à Milan le 9 décembre 1810.

Le destinataire pourrait être Cambacérès, auquel Joséphine donnait le titre de « Cousin ». Il est à rappeler qu’ cette époque elle n’est plus l’épouse de Napoléon.

A la p.287 du l’ouvrage cité plus haut, se trouve une autre lettre de Joséphine et adressée à Mme de Montesquiou, datée de Navarre, 23 décembre 1810 dans laquelle Joséphine déclare : «  Je sais, Madame, combien vous prenez part à tout ce qui m’intéresse, et je suis touchée de la nouvelle marque que vous m’en donnez à l’occasion des couches de ma belle-fille ».

Enfin, cette lettre paraît être inédite. Elle ne figure pas dans l’ouvrage publié par Payot en 1996, ni dans l’annexe n°5 de ce même livre et qui référence succinctement les lettres de Joséphine passées en ventes aux enchères publiques, commercialisées par des libraires ou bien encore se trouvant dans certains fonds de bibliothèque, comme celui de Frédéric Masson (à la Bibliothèque Thiers, place Saint-Georges, à Paris).

Christophe BOURACHOT

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( 3 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (III)

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IV – MES FONCTIONS CHEZ LE GENERAL BERTRAND.

Le général Bertrand a emmené à Sainte-Hélène de vieux serviteurs. C’est un homme nommé Bernard qui a sa femme et un fils de 15 à 16 ans, mais Bernard s’est adonné à la boisson à tel point que le général n’a pu le garder. Il est rembarqué avec sa femme et son fils. La femme de Bernard, après le retour de Sainte-Hélène, rentre chez M. Bertrand et y reste quelque temps. 
Après le départ de la famille Bernard, le général a pris à son service un nommé Grafé avec sa femme, ils quittent tous deux le Commissaire Montchenu. La femme ne convient pas à Madame la Comtesse. J’ai revu Grafé à Paris, après mon retour de Sainte-Hélène. Il est cocher de cabriolet et le cheval et le cabriolet lui appartiennent. 

Note de G. Godlewski : Le très précieux » Saint Helena Who’s who » d’Arnold Chaplin, London 1914, indique que Bernard et sa femme quittent l’île en juin 1818, parce qu’ils avaient le mal du pays. En revanche le couple Grafé n’y est pas mentionné, mais leur existence est confirmée par une allusion de Bertrand (Cahiers, II, 141) qui, sans les nommer, note à la même époque que Mme Bertrand a engagé une servante de Mme Sturmer ( Femme du Commissaire Autrichien) et son mari. Ils n’étaient donc pas au service du Commissaire de France, le Marquis de Montchenu. 

Je suis chargé de la surveillance générale de la maison. Je suis bine novice pour ce service, mais je me mets promptement au courant. Les provisions arrivent tous les jours à midi de Jamestown à Longwood, et j’en reçois le quart pour la maison du général. Elles consistent en pain, vin, lait, œufs, beurre, viandes, volailles, poissons. Chaque domestique a une bouteille de vin par jour; mais l’Empereur et le général reçoivent chaque mois une provision de vin d’un meilleur chais. Le sucre blanc ou candi, le thé et le café s’envient aussi par provisions. Les provisions viennent presque toutes du Cap. 
Le linge de table et de maison appartient au général; il l’avait acheté dans l’île du linge de coton, mais il se sert de l’argenterie de l’Empereur. Je commande à tous les domestiques. Il ya deux domestiques Anglais. Le premier, Becker, qui a soin des enfants du général, est un soldat du 66° régiment, faisant partie de la garnison de l’île. Le second se nomme Fletchel, c’est aussi un soldat du même régiment. Il fait le gros de l’ouvrage, comme les chaussures, etc…Un autre soldat, nommé Richard, a été au service du général comme tailleur. Il fait les vêtements des enfants; mais il passe au service de l’Empereur et c’est Fletchel qui le remplace. Il y a en outre dans la maison, trois domestiques chinois. Ils sont occupés, le premier en grade à faire la cuisine, les deux autres au service des appartements et de la cuisine. Ils conservent leur costume national, ils consomment beaucoup de thé noir et fument constamment. Ces Chinois baragouinent comme moi l’Anglais. Mais nous avons fini par nous entendre. Nous mangeons tous ensemble. 
Mme la Comtesse a pour son service particulier une femme de soldat de la garnison ; elle en changeait assez souvent. Cette femme a aussi pour occupation de garder le petit Arthur qui n’a que 18 mois et que sa mère nourrit. Ce n’est pas une sinécure, car il crie beaucoup ; le général le berce souvent la nuit dans ses bras. J’ai entendu raconter que Mme la Comtesse Bertrand ayant eu l’occasion de rencontrer Hudson Lowe en promenant son enfant, lui a dit : « Monsieur le Gouverneur, je vous présente le premier Français entré dans l’île sans votre permission. Madame Bertrand a en outre une gouvernante pour ses enfants, miss Hall ; elle lui a été envoyé de Londres par une vieille connaissance Lady Jerningham, tante de cette jeune personne.

V – HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND, SES HABITUDES. 

La famille Bertrand qui, depuis le l’origine, vit à part, a d’abord habité Hutt’s Gate. C’est une petite maison qui est sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle est mal distribuée et on y est très gêné. Bien qu’à vol d’oiseau elle est peu distante de l’habitation de l’Empereur, on n’y parvient que par de longs détours, mais deux ans avant mon arrivée, on a construit pour la famille Bertrand une maison en pierre, qui n’est séparée de la maison de l’Empereur que par son jardin. 

Note de G. Godlewski : Inexact. La maison de Hutt’s Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 milles, à l’intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d’une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n’y avait donc aucun détour entre les deux maisons, et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

Voici quelle est la disposition de cette maison : devant l’entrée qui est située vers l’habitation de l’Empereur, il y a une petite véranda qui sert de vestibule. De là on entre dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n’est pas grande, mais le salon a des dimensions convenables. Les deux pièces se commandent. A la suite du salon, il y a sur le jardin une autre véranda, beaucoup plus grande que la première : elle sert à la récréation des enfants, par mauvais temps. 

A gauche du salon, est la chambre à coucher de Mme la Comtesse. Cette chambre est éclairée par deux fenêtres qui donnent sur le camp de la garnison. Ce camp est séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvent deux cabinets de toilette qui prennent jour sur la cour. De l’autre côté du salon est la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la Comtesse ; leur gouvernante y couche. Cette chambre a aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage est une mansarde. Le général y a sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communique par un escalier intérieur. A côté, est un cabinet où il fait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée sert de décharge. Le reste de la mansarde constitue deux autres petites pièces, l’une occupée par moi et l’autre par deux domestiques Anglais. Le mobilier fourni par le Gouvernement Anglais est très médiocre.

La cuisine tient à la maison sans y communiquer directement, elle est sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on peut avoir besoin le soir, comme pour l’eau chaude ou du thé, couche sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retirent dans des huttes à eux. 

A mon arrivée, le jardin n’est ni terrassé, ni clos, ce n’est qu’une pelouse en pente. Les sentinelles s’approchent le soir des fenêtres de Mme la Comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu’on dit dans la chambre. Je m’occupe de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fais construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d’un mètre de haut, de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles sont, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fais placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J’y fais aussi planter des pêchers déjà en fleurs et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers sont en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes sont établies autour des gazons. La cour n’est pas grande : elle est séparée du jardin de l’Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il faut sortir dehors. 
Mme la Comtesse prend son café au lit et ne se lève que pour déjeuner. Elle ne sort presque pas. La gouvernante de ses enfants est pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l’Empereur, elle se marie avec Saint-Denis, l’un des serviteurs de Sa Majesté et elle doit habiter avec son mari. 
Note de G. Godlewski : Ce mariage d’Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fait beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui s’en plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s’attire la réponse « On ne peut les empêcher de se marier. Il n’y a pas à craindre qu’elle devienne grosse. Il paraît que la femme est sage et lui n’est pas libertin. » Néanmoins, il est convenu d’un commun accord d’interdire les visites nocturnes. Le mariage est béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme Bertrand étant témoins. L’apprenant, Napoléon s’emporte et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d’Ali, dans les combles de Longwood, est agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820, elle accouche d’une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passe au cou du bébé la plus belle chaîne d’or de l’une de ses montres. 

Mme la Comtesse a toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle est ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle va se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ont disposé un espace pour faire des courses, ils ont coutume de s’y rendre. Quelques personnes de la maison de l’Empereur y assistent aussi. Il y a près du camp un marchand nommé Bannister, qui vend de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la Comtesse sont habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap. 

Note de G. Godlewski : Les courses de chevaux du camp de Deadwood sont l’occasion de tromper l’ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à à se renseigner auprès des Commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l’Autrichien Sturmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s’y nouaient, à la fureur d’Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français. 

Mme la Comtesse va très peu chez l’Empereur et l’Empereur ne vient que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle est presque constamment souffrante, l’Empereur envoie souvent M. Marchand son premier valet de chambre, savoir les nouvelles. Je ne me souviens n’avoir vu venir l’Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prend par l’oreille de manière à me faire mal, en me disant « Berrichon, va dire à la Comtesse que je désire la voir ». Ses visites ne sont jamais longues. Jamais il ne vient jamais le soir. 
Note du docteur G. Godlewski : Les fausses couches de Mme Bertrand sont la fable de l’île, j’en ai dénombré dans les Cahiers de son mari, trois avant la naissance d’Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à son terme, en cinq ans !…

Un matin l’Empereur se présente vers dix heures. Il paraît dispos et de bonne humeur ; le temps est doux et agréable. Il passe dans le jardin, frappe aux persiennes de Mme Bertrand et fait dire qu’il veut déjeuner avec toute la famille sur la pelouse. On apporte le déjeuner de chez lui. Le repas est gai et l’Empereur s’amuse avec les enfants. Il a sa tenue habituelle. Je remarque son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il a le teint basané. Ses cheveux sont châtains, plats, clairsemé et grisonnants. Il a peu de barbe qu’il se fait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds sont d’une finesse extrême. J’ai entendu dire à un marchand que l’Empereur n’aime pas être gêné par un habit neuf, qu’il lui arrive de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retire. Ceci a lieu 15 mois après mon arrivée sur l’île. 

Note de G. Godlewski : Cette anecdote est inédite. Située par Bouges au printemps de 1820, en pleine fièvre de création de jardins, elle n’a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n’a rien noté cette année-là. 

Les soirs sont assez longues, car la nuit vient à six heures. Quoique Mme la Comtesse reçoit quelquefois des visites, comme celle du général Montholon, des différents docteurs et de l’abbé Vignali, elle s’ennuie beaucoup et pleure souvent. 
Note de G. Godlewski : Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reproche injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr. Livingstone, son médecin attitré et le Dr. Verling qui donne occasionnellement des soins aux enfants. 

A ma connaissance, le marquis de Montchenu ne vint jamais chez elle. Cependant il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C’est un grand vieillard qui a une abondance de cheveux blancs. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d’avoir vu venir chez elle, les Commissaires Autrichiens et Russes, MM. Sturmer et Balmain. 

Note de G. Godlewski : Les rapport de ce personnage ridicule, le marquis de Montchenu, ont été publiés par Firmin Didot (La Captivité de Sainte-Hélène, 1894). Ceux de Sturmer par St Cère et Schlitter ( Napoléon à Sainte-Hélène, en 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dasn la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d’Hudson Lowe. 

Je n’ai jamais vu venir non plus chez Mme la Comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu’elle n’étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu’elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier Anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

Note de G. Godlewski : Il s’agit du lieutenant Basil Jackson, espion de Lowe, dont Mme de Montholon fut sans doute la maîtresse au grand courroux de Napoléon, jaloux qui interdit au ménage de le recevoir (Cahier de Bertrand II, 295-97, 317-319). Jackson vint habiter à Bruxelles chez Mme de Montholon après leur retour de Sainte-Hélène. 

On dîne à sept heures, et peu après, le général se rend chez l’Empereur. Il y passe presque toutes les soirées. Il y reste aussi une grande partie de la journée. L’Empereur le fait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s’y rend, il est toujours en tenue, c’est à dire avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il met des bottes à l’écuyère. C’est une étiquette de l’Empire. Le général a une santé parfaite, je ne l’ai jamais vu malade. 

La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L’Empereur vint le voir à cette occasion. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux, le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelles en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers sont interrompus cette année-là.

A suivre.

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