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( 29 novembre, 2018 )

De Bautzen, le 10 juin 1813…

Bautzen

Lettre du Payeur  G. Peyrusse adressée à son frère André.

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Je reçois, mon cher André, ta lettre du 29 mai ; elle s’est croisée avec ma dernière de Neumark ; tu auras vu que nous avions assez bien rangé les affaires et que S.M. peut dire le veni, vidi, vici. Nous rentrons à Dresde sous des arcs de triomphe. Toutes les villes que nous traversions sont aux pieds de Sa Majesté. Les jeunes demoiselles viennent offrir des fleurs. Quel changement subit s’est opéré : Tout fuyait à notre aspect il y a peu de jours : aujourd’hui tous les visages sont riants. Nous arriverons demain à Dresde où quantité de personnages du plus haut rang sont attendus. J’y sais rendu le duc d’Otrante [Fouché]…T’ai-je dit que dans la soirée du 30 [mai 1813], dans un village près Neumark tous les équipages de Sa Majesté ont été incendiés dans une grange, et que l’action du feu a été si rapide et su prompte qu’on a eu à peine le temps de sauver les chevaux ? J’avais mon écurie dans le bâtiment. Je travaillais, mes paniers étaient étalés : j’ai eu à peine le temps, dès qu’on a commencé à crier « Au feu ! », de sortir de l’écurie avec mes papiers jetés pêle-mêle dans ma capote et de quitter l’enclos. Il a été de toute impossibilité de sortir une seule voiture. Mon fourgon a été incendié et le feu a été d’autant plus vif que j’avais seize caisses de pharmacie. J’ai eu 125,000 [pièces ?] d’or mis en fusion et mêlés avec du fer, du charbon et des cristaux. Je surpris entré dans l’enceinte lorsqu’on a pu s’y maintenir et j’ai enlevé tout ce qui était à moi. J’ai dressé procès-verbal d’une manière très authentique et je l’ai adressé à Paris. Les napoléons qui me restent propres à la circulation sont très noircis, mais je parvins à les nettoyer à l’eau forte, au savon et avec de la cendre. Cela m’a bien vexé, d’autant que j’ai perdu tous mes effets généralement quelconques. Je n’ai pas un mouchoir. Apparemment c’était écrit…

Guillaume.

« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.138-141.

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Les « Mémoires » de G. Peyrusse viennent d’être réédités aux Editions AKFG.

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

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( 25 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (VI et fin)

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Dernière partie du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« Le lendemain, j’enjolivai encore mon habitation, en élevant sur le devant un petit berceau, et, de chaque côté, deux bancs de gazon que j’avais soin d’arroser tous les jours, pour les conserver bien verts. Enfin je m’imaginai de creuser un puits, l’eau du Danube étant souvent trouble. Avec ma gamelle, je creusai la terre qui n’était que du gravier, jusqu’à cinq pieds de profondeur, où je trouvai de l’eau très claire. Il fallait alors agrandir le trou et le consolider. Comme personne de mes camarades ne voulait m’aider, je demandai à l’adjudant-major quatre soldats de corvée. Il me les accorda, et, en nous aidant de nos mains et de nos gamelles, nous parvînmes à faire un trou où j’avais de l’eau jusqu’au ventre. Je me procurai alors une barrique vide, il n’en manquait pas dans le camp, et, après l’avoir défoncée aux deux bouts, nous l’enfonçâmes dans le trou, en montant quatre dessus. Puis nous remplîmes le vide autour de la barrique avec de la terre et du gazon, et le lendemain nous avions un puits d’eau très claire où toute la division vint puiser. Mais je payai cher l’imprudence que j’avais faite de rester, trop longtemps, les jambes dans l’eau très froide. Je fus pris de douleurs qui, pendant huit jours, m’empêchèrent de marcher. J’employai ce temps à embellir mon château, et ma baraque, qui avait été la première construite, fut aussi la plus jolie de tout le camp: on venait la voir par curiosité. Le mamelouk de l’Empereur lui-même m’en fit ses compliments.

Lorsque je fus guéri de mes douleurs et que je pus marcher, j’allai faire une tournée dans l’île.  J’y trouvai bien du changement. On travaillait à élever des batteries de tous côtés, et on construisait de nouveaux ponts sur pilotis, où trois voitures pouvaient passer de front. Tous les ponts étaient protégés par des estacades assez fortes pour arrêter toutes les machines incendiaires. Toute l’île était devenue une véritable place forte, défendue par plus de cent pièces de grosse artillerie. Tous les travaux s’exécutaient avec une activité extraordinaire, sous les yeux de l’empereur, qui tous les jours venait s’assurer par lui-même de l’exécution de ses ordres, et surveiller les travaux des Autrichiens qui, eux aussi, élevaient sur la rive gauche des retranchements formidables. On avait établi au milieu des arbres une grande échelle du haut de laquelle on pouvait découvrir toute la plaine. L’empereur y montait souvent pour étudier les travaux de défense des Autrichiens. Un jour qu’il y était monté, un factionnaire qui ne voyait pas l’échelle et qui croyait que c’était un soldat qui était monté dans un arbre, menaça d’abattre d’un coup de fusil l’oiseau trop haut perché. Il ne faisait qu’exécuter sa consigne, et si l’on ne se fut pas empressé de prévenir l’empereur, un grand malheur serait arrivé. Que serions-nous tous devenus, si dans les circonstances où nous étions, l’empereur avait été tué !

On se canonnait de temps en temps de part et d’autre, mais sans se faire beaucoup de mal et seulement pour entraver l’ouvrage des travailleurs. Ayant remarqué que l’on ne tirait jamais sur les ouvriers isolés, l’Empereur prit la capote d’un soldat, et, une pelle sur l’épaule, alla se promener jusque près des avant-postes de l’ennemi pour examiner leurs travaux. Puis il s’en retourna tranquillement, remit la capote au soldat en lui donnant la pièce. L’envie nous étant venue de revoir Vienne et de faire un bon repas, nous nous fîmes donner Une permission pour quatre et nous allâmes passer la journée dans la capitale, Je ne sais si la disette de farine se faisait encore sentir, mais nous fûmes obligés, au restaurant, de nous fâcher pour obtenir du pain en quantité suffisante; il est vrai que les Allemands mangent plus de viande que de pain. Nous trouvâmes la ville un peu plus vivante que la première fois; mais elle n’était pas gaie et cela se conçoit: depuis bientôt deux mois, les Viennois n’étaient plus leurs maîtres, c’étaient les Français qui commandaient chez eux.

En rentrant au camp, nous ramassâmes chacun une botte de paille, pour remplacer les feuilles

sèches qui nous servaient de couchette et qui commençaient à se réduire en poussière. Nous eûmes alors un excellent lit dont malheureusement nous ne pûmes jouir longtemps. On nous annonça que la Garde impériale allait venir nous remplacer, et, quelques jours après, on vint dresser la tente de l’empereur trop près de ma baraque pour que je pusse compter y rester. En effet, le 1er juillet, Napoléon vint s’installer dans l’île avec tout le quartier-général. Il fallut déguerpir. On avait défendu de toucher aux baraques, et j’abandonnai la mienne avec bien du regret. Les maréchaux étaient venus la voir et avaient admiré surtout le puits qui avait été si utile à toute la division. Le grand-maréchal Duroc voulut en goûter l’eau. A défaut de verre de cristal, je.lui en offris dans un gobelet de fer-blanc. Il la trouva fort bonne. Un des maréchaux se mit à plaisanter en regardant ma baraque. — « On se croirait ici au Palais-Royal, dit-il, car voilà le café du Caveau. » Toujours est-il qu’elle excitait bien des convoitises parmi les grosses épaulettes. Ce fut le maréchal Duroc qui s’en empara pour en faire son logement. J’emportai ma paille et ma toile et je transportai mes pénates plus loin. J’eus bientôt creusé un trou et fabriqué avec des branchages et ma toile une nouvelle baraque. Mais je n’y donnai pas autant de soin qu’à la première, c’était bien inutile ; car tout annonçait que le branle allait commencer. Tous les jours de nouvelles troupes arrivaient dans l’île. Il y en avait de toutes les couleurs, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Hessois, des Saxons. Ma nouvelle baraque étant située sur la route qui joignait les deux ponts, je vis défiler tout cela. Je vis passer mon ancien régiment où je retrouvai quatre de mes anciens camarades. Je les arrêtai pour leur faire boire un coup. J’avais un de mes amis qui était garde-magasin des liquides, et grâce à lui j’avais toujours ma gourde pleine. J’allai le trouver, et, comme c’était lui-même un ancien musicien, il me donna, pour traiter mes collègues, un grand baquet qui contenait au moins quarante bouteilles de vin. Mais ça ne dura pas longtemps. Un invité en invitait un autre, et, comme j’étais assez connu tant dans la Grande Armée que dans l’Armée d’Italie, la société fut bientôt nombreuse, et l’on ne se sépara que lorsqu’il n’y eut plus de vin. Chacun alla alors rejoindre son corps. Dans la nuit du 4 au 5 juillet, vers dix heures du soir, notre, division reçut ordre de prendre les armes. On rassembla tous les voltigeurs et les grenadiers de la division, on les fit monter sur des barques et ils abordèrent l’autre rive sans obstacles. Mais à peine étaient-ils débarqués, que toutes les batteries françaises et autrichiennes ouvraient leur feu: la terre en tremblait sur plus d’une lieue de circonférence. Bientôt la petite ville d’Enzersdorf, sur les bords du Danube, fut tout en feu, et lorsque le clocher brûla, on y voyait dans l’île comme en plein midi. Sous la protection de nos canons, trois ponts d’une seule pièce, qui étaient tout préparés, furent jetés d’une rive à l’autre, une demi-lieue au-dessous de l’endroit où s’était effectué le premier passage, endroit où les Autrichiens avaient accumulé tous leurs moyens de défense. Toute l’armée se précipita alors sur les ponts, et au lever du jour elle était tout entière rangée en bataille au-delà des retranchements des Autrichiens, qui furent obligés de les abandonner pour battre en retraite sur Wagram. Par ordre de leurs chefs, la plupart des musiciens devaient rester dans l’île jusqu’à ce que le passage fût complètement terminé. J’assistai donc au défilé de toutes les troupes. Je n’en avais jamais tant vu. Toute la Garde impériale était là en grande tenue, comme pour la parade. Le défilé de l’artillerie semblait interminable. Cependant Napoléon, avait fait distribuer deux pièces de canon dans chaque régiment d’infanterie, et, pendant notre séjour dans l’île, on avait exercé une compagnie à la manœuvre du canon. Je vis bien défiler devant moi au moins cinq cents pièces d’artillerie.

Le lendemain, 6 juillet, au lever du soleil, nous entendîmes gronder le canon. C’était la bataille de Wagram qui commençait. Sur les neuf heures, nous allions nous mettre en route pour rejoindre notre régiment, lorsque nous vîmes déboucher des ponts une masse de fuyards criant: « En retraite, en retraite. » Ce fut alors une panique générale dans toute l’île Lobau. Les cantiniers, les musiciens, les infirmiers, toute la foule des non-combattants, le parc des bœufs, les vivres, l’ambulance, tout cela se mit à courir en désordre du côté des ponts de la rive droite. On se rappelait la première retraite et l’on ne se souciait pas d’être de nouveau renfermé dans l’île. Pour moi, je n’étais pas trop effrayé; car, entendant gronder le canon à deux ou trois lieues de nous, il me paraissait improbable que l’armée fût en retraite. J’essayais, mais inutilement, de rassurer les fuyards, lorsque je vis un général, arrivant au galop, écumant de colère, criant à la foule de s’arrêter, mais n’y pouvant parvenir. Il arriva cependant à temps pour arrêter le parc d’artillerie, qui était tout attelé et prêt à se mettre en retraite. Mais il avait beau prodiguer les coups de plats de sabre, il ne pouvait arrêter les fuyards. Un hasard fit plus que lui. Un caisson énorme de vivres versa à l’entrée du retranchement qui formait la tête du pont. On ne pouvait plus passer qu’en franchissant les palissades, ce qui n’était pas commode. Plusieurs qui l’essayèrent furent blessés. Le général profita de ce moment pour mettre fin à cette fuite insensée. Il rallia quelques cavaliers, et, à leur tête et à l’aide de coups de plats de sabre, il parvint à faire reprendre à chacun son poste. Il était temps, car la panique eût pu gagner l’armée et Dieu sait ce qui aurait pu en résulter. Un seul de mes camarades était resté avec moi. Nous retournâmes à notre baraque. A côté était la baraque d’un cantinier qui avait été un des premiers à se sauver. Il avait laissé sa marmite au feu et une casserole pleine de fricot. Ne sachant s’il reviendrait, nous nous emparâmes de sa cuisine, et achevant de faire cuire la viande, nous fîmes un excellent souper. Nous venions de finir, lorsque nous vîmes arriver la cantinière. Elle se précipita dans sa baraque comme une folle. Elle y avait oublié sa bourse, qui était fort dodue, et comme elle la retrouvait intacte, elle ne se connaissait plus de joie. Au lieu de nous faire des reproches d’avoir mangé ses provisions, elle nous remercia d’avoir ainsi gardé sa baraque et par conséquent sa bourse. Son mari arriva un moment après avec sa voiture. Elle en tira plusieurs bouteilles de vin qu’elle nous offrit. Elle nous aurait donné, je crois, toute sa marchandise, tant elle était contente d’avoir retrouvé son argent.

Tous nos confrères ayant regagné le camp, nous nous mîmes en route pour rejoindre notre division. Nous la trouvâmes au repos. Elle avait tellement donné la veille et toute la matinée, que les soldats étaient harassés. La bataille était alors dans toute sa force. On ne distinguait plus les coups de canon, c’était un roulement continuel produit par les détonations d’un millier de pièces. Le sol en tremblait et c’était à en devenir sourd. L’instant décisif approchait. Notre division fut lancée en avant. Les Autrichiens lâchaient pied sur toute la ligne, et bientôt ils se mettaient en pleine retraite. Nos soldats les poursuivirent la baïonnette dans les reins pendant trois lieues, faisant quantité de prisonniers. Mais la fatigue arrêta la poursuite et toute l’armée, qui avait combattu presque sans interruption pendant plus de quarante heures, reçut l’ordre de coucher sur le champ de bataille de Wagram. Dès le lendemain matin, la poursuite recommença, mais sans engagement sérieux. Nous côtoyâmes d’abord le Danube jusqu’à Stockerau. Puis on nous dirigea sur Hollabrun, où nous restâmes un jour, et enfin sur Znaïm, où les Autrichiens avaient fait volte face et faisaient mine de vouloir de nouveau livrer bataille. Nous avions entendu le matin gronder le canon, et, lorsque nous rencontrâmes tournant le dos à l’ennemi un régiment de lanciers de la Garde, nous crûmes d’abord que l’on battait en retraite. Mais le trompette-major, près duquel je m’étais rendu, m’annonça qu’un armistice venait d’être signé (11 juillet 1809) et que toute la Garde s’en retournait à Vienne. La nouvelle fut confirmée un moment après par un général. On fit faire halte à la division, et toutes les gourdes se vidèrent pour célébrer la bonne nouvelle. Nous vîmes bientôt défiler tous les corps d’armée qui se rendaient dans leurs cantonnements. L’Empereur traversa notre division se rendant à Vienne, et nous le vîmes rire pour la seconde fois de toute la campagne: on se rappelle que, pour la première fois, c’était sur une plaisanterie de moi, que j’avais lancée sans me douter qu’il l’entendrait. Notre corps d’armée reçut l’ordre d’aller camper sur les frontières de Bohême, la division Molitor à Jaspitz et nous à Budwitz, où nous arrivâmes le 14 juillet. Nous y restâmes jusqu’au 12 octobre. C’était un très pauvre pays, les habitants étaient dans la dernière misère, et, loin de trouver chez eux des vivres, c’était nous au contraire qui pourvoyions à leur subsistance en retour des petits services qu’ils pouvaient nous rendre. Nous étions réduits au strict ordinaire, aux vivres de campagne, et, même pour de l’argent, on ne pouvait rien se procurer. Pendant notre séjour dans ce triste pays, nous perdîmes notre général de division, qui fut enterré avec toute la pompe due à son rang. La neige ayant commencé à tomber, on fit lever le camp et on nous envoya sur les derrières de l’armée, dans un mauvais village, où nous étions cependant un peu mieux que d’où nous sortions. Mais nous n’y restâmes que quatre jours. Il nous fallut aller remplacer, à Jaspitz, la division Molitor qui y cantonnait depuis plus de deux mois. On ne pouvait être plus mal. Heureusement nous n’y restâmes pas longtemps. On nous envoya à Sigard, très beau village, fort riche, qui n’avait pas éprouvé les misères de la guerre. Nous y restâmes fort heureux jusqu’au 16 décembre, bien logés, bien nourris. bien vus des hommes auxquels nous payions à boire, et encore mieux des femmes que nous faisions danser. »

FIN.

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( 20 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (V)

1809 5

Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Cependant la bataille avait recommencé sur la rive gauche, et le canon grondait avec plus de furie encore que la veille. Mais nous ne pouvions plus nous faire illusion sur l’issue du combat. Nous savions que Napoléon ne pouvait plus recevoir aucun secours: un corps d’armée tout entier était resté sur la rive droite ainsi que le grand parc qui contenait toutes les réserves de munitions. Nous nous attendions donc à être faits prisonniers ou à être obligés de nous jeter dans le Danube. Pour moi, qui ne savais pas nager, je me faisais difficilement à cette dernière alternative. C’est dans ces idées fort peu gaies que la faim se fit sentir. Je n’avais pas mangé depuis bientôt vingt-quatre heures, et l’eau que j’avais bue n’avait fait que m’affaiblir. Personne de nous n’avait un morceau de pain. Moi j’avais encore dans mon petit sac deux biscuits que je gardais précieusement depuis deux mois. Il fallut en sacrifier un. J’en distribuai un morceau à chacun de mes camarades, mais bien en cachette; car si les malheureux blessés m’avaient vu, ils m’auraient assailli de leurs demandes, et il m’aurait été bien cruel d’entendre leurs supplications sans pouvoir y satisfaire. Toutes nos préoccupations se portèrent sur les moyens d’atteindre le pont et de nous tirer le plus tôt possible de la bagarre. Je résolus de tenter l’aventure en suivant le même chemin que j’avais pris la nuit pour aller parler au général. Mais la crue du Danube avait augmenté, et, pour arriver par là au pont, il aurait fallu me mettre à l’eau jusqu’au cou. Un certain nombre de blessés avaient déjà été entraînés par le courant, je ne me souciais pas de suivre leur sort. J’essayai de prendre un chemin plus direct en enjambant de blessé en blessé. J’avais déjà fait un bout de chemin et je me trouvais parmi la foule, lorsqu’il vint une poussée qui me renversa sur un pauvre blessé qui avait la jambe cassée. A peine relevé, je fus jeté sur un autre. Les plaintes déchirantes des pauvres malheureux qu’on foulait ainsi aux pieds me firent tant de peine, que je renonçai à continuer l’aventure et que je retournai près de mes camarades. Je remontai en observation sur un petit monticule et j’aperçus de l’autre côté du pont une barque qui passait des militaires. Je me dirigeai de ce côté, et après avoir failli plusieurs fois être étouffé dans la foule, je parvins à peu de distance de la barque. Mais je m’aperçus qu’elle ne passait que des officiers ayant des jambes ou des bras cassés.

Sur ces entrefaites, l’Empereur arriva pour s’assurer par lui-même si l’on pouvait rétablir les communications entre la rive droite et la rive gauche. Sa présence ramena un peu d’ordre dans la cohue qui se pressait toujours sur le chemin du pont. Des chasseurs et des grenadiers à cheval de la Garde en gardaient les abords. Je remarquai que leurs chevaux n’avaient de l’eau que jusqu’au ventre. J’entrai dans l’eau et je me faufilai tout doucement entre les chevaux; puis, arrivé près du pont, je mets ma main sur la croupe d’un cheval et je saute sur le pont. Je passe devant trois ou quatre habits brodés, que je salue très humblement, et qui me laissent passer sans dire mot.

 Ce n’était pas sans tribulations de toute espèce que j’avais pu enfin aborder dans l’île Lobau.

Arrivé à l’autre bout du pont, et bien content, je fis signe à mes camarades qui attendaient le résultat de ma tentative, pour suivre le même chemin. Nous ne tardâmes pas à être réunis et nous nous mîmes en route pour gagner l’autre pont. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque étant arrivés, nous vîmes que le pont n’était pas encore rétabli. Comme aux abords de l’autre pont, mais dans un espace moins resserré, il y avait là une grande quantité de blessés et de mourants, couchés par terre, sans soins d’aucune sorte, et attendant qu’on les transportât sur la rive droite. Nous trouvâmes là beaucoup de soldats de notre régiment qui avait été fortement éprouvé. Ils nous demandèrent comment cela allait de l’autre côté. Pour ne pas les attrister, nous leur disions que tout allait bien. En attendant que le pont fût réparé, j’allai faire ma découverte dans l’île. J’y trouvai l’Empereur qui avait l’air fort ennuyé et qui allait souvent voir si le pont était terminé. C’était aussi l’objet de mes préoccupations ; car j’avais le pressentiment que nous ne sortirions pas de sitôt de l’île Lobau, et ce qui me tranquillisait peu, c’est que l’on racontait que, dans la guerre avec les Turcs, les Autrichiens avaient fait mourir de faim, dans cette île, toute une armée turque. Lorsqu’il n’y eut plus que deux barques à placer, et que l’on fut sûr que le pont allait s’achever, nous prîmes deux blessés de notre régiment, qui avaient la jambe cassée, et nous les approchâmes le plus que nous pûmes du pont, mais nous en étions encore assez éloignés; car il y en avait des quantités arrivés avant nous et qui occupaient un espace considérable. Il nous fallut encore attendre une heure pour que le pont fût terminé. A peine était-il ouvert et les premiers blessés engagés sur le pont, qu’une nouvelle catastrophe vint arrêter le passage. Un bateau chargé de pierres, lancé par les Autrichiens des îles qui se trouvent au-dessus de l’île Lobau, vint par un fort courant heurter notre pont qui sur le coup fut emporté. Aux cris de sauve-qui-peut, le pont qui était alors encombré de blessés, donna le spectacle le plus affligeant. Ces malheureux blessés, abandonnés de ceux qui les portaient, jettent des cris déchirants, retrouvent cependant des forces pour échapper au danger. Tel qui, un moment auparavant, n’aurait pu faire un pas, se met à courir pour arriver dans la petite île ou pour retourner dans l’île Lobau. Tous couraient et, chose extraordinaire, tous furent sauvés. Il ne restait plus sur le pont, au moment où il fut emporté, que six pontonniers qui étaient restés pour tâcher d’arrêter la barque de pierres. Ils furent emportes sur les débris du pont; mais le courant les fit échouer sur la rive droite que nous occupions. De sorte que personne ne périt. Mais nous étions bloqués dans l’île, sans vivres et sans espoir d’en avoir d’ici longtemps.

Tout le monde était dans la consternation, depuis l’empereur jusqu’au dernier soldat. On ne se gênait pas pour lancer des épigrammes contre Napoléon et son état-major qui, avertis par une première catastrophe, n’avaient pas su en éviter une seconde. Mais des épigrammes ne pouvaient remplacer la nourriture, et j’avais l’estomac bien vide et le corps bien faible. Il me restait la moitié d’un biscuit. Je e partageai avec mon camarade, ce qui ne fit qu’aiguiser notre appétit, puis j’allai à la découverte. Je trouvai des soldats qui étaient en train de dépecer un superbe cheval de cuirassier. Je me mis de la partie, et, comme j’avais un bon couteau, je parvins à enlever un beau morceau de la cuisse. Je courus montrer à mes camarades ma provision qu’ils auraient prise pour de la viande de bœuf, si j’en avais enlevé la peau. Il s’agissait de la faire cuire; pour cela il fallait un vase quelconque, et nous n’avions rien. On chercha, et l’un de nous apporta une espèce d’arrosoir qu’il avait trouvé sur le sac d’un soldat mort. Nous fîmes du feu, et au bout de deux heures, nous nous mîmes à manger notre viande à moiti cuite et sans sel. Ce n’était pas bon, et j’en mangeai bien à contre cœur, mais la faim fait surmonter bien des dégoûts. Pendant la nuit, toute l’armée qui avait combattu pendant deux jours à Essling, rentra dans l’île. Napoléon, privé de ses réserves et de ses munitions, avait été obligé de donner l’ordre de battre en retraite. Dès le matin, j’allai revoir mon régiment et je trouvai mon colonel qui était éreinté. Il était tombé deux fois de cheval et il ne pouvait plus se tenir debout. Il me dit que son régiment avait beaucoup souffert et que ses deux bataillons avaient beaucoup de blessés. Il m’apprit la mort de plusieurs de mes amis et en particulier de l’adjudant qui avait déjeuné avec moi le premier jour de la bataille d’Essling. On avait trouvé son shako percé d’une balle à la hauteur du front. C’est ce qui avait fait croire à sa mort. Mais il n’était que prisonnier. En portant un ordre, au milieu de la nuit, au second bataillon, il s’était trouvé enveloppé par de la cavalerie autrichienne, et, dans la bagarre, il avait perdu son shako qui, par terre, avait reçu une balle, ce qui avait fait croire à la mort de son propriétaire. Toute l’armée était réunie dans l’île: c’était une fourmilière de soldats, et pour nourrir tout cela pas une miche, rien que de la viande de cheval. Nos malheureux soldats, qui venaient de se battre pendant deux jours de suite, furent obligés, pour ne pas mourir de faim, d’abattre une partie de leurs chevaux de selle et de trait. Quant aux pauvres blessés, la moitié au moins succombèrent faute de secours. On nous avait annoncé que nous allions recevoir des barques de pain, aussi j’étais souvent au bord du Danube pour voir si elles n’arrivaient pas. Sur le tantôt, j’aperçus à travers les arbres un pavillon tricolore qui paraissait s’avancer sur l’eau. J’en avertis un général qui, avec sa longue-vue, distingua que c’était une barque, une barque de pain qui se dirigeait de notre côté. A cette nouvelle ce furent des cris de joie sur toute la rive. Mais il fallut prendre de grandes précautions pour le débarquement car sans cela tout eut été bien vite pillé par la foule des affamés. Cependant en triplant la garde et les factionnaires, on parvint à faire la distribution par régiment. Mais la part de chacun n’était pas lourde. On donnait un pain pour douze hommes. Heureusement que notre camarade, qui alla à la distribution, put se faire donner deux pains pour toute la musique, en affirmant que nous étions tous présents, alors que nous n’étions plus que six. Le pain arriva au moment où nous allions sortir notre morceau de cheval de la marmite. Un soldat nous avait donné du sel à la condition de partager notre repas, le bouillon avait bonne mine et bonne odeur. Nous résolûmes de tremper une soupe. Nous avions toujours notre gamelle, qui nous avait servi à panser les plaies des blessés: elle nous servit de soupière. Cette soupe bien chaude nous réconforta délicieusement et nous permit d’épargner notre pain qu’il fallait ménager; car les distributions étaient rares et les rations bien minimes. Aussi chacun gardait son pain, quand on en avait, comme la prunelle de ses yeux. Celui qui avait l’imprudence de laisser son sac pour aller se promener, était certain de ne plus trouver à son retour le pain qu’il y avait mis. J’ai vu rouer de coups et laisser presque mort un prisonnier autrichien qui avait volé un morceau de pain sur le sac d’un soldat qui dormait. Il était bien excusable cependant, car on n’avait fait aucune distribution aux prisonniers depuis qu’ils étaient dans l’île. J’en vis qui mangeaient de l’herbe et d’autres qui raclaient avec un couteau les os de cheval que nos soldats avaient abandonnés après en avoir ôté la viande.

Je n’avais pas dormi depuis deux ou trois jours, je voulus prendre un peu de sommeil. Je me couchai au pied d’un arbre, ayant mon petit sac pour oreiller, afin de garantir le morceau de pain qui me restait. Au bout d’une demi-heure, je fus réveillé par des coups de fusils, et, voyant beaucoup de soldats courir, je me mis à courir aussi. J’assistai alors à une chasse fort inattendue, une chasse au cerf. Il y avait dans l’île un parc, clos de palissades. Ces palissades ayant été en partie enlevées par les soldats pour faire du feu, une troupe de cerfs s’échappa par une brèche et fit invasion dans le camp. Accueillis à coups de fusils, et poursuivis de toutes parts, ils se jetèrent à l’eau, et c’était vraiment un joli coup d’œil de voir tous ces cerfs, portant majestueusement leurs bois, et nageant comme des canards. Quelques-uns tombèrent sous les coups de nos soldats; mais le plus grand nombre s’échappa sur la rive gauche du Danube. Tout le parc qui appartenait, disait-on, à l’ambassadeur de Russie et qui pour cette raison avait été épargné pendant quelques jours, fut bientôt nettoyé de tout son gibier. Il ne contenait qu’une maison, celle du garde, qui fut occupée par le maréchal Masséna, qui commandait notre corps d’armée.

J’allais souvent me promener aux bords du Danube, pour voir s’il n’arrivait point quelques bateaux de vivres, et aussi pour m’assurer si les travaux du pont avançaient. Il n’était rien resté de l’ancien, et, par tous les moyens, l’ennemi cherchait à en entraver la reconstruction. Il lançait de tous les bras du Danube, au-dessus de l’île Lobau, des engins de toutes sortes, bateaux chargés de pierres, brûlots, radeaux ayant à leur avant des faux tranchantes, pour couper les amarres du pont. Un moulin tout entier fut amené par le courant. Mais instruits par l’expérience, nos pontonniers ne se laissaient plus surprendre. Des marins avaient été postés de distance en distance dans des barques en amont du pont. Ils jetaient des grappins sur tout ce qui descendait le Danube, et venaient l’amarrer le long des rives. Grâce à ces précautions, on put alors travailler tranquillement au pont. Pourquoi n’avait-on pas pris ces précautions quelques jours plus tôt ? C’était bien simple cependant. Nous n’aurions pas été obligés de battre en retraite après une victoire. Nous ne serions pas restés affamés pendant quatre jours et réduits à manger du cheval. Passe encore le premier accident, attribué en partie à la crue des eaux; mais c’était une leçon qui aurait dû faire prévoir et empêcher la seconde débâcle. Une pareille imprévoyance nous montre que les plus grands généraux ne songent pas à tout. Etant sur la rive, j’assistai à une scène assez curieuse. Un valet de pied de l’empereur, monté sur une petite nacelle, vint aborder dans l’île pour y chercher le portefeuille de l’empereur. Celui-ci avait repris sa résidence au château de Schönbrunn. Deux généraux qui se promenaient sur les bords du Danube, voulurent s’emparer de la nacelle, et forcer les bateliers à mettre au large, mais ceux-ci refusèrent, disant qu’ils attendaient le portefeuille de l’Empereur et qu’ils ne partiraient pas sans cela. Sur  ces entrefaites arriva le valet de pied, qui intima l’ordre aux généraux de sortir de la nacelle. Ceux-ci essayèrent de résister, en disant, ce qui était vrai, que la nacelle pouvait facilement porter cinq ou six hommes. Mais ils eurent beau dire, il fallut céder la place au valet ou plutôt à son portefeuille. Nous étions toujours au régime de la viande de cheval. N’ayant plus de sel, un de nos camarades, chargé du pot-bouille, eut l’idée de le remplacer par deux ou trois cartouches : le salpêtre de la poudre devant tenir lieu de sel. Je ne goûtai point ce nouveau genre d’assaisonnement. Le bouillon était comme du cirage, et j’eus beau gratter la viande pour enlever la couche de noir, il me fut impossible de l’avaler. Je fus forcé de manger mon pain sec. En faisant une tournée dans le camp, nous parvînmes à nous procurer presque la moitié d’une cuisse de cheval qui avait une mine charmante, on la mangeait des yeux et avec cela, ce qui était aussi précieux, une bonne poignée de sel. Nous voilà de nouveau à mettre notre arrosoir au feu, avec beaucoup de viande et peu d’eau, pour que ce fut plus vite cuit. Mais il fallut rester plusieurs en faction autour de la marmite, sans quoi elle nous aurait été volée. Sur ces entrefaites, le pont s’achevait. Dès que les communications furent rétablies, nous vîmes arriver nos camarades qui étaient retournés à Vienne avant la débâcle. Ils nous apportaient des vivres, du pain, de l’eau-de-vie. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle joie le tout fut reçu. Nous fîmes un bon repas et une bonne goutte d’eau-de-vie nous fit presque oublier nos misères. Des vivres en abondance arrivèrent au camp et l’on fit évacuer les malades, les blessés et tout ce qui ne devait pas rester dans l’île. Tout notre corps d’armée garda ses positions dans l’île Lobau; mais les soldats, quoique les distributions de pain, viande, eau-de-vie et même de vin fussent abondantes, ne voulurent pas s’en contenter. Ils passèrent en grand nombre sur la rive droite, et, allant en maraude, rapportèrent au camp de la volaille, des moutons, des barriques de vin. Ce fut alors une véritable bombance. Aux jours de misère succédaient des jours de joie, et, dans tout le camp, on n’entendait plus que des chants joyeux. Mais la bombance ne fut pas de longue durée. On mit des factionnaires au pont et personne ne put désormais passer qu’avec une permission. Comme je prévoyais bien que nous ferions un long séjour dans l’île Lobau, je me mis en devoir de faire une baraque. Personne ne voulut m’aider, mon camarade lui-même se moquait de moi, disant qu’il était inutile de se donner tant de peine, pour le peu de temps que nous avions à rester. Il se trompait; car nous sommes restés dans l’île quarante-trois jours. Je me procurai, dans les chantiers des travaux du pont, une pelle et une pioche. Je creusai un trou de huit pieds de long, quatre pieds de large et un pied et demi de profondeur. Avec des branchages entrelacés, je fis les murs de mon habitation, et je recouvris la charpente du toit d’un grand drap plié en quatre que j’avais trouvé dans l’ancien bivouac de la cavalerie et qui avait servi à être mi s sur le dos d’un cheval blessé. Je me trouvais ainsi à l’abri de la pluie. Il ne me restait plus qu’à me procurer un lit. Je n’avais point de paille à ma disposition. J’allai ramasser des feuilles sèches et du houblon sauvage et j’en fis un épais tapis sur lequel je m’étendis et fis un bon somme, jusqu’à ce que mon camarade vînt me réveiller pour souper. Lorsqu’il me vit si bien installé, il eut bien regret de ne m’avoir pas aidé; car il craignait que je lui défendisse l’entrée de mon palais. Aussi pour m’amadouer, comme il avait passé la journée à jouer, et que la fortune lui avait été favorable, il alla acheter à une cantinière quelques bouteilles de vin et un beau morceau de fromage. Un autre camarade apporta une bonne goutte, et après avoir arrosé copieusement notre baraque, nous nous y couchâmes tous trois. Il y avait longtemps que nous n’avions si bien reposé et surtout aussi tranquillement. »

A suivre.

 

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( 20 novembre, 2018 )

De Marienwerder…

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Marienwerder, le 27 décembre 1812.

Il y longtemps, ma chère maman, que vous n’avez eu de mes nouvelles. Malgré la meilleure volonté, nul individu n’a pu écrire depuis le commencement de la retraite ou depuis le départ de Moscou, de même que personne n’a pu recevoir des lettres de France. Ma sœur a dû en recevoir une datée du 15 octobre, du bivouac à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga. Par cette lettre je vous annonçais, qu’à la bataille du 7 septembre [celle de Borodino], j’avais gagné le titre et la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Je vous en parle encore parce que je présume que cette  lettre aura été interceptée et je ne veux pas que vous ignoriez que j’ai la décoration. Comme je ne doute pas de l’intérêt que vous me portez, rendez grâce à  dieu s’il vous reste encore un fils. Sachez seulement (car je ne peux vous en dire davantage dans ce moment), sachez, dis-je, que j’ai toujours eu une bonne santé, mais que les circonstances m’ont forcé de devenir comme l’homme lep lus maigre que vous pouvez connaître. Je n’ai eu que le nez gelé, mais il s’est guéri depuis quatorze jours, que je ne couche plus au bivouac. Je termine, je suis pressé. Je suis arrivé hier à Marienwerder et en pars demain pour aller je ne sais où.

Recevez, ma chère maman, l’assurance du respect que vous a voué pour la vie,

Votre bon fils.

P. de CONSTANTIN.

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », dans « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925, pp. 461-462. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 17 novembre, 2018 )

Krasnoïé, 17 novembre 1812…

Krasnoïé, 17 novembre 1812… dans TEMOIGNAGES les-grenadiers-hollandais-a-la-bataille-de-krasnoie-17-nov.1812

« … en approchant de Krasnoïé, nous sommes vivement attaqués en tête et sur nos flancs par le canon, la cavalerie régulière et les cosaques, mais bientôt nous voyons l’Empereur, à la tête de sa Garde. Cette vue triple notre courage  et, après six heures d’un combat acharné, nous sommes maîtres de la ville, mais la victoire avait encore coûté bien cher à notre division. Bivouac en dehors de la ville par 24° de froid. J’avais très soigneusement gardé dans mon sac un peu de la farine trouvée à Smolensk. Un artilleur m’ayant prêté une petite poêle, à la condition qu’il aurait sa part du festin, je projetai de faire une galette. A cet effet, je fixai ma poêle à un long bâton, et ayant fait fondre assez de neige pour obtenir un peu d’eau je fis la pâte et la présentai au feu. J’attendais avec ravissement que la cuisson fut complète, lorsque tout à coup nous recevons des boulets et de la mitraille. L’un de nos projectiles m’enleva la poêle et son contenu. Je n’eus d’autre mal qu’une secousse très forte dans partie droite du corps, mais, de désespoir, je me mis à pleurer ! Vers deux heures du matin le froid augmenta encore, et, à travers mes souffrances je revoyais l’Empereur  marchant, armé d’un long bâton, sur le terrain couvert de verglas et d’une neige épaisse. Au jour, nous nous remîmes en marche, abandonnant nos morts et nos blessés. Ceux-ci, ainsi que nous l’apprîmes de l’un  d’entre eux qui avait pu s’échapper, eurent à souffrir des cruautés des Cosaques. »

Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815….», (A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.148-150). L’auteur était à cette époque sergent dans les rangs du 7ème régiment d’infanterie légère, lui-même faisant partie du 1er corps (Maréchal Davout).

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( 15 novembre, 2018 )

Le 1er Lanciers lors du débarquement de l’île d’Elbe…

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Ce que fit le 1er lanciers à la nouvelle du débarquement de Napoléon, nous est brièvement raconté par un de ses chefs d’escadron, M. de Trentinian. Élève de l’École royale militaire de Tournon en 1782, cadets aux chasseurs des Alpes en 1785, sous-lieutenant aux chasseurs bretons en 1791, Trentinian avait émigré et fait les campagnes de l’armée de Condé. Puis il était rentré dans l’armée nationale où il avait rapidement reconquis ses grades : fourrier en l’an X, sous-lieutenant en l’an XI, lieutenant en l’an XII, aide-de-camp du général Thiébault en 1807 (voir les « Mémoires » de ce général), capitaine en 1809, chef d’escadron en 1813.

Il passait pour être brave, actif, et il était en 1816 « cité dans la ville d’Agen comme un des officiers qui s’étaient le plus prononcés pour la cause royale ».  

Arthur CHUQUET. 

Note du chef d’escadron Trentinian. 

Aussitôt que le 1er régiment de lanciers du Roi eut appris la nouvelle du débarquement de Bonaparte, il s’empressa de renouveler son serment de fidélité au roi. Ayant reçu ordre de se porter sur Fontainebleau, ils furent instruits, à leur arrivée, que les troupes auxquelles ils devaient se joindre, s’étaient rangées du parti de l’Usurpateur. Le maréchal de camp Colbert sous les ordres duquel était le 1er régiment de lanciers, ne recevant aucun ordre et craignant que les soldats ne suivissent le coupable exemple de leurs camarades, décida de se retirer sur Paris.  Arrivé à Brunoy, le 1er de lanciers fut arrêté par un régiment qui passait à l’ennemi. Près d’Essonnes, l’infanterie et l’artillerie les arrêta de nouveau. Mais, voulant absolument rejoindre l’armée royale qu’on disait campée dans la Plaine Saint-Denis, le 1er de lanciers se jeta sur sa gauche et alla prendre poste à Montlhéry. Le colonel, connaissant le dévouement du sieur Trentinian pour le roi, l’envoya à Paris pour s’informer où se trouver l’armée royale et où était le Roi. Là, il apprit le départ de S.M. et l’arrivée de Bonaparte aux Tuileries.  Il retourna rendre compte de sa mission.

Mais déjà le général Colbert avait reçu ordre de se rendre à Vincennes ; l’armée était soumise. M. de Trentinian suivit son régiment. 

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( 14 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (IV)

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Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Le 10 mai 1809, tout notre corps d’armée reçut l’ordre d’aller se poster à deux lieues au-dessous de Vienne, sur les bords du Danube, qu’il s’agissait de franchir. Pour cela il fallait construire trois ponts: un premier pour passer dans une petite île, un second pour aborder dans l’île Lobau, et enfin un troisième pour passer de l’île Lobau sur a rive gauche. J’allai voir travailler aux ponts, et comme j’étais assis sur une pièce e bois, je vis arriver l’Empereur qui se mit fort en colère, parce qu’il ne trouvait pas le premier pont terminé. Il ne restait plus que deux ou trois barques à placer. Il ne s’en alla que lorsque le pont fut terminé, et, comme quelques pièces de bois obstruaient encore le passage, et qu’on ne se pressait pas assez d’obéir à ses ordres pour les enlever, il distribua quelques coups de cravache et tout fut bientôt nettoyé. Le 20, lorsque le pont qui reliait l’île Lobau à la petite île  fut terminé En arrivant au pont, nous vîmes l’empereur qui en examinait les travaux. Mes camarades qui comme moi l’avaient reconnu, se mirent à plaisanter : — « As-tu vu le tondu? — As-tu vu le petit caporal ?» Comme il n’avait pas sa redingote, et que sa toilette paraissait plus soignée que d’habitude, je dis: —« Il s’est mis en toilette pour le grand bal qu’il va donner demain aux Autrichiens. » Comme je prononçais ces paroles, je me sens heurter. C’était l’empereur qui me poussait pour passer devant moi. J’aurais bien voulu avoir mes paroles dans le ventre; mais il ne dit mot et se mit à sourire, ce qui lui arrivait rarement, et nous entrâmes dans l’île Lobau, avec l’Empereur, au milieu de notre musique. Nous traversâmes toute l’île, qui a bien deux lieues d’étendue, et l’on nous posta en bataille derrière un petit bois où nous passâmes la nuit pendant que les voltigeurs et les grenadiers, dont on forma des bataillons, passaient sur des barques le troisième bras du Danube, pour protéger la construction du troisième pont auquel on travaillait avec la plus grande activité. Je m’étais couché près d’un feu qu’avaient allumé les travailleurs et je fis un petit somme. A mon réveil, je me trouvai le plus proche voisin de l’Empereur. Il était assis sur une pièce de bois qui me servait d’oreiller. Très étonné de n’avoir pas été dérangé, mais effarouché d’un pareil voisinage, je ne savais comment me tirer de là. Je fis comme si je n’avais rien vu, je me retournai et feignis de dormir. J’écoutais de toutes mes oreilles ce que l’on pouvait dire, mais je n’entendis rien d’intéressant. On ne s’occupait que de faire diligenter les ouvriers pour la confection du pont. De temps en temps l’Empereur s’appuyait sur ses deux mains et faisait sans doute un petit somme; puis il s’informait si l’ouvrage avançait.

Sur les deux heures du matin, il alla s’assurer par lui-même de l’état des travaux, et il dit aux ouvriers: – « Si dans deux heures le pont est fini, il y a deux cents napoléons pour vous autres. » Sous l’œil du maître, on fit des prodiges. Tout le monde travaillait : officiers, généraux étaient dans l’eau presque jusqu’au cou. A trois heures et demie tout était prêt et à quatre heures du matin (21 mai 1809) nous abordions l’autre rive, l’empereur et tout son état-major à notre tête. En débouchant du pont, nous entrâmes dans une plaine superbe. J’entendis le prince Berthier dire à l’Empereur: — « Voilà une magnifique salle de bal. Nous allons y faire danser les Autrichiens. » Pour cette fois il s’est trompé. Il y a bien eu danse, mais c’est nous qui avons payé les violons. Notre régiment ayant pris position à droite du village d’Essling, j’allai à la découverte pour tâcher de trouver quelque nourriture ; car j’avais mangé mon dernier morceau de pain le matin et il ne devait pas y avoir de distribution avant le soir. Je trouvai un bidon de graisse; puis, comme dans le village il y avait beaucoup d’oies qui avaient été plumées et vidées par les premiers arrivants, je ramassai, parmi les débris, des foies et des cœurs qu’on avait dédaignés et qui furent pour moi les éléments d’un bon fricot où la graisse ne manquait pas. Un de mes confrères avait trouvé de la farine, nous en fîmes une galette que nous fîmes cuire dans la cendre. Notre festin, quoique bien modeste, attira cependant des convives. L’adjudant-major et l’adjudant sous-officier, qui n’avaient rien à se mettre sous la dent, vinrent nous demander de partager notre repas. Nous avions grand’faim, aussi nous n’attendîmes pas que la galette fût cuite; nous la mangeâmes en pâte et en doublant les bouchées de fricot. Nous finissions notre festin, quand le premier coup de canon se fit entendre. L’adjudant-major courut reprendre son poste, et l’adjudant qui était un de mes pays, me fit ses adieux en m’embrassant, disait-il, pour la dernière fois. Il avait le pressentiment qu’il n’en reviendrait pas. Pendant trois mois, on le crut mort, mais il n’était que prisonnier. Moins heureux fut un de mes intimes amis, un sergent-major, qui lui aussi avait des idées noires, et qui nous répétait souvent qu’il ne verrait pas finir la campagne. Un boulet de canon le coupa en deux, quelques minutes après que je lui eusse serré la main. Dès les premiers coups de canon, la plupart de nos confrères s’empressèrent de repasser le Danube. Six de nous seulement restèrent avec l’année, malheureusement pour nous; car si nous les avions suivis nous nous serions épargné bien des misères. Pour nous garantir des boulets, nous nous retirâmes dans le village d’Essling. Au milieu du village, un aide-de-camp vint à moi et me demanda si je n’avais pas vu le maréchal Lannes. Un moment après le prince Berthier arrivait au galop demandant lui aussi après le maréchal. A l’instant, je le vis qui traversait un verger. Je le montrai au prince qui, piquant des deux, alla le rejoindre, et le ramena pour le conduire à l’empereur qui était de l’autre côté du village. C’est la dernière fois que je devais voir le maréchal Lannes qui, le lendemain, eut la cuisse emportée par un boulet et qui mourut quelques jours après à Vienne (31 mai 1809). J’étais monté au grenier d’un bâtiment fort élevé, qui servait de magasin de grains. De là je découvrais tout le champ de bataille. Je pus constater que l’ennemi avait des forces bien plus considérables que les nôtres. Les Autrichiens avaient trois lignes, l’une derrière l’autre, tandis que nous n’en avions qu’une, encore nous ne garnissions pas tout notre terrain. Ils étaient bien cent mille, contre nous trente mille, mais des troupes débouchaient sans cesse du pont du Danube, cela me rassura. J’étais loin de me douter que les renforts, dont nous avions tant besoin, allaient être arrêtés par la rupture des ponts, et que la Grande Armée allait être coupée en deux. Comme les boulets menaçaient de venir me trouver dans mon observatoire, je m’empressai de descendre. Je trouvai en sortant un bataillon qui venait occuper la maison. Il se livra là un terrible combat, qui ne fut pas à notre avantage. Au bout de deux heures, le bataillon fut obligé d’abandonner sa position après avoir fait des pertes considérables. Abandonnant le village, où il faisait trop chaud pour moi, je me dirigeai du côté du quartier-général de l’Empereur, pensant que là je serais moins en danger. Mais je n’y arrivai pas sans baisser souvent la tête, les boulets sifflant de tous côtés. L’Empereur et son état-major étaient dans un petit fond près d’une tuilerie. Un général ou un maréchal, je ne pouvais d’où j’étais distinguer les insignes, était monté dans les bâtiments de la tuilerie, et de là suivait les divers incidents de la bataille. Il en informait l’Empereur qui était au-dessous et qui d’après cela donnait des ordres qu’allaient porter dans toutes les directions, au triple galop, une nuée d’aides de camp. J’aurais bien voulu m’approcher plus près pour entendre ce que disait le patron; mais il ne fallait pas songer à franchir le cercle que formaient autour du quartier-général les chasseurs de la Garde. Un boulet qui vint en ricochant s’enfoncer en terre, presque à mes pieds, me fit abandonner la place et me guérit de ma curiosité. Je m’empressai de me mettre hors de portée du canon en me dirigeant du côté du Danube. Je trouvai là mes camarades qui m’apprirent qu’ils avaient essayé en vain de franchir le pont, qui était exclusivement réservé au passage des blessés. Il y avait en faction, sur le pont, un maréchal et plusieurs généraux qui avaient pour consigne de ne laisser passer aucun soldat valide. Avec de tels factionnaires, il n’y avait pas à parlementer. Toute la rive était encombrée de blessés qui y avaient été déposés en attendant leur passage dans l’île. Tous ces blessés avaient fait sortir de l’armée beaucoup de soldats qui, pour se tirer du danger, se mettaient trois ou quatre à porter un blessé. C’étaient ceux-là surtout qu’on voulait empêcher d’entrer dans l’île, dont ils ne seraient plus sortis. Mais on avait beau leur ordonner de rejoindre leurs corps, ils se faufilaient au milieu de la foule des blessés et augmentaient le désordre qui était à son comble, lorsque la nuit vint. Il n’y avait point de service d’ambulance organisé et l’on n’entendait partout que les cris des blessés appelant au secours. Mes camarades et moi nous nous mîmes en devoir de soulager autant que nous le pouvions les pauvres moribonds. Il y avait là un capitaine de grenadiers qui avait l’épaule emportée par un boulet. C’est par lui que je commençai, quoiqu’il n’y eut pas d’illusion à se faire sur son sort; mais le pauvre malheureux endurait de telles souffrances, que je voulus essayer de le soulager. Je dépouillai de leurs chemises plusieurs morts qui étaient parmi les blessés, et avec mon couteau j’en coupai des bandes. Nous avions une gamelle de fer-blanc dans laquelle nous allâmes chercher de l’eau. Je lui lavai sa plaie, puis je la lui bandai le mieux que je pus. Il se trouva un peu soulagé, mais ce ne pouvait être pour longtemps. Nous pansâmes ainsi, pendant la nuit, une vingtaine de blessés; mais notre plus grand ouvrage fut de donner à boire à ces pauvres malheureux, à qui la soif faisait sortir la langue de la bouche. Nous n’avions d’autre vase que notre gamelle, qui nous servait alternativement à laver leurs plaies et à leur donner à boire de l’eau toute boueuse. On avait amené près de nous un convoi de prisonniers autrichiens. Plusieurs avaient des bidons. Je leur ordonnai d’aller les remplir et de donner à boire à leurs blessés ainsi qu’aux nôtres, car nous ne pouvions pas suffire. Mais je m’aperçus bientôt qu’à la faveur de la nuit, tous les prisonniers valides s’enfuyaient : il n’y avait personne pour les garder. Je résolus d’aller en prévenir un général qui était près du pont; mais le Danube venait de déborder, et pour arriver jusqu’au général, je fus obligé de me mettre à l’eau jusqu’aux genoux. Le général qui était de fort mauvaise humeur, me reçut fort mal. — « Qu’ils aillent au diable, me répondit-il, cela ne me regarde pas », et il me tourna le dos. Je fus bien fâché de m’être mis à l’eau pour obtenir une aussi belle réponse. Je retournai près de mes camarades, et toute la nuit se passa à soigner les blessés, sans qu’aucun de nous ne songeât à dormir. A la pointe du jour, je montai sur une petite éminence, et je ne vis autour de moi qu’un amas de blessés, couchés presque les uns sur les autres, et sur la route une foule de cavaliers et de fantassins qui cherchaient à gagner le pont; mais la route était tellement encombrée que personne ne pouvait plus avancer. La crue du Danube ayant augmenté, les abords du pont étaient devenus impossibles. Il fallait attendre qu’on l’eût rendu de nouveau praticable. Sur ces entrefaites, nous apprîmes que les ponts qui reliaient l’île Lobau à la rive droite avaient été emportés. »

 A suivre.

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( 13 novembre, 2018 )

Une princesse à l’île d’Elbe: Pauline Borghèse…

Pauline

« La princesse Pauline, faisait, chez son frère, le bonheur des réunions, avec cette grâce qui la distinguait d’une manière si éminente. Ces soirées intimes étaient pleines de saillies ; c’étaient de délicieuses causeries toutes pétillantes d’à-propos, toutes chatoyantes d’intrigues. L’Empereur, que l’entraînement général gagnait, devenait alors charmant d’improvisations gracieuses ; il racontait ses impressions du jeune âge ; il disait des scènes de salon ou de bivouac avec cette lucidité colorée qui le caractérisait si bien ! Et c’était véritablement une bonne fortune pour tous quand il s’emparait de la conversation, et qu’il voulait bien descendre des grandes et graves pensées qui l’agitaient au niveau de l’intimité !… » (J. Chautard, « L’île d’Elbe et les Cent-Jours… », p.90). « Dès son arrivée dans l’île [le 1er novembre 1814, après un passage le 1er juin de la même année], la princesse Pauline dînait tous les jours avec l’Empereur, à moins que S.A. ne se trouvât indisposée. Je ne me rappelle pas s’il en était ainsi de Madame Mère mais ce qui est positif, c’est qu’elle dînait au palais tous les dimanches. Dans la semaine, il y avait un jour où l’Empereur allait chez sa mère. Les mets étaient de cuisine italienne… Les amusements ordinaires durant les soirées, étaient les jeux de cartes, les échecs, les dames ; le plus souvent, le temps se passait en causeries ou en promenades.

(« Lettre de Saint-Denis, ancien mameluck de l’Empereur », in « Documents sur le séjour de Napoléon 1er à l’île d’Elbe », dans la « Nouvelle Revue Rétrospective », 1895. Cette lettre datée de « Sens, le 7 octobre 1847 » est adressée à André Pons de l’Hérault en réponse à plusieurs questions formulées par ce dernier sur le séjour elbois de l’Empereur).

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( 12 novembre, 2018 )

12 novembre 1812…

« Le 12 novembre nous arrivons devant Smolensk, les Russes tentent de nous disputer le passage. Les quelques canons que nous avions pu conserver prennent les devants, et après deux heures d’une lutte énergiquement disputée, nous passons le pont, encombré de malheureux, blessés ou gelés.

(Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815….», A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.145-146). L’auteur était à cette époque sergent dans les rangs du 7ème régiment d’infanterie légère, lui-même faisant partie du 1er corps (Maréchal Davout).

12 novembre 1812… dans TEMOIGNAGES russie

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( 12 novembre, 2018 )

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique…


ney1815

Cet article, est paru dans la «  Revue de l’Institut Napoléon » n°125, en 1972. 

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Le 29 septembre 1946, dans un petit village de Caroline du Nord, il y eut une cérémonie religieuse et militaire en l’honneur d’un Maréchal de France. Sur un certain tombeau on déposa des couronnes, on étendit des drapeaux, il y eut un défilé militaire. Sur ce tombeau on lit (je traduis) : 

Ci-gît PETER STEWART NEY

Soldat de la Révolution Française et de Napoléon Bonaparte

Mort le 15 novembre 1846, âgé de 77 ans.

Pour beaucoup d’habitants du pays, comme pour ceux de certaines autres régions, le Maréchal aurait échappé à l’exécution pour finir ses jours dans la Caroline du Nord.  Aucun historien sérieux n’a traité ce sujet en anglais, et ceux qui croient à notre légende n’ont jamais vu de documents sur ce point et ne savent que des histoires plus ou moins authentiques et mal traduites. Sans aucun doute, le maréchal Ney, au moment de son arrestation, était déjà sur le chemin de l’Amérique. Evidemment il avait des passeports pour Lausanne en Suisse et aussi un laissez-passer pour Toulon. Mais son passeport de date la plus récente,établi au nom de ses domestiques, était pour La Nouvelle-Orléans, par Bordeaux.  Si on étudie l’itinéraire du Maréchal entre son départ de Paris, le 6 juillet 1815, et son arrestation le 3 août, on voit bien qu’il ne se dirigeait pas surla Suisse. Il se cachait dans le Massif Central pour prendre son passeport pour l’Amérique qui a probablement été envoyé par sa femme, et peut-être aussi des lettres.

Puis il a essayé plusieurs fois de s’échapper du côté de Bordeaux, mais il était entouré dans un réseau de dénonciateurs et l’on a fini par le prendre dans un château dans le département du Lot, à quelques kilomètres d’Aurillac. Peter Stewart Ney a vécu dans les Carolines du Nord et du Sud entre 1819 et 1846. C’était un maître d’école qui a joui d’une grande réputation, à en juger d’après les témoignages de plusieurs de ses anciens élèves.

Malheureusement les documents- sauf un daté de 1827- n’ont paru qu’après la mort de Peter Ney en 1846.

Malgré le manque de documents, il sûr que des bruits coururent pendant la vie de Peter Ney. Quelques mois après sa mort, il y eut plusieurs lettres publiées à ce sujet dans le « Southern Litterary Messenger ». Pendant la dernière moitié du XIX°siècle, d’anciens élèves de Peter Ney ont insisté sur le fait qu’ils avaient, dans leur jeunesse, profité de l’enseignement d’un Maréchal de France. Un pasteur du pays, un certain Weston, et un docteur en médecine du nom de Smoot, ont ramassé et publié des centaines de pages de témoignages de ces élèves, de leurs enfants et de leurs familles. Certains ont dit que le maître d’école, désormais devenu fameux, leur avait affirmé en classe qu’il avait été maréchal. Les uns prétendaient qu’il le disait quand il était sobre ; d’autres, au contraire, quand il était ivre. Ces derniers ont expliqué qu’étant ivre, Ney avait l’habitude d’agir comme un général sur le champ de bataille, donnant des ordres, et surtout demandant à monter à cheval.  Lorsqu’il était dans le monde, il voulait faire croire qu’il connaissait la haute société de l’époque impériale. Il obtint un jour un gros succès en disant à une dame : « Ne me regardez pas ainsi, car c’est la façon dont Mme de Staël me regardait. » Il parlait des deux Impératrices en donnant tort à Napoléon d’avoir répudié Joséphine. Chaque fois que venaient de France de grandes nouvelles : celle de la mort de l’Empereur, celle de la mort du duc de Reichstadt, celle de l’accession au trône de Louis-Philippe, il noyait avec ostentation son désespoir dans l’alcool et souffrait ensuite, comme on peut aisément l’imaginer, de dépressions nerveuses.

Tout cela a beaucoup impressionné ses amis, et les années passant, ils ont vu de pus en plus une ressemblance entre le vieux maître d’école et le Maréchal, sans aucune documentation, sans même connaître le caractère du Maréchal.

D’après la légende, le duc de Wellington aurait sauvé Ney en ordonnant une fausse exécution. Nous savons aujourd’hui que pour éviter les incidents, le Gouvernement français avait choisi pour l’exécution un terrain, près du Luxembourg, où le Maréchal était prisonnier.  Quant à l’enterrement, la police avait exigé qu’il ait lieu avant l’aube. Toutes ces précautions ont été considérées par les amis de Peter Ney comme le témoignage d’une fausse exécution et la preuve que le cercueil a dû être vide.  Si le maréchal n’avait pas été tué, il est invraisemblable que la foule qui arrivait d tous côtés n’en eût pas eu connaissance. Un officier hollandais, au service de la Russie, après avoir assisté au procès, s’est habillé en grand uniforme, a attendu toute la nuit près du Palais du Luxembourg, et enfin a suivi les troupes au lieu d’exécution.  Les observateurs de la Police ont parlé de « plus de cinq cents Anglais qui sont venus pour voir le corps ». Un autre observateur, dans un rapport, déclare que des Pairs de France, des généraux, des officiers étrangers et des attachés des légations étaient venus voir si c’était bien le maréchal Ney qu’on avait fusillé.En somme, il n’y a aucun document ni témoignage contemporain qui permette le moindre  doute sur la mort de Ney.  Les soi-disant témoignages ne sont basés sur rien de précis et ont sûrement été inventés par des gens qui n’ont pas lu les documents contemporains, qui ne connaissent pas la France de 1815 et ne savent peut-être pas bien la langue française d’aujourd’hui. En général les amis de Peter Ney étaient des amis bien intentionnés mais mal renseignés. On a de Peter Ney plusieurs œuvres. Il a publié beaucoup de vers dans les journaux du pays, dont  plusieurs ont été copiés par le pasteur Weston. On n’a qu’à lire quelques-uns de ces vers convaincu que l’auteur avait une formation entièrement anglaise, une éducation classique genre XVII° siècle. Beaucoup de ces vers ont pour sujet ls guerres de Napoléon, mais la langue et les images poétiques que l’on y trouve n’ont rien de français. Un officier français qui n’aurait pas eu de culture anglaise classique n’aurait jamais pu écrire ces vers, surtout les quelques lignes sur la mort du poète anglais, Sir Philip Sydney. Beaucoup de gens ont dit que Peter Ney parlait parfaitement bien le français. Pourtant, aucune de ces personnes ne parlait cette langue, et nous savons que Peter Ney s’est beaucoup fâché quand un de ses élèves lui demanda de lui enseigner un peu de français. Dans tous les écrits que nous avons de lui, il n’y a pas une seule lettre en français, rien que de petites phrases et surtout des maximes- comme « Le sage parle à demi-mot ».  Peter Ney possédait plusieurs livres sur Napoléon et son temps, et il avait l’habitude d’écrire là-dedans des commentaires.

Dans ces inscriptions on trouve énormément d’erreurs, surtout de genre et d’accent, des erreurs qu’un français n’aurait jamais pu faire.  Un autre respect de l’affaire, qui affaiblit beaucoup la légende, c’est la conduite de Peter Ney à l’égard des amis et des parents que le Maréchal avait eu aux Etats-Unis. Pourquoi aurait-il évité le groupe des Bonapartistes de Philadelphie, y compris le frère de Napoléon qui s’y trouvait à ce moment-là ? Pourquoi n’aurait-il pas vu l’oncle de sa femme, Edmond-Charles Genet, qui a joué aux Etats-Unis un certain rôle politique ?

Pourquoi ne serait-il pas allé à La Nouvelle-Orléans dans la famille de Pontalba, où l’on était tout prêt à le recevoir ? 

La vérité semble être- et je suis d’accord avec un certain Wiseman qui, déjà en 1885, avait écrit au bibliothécaire en chef de l’Université du Wisconsin, que Ney « était un Ecossais et un grand admirateur de Napoléon, qu’il avait peut-être même été dans l’armée impériale et que, beaucoup plus tard, se trouvant pris pour le maréchal Ney, il avait accepté de jouer ce rôle qui flattait sa vanité ».  Pendant toute sa vie, il aurait donné l’impression d’être un méconnu et il a dû vivre dans la peur d’être démasqué.  Si le maréchal Ney avait voulu passer inaperçu en Amérique, il aurait plutôt choisi le nom de Dupont ou de Durand. 

Dorothy MACKAY-QUYNN 

Docteur de l’Université de Paris. 

 

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( 11 novembre, 2018 )

1814. Un projet de cavalerie non réalisé…

1814. Un projet de cavalerie non réalisé… dans TEMOIGNAGES claye-28mars1814

Le 31 janvier 1814, le duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre] envoyait à l’Empereur un intéressant rapport. Tous les inspecteurs, les généraux-colonels des gardes d’honneur, disait-il, jugeaient que les chevaux de ces régiments étaient en mauvais état parce que les cavaliers, jeunes gens de famille, ne pouvaient, ne savaient en prendre soin. Il avait donc cherché « ce qui se pratiquait dans les gardes du corps sous l’ancien gouvernement » et il avait vu qu’ « on accordait, sur trois gardes, un palefrenier, ou Tartare pour soigner les chevaux ». Le ministre pensait donc qu’il serait bon d’accorder à chaque garde sur le pied de guerre un Tartare monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Ces tartares seraient en même temps employés comme éclaireurs ; leur uniforme différerait de celui des gardes ; ils auraient la solde et les masses de la cavalerie légère ; ils seraient admis par les généraux-colonels sur la présentation des gardes qui trouveraient aisément des hommes de leur département et qui, pour cette fois, se chargeraient de leur donner un cheval ; ce service serait d’ailleurs compté pour la conscription. Là-dessus, le duc de Feltre soumit à l’Empereur son projet.

I. Il pourra être passé dans les régiments de gardes d’honneurs, sur le pied de guerre, un palefrenier sous la dénomination de Tartare, à la suite de chaque sous-officier ou garde d’honneur, pour soigner son cheval. Ce Tartare, présenté par chaque garde au capitaine de sa compagnie et agrée par celui-ci, sera admis dans le régiment par le général-colonel.

II. Chaque Tartare ne pourra avoir moins de 18 ans et plus de 40 ans. A dater de son admission, il recevra la solde de soldat de cavalerie légère et aura droit aux mêmes masses.

III. Chaque Tartare devra être monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Les gardes d’honneur qui présenteront un Tartare, devront, pour cette fois, fournir son cheval. L’habillement, l’équipement et le harnachement lui seront fournis aux frais de l’État.

IV. L’uniforme des Tartares aura les mêmes formes et la même coupe que celui des chasseurs à cheval : l’habit-veste, le gilet, la culotte hongroise et le manteau-capote seront en drap gris : collet, liseré des revers, parements et doublures verts; boutons blancs; shakos noirs; buffleterie noire; bottes à la hussarde ; le harnachement du cheval sera le même que celui des éclaireurs.

V. Le service des Tartares leur sera compté pour la conscription; mais sous aucun prétexte, on ne pourra les tirer d’autres corps de la ligne.

VI. En campagne, les Tartares seront employés en éclaireurs; il y aura, dans chaque compagnie des gardes d’honneur, un officier et le nombre de sous-officiers nécessaires pour les diriger suivant les ordres des chefs.

—-

Napoléon ne signa pas le décret ; il n’en eut pas le temps et n’en vit pas l’utilité.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.33-34).

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( 11 novembre, 2018 )

Une lettre du capitaine Rey, du 1er régiment suisse, sur le passage de la Bérézina.

La Bérézina

Arrivés au jour au petit village de Studienzka [le 26 novembre 1812] ; nous prîmes position sur une petite éminence qui dominait d’assez près la Bérézina. L’artillerie s’y établit avec nous, et l’on renouvela l’injonction de ne laisser personne s’éloigner. Il y avait là des tas de planches autour de quelques maisons. Dans la matinée, le bruit circula que l’Empereur était auprès de la rivière et, malgré la défense expresse de quitter notre troupe, vu que d’un moment à l’autre nous pouvions recevoir l’ordre d’opérer un mouvement, je ne pus résister à la curiosité de voir de près le grand homme dans la conjoncture où nous nous trouvions. Me faufilant le long des rangs, je gagnai le bas de la position et, arrivé au bord de l’eau, je l’aperçus de fort près, adossé contre des chevalets qui se trouvaient sur la rive, les bras croisés, dans sa capote, silencieux, n’ayant pas l’air de s’occuper de ce qui se passait autour de lui, fixant seulement de temps en temps ses regards sur les pontonniers qu’il avait en face et à quelques pas de lui, dans la rivière parfois jusqu’au cou et parmi les glaçons, occupés à ajuster des chevalets qu’ils paraissaient avoir beaucoup de peine à assujettir au fond, tandis que d’autres plaçaient des planches sur eux à mesure qu’ils étaient fixés. Les seules paroles que j’ai entendues sortir de la bouche de l’Empereur pendant un assez long espace de temps étaient une allocution faite d’un ton d’humeur et d’impatience au chef chargé de la direction des travaux. Il lui faisait observer que cela allait trop lentement. Mais le premier lui répondit avec vivacité et assurance, en lui montrant la position de ses gens plongés depuis longtemps dans ces flots glacés sans avoir quoi que ce fût pour se fortifier et se restaurer : position, en effet, horrible à voir. L’Empereur, sans rien répliquer, reprit sa première attitude, avec son air taciturne, pensif et soucieux. Je rejoignis ma troupe, je passai encore un certain temps dans cette position, et nous reçûmes de nouveau plusieurs injonctions de tenir nos gens réunis et prêts à marcher. Tout à coup, un bruit s’éleva du côté de la rivière, et je vis un détachement s’engager sur le pont aux cris de « Vive l’Empereur ! ». au même instant, nous reçûmes l’ordre du départ et nous nous trouvâmes nous-mêmes dans un moment à l’entrée du pont, de ce frêle pont, où je revis Napoléon dans la position où je l’avais laissé, avec sa même taciturnité, son même air pensif, et ne faisant pas la moindre attention à nous, quoique nous répétions tous, en arrivant près de lui, les mêmes vivats, dont il n’avait pas l’air de se soucier le moins du monde…

Lausanne, le 3 février 1839.

REY.

Extrait du 3ème volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes).


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( 10 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (III)

1809 3

Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Le temps s’était remis au beau, la marche était devenue moins pénible, attendu que nous ne faisions guère que quatre ou cinq lieues par jour. Mais il nous fallait coucher à la belle étoile, au bivouac, et puis les vivres manquaient souvent. Nous avions la paresse, nous musiciens, de ne pas porter de marmite avec nous, aussi fallait-il souvent nous passer de soupe ou attendre qu’une escouade de soldats eût terminé sa cuisine. Quelquefois, lorsqu’il n’y avait pas de distribution du tout, les soldats vivaient de maraude; alors je me mettais à parcourir le camp, et comme j’avais beaucoup de connaissances parmi les sous-officiers, je mangeais la soupe avec l’un, buvais un coup avec l’autre en cassant une croûte, et de cette manière je ne souffrais pas trop de la faim, ce qui arrivait à beaucoup de nous. Un jour que je m’étais éloigné du bivouac pour mettre culotte basse, dans un blé, je vis un Autrichien couché tout son long et qui paraissait dormir. Je m’approchai de lui et le remuai pour le faire lever. Mais je m’aperçus qu’il était mort: une balle lui avait traversé le corps. En rentrant au bivouac, je racontai cela à mes camarades et l’un d’eux, sur mes indications, partit pour aller voir le cadavre ; mais ce n’était pas la curiosité seule qui le poussait. Il revint avec une ceinture contenant cinq ducats d’or et quelque argent blanc qu’il avait trouvés sur le pauvre mort. C’est une triste besogne qu’il avait faite là, et l’idée ne m’en était point venue. Dépouiller les cadavres ne fut jamais mon fait. Et cependant à la guerre, c’est chose que l’on se permet généralement sans scrupule. Beaucoup sont poussés par cette idée: « Si, moi, je ne le fais pas, un autre le fera: mieux vaut que j’en profite. » Quoi qu’il en soit, nous nous mîmes en devoir de vérifier si les ducats étaient de poids. La ville n’était qu’à un quart de lieue. Nous nous y rendîmes quatre. Nous nous fîmes servir un repas magnifique, où le vin d’Autriche ne fut pas épargné, et nous oubliâmes, en faisant bombance jusqu’au soir, les privations des jours précédents. Le lendemain, on nous fit une distribution de biscuits. Il m’en revenait trois pour ma part.

Je les mis soigneusement dans mon petit sac, me promettant bien de n’y toucher qu’en cas d’extrême nécessité. A mesure que nous avancions, les difficultés de la route devenaient plus grandes. Les Autrichiens, que nous poursuivions l’épée dans les reins, brûlaient tous les ponts pour retarder notre marche et détruisaient toutes les ressources du pays pour nous empêcher d’y vivre. Mais ils avaient beau faire, ils ne pouvaient arrêter notre marche sur Vienne. Notre division faisait partie du 4ème corps d’armée, commandé par Masséna. Il n’avait pas encore été aux prises avec l’ennemi. On nous réservait sans doute pour la bonne bouche. En attendant, nous parcourions un pays dévasté, d’abord par l’ennemi, puis par les corps d’armée qui nous avaient précédés, de sorte que nous ne trouvions absolument rien dans les villages que nous traversions et qui étaient abandonnés par leurs habitants. Ce n’est qu’aux environs des villes que nous trouvions le nécessaire et que l’on nous faisait des distributions suffisantes. C’est ainsi qu’arrivés aux portes de Saint-Polten, on nous distribua du pain et de la viande. C’était déjà quelque chose; mais, pour faire la soupe, il fallait aller chercher du bois et de l’eau fort loin du bivouac, quand il était si facile, croyions-nous, de faire un bon repas dans la ville, qui n’était qu’à deux pas. Quelques camarades et moi nous nous y risquâmes. Aux portes, nous trouvâmes des factionnaires de la Garde; car l’empereur et tout son état-major étaient logés à Saint-Polten. On nous laissa entrer sans trop de difficultés, les musiciens ayant à peu près carte blanche. Il s’agissait alors de trouver une auberge. Nous en trouvâmes un grand nombre; mais tout était plein, et il nous fut impossible de nous faire servir quoi que ce soit, et de trouver à nous loger même pour notre argent. Passant devant la mairie, j’eus l’idée d’y entrer pour voir si je ne pourrais pas obtenir de billet de logement. Je fus un peu déconcerté en trouvant là un colonel, qui me demanda ce que je voulais. Je lui expliquai notre embarras pour nous loger et nous nourrir. – « Il paraît, me dit-il d’assez bonne humeur, que les musiciens n’aiment pas le bivouac. Combien êtes-vous ? — Nous sommes vingt-quatre musiciens du 93ème ; mais nous ne sommes que six ici, les autres nous attendent à la porte de la ville. — Allons, pour que vous puissiez vous reposer et nous faire de bonne musique à notre entrée à Vienne, après demain, je vais vous donner des billets de logement. » On me donna quatre billets de logement de six, et, bien content, je remerciai le colonel et j’allai retrouver mes  camarades. L’un d’eux alla au camp porter la bonne nouvelle à ceux qui y étaient restés, et chacun se mit en devoir de chercher son logement. Je trouvai dans le mien deux officiers de la Garde. L’un d’eux était un vieux militaire qui avait longtemps servi dans la même division que moi. Sitôt que la connaissance fut faite, il ne voulut plus me laisser. Il me fallut partager un dîner de prince à la table des officiers, et quand nous eûmes entonné le récit de nos campagnes, il n’y en avait plus que pour nous deux à parler. Tout en vidant quelques vieilles bouteilles de vin autrichien, nous nous remémorâmes toutes les misères et aussi toutes les gloires de l’armée du Rhin, et nous ne nous séparâmes qu’à minuit pour nous coucher sur des matelas par terre. Le matin, dès cinq heures, nous étions en route pour regagner le camp, après avoir partagé un très bon déjeuner commandé par nos officiers. Le lendemain, nous étions à trois lieues de Vienne, bivouaquant dans un petit bois, lorsqu’on entendit une explosion formidable. Le bruit courut bientôt dans tout le camp que les Autrichiens avaient fait sauter le château de Schönbrunn avec l’empereur Napoléon qui venait d’y établir sa résidence. La consternation régna alors dans tout le corps d’armée, et pendant trois heures on resta dans les transes, lorsqu’enfin un officier d’ordonnance vint nous apprendre ce qui s’était passé. Les Autrichiens avaient enterré quelques barils de poudre sur le chemin qui correspond du faubourg de Schönbrunn au faubourg de Hongrie. Voyant passer un peloton de cavalerie et croyant que c’était l’Empereur et son escorte, ils y avaient mis le feu. Mais personne n’avait été atteint. Tout le camp accueillit cette bonne nouvelle par un immense cri de « Vive l’Empereur ! »

Le 10 mai 1809, à neuf heures du matin, nous arrivions aux portes de Vienne, ou du moins aux portes de ses faubourgs, deux fois plus considérables que la ville elle-même. Les faubourgs n’étant pas fortifiés, nous entrâmes sans éprouver de résistance. On nous fit faire musique, à la tête du régiment, pendant la marche, à travers les rues, jusqu’à l’esplanade qui sépare les faubourgs de la ville proprement dite, seule entourée de fortifications. Là notre musique fut interrompue par les canons des remparts qui nous saluèrent à coup de mitraille. Nous nous empressâmes de nous mettre hors de portée, et pendant que notre régiment bivouaquait dans les rues, nous cherchâmes une auberge où nous pourrions nous restaurer. Nous en trouvâmes une sur la route de Hongrie, où il y avait déjà beaucoup de monde et où l’on nous servit de la bière et de la charcuterie. Nous terminions notre repas, lorsque arriva, pour camper près de là, une division et le parc d’artillerie. En un instant la maison fut envahie, non par des consommateurs, mais par des pillards. La pauvre maîtresse d’auberge, qui nous avait servis avec beaucoup d’affabilité, assista de son comptoir à la dévastation de son établissement. Elle pleurait comme une Madeleine, ce qui n’empêcha pas qu’on vînt lui prendre son argent jusque dans ses poches. En moins d’un quart d’heure, la maison fut complètement nette et les habitants, craignant un plus mauvais sort, s’étaient enfuis vers la ville. De cette manière, et bien involontairement, nous n’eûmes pas à payer notre consommation. Cependant la ville de Vienne ne s’était pas encore rendue. Un de nos généraux de brigade, qui avait été envoyé en parlementaire, faillit être assassiné par la populace. Couvert déjà de blessures, il aurait été infailliblement massacré, si un perruquier et sa femme ne l’avaient fait entrer dans leur maison où un piquet de nos soldats alla l’arracher des mains de ces furieux. Ordre fut alors donné de bombarder la ville. Notre division fut chargée d’aller occuper la célèbre promenade appelée le Prater.

Mais il fallait passer le bras du Danube qui sépare cette promenade du faubourg, et tous les ponts avaient été détruits ainsi que les barques. Cependant dans leur précipitation les Autrichiens avaient oublié trois ou quatre petits bateaux. Après avoir balayé avec quelques coups de canons les postes qui se trouvaient en face de nous, sur l’autre rive, on fit embarquer quelques compagnies de voltigeurs et de grenadiers ; et la rive gauche occupée, et sous la protection de nos canons, on se mit en devoir de fabriquer un pont. Ce fut bientôt fait, et toute notre division franchit le Danube et alla camper dans le Prater et le faubourg de Leopoldstadt.

Toute la promenade était garnie de cafés, de guinguettes, de lieux de divertissement de toutes sortes. Il y avait même une salle de spectacle. Tout cela fut mis au pillage. Le camp devint bientôt comme une foire. Les soldats étalaient leurs marchandises qui comprenaient des objets de toutes sortes, des habits de comédiens) des robes de comédiennes, des instruments de musique, dont quelques-uns de grande valeur. Ces derniers objets me tentaient bien, j’aurais pu avoir pour un écu des instruments valant au moins dix louis. Mais je ne voulais pas m’embarrasser, j’avais assez de mon corps à traîner, et puis je n’aurais pas voulu qu’on crût que je les avais pillés moi-même. J’achetai cependant, pour trente sous, une lunette d’approche, et pour l’éprouver je m’approchai du grand bras du Danube, qui était en cet endroit fort large, et je cherchais à découvrir sur l’autre rive les Autrichiens. Je les voyais si bien que je ne pus m’empêcher de faire quelques exclamations qui attirèrent l’attention d’un général du génie qui lui aussi examinait l’autre rive dans sa lunette. Il me demanda de lui prêter la mienne, et il la trouva si bonne qu’il me proposa de l’acheter. Je ne me souciais guère d’abandonner mon emplette; mais il insista de telle sorte, que je finis par la lui céder pour un louis qu’il me paya sans marchander. Une batterie d’obusiers avait été établie dans le Prater, et les obus lancés sur la ville avaient incendié les principaux hôtels et les principaux édifices. Pour éviter la destruction de la ville entière, les troupes autrichiennes abandonnèrent Vienne, et les habitants s’empressèrent de demander à capituler. La capitulation fut signée le 13 mai, et, le même jour, nos soldats occupèrent la capitale de l’Autriche.

Pour nous, on nous logea dans un des faubourgs où nous étions tout un corps d’armée. Nous étions tous les uns sur les autres. Dans une seule habitation, nous étions une compagnie, les sapeurs et la musique, c’est-à-dire environ cent trente hommes. Et les habitants étaient obligés de pourvoir à nos besoins, de nous fournir à boire et à manger, et cela dura pendant cinq jours. Le lendemain, nous allâmes nous promener dans Vienne. Je trouvai la ville bien moins belle que ses faubourgs: il est vrai qu’une partie de ses monuments avaient été ruinés par le bombardement. Dans les rues, on ne trouvait que des soldats qui bivouaquaient, et les habitants, encore dans la consternation, n’osaient sortir de chez eux. En nous promenant, nous vîmes un café qui avait pour enseigne: A la Parisienne. Nous y entrâmes, mais nous eûmes beaucoup de peine à nous faire servir: c’était plein partout, l’enseigne avait fait fortune et pendant tout le temps que les Français restèrent à Vienne, la vogue continua et le maître de l’établissement fit, m’a-t-on dit, une fortune colossale. Je demandai à un garçon, qui parlait fort bien français, si dans le voisinage il n’y avait pas quelque curiosité. — « Tout le monde va voir, nous dit-il, un poteau où tous les maréchaux qui viennent en ville se croient obligés de planter un clou. » Il nous indiqua où était ledit poteau et nous allâmes le voir. Il avait environ cinq à six pieds de hauteur et deux pieds de circonférence, et était garni de clous de haut en bas, de sorte qu’il paraissait bien difficile de trouver de la place pour en mettre de nouveaux. Je crois qu’il aurait fallu passer huit jours au moins pour les compter. On nous assura que ledit poteau était aussi ancien que la ville. Ce pouvait être curieux, mais n’était guère précieux. Si l’on ne voyait pas de Viennois dans les rues, en revanche les juifs y pullulaient. Ils harassaient les soldats pour leur demander s’ils avaient quelque chose à vendre, et j’assistai à plus d’un marché où ces coquins exploitaient l’ignorance de nos soldats. C’est là que je m’aperçus que le papier était la monnaie usuelle du pays et qu’un florin d’argent valait deux florins en papier. Jusque-là j’avais payé mes petites dépenses en argent au prix du papier et j’avais perdu la moitié. Je m’empressai de changer un écu de six francs pour lequel on me donna six florins en papier: le florin en argent vaut deux francs. Mais je ne tardai pas à regretter mon écu; car le lendemain on nous paya un mois de solde en papier, en comptant le florin pour un franc. Un de mes confrères, qui était déjà venu à Vienne, me dit qu’il savait où demeurait le célèbre Haydn, le père de la symphonie, et que, si je voulais, il m’y conduirait. Je ne demandais pas mieux; mais pouvions-nous espérer d’être reçus, après tant de généraux et de maréchaux qui avaient tenu à honneur de visiter l’illustre musicien. Nous y allâmes quatre et, malgré nos craintes, nous fûmes bien accueillis. Il nous dit qu’il avait toujours grand plaisir à s’entretenir avec des musiciens; mais qu’il craignait bien de ne pas avoir longtemps encore ce plaisir, vu qu’il se sentait bien affaibli. Il disait vrai, car il est mort dans la même année. On peut bien croire que la présence des armées françaises a abrégé ses jours; car les habitants de Vienne ont éprouvé bien des misères. On s’était emparé, pour les besoins de l’armée, de tous les magasins de blé et de farine, ainsi que des moulins. Aussi les boulangers ne se procurant que très difficilement des farines, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins de la population, et j’ai vu, à la porte des boulangers, plusieurs centaines de personnes faire queue pour n’obtenir qu’une livre de pain. On était rationné comme pendant un siège, et beaucoup se passèrent de pain pendant plus de huit jours. »

A suivre.

 

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( 8 novembre, 2018 )

Une LETTRE du GENERAL PARTOUNEAUX …

On sait comment Partouneaux, parti de Borisov, se vit soudain coupé de Studienzka ; il n’avait plus que 3.400 hommes, mais il attaqua résolument l’ennemi. Ses efforts se brisèrent contre une trop grande supériorité des forces ennemies et il dut capituler. Napoléon dans son 29ème Bulletin, rapporta que la division, ayant pris les feux de l’armée russe pour ceux de l’armée française, avait été, par suite de cette cruelle méprise, entourée et enlevée : il ajout même cette phrase : « Des bruits courent que le général de division n’était pas avec sa colonne et avait marché isolément. ». Partouneaux a protesté contre ce passage du 29ème Bulletin à plusieurs reprises, surtout dans son « Adresse à l’Armée », qu’il publia sous la première Restauration. Voici une lettre adressée à  Berthier, en date du 24 avril 1813 : Partouneaux assure que le 29ème Bulletin lui a fait « la plus vive peine » et qu’il a résisté autant que possible. 

Arthur CHUQUET. 

Saint-Pétersbourg, 24 avril 1813. 

A. S.A.S. Monseigneur le Prince de Wagram et de Neuchâtel. 

Monseigneur, 

Nous avons lu dans les journaux le « 29ème Bulletin ». L’article relatif à la 12ème  division que j’avais l’honneur de commander, a fait à ceux qui restent la plus vive peine, et particulièrement à moi qui suis désigné nominativement. Si je suis assez heureux pour que les rapports que j’ai pris la liberté d’adresser à Votre altesse Sérénissime soient parvenus, j’ose espérer que S.M. l’Empereur nous aura accordé la justice que nous méritons, car nous avons fait notre devoir. Réduits à 3,400 hommes dont 400 de cavalerie avant le combat, et cernés et attaqués de toutes parts par les armées des généraux Wittgenstein, Tchitchagov, Platov, nous n’avons déposé les armes qu’après avoir perdu plus de la moitié de notre monde, dont MM. Les généraux de Blanmont et Delaitre blessés et mis hors de combat. Je réclame les bontés de Votre Altesse Sérénissime en faveur de ma famille qui n’est pas riche, surtout après le malheur que j’éprouve. Je désirerais que mes trois enfants, qui sont en ce moment au lycée de Turin, fissent élevés aux frais du Gouvernement. J’ose compter sur l’intérêt  de Votre Altesse Sérénissime pour que ce bienfait leur soit accordé. 

J’ai eu l’honneur à Votre Altesse Sérénissime la mort de MM. Dugommier, de Curnieu, Wagner, colonels. Le général Camus vient de payer ce tribut. 

(Extrait de l’ouvrage : « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents », d’Arthur Chuquet, publié en 3 volumes chez Fontemoing en 1912). 

 

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( 7 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (II)

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Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

 « L’armée autrichienne était coupée en deux. La moitié avait passé le Danube avec le prince Charles, on nous lança à la poursuite de l’autre moitié. Partis à onze heures, nous fîmes onze lieues sans nous arrêter, et nous arrivâmes à onze heures du soir à Straubing. On nous fit bivouaquer aux portes de la ville; mais le quartier-général étant en ville, nous allâmes avec quelques camarades souper dans une brasserie où nous nous régalâmes de cette fameuse bière de Straubing, si célèbre dans toute l’Allemagne. Puis nous allâmes nous coucher dans un fenil: cela valait mieux encore que le bivouac. Le lendemain matin, nous nous mettions à la poursuite de l’ennemi que nous poussâmes l’épée dans les reins jusqu’à Scharding, ville sur la frontière d’Autriche. Là il fallut nous arrêter. Tous les ponts sur l’Inn, qui sépare la Bavière de l’Autriche, avaient été détruits. Il fallut attendre qu’ils fussent rétablis et laisser passer deux corps d’armée avant nous. Cela dura deux jours, après quoi notre tour de marcher étant arrivé, nous nous mîmes en route par une pluie battante. Nous fîmes ainsi huit lieues dans des chemins qui étaient une véritable bouillie. La nuit venue, on nous fit bivouaquer dans un bois, n’ayant  pour souper qu’une croûte de pain toute mouillée, et pour nous procurer de l’eau à boire, il nous fallut attendre plus d’une heure auprès d’un puits où toute notre division venait puiser.Après avoir passé une nuit sous la pluie et sans sommeil, il fallut nous remettre en route. Arrivés près de Lintz, nous entendons le canon, et un aide-de-camp vint nous faire prendre le pas de charge. En traversant Lintz, nous vîmes arriver beaucoup de blessés, ce qui nous prouvait que cela chauffait non loin de nous. Le canon ronflait toujours, et, sur la route au-delà de la ville, on doubla le pas pour arriver à temps au bal. Mais tout à coup le canon cessa et on nous fit faire halte près d’un hameau où il y avait déjà dix mille hommes. Pas moyen d’aller chercher là quelque chose, il fallait rester au bivouac et tâcher d’y trouver quelques vivres, car nous avions grand’faim. Nous étant procurés un morceau de viande, nous nous mîmes en devoir de faire la soupe dans un vieux chaudron que nous avions trouvé. Il fallut faire plus d’un quart de lieue pour trouver de l’eau, après quoi l’on mit le chaudron sur le feu; mais on ne laissa pas au bouillon le temps de se faire. On trempa la soupe au bout de quelques heures, en ménageant bien le pain; car nous n’avions qu’un pain pour quatre et on en avait bien mangé la moitié en attendant que la soupe se fasse. A moitié rassasiés, nous nous couchâmes autour du feu, cherchant dans le sommeille repos de nos fatigues. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par la fusillade et deux coups de canon. La division prit les armes et marcha à l’ennemi qui avait repris l’offensive. La veille, après un combat acharné, on l’avait chassé d’Ebersberg (3 mai 1809). Pendant le combat, le village avait été incendié et le feu s’étant mis aux ponts, une division qui avait passé la rivière se trouva alors isolée des autres corps et eut à supporter les attaques de toute l’armée autrichienne. On réussit assez promptement à rétablir les communications et à forcer l’ennemi à battre en retraite.

Pendant ce temps, le malheureux village d’Ebersberg continuait de brûler. Comme le combat de la veille avait été très meurtrier, les maisons, les rues, les bords de la rivière étaient encombrés de morts et de blessés qui furent atteints par l’incendie, et, lorsque l’on put pénétrer dans le village, on n’y trouva plus que des monceaux de cadavres à demi brûlés. Le spectacle était si horrible, qu’on voulut en épargner la vue à l’armée; on la fit défiler à droite du village, sur un chemin que l’on fit exprès. La curiosité me poussa à aller visiter cette scène de carnage. Jamais je n’ai rien vu de plus effrayant que ces cadavres grillés n’ayant plus aucune ressemblance humaine. Près de l’extrémité du village, il y en avait un tas qui bouchait l’entrée d’une rue: c’était un amoncellement de bras et de jambes, de corps informes à moitié carbonisés. A cette vue, le cœur me manqua, les jambes se dérobaient sous moi et je ne pouvais plus ni avancer ni reculer, restant malgré moi immobile à contempler cet affreux spectacle. Il y avait là plusieurs officiers et généraux que la curiosité avait eux aussi poussés là. Ils étaient comme moi atterrés. Des larmes roulaient dans tous les yeux et personne n’osait proférer une parole. Mon général me fit signe de me retirer. Je ne me le fis pas dire deux fois, et je m’éloignai de ce lieu de désolation. J’avais parcouru bien des champs de bataille, mais je n’avais jamais éprouvé autant d’émotion. Je rejoignis mon régiment, dans la plaine, au-delà d’Ebersberg. Il faisait halte attendant des ordres. Pendant que nous étions au repos, l’empereur arriva pour faire des promotions au 26ème  léger. C’était un des régiments qui avaient été le plus éprouvé dans l’affaire de la veille, il fallait remplacer les pauvres grillés. Les manquants étaient nombreux depuis le sous-lieutenant jusqu’au commandant; car pendant plus d’une demi-heure on n’entendit que battre des bans.

A suivre.

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( 5 novembre, 2018 )

« On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles… »

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C’est en ces termes très vifs que le colonel de Marbot résume, dans cette lettre Il était alors à la tête du 7e régiment de hussards.

« Laon, 26 juin 1815.

 Je ne reviens pas de notre défaite ! … On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été arrangés !… Nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… J’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, mais j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50 000 hommes qu’on pourrait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les Chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille. »

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( 4 novembre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le baron FAIN… (3 et fin)

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Mojaïsk, 10 septembre 1812. 

Cette grande bataille [celle de La Moskowa, que les russes surnomment « Borodino »] dont tu as dû recevoir la nouvelle par un mot que je t’ai écrit, nous a ouvert le chemin de Moscou. L’armée marche en avant et nous sommes logés dans une maison qui nous a paru [être] un gîte meilleur que la tente ; les nuits commencent à être un peu fraîches sous la toile. Nous avons même eu de la glace ces jours derniers…  Il semble que les fatigues rendent ma santé meilleure, j’ai maigri mais il y paraît à peine à mon visage. Depuis Wilna je n’ai pas quitté l’Empereur. Au bivouac, je couche sous la tente. Dans la maison je m’établis dans un coin du Cabinet, faisant mon lit avec le coussin de la voiture et mon oreiller avec le portefeuille courant, et je suis toujours là pour le service de la nuit que la faible santé de Méneval ne lui permet plus de partager avec moi. Depuis Smolensk je ne me suis pas déshabillé.  Mon pauvre Ribert [sans doute son valet de chambre] a grand soin de moi et la dette que je contracte envers lui est sacrée.  La nourriture a toujours été assez bonne, mais le vin a fini par nous manquer.  Dans ce pays où l’on ne connaît la vigne que dans les serres chaudes, ton vin de Brétigny se vendrait 12 francs la bouteille ! Il y a même tel bivouac où une bouteille de l’eau de ta Fontaine [allusion au nom de sa propriété de La Fontaine, sur la commune de Brétigny, dans l’Essonne], se vendrait le même prix ! Vois donc quelle coupe d’or les gens de Brétigny auraient pu faire par ici s’ils avaient eu l’esprit du commerce !  Voici bien une autre nouvelle ! Mon fameux cheval que je croyais frappé par la foudre vient de traverser l’Europe  pour me rejoindre. Il a fait un détour par Varsovie. Je veux le monter et faire dessus mon entrée triomphante dans la cour des Archives de Moscou.

Moscou, 15 septembre 1812. 

Je t’écris enfin de Moscou. Nous y sommes entrés hier. L’Empereur loge aujourd’hui dans l’ancien palais des Tsars qu’on appelle le « Kremlin ». C’est un château couvert de petits dômes surmontés de boules dorées. L’édifice est très irrégulier, mais les appartements sont très beaux. Quant à la ville, voici mon premier aperçu. Elle me semble immense, plus grande que Paris et l’on ne saurait voir nulle part un plus grand ensemble de palais et de cabanes. Je vais donc coucher dans un bon lit !

Moscou, 20 septembre 1815. 

Cette belle ville de Moscou dont je ne t’ai encore dit qu’un mot est déjà devenue presque entièrement la proie des flammes. Voilà des événements qui me laisseront que de biens tristes souvenirs !… L’achat que je viens de faire d’une pelisse qui me coûte 200 francs fait un rude échec à ma bourse.

Moscou, 25 septembre 1812. 

Depuis la fin des incendies, nous secouons nos cendres. Le Kremlin où loge l’Empereur et toute sa Maison est une grande citadelle dans laquelle il y a plusieurs palais, sept églises, plus l’Arsenal. Il est fermé par de hautes murailles. On n’y laisse pas entrer les Russes de la ville, de peur des incendiaires et nous sommes renfermés au kremlin comme nous pourrions l’être à Vincennes.  Je n’ai qu’une petite chambre dans le palais de l’Empereur mais je m’y trouve bien et j’ai refusé d’aller loger dans la ville où il reste encore quelques belles maisons. Mon lit se compose d’un matelas que je place sur un canapé de maroquin. Mon manteau fait ma couverture, et je tiens ma pelisse de renard en réserve pour les froids.  On s’occupe ici beaucoup de ce que sera l’hiver et je crois que l’on s’en occupe un peu trop. Tu sais que j’aime le froid et je me fais d’avance un plaisir de voyager en traîneau.

Moscou, 14 octobre 1812. 

Je viens d’écrire à Camille [son fils aîné] pour lui faire mon compliment sur ce qu’ils ne se fait plus prier pour danser. J’ai fait aussi mon compliment à aimé sur ce qu’il commence à avoir un peu plus de tenue. Charge-toi de faire mon compliment à Eugène de ce qu’il commence à lire ses lettres.  

Somensköe, 22 octobre 1812. 

Depuis le 19 nous sommes en marche. Je profite de la première estafette pour te dire qu’il ne faut avoir aucune inquiétude si, sans les mouvements de l’armée, ma correspondance devient moins exacte. Si cette lettre n’est pas partie le 22, j’en rafraîchis la date aujourd’hui 24 à Borowsk et nous poursuivons notre route.

Ghorodnia, 26 octobre 1812. 

Il ne fait pas si froid qu’en France. Bien certainement les éléments et les saisons sont renversés comme tout le reste dans ce pays.

Ghjatsk, 30 octobre 1812. 

Ma santé est toujours très bonne et jusqu’à présent ka secousse de la marche me fait un grand bien. Plusieurs estafettes nous manquent.

Viazma, 11 novembre 1812. 

Je reçois ici tes lettres du 6, du 9 et du 13 octobre. Je ne t’y répondrai en détail que quand nous serons en repose quelque part. Le temps que nous avons est vraiment le plus beau du monde ; c’est un miracle en notre faveur. J’en profite pour faire la plus grande partie du chemin à pied à côté des voitures. 

Bobr, 24 novembre 1812. 

Il y a peut-être bien longtemps que tu n’as eu de mes nouvelles. Il y a longtemps que j’ai eu des tiennes.  Je voudrais bien n’être pas plus inquiet de la santé que tu ne dois être de la mienne. 

Studianka, 27 novembre 1812.

Dans l’impossibilité où je suis de t’écrire des lettres je ne t’expédie qu’un mot pour te dire que je me porte toujours bien, ainsi que ton frère. Depuis Moscou j’ai le bonheur de n’avoir pas quitté l’Empereur. 

Molodetschno, 3 décembre 1812.  J’ai été longtemps sans avoir de tes nouvelles. Je viens de recevoir toutes tes lettres qui étaient en arrière. 

Fin. 

—- 

Petit rappel. Les « Mémoires » du baron Fain, dont la première édition date de 1908 (chez Plon) ont été réédités à mon initiative chez Arléa en 2001. 

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( 3 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (I)

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Voici un extrait de ces « Souvenirs » dont la toute première édition fut publiée en 1889 à La Rochelle à cent exemplaires numérotés.  A cette époque, Philippe-René Girault (1775-1851) est musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« L’ordre d’entrer en campagne arriva dans les premiers jours de mars, mais ce n’était plus en Espagne que nous allions, mais en Autriche. Guerre pour guerre, j’aimais mieux la faire aux Autrichiens qu’aux Espagnols. On nous fit refaire la même route que nous avions faite pour venir à Lyon, jusqu’à Belfort, où nous prîmes la route de Bâle en Suisse. Nous avions l’ordre de passer le Rhin à Brisach; mais, le pont n’étant pas prêt, le général Molitor, qui commandait la division qui nous précédait, demanda le passage par Bâle. Les Suisses, invoquant les traités qui avaient reconnu leur neutralité, refusèrent de laisser passer les troupes françaises sur leur territoire, sans en avoir reçu l’ordre des autorités fédérales. Le général, impatient de passer, fit dire aux Bâlois que s’ils n’ouvraient pas leurs portes, il les ferait ouvrir à coups de canons. Et comme il l’aurait fait comme il le disait, on s’empressa de nous livrer passage et nous pûmes franchir le Rhin; mais aucun soldat ne séjourna sur le territoire Suisse. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà apporté une première fois la dévastation. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà une première fois apporté la dévastation ; sorti à peine de ses ruines, il lui fallait de nouveau supporter es charges d’une occupation militaire. Car dès que le Rhin fut passé, nous fûmes nourris chez es habitants, ce qui me permettait de faire des économies et d’envoyer de l’argent à ma femme. De Bâle on nous dirigea sur Fribourg, grande et belle ville dont la cathédrale possède une tour presque aussi belle que celle de Strasbourg. A Donaueschingen, je vis où le Danube prend sa source, dans la cour du château. Après avoir passé à Masskich et Biberach, lieux illustrés par des faits d’armes où j’avais assisté, on nous fit cantonner dans un gros bourg de la Bavière, nommé Krumbach.

Je fus logé à Krumbach chez un bon bourgeois qui nous reçut avec plus d’égards que nous n’y étions habitués. J’en sus bientôt la raison. Il devait la vie à un Français, et voici ce qu’il me raconta :

- « Lors de la dernière guerre, je servais dans un régiment de hussards autrichiens. A la bataille de Biberach, mon cheval fut tué et je reçus une balle dans la cuisse. J’étais étendu, sans pouvoir me relever, au milieu de la rue, où j’aurais péri infailliblement sous les pieds des chevaux de la cavalerie et de l’artillerie, lorsqu’un musicien de hussards français vint me relever, me traîna contre une maison, me donna une goutte d’eau-de-vie, ce qui me remit un peu, car j’étais presque sans connaissance. Puis frappant à la maison contre laquelle il m’avait déposé, il se fit aider de la femme qui vint ouvrir, et ne me quitta que lorsqu’il m’eut couché sur un lit. Il partit sans que je puisse lui témoigner ma reconnaissance autrement qu’en lui baisant les mains. Voilà sept ans de cela. Je n’ai fait qu’entrevoir mon libérateur; mais, depuis que vous êtes ici, je ne cesse de vous regarder, et plus je vous regarde plus je trouve une ressemblance frappante avec celui qui m’a sauvé la vie, et n’était le costume je dirais que c’est vous. Avez-vous eu un frère musicien dans les hussards ? [Girault fit un passage dans les rangs du 5ème hussards avant d'arriver au 93ème d'infanterie]»

Pendant tout le cours de cette histoire, j’avais peine à cacher mon émotion; car c’était bien moi qui étais le héros de cette petite aventure que j’avais presque oubliée: de pareils faits, bien naturel d’ailleurs, m’étant arrivés bien souvent. Surmontant enfin mon émotion, je finis par lui dire:- « Ce n’est pas mon frère qui vous a sauvé, c’est moi-même qui servais alors dans les hussards. En passant il y a deux jours à Biberach, j’ai reconnu la maison où je vous ai déposé. C’était un débit de tabac, et je me rappelle que la femme qui m’avait aidé à vous porter, me donna un paquet de tabac. — Que vous vouliez payer, » interrompit mon hôte en me sautant au cou. Ce brave homme ne se connaissait plus de joie, il riait, il pleurait, il m’embrassait et ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Il fallut que sa jeune femme vint embrasser celui qu’il appelait son sauveur. Il répétait sans cesse à un petit garçon d’un an qu’il tenait dans ses bras: — « Regarde bien ce militaire, sans lui tu ne serais pas au monde», comme si l’enfant avait pu le comprendre. Lorsqu’il fut un peu calmé, je lui demandai la suite de son aventure. — « L’armée française marchait si vite, me dit-il, qu’il me fut facile de me dissimuler pour n’être pas fait prisonnier. La femme qui m’avait recueilli me donna un lit et cacha mon uniforme. Au bout de deux jours, il n’y avait plus de Français dans le pays, et j’envoyai un exprès ici pour avertir mes parents de ma situation. Mon père vint de suite auprès de moi. Il aurait voulu me transporter chez lui, mais je n’étais pas en état de supporter la voiture. Il s’arrangea avec les maîtres de la maison où l’on m’avait recueilli, et j’y restai jusqu’à parfaite guérison. Puis je revins au pays, ici, où l’on ne songea pas à me réclamer. Depuis deux ans, je suis marié, et, vous pouvez me croire, je n’ai jamais laissé passer un jour sans songer à vous, sans prier le ciel qu’il vous conserve la vie, comme vous me l’avez conservée. »

Mon hôte avait souvent raconté son histoire à sa famille et à ses amis. Aussi dès que l’on sut que le sauveur, comme il m’appelait, était chez lui, ce fut comme une procession de visiteurs. Il fallait à tous raconter toujours la même histoire: c’eût été bien ennuyeux, si chaque récit n’avait été arrosé, à chaque répétition, d’une nouvelle bouteille de vin. Mon hôte était un riche paysan, qui n’épargnait rien pour me prouver sa reconnaissance. Aussi pendant tout le temps que nous restâmes chez lui, ce fut une noce continuelle. Mais il fallut bientôt partir et dire adieu aux bons repas. Si j’avais laissé faire ces braves gens, ils m’auraient chargé de vivres pour quinze jours. Je n’acceptai qu’un saucisson et une petite bouteille d’eau-de-vie, et je les laissai me comblant de toutes sortes de bénédictions. Nous étions au 11 avril 1809, et cependant il nous fallut partir dans la neige. A la première étape, nous fûmes logés vingt par maison et nous fûmes obligés d’attendre pour manger que le pain fût cuit. C’était un vilain début; mais nous devions en voir de bien plus dures. Le lendemain, comme nous avions pris les devants, nous fîmes, sans nous y attendre, un fort bon repas. A moitié route, nous entrâmes dans une auberge pour y déjeuner, et nous y trouvâmes une table copieusement garnie. Un officier qui se disposait à partir nous dit: – « Mes amis, profitez du déjeuner que j’avais fait préparer pour les officiers de mon bataillon qui devaient faire halte ici. Je viens d’apprendre qu’ils ont reçu l’ordre de changer de route et je vais les rejoindre. » Nous ne nous fîmes pas prier pour nous mettre à table, et nous étions bien repus, lorsque notre régiment arriva. Nous cédâmes la place à nos officiers, qùi crurent que c’était nous qui avions fait préparer le déjeuner et qui payèrent leur écot et aussi le nôtre sans s’en douter.

Le 20, toute la division était réunie à Lansberg, où nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous entourant de retranchements. Les Autrichiens venaient d’entrer en Bavière et avaient commencé les hostilités. De Lansberg on nous dirigea sur Augsbourg, où nous arrivâmes à sept heures du soir. Là on nous distribua des vivres pour quatre jours, pain, viande et eau-de-vie, et à dix heures nous repartions avec ordre de ne nous arrêter que lorsque nous aurions trouvé l’ennemi. Nous fîmes ainsi vingt-huit lieues en trente-six heures, dans des chemins de traverse effondrés par l’artillerie et la cavalerie. Nous n’avions pas été cependant assez vite; car nous arrivâmes le lendemain de la bataille. Pour nous reposer, on nous envoya bivouaquer à une lieue de là, dans un endroit où il n’y avait ni bourg ni village, deux maisons seulement pour le quartier-général. Il tombait de l’eau et il faisait froid, mais pas moyen de faire du feu: on avait déjà ramassé tout ce qu’on avait trouvé de bois et de paille dans les environs. Nous nous réfugiâmes une douzaine dans une petite écurie et nous nous y couchâmes, sans souper, la fatigue nous ôtant l’appétit : nous aurions dormi le derrière dans l’eau. Notre logis avait un toit de paille; mais à notre réveil nous nous trouvâmes à bel air: la paille et la charpente avaient été enlevées par des soldats, sans que nous nous en apercevions, tant nous dormions de bon cœur. Le général avait vu lui-même sa maison à moitié découverte et avait été obligé de mettre des factionnaires pour la protéger. Dès le matin, on fit une distribution de pain, de viande et d’eau-de-vie, et nous nous mîmes à faire la soupe dans une vieille marmite que nous avions trouvée dans notre étable; mais la soupe n’était pas encore trempée qu’il fallut partir pour Ratisbonne. On posta notre division à deux lieues de cette ville, dont l’attaque était dirigée par l’empereur Napoléon lui-même (23 avril 1809). Toute la journée nos soldats restèrent l’arme au bras entendant gronder le canon et pestant de ne pouvoir assister au bal. Le soir, y on nous apprit que la ville avait été prise de vive force, et, le lendemain, on nous annonça que nous serions passés en revue par l’Empereur sous les murs de Ratisbonne.

C’était la première fois que notre régiment se trouvait en présence de Napoléon. Comme tous les corps qui avaient fait partie des armées de Jourdan, Hoche, Marceau, Moreau, notre régiment n’avait pas été gâté par les faveurs impériales, il était bien pauvre en croix d’honneur. Le colonel le fit remarquer à l’empereur et celui-ci lui répondit: — « Si vous voulez des croix, vous en trouverez, avec vos baïonnettes, aux portes de Vienne, où nous serons dans quinze jours. » Il ne s’est trompé que de deux jours. Puis il fit quelques promotions dans le régiment. Comme il y avait un chef de bataillon à nommer, il fit demander le plus ancien capitaine. Celui-ci était resté en arrière, avec les fourgons, par suite de mal au pied. L’Empereur ne voulut point attendre qu’on l’allât chercher, il fit appeler le suivant en ancienneté et le nomma commandant. Quelques minutes après arriva l’autre capitaine; mais il était trop tard: il apprit ainsi à ses dépens qu’il fallait être sous les yeux du maître pour obtenir ses faveurs. La distribution de vivres se faisant dans Ratisbonne, j’en profitai pour visiter la ville. J’y vis un grand désastre. Un pont magnifique était détruit, plusieurs beaux édifices étaient brûlés et tous les faubourgs incendiés ne formaient plus qu’un immense décombre. Les rues étaient encombrées de chariots brisés qui témoignaient du désastre des Autrichiens. »

A suivre.

 

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( 3 novembre, 2018 )

Un « restaurant » à Paris sous l’Empire (1810)…

« A mon arrivée à Paris, je fus conduit par un étudiant chez Flicoteau, qui prenait le titre de restaurateur et demeurait rue de la Parcheminerie [actuel 5ème arrondissement, entre les rues de la Harpe et Saint-Jacques]. Ce Flicoteau était le troisième du nom qui, après son père et son grand-père, dirigeait honorablement son établissement. C’était une grande salle obscure, garnie de tables et de bancs. A cela près qu’on n’y connaissait ni nappes ni serviettes, le tout était assez proprement tenu. Les plats gras ou maigres variaient de trois a cinq sous. Pour un sou on trempait la soupe, c’est-a-dire que chaque consommateur allait, en entrant, choisir une soupière de la capacité qui lui convenait ; il y taillait le pain qu’il voulait et appelait le père Flicoteau qui, consciencieusement, n’épargnait pas le bouillon. Certaines de ces soupières, dont le contenu était destiné à un seul consommateur, auraient été plus que suffisantes pour dix ou douze convives ordinaires. Les portions de viande de cinq sous étaient très copieuses; l’usage du vin était peu répandu. Il arrivait que beaucoup de dîners ne montaient qu’à six sous, non compris le pain que chacun devait apporter. A cette époque, cinq ou six autres restaurants, situés dans le pays [quartier] latin, étaient tenus par des membres  de cette honorable famille Flicoteau : les prix fixés étaient de seize à vingt-deux sous. Le vieux père Flicoteau, de la rue de la Parcheminerie, chef de la famille, ne se gênait pas pour critiquer ce qu’il appelait « le luxe » des nouveaux établissements formés par ses neveux : « Ils ont une carte, disait-il en ricanant, une carte sur laquelle on lit : « Pain à discrétion. » Les malheureux ! » Malgré les observations du père Flicoteau, ou plutôt à cause de ces observations, je le quittai pour aller chez un de ses neveux jusqu’à mon entrée dans les hôpitaux. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, p.93)

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( 2 novembre, 2018 )

Le général de Beurmann en 1814…

Beurmann

Jean-Ernest de Beurmann, né à Strasbourg le 20 octobre 1775, sous-lieutenant au régiment de Salm-Salm en 1790, lieutenant (en 1791) et capitaine (en 1792) au 19ème ci-devant Flandre, adjoint aux adjudants généraux (1794), chef de bataillon à la 20ème légère (1800) , adjudant commandant (1803), général de brigade (23 octobre 1811) avait été détaché de l’armée de Catalogne le 14 mars 1814 avec un division composée d’un bataillon du 32ème, des 79ème, 102ème, 115ème et 116ème régiment de ligne et d’une compagnie d’artillerie pour l’armée de Lyon. Il a ainsi retracé son rôle à l’armée.

Arthur CHUQUET.

 « J’arrivai en poste le 19 mars 1814 avec la tête de la colonne que je commandais, à Lyon. Le maréchal Augereau m’ordonna de suite de prendre position à Grange-Blanche avec un bataillon du 32ème de ligne, le troisième du 116ème et le troisième du 115ème. L’ennemi, se trouvant en présence, attaqua la ligne, le 20, à la pointe du jour, força la droite et le centre de l’armée, de manière à être près du faubourg de la ville. Malgré ses efforts réitérés et toutes ses forces, j’ai conservé ma position avec les troupes désignées et huit bouches à feu que le maréchal avait mises à ma disposition. Cette journée a eu pour résultat l’évacuation de la ville de Lyon sans désordre le lendemain 21, sans que l’ennemi osât nous entamer ; nous lui avions causé une grande perte et fait 500 prisonniers. »

 Quelques jours plus tard, Beurmann était envoyé de Lyon avec sa division à l’armée de la Garonne, à Libourne. C’est là qu’il fit son adhésion aux Bourbons…

 (Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.280).

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