( 3 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (III)

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IV – MES FONCTIONS CHEZ LE GENERAL BERTRAND.

Le général Bertrand a emmené à Sainte-Hélène de vieux serviteurs. C’est un homme nommé Bernard qui a sa femme et un fils de 15 à 16 ans, mais Bernard s’est adonné à la boisson à tel point que le général n’a pu le garder. Il est rembarqué avec sa femme et son fils. La femme de Bernard, après le retour de Sainte-Hélène, rentre chez M. Bertrand et y reste quelque temps. 
Après le départ de la famille Bernard, le général a pris à son service un nommé Grafé avec sa femme, ils quittent tous deux le Commissaire Montchenu. La femme ne convient pas à Madame la Comtesse. J’ai revu Grafé à Paris, après mon retour de Sainte-Hélène. Il est cocher de cabriolet et le cheval et le cabriolet lui appartiennent. 

Note de G. Godlewski : Le très précieux » Saint Helena Who’s who » d’Arnold Chaplin, London 1914, indique que Bernard et sa femme quittent l’île en juin 1818, parce qu’ils avaient le mal du pays. En revanche le couple Grafé n’y est pas mentionné, mais leur existence est confirmée par une allusion de Bertrand (Cahiers, II, 141) qui, sans les nommer, note à la même époque que Mme Bertrand a engagé une servante de Mme Sturmer ( Femme du Commissaire Autrichien) et son mari. Ils n’étaient donc pas au service du Commissaire de France, le Marquis de Montchenu. 

Je suis chargé de la surveillance générale de la maison. Je suis bine novice pour ce service, mais je me mets promptement au courant. Les provisions arrivent tous les jours à midi de Jamestown à Longwood, et j’en reçois le quart pour la maison du général. Elles consistent en pain, vin, lait, œufs, beurre, viandes, volailles, poissons. Chaque domestique a une bouteille de vin par jour; mais l’Empereur et le général reçoivent chaque mois une provision de vin d’un meilleur chais. Le sucre blanc ou candi, le thé et le café s’envient aussi par provisions. Les provisions viennent presque toutes du Cap. 
Le linge de table et de maison appartient au général; il l’avait acheté dans l’île du linge de coton, mais il se sert de l’argenterie de l’Empereur. Je commande à tous les domestiques. Il ya deux domestiques Anglais. Le premier, Becker, qui a soin des enfants du général, est un soldat du 66° régiment, faisant partie de la garnison de l’île. Le second se nomme Fletchel, c’est aussi un soldat du même régiment. Il fait le gros de l’ouvrage, comme les chaussures, etc…Un autre soldat, nommé Richard, a été au service du général comme tailleur. Il fait les vêtements des enfants; mais il passe au service de l’Empereur et c’est Fletchel qui le remplace. Il y a en outre dans la maison, trois domestiques chinois. Ils sont occupés, le premier en grade à faire la cuisine, les deux autres au service des appartements et de la cuisine. Ils conservent leur costume national, ils consomment beaucoup de thé noir et fument constamment. Ces Chinois baragouinent comme moi l’Anglais. Mais nous avons fini par nous entendre. Nous mangeons tous ensemble. 
Mme la Comtesse a pour son service particulier une femme de soldat de la garnison ; elle en changeait assez souvent. Cette femme a aussi pour occupation de garder le petit Arthur qui n’a que 18 mois et que sa mère nourrit. Ce n’est pas une sinécure, car il crie beaucoup ; le général le berce souvent la nuit dans ses bras. J’ai entendu raconter que Mme la Comtesse Bertrand ayant eu l’occasion de rencontrer Hudson Lowe en promenant son enfant, lui a dit : « Monsieur le Gouverneur, je vous présente le premier Français entré dans l’île sans votre permission. Madame Bertrand a en outre une gouvernante pour ses enfants, miss Hall ; elle lui a été envoyé de Londres par une vieille connaissance Lady Jerningham, tante de cette jeune personne.

V – HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND, SES HABITUDES. 

La famille Bertrand qui, depuis le l’origine, vit à part, a d’abord habité Hutt’s Gate. C’est une petite maison qui est sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle est mal distribuée et on y est très gêné. Bien qu’à vol d’oiseau elle est peu distante de l’habitation de l’Empereur, on n’y parvient que par de longs détours, mais deux ans avant mon arrivée, on a construit pour la famille Bertrand une maison en pierre, qui n’est séparée de la maison de l’Empereur que par son jardin. 

Note de G. Godlewski : Inexact. La maison de Hutt’s Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 milles, à l’intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d’une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n’y avait donc aucun détour entre les deux maisons, et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

Voici quelle est la disposition de cette maison : devant l’entrée qui est située vers l’habitation de l’Empereur, il y a une petite véranda qui sert de vestibule. De là on entre dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n’est pas grande, mais le salon a des dimensions convenables. Les deux pièces se commandent. A la suite du salon, il y a sur le jardin une autre véranda, beaucoup plus grande que la première : elle sert à la récréation des enfants, par mauvais temps. 

A gauche du salon, est la chambre à coucher de Mme la Comtesse. Cette chambre est éclairée par deux fenêtres qui donnent sur le camp de la garnison. Ce camp est séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvent deux cabinets de toilette qui prennent jour sur la cour. De l’autre côté du salon est la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la Comtesse ; leur gouvernante y couche. Cette chambre a aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage est une mansarde. Le général y a sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communique par un escalier intérieur. A côté, est un cabinet où il fait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée sert de décharge. Le reste de la mansarde constitue deux autres petites pièces, l’une occupée par moi et l’autre par deux domestiques Anglais. Le mobilier fourni par le Gouvernement Anglais est très médiocre.

La cuisine tient à la maison sans y communiquer directement, elle est sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on peut avoir besoin le soir, comme pour l’eau chaude ou du thé, couche sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retirent dans des huttes à eux. 

A mon arrivée, le jardin n’est ni terrassé, ni clos, ce n’est qu’une pelouse en pente. Les sentinelles s’approchent le soir des fenêtres de Mme la Comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu’on dit dans la chambre. Je m’occupe de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fais construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d’un mètre de haut, de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles sont, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fais placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J’y fais aussi planter des pêchers déjà en fleurs et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers sont en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes sont établies autour des gazons. La cour n’est pas grande : elle est séparée du jardin de l’Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il faut sortir dehors. 
Mme la Comtesse prend son café au lit et ne se lève que pour déjeuner. Elle ne sort presque pas. La gouvernante de ses enfants est pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l’Empereur, elle se marie avec Saint-Denis, l’un des serviteurs de Sa Majesté et elle doit habiter avec son mari. 
Note de G. Godlewski : Ce mariage d’Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fait beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui s’en plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s’attire la réponse « On ne peut les empêcher de se marier. Il n’y a pas à craindre qu’elle devienne grosse. Il paraît que la femme est sage et lui n’est pas libertin. » Néanmoins, il est convenu d’un commun accord d’interdire les visites nocturnes. Le mariage est béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme Bertrand étant témoins. L’apprenant, Napoléon s’emporte et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d’Ali, dans les combles de Longwood, est agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820, elle accouche d’une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passe au cou du bébé la plus belle chaîne d’or de l’une de ses montres. 

Mme la Comtesse a toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle est ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle va se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ont disposé un espace pour faire des courses, ils ont coutume de s’y rendre. Quelques personnes de la maison de l’Empereur y assistent aussi. Il y a près du camp un marchand nommé Bannister, qui vend de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la Comtesse sont habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap. 

Note de G. Godlewski : Les courses de chevaux du camp de Deadwood sont l’occasion de tromper l’ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à à se renseigner auprès des Commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l’Autrichien Sturmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s’y nouaient, à la fureur d’Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français. 

Mme la Comtesse va très peu chez l’Empereur et l’Empereur ne vient que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle est presque constamment souffrante, l’Empereur envoie souvent M. Marchand son premier valet de chambre, savoir les nouvelles. Je ne me souviens n’avoir vu venir l’Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prend par l’oreille de manière à me faire mal, en me disant « Berrichon, va dire à la Comtesse que je désire la voir ». Ses visites ne sont jamais longues. Jamais il ne vient jamais le soir. 
Note du docteur G. Godlewski : Les fausses couches de Mme Bertrand sont la fable de l’île, j’en ai dénombré dans les Cahiers de son mari, trois avant la naissance d’Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à son terme, en cinq ans !…

Un matin l’Empereur se présente vers dix heures. Il paraît dispos et de bonne humeur ; le temps est doux et agréable. Il passe dans le jardin, frappe aux persiennes de Mme Bertrand et fait dire qu’il veut déjeuner avec toute la famille sur la pelouse. On apporte le déjeuner de chez lui. Le repas est gai et l’Empereur s’amuse avec les enfants. Il a sa tenue habituelle. Je remarque son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il a le teint basané. Ses cheveux sont châtains, plats, clairsemé et grisonnants. Il a peu de barbe qu’il se fait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds sont d’une finesse extrême. J’ai entendu dire à un marchand que l’Empereur n’aime pas être gêné par un habit neuf, qu’il lui arrive de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retire. Ceci a lieu 15 mois après mon arrivée sur l’île. 

Note de G. Godlewski : Cette anecdote est inédite. Située par Bouges au printemps de 1820, en pleine fièvre de création de jardins, elle n’a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n’a rien noté cette année-là. 

Les soirs sont assez longues, car la nuit vient à six heures. Quoique Mme la Comtesse reçoit quelquefois des visites, comme celle du général Montholon, des différents docteurs et de l’abbé Vignali, elle s’ennuie beaucoup et pleure souvent. 
Note de G. Godlewski : Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reproche injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr. Livingstone, son médecin attitré et le Dr. Verling qui donne occasionnellement des soins aux enfants. 

A ma connaissance, le marquis de Montchenu ne vint jamais chez elle. Cependant il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C’est un grand vieillard qui a une abondance de cheveux blancs. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d’avoir vu venir chez elle, les Commissaires Autrichiens et Russes, MM. Sturmer et Balmain. 

Note de G. Godlewski : Les rapport de ce personnage ridicule, le marquis de Montchenu, ont été publiés par Firmin Didot (La Captivité de Sainte-Hélène, 1894). Ceux de Sturmer par St Cère et Schlitter ( Napoléon à Sainte-Hélène, en 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dasn la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d’Hudson Lowe. 

Je n’ai jamais vu venir non plus chez Mme la Comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu’elle n’étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu’elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier Anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

Note de G. Godlewski : Il s’agit du lieutenant Basil Jackson, espion de Lowe, dont Mme de Montholon fut sans doute la maîtresse au grand courroux de Napoléon, jaloux qui interdit au ménage de le recevoir (Cahier de Bertrand II, 295-97, 317-319). Jackson vint habiter à Bruxelles chez Mme de Montholon après leur retour de Sainte-Hélène. 

On dîne à sept heures, et peu après, le général se rend chez l’Empereur. Il y passe presque toutes les soirées. Il y reste aussi une grande partie de la journée. L’Empereur le fait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s’y rend, il est toujours en tenue, c’est à dire avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il met des bottes à l’écuyère. C’est une étiquette de l’Empire. Le général a une santé parfaite, je ne l’ai jamais vu malade. 

La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L’Empereur vint le voir à cette occasion. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux, le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelles en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers sont interrompus cette année-là.

A suivre.

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