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( 16 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (VI et fin)

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XI – PREPARATIFS DE DEPART ET RETOUR EN EUROPE

Un premier testament de l’Empereur est ouvert à Longwood. Il sert à faire certains partages d’effets et de fonds disponible. Un très beau paravent, qui a été envoyé en présent à Napoléon par un grand personnage de Chine, a été attribué au général Bertrand. Je suis chargé de l’emballer. On l’a pu voir à Paris dans le salon de Mme la Comtesse. Les autres emballages sont longs et considérables. ; parmi ceux-ci, il y en a un qui occupe principalement le général Bertrand. Il est relatif aux armes de l’Empereur, dont il est dépositaire et qu’il doit remettre à son fils. Ces armes sont l’épée d’Austerlitz, le poignard de Tolentino et le glaive du Premier Consul. Le sabre de Sobieski, dont on a parlé comme faisant partie des armes de l’Empereur, était resté entre les mains de M. le Comte de Turenne. Quant aux deux paires de pistolets de Versailles, ils ne sont pas emballés à part. Comme on craint que les armes ne soient enlevées, il faut les cacher avec soin. 

Je suis chargé de cette délicate mission. Le poignard de Tolentino est très lourd ; la poignée qui est en or massif est admirablement ciselée et recouverte de pierreries. Le glaive du Premier Consul a aussi une poignée très riche ; sa lame est allongée et à deux tranchants ; le fourreau est en écaille parsemé d’abeilles d’or. 

Note de G. Godlewski : 

Avec les armes nous touchons au point le plus important des souvenirs de Bouges.
Les dernières volontés de Napoléon sur leur destination sont clairement formulées à l’état A, joint à son testament, au paragraphe II :

1) mes armes, savoir : mon épée, celle que je portais à Austerlitz, les sabre de Sobieski, mon poignard, mon glaive, mon couteau de chasse, mes deux paires de pistolets de Versailles
2) mon nécessaire d’or…
3) je charge le Comte Bertrand de soigner et de conserver ces objets et de les remettre à mon fils quand il aura seize ans.»
Ainsi pas d’équivoque : Bertrand en est le dépositaire mais, ce qui complique les choses, ces que ces reliques précieuses n’ont pas toutes été amenées à Sainte-Hélène.
L’inventaire de Marchand dressé après la mort de napoléon (Mémoires Tome II, page 346) et contresigné par Arrighi, mandataire de Mme Mère, cet inventaire énumère les armes suivantes :
1 épée, celle que l’Empereur portait à Austerlitz
1 sabre que l’Empereur portait à Aboukir
1 couteau de chasse
1 poignard
1 boîte de pistolets de Versailles. »
Ce sont manifestement les 5 pièces que Bertrand charge Bouges d’emballer et de dissimuler à la convoitise des Anglais.
Mais d’autres armes ont été confiées, à Paris, au Comte de Turenne, avant le départ de 1815. Marchand dans son inventaire donne la liste :
Le sabre de Sobieski
L’épée de vermeil
Le glaive du Consul…
Ainsi que des décorations et des objets personnels. »
Le dépôt Turenne devait être restitué plus tard et sans difficultés à Marchand, bien qu’incomplet de pièces mineures.
[i]Or les armes énumérées par Bouges sont les suivantes :
- l ’épée d’Austerlitz
- le poignard de Tolentino
- les deux paires de pistolets de Versailles
- le glaive du Premier Consul
Pour les trois premières, pas de contestation : elles étaient bien à Sainte-Hélène. Quant au glaive du Consul, il s’agit d’une erreur manifeste, puisqu’il était en dépôt à Paris, chez Turenne. Pourtant Bouges donne des précisions (« lame allongée à deux tranchants») qui conviennent bien à un glaive et nullement au sabre d’Aboukir qui figure à l’inventaire de Marchand et qui, par conséquent, devait l’être à celui de Bouges

Le mystère reste entier, bien que Bouges connaisse le dépôt de Turenne, auquel il fait allusion à propos du sabre de Sobieski. Il devait donc savoir qu’il n’a pu emballer le glaive dont « le fourreau d’écaille parsemé d’abeilles d’or » n’est manifestement pas non plus celui d’un sabre ramené d’Egypte. 

Les fourreaux de ces objets précieux forment un volume considérable qui peut les faire découvrir. En raison de cela, le général ne veut pas les emporter et me charge de les cacher. Je les place, bien enveloppés sous le toit de sa maison, dans un espace dissimulé qui existe dans la chambre d’embarras de la mansarde. Lorsque le Prince de Joinville est chargé d’aller chercher les cendres de Napoléon, j’écrivis à M. Bertrand-Boislarge pour qu’il rappelle à son frère le lieu du dépôt. Je n’ai pas su si le général l’avait trouvé 

Note de G. Godlewski : La cachette des fourreaux est excessivement curieuse et inédite . a-t-elle été rouverte par Bertrand en 1840, lors de l’expédition du Retour des Cendres ? Nous l’ignorons. Il apparaît que Bouges ne devait pas avoir conservé d’excellentes relations avec le Grand maréchal (bien qu’il soit demeuré à son service, comme il le dira plus loin, jusqu’en 1830), puisqu’il charge son frère de lui rafraîchir la mémoire, et qu’au retour de l’expédition, il ne saura pas si sa recommandation a té prise en considération. Pourtant il habite tous deux Châteauroux.

Si ces reliques étaient restées sur place après 1840, la démolition de la maison de Bertrand, rongée par les termites, dont fut témoin Ganière en 1954, avant qu’elle ne soit reconstruite, aurait certainement permis de les découvrir. Rien de tel n’a transpiré. Lorsqu’ après la mort du Roi de Rome, Mme Mère, devenue légataire universelle, confia à Arrighi le soin de recueillir les objets dispersés en provenance de Sainte-Hélène, Bertrand refusa de restituer son lot, estimant qu’il en était redevable à la Nation. Il fit solennellement remise des armes à Louis-Philippe le 6 juin 1840. 

Je suis très embarrassé pour cacher les armes. J’ai une grande malle dont le couvercle est bombé, je les place dedans, en les enveloppant exactement pour éviter tout mouvement et j’ai bien fermé ce couvercle au moyen d’une étoffe semblable à celle qui fait la doublure de la malle. Je suis même obligé d’entamer la partie intérieure de la planche pour arriver à faire tenir les poignées des armes. Je dois aussi cacher les manuscrits écrits sous la dictée de l’Empereur, je les place dans le double-fond des deux malles. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote de la malle à double-fond est inédite. Quant aux manuscrits, il s’agit très vraisemblablement des précieux « Cahiers » de Bertrand, qui resteront inédits plus de trente ans, jusqu’à leur publication, par Paul Floriot de Langle

Il faut trois semaines pour terminer tous les préparatifs du départ et transporter les colis à Jamestown. . je pars le dernier de Longwood, avec le général Bertrand. Nous sommes à Hutt’s Gate, au sentier pratiqué, il me donne son cheval à tenir et s’en va s dire un dernier adieu au tombeau de l’Empereur.

Vingt-quatre heures sont encore nécessaires pour que tout soit embarqué. Enfin, la colonie passe sur le Camel storeship. C’est un vieux et lourd vaisseau très incommode. On ne s’arrête pas et après une traversée fort pénible de 56 jours, on arrive à Portsmouth. Les passagers n’ont qu’à se louer des attentions du capitaine Peul, vieux marin qui avait 40 ans de service. 
Le général Bertrand a essayé de rapporter en France quelques branches de saule qui ombrage le tombeau de l’Empereur, on ne prît pas, pour la traversée, assez de précautions. On est plus heureux dans le voyage où les cendres sont ramenées à Paris et par la suite, on a pu remarquer au château de Laleuf et dans quelques autres propriétés du département de l’Indre, un grand nombre de saules qui proviennent des tiges apportées la seconde fois. 

L’arrivée des compagnons d’exil de l’Empereur excite à Porsmouth, le plus vive curiosité. Le Roi George IV, qui vient d’être couronné, s’y trouve en tournée. Il envoie un officier qui s’adresse au général Bertrand pour avoir des nouvelles des passagers. La rade, qui est peu profonde, ne permet pas au vaisseau de s’approcher. Lorsque les barques arrivent au port, la rade et les quais sont couvert d’une foule considérable, qui reste silencieuse, bien qu’animée d’un sentiment de bienveillance et de respect

XII – SEJOUR A LONDRES. 

Après un ou deux jours de repos, toute la maison de l’Empereur part pour Londres : le général Montholon de tarde pas à s’y rendre aussi. Le général Bertrand, avec sa femme et ses enfants, demeure à Porstmouth quelques jours de plus.

Je reste seul pour avoir soin des bagages. La douane vérifie tous les colis. Les plus gros ne sont que légèrement examinés, mais on porte une minutieuse attention à l’inspection des malles. J’ai la précaution de les ouvrir moi-même, celle surtout qui contient les armes, afin qu’on ne s’aperçoit pas du poids de son couvercle. On ne s’en doute pas. On ne découvre pas non plus le double-fond des autres malles. Un écrin très riche de Mme la Comtesse Bertrand excite l’attention d’un des douanires, mais il ne fait aucune réflexion. 

Je rejoins le général Bertrand à Londres, Brunet Hôtel, Lycester Square. Brunet est un Français. La maison du général se compose de dix personnes et Madame la Comtesse, leur quatre enfants, une bonne pour le petit Arthur, le domestique Anglais Buker, un domestique Anglais de l’hôtel nommé Thomas, qui a désiré s’attacher au général, et moi. On ne reste que le moins possible dans cet hôtel où l’on ne peut dépenser moins de 8 napoléons par jour. Un commissionnaire procure une maison particulière meublée, une cuisinière et une fille de cuisine et l’on attend ainsi l’époque où il serait possible de rentrer en France. 

Le général Bertrand a été condamné à mort par contumace, le 7 mai 1816. Louis XVIII, en prince éclairé, comprend qu’on ne peut fléchir le dévouement et la fidélité, sans que ce soit une tâche pour son règne. En conséquence, le 24 octobre 1821, il rend une ordonnance qui, en annulant le jugement, réintègre dans tous ses grades, l’ami du grand captif. 

Dès que l’arrivée du général Bertrand à Londres a été connue de la famille, son frère Bertrand-Boislarge et son neveu, M. Jules Duris-Dufresne, se sont empressés de se rendre auprès de lui et tous deux sont témoins de l’accueil sympathique qu’il reçoit de quelques personnages éminents, tels que le duc de Sussex, Lord Holland, MM. Brougham, Elliss.

Le général Montholon, le Dr. Antommarchi, l’Abbé Vignali, avant de quitter Londres, sont venus faire leurs adieux au général Bertrand et Mme la Comtesse. 

Note de G. Godlewski :Ces détails sur le passage de la douane et le séjour des Bertrand à Londres, sont inédits.

XIII – RETOUR EN FRANCE.

Après trois mois de séjour à Londres, la famille Bertrand vient prendre à Douvres le paquebot ordinaire et débarque à Calais. Une foule considérable, bientôt avertie, couvre le port et la salue de ses acclamations. Le général donne le bras à Mme la Comtesse, qui tient par la main sa fille, Mlle Hortense. La bonne qui a dans ses bras le petit Arthur suit et je suis chargé des jeunes Napoléon et Henri. La foule se porte ensuite autour de l’hôtel où se rend la famille. Jamais un sentiment sympathique ne se manifeste avec autant d’effusion. On se découvre sur son passage et le général et Mme la Comtesse, émus jusqu’aux larmes, saluent à chaque instant. La même affluence entoure la diligence que prend la famille pour revenir à Paris. Elle manifeste le même sentiment de respect et de satisfaction et de nombreux cris de « Vive le général Bertrand ! » se font entendre au moment du départ de la voiture. 

Note de G. Godlewski : Ce paragraphe sur le passage des Bertrand à Calais est reproduit à quelques variantes près par Vasson qui dit l’emprunter aux Souvenirs de Bouges. 

M. le Comte de Lavalette a fait préparer son hôtel de la rue de la Pépinière pour recevoir la famille Bertrand. C’est là qu’elle descend à Paris. Peu après, le général se hâte de se rendre à Châteauroux dans les bras de sa mère, qui, depuis longtemps, est dans la plus grande anxiété sur son sort, mais il n’a pas le bonheur de retrouver son père. Toute la ville lui fait la plus cordiale réception. La maison de sa mère est littéralement envahie, tant chacun a le désir de le voir et de lui témoigner son admiration pour son dévouement à l’Empereur. Le général amène, quelque temps après toute sa famille. 

Lorsque le testament de l’Empereur est publié, je suis bien étonné d’y voir que deux millions sont attribués au général Montholon, tandis que le général Bertrand ne doit en recevoir que cinq cent mille francs. 
Note de G. Godlewski : Inexact. Le testament et les codicilles attribue à Montholon 2.2000.000 francs et à Bertrand 900.000 francs sur les disponibilités

En effet le général Bertrand a épousé une parente de l’Impératrice Joséphine, il a été appelé au poste de confiance de Grand Maréchal du Palais, il a accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il l’a secondé dans les Cent-Jours et pour le suivre à l’île de Sainte-Hélène, il n’a pas craint d’exposer sa femme et ses enfants au plus pénible et au plus dangereux des voyages. Il faut dire que ce testament a été écrit tout-à-fait aux derniers moments de la vie de l’Empereur et que le général Montholon qui ne le quittait pas, devait avoir eu, dans ces circonstances, une grande influence sur lui. 
Note de G. Godlewski : Bouges reflète ici la pensée des Bertrand qui souffrirent en silence des manœuvres de Montholon pour capter in extemis l’héritage

L’Empereur a légué à M. Marchand la somme de quatre cent mille francs, exprimant le désir qu’il épouse la veuve, la soeur ou la fille d’un officier ou soldat de la Vieille Garde. On l’engage à porter son choix sur la fille du général Brayer, qui est sans fortune. 
Note de G. Godlewski : Le legs de 400.000 frs à Marchand est exact. Son mariage avec Mathilde Brayer en 1823 est arrangé par Montholon avec qui il s’est lié à leur retour de Sainte-Hélène. 

Le général Bertrand veut vivre éloigné du monde et des affaires en s’occupant uniquement de l’éducation de ses enfants et de travaux d‘agriculture. C’est aux Lagnys, propriété qu’il a eue dans ses partages de famille, qu’il occupe de ses travaux. Il y a fait bâtir un châlet où peuvent loger Mme la Comtesse et ses enfants : mais son oncle, M. Bouchet, inspecteur général des Ponts et Chaussées en retraite, qui lui destine son château et sa terre de Laleuf, veut lui en donner tout de suite la jouissance et c’est dans ce château qu’il fait sa résidence d’été. 
A Paris, le général a loué , 52 rue de la Victoire, un hôtel qui appartenait à la veuve du général Lefebvre-Desnouettes. C’est celui que le général Bonaparte a habité à son retour d’Egypte et d’où il est parti pour le coups d’état du 18 brumaire 1799. 
Note de G. Godlewski : Exact. L’hôtel loué par Joséphine de Beauharnais occupait l’emplacement de l’immeuble situé au 58 actuel de la rue de la Victoire 

Le général Bertrand a conservé Buker, son domestique Anglais. C’est un excellent homme, très attaché à la famille : il veut toujours retourner dans son pays mais on le retient. Enfin il prend son parti et Mme la Comtesse lui fait présent d’une montre en or et d’une douzaine de chemises fines. Thomas le domestique pris à Londres , reste aussi ; Mme la Comtesse voulait que l’on parle le plus possible en Anglais à son fils. Je reste moi-même avec le général en qualité de maître d’hôtel chef de la maison et je continue ce service jusqu’en 1830.

XIV – MA NOMINATION COMME VERIFICATEUR DES POIDS ET MESURES. 

A la fin de cette année 1830, Mme la Comtesse Bertrand a la bonté de me faire obtenir, par M. Meynadier, préfet de l’Indre, la place de vérificateur des poids et mesure de l’arrondissement du Blanc et peu de temps après, je me marie avec Mlle Alphonsine Monlusson, de Clion. J’ai occupé la place de vérificateur jusqu’en 1855, époque à laquelle ayant pris ma retraite, je retourne demeurer à Lye, auprès de mon père, très âgé et à qui j’ai eu le bonheur de fermer les yeux. Ma soeur, non mariée demeura avec moi. 

En 1862, on me persuade que je ferais bien de demander à l’Empereur Napoléon III, la croix de la Légion d’Honneur. Je fais en ces termes : 

 » Sire, 

J’ai l’honneur de soumettre à Votre majesté, que soldat de 1815 et récemment médaillé de sainte-Hélène, je partis en 1818, pour cette île, dans le but de porter à l’Empereur Napoléon des nouvelles de la France et à M. le général Bertrand les tendresses de sa famille. Arrivé à destination, je fus présenté à Sa Majesté et je répondis aux questions qu’Elle daigna me faire, pendant trois années j’ai partagé son exil et j’ai assisté à sa triste agonie ainsi qu’à ses funérailles. 

J’ai secondé le Grand Maréchal pour ramener en France, sans que le gouverneur de Sainte-Hélène et la douane angalise aient pu les découvrir, les armes de l’Empereur et les manuscrits qu’Il avait dictés.

Tels sont, Sire, les services pour lesquels j’ose prendre la liberté de solliciter de la bienveillance de Votre Majesté, la croix de la légion d’Honneur qui comblerait tous les voeux de ma vieillesse. «  

Lye (Indre ), le 21 juillet 1862. 

Cette pétition est remise à M. Pietri, par les soins de M. Begeaud, sous-chef au ministère de la Guerre. Elle parvient sous les yeux de l’Empereur Napoléon III qui voulut bien y faire attention et m’accorder la grâce que je lui demandais. 

Aujourd’hui, presque complètement aveugle, par suite de cataracte et âgé de 80 ans; j’habite Châteauroux avec ma femme, depuis quelques années, pour être plus à portée de secours qu’exige ma santé et j’attends avec résignation le moment où il plaira à Dieu de me rappeler à Lui. 
Note de G. Godlewski : Cette précision sur l’âge où Bouges dicte ses souvenirs au Docteur Fauconneau-Dufresne en situe donc la date à 1875. Il mourut nonagénaire en 1888.

FIN.

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