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( 22 janvier, 2019 )

Les guerres napoléoniennes et les progrès de la chirurgie.

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Jusqu’aux guerres napoléoniennes, les combats, du moins tant que n’y intervenait pas le corps-à-corps, ont souvent fait plus de vacarme que de victimes. En 1786, le siège de Yorktown qui débouche sur la capitulation anglaise, mettant ainsi fin à la guerre d’indépendance américaine, coûta à la France 86 tués et il y en aurait eu une vingtaine de moins sans une maladroite contre-attaque de Chastellux.  Pour leur part, les Anglais comptèrent 350 morts et les américains 88.  En 1799, lors de l’expédition d’Égypte, la situation demeure du même ordre et Bonaparte prend lui-même la plume, le 17 mai (lettre n°4144 de sa Correspondance), pour ordonner l’évacuation «d’une quinzaine de blessés sur des brancards (qu’on) prendra en passant à l’ambulance ». Douze ans plus tard, les choses ont bien changé.  C’est désormais par milliers de tués et de blessés que les pertes se comptent, permettant même au mathématicien qu’est resté l’Empereur de mêler statistiques et prévisions.  En octobre 1812 (lettre n°19 250 de la Correspondance), il considère que sur 6 000 blessés, 2 500 seront morts trois mois plus tard. Un millier sera encore hors de combat et 2 500 auront regagné leurs unités. Les chiffres ne cessent de gonfler. L’année suivante, Napoléon estime qu’il y a à Dresde 9 000 malades ou blessés (lettre n°20 222, juillet 1813) qui l’embarrassent bien. Ce sera encore pire, moins d’un an plus tard (lettre n°21 319, février 1814) lorsqu’il cherchera à en répartir 24 000 entre Rouen, Chartres et Paris.  A l’évidence, les chirurgiens ne chômèrent guère au long des différentes campagnes qui ponctuèrent l’Épopée.  Malgré les soupçons que lui vaut son incorrigible vantardise, Larrey peut être considéré comme crédible, lorsque, dans les jours suivant Wagram (1809), il écrit à sa femme : « … plus de 10 000 blessés sont passés dans nos ambulances, j’ai mis cinq jours et cinq nuits à opérer… ». 

Une question vient dès lors aux lèvres.

Dans la mesure où, à la lumière de sa correspondance, nous voyons l’Empereur très au fait de l’augmentation quasi-vertigineuse du nombre des victimes, a-t-il donné au Service de santé de ses armées les moyens de minimiser les pertes, le mettant en mesure, comme l’écrit joliment le chirurgien Pierre-François Briot dans son « Histoire de l’état et des progrès de la chirurgie militaire en France » (Besançon, 1817), au sujet de la désarticulation d’un membre, « de conserver les trois quarts d’un individué en faisant l’ablation de l’autre quart ».  La réponse est négative.  Si les quelques chirurgiens des armées napoléoniennes, qu’au long du XIXème siècle, les historiens ont mis en vedette, tels Percy ou Larrey, ou tous ceux qu’ils ont négligés, tels justement Briot ou Gama, divergent dans leurs techniques opératoires. L’un prônant la résection (blocage) du membre « fracassé », un autre l’amputation, un troisième, la désarticulation, tous s’entendent sur deux points :  l’urgence de leur présence auprès du blessé, mais, davantage encore, l’impossibilité d’en convaincre l’Empereur qui, jusqu’au bout, y compris dans les conversations de Sainte-Hélène, demeura sourd à une argumentation qu’il ne voulait pas entendre. 

La raison en est simple.

Pour lui, la gestion de la bataille, plus impérieuse encore à ses eux que la raison d’État, se fonde sur la surprise, la souplesse et la rapidité d’action, en un mot sur une maîtrise du terrain que rien ne doit venir entraver et pas plus le ramassage des blessés avant la fin des combats qu’autre chose. En 1806, Napoléon en faisant peindre le sacrifice de Valhubert, obscur général gravement touché à Austerlitz et qui avait refusé d’être évacué, avait même tenté de montrer à ses soldats où se trouvait pour eux la voie de l’honneur s’ils étaient à leur tour blessés. Après sa présentation au Salon de 1808, le tableau devait figurer aux Tuileries mêmes, au cœur d’une série de vastes toiles magnifiant les moments importants du régime impérial. Privées de moyens, peut-on dès lors affirmer que les guerres napoléoniennes firent progresser la chirurgie ?

Sans aucun doute, en raison même de cette caractéristique. Dans cette foule de victimes, qui parvenait entre leurs mains aux stades souvent des plus tardifs de l’évolution d’une blessure, les chirurgiens de la base, généralement dépourvus d’a priori parce que venus à l’armée sans formation, ou si peu, firent au mieux leur devoir. Imaginant et improvisant ils sauvèrent sans doute des vies, aidées par la nature et l’instinct de conservation des intéressés, mais incontestablement ils apprirent leur métier.  Rendus à la vie civile sans beaucoup d’égards ni d’argent, devenus officiers de santé sous la Restauration, ils joueront un rôle précieux dans les régions rurales ou déshéritées où les médecins ne se montraient guère.

Le paysan coincé sous sa charrette, voire le notaire sous son cabriolet, ne pouvaient que se féliciter-dut-il y laisser une jambe-de voir, en pleine campagne, s’avancer vers lui un praticien qui avait survécu à la Russie ou réchappé d’Espagne. 

Docteur Jean-François LEMAIRE. 

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Voici une réaction à propos de cette article. Elle m’a été très communiquée par « Augustin Legay » .

J’ai lu avec intérêt cet article du Dr Lemaire et me permets quelques commentaires. Il me semble inexact de dire que l’Empereur ne s’est pas intéressé aux progrès du service médical. C’est grâce à lui, lors de la campagne d’Italie, que Dominique Larrey (vantard ? quel chirurgien ne l’est pas ?) a pu mettre en oeuvre ses chariots d’ambulance pour intervenir sur le terrain (ce qui était interdit auparavant), développer l’organisation des ambulances et du Service de santé. Pour preuve sa colère sur son ami Larrey lorsqu’il apprit un manque d’efficacité du Service de santé par manque de matériel (colère injustifiée dont il s’excusera ensuite auprès de lui lorsqu’il fut mis au courant que ce manque était imputable aux commissaires des guerres). De nombreux exemples existent quant à l’attention que l’Empereur accordait aux soins prodigués. Il visitait fréquemment les ambulances, les hôpitaux (voir les nombreux tableaux, par exemple à Jaffa, sur l’île Lobau, aux Invalides…) De plus, Il était conscient du rôle joué par le Service de santé sur le moral et la combativité des troupes. Et critiquer les techniques utilisées par les chirurgiens ne me semble pas justifié (les mêmes qui restent utilisées lors de catastrophes comme récemment en Haïti après le tremblement de terre). Dans le texte, ce médecin laisse supposer une différence entre amputation (section d’un membre dans un segment), désarticulation (amputation au niveau d’une articulation, technique plus rapide, moins sanglante et d’un pronostic fonctionnel meilleur : il devrait lire les textes de Dominique Larrey !) et résection (ce qui signifie enlever le membre, et pas le blocage … à noter que des attelles ou des appareillages rigides étaient utilisés, pas en plâtre, mais avec des mélanges décrits).
Je pense donc que ce texte est réducteur vis-à-vis de nos collègues du Service de santé à qui tant de braves doivent la vie!
Par contre, il est vrai que bon nombre d’entre eux n’en ont pas été récompensés, mais ont exercé ensuite dans les campagnes ou les villes.

Honorons donc leur mémoire et respectons ce qu’ils ont fait.

« Augustin LEGAY ».

  

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