( 7 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (IV)

Sainte Hélène.

VI – HABITATION DE L’EMPEREUR. SES SERVITEURS. 

Je ne saurais donner beaucoup de détails sur l’habitation de l’Empereur, car j’y ai pénétré à peine 2 ou 3 fois, ni sur ce qui se passait dans son intérieur, attendu que je n’avais que des rapports assez rares avec ses serviteurs. Cependant, je peux parler de petits faits qu’on ne trouve pas dans les rapports qui ont été publiés. 

La maison de l’Empereur est, comme on le sait, une ancienne ferme de la Compagnie des Indes, qu’on a arrangée à la hâte, pour le recevoir avec sa suite. L’Empereur habite la partie principale, qui est bâtie en pierres et couverte de bardeaux. Dans la mansarde qui surmonte le rez-de-chaussée, loge M. Marchand, avec les principaux domestiques. M. et Mme Montholon et leurs enfants, le général Gourgaud, M. de Las Cases et son fils et le Dr. Antommarchi se sont établis dans des bâtiments accessoires, la plupart recouverts en toiles goudronnées. Entre l’habitation de l’Empereur et celle du général Bertrand est un jardin, de deux arpents environ, dont j’ai déjà parlé en l’appelant jardin de l’Empereur.

Autour de Longwood, le Gouverneur a fait circonscrire, au moyen de fossés larges et profonds, un plateau d’une étendue d’environ 8 kms de contour, dans lequel l’Empereur peut se promener. Il offre des barrières de distance en distance. La principale est du côté de Jamestown, et à celle-ci, il existe un poste commandé par un officier qui doit suivre à cheval l’Empereur s’il lui plait de dépasser cette limite… 

En dehors de l’enceinte on place des sentinelles. Elles ont ordre de se retirer quand elles aperçoivent l’Empereur. Mais la nuit, elles passent les barrières et s’approchent de son habitation. Après neuf heures du soir, toute personne qui veut aller chez l’Empereur, ou chez le général Bertrand est accompagnée par une sentinelle. 

Note de G. Godlewski : « Les fossés larges et profonds » n’ont existé que dans l’imagination de Bouges. En fait la limite des 4 milles (7 kilomètres de pourtour et non pas 8) avait té fixée par l’Amiral Cockburn, prédécesseur d’Hudson Lowe, en fonction de l’existence d’un muret centenaire de pierres sèches. Nulle barrière. En revanche le poste de garde existait et existe toujours, mais ce n’est pas l’officier qui le commandait que l’on devait solliciter pour pénétrer dans la limite des 12 milles : l’officier d’ordonnance résidant à Longwood est chargé d’y escorter l’Empereur. On sait qu’il usa de cette procédure qu’une fois, le 3 janvier 1816, pour une longue excursion au cours de la quelle il « sema « la capitaine Poppleton. A sa seconde et dernière grande promenade, le 4 octobre 1820, les limites étaient abolies par Lowe depuis un an. 

Le Gouverneur exerce sur tout le monde la surveillance la plus rigide. Il traverse souvent le jardin tâcher de voir l’Empereur, tant il a d’inquiétude sur son évasion. C’est un homme d’environ 50 ans, d’une belle tenue militaire. Le sous-gouverneur Sir Thomas Reade est encore plus dur que lui. Il est à peu près du même âge. Sa demeure s’appelle Alarm House. Elle est située entre la plantation haute et Longwood. C’est là qu’on tire le canon 3 fois le jour. 
Note de G. Godlewski : Le Lieutenant colonel Reade, dont le titre de Deputy Adjudant General, dirige le cabinet militaire d’Hudson Lowe. Maître de la police secrète, haïssant les Français qui le lui rendent bien. Il est responsable pour une large part, des tracs qui leur sont infligés. 

On voit dans l’ouvrage de M. Thiers que les compagnons d’exil de l’Empereur, sauf M. et Mme Bertrand, mangent à sa table, mais à la suite de leurs querelles, l’Empereur voulut manger seul, se réservant d’inviter les uns ou les autres. Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur admet habituellement son mari à sa table. 

Je donnerai ici quelques détails sur les divers serviteurs de l’Empereur. 
A la tête d’eux tous est M. Marchand, avec le titre de premier valet de chambre. Il est de Paris et fils de la berceuse du Roi de Rome. Il a un physique agréable et quelques talents. Il dessine très bien et a rapporté des vues de Longwood et de l’île. L’Empereur l’aime beaucoup et lui même a pour l’Empereur le plus complet dévouement. Ce n’est pas vrai que l’Empereur l’ait fait Comte. Cela est accrédité par suite des plaisanteries de journaux Anglais. 

Note de G. Godlewski : Les journaux Anglais ne sont pour rien dans la fausse attribution du titre comtal. C’est Marchand lui-même qui l’a accréditée dès son retour en Europe, en s’appuyant sur l’équivoque suivante : Napoléon avait écrit dans son testament : « J’institue les Comtes Montholon, Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires ». Ce dernier feignit d’interpréter l’absence de ponctuation comme une promotion accordée in extremis et signe désormais son courrier : le Comte Marchand. Ce qui plus tard le fit surnommer par le méchant Viel-Castel « Comte de la Virgule ». Napoléon III régularisera en 1854 cet anoblissement. Le paragraphe suivant sur les autres domestiques n’apporte rien. Il transparaît que Bouges ne fut lié qu’avec Archambault

Saint-Denis est deuxième valet de chambre. Il a soin de la bibliothèque. J’ai parlé de son mariage avec la gouvernante des enfants de Mme Bertrand. Noverraz est chargé des armes et de la sellerie. Pierron est officier de bouche. 
Tous les serviteurs vivent ensemble. Lorsque Saint-Denis se marie, sa femme vient avec eux. Archambault est piqueur et à la tête des écuries. Celles-ci sont dans l’enceinte , à une certaine distance de l’habitation de l’Empereur. Les chevaux au nombre de 10 à 12, sont fournis par le Gouvernement Anglais. Il y a une calèche et plusieurs voitures de service. Archambault vient chaque jour prendre les ordres de l’Empereur. Plusieurs domestiques Anglais sont sous ses ordres pour soigner les chevaux. Il a avec lui une femme du pays, brune, assez gentille, qui est blanchisseuse et repasseuse de la maison de l’Empereur. Tous les deux vivent à part des autres serviteurs. Archambault est sous le dernier Empire, un des agents de Napoléon III. 
Parmi les chevaux, il y a un petit cheval de selle appartenant en propre à Mme la Comtesse Bertrand ; elle l’a monté plusieurs fois. Avant le départ de Sainte-Hélène, elle voulut m’en faire cadeau. Archambault se charge de le vendre à Jamestown et m’en remet le prix qui est de six cents et quelques francs. Il y a eu, en outre, un nommé Gentilini qui s’occupe des provisions, des lampes, de la bougie, etc…Il est parti avant mon arrivée sur l’île. On disait qu’il a fait dans cette place de bons bénéfices. 
Note de G. Godleswski : Faux, Gentilini, malade, est rapatrié le 4 octobre 1820. Il occupait le poste de valet de pied

Enfin, une autre domestique a encore suivi l’Empereur. C’était un maître d’hôtel nommé Cipriani. Il mourut de dysenterie. Pierron le remplaça. 
Note de G. Godlewski : Bouges a certainement ignoré le rôle joué par Cipriani, agent secret et homme de confiance de Napoléon qui est parvenu à inspirer confiance à Hudson Lowe au point de jouir d’une certaine liberté en ville. Sa mort, après une maladie suraigue, le 26 février 1818, fut peut-être due à un empoisonnement criminel 

VII – ARRIVEE DE DIVERSES PERSONNES POUR LE SERVICE DE L’EMPEREUR. 

On a annoncé, depuis assez longtemps, diverses personnes que Mme Mère et son frère le Cardinal Fesch ont engagées au service de l’Empereur. Ce sont d’abord deux prêtres, l’un âgé nommé Buonavita, l’autre jeune s’appelle Vignali. Le premier ne reste pas longtemps à Sainte-Hélène. Puis le Docteur Antommarchi. Avec les abbés et le médecin sont arrivés encore deux serviteurs : Chandelier, qui a été cuisinier à Paris, dans la maison de l’Empereur et qui est heureux de trouver l’occasion de rejoindre son maître. Il est mis de suite à la tête des cuisines. Avant lui, c’est un Chinois fort intellignet qui remplissait cet office. Il reste avec plusieurs autres Chinois sous les ordres de Chandelier. Coursot, qui arrive avec Chandelier, devient officier de bouche, à la place de Pierron.

L’Abbé Vignali célèbre la messe, le dimanche, pour l’Empereur. Ses compagnons d’exil y assistent. Tous les serviteurs de la maison y sont admis. On a dressé l’autel dans la grande salle à manger qui sert plus depuis que l’Empereur prend seul ses repas. La messe est dite plusieurs fois chez le général Bertrand. Je dresse un autel dans la grande véranda et tout le service de la maison y assiste. 
Note de G. Godlewski : Ce court passage n’apporte rien sur les cinq personnes composant la « petite caravane « . Elles arrivèrent à Longwood le 18 septembre 1819.

A suivre.

 

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