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( 10 septembre, 2018 )

Retour sur le 5 juillet 1815, à Paris.

Napoléon à cheval.« C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de la Harpe; la capitulation était conclue; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eût pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces quatre-vingt mille hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi, pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation dé son Empereur; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes. Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris. Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de la Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur; A bas les royalistes !

Voilà qu’une marchande d’oubliés, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé: « Voilà le plaisir, Mesdames, voilà le plaisir Comment ! Sacré nom de Dieu ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te fous-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons! crie Vive l’Empereur ! » Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe. Puis, tous ces hommes aguerris, qui venaient de jouer des couronnes aux jeux sanglants de la fortune, oublièrent, pour un instant, qu’elle venait de trahir le maître du monde, attendant avec anxiété et le cou tendu, qu’elle prononçât l’arrêt qui devait dispenser au vainqueur une ou deux pincées de farine et de miel.

Voilà l’homme ! »

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.280-282). L’auteur était étudiant Paris en 1814 et 1815.

 

 

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( 10 septembre, 2018 )

Une lettre de Russie, 10 septembre 1812…

 

Ney durant la campagne de Russie

Chère et tendre mère,

Mon séjour  à l’hôpital [l’auteur a reçu une balle dans l’épaule gauche lors de la prise de Smolensk] m’a laissé si loin derrière l’armée, que pour donner un peu de suite à mon récit, j’ai besoin de le reprendre au moment où Napoléon quitta Smolensk. C’était le 25 août, nos troupes avaient vainement poursuivi l’armée pendant trois jours, dans toutes les directions. Les rencontres partielles, qui avaient eu lieu, avaient donné beaucoup de morts, mais aucun résultat militaire. Tous nous généraux étaient découragés, et plusieurs n’avaient pas craint de faire entendre à l’Empereur combien l’armée était soucieuse de l’avenir. L’Empereur ne répondit que par les accents d’une violente colère ; et, le cœur brisé plus qu’il ne le voulait dire, par la vue des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et des monceaux de cendres où gisaient des squelettes humains calcinés par le feu, il donna l’ordre de marcher en avant. C’était un mauvais moyen de ranimer l’ardeur d’une armée découragée par les privations, et ravagées par deux affreux fléaux : le typhus et la dysenterie. Depuis longtemps le vin manquait. La bière et l’eau de vie devenaient rares ; le pain mal remplacé par de l’orge grillé ou du seigle vert, était l’objet d’un regret universel. La viande, produite par l’abattage des bêtes surmenées et fiévreuses, inspirait le dégoût, et souvent faisait défaut. Non seulement les hôpitaux étaient encombrés, mais sur toute la longueur de cette immense route, au bord des grands bois, au fond des ravins, on rencontrait partout des malheureux, épuisés de douleur et mourant de soif, qui n’avaient même plus la force de se traîner aux gîtes d’étapes où étaient établies les ambulances. D’ailleurs, les ambulances regorgeaient [de blessés]. Comme je l’ai dit, quinze grands bâtiments sauvés du feu avaient été transformés en hôpitaux ; mais déjà, à la seconde nuit, après la prise, tout manquait pour panser les blessés. Il fallait remplacer le linge, par le papier et les parchemins des archives, et la charpie, par de l’étoupe de bouleau. Les chirurgiens, sans repos ni trêve, passaient, le jour et la nuit, le couteau à la main. On annonça bien haut que l’armée n’était plus qu’à quinze étapes de Moscou, et que, dans cette capitales de la noblesse et du clergé russe, on trouverait en abondance des trésors suffisants pour faire la fortune de toute l’armée française, depuis les généraux jusqu’au dernier soldat. A ces paroles, cent cinquante mille hommes trouvent encore le courage de reprendre leur sac et leur fusil… »

(« La Bérézina. Souvenirs d’un soldat de la Grande Armée », par Léon Marsac. Limoges, Librairie Nationale d’Éducation et de Recréation [Eugène Ardant et Cie], s.d. [1882]. pp.99-103). Selon le publicateur de cette correspondance, Armand de Solignac, le sergent disparut en Russie. Mort ou fait prisonnier, il ne rentra jamais en France. Il n’est pas indiqué à quelle unité il appartenait ; peut-être à l’infanterie de ligne.

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