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( 1 avril, 2019 )

Une lettre du colonel Jerzmanowski à un ami.

Jerzmanowski 1779-1862

Le colonel Jerzmanowski [1779-1862] ; commandant les Polonais de la Garde Impériale, envoie à un certain M. de Girardot, toute sorte de détails sur l’île d’Elbe et sur l’île de Pianosa et sur la fête du 15 août [1814].

Arthur CHUQUET.

Porto-Ferrajo  (Portoferraio], 23 août 1814.

Ce pays est rempli de voyageurs. Beaucoup de personnes viennent s’y établir. Il nous arrive tous les jours beaucoup d’officiers, italiens et étrangers sans emploi, auxquels l’Empereur fait de petites pensions.

On forme ici une nouvelle colonie à l’île de Pianosa dépendante de l’île d’Elbe. Cette île, quoique fertile, n’avait point d’habitants. Les pirates les en avaient chassés depuis longtemps. On y construit un fort et beaucoup de familles veulent s’y établir. Cette île jadis florissante servait d’exil à un empereur romain (je crois Agrippa]. On y voit quelques ruines de l’Antiquité. L’Empereur s’occupe beaucoup de cette île; il y passe quelquefois quelques jours à la chasse.

Nous avons eu des fêtes brillantes le 15 août. Toute l’île était illuminée pendant deux jours. On avait construit une salle où étaient réunies toutes les dames de l’île. Entre beaucoup de transparents et d’allégories on a remarqué Jupiter dans l’île de Crète [le parallèle fait avec la situation de Napoléon à ce moment-là est quelque peu flagrant]

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, pp.436-437)

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( 1 avril, 2019 )

Lettres d’Espagne… (1)

Lettres d’Espagne… (1) dans TEMOIGNAGES espagne-1

François Franconin (1788-1857) était au moment de son entrée en Espagne, caporal au 1er régiment de tirailleurs,  et ce depuis le 20 avril 1810. Le 22 mai de l’année suivante, il est nommé fourrier dans ce même régiment. Ses « Lettres et Souvenirs » dont est extraite la correspondance qui suit, parurent la première fois en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ». Ses lettres sont adressées à ses parents.

Bilbao, 14 août 1810.

Depuis plus de deux mois je soupirais après une de vos lettres. Je viens enfin d’en recevoir une en réponse à celles que j’eus le plaisir de vous écrire dans le cours de mon voyage à Saint-Jean-de-Luz…. Voici près de trois semaines que nous sommes dans cette ville et nous n’avons pas encore eu le temps de respirer. Nous sommes toujours de garde ou en course contre les brigands que nous avons beaucoup de peine à joindre dans les montagnes escarpées qui composent presque toute la Biscaye.  Bilbao est une belle et charmante ville, sa grandeur est moyenne. Extrêmement bien placée dans une colline très fertile, qui se prolonge jusqu’à la mer dont elle est éloignée à environ trois lieues de poste, et à laquelle elle communique par une rivière sujette aux marées et qui est assez forte avec leurs secours pour former presque autour un port sûr et assez grand. Elle doit être considérable par son commerce, en temps de paix, à en juger aux avantages de sa position et à son commerce actuel. Les habitants m’ont paru jusqu’à présent les plus affables de l’Espagne. On dirait qu’ils nous aiment, surtout les femmes. Jamais l’aménité n’exista autant et la fierté si peu, chez ce sexe aimable, que dans cette ancienne capitale de la Biscaye.

P.S. Voici mon adresse : M. Franconin, caporal dans la 1ère compagnie du 2ème bataillon du 1er régiment de tirailleurs-grenadiers de la Garde Impériale, à Bilbao, à la suite du régiment.

Logroño, 19 décembre 1810.

Jugez de ce que je souffre ! Quoique certain que vous soupirez après la connaissance de mon sort, il m’a été impossible de faire cesser plus tôt votre cruelle inquiétude. Depuis près de deux mois nous sommes à courir les montagnes, nous partons le matin sans avoir d’endroits fixes où nous devions nous arrêter à la fin de la journée. Nous marchons dès la pointe du jour et nous couchons aux villages que nous rencontrons lorsque nous ne voyons plus rien.

Le seul soulagement que j’éprouve dans toutes ces fatigues était l’espoir d’apprendre de vous nouvelles en rejoignant l’état-major. J’ai été cruellement trompé ! Je n’ai rien trouvé que la certitude que vous m’aviez oublié, que vous étirez malade ou que vous aviez écrit et que vos lettres étaient perdues ou égarées, vu le fréquent changement de cantonnement. Les deux premières causes sont trop terribles pour que je ne cherche pas à en éloigner l’idée désolante ; la dernière, quoique malheureuse pour moi, puisqu’elle prolonge mes craintes, ne laisse pas de me donner l’espérance de connaître sous peu comment vous êtes, si vos chagrins diminuent et si vous jouissez tous d’une santé ferme et durable.

Enfin, à force de marcher à la rencontre des brigands, nous les avons vus plusieurs fois de suite. Employant autant de ruses pour les trouver qu’ils en mettaient pour nous éviter, deux colonnes mobiles de la Garde rencontrèrent un de leurs plus fortes bandes dans une colline à deux portées de fusil d’une assez grande ville nommée Bellerado, située dans la Rioja, province touchant à la Navarre, à la Biscaye, à la Vieille-Castille et à la Nouvelle. Nous les battîmes complètement. On leur tua plus de 800 hommes. Ils furent heureux du retard qu’a éprouvé une des colonnes pour se réunir à l’autre, dont ils ont profité, sans quoi il en serait peu resté pour aller apprendre aux autres la nouvelle de la défaite de Mina, leur plus fameux général. Nous n’avons cessé pendant huit jours de poursuivre les restes de ces bandits dans les montagnes les plus escarpées. Plusieurs fois nous en avons défait les détachements, mais il nous a été impossible de trouver les autres. Je ne savais que penser de ces coquins avant d’avoir éprouvé leu valeur. Elle est très peu de chose. Ils ne sont bons que dans les gorges et six fois plus nombreux que leurs  adversaires.

J’écrirai au général [Le général Franconin-Sauret (1742-1818), un des parents de l’auteur, et  qui avait débuté dans la carrière militaire en 1756] si le temps me le permettait. J’espère avoir ce plaisir et cet honneur dans peu de jours. En attendant, veuillez le persuader que je conserve le souvenir de ses bontés et que je l’embrasse le plus respectueusement possible.

—-

Logroño, 30 décembre 1810.

Votre lettre datée du 30 octobre, en réponse à la mienne de Los Arcos, et sans doute la dernière que vous m’avez écrite, est venue calmer la crainte que m’occasionnait votre long silence. J’ai cru y voir quelques reproches sur la distance qui existe entre la réception de mes lettres et mêmes de leurs dates. Si je voulais me justifier, je répéterais une deuxième dois ce que vous avez lu dans ma dernière ; mais je me contenterai de vous persuader qu’il m’a été absolument impossible de vous écrire plus souvent que je ne l’ai fait jusqu’à présent, à cause du peu d’occasions qui se présentent de faire passer les lettres à Vittoria. Vous n’ignorez pas combien je suis sensible à vois moindres peines ; comment voulez-vous que mon cœur, qui est toujours où vous êtes, ne cherche pas tous les moyens d’adoucir les cuisantes inquiétudes que vous donnez mon absence et les dangers apparents auxquels vous croyez que je suis exposé journellement ? Soyez plus tranquille, je vous prie ; quoique j’éprouve quelques fatigues, elles sont loin d’être aussi considérables que votre tendresse paternelle, qui seule m’en console, vous les fait voir. Il en est de même des dangers ; ils n’existent que pour les personnes imprudentes. Les brigands sont trop peu redoutables, quoique nombreux ; leur perfidie seule est à craindre. Calmez donc vos appréhensions. Je suis presque aussi en sûreté que si j’étais au milieu de la France. il paraît que nous sommes encore ici pour quelque temps. Je le souhaite de tout mon cœur. Les vivres sont bons, les femmes belles et les hommes sont affables. Le régiment de fusiliers-grenadiers d’où je sors et dont je désirerais encore faire partie est en ce moment à  Vittoria, à 15 ou 16 lieues de Logroño. S’il était possible d’engager le général à écrire une deuxième fois à MM. Bodelin et Hennequin, peut-être serais-je bientôt au comble de mes vœux.

Si j’avais le bonheur, tandis qu’ils y sont, d’aller à  Vittoria, je m’empresserais d’aller les remercier des promesses qu’ils ont faites à notre brave parent, de me rappeler à la première occasion dans leur régiment.

Mille souvenirs agréables et reconnaissants pour madame D… . Je rends mille remerciements à l’aimable dame italienne  qui, à votre considération, veut bien s’occuper pour mon avancement.

Logroño, 7 février 1811.

J’ignore depuis bien longtemps ce qui se passe là où vous êtes et comment vous vous portez. Certes, vous conviendrez qu’il est désolant pour un cœur aimant de se voir négligé autant que je le suis. Vous me faites des reproches sur ma paresse, vous le devez, mais n’aurais-je pas bien aussi lieu de vous en faire ? Vous qui n’ignorez pas que c’est la seule consolation que je puisse recevoir au milieu des fatigues militaires. Je vous en prie, soyons plus exacts l’un et l’autre, puisque c’est l’unique jouissance que ne peut plus nous ravir l’espace immense qui nous séparer ; usons-en le plus possible, nous nous apercevrons moins que nous sommes éloignés.

On parle beaucoup d’un prochain départ, nous ne sommes tous fâchés. Que nous parcourrions tous l’Espagne qu’il nous serait difficile de trouver une meilleure garnison. Nous faisons beaucoup de service, mais aussi nous sommes bien.

La Jeune Garde a reçu depuis peu une nouvelle dénomination. Les chasseurs se nomment maintenant voltigeurs de la Garde ; ils sont quatre régiments. Les grenadiers se nomment tirailleurs et forment autant de régiments que les voltigeurs. Ainsi, dorénavant, dans vos adresses, n’écrivez plus tirailleurs-grenadiers, mais 1er régiment de tirailleurs de la Garde. Ca ne change en rien le cadre des sous-officiers des premiers régiments des tirailleurs et voltigeurs. Ils comptent toujours et reçoivent la paye de la Vieille Garde. Écrivez-moi promptement. Je duis impatient d’apprendre si vous jouissez tous d’une bonne santé, si ma précédente [lettre] a trouvé ma tendre et chère mère un peu remise de la longue et terrible maladie qu’elle a éprouvée et si celle-ci la trouvera entièrement rétablie. Je fais des vœux pour que cela soit et pour apprendre bientôt qu’ils ont été exaucés.

Veuillez persuader à la charmante dame italienne que je n’oublierai jamais ses offres obligeantes.

Burgos, 12 mai 1811.

J’ai reçu vos deux lettres datées du 9 et 23 avril, qui m’ont causées un sensible plaisir. J’ai trouvé dans la première une douce plaisanterie mêlée de sages conseils dictés par l’intérêt et l prévoyance paternelle, capables de me faire revenir sur mes égarements si les passions passagères avaient plus d’empire sur moi.  Ils seraient venus un peu tard s’ils eussent été nécessaires. Les femmes espagnoles, quoique belles et aimables, ne me causeront jamais un sensation trop vive, avec leur air dédaigneux et imposant quoique dans le fond elles en soient très éloignées. Elles céderont toujours dans mon cœur à la gaieté et aux grâces naturelles de nos charmantes Françaises. Pour les coups de pied de Vénus que vous paraissez appréhender, soyez tranquille, j’y veille. Les sens ne m’aveugleront pas assez pour m’entraîner dans les repaires où se vendent de détestables plaisirs.

Le régiment, il est vrai, a beaucoup souffert depuis qu’il est en Espagne ; il s’est éprouvé plusieurs fois avec des bandes de brigands six fois plus nombreuses et s’en est toujours tiré avec honneur et avantage. Nos soldats sont des hommes faits, tous de mon âge ou un peu plus vieux, d’une complexion robuste, capables de supporter mes plus grandes fatigues et de voir sans crainte le péril ou la mort. On vous a donc grossi les objets ; nous avons fait quelques pertes qui ont très peu diminué le régiment, et certes, c’est un de ceux qui ont obtenu le plus de succès et qui ont été les moins maltraités. N’ayez plus d’inquiétude ; je jouis d’une santé parfaite et serai peut-être bientôt plus à même de vous en donner la certitude de plus près, si on ne ment pas. Votre esprit travaille, j’en suis sûr ; très bien, que pensez-vous que cela soit ? Comme vous chercheriez trop longtemps, je vais vous le dire.

Apprenez donc que l’Empereur, par un décret, reprend tout le cadre des officiers, sous-officiers, caporaux et tambours sortant de la Vieille Garde pour le 2ème régiment de grenadiers ; que nous ne sommes ici que jusqu’à ce que nous soyons relevés ; qu’aussitôt après, nous prendrons la routez de la capitale pour rejoindre cet ancien régiment; que je suis compris dans le nombre ; que, sans cette nouvelle, je serais fourrier dans la même compagnie, puisque j’ai été présenté il y  a plus de trois semaines et que je le serai peut-être en arrivant à Paris.

Respirez maintenant, vous devez en avoir besoin. Que l’espérance de me savoir bientôt caporal ou fourrier des vieux grenadiers chasse tout à fait ces idées noires et douloureuses que vous causaient les périls auxquels vous pensiez que j’étais sans cesse exposé. Il est possible que nous partions bientôt ; je vous prierais donc de vouloir bien me donner dans votre prochaine [lettre] les adresses de vos amis et de ceux qui vous aiment. J’éprouverai une bien douce jouissance d’y voir le général avec sa jeune er charmante épouse. J’en ai reçu une lettre renfermant l’adresse de son hôtel à Paris. Il me dit avoir écrit par le même courrier au général Dorsenne. Je le crois, mais je n’ai encore rien su de son effet.

Je me propose de lui écrire un de ces jours, à son adresse, à Paris.

A suivre…

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( 1 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (2ème partie).

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II. Les lendemains de Waterloo. Les soins dans les hôpitaux de Belgique.

Déjà le 17 juin, au lendemain de la bataille des Quatre-Bras, pendant que Wellington concentre ses forces sur la position défensive qu’il a choisie au sud de Waterloo, Grant ne demeure pas inactif. Pour parer aux besoins les plus urgents découlant des opérations engagées, il décide de compléter la base hospitalière britannique dont il assume la responsabilité.

Il fait réquisitionner par le quartier général de Wellington les deux grands hôpitaux civils de Bruxelles (hôpital Saint-Pierre et hôpital Saint-Jean). En outre, trois grandes casernes, vides de leurs unités depuis l’aube du 16 juin, sont aménagées pour recevoir les blessés.

Mais Grant et le quartier général britannique n’ont pas vu assez grand dans leurs prévisions en ce qui concerne les hôpitaux. Et surtout, le quartier-maître général Murray a sous-estimé ses besoins en moyens de transport. Dès le 19 juin, les convois organisés par les Britanniques et les Hollando-belges déversent dans les hôpitaux de Bruxelles le flot incessant des blessés amenés des Quatre-Bras et de Waterloo. Les Prussiens dirigent vers Louvain et Namur les blessés de Ligny, de Plancenoit et de Wavre.  Les hôpitaux et casernes sont immédiatement saturés. La plupart des édifices publics et établissements religieux sont transformés en hôpitaux temporaires et sont rapidement encombrés.

A Bruxelles, l’élan charitable gagne tous les milieux. De nombreux bourgeois et même des gens de condition modeste transforment leurs maisons, leurs propriétés et leurs ateliers en ambulances. Des milliers de blessés sont ainsi hébergés par les habitants. Parmi eux, de nombreux blessés britanniques se font conduire directement dans les familles où ils ont été logés dans les semaines précédant le 16 juin. Bruxelles est véritablement devenue une « ville sanitaire ».

Brugmans, venant de La Haye, arrive à Bruxelles dans la matinée du 19 juin. Immédiatement, il se concerte avec Grant. Kluyskens, qui est polyglotte et parle parfaitement l’anglais, est désigné pour assurer la liaison entre les services de santé alliés. Grant et Brugmans, d’un commun accord, prennent des mesures d’une importance capitale pour adapter leurs services respectifs aux besoins énormes et soudains créés par les événements. En quelques jours, ils mettent un point final à cette phase désordonnée.

Voici, dans le cadre de ce plan, constamment rajusté aux circonstances, quelques brefs détails sur les mesures fondamentales prises par Grant et Brugmans dans le domaine de leurs responsabilités respectives

1. Tout d’abord, pour éviter le désordre, il importe de déterminer avec précision la répartition des responsabilités de chacun dans le commandement et le fonctionnement des grands hôpitaux dont l’ensemble constitue « le Grand Hôpital général de l’Armée ». Il en va de même pour les nombreux hôpitaux temporaires. « Qui commande quoi ? » Tout cela se règle dans la netteté. Ainsi, le chirurgien britannique John Hennen dirige, à l’hôpital militaire, le personnel chirurgical britannique que Grant a attaché à cet établissement pour assurer le service avec le personnel militaire belge dépendant de Kluyskens. Mais c’est celui-ci qui demeure le chirurgien en chef de l’établissement. Les Britanniques se chargent de la totalité des soins à la caserne de la Maréchaussée transformée en hôpital et dans les quatre autres grands hôpitaux. Kluyskens est responsable du service chirurgical dans un grand hospice transformé en hôpital militaire et dans une corderie qui abrite un millier de blessés légers. Les blessés recueillis dans les maisons et propriétés des particuliers sont à charge du service hollando-belge relevant de Kluyskens. Y eut-il, dans la pratique, des conflits et des litiges entre les deux services de santé, dans une matière aussi délicate ? Il ne le semble pas. Je n’en ai trouvé aucune trace.

2. Le renforcement immédiat et important du personnel chirurgical constitue le deuxième problème qui doit recevoir une haute priorité.

Grant et Brugmans décident que leurs renforts seront concentrés uniquement sur Bruxelles. Cette ville devient le pivot de toute l’organisation médicale en Belgique. Puisque les Prussiens n’ont aucun renfort immédiatement disponible, l’expansion des hôpitaux de Louvain devient une responsabilité de Kluyskens.

Chez les Britanniques, les premières mesures de renfort sont éminemment pragmatiques. Au matin du 19 juin, John Gunning, le principal medical officer du 1er Corps, obtient de Wellington en personne l’autorisation de maintenir momentanément, à Waterloo et à Bruxelles, des chirurgiens attachés au 1er Corps et au quartier général de l’armée en dérogation des ordres de mouvement. John Hume, le chirurgien personnel de Wellington, demeure à Bruxelles, jusqu’au début de juillet.

Grant fait prendre par le quartier général les décisions suivantes sur les évacuations vers la Grande-Bretagne : dans les premiers temps, elles se feront en principe uniquement par Anvers, à l’exclusion d’Ostende. Les hôpitaux britanniques déployés à Ostende, Bruges et Gand n’ont plus qu’une activité réduite. Par conséquent, leur personnel rendu disponible est transféré à Bruxelles.

Enfin, Grant complète les mesures de renfort en demandant au chef du Département médical de l’amée à Londres, le chirurgien McGrigor, l’envoi immédiat en Belgique d’un nombre important de chirurgiens britanniques, militaires et civils. George Guthrie (1785-1856), le Larrey britannique, opère déjà à l’hôpital militaire de Bruxelles le 24 juin. D’autres chirurgiens britanniques renommés, comme Charles Bell et John Thomson, accourent immédiatement d’Edimbourg (3).

Chez les Belges, ce problème des renforts se résout par des mesures de nature différente, mais plus radicales dans leur exécution. Le 19 juin, Brugmans fait procéder à la réquisition immédiate des 63 élèves des écoles de médecine de Bruxelles et de Gand. Ils sont militarisés et deviennent des chirurgiens sous-aides majors.

Sont aussi réquisitionnés dans les départements où se situent Bruxelles et Anvers tous les chirurgiens et officiers de santé ayant effectué du service dans le Corps médical de la Grande Armée jusqu’en 1814. Ils sont rappelés dans le service de santé de l’armée des Pays-Bas avec un grade équivalent à celui qu’ils avaient dans le service de santé français. Résultat de cette mesure : le service de santé militaire territorial compte à Bruxelles un personnel six fois plus nombreux qu’auparavant : il dispose de 68 chirurgiens majors et chirurgiens aides-majors (5) (10).

3. C’est également par des mesures de réquisition que s’effectue la reconstitution des réserves de linge, pansements et médicaments.

4. Des dispositions bien coordonnées, visant à désengorger au plus vite les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain, témoignent d’une politique constructive en ce domaine. A Bruxelles, on procède à la création de camps sous tentes, à l’édification de vastes baraques en bois dans les faubourgs, à la réquisition de nombreux édifices publics dans les communes périphériques. Dans la ligne de cette politique, le quartier général de Wellington, dès la 3e semaine de juin, fait pratiquer une forme de triage et commence à évacuer par péniches, vers Anvers, tous les patients britanniques et hanovriens, couchés ou opérés, qui sont en état de supporter le voyage.

Les blessés ambulants sont évacués par la route, avec des relais aux hôpitaux de Gand et de Malines. D’Anvers, l’évacuation vers l’Angleterre s’opère immédiatement sur une grande échelle. Sur les 9 528 blessés et 3 346 malades britanniques hospitalisés, le 20 juin, en Belgique, il ne reste plus à la fin du mois de juin que 5 000 de ceux-ci. L’évacuation de ces derniers prendra une année.

Les militaires hollandais sont évacués, dès que possible, par la route, en convois, vers les hôpitaux de Breda, Bois-le-Duc, et d’autres villes des Pays-Bas septentrionaux.

A Louvain, Kluyskens fait réquisitionner deux vastes abbayes désaffectées qui deviennent des dépendances de l’hôpital militaire, mais cela ne freine en rien la politique de dispersion orientée des blessés : en effet, entre le 16 juin et la mi-juillet, 10 000 blessés prussiens et de nombreux blessés français sont passés par l’hôpital militaire de Louvain, puis dirigés vers Liège, avec des relais à Tirlemont, Saint-Trond, Lierre, Tongres et d’autres bourgades pourvues d’hospices ou de couvents. Leurs médecins civils sont réquisitionnés.

5. Malgré les mesures de désengorgement des hôpitaux de Bruxelles, il faut aussi que Kluyskens s’occupe des milliers de blessés recueillis dans les habitations privées et les bâtiments publics. A cet effet, il répartit ses 68 chirurgiens majors et aides-majors et ses 90 sous-aides chirurgiens en 23 sections. Cinq d’entre elles restent en permanence à l’hôpital militaire. Les dix-huit autres sont distribuées dans les ambulances et s’occupent des soins dans les maisons privées. Dans la 3e semaine de juin, 4 156 blessés de diverses nationalités sont enregistrés, visités et soignés dans les maisons des particuliers.

La prévention des épidémies est un des soucis de Brugmans. Il fait afficher partout dans la ville des avis destinés à la population. Ce sont des recommandations très détaillées sur les soins à donner aux blessés : pansements humectés d’eau de Goulard en attendant la visite des chirurgiens et aides chirurgiens des sections itinérantes, conseils sur l’alimentation, la propreté du corps et du linge, la désinfection des chambres, etc.  Brugmans impose aussi à l’autorité communale de prendre des mesures sévères de propreté et de nettoyage des rues et des lieux publics.

Pendant tout l’été 1815, où le temps fut très chaud, on n’eut à déplorer aucune épidémie grave ni dans les hôpitaux ni dans la population civile, fait remarquable pour l’époque.

6. A la fin de la première semaine de l’après-Waterloo, en raison de l’insuffisance du charroi, de nombreux blessés transportables sont encore hébergés dans des conditions très précaires dans les bourgades et villages avoisinant les champs de bataille. Dans leur majorité, il s’agit de blessés français. Fleury de Chaboulon, secrétaire de Napoléon pendant la campagne de juin 1815, a souligné les innombrables actes de dévouement de la population civile à l’égard des Français, en des termes qui méritent d’être rappelés :

« La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse sollicitude que leur témoignèrent les habitants de la Belgique. Après la victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de bataille consoler les blessés et leur prodiguer des secours. (…). Ils enlevèrent nos pauvres Français des champs de bataille et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient nécessaires » (11).

Il en fut de même à Quatre-Bras, à Wavre et à Waterloo.

A mesure que les jours passent, les maires et les intendants signalent aux autorités des situations de plus en plus dramatiques dans les régions de Charleroi, Nivelles, Wavre et Genappe. Par une instruction datée du 28 juin, Brugmans crée une équipe itinérante, composée de dix chirurgiens aides-majors et d’un économe. Elle est placée sous les ordres du chirurgien de 2ème  classe Louis Seutin. Celui-ci a servi comme chirurgien aide-major dans la Grande Armée en 1813. Il a participé aux batailles de Dresde et de Leipzig. Il a été remarqué par Larrey, qui dans ses mémoires en fait un vif éloge. Le 24 juin. 1815, Larrey, consigné à Louvain jusqu’alors, est autorisé, grâce aux démarches de Kluyskens, à se rendre à Bruxelles pendant 4 jours, pour y visiter les blessés français hospitalisés. Il rencontre Seutin à l’hôpital militaire. Il raconte cet épisode pathétique dans ses mémoires (12). Et, il continue : « Nous pratiquâmes ensemble un assez grand nombre d’opérations graves, telles que l’amputation du bras à l’épaule et autres plus ou moins difficiles qui furent généralement suivies de succès ». C’est Seutin qui, dans l’équipe itinérante créée par Brugmans, est chargé d’effectuer les amputations et les autres opérations majeures qui sont nécessaires. L’équipe met bon ordre aux secours improvisés et prépare les évacuations en convois vers Bruxelles. La mission itinérante accomplit son travail pendant tout le mois de juillet 1815.

Edgar EVRARD.

A suivre…

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