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( 6 avril, 2019 )

Lettres d’Espagne…(1).

Lettres d'Espagne...(1). dans TEMOIGNAGES Espagne

François Franconin (1788-1857) était au moment de son entrée en Espagne, caporal au 1er régiment de tirailleurs,  et ce depuis le 20 avril 1810. Le 22 mai de l’année suivante, il est nommé fourrier dans ce même régiment. Ses « Lettres et Souvenirs » dont est extraite la correspondance qui suit, parurent la première fois en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ». Ses lettres sont adressées à ses parents.

Bilbao, 14 août 1810.

Depuis plus de deux mois je soupirais après une de vos lettres. Je viens enfin d’en recevoir une en réponse à celles que j’eus le plaisir de vous écrire dans le cours de mon voyage à Saint-Jean-de-Luz…. Voici près de trois semaines que nous sommes dans cette ville et nous n’avons pas encore eu le temps de respirer. Nous sommes toujours de garde ou en course contre les brigands que nous avons beaucoup de peine à joindre dans les montagnes escarpées qui composent presque toutela Biscaye.  Bilbao est une belle et charmante ville, sa grandeur est moyenne. Extrêmement bien placée dans une colline très fertile, qui se prolonge jusqu’à la mer dont elle est éloignée à environ trois lieues de poste, et à laquelle elle communique par une rivière sujette aux marées et qui est assez forte avec leurs secours pour former presque autour un port sûr et assez grand. Elle doit être considérable par son commerce, en temps de paix, à en juger aux avantages de sa position et à son commerce actuel. Les habitants m’ont paru jusqu’à présent les plus affables de l’Espagne. On dirait qu’ils nous aiment, surtout les femmes. Jamais l’aménité n’exista autant et la fierté si peu, chez ce sexe aimable, que dans cette ancienne capitale dela Biscaye.

P.S. Voici mon adresse : M. Franconin, caporal dans la 1ère compagnie du 2ème bataillon du 1er régiment de tirailleurs-grenadiers dela Garde Impériale, à Bilbao, à la suite du régiment.

Logroño, 19 décembre 1810.

Jugez de ce que je souffre ! Quoique certain que vous soupirez après la connaissance de mon sort, il m’a été impossible de faire cesser plus tôt votre cruelle inquiétude. Depuis près de deux mois nous sommes à courir les montagnes, nous partons le matin sans avoir d’endroits fixes où nous devions nous arrêter à la fin de la journée. Nous marchons dès la pointe du jour et nous couchons aux villages que nous rencontrons lorsque nous ne voyons plus rien. Le seul soulagement que j’éprouve dans toutes ces fatigues était l’espoir d’apprendre de vous nouvelles en rejoignant l’état-major. J’ai été cruellement trompé ! Je n’ai rien trouvé que la certitude que vous m’aviez oublié, que vous étirez malade ou que vous aviez écrit et que vos lettres étaient perdues ou égarées, vu le fréquent changement de cantonnement. Les deux premières causes sont trop terribles pour que je ne cherche pas à en éloigner l’idée désolante ; la dernière, quoique malheureuse pour moi, puisqu’elle prolonge mes craintes, ne laisse pas de me donner l’espérance de connaître sous peu comment vous êtes, si vos chagrins diminuent et si vous jouissez tous d’une santé ferme et durable.

Enfin, à force de marcher à la rencontre des brigands, nous les avons vus plusieurs fois de suite. Employant autant de ruses pour les trouver qu’ils en mettaient pour nous éviter, deux colonnes mobiles de la Garde rencontrèrent un de leurs plus fortes bandes dans une colline à deux portées de fusil d’une assez grande ville nommée Bellerado, situées dans la Rioja, province touchant à la Navarre, à la Biscaye, à la Vieille-Castille et à la Nouvelle. Nousles battîmes complètement. On leur tua plus de 800 hommes. Ils furent heureux du retard qu’a éprouvé une des colonnes pour se réunir à l’autre, dont ils ont profité, sans quoi il en serait peu resté pour aller apprendre aux autres la nouvelle de la défaite de Mina, leur plus fameux général. Nous n’avons cessé pendant huit jours de poursuivre les restes de ces bandits dans les montagnes les plus escarpées. Plusieurs fois nous en avons défait les détachements, mais il nous a été impossible de trouver les autres. Je ne savais que penser de ces coquins avant d’avoir éprouvé leur valeur. Elle est très peu de chose. Ils ne sont bons que dans les gorges et six fois plus nombreux que leurs  adversaires.

J’écrirai au général [1] si le temps me le permettait. J’espère avoir ce plaisir et cet honneur dans peu de jours. En attendant, veuillez le persuader que je conserve le souvenir de ses bontés et que je l’embrasse le plus respectueusement possible.


[1] Le général Franconin-Sauret (1742-1818), un des parents de l’auteur, et  qui avait débuté dans la carrière militaire en 1756…

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( 6 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (3ème et dernière partie).

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Le rapatriement des blessés.

Cette phase commença très tôt. Mention a été faite plus haut des dispositions prises par les Britanniques et les Hollando-Belges en ce qui concerne leurs ressortissants.

Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu’une minorité. D’autres purent rejoindre directement la France au cours de l’automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d’évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie.

Les blessés prussiens avaient été très largement dispersés après les batailles de Ligny et de Waterloo. Beaucoup, selon le hasard des convois, avaient été hospitalisés à Bruxelles, à Anvers et surtout à Louvain. Mais, on en trouvait aussi à Namur, à Gand et même dans les hôpitaux de La Haye, Leyde, Amsterdam. L’hôpital militaire de Liège fut un pivot d’une extrême importance dans les opérations de concentration et rapatriement des blessés prussiens. Les derniers quittèrent Liège en mars 1816.

III. Bilan général.

Je me bornerai à présenter quelques résultats globaux relatifs aux blessés britanniques qui purent atteindre les hôpitaux de l’agglomération bruxelloise. C’est la seule statistique précise et fiable dont j’ai pu disposer.

Sur un total de 9 528 blessés britanniques hospitalisés, 856 moururent de leurs blessures, soit un taux de mortalité de 9 %. En ce qui concerne les amputations, Ch. Bell mentionne qu’il a pratiqué 145 amputations primaires qui se soldèrent par 40 décès (27,2 % ) et 225 amputations secondaires qui aboutirent à 106 morts, soit un taux de mortalité de 47,1 %. Les fractures multiples du fémur ont constitué le problème le plus grave. Guthrie admet, à ce sujet, que les deux tiers de ces cas ont évolué vers la mort et qu’un sixième seulement de ces blessés survécurent avec un membre utile. Presque tous les cas dont les fractures se situaient dans la moitié supérieure du fémur moururent de septicémie et de choc (3).

Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d’un consultant en chirurgie d’armée, écrit qu’il est horrifié de constater combien les techniques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d’Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu’il porte sur certains de ses collègues qu’il vit à l’oeuvre à Bruxelles n’est guère flatteur. « Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l’insuffisance de soins médicaux a provoqués dans les quelques premiers jours après la bataille » (3). Un tel jugement n’a rien perdu de son actualité. Nil novi sub sole.

Kluyskens, quant à lui, a effectué 300 amputations. Mais nous ne disposons pas de statistiques précises sur les résultats. Il écrit, dans un rapport adressé à Brugmans, que les succès obtenus chez ses amputés et chez ses blessés atteints de fractures compliquées sont meilleurs que ceux des chirurgiens britanniques. A propos du tétanos, il n’en signale que huit cas chez ses blessés (14).

Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l’aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu’il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l’histoire du service de santé militaire français, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : « Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain » (13).

Telle est, brossée à larges traits, l’histoire de l’organisation des soins dans les villes belges, après la campagne de juin 1815.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne.

Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l’époque évoquent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activités des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une vision radicalement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l’organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation. L’accessoire, si estimable qu’il soit, ne doit pas cacher l’essentiel. Quelques détails pathétiques ou pittoresques, propres à alimenter les légendes populaires et les morceaux de bravoure d’une grandiloquence toute romantique, ne doivent pas voiler une austère réalité, infiniment plus complexe. C’est celle qu’établissent les comptes rendus officiels, les rapports des exécutants, les mémoires de chirurgiens éminents qui décrivirent ce qu’ils firent et ce qu’ils virent, tels Guthrie, Hennen, Bell, Thomson, Larrey, Kluyskens, Seutin. C’est par eux qu’il est possible d’obtenir une vue d’ensemble objective, ramenée à ses grandes lignes et exempte de chauvinisme, sur l’organisation édifiée par Grant, Brugmans et Kluyskens en juin 1815 (15).

Dans cette reconstitution de la vérité historique, les services de santé militaires reprennent leur place primordiale. L’organisation qu’ils bâtirent et firent fonctionner révèle d’indéniables insuffisances. Mais, on ne peut contester qu’elle réussit à maintenir une parfaite coordination entre alliés – oeuvre éminemment difficile – et qu’elle fut empreinte de réalisme, de sang-froid et de fermeté. Son efficacité doit être appréciée selon les normes de l’époque. ^

A défaut de reconstituer dans sa totalité cette structure de soins, édifiée à la hâte pour secourir un énorme afflux de blessés, son approche objective et impartiale est déjà suffisamment riche pour en extraire certaines leçons, celles qui demeurent marquées d’une vertu de permanence et que l’on doit parfois relire et réapprendre, tant elles s’oublient vite, après chaque guerre.

Celles relatives aux pertes massives de la campagne de juin 1815 sont précisément de cette classe. C’est sans doute une des fonctions utiles, dévolues à l’histoire de la médecine.

Edgar EVRARD.

———————-

Bibliographie.

(1) FLEISCHMAN, Th et AERTS, W., Bruxelles pendant la bataille de Waterloo, Bruxelles, 1955.

(2) BERNARD, H., Le duc de Wellington et la Belgique, Bruxelles, 1975.

(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg, Londres, vol. I, 1974.

(4) EVRARD, E., Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXIV-5, mars 1981, pp. 425- 464.

(5) ROMEYN , D.., Onze militair-geneeskundig dienst voor honderd jaren en daaromtrent, Haarlem, 1913.

Cet ouvrage contient dans son intégralité l’important rapport de Scheltema : Berigt van de geneeskundige dienst by de Armée van Zyne Majesteit den Koning der Nederlanden, by en na de veldslagen op den 16 en 18 juni 1815.

(6) EVRARD, E., Le service de santé militaire hollando-belge à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXV-1, mars 1983, pp. 61-69.

(7) DE BAS, F. et T’SERCLAES DE WOMMERSON , J., La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d’après les rapports officiels néerlandais, 1909, tome IL

(8) Van DOMMELEN , G., Geschiedenis der militair-geneeskundige dienst in Nederland, Nymegen, 1857.

(9) AERTS, W., Opérations de l’armée prussienne du Bas-Rhin pendant la campagne de Belgique en 1815, depuis la bataille de Ligny jusqu’à l’entrée en France des troupes prussiennes, Bruxelles, 1908.

(10) VELS-HEYN, Glorie zonder helden. De slag by Waterloo : waarheed en légende, Amsterdam, 1974.

(11) FLEURY DE CHABOULON, Mémoire pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 160.

(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.

(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l’Empire, p 170, in : Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J. Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 1961.

(14) KLUYSKENS, H., Exposé des principaux cas de chirurgie, observés après la bataille de Waterloo dans les hôpitaux de Bruxelles, Annales de la Société de Médecine de Gand, 1856, pp. 249-268.

(15) EVRARD, E., BRUYLANTS, P., De CALLATAY, Ph., LOGIE, J., et PIRENNE, J.-H., Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon, Bruxelles, Edité par le Crédit Communal de Belgique, Voir : Chapitre X. Les pertes humaines (pp. 143-164).

 

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