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( 30 septembre, 2018 )

Dans l’ombre de Napoléon…

8 MARS 2018

« Claude Le Roy est un de ces « grognards », ces soldats qui ont fait la gloire de Napoléon. Ses « Souvenirs » parus en 1914, étaient restés plutôt confidentiels. Ils bénéficient aujourd’hui d’une réédition soignée, présentée par Christophe Bourachot.

Le Roy était bourguignon, de milieu bourgeois. Ce terrien voulait naviguer. A quinze ans, il s’enrôla dans la marine royale et vit le monde. En 1789, il est à terre et reprend du service dans l’infanterie. On le voit à Valmy, à Fleurus puis à Austerlitz (où il est cité à l’ordre du jour), à Eylau (où il est fait prisonnier par les Russes). Libéré, il est de la campagne de Russie, entre dans Moscou, fait la retraite, traversa la Bérézina… Il survivra pour prendre sa retraite avec la croix de la Légion d’honneur et un ultime grade de colonel. Il meurt en 1851, à 84 ans.

Gloire, boue et sang.

Que valent ses « Souvenirs » ? Ecrits sur le tard, ils recomposent un parcours ordinaire, semblable à ceux de milliers d’autres. Il use de dialogues et de propos « à la Plutarque », mais il les donne avec sincérité, sans pathos. En fait, ils apportent de l’humanité dans cette vie militaire qui dura tout de même 34 ans ! Le Roy vit la guerre, à ras du sol, dans la boue et le sang. Il y a bien la gloire, le panache, mais aussi l’effroi, le « lâche soulagement » de sauver sa peau. On le lira donc en le plaçant auprès du sergent Bourgogne, du capitaine Coignet, plus connus. Il les vaut, une figure à la Vigny. »

 Jean-Joël BREGEON

(Revue « Histoire et Civilisations », Juillet/Août 2018)

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( 29 septembre, 2018 )

Napoléon en direction de l’île de Sainte-Hélène…

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L’Empereur se trouve à bord du « Northumberland », navire anglais.

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« Le 1er  septembre 1815, on aperçut les îles du cap Vert; mais une tempête du S.-E., qui souffla dans la nuit, empêcha qu’on allât faire de l’eau à terre. La traversée se continua avec la même monotonie, le même vide dans l’existence. L’empereur avait eu l’idée d’apprendre l’anglais ; mais au bout de quelques jours, il s’en était dégoûté. A l’égard des étrangers qui l’entouraient son attitude restait la même : jamais une plainte, un désir exprimé; il demeurait toujours impassible et d’humeur égale. Dans ses conversations avec ses intimes, il faisait souvent des retours vers le passé; il parlait volontiers de sa jeunesse, de sa famille et, selon la tournure que prenait l’entretien, il était amené à formuler sur les événements, sur les hommes elles choses, des opinions, des faits que Las Cases recueillait soigneusement. L’empereur, s’en étant aperçu, voulut voir les notes déjà écrites, et il jugea qu’un tel travail serait forcément incomplet, sans ordre et sans utilité. C’est pourquoi il consentit, à la prière de ses amis, à dicter lui-même ses souvenirs. Le samedi,  9 septembre, il se mit à l’oeuvre en commençant par le siège de Toulon, comme il était naturel, et en passant ensuite aux campagnes d’Italie. Il y prit goût et bientôt y consacra tout son temps. Mais le Northumberland marchait toujours à la recherche des vents alizés qui devaient le porter à Sainte-Hélène. Entre les deux routes généralement adoptées pour cela, l’amiral Cockburn avait choisi celle qui rapproche du cap de Bonne-Espérance. Chaque jour, Napoléon s’informait de la santé de l’équipage et discutait avec Warden les modes de traitement des maladies. Le docteur usait beaucoup de sa lancette, et l’empereur plaisantait sur ce qu’il appelait la pratique de Sangrado. Warden, qui paraît être un fanatique de la saignée, affirme qu’il finit par convaincre Napoléon, et pourtant l’empereur paraissait se porter à merveille. Le 23 septembre, on passa la Ligne équatoriale. La fête traditionnelle fut célébrée joyeusement par l’équipage du Northumberland, avec le cérémonial bien connu. Le capitaine de vaisseau Ross, lui-même, reçut le baptême; mais l’amiral veilla à ce que la personne de l’empereur fût scrupuleusement respectée et à ce qu’on eût des égards pour ses compagnons. Napoléon voulant, selon l’usage, payer son écot et reconnaître les égards des matelots, il ordonna de distribuer au grotesque Neptune et à sa bande une centaine de pièces d’or de 20 francs; mais l’amiral, très courtoisement, s’y opposa, et cela autant par prudence que par politesse. Après avoir passé la Ligne, on rencontra des vents de S.-O., qui obligèrent le vaisseau à faire un grand détour au delà du golfe de Guinée avant de pouvoir reprendre la route de Sainte-Hélène; il semblait qu’on reculât au lieu d’avancer. »

 

( J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1894, pp.297-299).

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( 27 septembre, 2018 )

Tuer l’Empereur…

Napoléon portrait.

« Le 14 [juin 1812], le sieur Decker s’est tué au Bois de Boulogne d’un coup de pistolet; on a trouvé sur lui un écrit rempli de plaintes contre le gouvernement et même de regrets de n’avoir pu attenter à la vie de l’Empereur.
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Nota. Le sieur Decker, né dans la Sarre, ex-receveur des Domaines, fut anarchiste dès le début de la Révolution; mis au fort de Bitche en 1807 pour un mémoire par lequel il donnait des conseils à S.M., on le remit en liberté sur avis du préfet de la Sarre; au début de 1812, il écrivit au ministre une lettre qui indiquait que sa tête n’était pas saine; la préfecture fut chargée de le renvoyer s’il n’avait pas d’affaire importante à traiter dans la capitale; on ne le trouva pas à son domicile). »

(Extrait du Bulletin du mardi 16 juin 1812 adressé par le général Savary à l’Empereur in Nicole GOTTERI, « La Police secrète du Premier Empire. Tome IV » , Bulletins de janvier à juin 1812, Honoré Champion, Editeur, 2000 p.479).

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( 26 septembre, 2018 )

Autour de Moscou…

Russie

« La dévastation des campagnes environnant la ville était à son comble ; tout y était ravagé et détruit : il n’y avait ni vivres, ni fourrage ni habitants. Dans cette fatale position, l’armée était entourée de nombreuses hordes de cosaques ; ses communications avec Smolensk étaient coupées, et par conséquent elle ne pouvait recevoir de convois de vivres. Nos cavaliers forcés de s’éloigner à quelques lieues de leurs corps pour chercher du fourrage, devaient se battre avec les cosaques pour en avoir ; en sorte que lorsque nos fourrageurs n’étaient pas en grand nombre, ils étaient enlevés ou massacrés. Le fourrage manquant, les chevaux crevèrent, et les hommes s’en servirent de nourriture. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-Solde, 2011, pp.89-90). L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney).

 

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( 25 septembre, 2018 )

Le comte de Lavalette, un grand serviteur de l’Empire…

lavalette

Connu surtout pour son évasion rocambolesque, Antoine-Marie Chamans de Lavalette est né à Paris le 14 octobre 1769, ville dans laquelle son père était limonadier. Après de bonnes études au Collège d’Harcourt, le jeune Antoine devient secrétaire du Bibliothécaire de Louis XVI, un certain Lefèvre d’Ormesson. Face à la Révolution qui éclate, Lavalette, d’abord favorable aux idées nouvelles, est effrayé par les excès qu’elle entraîne. Il se réfugie dans l’armée et sert trois années dans les gardes nationales parisiennes, puis dans la Légion des Alpes et dans l’Armée du Rhin où le fameux Custine le nomme sous-lieutenant et aide de camp du Colonel Baraguey d’Hilliers. La rencontre avec le futur empereur a lieu en 1796. En effet, Baraguey d’Hilliers, promu général en Italie, présente Lavalette à Bonaparte. Lavalette, devenu un des principaux aides de camp du Général Bonaparte, est chargé de plusieurs missions diplomatiques dans le Tyrol et à Léoben. Avant son départ pour l’Egypte, Bonaparte lui fait épouser Emilie de Beauharnais (1781-1855), nièce de Joséphine. Le mariage civil est célébré à Paris le 22 avril 1798. Lavalette participe ensuite à la prise de Malte, puis est expédié de nouveau en mission à Corfou, avant de rejoindre le corps expéditionnaire en Egypte.  Il sera de ceux qui rentreront en France avec Bonaparte. Il participe au coup d’Etat du 18 Brumaire. En janvier 1800, Talleyrand, l’envoie en mission diplomatique en Saxe afin de préparer un traité de paix avec l’Autriche. A son retour, le Premier Consul le nomme administrateur à la Caisse d’amortissement, puis à la direction des Postes, comme commissaire central (1801) et Directeur général (le 19 mars 1804). La même année, Lavalette est nommé Conseiller d’Etat, section de l’Intérieur. En homme de confiance, il accède au contrôle du fameux Cabinet Noir. Cette institution  » non-officielle  » était chargée d’intercepter certains courriers. Il passera onze années au Ministère des Postes et au Cabinet Noir. Lors de la Première Restauration, Lavalette ne rallie pas le camp des Bourbons. En 1815, apprenant le débarquement de l’Empereur, il se rend au Ministère des Postes (alors rue du Coq-Héron, actuel 1er arrondissement de Paris) afin de reprendre ses fonctions. Après Waterloo, Napoléon le reçoit à Malmaison et lui propose de l’accompagner dans l’exil.  » Je refusai de l’accompagner « , écrit Lavalette dans ses  » Mémoires « . Avant de poursuivre :  » J’ai une fille de treize ans, ma femme est enceinte de quatre mois, je ne peux me décider à me séparer d’elle ; donnez-moi quelque temps, et j’irai vous rejoindre partout où vous serez… « . Lavalette n’aura pas cette possibilité : arrêté chez lui le 18 juillet 1815, il est conduit à la Préfecture de police puis incarcéré à la Conciergerie. Il y rencontrera le maréchal Ney prisonnier lui aussi… Traduit devant la Cour d’assises pour conspiration et usurpations de fonctions, il est condamné à mort le 21 novembre 1815. Son, recours en cassation est rejeté et il n’obtient pas la grâce de l’impotent Louis XVIII, trop heureux de répondre aux exigences des  » Ultras « . La veille de l’exécution, Madame de Lavalette et sa fille rendent visite à leur mari et père. Lavalette échange ses vêtements avec ceux de son épouse et sort au bras de sa fille, incognito, un mouchoir lui dissimulant le visage… L’évadé trouve refuge dans les combles du Ministère des Affaires étrangères, puis quitte Paris le 8 janvier 1816 avec la complicité de trois officiers anglais : Bruce, Hutchinson et le Général Wilson. Il revêt l’uniforme britannique et gagne la Belgique. Puis Antoine de Lavalette se dirige seul vers la Bavière, pays où il résidera plusieurs années, avec la bienveillance d’Eugène de Beauharnais, d’Hortense et du Roi Maximilien. Gracié par la suite, il peut enfin rentrer à Paris. Madame de Lavalette, déjà ébranlée par la perte de son second enfant (le 13 octobre 1815), resta emprisonnée à la Conciergerie et ne sera libérée que le 23 janvier 1816. Affaiblie psychologiquement par tant d’épreuves, Emilie de Lavalette disparaîtra le 18 juin 1855. Quelques années auparavant, le 15 février 1830, le comte Antoine de Lavalette était décédé, sans doute d’un cancer des poumons. A l’issue d’une cérémonie qui rassemble les grands noms de l’Empire, il est enterré au Cimetière du Père Lachaise.   Sa sépulture recouverte d’un lierre grimpant ne comporte curieusement aucun accès (ni porte, ni ouverture). Elle est située dans la 36° division, avenue des Acacias, Première ligne).  

Lavalette a laissé d’excellents mémoires dont la dernière édition fut réalisée en 1994 au Mercure de France. 

C.B. 

 

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( 24 septembre, 2018 )

La fin de la campagne de Russie racontée par un officier…

Ney durant la campagne de Russie

La lettre qui suit est la première d’une longue série qui fut publiée en juillet 1906 dans le « Carnet de la Sabretache » (n°164), par les bons soins du commandant Devanlay. Auguste Breton, né à Paris en 1769, mort à Melun en 1845, a participé notamment au siège de Malte, à la campagne de 1806, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Chanez ; à celle de 1807, il était alors aide-de-camp du général Godinot. Blessé à Friedland puis en Espagne, le capitaine Breton s’illustre lors du passage de la Sierra-Morena (20 janvier 1810). Alors qu’il était employé à l’état-major de l’armée d’Espagne, il reçut sa nomination à celui du 3ème corps de la Grande-Armée le 30 juin 1812 [1]. Le capitaine Breton arriva en Russie  juste à temps afin de participer à la mémorable bataille de La Moskowa ; dans les jours qui suivirent le maréchal Ney le prit comme aide-de-camp ; promut chef de bataillon le 18 octobre 1812, il fut grièvement blessé par plusieurs coups de sabre sur la tête et les mains lors du combat de Krasnoïé (18 novembre 1812), et fut fait prisonnier. L’auteur ne rentra en France qu’en septembre 1814.

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De Shumarow, village  près de la ville de Mglin, gouvernement de Tchernigow, Petite-Russie. Fin de décembre 1812 et janvier 1813.

Mon cher frère, Les mouvements continuels de l’armée en Russie, depuis le moment où je l’ai jointe, jusqu’à celui qui vient de terminer si malheureusement pour moi cette mémorable campagne, ne m’ont pas permis de te donner des détails sur ce qui m’est arrivé depuis mon départ de la capitale.

Je vais entreprendre de le faire, en profitant du séjour momentané que nous faisons dans ce misérable village, à cause de la rigueur du froid (il gèle de 25 à 28 degrés) qui, aussi funeste à nos conducteurs qu’à nous, ne nous permet pas de nous conduire à Koursk, lieu de notre destination, avant trois ou quatre mois.

M’entretenir avec toi, mon cher et seul ami, c’est adoucir en quelque sorte les moments cruels qui s’écoulent avec tant de lenteur dans ma triste captivité. Logé dans une misérable chaumière enfumée, avec une quinzaine d’individus de tout âge et de tout sexe, environné d’animaux sales, dégoûtants, qui ne me laissent de repos ni jour, ni nuit, entendant continuellement un langage dur, et auquel je ne comprends rien, insulté par le premier manant qui entre dans cette hutte, ou bien lui servant de risée, souvent sur le point d’être égorgée, c’est dans cette affreuse position que je m’efforce de rappeler à ma mémoire et de retracer les douloureux événements dont j’ai été victime. Si ces détails te parviennent un jour, je suis assuré que tu ne pourras refuser quelques larmes à ton malheureux frère, en lisant le récit des souffrances inouïes qu’il a éprouvées depuis le fatal instant où, trahi par les armes, il s’est vu forcé de perdre sa liberté.

C’est pour toi seul, mon ami, que j’écris ; par conséquent, tu verras se peindre naturellement sous ma plume tout ce qui s’est passé dans mon âme. Qui mieux que toi connaît sa franchise et peur plus sincèrement compatir à mes peines ? Elles sont grandes, tu le sais. Ce dernier événement y met le comble, et sans ton inaltérable attachement pour moi, je n’aurais pas la force de les supporter. Ne t’ayant écrit que quelques lignes des villes principales que j’ai traversées, je reprends mon récit du moment de mon départ de la capitale.

Je me rappellerai toute ma vie l’attendrissement profond où tu étais lorsque je t’embrassais, peut-être, hélas, pour ma dernière fois ; je le partageai vivement. Quoique je fusse déjà revenu heureusement des bords du Niémen, et ceux de la Méditerranée, qui arrosent le midi de l’Espagne, l’immense distance qui devait bous séparer ne laissait pas que de faire impression sur nos deux cœurs. Je me voyais absent pour un temps indéfini, tu étais alors l’unique soutien de ma triste famille ; ton dévouement pour elle était toute ma consolation, tout mon espoir. Enfin, nous nous séparâmes. Le 1er août (1812), vers huit heures du soir, je m’éloignai avec l’intention de faire la plus grande diligence ; les lettres du grand quartier-général étaient déjà datées de Wilna. Je n’avais pas un moment à perdre si je voulais prendre part aux travaux de l’armée. J’arrivai en moins de soixante heures à Mayence. Je n’y restai que le temps nécessaire pour faire viser mes papiers et me remis ensuite en route pour Berlin, où je serai arrivé aussi promptement si la flèche de ma voiture n’eût été brisée par la maladresse d’un postillon. Cet accident me retarda près de vingt-quatre heures, attendu que j’arrivai la nuit à Wittenberg, et que je ne pus avoir d’ouvriers qu’au jour.

A quelques lieues de Leipzig, un malheureux postillon me versa en plein midi dans un chemin superbe. Je reçus une violente secousse et une forte contusion ; la vive douleur que j’en ressentis au côté ne m’arrêta cependant pas.

J’arrivai à Berlin le 8 août, à deux heures du matin. Je remis quelques heures après entre les mains de son père, le jeune homme qui m’avait été confié par le colonel Leclerc, aide-de-camp du ministre de la Guerre. Il fort étonné  de voir arriver son fils qu’il n’attendait pas aussitôt ; la lettre d’avis qu’on lui avait expédiée, avant mon départ de Paris, ne lui étant pas encore parvenue.

Je restai un jour à Berlin, que j’eusse quitté plus tôt si je n’eusse dû accorder quelques heures à un commissaire des guerres, pour le préparer à prendre place dans ma voiture, et venir avec moi rejoindre l’armée. Je ne puis qu’applaudir d’avoir eu cette complaisance, ayant fait dans la personne de M. Evrard de Saint-Jean une connaissance extrêmement agréable. Jeune homme de vingt-quatre ans, bien né, fort gai, il a charmé l’ennui d’un voyage aussi long que pénible. C’est un véritable ami dont j’ai fait l’acquisition. Puissé-je le revoir un jour !

Arrivé à Koenigsberg, je fus forcé par la douleur insupportable que me causait la contusion que j’avais reçue en versant, de rester trois jours en cette ville. Une seconde chute de voiture, pendant la nuit, avait considérablement augmenté cette douleur, et c’était au point que je respirais qu’avec peine. On voulut me saigner. Je m’y opposai, dans la crainte d’éprouver un trop long retard. Un peu de repos, quelques bains m’ayant soulagé, je me remis en route. Tu remarqueras que de Paris à Koenigsberg, je n’ai passé qu’une nuit au lit. J’allais donc passer les frontières de la Russie, que j’avais aperçues de la rive gauche du Niémen, cinq ans auparavant, lors de l’entrevue des empereurs Alexandre et Napoléon, après la bataille de Friedland, où j’avais été blessé.

De Koenigsberg à Dombrowna, 20 liues de Smolensk, il ne nous arriva rien d’extraordinaire ; les seuls contre temps que nous éprouvâmes provenaient des mauvais chemins. Souvent dans la boue jusqu’aux genoux, nous retirions notre voiture des mauvais pas où les postillons l’eussent infailliblement abandonnée. Je m’estimai bien heureux de l’avoir achetée aussi légère.

Je laissai à Dombrowna M. Evrard, qui venait d’y rencontrer un de ses amis intimes, M. Carles, commissaire des guerres, et continuai bien tristement ma route jusqu’à Smolensk, éprouvant un vide affreux par l’absence de mon aimable compagnon de voyage.

J’arrivai à Smolensk, première place forte de la Russie, le 1er septembre (1812), et j’y fis la connaissance de M. le compte de Bausset, préfet du palais, chargé de porter à l’Empereur le portrait du roi de Rome. Le compte, ayant laissé sa voiture à Wilna, rejoignait assez désagréablement le quartier impérial. Je lui offris et il accepta avec plaisir la place que mon ami Evrard avait laissée vacante. Le service des postes cessant, nous nous procurâmes des chevaux, et six jours après, nous arrivâmes à mon grand contentement, après avoir versé une troisième fois depuis Paris, au bivouac de l’Empereur, établi près de Borodino, village situé sure la Moskowa et devenu célèbre par la bataille sanglante qui eut lieu le lendemain.

Toute l’armée campait aux environs et se préparait à la bataille qui devait décider du sort de la Russie, ou du moins de Moscou. J’étais donc dans un grand embarras, faute de chevaux de selle et de domestiques. Je m’empressai de voir le général Gouré, chef de l’état-major général du 3ème corps de la Grande Armée, lequel me relit de suite mes lettres de services pour être employé  à l’état-major du 3ème corps, commandé par S.E. le maréchal Ney. Ces lettres lui étaient parvenues dès le mois de juillet. Le lendemain 7 septembre, dès le point du jour, le canon annonça le commencement de la bataille. C’est alors que je dus m’applaudir d’avoir fait une aussi grande diligence, ayant parcouru en moins de trente jours l’intervalle qui existe entre Paris det les environs de Moscou. Vingt-quatre heures plus tard, je perdais le fruit de toutes mes fatigues. J’étais depuis trois ou quatre jours tourmenté d’une fièvre aiguë et de la diarrhée, qui avait déjà attaqué toute l’armée. Mais oubliant tout cela, je pris le plus fort des petits chevaux polonais qui traînaient ma voiture, je lui  mis une mauvaise selle de paysan sur le dos, et je joignis dans ce singulier équipage le général Gouré, que je trouvai sur le champ de bataille, où il me présenta à M. le maréchal Ney qui, tranquille au milieu des boulets et des balles, m’étonna par son sang-froid imperturbable, quoique j’eusse déjà servi sous ses ordres en Espagne et qu’il m’eût été facile de connaître la bravoure de la grande réputation de cet intrépide guerrier.

Mon malheureux cognat ne tarda pas à éprouver les effets du feu terrible qui,  pour ainsi dire, nous couvrait ; un boulet lui emporta la moitié d’une jambe et laissa ton pauvre frère dans un embarras cruel. Heureusement, je ne tardai pas à rejoindre un hussard que j’avais aperçu, une demi-heure auparavant, poursuivre un cheval superbe qui s’échappait au milieu de la plaine ; il était dessellé et je supposai que son maître venait d’être tué ou blessé. Deux chevaux russes encore harnachés l’accompagnaient dans sa course. Je ne doutai point qu’il n’eût appartenu à un officier ennemi. Je fus bientôt d’accord avec le hussard, qui me laissa bientôt ce beau cheval pour huit louis d’or. Je fis seller et je pus ainsi rejoindre le maréchal qui, me voyant si bien monté, ne tarda pas à m’honorer de ses ordres, ce qu’il continua de faire pendant tout le cours de cette terrible journée. Je ne le  quittai que pour porter ses ordres et il me parut que ma manière de servir le satisfit, ce dont j’eus la preuve le lendemain, ainsi que tu vas le voir.

Mon nouveau cheval reçut une blessure à la cuisse ; mais la balle n’ayant fait qu’effleurer la peau, je pus continuer de le monter. Un des aides-de-camp de M. le maréchal fut tué, deux autres blessés, je ne fus pas atteint.

Je ne me m’étendrai pas sur les détails de cette bataille si mémorable, qui, peu de jours après, nous ouvrit les ports de l’ancienne capitale de la Moscovie ; les papiers publics auront satisfait la curiosité générale à cet égard.

Sept jours après, le 14 septembre, une grande partie de l’armée entra dans Moscou. Notre corps d’armée resta au bivouac à une demi-lieue de la ville. De notre camp, nous eûmes la surprise et la douleur de voir presque toute la ville en flammes, malgré la convention faite de la respecter réciproquement.

L’incendie continua avec fureur les jours suivants, malgré nos constants efforts pour le faire cesser. Nous voyions avec infiniment de peine de consumer les ressources immenses sur lesquelles devait naturellement compter une armée éloignée de 900 lieues de ses frontières.

Les Russes diront, soutiendront que cette belle ville a été incendiée par les Français ; mais qui sera assez dépourvu de bon sens pour croire à un pareil acte de folie ? Il est d’ailleurs bien prouvé, quand notre propre intérêt ne le ferait pas, que toutes les pompes de la ville avaient été évacuées la veille de notre arrivée par ordre du gouverneur Rostopchine, et que les Russes, arrêtés la torche à la main, ont été convaincus de leur crime et condamnés à mort par une commission militaire.

Notre corps d’armée étant resté plusieurs jours campé près de la ville, nous ne vîmes plus, en y rentrant, que de magnifiques débris. Je n’entreprendrai pas de te faire une description de la ville de Moscou, ce serait une tâche au-dessus de mes forces. Qu’il me suffise de te dire que c’était une ville singulièrement curieuse, en ce qu’elle offrait la réunion des plus beaux palais, des monuments avec des maisons particulières aussi simples qu’agréables. Presque chaque habitation avait son jardin. De très vastes places ornées d’arbres embellissaient et agrandissaient cette capitale, qui, par sa grande étendue, compte peu de rivales en Europe. De cet ensemble extraordinaire résultait le coup d’œil le plus nouveau et le plus pittoresque. En un mot, nous nous croyions transportés dans une vile de l’Asie. Au milieu des ruines et des flammes, à chaque pas arrêtés par la chute des maisons, si cette ville étonnante a pu nous paraître encore aussi agréable, juge, mon ami, de l’effet qu’elle eût produit sur nous, si, fidèle à la convention faite avant notre arrivée, on l’eût laissé subsister dans toute sa beauté. Peut-être le gouvernement russe se repentira-t-il un jour d’avoir détruit dans un instant, l’ouvrage de plusieurs siècles, et ruiné un aussi grand nombre de propriétaires qui gémiront longtemps sur les pertes douloureuses qu’ils auront éprouvées. Quoi qu’il en puisse être, je ne considère ici que le fait tel qu’il s’est passé  sous mes yeux, et je laisse à d’autres le soin de rechercher et de développer les raisons politiques ou militaires qui ont forcé les Russes à se rendre volontairement victimes de ce désastre inouï. L’incendie de Moscou sera, je n’en doute pas, le sujet de longues discussions, peut-être en apercevra-t-on les causes dans la présence et les conseils de quelques anglais qu’on assurait diriger la conduite du gouverneur Rostopchine. Le fait est que beaucoup de manufactures de toute espèce ont été la proie des flammes.

Le récit des événements extraordinaires dont j’ai été le témoin m’a entraîné si rapidement, que je me vois obligé de rétrograder de quelques jours pour t’apprendre de quelle manière je me suis trouvé employé comme aide-de-camp près de S.E. le maréchal Ney. Si je n’écrivais pas pour toi seul, je me garderais bien d’entrer dans ces détails qui, à bien d’autres, paraîtraient fastidieux, pour ne rien dire de plus. Mais ton attachement, notre amitié me donnent l’assurance qu’à tes yeux il n’en sera pas de même, et puis, chaque instant que j’emploie à ce récit, en pensant que tu pourras lire ces lettres un jour, est un adoucissement et une agréable distraction bien nécessaire dans ma triste situation.


[1] Le commandant Breton avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur le 23 octobre 1808 ; puis officier du même ordre le 23 juin 1810. Son dossier complet est en ligne sur la base « Léonore » de la Légion d’honneur. Cote LH/360/9

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( 22 septembre, 2018 )

Le général Clarke au ministère de la Guerre…

La carrière du général Clarke, nommé ministre de la Guerre en août 1807, illustre particulièrement bien la montée en puissance des grands commis au moment où le grand Empire connaît son apogée. Le ministère de Clarke vit cependant au rythme des crises qui résultent des campagnes de plus en plus difficiles que doit mener l’empereur. Celui-ci conserve à tout instant la haute main sur les affaires militaires et délègue à son ministre des pouvoirs restreints, quand il ne le charge pas de tâches plus ingrates, comme la gestion quotidienne de la campagne d’Espagne dont Napoléon s’est progressivement détaché. L’organisation du ministère évolue lentement au cours de ces sept années bien chargées, conservant un aspect proche des bureaux de l’Ancien Régime. Le ministre est obligé, néanmoins, d’adapter les structures aux besoins les plus urgents, créant des directions supplémentaires. Les réformes, cependant, se font attendre tout comme la résolution des problèmes stratégiques apparus sur les champs de bataille, de Baylen à Walcheren, en passant par le royaume de Naples. Cette longue période se conclut en 1814 dans l’impuissance la plus flagrante, malgré le sursaut d’énergie de Clarke pour resserrer les cadres. Son action à la tête des services dela Guerre en font pourtant un personnage incontournable : Louis XVIII ne s’y trompe pas en lui redonnant le portefeuille dès 1815.

Le général Clarke au ministère de la Guerre… dans FIGURES D'EMPIRE Clarke-1-184x300Si les campagnes napoléoniennes ont fait l’objet d’une abondante production de commentaires, il est intéressant de remarquer que l’organisation administrative dela Guerre sous Napoléon n’a pas toujours attiré l’attention des historiens comme elle aurait dû. La récente acquisition par le ministère des Affaires étrangères des archives privées du maréchal Clarke, ministre de la Guerre de l’Empereur puis de Louis XVIII, a permis de jeter une nouvelle lumière sur une facette encore méconnue des affaires militaires. D’une taille encore réduite, le ministère dela Guerre prend, avec l’arrivée du nouveau ministre, une ampleur nouvelle à mesure que les fronts militaires s’accumulent. Il illustre cependant également les aspects les plus figés de la bureaucratie napoléonienne, laquelle fonde son action sur un service de renseignement parfois dépassé par les événements. Nouveautés et archaïsmes se croisent dans les couloirs de cette administration encore très influencée par les méthodes de travail en cours sous l’Ancien Régime. La nomination d’un officier de plume à sa tête ne pouvait qu’accentuer encore l’orientation résolument bureaucratique prise par l’administration impériale. Nous concentrerons de ce fait principalement notre propos sur les transformations apportées au ministère au cours des sept années que Clarke passa à sa tête.

Henri-Jacques-Guillaume Clarke, une personnalité en retrait.

Le mois d’août 1807 voit le triomphe de la politique continentale de Napoléon, vainqueur dela Prusseet de son allié russe au terme de l’éprouvante campagne qui s’est déroulée tout au long de l’hiver et du printemps précédent. La signature du traité de Tilsit, le 7 juillet 1807, censé entériner cette politique de rétorsion vis-à-vis des opposants du grand Empire, voit également émerger un nouveau mode de gouvernement, symbolisé par la fin de la mainmise du prince de Talleyrand sur les Affaires étrangères. Dans le même temps, le maréchal Berthier se voit cantonné dans le rôle de major général des armées, place où il pourra donner toute la mesure de son talent. Pour le remplacer, Napoléon fait appel à un officier général de toute confiance, Henri Clarke, celui-ci venant de s’attirer tous les éloges pour son action à la tête du gouvernement militaire dela Prusse.

L’Empereur et Clarke, qui se sont connus au cours de la campagne d’Italie, présentent de nombreux traits de ressemblance intéressants : nés à quelques années d’intervalle, tous deux sont d’origine étrangère, le père de Clarke ayant été l’un des nombreux officiers irlandais entrés au service dela France, suite à l’émigration continentale des partisans des Stuart. Tous deux ont bénéficié de l’enseignement de l’École militaire de Paris, bien que leur noblesse ait pu faire l’objet de doutes sérieux. Enfin, tous deux ont fréquenté le Cabinet topographique et militaire, institution attachée à l’autorité directe du directeur en charge des affaires dela Guerre, Lazare Carnot. Clarke a même été le supérieur du jeune général Bonaparte pendant les mois d’août et septembre 1795.

Auteur de rapports sérieux, véritable force de travail, le jeune officier général s’attire la bienveillance de Carnot qui l’envoie en mission d’observation pour le compte du Directoire en Italie. Sur place, il dénonce l’enrichissement personnel de certains généraux, tout en prenant garde d’épargner l’homme qu’il admire de plus en plus, le général Bonaparte. Mis à l’écart avant le coup d’État de Fructidor, lequel voit la chute de Carnot, il revient sur la scène des affaires après ce coup d’État, qu’il a applaudi sans réserve, bien qu’il se soit toujours défendu d’appartenir à un quelconque parti, si l’on excepte sa courte parenthèse orléaniste au début dela Révolution. Les missions qui lui sont assignées témoignent ensuite de l’ascension de ce discret serviteur de l’État. Parlant à la perfection l’anglais, l’allemand et l’italien, on le retrouve au cours des négociations de Lunéville avec l’Autriche, puis au poste de ministre plénipotentiaire auprès du roi d’Étrurie à Florence. Ambitieux, il obtient en 1805 son rappel en France, où il exerce brièvement la fonction de secrétaire de l’Empereur. La campagne d’Autriche lui donne une véritable occasion de se distinguer lorsque Napoléon lui confie le gouvernement de Vienne. Tâche difficile, sinon ingrate, elle lui permet de briller d’un éclat différent de celui des autres généraux qui s’illustrent à Austerlitz. Le fait est que Clarke réussit, au-delà des attentes, à remplir sa mission dans une ville dont les ressources ont été épuisées par la guerre. Les rapports officiels de la police font état d’une capitale sous tension, dont le calme n’est qu’apparent. Il lui faut combattre la criminalité ordinaire, maintenir le prix des aliments de base à un taux fixe, réquisitionner les lits pour les blessés. Toutes ces actions ne peuvent se faire sans le concours des Viennois et de la garde bourgeoise, dont Clarke s’assure (non sans risques) les services. En contrepartie, il fait régner l’ordre et la discipline dans les troupes françaises, n’hésitant pas à rappeler à l’ordre les fêtards qui expriment trop bruyamment leurs sentiments à l’annonce d’Austerlitz. Napoléon lui semble être très reconnaissant d’avoir garanti la bonne image de son gouvernement dans une ville occupée et le charge de renouveler l’expérience en 1806 en lui confiant, dans un premier temps, l’administration de Berlin puis de toutela Prusse. C’est une mission encore bien plus redoutable, dans un pays sans réserves, dont les voies de communication sont coupées par les francs-tireurs et les rigueurs de l’hiver. Clarke doit exécuter des otages et faire respecter un ordre précaire tout en levant une contribution de guerre de 131 millions de francs, somme dont le pays ne dispose pas dans son intégralité.

Satisfait des services rendus par ce dévoué commis et désirant marquer la nouvelle inflexion prise par son gouvernement, plus tatillonne et plus bureaucratique, Napoléon le nomme ministre dela Guerre. Clarkey voit la consécration de sa carrière d’officier de plume, suscitant jalousie et commentaires désobligeants, bien que ceux-ci soient encore assez éloignés du portrait du « maréchal d’Encre » brossé sous la Restauration. Lefait est que le personnage, assez raide et d’une honnêteté scrupuleuse, n’inspire que peu de sympathies à ses contemporains. On lui reproche sa grande suffisance et un amour-propre démesuré, sa passion pour les généalogies fantaisistes ajoutant encore à sa réputation d’homme compassé. Élevé dans un premier temps comte de Hunebourg, il obtient en 1809 le titre de duc de Feltre et fait sourire la cour en arrachant l’autorisation d’accoler cette nouvelle distinction à l’ancienne. Critiqué, mais rapidement incontournable : en dépit des difficultés de plus en plus sérieuses sur tous les fronts, il a imprimé sa marque sur toute la marche du ministère.

D’une crise à l’autre…

Bien que souvent déconnecté de la réalité des terrains, (la majeure partie de l’intendance étant partagée entre le major général Berthier, véritable ministre des armées délégué sur le terrain, et l’administration dela Guerre), le ministère de Clarke s’assure du déroulement des opérations et établit un lien indispensable entre le théâtre militaire et l’administration impériale. Les renseignements de la première importance et les rapports des officiers transitent en permanence sur le bureau du ministre, dont le rôle est d’établir la synthèse des informations avant d’en donner communication à l’Empereur. Cette organisation centralisée à l’extrême, largement héritée des bureaux de Louvois, n’est pas sans défauts. Clarke en fait l’expérience dès la première année de son ministère, lorsque la crise espagnole éclate avec une virulence imprévue. Il semble que le ministère tout comme l’ensemble du gouvernement aient sensiblement mésestimé les capacités de résistance des Espagnols. Aussitôt la sinistre comédie de Bayonne conclue, le pays s’est dressé tout entier contre les Français. Le vide au sommet de l’exécutif a désorganisé considérablement les services de renseignement, d’autant que les occupants ne peuvent espérer bénéficier d’aucune véritable complicité au sein de la population. Le ministère fait reposer l’essentiel de sa progression dans le pays sur une armée de jeunes conscrits commandés par un général expérimenté, le général Dupont. Celui-ci, dépassé par la tournure que prend le conflit, laisse saccager la ville de Cordoue avant d’être pris au piège à Baylen. Sa capitulation, en rase campagne, sème la stupeur en Europe et secoue gravement les institutions. Baylen est la première crise sérieuse que doit affronter le nouveau ministre, confronté à un autre problème, d’ordre personnel : Dupont est l’un de ses plus anciens amis. Les deux hommes se sont connus au Cabinet topographique et militaire sous le Directoire, ont travaillé longtemps ensemble et se sont tous deux fait remarquer par leurs qualités d’administrateurs. Mais le serviteur de l’État qu’est le ministre n’hésite pas longtemps : le 9 septembre 1808, se tient chez le comte Dejean, ministre de l’administration dela Guerre, une réunion cruciale à laquelle assistent Clarke, le comte de Cessac, directeur des revues, et Gassendi, chef de division au ministère. Ces quatre personnages, qui représentent toute l’administration militaire, refusent de considérer les éléments matériels de la défaite et suivent à la lettre les prescriptions impériales en chargeant Dupont de toutes les accusations. Il s’agit avant tout de respecter la volonté de Napoléon, profondément ulcéré par cet échec majeur, lequel a remis totalement en question sa politique extérieure. Madrid a été évacuée par le roi Joseph, qui ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire entrela Navarreet les Pyrénées. Clarke et ses collègues écartent un certain nombre de décisions jugées inexcusables, notamment celle d’inclure dans la capitulation les généraux Vedel et Dufour. L’enquête est longue et minutieuse et Clarke ne ménage pas sa peine pour retarder le jugement, qui ne survient qu’en 1812, écrivant à cette occasion à Napoléon, d’une manière assez franche, qu’il lui est difficile d’assister aux séances de la commission. Dupont, bien que très affecté par cette longue épreuve, se défend remarquablement lors des interrogatoires et met fort bien en valeur les carences de l’armée impériale.

Celles-ci méritent d’être brièvement examinées : en 1806 et 1808, l’armée française subit à Sainte-Euphémie, puis à Baylen deux échecs dont les principales causes ne seront jamais analysées en profondeur par l’Empereur et le ministère dela Guerre : outre un armement vieillissant et des techniques de combat pas toujours adaptées aux terrains, l’armée impériale ne sait pas discerner les nouvelles méthodes d’un ennemi qui, bien qu’en infériorité numérique, est capable de lui infliger des échecs surprenants. Les Anglais, qui ont fait de la technique de feu roulant leur principale force, surprennent leurs adversaires une première fois dans le royaume de Naples, en juillet 1806 à Sainte-Euphémie. Cette première semonce passe inaperçue au beau milieu de la révolte dela Calabre et la responsabilité de l’affaire est rejetée sur quelques officiers accusés d’avoir fait montre de trop d’enthousiasme. Jacques Rambaud, auteur d’une thèse sur le règne napolitain de Joseph Bonaparte, ne se trompe pas en décrivant l’épisode de Sainte-Euphémie, comme une préfiguration de Baylen, où Dupont semble avoir été dépassé par la technique d’enveloppement de sa colonne. Les lanciers espagnols, réputés invincibles, ont fait le reste. En juillet 1809, à Talavera de la Reina, les Anglais réussissent à nouveau à tenir en échec les forces de Victor et du roi Joseph. Solidement retranchés sur des hauteurs qu’ils ont soigneusement hérissées de défenses, les soldats de Wellesley, futur duc de Wellington, parviennent à contenir les assauts de leurs ennemis. Cette stratégie porte à nouveau ses fruits d’une manière bien plus convaincante lors des campagnes du Portugal de Soult et de Masséna. À aucun moment, l’état-major et le ministère n’ont pensé à réviser leurs conceptions, erreur lourde de conséquences. La lutte contre les guérillas, connues à cette époque sous le nom de « quadrilles », met également beaucoup de temps à se mettre en place. Si le ministère n’ignore rien de l’art de la petite guerre, il peine à la combattre avec ses propres armes, laissant pleine initiative à quelques officiers pour mener ce combat difficile.

L’Espagne représente une crise permanente : Napoléon donne tout pouvoir à son ministre pour traiter directement avec le commandement français mais aussi avec le roi Joseph, qu’il est habilité à réprimander en vertu de consignes impériales. Clarke réalise rapidement que la question espagnole est devenue un inextricable problème. D’un côté, des maréchaux français rivaux, de plus en plus indépendants, de l’autre, le roi Joseph, totalement submergé par les événements militaires et qui réclame des subsides et le commandement suprême des armées. Sur le terrain, certains maréchaux prennent de grandes libertés avec les ordres de Paris. Ainsi, les tentatives du maréchal Soult pour se faire nommer roi du Portugal font l’objet de rapports alarmants au ministère. Plus tard, lorsque le roi Joseph s’oppose violemment au même maréchal, qui refuse d’évacuer l’Andalousie et de couvrir Madrid, c’est à Clarke que revient le rôle d’arbitrage. N’ayant aucun pouvoir pour relever le maréchal de ses fonctions, il se borne à transmettre les doléances du roi à l’Empereur et de conseiller aux deux antagonistes d’oublier momentanément leurs querelles. Néanmoins, après 1812, il n’hésite pas à faire part à l’Empereur de ses soupçons quant à la conduite douteuse de Soult lors de la prise de la ville de Badajoz par les Anglais. Il finit enfin, en 1813, par céder aux injonctions royales et à rappeler le maréchal en France. La situation dans la péninsule est catastrophique et de simples sous-officiers osent écrire directement à Clarke pour la lui faire connaître. Le rapport laissé par le sergent-major Laurent du 88e de ligne, daté du 19 août, fait un constat sans appel : fossé entre les hommes et leurs chefs, perte de l’esprit patriotique, fatigue générale, haine tenace contre les maréchaux et généraux accusés de ne penser qu’à leurs intérêts. Clarke, de ce fait, décide de sonder l’esprit de la troupe. Ses informateurs sont pour la plupart de jeunes officiers, ou des sous-officiers, qui fréquentent la troupe et partagent ses malheurs.

Baylen figure parmi les points marquants de l’année 1808. L’affaire de Walcheren, survenue l’année suivante, pèse fortement sur le prestige de Clarke, qui manque alors de perdre son poste. Walcheren est une petite île de la Zélande, à fort potentiel stratégique, que les Anglais souhaitent envahir afin d’opérer sûrement en Hollande. L’opportunité de s’emparer de l’île se présente au moment de la campagne de 1809, laquelle retient Napoléon en Autriche. Plus encore que Baylen, dont il ne peut être tenu pour seul responsable, Walcheren révèle bien l’impuissance des bureaux de la guerre lors des absences de l’Empereur. Parfaitement informés des préparatifs anglais, y compris de la date de l’embarquement, les ministres ne prennent aucune décision importante avant l’annonce de la prise des îles stratégiques de Zélande et des menaces existant sur Anvers. Le 21 avril, l’amiral Decrès, ministre de la Marine fait passer la note suivante à son collègue de la Guerre : « Mon cher ami, je suis une poule mouillée quand nous sommes loin de l’Empereur et que nous passons huit jours sans avoir de ses nouvelles. Je vous confierais que j’avais proposé à S. M. dès vendredi dernier de faire rentrer l’escadron à Flessingue. Je n’en ai point eu de réponse, et je n’en suis pas trop étonné car S. M. a beaucoup à faire. Dans ce silence du maître, je n’ose prendre aucun parti, mais je vous provoque pour que vous examiniez ce que les circonstances exigent. Mes motifs sont que je ne sais pas si l’Empereur connaissait tous ces préparatifs de l’ennemi. » 

Si Clarke réussit à envoyer 60 000 hommes en renfort en Hollande, de sérieux problèmes subsistent quant au commandement à leur donner. Cambacérès a concédé le commandement des troupes françaises au roi Louis de Hollande, sur les conseils du ministre de la Guerre, ce qui provoque la colère de Napoléon. Le bilan de l’affaire est finalement peu glorieux : il faut attendre la fin de l’année pour reprendre les îles hollandaises. Mais, surtout, la reddition de Flessingue, place aux mains des Français, a une nouvelle fois démontré les faiblesses du ministère à faire relayer convenablement ses ordres sur le terrain. Clarke gagne pourtant quelques mois plus tard le titre de duc de Feltre, n’ayant pas démérité personnellement au cours de l’affaire, faisant preuve en toute circonstance d’énergie, là où Cambacérès et Decrès semblaient incapables. Il écrit ainsi à Napoléon le 16 août : « Si les Anglais venaient à Paris, ce ne serait pas dans mon lit qu’ils me trouveraient car je me suis à peine couché depuis le 29 juillet. » Napoléon sait malgré tout apprécier le courage de ce ministre travailleur.

Clarke ne démérite pas après ce périlleux baptême du feu. On le voit organiser avec science la campagne de Russie et administrer les points les plus reculés de l’Empire. Il se substitue fréquemment à l’Empereur, notamment pour ce qui concerne les relations avec certains maréchaux. Il lui faut même entretenir une correspondance régulière avec le roi Joseph, Napoléon refusant de traiter directement avec son frère. Plus secrétaire que ministre, Clarke voit pourtant son rôle grandir au cours de la campagne de Russie, particulièrement après l’affaire Malet, du nom du général qui s’est emparé brièvement de Paris en prétextant la mort de l’Empereur en Russie. Clarke, qui a échappé aux conjurés, a réussi à éviter le pire en reprenant le contrôle des affaires et en arrêtant les principaux coupables. Jugés sommairement, Malet et ses complices sont fusillés à Grenelle, peut-être trop rapidement au goût de Napoléon qui, de retour à Paris, exprime vivement sa colère. Clarke a néanmoins marqué des points au détriment de son rival, le général Savary, ministre de la Police, qui s’est couvert de ridicule pour n’avoir rien pressenti. L’inimitié entre les deux hommes se transforme désormais en véritable guerre des services, la guerre empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la police. Le ministre n’hésite pas à accuser Savary de vouloir devenir un nouveau maire du palais. Cet état de fait confirme la force grandissante des militaires sur la société civile, tandis que la loi martiale est instaurée sur le territoire au moment de l’invasion alliée. Mais cette emprise militaire est loin de ressembler à celle connue après le coup d’État de brumaire. Le baron Grundler, informateur de Clarke, écrit le 21 février 1814 qu’ « exceptés la Garde et ce qui arrive d’Espagne, l’armée n’a point de consistance véritable » 

Après la défaite de Leipzig et la perte dela Saxe, la situation est en effet dramatique. Il faut à nouveau combler les vides au sein de l’armée. Les rapports entre l’Empereur et son ministre sont houleux et l’on y découvre à travers eux un tout autre général Clarke, combatif et velléitaire, réclamant 289 000 hommes pour imposer le respect dela Franceà ses ennemis. Le ministre tient aussi à faire appel à d’anciennes sommités, comme son ancien supérieur, Carnot, qu’il consulte régulièrement. À cette occasion, Carnot parvient enfin à imposer ses vues quant à la modernisation de l’équipement, plaidant pour l’utilisation de grenades à main et d’un mortier qu’il a conçu. Mais il lui faut pour cela affronter la pesanteur d’un ministère qui délibère longuement sur ces innovations. En outre, le découragement prend peu à peu le dessus.

À Paris, menacée par les armées alliées, Clarke est en relation constante avec le roi Joseph, lieutenant-général de l’Empire et partage avec lui ses désillusions et ses désirs de paix. Les deux hommes fuient la capitale le 30 mars, convaincus de l’inutilité d’une défense. Le 2 avril 1814, Clarke écrit à Berthier pour justifier ce départ précipité, invoquant les conditions désastreuses de la défense et le refus de combattre opposé par la Garde nationale. Le désir de paix général l’a emporté et Clarke doit quitter le ministère qu’il transmet, ironie du sort, à son ancien ami, le général Dupont de l’Étang.

Organisation du ministère sous Clarke.

Les sept années du ministère Clarke, chargées en événements militaires et politiques et rythmées par les crises, ne coïncident pas avec une réorganisation des services. Manque de temps, manque de moyens chroniques : le ministère n’est pas du reste, et le fait est surprenant pour un régime militaire, un poste exposé. S’ils comptent parmi les portefeuilles stratégiques, ses attributions sont limitées par la volonté de l’Empereur. Napoléon a installé un homme de bureau, un grand commis dont le profil rappelle celui de certains ministres de l’Ancien Régime, certainement à dessein. En 1807, Clarke prend possession d’un vaste ministère, dont la force de travail est impressionnante, mais parfois inefficace. Il est doublé par une autre entité administrative, l’administration dela Guerre, chargée de nombreux domaines, dont le ravitaillement. Mais il arrive parfois que les attributions des deux ministères se croisent, notamment en Espagne, où Clarke doit assurer les subsistances de la ville de Barcelone. C’est également le ministère dela Guerrequi doit prendre en charge l’administration de places lointaines et stratégiques, telles que l’archipel de Corfou, où les Français sont très isolés.

Clarke ne procède à aucun changement marquant lors de son arrivée à la tête de la Guerre : l’organisation est à peu de choses près la même que celle qui prévaut en 1806. Le secrétaire général en est toujours l’inspecteur en chef aux revues Denniée, remplacé à partir de 1809 par le général Fririon, ami personnel de Clarke. On compte six divisions principales et trois bureaux chargés respectivement du génie (Decaux), du matériel du génie (Sénarmont) et de la police militaire (Besson). Une septième division, dirigée par Reverony, traite les dépenses internes du génie. Ce sont ces six divisions qui représentent la colonne vertébrale du ministère, le ministre se chargeant de coordonner leur action selon la ligne directrice qu’il définit en accord avec l’Empereur. Les six chefs de division peuvent être considérés comme les yeux et les oreilles dela Grande Armée, responsables des dépêches, des mouvements des troupes, des états de situation, des inspections, mais aussi de la situation personnelle de chaque soldat français, les troupes étrangères étant souvent soldées et équipées par les États vassaux de l’Empire.

Clarke-2-180x300 dans FIGURES D'EMPIRELe ministère ne mobilise finalement que peu de personnel : 439 employés en 1814, dont 90 surnuméraires. Son organisation n’a presque pas changé depuis la Révolution. On y discerne toutes les conceptions de Carnot, pour qui la guerre se prépare autant dans les bureaux que sur les terrains. Clarke se situe clairement et résolument dans cette ligne, en tant qu’ancien subordonné de l’ex-directeur dont il a observé et admiré la rigueur au travail. Il ne sera donc pas question pour lui de bouleverser fondamentalement les bases de l’administration qu’il dirige. Le travail ne répugne pas le nouveau ministre qui ne quitte à aucun moment la capitale. Le 1er janvier 1809, au moment où l’Empereur se bat en Espagne et alors que Paris fête joyeusement la nouvelle année, Clarke écrit à Napoléon que « les montagnes de papier qui s’élèvent autour de [lui], ainsi que le travail avancé dans la nuit, et sans aucune relâche » le maintiennent constamment dans son bureau. C’est en 1809 qu’il décide les premiers remaniements au sein du ministère, décidant d’adapter les services aux nouvelles exigences d’une Grande Armée présente sur tous les fronts européens.

Le ministère de Clarke, loin d’être immobiliste, doit cependant attendre une crise majeure telle que le débarquement anglais en Hollande pour commencer à réfléchir à la manière de répondre aux imprévus. Clarke révise dans un premier temps les attributions de ses chefs de division, confiant la garde de Paris à la quatrième division de Barnier, chargée jusque-là de l’état civil et des inspections. Mais ce sont les bureaux qui font avant tout l’objet des soins du ministre : ceux du génie sont ainsi rassemblés sous l’autorité de Decaux, tandis que la septième division, demeurée à l’écart, est supprimée. Enfin, le bureau des revues devient la division des revues, confiée à l’inspecteur Dubreil, composée de quatre bureaux. Ce remaniement n’est dans les faits qu’une adaptation. Clarke se contente de suivre l’évolution de son personnel et de répondre aux besoins du moment : en 1811, alors que l’on commence à envisager une campagne en Russie, le ministère créela Direction générale des revues et de la conscription, véritable service autonome, placé sous les ordres du général Dumas. Ce dernier retrouve les attributions qui étaient celles de Lacuée en 1806. Dès mars 1812, cette direction est supprimée, tandis que les revues viennent s’ajouter aux attributions de la première division, dirigée par Prevost. Les attributions de la direction sont partagées entrela Guerre et l’administration de la Guerre. Une direction générale de la conscription est alors mise en place et confiée au baron d’Hastrel, lequel récupère à son tour les prérogatives de Lacuée.

En 1811, deux divisions supplémentaires sont créées à partir d’anciens bureaux : le génie, formant la septième division et la police militaire, formant la huitième. Cette augmentation des effectifs du ministère est rendue nécessaire par les besoins d’une armée pléthorique. En 1813, le baron Denniée reçoit la charge d’une division supplémentaire spécialement dévolue à la surveillance et à l’administration des recettes et dépenses des armées d’Espagne. L’Espagne en cette année concentre d’immenses moyens, puisqu’une autre division particulière est créée au sein même de la première division, chargée des opérations des armées et confiée à Vieusseux. Une certaine fébrilité règne alors dans les ministères parisiens. L’armée est durement éprouvée par les revers qu’elle subit un peu partout et les bureaux, particulièrement sollicités pour répondre aux demandes urgentes, doivent faire appel à du personnel supplémentaire. Clarke doit ranimer des commissions éteintes, comme celle chargée des fortifications, ou bien présider, à partir du 27 décembre 1813, le Comité central de défense, institution importante mais vidée de substance, chargée d’organiser la défense civile et militaire du territoire national. Le Comité central est relayé sur le terrain par des référents chargés d’organiser dans chaque division militaire la défense des points stratégiques. Pour la défense des places, Clarke se fait seconder par l’ancien ministre Dejean, chargé alors de l’inspection du génie, lequel lui remet un rapport inquiétant sur la situation très dégradée des places fortes françaises.

À cette date, jamais la pression n’a été aussi forte sur les épaules des fonctionnaires, mais l’organisation interne n’en est pas pour autant modifiée. Lorsqu’il quitte précipitamment la capitale en avril 1814, le ministre parvient encore à réunir son cabinet à Blois et à assurer un semblant de service, mais cet épisode parvient à sauver les apparences. Malgré les événements défavorables, Clarke a réussi à prouver combien il est indispensable à la tête dela Guerre. Au même moment, la plupart des fonctionnaires du ministère signent sans aucune difficulté l’acte reconnaissant Louis XVIII roi de France.

Conclusion.

Clarke, qui succède à l’austère Berthier, ne possède en rien la fougue des généraux qui s’illustrent sur les terrains mais correspond au type du fonctionnaire idéal, peu bruyant et très obéissant. Rentré au ministère au moment où la France occupe la place de première puissance militaire du continent européen et s’apprête à remettre de l’ordre en Espagne, il le quitte provisoirement en 1814, au moment où le pays se trouve au bord du gouffre. On peut résumer la carrière de Clarke sous l’Empire à travers cinq grandes crises : Baylen, Walcheren, l’affaire Malet, la fin de la guerre d’Espagne et la campagne de France. Durant chacune des crises, Clarke fait épreuve d’initiative et de courage, mais la clairvoyance lui fait défaut à plusieurs reprises. L’armée est durement secouée par la catastrophe de Baylen, survenue en 1808, bataille au cours de laquelle les meilleurs soldats de l’Europe continentale ont été pris au piège : Clarke, pas plus que les autres tacticiens, ne discernent les graves défauts qui grippent la machine de guerre impériale. Mais le ministre est-il libre d’apporter son diagnostic propre ? N’est-il pas plutôt un simple mécanicien attaché à cette machine ? Autant de questions qui méritent que l’on prenne en considération cet aspect de l’armée napoléonienne, illustrant particulièrement bien les faiblesses d’une entreprise aux bases fragiles. Les archives personnelles du maréchal Clarke recèlent toutes les informations susceptibles de compléter les dossiers du Service Historique de la Défense.

Vincent HAEGELE

Source : Vincent Haegele, « Le général Clarke au ministère de la Guerre », Revue Historique des Armées, 251/2008. http://rha.revues.org/index328.html

 

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( 21 septembre, 2018 )

La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.

A mesure que les forces françaises se rassemblaient dans le Thüringer-Wald et que les troupes venant d’Italie se rapprochaient des frontières de la Saxe, le comte Wittgens­tein s’avançait de plus en plus des bords de la basse Saale vers Leipzig et le général Blücher qui ne pouvait pas encore abandonner la route de Dresde, par Chemnitz, ligne la plus courte entre la Franconie et l’Elbe, s’établissait aux environs d’Altenbourg, de telle sorte qu’il pouvait, par un mouvement rapide, se réunir facilement à droite au comte Wittgenstein.

On connaissait assez La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.  dans HORS-SERIE Lutzen-300x108exactement l’importance des for­ces françaises. On pouvait estimer que 60 00 à 70 000 hom­mes avaient été dirigés de Würzbourg sur le Thüringer-Wald et que les divisions d’Italie du général Bertrand comptaient environ 30 000 hommes mais, on ne savait pas si toutes se­raient rappelées, car, d’après les dispositions antérieures, deux d’entre elles de­vaient être maintenues sur le Danube. On était, par contre, absolument fixé sur la force de l’armée du vice-roi. Son effectif, y compris le corps du maréchal Da­vout et sans compter la garnison de Magdeburg, était de 38 000 hommes. Le maréchal Davout avait 12 000 hommes avec lui. On pensait donc que le vice-roi se réunirait à la grande armée avec 20 000 hommes environ. En somme, quand tout aurait re­joint, il y aurait là une masse de 120 000 hommes.  Les armées du général Blücher et du comte Wittgens­tein s’élevaient ensemble à 55 000 hommes, déduction faite des détachements qu’il fallait laisser devant Wittenberg, à la tête de pont de Dessau et sur la basse Saale ; la principale armée russe était de 30 000 hommes. Au total, 85 000 hom­mes. On n’était donc pas en état, comme déjà on avait pu le prévoir, d’opposer à l’ennemi des forces égales en Saxe. Il n’y avait à choisir qu’entre deux manières d’opérer : ou abandonner la Saxe sans combat et s’établir derrière l’Elbe pour en défendre le cours ou bien attaquer l’ennemi dès qu’il aurait franchi la Saale.

La défense de l’Elbe ne pouvait pas arrêter l’ennemi longtemps, car il tenait Wittemberg, et, si les alliés. recu­laient au-delà de l’Elbe, il disposerait sûrement aussi de Torgau. Le passage d’un cours d’eau si étroit ne présente d’ailleurs aucune difficulté sérieuse. Il semblait donc que l’armée alliée se trouverait ainsi engagée dans une défensive dangereuse, et, d’un autre côté, on se rendait déjà bien compte, alors qu’il était impossible de gagner assez de temps pour permettre à l’Autriche de venir à notre aide. Quant à continuer notre retraite jusqu’en Lusace et vers la Silésie et donner, par là, à l’Autriche le temps de faire sentir son ac­tion, c’était une solution encore moins acceptable, car il était facile de voir que nous étions entraînés de la sorte jusqu’aux confins de la Pologne et au delà. Il fallait donc tenter la bataille. Il semblait d’ailleurs que nous avions tout avantage à ne pas nous soumettre à l’impression fâcheuse que devait fatalement produire en Al­lemagne et dans l’armée un mouvement de recul : il valait mieux attaquer l’ennemi de front que d’accepter la bataille sur une position défensive qu’on eût été chercher en arrière. Au surplus, certaines circonstances accessoires, mais non sans importance, rendaient les chan­ces d’un succès plus grandes qu’elles ne l’eussent été au­trement, étant donnés l’adversaire et la proportion des for­ces en présence.

Il n’était pas certain que l’empereur Napoléon pût avoir ces 120 000 hommes concentrés sous sa main au jour de la bataille, si l’on se hâtait de l’attaquer aussitôt qu’il au­rait franchi la Saale. Dans ces conditions, il avait à dos la vallée escarpée de la Saale, et il devait s’avancer dans une plaine favorable à notre armée, qui comptait environ 25 000 cavaliers, tandis que l’ennemi en avait à peine 5 000. En ou­tre, nos troupes étaient incontestablement meilleures que les siennes. Enfin, il ne s’attendait peut-être pas a notre auda­cieuse décision de l’attaquer, et, comme l’empereur et son armée n’avaient jamais eu à livrer de bataille purement dé­fensive, c’était une raison de plus pour compter que l’ennemi serait surpris et qu’il n’agirait pas avec sa confiance habi­tuelle.  C’était donc un concours de circonstances qui permet­taient d’espérer la victoire, sans se faire toutefois de folles illusions sur son adversaire.

L’empereur Napoléon commença par passer la Saale le 30 avril à Weissenfels avec des forces importantes. On ac­quit, dès lors, la certitude que son intention était de s’avancer dans la plaine de Leipzig. On se mit donc rapide­ment en mouvement pour attaquer l’ennemi aussitôt que possible dans la plaine de Lützen, en prenant des disposi­tions telles que, faisant face au chemin de Leipzig, on le cou­pait complètement de Weissenfels et de Naumbourg, si l’on était victorieux et qu’on le rejetât dans la région maré­ca­geuse que forment la Pleisse et l’Elster après leur confluent. L’armée prussienne était rassemblée, le 30 avril à Borna, le 1er mai à Roetha. Le comte Wittgenstein était à Zwenkau pendant que le général Witizingerode observait et occupait l’ennemi sur le canal. L’armée prussienne rompit dans la nuit du 1er au 2 mai et les deux armées ensemble passèrent l’Elster, le len­demain, à Zwenkau et à Pegau. Le général Miloradowitch s’était chargé d’observer la route de Chemnitz, pendant que l’armée prussienne com­mençait sa conversion à droite ; dès qu’on fut certain que rien concernant l’ennemi n’avait été signalé, il se mit en marche droit vers Zeitz, pour couvrir les chemins de Naum­bourg et de Cambourg. Le 1er mai, en effet, on était dans l’impossibilité de savoir si l’ennemi ne déboucherait pas de ces points avec 20 000 ou 30 000 hommes pour venir sans obstacle sur les derrières de l’armée en marche. Le reste de la principale armée, la garde, les grenadiers et les cuiras­siers, à 20 000 hommes, marcha sans s’arrêter de Dresde vers Rochlilz vers l’Elster et se trouva le lendemain derrière l’armée de Blücher et de Wittgen.

Le comte Wittgenstein avait pris le commandement de ces troupes réunies. Leurs Majestés, l’Empereur et le Roi, étaient arrivées sur le champ de bataille avec les réser­ves. Napoléon ne s’était certainement pas attendu à cette déci­sion des Alliés. Il était en marche vers Leipzig pour se porter de là sur Dresde ; il voulait par cette marche frapper un coup violent et décisif. Ce sont, du reste, les propres ex­pressions de son bulletin. Il espérait, vraisemblablement, tomber sur l’armée de Wittgenstein avant qu’elle se fût jointe à celle de Blücher, qu’il croyait toujours près d’Altenburg ; ou bien, si elles se réunissaient vers Alten­burg, il pensait, avant de les attaquer, leur couper toutes les routes conduisant vers l’Elbe. Il fut arrêté, dans cette sublime manœuvre, comme la nomment les feuilles françaises elles-mêmes, car, au moment psychologique, l’armée combinée l’attaqua par derrière et le maintint dans la plaine de Lützen.  Le maréchal Marmont, placé avec son corps dans les villages de Rahna, Gross et Klein-Görschen, formait l’arrière-garde et devait couvrir la marche ; il eut à soutenir le premier choc. L’Empereur s’arrêta aussitôt à Lützen et rappela les colonnes qui avaient déjà atteint Leipzig.

On avait donc trouvé en temps et lieu, le point vulné­rable ; l’empereur Napoléon le donne lui-même clairement à entendre. Si l’on ajoute à cela les immenses résultats que la bataille devait assurer, en cas de succès, on peut dire avec conviction que l’idée qui y présidait est une des plus belles combinaisons stratégiques. Pour la relation des incidents de la bataille, l’auteur réclame l’indulgence du lecteur. Bien que les combattants prussiens, auxquels ces li­gnes sont surtout destinées, puissent trouver fort intéres­sant de suivre le développement successif de tous les com­bats par­tiels de cette journée mémorable et d’en revivre, pour ainsi dire, toutes les phases, l’auteur de ce court aperçu estime que c’est là une besogne trop difficile en ce moment et qui ne saurait être accomplie sans avoir, au pré­alable, revu et exa­miné soigneusement le terrain. Il faudra donc se contenter de l’idée principale et du caractère de l’ensemble.

Comme le général Kleist était resté avec 5 000 hom­mes à Leipzig et autour de cette place, et que le général Mi­loradowitch se trouvait encore à Zeitz avec 12 000 hommes, nous pouvons admettre que l’armée réunie comptait tout au plus 70 000 hommes. Après avoir passé l’Elster, elle porta vers le canal son front de combat, formé de petites colonnes accolées, conversa ensuite à droite, de façon à appuyer son aile droite au canal et s’arrêta derrière la colline qui s’élève à un quart de mille de Görschen. Il était midi et les troupes avaient besoin d’une heure de repos, car les Prussiens avaient marché presque sans interruption pendant trente-six heures. De ces hauteurs, on voyait, dans le lointain, l’ennemi en marche sur le chemin de Lützen à Leipzig ou du moins on le pensait ainsi, en raison de la poussière que l’on aperce­vait ; mais il était à présumer qu’à ce moment-là il revenait déjà sur ses pas. Les villages de Gross et Klein­ Görschen, Rahna et Kaja, disposés l’un près de l’autre en quadrilatère irrégulier, étaient, comme on pouvait s’en apercevoir, oc­cupés par l’ennemi. Mais on croyait ne trouver là que de fai­bles avant-postes et l’on espérait que l’ennemi n’opposerait pas une grande résistance dans ces villages. Le plan d’attaque consistait à les enlever et les oc­cuper avec une faible avant-garde, puis à se porter de front contre l’ennemi dont on apercevait, dans les environs de Lüt­zen, la position à peu près parallèle à la route de Weis­sen­fels, de façon à diriger la masse principale contre son aile droite mais, sans rien entreprendre de plus contre son aile gauche. On voulait, avec les forces ainsi concentrées, obliger autant que possible l’aile droite à reculer, couper l’ennemi de la route de la Saale, entourer entièrement cette aile avec la masse de la nombreuse cavalerie et exécuter, autant qu’on le pourrait par ce moyen, une attaque décisive sur les derrières de l’armée ennemie.

L’ordre de bataille était le suivant : l’armée du général Blücher passait en première ligne, celle qui était auparavant sous les ordres du comte Wittgenstein formait la seconde ligne, le corps du général Winzingerode, avec la garde russe et les grenadiers, servait de réserve, et les réserves de cava­lerie russes et prussiennes devaient être réunies. L’armée s’avança dans cette formation, vers une heure et demie, après une heure de repos.

La brigade du colonel Klüx avait pour mission d’attaquer le premier village : Gross-Görschen. Trois ou qua­tre batteries furent amenées à 800 pas de cette localité et la canonnèrent énergiquement. Les bataillons ennemis, dont trois, ou même plus, s’étaient déployés en avant du vil­lage, supportèrent admirablement cette canonnade. Après un feu d’artillerie de courte durée, la brigade se remit en marche. L’attaque du village, bien qu’il fût occupé par des troupes plus nombreuses qu’on ne l’avait supposé, fut exé­cutée avec une impétuosité telle que l’ennemi dut l’évacuer au bout d’un instant. Le feu ne cessa que bien peu de temps dans le vil­lage, car les Français revinrent bientôt et atta­quèrent nos troupes à leur tour ; on se battit avec acharne­ment, sans que, cependant, les Alliés rompissent d’une se­melle. L’ennemi fit alors avancer des troupes de plus en plus nombreuses, de sorte que nous fûmes obligés d’envoyer à droite du village une deuxième brigade (Ziethen) de trou­pes prussiennes. On obtint ainsi la supériorité et, bien que l’infanterie ennemie se battît bravement, on pénétra plus avant et l’on débusqua aussi l’adversaire des villages de Rahna et Klein-Görschen, situés à une portée de canon à droite et à gauche de Gross-Görschen. Ce combat dura plu­sieurs heures, avec la rage violente de la fusillade et les troupes étaient si rapprochées les unes des autres qu’il y eut des deux côtés un nombre in­croyable de morts et de blessés. L’artillerie s’était avancée progressivement, et de pe­tits détachements de cavalerie, d’un ou de deux escadrons, qui formaient la deuxième ligne des brigades prussiennes, cherchaient une occasion favorable de sabrer. De son côté, l’ennemi fit avancer de l’artillerie et quelques escadrons de cavalerie, de sorte qu’on livrait là, de près, avec toutes les armes, un combat violent sur un terrain de 1 000 à 1 500 pas, entrecoupé de villages, de prairies et de fossés.

On pouvait évaluer à 14 000 ou 15 000 hommes les forces engagées du côté des Prussiens. L’ennemi, devenu l’assaillant à ce moment, parce qu’il voulait nous reprendre les villages, se renforçait sans cesse, car il ne manquait pas de troupes. Il se donna enfin une telle supériorité numéri­que qu’il repoussa peu à peu nos bataillons, très affaiblis, et re­prit Klein-Görschen. De nouveaux encouragements aux troupes, de la part des généraux, et quelques charges heu­reuses d’escadrons isolés enlevèrent encore une fois à l’en­nemi ses avantages. Il arriva alors que l’infanterie fran­çaise, qui n’avait pas atteint la valeur morale de la nôtre, céda une seconde fois, quoique très supérieure en nombre et que plu­sieurs bataillons s’enfuirent en désordre. Comme on vient de le voir, il y avait du côté prussien une occasion favorable de pousser le combat plus avant en emportant aussi Kaja, le troisième village. Mais les troupes étant trop faibles pour s’en emparer, on appela au combat la brigade de réserve comprenant la garde et les grenadiers. Lorsque ces braves troupes débouchèrent, on se trouvait de nouveau dans un moment très critique.

L’ennemi arrivait de tous côtés avec des bataillons épais et nouveaux et nos deux brigades se trouvaient, par suite d’un combat long et opiniâtre, en grande partie disper­sées sur une chaîne mince de tirailleurs ou en groupes in­formes. La garde s’avança alors avec une bravoure et, dans un ordre incomparable, elle prit d’assaut Klein-Görschen, ainsi que le village de Eissdorf, situé à sa droite. En un ins­tant, elle avait rejeté l’ennemi derrière Kaja. Le village lui-même était en feu et aucun des deux partis ne l’occupait. Ce fut le moment le plus brillant de la bataille. Il pou­vait être 6 heures, et l’on avait conquis là un bon quart de mille de terrain par un combat incessant, de l’opiniâtreté duquel on peut à peine se faire une idée. Cette conquête san­glante aurait pu devenir la base d’une brillante victoire si, toutefois, les événements qui allaient se produire, avaient permis d’y songer.  La bataille, dont nous venons de retracer l’épisode le plus important, avait pris dans son ensemble la tournure qui suit : la résistance inattendue et acharnée de l’ennemi dans le premier village, la quantité de troupes qu’il amenait dans les villages et leurs intervalles, donnaient la convic­tion que l’on s’était heurté à une fraction importante de sa masse. On ne pouvait pas rompre le combat à cet endroit ou le laisser indécis, car l’ennemi aurait été bientôt en état de passer à l’offensive, si on lui avait laissé reprendre haleine. On ne négligea donc rien pour se rendre, autant que possi­ble, maî­tre de la situation et, comme on avait engagé peu à peu dans le combat toute l’infanterie de Blücher et une par­tie de sa cavalerie, c’est-à-dire toute la première ligne, il ne fallait plus songer à diriger la masse principale contre l’aile droite ennemie. On fit donc avancer, vers le général Blücher, la deuxième ligne qui se composait du général York avec 8 000 hommes et du général de Berg avec 5 000.

Pour occuper l’aile droite de l’adversaire et ne pas lais­ser échapper le moment où, peut-être, une manœuvre de la première ligne ennemie, qui appuyait son aile droite au vil­lage de Starsiedel, fournirait à notre cavalerie une occasion favorable de tomber sur l’infanterie, la réserve de cavalerie prussienne et une partie importante de la cavalerie russe se déployèrent dans la plaine, de façon à lier leur aile droite à la gauche du général Blücher et à maintenir l’aile gauche face au village de Starsiedel. On commença à canonner toute cette ligne avec une nombreuse artillerie russe et prus­sienne. Les réserves de cavalerie et d’infanterie russes étaient maintenues hors de la portée du feu, sur les hauteurs, pour ne pas mettre tout de suite toutes les forces en jeu. Au moment où l’infanterie prussienne s’était avancée jusqu’à Kaja, la première ligne ennemie, menacée sur son flanc gauche et fortement incommodée par la violente ca­nonnade, s’était retirée de 500 à 600 pas, de sorte que le vil­lage de Starsiedel se trouvait complètement libre ; mais le manque d’infanterie fit que nous ne pûmes l’occuper. L’ennemi regardait l’occupation des cinq villages comme dé­cisive. Il n’hésita aucunement à faire entrer en ligne le quart ou même la moitié de son infanterie, c’est-à-dire de 10 000 à 50 000 hommes, pour les prendre d’assaut et les conserver.

Le corps du général Blücher, qui, jusqu’alors, avait combattu seul, pouvait, sans la réserve de cavalerie, être évalué à environ 20 000 hommes. L’ennemi prenait peu à peu la supériorité du nombre et l’on ne se maintenait plus qu’avec peine sur les points conquis.

C’est alors que la deuxième ligne fut amenée au com­bat. Le général York et la majeure partie des troupes du gé­néral de Berg s’avancèrent pour soutenir le général Mâcher. Peu à peu l’ennemi, en mettant en ligne des forces plus considérables, avait étendu d’autant le front de combat et s’avançait déjà, en force, le long des villages, de sorte que nous fûmes obligés de prolonger davantage notre seconde ligne vers la droite et diminuer ainsi l’appui que la première ligne devait en recevoir. Une grande partie de cette ligne avait entièrement épuisé ses munitions, et ses bataillons, fondus en petits groupes sans consistance, se réfugiaient derrière les villages pour s’y rassembler. Pour donner enfin à ce combat, dont l’acharnement était extrême, une tournure définitive, le comte Wittgenstein ordonna à l’infanterie du général Winzingerode, sous le commandement du prince Eugène de Wurtemberg, de tom­ber dans le flanc gauche de l’ennemi, afin de rendre décisifs les avantages obtenus avec tant de peine contre les villages. C’est ce qui fut fait. Seulement, le prince vit s’avancer contre lui le vice-roi qui venait à l’instant même d’arriver de Leipzig sur le champ de bataille et, au lieu d’opérer son mouvement débordant, ce fut le prince de Wurtemberg qui se vit à son tour débordé par un ennemi supérieur en nombre. Il fallut toute la bravoure de ce jeune héros et de sa remarquable di­vision pour maintenir pendant quelque temps l’équilibre du combat sur ce point. A ce moment, la cavalerie alliée échangeait des coups de canon avec l’aile droite de l’ennemi. Les deux par­tis perdi­rent beaucoup de monde, sans aboutir à rien de décisif. Les efforts répétés que fit la cavalerie prussienne pour enfoncer les masses de l’adversaire eurent parfois, il est vrai, un heu­reux résultat ; mais la ligne principale de l’infanterie enne­mie resta calme et en ordre sur ses positions, et il fut impos­sible de continuer le combat avec la cavalerie seule. On se disputa donc, jusqu’à la tombée de la nuit, la possession d’un terrain péniblement conquis par les Alliés pendant un com­bat de huit heures.

Pour conserver, pendant la nuit, le terrain gagné, il eût été nécessaire de faire approcher de nouvelles réserves d’infanterie. Du côté des Alliés, environ 38 000 hommes d’infanterie avaient pris part au combat ; or, la totalité de l’infanterie pouvait être évaluée à 53 000 hommes ; il restait donc encore 15 000 hommes de troupes fraîches, de cette arme. En supposant que l’ennemi eut mis en ligne, en tout, de 60 000 à 70 000 hommes (chiffre qu’on peut admettre après l’arrivée du vice-roi), il lui restait encore au moins de 40 000 à 50 000 hommes d’infanterie entièrement intacts. Cette considération amenait forcément la conviction qu’il serait impossible, avec le temps, de tenir contre les for­ces ennemies ; aussi voulut-on faire encore un effort : qui sait si une charge soudaine de cavalerie, dans l’obscurité, ne pourrait pas, si la chance la favorisait, amener un grand ré­sultat ? Neuf escadrons de la réserve de cavalerie prussienne (qui était dans le voisinage et qui avait, pendant cette ca­nonnade de huit heures, perdu le tiers de ses forces) tombè­rent subitement, à 10 heures, sur les troupes de première ligne de l’ennemi. Ce fut une véritable irruption au milieu d’elles, et on les rejeta en désordre vers l’arrière.

Mais, d’une part, la masse de l’infanterie ennemie pla­cée en arrière était trop forte ; d’autre part, l’obscurité, puis, un chemin creux qu’il lui fallut passer au train de charge, disloquèrent complètement la cavalerie. On ne put, par suite, attendre de cette attaque aucun résultat sérieux. Si l’on ne voulait pas, désormais, jouer son reste contre une infanterie trois fois supérieure en nombre, il fallait battre en retraite le lendemain pour se rapprocher de ses renforts et laisser venir le moment de la déclaration de guerre de l’Autriche, tout en perdant le moins de terrain possible. On n’avait perdu, dans cette bataille, que des morts et des blessés ; c’est à peine si l’ennemi pouvait avoir fait quel­ques centaines de prisonniers ; quant aux pièces, nous n’en avions pas abandonné une seule. En revanche, nous avions conquis une portion importante de la position ennemie, pris 2 canons et fait 600 à 800 prisonniers. Tout cela avait eu lieu contre un ennemi très supé­rieur ; on était donc en droit de considérer cette bataille comme une victoire (en tant, du moins, qu’affaire d’honneur) qui rehaussait l’éclat des armées alliées. Après ce qui vient d’être dit, on ne saurait considérer l’abandon de la plaine de Leipzig comme une conséquence de la bataille ; il était commandé par la supériorité numérique de l’ennemi et aurait été encore plus nécessaire si la bataille n’avait pas été livrée. Il n’y a, au fond de cette assertion, aucune vaine fan­fa­ronnade ni aucune illusion : la conduite de l’armée enne­mie après a bataille en est la preuve. Elle s’était reportée un peu en arrière dans la soirée (de l’aveu même des écri­vains fran­çais) et elle n’occupa que le lendemain, à midi, et très faible­ment encore, les villages évacués par nous. Elle se contenta de cette occupation le 3, et ce ne fut que le 4 qu’elle se mit en mouvement pour poursuivre l’armée alliée.

Celle-ci, marchant en deux colonnes, atteignit, le 2, Borna et Altenbourg ; le 4, Rochlitz et Kolditz ; le 5, Döbeln et Nossen ; le 6, Meissen et Wilsdruf ; le 7, elle passa l’Elbe, et le 8 elle poursuivit sa route vers Bautzen, où l’on espérait pouvoir déjà offrir à l’ennemi une seconde bataille générale. Pendant la bataille, le général Kleist, qui, à l’approche de l’armée principale ennemie, avait évacué Leipzig, venait de la réoccuper. Ce ne fut que le 3 qu’il l’abandonna et se re­plia sur Mühlberg, où il franchit l’Elster. Le général de Bulow avait, le 2 mai, pris Halle d’assaut et conquis 6 canons. Ce glorieux fait d’armes mon­tra, comme tout le reste, l’excellent esprit des troupes ; mais ses conséquences allèrent se perdre dans le courant dont l’ensemble des événements venait de décider le sens. Ce fut seulement le 5 que l’ennemi se montra à Kolditz en présence de l’arrière-garde prussienne. Il y eut là un vio­lent combat, mais qui n’apporta pas le moindre changement ni la moindre hâte dans la marche de la colonne. L’ennemi ne tenta aucun autre combat d’arrière-­garde qui eût de l’importance. Par contre, dans la colonne de l’armée russe, l’ennemi fit quelques tentatives contre le général Milorado­witch, dont le corps formait l’arrière-­garde ; mais elles n’aboutirent pour lui à aucun avantage et ne furent, au contraire, à plusieurs reprises, châtiées par de très heureux succès de la part des Russes.

Si nous jetons un coup d’œil sur la première partie de cette campagne, nous arrivons forcément à dire que le résul­tat général était une conséquence toute naturelle des condi­tions de l’ensemble. C’était un seul État allemand, une seule petite fraction de ses forces à venir qui, avec l’appui d’une médiocre armée alliée, avait à lutter contre les forces concen­trées de la France, alors si colossale. Par malheur, cette fois encore, des princes allemands avaient laissé leurs contin­gents se joindre à l’oppresseur et le reste de l’Allemagne gar­dait timidement le silence, appelant de ses vœux ardents le moment de la délivrance sans trouver le courage d’y tra­vailler de ses propres mains ; par malheur, l’Autriche n’avait pas encore terminé ses prépa­ratifs. Il n’y avait dès lors qu’une issue possible : résister énergiquement à la nouvelle irruption d’un conquérant supérieur en forces et, par ce moyen, rendre ses progrès plus pénibles, ruiner autant que possible ses forces et lui montrer, ainsi qu’au reste de l’Europe, la va­leur de nos armes ; avant tout, justifier et exalter la confiance en soi-même qui animait l’armée.

Cela se réalisa-t-il ? C’est ce qu’on peut demander hardiment ; il n’est pas de Prussien qui craigne la réponse. Soyez tranquilles ! Vous pouvez jeter un regard en arrière sur votre conduite d’alors. Vous avez fait ce que la patrie at­tendait de vous, ce que Dieu demande aux défenseurs d’une cause juste et sainte. C’est la reconnaissance au cœur que le peuple constate vos efforts et vos sacrifices et l’orgueil qu’il trouve à jeter les yeux sur votre lutte glo­rieuse est, pour l’esprit guerrier qui l’enflamme, un nouvel aliment.

Sur Clauzewitz, lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

 

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( 19 septembre, 2018 )

« C’ETAIT une BELLE HORREUR… »

Concernant l’incendie de Moscou, j’apprécie  particulièrement un passage du témoignage des « Souvenirs » du mameluck Ali (publiés en 2000 chez Arléa) ; celui-ci dort au Kremlin lorsqu’il se réveille machinalement et découvre à sa stupeur sa chambre parfaitement éclairée comme en plein jour : « Cela me parut extraordinaire. Je me lève, je porte mes pas vers une des fenêtres pour voir d’où provenait la clarté. Je ne fus pas peu étonné de voir la ville en feu, du moins dans la partie du midi et celle du couchant, nos fenêtres donnant sur la Moskowa et du côté de l’Ouest. C’était une belle horreur. Qu’on se représente une ville, je dirai grande comme Paris, livrée aux flammes et être sur les tours de Notre-Dame assistant pendant la nuit à un tel spectacle. » (Ali, p.46). Laissons la parole au sergent Bertrand qui se trouve sur le terrain : « Le 16 septembre au matin, j’allai avec deux camarades, faire une visite à la bonne famille normande qui nous avait si bien reçus. Non seulement nous ne retrouvâmes plus la maison, mais il nous fut presque impossible de reconnaître son emplacement. Ainsi avait disparu, par l’incendie, cette demeure si généreusement hospitalière. Au moment où le capitaine allait faire du pain avec notre farine, la division reçut l’ordre de rentrer à Moscou. Nous traversâmes une partie de la ville où l’incendie faisait ses plus épouvantables ravages, pour atteindre un quartier encore épargné, où nous fûmes logés dans une caserne russe. Le casernement de ma compagnie consistait dans une grande chambre, avec lit de camp à droite et à gauche. Au bout se trouvait un énorme poêle, puis une petite pièce pour les écritures du sergent-major. Non loin, de notre caserne, les palais de la noblesse russe étaient ouverts, abandonnés. Si l’on y avait trouvé à qui parler, le mal n’eut pas été grand, et la plupart d’entre nous se seraient contentés de provisions de bouche, de linge, de belles fourrures, mais voyant les flammes près d’atteindre ces richesses, beaucoup pensèrent qu’il valait mieux prendre que de voir disparaître ce qui pouvait être utile ou flatter. Dans les caves, notamment, on trouva tous les crus français, principalement les médocs et le champagne. J’entrai avec un de mes camarades, dans un boudoir d’un luxe exquis, où se trouvait une bibliothèque de livres français, et je me permis de prendre quelques-uns de ces volumes. Soulevant une magnifique portière en tapisserie nous nous trouvâmes dans une galerie de tableaux… puis nous arrivons dans un officier orné de meubles somptueux. Toutes les clefs, comme pour nous attirer, étaient aux serrures. Mais déjà il fallait songer à la retraite, les flammèches venant d’un hôtel voisin tombaient sur celui dans lequel nous nous trouvions. J’emportai dans un panier une cafetière, des confitures et des flacons de liqueur, mon camarade avait mis dans un sac deux gros jambons et une volaille cuite. A peine avions-nous fait quelques pas hors de ce palais que les flammes se faisaient jour par toutes ses fenêtres, les carreaux éclatant avec un bruit semblable à celui d’un feu de deux rangs. Nous ne savions plus quelle direction suivre pour regagner notre caserne, et nous marchions avec précaution, avec un groupe d’autres soldats, pour ne pas être pris dans le  tourbillon de feu qui nous enveloppait. Mon panier, si bien garni, devenant un fardeau dangereux, je n’hésitai pas à le jeter. Soudain, nous nous trouvons en face d’une troupe d’incendiaires, la torche d’une main, une arme de l’autre. Nous n’avions que nos sabres et encore plusieurs de notre petite troupe n’étaient pas armés. Je prends le commandement : « Serrons nos rangs », dis-je, car si nous nous désunissons nous sommes perdus. Ces infâmes galériens, à figures repoussantes, lâchés par Rostopchine pour détruire la ville se ruent sur nous en poussant des cris sauvages. Nous fîmes tête avec calme et énergie. Voyant qu’ils cherchaient à nous envelopper nous nous cramponnons désespérément aux murailles épargnées par le feu. L’un de ces bandits essaya de me brûler la figure avec sa torche, j’en fus quitte pour quelques gouttes de résine brûlante sur la main. Notre position devenait critique, obligés de combattre cette horde d’assassins et de nous garer des brandons enflammés tombant de tous côtés, des toits de zinc, nombreux à Moscou, qui s’écroulaient avec un fracas formidable. Enfin, nous atteignons une rue où le feu sévit moins cruellement, une partie des brigands disparaît, et nous commencions à respirer lorsque une toiture, en s’abimant sur notre groupe renverse, avec des blessures assez graves, deux d’entre nous. Heureusement les incendiaires ayant renoncé à continuer leur poursuite nous pûmes porter secours à nos blessés en suivant rapidement la rue dans laquelle nous étions engagés. Des cris et des coups de fusils se font entendre : après quelques hésitations, nous nous décidons à marcher au feu. Bien nous ne prit, car, après avoir traversé, non sans peine, une vraie fournaise, nous arrivâmes sur une place, devant une église qui servait de corps-de-garde aux chasseurs à pied de la Garde. Ce poste avait déjà ne dépôt un certain nombre d’incendiaires, ignobles forçats dont on faisait justice par la fusillade dans une île de la Moskowa…. Le second jour de l’incendie, dans la nuit du 17 au 18 septembre, étant de piquet, je fus envoyé par le chef de poste, à la tête d’une patrouille de douze hommes pour fouiller les environs. A peine étions-nous en marche que, à la lueur des maisons incendiées nous vîmes sept à huit incendiaires chargés de paquets. Je leur fais envoyer quelques coups de fusil, ils prennent la fuite à toutes jambes, nous les chargeons, et rois de ces brigands sont ramenés au poste. On trouva sur eux des armes de luxe, des instruments de chirurgie, des bijoux, pierreries et nombre de frédérics d’or, montant à une assez forte somme. Les riches et très nombreuses églises avaient été presque toutes respectées par l’incendie. Des mais sacrilèges, et entre autres, celles de la lie de la population de Moscou et des environs ayant essayé d’arracher dans l’icône de l’une d’elles, des plaques d’argent, l’Empereur fit défendre l’entrée de ces monuments, et y fit placer des postes. Dans l’une de ces églises, où je pus jeter un coup d’œil, je vis nue foule de malheureux de tout âge, de tout sexe, couverts de haillons, échappés au sinistre, et mourants de faim dans ce lieu saint où la veille ils trouvaient le clame dans la prière. »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en  1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.131-136).

 

 

 

 

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( 16 septembre, 2018 )

Une lettre du général Drouot

Une lettre du général Drouot dans TEMOIGNAGES 75-000728

Celle-ci résume quelque peu les maux dont a été victime la Grande-Armée durant la campagne de Russie. 

Koenigsberg, 1er janvier 1813. 

Nous avons eu à combattre la faim et surtout le froid le froid, ennemis terribles sous lesquels un grand nombre d’hommes et de chevaux ont succombé. Ma santé n’a pas été altérée un seul instant ; j’ai conservé mes forces et toute ma vigueur ; peu de jeunes gens de vingt-cinq auraient pu lutter avec moi. J’ai eu la douleur de voir périr de froid et de misère un grand nombre de mes canonniers ; la perte successive de tous mes chevaux du train m’a forcé à abandonner tous mes canons ; ces sacrifices m’ont déchiré le cœur. J’ai perdu tous mes domestiques, chevaux et effets ; je regrette beaucoup mes domestiques ; la perte de mes chevaux ne m’affecte point. Si nous avons éprouvé des désastres, l’honneur entier est resté. Partout où nous avons voulu combattre les Russes, nous l’avons fait avec avantage. Les cosaques se sont enrichis de nos dépouilles ; mais cinquante fusiliers ou une pièce de canon suffisaient pour dissiper leurs troupes les plus nombreuses. » . Cette noble lettre du 1er janvier 1813, si fière et si touchante, suffit à réfuter Pion des Loches [Première édition en 1889 ; réédité en 2009 ].

Dans ses mémoires (« Mes Campagnes », p.318) Pion accuse Drouot d’avoir été, non seulement un homme fort médiocre à la guerre, mais un égoïste, un « tartuffe dévoré d’ambition qui sacrifiait tout pour se faire valoir et pour avancer », et il montre Drouot s’esquivant pendant la retraite pour boire à l’écart quelques gorgées d’une bouteille de vin. Mais il a beau dire que la réputation de Drouot finira par tomber. Drouot, a dit Macdonald, était « l’homme le plus droit, le plus modeste que j’aie connu, instruit, brave, dévoué, simple de manières, d’un caractère élevé, antique » ; Pons de l’Hérault le regarde comme un grand homme de Plutarque, comme la perfection de l’ordre moral, et Fain le nomme le dernier des Romains. C’était, a dit Ségur, « l’un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout et qui sont capables de faire simplement et sans effort les plus nobles sacrifices ! » Drouot était, pendant la campagne, colonel dans l’artillerie de la Garde. Il fut, le 10 janvier 1813, promu général de brigade dans la ligne, et, dit-il, affligé de ce changement d’état, attristé de quitter ce corps d’artillerie qu’il venait de voir détruit et qui faisait l’admiration de tout le monde.

Mais il s’apprêta sur le champ à rentrer en campagne, et le 26 janvier 1813, l’Empereur le prit pour aide de camp, en même temps que Corbineau et Flahaut. Celui que Napoléon a nommé « Le Sage dela Grande-Armée », avait toutefois, durant la retraite de Russie, réfléchi sur ce que ferait son souverain. Il parlait rarement politique, mais il dit un jour à Pion : « Cette campagne, si triste qu’elle soit, aura un résultat favorable à la France ; l’Empereur va mettre désormais de l’eau dans son vin ; il se contentera et la gloire acquise ; il n’ira plus courir les aventures ; il a été battu, non par l’ennemi, mais par les éléments ; il fera la paix en cédant ses possessions de la rive droite du Rhin. » 

Arthur CHUQUET.

 

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( 16 septembre, 2018 )

La bataille de La Moskowa d’après le Journal de la division Friant…

La bataille de La Moskowa d’après le Journal de la division Friant... dans TEMOIGNAGES lamoskowaLes lignes qui suivent sont tirées du Journal de la division Friant ou 2ème division du 1er corps d’armée commandé par Davout; elles concernent et ne concernent que la bataille de La Moskowa.

 A.C.

Le 7 [septembre 1812], la division passe sous les ordres de l’Empereur et reçoit l’ordre de se porter en réserve dans la redoute du centre, lorsqu’elle serait enlevée. Bientôt elle reçoit une autre direction et marche sur Seminskoe. Le général Friant ordonne au général Dufour, commandant le 15ème léger, d’emporter le village et la redoute qui le couvre. En même temps lui-même charge à la droite avec le 48ème régiment et culbute l’ennemi. Le régiment espagnol formait la réserve du 48ème. Les 4ème et 5ème  divisions du 1er corps, ainsi que celui du maréchal Ney, s’étant jetées à droite le long du bois, le général Friant étend sa division pour remplir le vide entre Seminskoe et la redoute du centre. Le 33ème se porte même au delà de la redoute près des taillis. L’ennemi veut reprendre Seminskoe et y dirige de nouvelles forces et de l’artillerie, Le général concentre alors sa division et lui fait occuper le mamelon en arrière de Seminskoe. Le 33ème se forme en carré sur l’emplacement du village réduit en cendres et repousse trois charges de cuirassiers. L’artillerie reçoit des renforts; son feu fait taire celui de l’ennemi et le fait renoncer à son entreprise. Dans cette tentative le général Priant fut blessé à la poitrine d’un coup de biscaïen. La division reste deux heures dans cette position. Mais les 4ème et 5ème divisions du 1er corps et le maréchal Ney, avec le 3ème corps, ayant débordé la gauche de l’ennemi, il prononça sa retraite. Le général Friant, revenu au combat malgré sa blessure, se porta aussitôt en avant, chassa les Russes d’un mamelon qu’ils occupaient au delà de Seminskoe et les repoussa jusque dans le bois. La division bivouaqua sur le plateau en arrière du bois. La division passa sous les ordres du Roi de Naples. Le 8, elle campa sur les hauteurs de Mojaïsk.

(Arthur CHUQUET, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.50-51).

 

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( 14 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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