( 13 avril, 2019 )

Nominations en mars 1815…

Napoléon portrait.

« A sa rentrée aux Tuileries, Napoléon avait trouvé presque tout le personnel de son ancien gouvernement. Il fit appeler les retardataires, et dans la nuit même il nomma ses ministres. Bassano reprit la secrétairerie d’État, Decrès la marine, Gaudin les finances, et Mollien, non sans quelque hésitation, le trésor public. Molé, qui augurait mal de « cet intermède », déclina l’honneur d’être de nouveau grand-juge et obtint le poste moins compromettant de directeur des ponts-et-chaussées. A son défaut, l’archichancelier Cambacérès fut chargé provisoirement de la justice. Davout commença par refuser le portefeuille de la guerre. L’Empereur fit appel à son dévouement pour sa personne et à son patriotisme : le maréchal obéit. Il était, avant minuit, rue Saint-Dominique. La résistance de Caulaincourt fut plus difficile à surmonter. Le duc de Vicence était resté profondément attaché à Napoléon, mais c’était sur le champ de bataille qu’il voulait le servir, car il avait la sombre prévision que le rôle du ministre des relations extérieures de l’Empire serait nul devant l’Europe en armes. Il avait été à la rencontre de Napoléon à mi-chemin de Fontainebleau, et durant le trajet, il avait respectueusement repoussé l’offre de ce portefeuille. Aux Tuileries, de nouvelles instances de l’Empereur échouèrent encore. Ce fut seulement le lendemain que Caulaincourt se résigna à rentrer au ministère.

Bien que Rovigo eût montré peu de zèle et encore moins d’habileté dans les derniers mois de son administration, Napoléon lui proposa de reprendre la police générale. Rovigo refusa. Il voulait se faire prier ou il sentait la tâche au-dessus de ses forces et l’opinion contre lui. Les hommes politiques, les courtisans, les officiers, qui remplissaient dans cette soirée mémorable les salons des Tuileries, désiraient, désignaient, réclamaient Fouché. La reine Hortense elle-même parlait de lui avec enthousiasme. L’ordre d’arrestation lancé contre le duc d’Otrante par le gouvernement royal avait retourné en sa faveur l’opinion des bonapartistes. On croyait qu’il avait joué sa liberté et peut-être sa vie pour seconder l’entreprise de l’Empereur. D’autres personnes, mieux renseignées, estimaient cependant qu’il fallait le nommer ministre pour avoir l’appui des anciens jacobins. Il enleva d’assaut son portefeuille en se présentant aux Tuileries le soir du 20 mars. « Laissez entrer M. Fouché ! cria-t-on. C’est l’homme qu’il importe le plus à l’Empereur de voir en ce moment. » Ainsi annoncé, Fouché eut l’effronterie de dire qu’il avait fomenté, dans l’intérêt de Napoléon, la conspiration militaire du Nord. L’Empereur ne se laissa pas abuser, par cette imposture. Mais Fouché s’offrait. Il fallait le prendre ou se faire de lui un ennemi déclaré. Il avait d’ailleurs infiniment plus d’habileté, d’expérience et de ressources que Rovigo. L’empereur lui donna le ministère de la police. Toutefois, comme il se défiait du fourbe, il nomma à la préfecture de police et à l’inspection générale de la gendarmerie, postes où il se flattait que l’on pourrait le surveiller et le contenir, deux hommes dont il était sûr: Réal et Rovigo. Restait à pourvoir à l’Intérieur. L’Empereur n’y voulait point replacer Montalivet. Il balançait entre Costaz et Lavalette. A l’offre de l’empereur, Lavalette répondit par un refus motivé sur son désir de garder les postes « où il pourrait rendre plus de services ». Il ajouta ce bon conseil: «Il faut au ministère un homme qui ait un nom éclatant dans la Révolution. » C’était désigner Carnot dont le Mémoire au roi avait rajeuni la popularité. Napoléon, vraisemblablement, pensait déjà à Carnot. Depuis le 24 janvier 1814, jour où ce grand patriote lui avait offert ses services pour défendre la France envahie, il ne le regardait plus comme un opposant. Il hésitait, néanmoins, devant ce nom révolutionnaire qui n’avait point passé, comme tant d’autres, par la savonnette à jacobin d’un titre impérial. Ce fut seulement le soir du 21 mars que Carnot fut appelé aux Tuileries. Carnot accepta le ministère en disant simplement à l’empereur que « dans ce moment, il n’était pas permis de lui rien refuser». Le lendemain, le Moniteur publia deux décrets concernant Carnot. Par le premier, Napoléon, qui voulait « dérévolutionnaliser » l’ancien membre du Comité de salut public, le nommait comte de l’Empire pour sa défense d’Anvers; par le second, il le nommait ministre de l’intérieur. Le patriotisme avait engagé Carnot à accepter le portefeuille; la raison politique l’empêcha de refuser publiquement le titre. II comprit qu’un ministre de l’Empereur n’avait pas le droit de discréditer les titres impériaux. Il se laissa donc appeler comte dans les actes officiels et dans les journaux, mais il ne signa jamais que Carnot, et malgré deux invitations du prince Cambacérès, il s’abstint de faire retirer les lettres patentes à la chancellerie. Merlin reprit son siège de procureur général. M. de Bondy, que l’empereur avait remplacé à Lyon, devint préfet de la Seine, Champagny intendant des bâtiments et Montalivet intendant de la liste civile. Les anciens conseillers et maîtres des requêtes rentrèrent au conseil d’Etat que Ginoux-Defermon, Boulay et Regnaud furent chargés de réorganiser. L’immuable Sauvo resta au Moniteur, mais Etienne escamota le Journal des Débats abandonné par Bertin l’aîné qui, dès le matin du 20 mars, avait pris la route de Belgique après avoir publié cette dernière catilinaire : « C’est en vain que Buonaparte a promis l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté pour prix d’un honteux secours de l’étranger. La France sera délivrée par la France, ou la France cessera d’exister. Le néant vaudrait mieux pour elle que la honte de retomber sous le joug de son bourreau. » Le lendemain, on lisait dans la même feuille, rebaptisée  « Journal de l’Empire » : « La famille des Bourbons est partie cette nuit. Paris offre aujourd’hui l’aspect de la sécurité et de la joie. Les cris de: « Vive l’Empereur ! » retentissent de toute part. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d4elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.370-374)

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