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( 2 mars, 2019 )

Paris en mars 1814. Extrait des « Souvenirs » de Julie Mallet.

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Après la campagne de Saxe, l’Empereur revint à Paris, dont les habitants étaient plongés dans la consternation ; mais elle fut bien plus grande encore lorsqu’on apprit que, le 20 décembre 1813, une armée alliée était entrée par Bâle. Le 1er  janvier 1814, une autre passa le Rhin, en très peu de temps, l’ennemi fut aux portes de Paris ; l’Empereur faisait levées sur levées, mais cela ne produisait que des soldats qui ne savaient ni faire l’exercice, ni résister aux rigueurs de la saison. Dans les campagnes, les paysans s’armaient de fourches et d’instruments semblables pour se défendre. L’ennemi fut battu à La Ferté, Champaubert, Montmirail, Montereau ; mais lorsqu’il était repoussé d’un côté, il s’avançait d’un autre. Napoléon était partout, faisant faire à ses troupes des marches forcées et surprenant l’ennemi par sa diligence.  A Paris, nous ne pouvions croire qu’il fût possible que nous verrions l’ennemi dans nos murs ; nous n’avions été accoutumés à voir la guerre que de loin, et nous repoussions toujours l’idée du danger. Cependant, on fortifiait Paris, on faisait des palissades tout autour de la ville et c’était une chose qui donnait beaucoup d’inquiétude, parce qu’on savait qu’en cas d’attaque, cela ne servirait à rien qu’à faire périr beaucoup de monde. Mais, le 28 mars 1814, on commença à voir arriver à Paris des quantités de gens de la campagne, les rues étaient encombrées de charrettes, de meubles, de vaches, etc. ; tous ces malheureux, au désespoir, apportaient la nouvelle que l’ennemi s’avançait à grands pas derrière eux ; on ne peut se peindre la consternation qui se répandit dans Paris le lendemain, lorsqu’on fut réveillé par le bruit du canon. L’ennemi avança ce jour-là jusqu’aux portes de Paris, et le jeudi 30, à six heures du matin on battit la générale. Il me semble encore entendre ce bruit fatal, je ne pouvais en croire mes oreilles ; mais notre effroi fut encore plus grand en entendant non seulement le canon, qui était très fort, mais une fusillade continuelle et aussi distincte que si c’eût été à cent pas : elle n’était pas beaucoup plus loin. On se battait au-dessous de Montmartre et dans la campagne près la barrière de Clichy. Je crois qu’il est impossible de voir une bataille plus près que nous n’avons vu celle-là, à moins d’en faire soi-même partie. Du haut de notre maison, on voyait le feu des batteries qui étaient sur Montmartre. Cette journée fut bien cruelle à passer : le canon ne cessa pas un instant de se faire entendre. Dans notre rue, sur les boulevards, on voyait passer les blessés qu’on rapportait continuellement ; nous étions dans des transes affreuses. Jemmy qui était de la garde nationale, était de service ce jour-là, chez le maréchal Moncey, et nous sûmes, dans le milieu de la journée, qu’il l’avait suivi à la bataille. Vers quatre heures, il vint à la porte et dit qu’on commençait à parler de capitulation. Maman s’empressa d’aller porter cette nouvelle à Mme F[usil [la fameuse comédienne qui suivit les troupes françaises durant la retraite de Russie]. En y arrivant, elle apprit qu’il était tombé un obus sur la maison voisine et que cela menaçait de mettre le feu aux greniers. Elle fit dire aussitôt chez nous qu’on jetât le foin dehors. En cherchant où on pourrait mettre le fourrage, mon frère ouvrit à la hâte une remise, et un timon de voiture lui tomba sur la tête et lui fit une blessure qui n’était pas dangereuse, mais qui nous effraya horriblement. Ne sachant pas ce qui était arrivé, et entendant du bruit dans la maison, je crus que c’était Jemmy qu’on venait de rapporter blessé.  Presque au même moment, des cris affreux se firent entendre dans la rue, comme un bruit de chevaux au grand galop : la barrière de Clichy venait d’être enfoncée, et c’étaient les curieux effrayés et quelques soldats fuyants qui causaient ce désordre ; dans le dernier moment, nous ne doutions pas que l’ennemi ne fût derrière eux et nous nous crûmes perdus. Sachant maman de l’autre côté de la rue, nous voyant séparés d’elle dans un pareil moment, croyant que la porte allait être enfoncée, la maison peut-être mise au pillage je tremble encore quand j’y pense, nous étions au désespoir ; maman, voyant la foule qui se précipitait sur le boulevard, pensa qu’en allant aussi vite que les fuyards, il n’y avait pas de grands dangers. N’étant pas loin de sa maison, elle se hasarda à revenir ; elle arriva sans accident ici mais on eut bien de la peine à empêcher la foule effrayée d’entrer avec elle. Cependant, je vois encore un homme qui s’était introduit dans la cour et s’était blotti sur une borne. Il était horriblement effrayé et on eut bien de la peine à le faire sortir.

Au moment où maman traversa la cour, elle vit passer un obus au-dessus de sa tête ; on commençait à bombarder : plusieurs bombes tombèrent sur le boulevard et une mit le feu à la maison de M. de Goutant. Il en tomba une chez M. Destillières. Mlle B…, traversant sa cour, vit tomber à ses pieds plusieurs biscayens. On nous fit, tout de suite, descendre à la cave et malgré la consternation générale, on eut presque envie de rire en voyant que je descendais avec moi mon chat et mes serins. Cette précaution de descendre à la cave nous porta bonheur, car presque aussitôt Jemmy entra dans la cour et nous annonça par la fenêtre que la capitulation venait d’être signée. Cette nouvelle nous transporta de joie, le canon cessa alors de se faire entendre peu à peu, à mesure que la nouvelle de la capitulation se répandait sur différents points de la bataille. 

Le lendemain 31 mars [1814], les souverains, c’est-à-dire l’empereur de Russie et le roi de Prusse, entrèrent dans Paris à la tête de leurs troupes. Tout se passa dans le plus grand ordre, que la garde nationale (à laquelle on avait permis de partager les postes) contribua beaucoup à maintenir. 

Témoignage publié la première fois dans « Le Carnet historique et Littéraire », en 1898. 

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( 2 mars, 2019 )

Le suicide de Berthier (4ème partie et fin).

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Le mot de suicide n’est pas prononcé dans le rapport que nous venons de traduire. Mais ce rapport décisif nous révèle l’état d’âme de Berthier, on notera qu’avant d’entrer dans les cabinets, il a essayé d’éloigner Mlle Gallien et qu’elle n’a pas voulu le laisser seul dans la chambre des enfants. Une lettre confidentielle, écrite de Munich le 13 juin par le conseiller de légation baron de Strampfer assure que la princesse de Wagram craignait une catastrophe et qu’elle avait chargé les domestiques de surveiller son mari, mais que le prince sut se soustraire à l’attention de ses gens, qu’il se rendit, pour exécuter son dessein, dans la chambre de ses enfants où il y avait des cabinets, et que là, sous le prétexte d’un besoin naturel, il trouva le temps de mettre une chaise contre la fenêtre, de se jeter en bas.

« La cour de Bamberg, ajoute Strampfer, représente cette mort comme tout à fait accidentelle ; mais on sait que Berthier s’est ôté la vie à dessein, et il a sans doute choisi ce genre de mort pour donner à la chose l’air d’un accident. »

La cause est entendue. Nous n’ignorons plus le comment et le pourquoi de la mort de Berthier.

 Il est dégoûté de la vie, et voici que passent sous ses yeux les colonnes russes en files interminables.

Quoi ! Elles vont envahir et ravager la France, et lui, Berthier, est cloué à Bamberg ! Plutôt mourir…et il meurt.

On a dit que ce suicide était impossible parce qu’il est vulgaire, qu’un soldat, un maréchal de France aurait choisi d’autres moyens. Berthier devait donc se tirer un coup de pistolet ! Il devait s’empoisonner ainsi que Napoléon l’avait tenté dans la nuit du 11 au 12 avril 1814 !

Hélas ! Le pauvre Berthier ne pensait pas à mourir en beauté. Quand on veut mourir, on meurt comme on peut.

Arthur CHUQUET

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Il est à noter que tous les historiens ne partagent pas la théorie du suicide. Ainsi le général Derrécagaix, un des premiers biographes du Maréchal, penche plutôt pour un accident, avançant le fait que Berthier était sujet très souvent à des vertiges. Selon lui, le maréchal se mit debout « sur un fauteuil placé sur une petite estrade » pour mieux voir la cavalerie russe qui passait devant son château et aurait pris d’un de ces fameux vertiges qui le déséquilibra … (Source: La plaquette de cet auteur et intitulée:  »Les derniers jours du maréchal Berthier », Paris, Librairie Militaire R. Chapelot et cie, 1905).

C.B.

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