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( 11 novembre, 2018 )

Une lettre du capitaine Rey, du 1er régiment suisse, sur le passage de la Bérézina.

La Bérézina

Arrivés au jour au petit village de Studienzka [le 26 novembre 1812] ; nous prîmes position sur une petite éminence qui dominait d’assez près la Bérézina. L’artillerie s’y établit avec nous, et l’on renouvela l’injonction de ne laisser personne s’éloigner. Il y avait là des tas de planches autour de quelques maisons. Dans la matinée, le bruit circula que l’Empereur était auprès de la rivière et, malgré la défense expresse de quitter notre troupe, vu que d’un moment à l’autre nous pouvions recevoir l’ordre d’opérer un mouvement, je ne pus résister à la curiosité de voir de près le grand homme dans la conjoncture où nous nous trouvions. Me faufilant le long des rangs, je gagnai le bas de la position et, arrivé au bord de l’eau, je l’aperçus de fort près, adossé contre des chevalets qui se trouvaient sur la rive, les bras croisés, dans sa capote, silencieux, n’ayant pas l’air de s’occuper de ce qui se passait autour de lui, fixant seulement de temps en temps ses regards sur les pontonniers qu’il avait en face et à quelques pas de lui, dans la rivière parfois jusqu’au cou et parmi les glaçons, occupés à ajuster des chevalets qu’ils paraissaient avoir beaucoup de peine à assujettir au fond, tandis que d’autres plaçaient des planches sur eux à mesure qu’ils étaient fixés. Les seules paroles que j’ai entendues sortir de la bouche de l’Empereur pendant un assez long espace de temps étaient une allocution faite d’un ton d’humeur et d’impatience au chef chargé de la direction des travaux. Il lui faisait observer que cela allait trop lentement. Mais le premier lui répondit avec vivacité et assurance, en lui montrant la position de ses gens plongés depuis longtemps dans ces flots glacés sans avoir quoi que ce fût pour se fortifier et se restaurer : position, en effet, horrible à voir. L’Empereur, sans rien répliquer, reprit sa première attitude, avec son air taciturne, pensif et soucieux. Je rejoignis ma troupe, je passai encore un certain temps dans cette position, et nous reçûmes de nouveau plusieurs injonctions de tenir nos gens réunis et prêts à marcher. Tout à coup, un bruit s’éleva du côté de la rivière, et je vis un détachement s’engager sur le pont aux cris de « Vive l’Empereur ! ». au même instant, nous reçûmes l’ordre du départ et nous nous trouvâmes nous-mêmes dans un moment à l’entrée du pont, de ce frêle pont, où je revis Napoléon dans la position où je l’avais laissé, avec sa même taciturnité, son même air pensif, et ne faisant pas la moindre attention à nous, quoique nous répétions tous, en arrivant près de lui, les mêmes vivats, dont il n’avait pas l’air de se soucier le moins du monde…

Lausanne, le 3 février 1839.

REY.

Extrait du 3ème volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes).


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