( 31 mai, 2019 )

Les blessures de Napoléon…

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« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

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( 30 mai, 2019 )

Découvrez un blog dédié à celle qui incarna le rôle de l’impératrice Joséphine dans le film « Austerlitz » d’Abel Gance (1960)…

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( 30 mai, 2019 )

Retour sur les derniers jours du maréchal Lannes, racontés l’apothicaire Charles Cadet de Gassicourt.

Cadet

Charles-Louis Cadet de Gassicourt, pharmacien et écrivain français est né à Paris le 2 janvier 1769. Officiellement, il est le fils du célèbre chimiste Louis-Claude Cadet de Gassicourt (1731-1789), et de Marie Thérèse Boisselet (1731-1800), selon toute probabilité, il est en réalité le produit des amours de celle-ci avec le Roi Louis XV. Cet état de fait est d’ailleurs rapporté par le général Baron Thiébault dans ses mémoires. Quoi qu’il en soit, son père pour l’état-civil souhaite lui faire suivre des études de pharmacie. Mais le jeune homme qui côtoie chez ses parents des talents littéraires tels que d’Alembert, Buffon ou Condorcet, veut d’abord se consacrer exclusivement à l’écriture et à la littérature. Il fait malgré tout des études de droits et devient avocat. Il possède un certain talent oratoire et plaide avec éloquence et un certain succès. Il se marie en janvier 1789 avec Madeleine Félicité Baudet. Lors de la Révolution française, Cadet de Gassicourt y adhère pleinement avec enthousiasme. Il n’hésite pas cependant à en condamner les excès du Tribunal révolutionnaire. Il est accusé d’avoir participé au 13 vendémiaire (5 octobre 1795), proscrit, il se cache pendant trois ans dans le Berry. A son retour, il se remet à la pharmacie et acquiert dans cette pratique, une solide réputation. Celle-ci lui doit d’être nommé premier pharmacien par l’empereur Napoléon en 1809. 

En parallèle, il mène une carrière d’écrivain. Il écrit de nombreux ouvrages sur les sciences, se moqua ouvertement de Madame de Staël et de Chateaubriand. Il compose un ouvrage souvent cité sur les Templiers. Sous la Restauration, il s’oppose à la notion de droit divin. On lui doit : Le Tombeau de Jacques de Molay, ou histoire secrète des initiés anciens et modernes, Templiers, Francs-maçons, illuminés, Paris 1797. Le Souper de Molière (1798), La Visite de Racan (1798), Mon voyage ou lettres sur la Normandie (1799), Esprits des sots (1801), Le Poète et le savant, dialogues (1799), Saint-Géran ou la nouvelle langue française (1807), suite du précédent (1811), De l’étude simultanée des sciences (1812), Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière (1818).Charles Louis Cadet de Gassicourt est décédé le 21 novembre 1821. Il repose dans la 39ème division du cimetière du Père-Lachaise à Paris.

-Notice extraite du site des Amis et Passionnés du Père-Lachaise : http://www.appl-lachaise.net/

Le passage qui suit est extrait de son ouvrage intitulé « Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière fait à la suite de l’armée française pendant la campagne de 1809 », et qui fut publié en 1818 à Paris, chez L’Huillier. On n’oubliera pas que ce récit, comme bien de ceux publiés sous les deux restaurations, est favorable au pouvoir royal. Aussi l’auteur n’hésite pas à mettre dans la bouche du malheureux Lannes des mots de reproches à l’égard de Napoléon. Il est peu probable que compte-tenu de son état le duc de Montebello ait tenu de pareils propos… 

C.B.

Le duc de Montebello avait sans doute des pressentiments sinistres, lorsqu’il monta à cheval pour se rendre à l’île Lobau. J’étais avec le docteur Lannefranque, lorsque nous le rencontrâmes sur le pont de la Vienne. Le maréchal aimait beaucoup mon collègue. Il s’arrêta, lui prit la main, et lui dit : « Vous ne tarderez pas sans doute à venir nous retrouver, nous aurons probablement besoin de vous ; Messieurs, si j’en crois les apparences, la journée sera chaude- Monsieur le duc, lui fit le docteur, elle ajoutera à votre gloire, et nous nous en féliciterons avec toute l’armée.-La gloire ! reprit vivement Montebello, fumée bien chère ! J’aimerais mieux cent fois… Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement, on s’est trop pressé… Je n’ai pas une bonne idée de cette affaire ; mais qu’elle qu’en soit l’issue, ce sera pour moi la dernière bataille… Comment l’entendez-vous Général ? –Adieu, adieu, Messieurs… Et il partit au galop. Ce dernier mot m’afflige, me dit M. Lannefranque, voilà plusieurs fois que le maréchal me montre ce découragement et ce mécontentement. D’il n’avait pas pour l’Empereur un attachement aussi sincère, il aurait soupçonné de faiblesse un aussi brave militaire ; il est comme bien d’autres, las du métier, et il est persuadé que cette campagne lui sera funeste… 

22 mai 1809. La postérité ne saura pas toute la vérité sur la malheureuse bataille d’Essling. Les ordres de l’Empereur m’ont obligé de rester à Schoenbrünn, et je n’étais pas à cette affaire ; mais aussitôt que la canonnade se fit entendre, je montai au sommet de la Gloriette, d’où l’on pouvait découvrir les deux armées ; je n’ai pu distinguer au travers d’un nuage gros comme Paris, que les éclairs de quatre cents pièces de canon et la flamme de quelques maisons incendiées. On vient de nous amener le général Mouton, blessé par une balle qui lui a traversé la main. On nous annonce que le maréchal Lannes vient d’avoir une jambe emportée par un boulet en faisant une reconnaissance. Si les Autrichiens avaient su que les ponts étaient coupés, derrière notre armée, d’ils avaient su qu’une division entière était de l’autre côté du Danube, spectatrice inutile de notre désastre ; si par le plus habile manœuvre, on ne les avait pas trompé sur la quantité de nos forces, aucun Français ne serait revenu de cette bataille. Notre perte est énorme, mais on ne peut pas dire que nous ayons été vaincus, puisque nous sommes restés maîtres du champ de bataille, que les autrichiens n’ont pas osé sortir de leurs lignes, et qu’en nous retirant dans l’île de Lobau, nous n’avons pas laissé un seul de nos blessés sur la rive. Gloire à Masséna ! C’est lui qui a sauvé l’armée. J’ai couru à Vienne au-devant de nos blessés. L’esprit des Viennois est détestable : ils insultent nos militaires qu’ils voient se traîner sanglants à l’hôpital. Les Capucins, répandus dans les rues, excitent les femmes à maudire les Français. J’étais tenté de tomber à coups de canne sur quelques uns de ces misérables barbus ; la crainte d’exciter une sédition, a pu seule me retenir…Que de traits d’héroïsme la journée d’Essling à produit ! 

L’Empereur s’est constamment exposé comme un sous-lieutenant. Les boulets ont tué plusieurs personnes derrière lui. Enfin, on dit que le général Walther effrayé du danger qu’il courait, s’écria : »Sire, si votre Majesté ne se retira pas, je la fais enlever par mes grenadiers ». J’ai vu un cuirassier qui venait de perdre un bras, porter avec l’autre jusqu’à l’hôpital un de ses camarades qu’un boulet avait frappé au pied. Un canonnier français eut les deux jambes emportées par un boulet. Deux soldats le ramassent, et le chargent sur deux branches d’arbres pour le porter à l’ambulance établie dans l’une des îles du Danube. Il souffrait horriblement, et ne jetait pas un cri : « J’ai bien soif », disait-il souvent à ses porteurs. Arrivés sur un des ponts sur radeaux, il les supplie d’arrêter un moment, de le poser sur le plancher, et d’aller lui chercher de l’eau pour étancher sa soif ; ou un peu d’eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ses camarades lui obéissent et le quittent.  A peine ont-ils fait quelques pas, il leur crie : »Mes amis, allez doucement, je n’ai pas de jambes, et j’arriverai plus tôt que vous. Vive la France ! »

Il dit, et se roule dans le fleuve qui l’engloutit. L’Empereur, en voyant emporter le maréchal Lannes baigné dans son sang, a fait poser le brancard, s’est jeté à genoux, à pris le maréchal dans ses bras, et lui a dit en fondant en larmes : « Montebello, me reconnais-tu ? »- « Oui, Sire, vous perdez votre meilleur ami. »-« Non, non, tu vivras !, puis se tournant vers Larrey, n’est-il pas vrai que vous répondez de ses jours ? » Cette scène attendrissante et digne du pinceau de Gérard, a ranimé le courage des malheureux blessés qui, se soulevant sur le sable, ont crié :  »Vive l’Empereur !  ». Quelques pages plus loin, Cadet de Gassicourt revient sur la situation très critique du duc de Montebello: « On désespère de pouvoir sauver le maréchal Lannes. Il a soutenu avec beaucoup de force et de courage l’amputation de la cuisse droite, mais le boulet a touché le genou gauche et brisé la rotule ; une seconde amputation deviendra peut-être nécessaire. Le duc éprouve un violent chagrin, une fièvre d’un mauvais caractère s’est déclarée. On a placé le maréchal chez un brasseur d’Ebersdorf, dans un entresol au-dessus d’une écurie. La maison est environnée de cadavres d’hommes et de chevaux. L’air qu’on y respire est infect, la chaleur y est étouffante. C’est cependant ce qu’on a trouvé de mieux. L’Empereur témoigne le plus tendre intérêt au malade. Par ses ordres, le célèbre Franck a été appelé avec MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque qui soignent alternativement le maréchal. Napoléon lui a déjà fait deux visites. Dans la dernière entrevue le duc a demandé que tout le monde se retirât dans la pièce voisine, dont la porte est restée ouverte. Quand il s’est vu seul avec l’Empereur, il lui a rappelé tous les services qu’il lui a rendus, toutes les preuves d’attachement qu’il lui a données ; puis élevant la voix :  »Ce n’est pas, a-t-il dit, pour t’intéresser à ma femme et à mes enfants que je te parle ainsi. Quand je meurs pour toi, je n’ai pas besoin de te les recommander, ta gloire te fait un devoir de les protéger, et je ne crains pas de changer tes dispositions à leur égard en t’adressant les derniers reproches de l’amitié. Tu viens de faire une grande faute, elle te prive de ton meilleur ami, mais elle ne te corrigera pas. Ton ambition insatiable te perdra ; tu sacrifies sans nécessité, sans ménagement, sans regrets, les hommes qui te servent le mieux. Ton ingratitude éloigne de toi ceux-mêmes qui t’admirent ; tu n’as plus autour de toi que des flatteurs ; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t’abandonnera ; hâte-toi de terminer cette guerre.

C’est le vœu de tes généraux ; c’est dans doute celui de ton peuple. Tu ne seras jamais plus puissant, tu peux être bien plus aimé ! Pardonne à un mourant ces vérités, ce mourant te chérit… Le maréchal, en achevant, lui a tendu la main, et l’Empereur l’a embrassé en pleurant, mais sans lui répondre. Je tiens cette scène de plusieurs témoins auriculaires, qui me l’ont rapportée dans les mêmes termes, ou au moins dans le même sens. 

6 juin 1809. Montebello est mort [le 31 mai après huit jours de souffrances…], j’ai embaumé son corps avec MM. Larrey et Varéliaud. Il nous a été envoyé le jour même de sa mort, avec ordre de la préparer comme l’avait été le colonel Morland, tué à la bataille d’Austerlitz, c’est-à-dire, de le plonger dans une forte dissolution de sublimé corrosif, selon la méthode du Dr. Chaussier. Mais le maréchal était en pleine putréfaction, et cette opération qui a duré trois jpurs a été pénible et dangereuse. Les lotions d’acide muriatique, les fumigations, guytonniennes, les cassolettes de benjoin, etc., ne pouvaient corriger l’odeur horrible de ce cadavre. J’ai été fortement indisposé par la poussière du sublimé corrosif, dont j’ai pilé trente livres dans un mortier découvert. Je me suis trouvé superpurgé pendant trois jours et j’ai eux un commencement de salivation. Lorsque nous avons plongé le corps du maréchal dans le bain mercuriel, l’ammoniaque et l’hydrogène sulfuré qui s’exhalaient du cadavre, décomposèrent la dissolution, et il fallut recommencer. Après huit jours d’immersion, nous avons mis le maréchal dans un tonneau fait exprès et nous avons achevé de le remplir avec une solution saturée de sublimé corrosif. Le corps, transporté en France, doit être séché et placé dans un cercueil. 

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( 30 mai, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 29 mai, 2019 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (3 et fin)

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

« Nous étions serrés de bien près par les Russes, écrit notre mémorialiste. Ils étaient au moins quarante contre un français. Nous n’avions pas un moment de repos ni jour ni nuit, à tout bout de champ et de toute part, nous étions attaqués. Nous étions d’autant plus exposés que dans l’espoir de se ravitailler plus facilement, l’Escadron sacré s’était divisé en trois colonnes. On arriva enfin devant un fleuve inconnu que l’on traversa sur la glace. C’était le Niémen. Peu après on entrait dans Tilsitt, la première ville de Prusse sur la frontière. Nos malheureux soldats crurent un moment à la fin de leurs tourments. Mais la ville étant à peu près déserte, il était presque impossible d’y trouver des vivres. Elle offrait au moins des abris et comment ne pas apprécier cet avantage après tant de nuits passées sous un ciel de glace ? Mais le répit fut de courte durée. Les Russes ne s’étaient pas arrêtés à la limite de leur empire, ils continuaient de talonner les Français. Il fallut donc repartir dès le lendemain. Après une journée très pénible, on parvint à Insterburg. La nuit tombait, les hommes épuisés de fatigue mouraient de faim ; mais comment songer au repos quand l’ennemi est tout près  « le besoin rend l’homme intelligent et rêveur », dit sentencieusement Michel Guerre. On eut recours à un stratagème qui, s’il n’est pas imaginé de toute pièce, révèle dans quel degré d’hébétude étaient tombés ces malheureux. La colonne remorquait toujours le colonel russe dont nous avons raconté plus haut la capture. On offrit au prisonnier à brève échéance sa liberté s’il consentait à rendre un service qu’on allait lui expliquer. Au mot de « liberté », le colonel ouvrit de grands yeux, déclara qu’il était prêt à tout faire, sauf ce qui serait contre l’honneur. Il avait sans doute de l’honneur une conception toute particulière. De fait, il accepta d’écrire, sous la dictée des Français, une lettre au général commandant l’armée russe. Dans cette lettre, soi-disant confidentielle, le colonel prévenait ce général qu’un fort corps d’armée français, formé de trois colonnes, allait se jeter sur lui, que, s’il voulait éviter un désastre, il devait au plus vite imprimer à ses troupes un mouvement rétrograde. Le général lit cette lettre que lui apporte un émissaire censément secret ; il voit la signature et aussitôt il commande la retraite. Les Français en profitent pour prendre, sous de bons abris, quelques heures de repos, bourrer leurs chevaux de foin et d’avoine et se régaler eux-mêmes, à défaut de pain, de galettes d’avoine « que nous trouvâmes délicieuses », écrit Michel Guerre.

Au jour, on repartit dans la direction de Koenigsberg. En cours de route, on fut obligé de traverser sur la glace une rivière, la Pregel sans doute. La glace se rompit et il y eut beaucoup de victimes. Le passage était à peine effectué que les Russes arrivèrent sur la rive qu’on venait de quitter. A ce moment, un brouillard des plus épais, tel que l’on n’en voit guère que dans ces contrées, s’interpose, comme un écran, entre les deux armées. C’était une protection pour les nôtres. Mais, quand on apprit qu’à une lieue en amont se trouvait un pont, on ne se sentit plus en sûreté. Cent hommes des mieux montés furent dépêchés en toute hâte, pour le faire sauter. Michel Guerre, on pense bien, était de l’escouade. En rien de temps le pont fut miné et l’on allait  mettre le feu à la mèche lorsqu’un tumulte se produisit sur la rive opposée. Une colonne russe s’approchait. On ne la voyait pas à cause du brouillard, mais on l’entendait très distinctement. Du coup, on attendit pour allumer la mèche que les Russes, sans défiance, se fussent engagés sur le pont. L’opération faite, nos cavaliers sautèrent sur leurs chevaux et coururent se mettre en rangs pressés sur le pont. Au moment où les premiers de la colonne allaient déboucher sur l’autre rive, une formidable explosion se fit entendre. Le pont s’écroula entraînant dans sa ruine des milliers de Russes. Les survivants se crurent trahis. Pris de panique, ils se jetèrent dans une fuite éperdue. Notre petite troupe après cet exploit, se rendit à Koenigsberg où la colonne l’avait précédée. La ville aussi était déserte et sans approvisionnement au moins pour les hommes. On fouillait les maisons mais on n’y trouvait rien. En revanche, les chevaux eurent de bonnes rations. A l’entrée de la nuit des patrouilles sortirent pour inspecter les environs. Tout était dans le calme le plus profond, rien ne révélait la présence de l’ennemi, on pouvait compter, semble-t’il, sur une nuit tranquille.

Fin de l’extrait.

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( 28 mai, 2019 )

Un méconnu de l’Épopée:le colonel Calosso…

Ombre 3

« Je viens de jeter sur le papier, sans prétention et sans art, le récit des événements d’une vie passablement agitée. » Tels sont les mots écrits par le colonel Jean-Timothée Calosso, au début de ses « Mémoires d’un vieux soldat ». Publié la première fois en 1857, à Nice, ce témoignage retrace parfaitement ce que pouvait être l’existence d’un  officier du Premier Empire.

Né en 1789, « à Chivasso, province de Turin », il s’engage à 17 ans au 24ème régiment de chasseurs à  cheval. Désigné pour faire partie des escadrons de guerre qui devaient rejoindre la Grande Armée en Prusse, il quitte l’Italie fin 1806. « Une partie du régiment était monté, l’autre à pied. » Il connaîtra  son baptême du feu en juin 1807 : « Nous passâmes la rivière [la Vistule] au gué sous le feu de l’ennemi et nous déployâmes dans la plaine ». Son récit contient de nombreux détails et anecdotes; ainsi écrit-il : « C’était mon début dans ce terrible jeu des batailles et j’eus le bonheur d‘en sortir sain et sauf. Je ne crains pas d’avouer que les premiers boulets qui sifflèrent à mes oreilles me causèrent une vive émotion. Je baissais la tête croyant les éviter ; alors mon camarade de lit, le vieux Cibois me dit : « Il est inutile de vous baisser, Calosso, lorsque vous les entendez souffler, ils ne sont plus à craindre car ils ont déjà touché le but ». Plus tard, le jeune chasseur participe à la bataille de Friedland. Il revient souvent à la vie du soldat en campagne (l’anecdote sur son rôle de cuisinier improvisé est mémorable !). Nous le retrouvons plus tard à Tilsitt, côtoyant « les hussards noirs prussiens ». Après la rencontre légendaire des deux empereurs sur le Niémen, Calosso est désigné en octobre 1807 « pour passer à la compagnie d’élite ». Au printemps de 1809, il est en Autriche et participe à la prise de Ratisbonne, puis à la bataille d’Essling. C’est au cours de cette dernière qu’il sera blessé une première fois, par « un vigoureux coup de sabre ». Puis il est fortement contusionné à la cuisse par un boulet.

Bloqué sous son cheval tué, il manquera d’être dépouillé par deux hussards autrichiens. Mais notre homme s’en sortira, tout en étant de nouveau blessé quelques heures plus tard… Il sera nommé brigadier durant cette campagne.

 En 1810, Calosso est nommé maréchal-des-logis dans la 7ème compagnie, puis maréchal-des-logis chef de la compagnie d’élite. Puis il participe à la campagne de Russie. « Les ponts militaires étant jetés sur le fleuve, au point du jour du 24 [juin1812], les colonnes de cavalerie d’avant-garde s’ébranlèrent et le passage commença sous les yeux de l’Empereur placé sur un mamelon qui dominait les ponts ». Les événements auxquels il participe son toujours très bien décrits. Il n’y a pas de temps mort dans le récit du chasseur à cheval Calosso. On notera une très bonne description de la bataille de Polotsk, le 18 août 1812. Il manqua d’ailleurs y être coupé en deux par un boulet…

Plus loin, l’auteur évoque la retraite, le fameux passage de la Bérézina… Il faut affronter le froid intense, la faim et continuer à se battre !  « Je regrette de n’avoir pas conservé dans ma mémoire le nom de l’intrépide commandant de la batterie du quatrième d’artillerie à cheval, qui, malgré sa jambe de bois, sabrait avec nous… », précise-t’il.  Ce passage de ses « Mémoires » est chargé d’un réalisme très fort. Le lecteur souffre avec lui et ressent le même découragement face à la montée de Ponari, cet obstacle de glace infranchissable…

En 1813, Calosso participe à la campagne d’Allemagne. Présent à Bautzen, il est nommé sous-lieutenant, quelques jours après, le 13 juillet. Blessé à la bataille de Wachau (le 16 octobre 1813) « d’un coup de pistolet par un hussard hongrois et de deux coups de lance par les hulans », Calosso est présent malgré tout à Leipzig, cette bataille mémorable par la violence des combats…

L’année suivante, le sous-lieutenant Calosso sera présent « dans cette admirable campagne de France qui suffirait à elle seule pour immortaliser l’Empereur et son armée. » Il se trouve à Fontainebleau lors de l’abdication de l’Empereur. « Pour la dernière fois je vis Napoléon au moment où les rois, qui lui avaient donné le titre de frère, allaient l’exiler à l’île d’Elbe, en attendant qu’ils le déportassent sur un autre rocher bien autrement meurtrier ».

Après la chute de l’Empire, Jean-Timothée Calosso retournera en Piémont et rejoindra les rangs de l’armée sarde.

 La conclusion lui appartient avec ces quelques mots : « …la vie des camps et des bivouacs que j’ai menée pendant huit ans d’une époque héroïque, intéressera peut-être les survivants de cette grande armée [à l’époque il y avait encore de ces combattants…] à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir. »

C.B.

—–

Complément…

Il convient de savoir qu’après 1815, l’auteur, qui n’avait que 25 ans, se battra dans les rangs de l’armée italienne face à la domination autrichienne sur l’Italie. Après un passage en Espagne, il entre au service de la Grèce puis vers 1823, à celui du sultan de Turquie Mahmoud. Ayant dû prendre le nom de Rustem-bey, « sans renier ni sa religion, ni ses deux patries, le Piémont et la France », il est nommé colonel.

Jean-Timothée Calosso, ne prendra sa retraite qu’en 1843 et s’éteindra à  Nice le 27 mars 1865, cinq ans après le rattachement de ce comté à la France. On consultera avec intérêt l’article qui a été consacré en 1925 à cet intéressant militaire dans le n°64 de la revue « Nice-Historique ». Il est en ligne sur internet par ce lien : http://www.nicehistorique.org/vwr/?nav=Index&document=517

 

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( 27 mai, 2019 )

L’Empereur est-il mort empoisonné ?

Napoléon le Grand

Dans ce chapitre dont j’ai reproduit jusqu’au titre d’origine, Héreau évoque la tentative d’empoisonnement de Napoléon à Fontainebleau en avril 1814. Ce fait est connu depuis fort longtemps par les témoignages du mameluck Ali et surtout par le passage que contient les mémoires magistraux du général de Caulaincourt. Celui qui fut chirurgien de la mère de l’Empereur, évoque une autre tentative, en 1815 celle-là. Est-elle bien réelle ?

C.B.

« Ce fut le 11 juillet 1821 que parvint à Paris la nouvelle de la mort de l’Empereur. Aux clameurs de ces bandes de crieurs lancées dans les rues pour annoncer un événement si inattendu, le public répondit par les bruits les plus sinistres. Le gouverneur sir Hudson-Lowe, disait-on, s’étant permis, dans un accès d’emportement avec l’Empereur, un geste menaçant, il en était résulté, entre les personnes présentes, une rixe dans laquelle l’Empereur avait été assassiné. On disait aussi que ce geôlier, sous le prétexte d’une promenade, l’ayant conduit sur le bord d’un des abîmes de l’île, l’y avait précipité; ou bien , que l’Empereur ayant, par mégarde , franchi les limites étroites imposées à ses promenades, avait été fusillé par une sentinelle. Ailleurs, et successivement, passant en revue tous les genres de morts violentes sous lesquelles ont succombé tant de grands personnages dans les temps de barbarie, on disait que, comme Edouard II, il avait trouvé dans Read et Hudson d’autres Gournay et Mautravers; ou que, comme Jean, il avait été étouffé sous ses matelas; ou, comme Paul, étranglé dans sa chambre. Le voile mystérieux dont fut couvert pendant cinq ans le rocher de Sainte-Hélène, le silence imposé sur tout ce qui avait trait au mauvais état de santé de l’illustre captif qui devait y mourir; l’espèce d’affectation que mettaient les organes du ministère anglais à répéter que l’Empereur était très bien, qu’il jouissait d’une santé parfaite; enfin les étranges détails qu’on donna de sa maladie, en même temps que ceux de sa mort, tout sembla concourir à faire prendre une si horrible idée de la fin prématurée et inattendue de ce grand homme. Malgré la vigilance intéressée du ministère anglais et des autres gouvernements solidaires de l’infamie qui s’est consommée à huis clos, à deux mille lieues de nous, sur la personne de l’Empereur, sa famille et ses amis n’ignorèrent pas les soupçons trop bien fondés qu’il avait conçus lui-même sur le but auquel tendaient ses ennemis, depuis qu’il était en leur pouvoir. Il faut convenir que la manière dont on s’était saisi de sa personne, le choix que l’on avait fait du lieu de sa déportation, celui du site où il fut établi, et plus encore, peut-être, celui de l’homme commis à sa garde, étaient plus que suffisants pour faire croire à des desseins funestes. Parmi les divers genres de mort dont on racontait les moindres détails, les derniers heureusement n’étant plus dans nos mœurs, un seul sembla d’abord fixer plus particulièrement l’attention générale, à cause des circonstances singulièrement frappantes et vraisemblables qui vinrent fortifier les soupçons de poison. Aussi l’opinion de l’empoisonnement est-elle celle qui a survécu à toutes les autres ; elle fut longtemps admise à Paris, elle règne encore dans les départements. Et si, depuis le retour de ceux des amis de l’Empereur qui furent assez heureux pour partager sa captivité, cette opinion s’est fort affaiblie, il faut l’attribuer à la libre et fréquente communication de ceux-ci avec leur famille et leurs amis, et aux détails qu’ils s’empressèrent toujours de donner sur la fin du héros de cette grande infortune. Bien des gens croient encore qu’il n’a été permis à ces derniers de rentrer en France qu’à la condition , sous serment, de ne rien dévoiler de l’horrible mystère qu’on s’obstine à supposer dans ce malheureux événement ; mais l’opinion générale est que l’Empereur a succombé à un cancer de l’estomac, maladie qui, dit-on , est héréditaire dans sa famille. Nous allons examiner successivement chacune de ces opinions, ce qui nous amènera tout naturellement à faire connaître les motifs sur lesquels est fondée la nôtre. Quoique nous n’attachions aucune importance aux premiers cris de l’opinion qui accréditèrent le meurtre supposé de l’Empereur, nous devons cependant dire que ces récits n’étaient pas seulement des bruits populaires, mais qu’ils étaient répandus et admis par les personnes instruites et appartenant aux classes distinguées de la société. Ils ont longtemps fait l’objet des conversations les plus animées, et l’indignation générale qu’ils ont soulevée n’a pas peu contribué à la manifestation vive et spontanée de la douleur que la France a ressentie à la nouvelle de la perte qu’elle venait de faire. Nous nous attacherons davantage à la discussion des faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient encore à l’empoisonnement. Parmi eux, et c’est le plus petit nombre, ceux qui apprirent que l’Empereur avait presque toujours été souffrant et malade depuis le jour de sa déportation, crurent qu’il avait succombé à l’action d’un poison lent. Les progrès modernes obtenus dans les sciences de l’anatomie et de la physiologie font reléguer parmi les fables atroces des temps de la maréchale d’Ancre et de la marquise de Brinvilliers, ces filtres, ces essences dont une parcelle suffisait, disait-on, pour miner longuement la vie, au point de faire croire à une mort naturelle. On sait aujourd’hui qu’il n’y a de poisons lents que ceux dont l’action serait tous les jours répétée, et qui finirait alors par occasionner des désordres plus ou moins apparents dans les organes nécessaires à l’entretien de la vie. Mais cette dernière supposition n’a pu se soutenir lorsqu’on à connu la manière dont étaient réglées la maison et la table de l’Empereur. Nous avons appris de l’un des généraux, compagnons de son exil, que lorsque, d’après des indices très équivoques, on conçut des craintes sur des projets odieux, des mesures de sûreté furent prises aussitôt autour de l’Empereur, et à son insu, par les personnes qui lui étaient attachées. Ce que nous venons de dire des précautions employées pour garantir l’Empereur de l’introduction frauduleuse de substances vénéneuses dans ses aliments, répond à l’idée qu’on pouvait avoir qu’il avait été empoisonné par surprise et avec des matières qui auraient occasionné sa mort instantanément. Quant au soupçon d’empoisonnement avec violence et par des matières corrosives, cette question commande une attention particulière, et nous devrons la traiter avec plus d’étendue. Dans le cours de cet écrit, nous verrons que le ministère anglais avait calculé l’époque de la mort de l’Empereur. Les probabilités de la durée de sa vie, dans les conditions où il avait été placé, n’allaient pas au delà de quatre à cinq années : la force de sa constitution, qui l’a fait lutter pendant six ans contre toutes les causes de destruction sur lesquelles on avait compté, aurait fait, disait-on, recourir à un auxiliaire plus prompt, afin de se décharger tout d’un coup d’une responsabilité qui commençait à peser à celui sur la tête duquel elle reposait. L’Empereur aurait donc été empoisonné au moyen d’un breuvage corrosif qu’on l’aurait forcé de prendre. Cette opinion, d’abord généralement admise, fut accréditée par les contradictions frappantes contenues dans les étranges procès verbaux que l’on dressa de l’ouverture du corps, et qui furent publiés d’une manière si maladroite et si peu faite pour satisfaire les médecins, seuls juges dans ces matières. On ne fut d’abord frappé que d’une chose à la lecture de ces procès verbaux, c’est qu’il y était question d’ulcération et de perforation de l’estomac, de matières noires, semblables à du marc de café, contenues dans cet organe. En fallait-il davantage au public pour faire croire à l’empoisonnement ? Cette idée, déjà fortifiée par le refus qu’avait fait le médecin particulier de l’Empereur de signer le procès verbal rédigé par les médecins anglais, le fut encore davantage par le dissentiment que renfermait celui qu’il rédigea de son côté. Malgré l’isolement dans lequel on avait essayé de placer l’Empereur, en renvoyant successivement, et sous de vains prétextes, une grande partie de ceux qui s’étaient associés à sa mauvaise fortune, il restait encore trop de cœurs généreux autour de lui, pour qu’il fût facile de parvenir à ce but criminel par la violence. Au soupçon qu’il se soit empoisonné volontairement lui-même pour se soustraire au système d’avilissement qu’on suivait à son égard , nous opposerons sa propre opinion contre le suicide, tant de fois manifestée par lui-même dans ces derniers temps , où il lui a fallu toute la force d’âme dont il était doué pour ne pas succomber à la tentation de se soustraire aux mauvais traitements auxquels il était en butte.

A cette occasion nous mentionnerons la prétendue tentative de Fontainebleau, peu avant l’abdication de 1814; nous en extrairons le récit de la Collection des pièces authentiques, etc. « Fontainebleau est maintenant une prison ; toutes les issues en sont soigneusement gardées par les étrangers ; signer (l’abdication) semble être le seul moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie ! Car les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs, et l’attendent. Cependant la journée finit, et Napoléon a persisté dans son refus ; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le menace ? « Depuis quelques jours il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne ; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid, à cette occasion, les opinions les plus opposées. Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’Impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon ; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. « Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons  du château montent et descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand-maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence [Caulaincourt] , on court chercher le duc de Bassano [Maret] , qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte : «A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium , qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger . Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource : le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entrouverte, l’avait entendu se lever, l’avait vu dé layer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi ; mais, apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête, et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante , soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : « Dieu ne le veut pas ! » s’était-il écrié ; et, s’abandonnant à la Providence, qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées. « Ce qui vient de ce passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature. » Il est bien présumable que le sujet de ce morceau à effet dramatique a été fourni par une des personnes qui avaient un grand intérêt à donner un motif de leur étrange conduite à cette malheureuse époque. Nous nous serions dispensé de rapporter la circonstance sur laquelle cette narration s’appuie, si nous n’étions informé que ceux qui y ajoutent foi, ou feignent d’y croire, s’en servent comme d’un argument en faveur de l’opinion qu’on a essayé d’accréditer, en disant que c’était aux suites de cette tentative qu’il fallait attribuer la maladie dont on a prétendu, plus tard, que l’Empereur était mort. Cette dernière opinion nous oblige à révéler aujourd’hui une circonstance qui, devant quelque jour entrer dans le domaine de l’histoire, pourrait être alors commentée au profit de l’assertion que nous nous efforçons ici de combattre. Voici le fait, tel qu’il nous a été confié par la seule personne qui l’ait su, et dont le caractère estimable ne permet pas de soupçonner la véracité.

Le 29 juillet  1815, avant de quitter la Malmaison, l’Empereur remit à M.***[Marchand] un petit flacon long, plat, uni, et soigneusement bouché, contenant environ deux cuillerées d’une liqueur jaunâtre , très limpide. Il lui ordonna de le placer dans quelque partie de ses vêtements d’un usage journalier, et qu’il pût facilement atteindre. Après l’avoir placé dans un petit sachet en peau, celui- ci l’attacha sous la pâte qui boucle la bretelle du côté gauche. Les choses restèrent dans cet état jusqu’aux premiers jours du mois d’août. Le 2 ou le 3 de ce mois, dans la matinée, l’Empereur, étant encore à bord du Bellérophon, et connaissant la résolution prise par le ministère anglais de le faire conduire à Sainte-Hélène, prévoyant dès lors, sans doute, le sort qui l’y attendait, parut avoir pris la résolution de s’y soustraire. Après avoir médité pendant quelque temps, en se promenant d’un air calme, il écrivit, rangea quelques papiers, mit ordre à quelques affaires, et disposa de quelques effets précieux. Il ordonna ensuite à M***[Marchand] de tout fermer chez lui, et de ne laisser entrer qui que ce fût. Une demi-heure après environ, celui-ci étant rentré à la voix de l’Empereur, le trouva sur son lit, et remarqua sur un petit meuble auprès de lui un verre rempli d’une liqueur jaunâtre, comme pourrait être de l’eau et du vin d’Espagne. L’Empereur, toujours avec un air fort calme, lui donna ordre d’introduire le comte B*** [Bertrand ?]. A la suite de l’entretien qu’il eut avec ce dernier, l’Empereur se leva et s’habilla. Le verre, toujours plein, dont nous avons parlé, était resté à la même place ; le lendemain ce verre avait disparu, et avec lui le petit flacon dont il a été fait mention, et qui ne reparut plus. Dès lors sa résolution est prise; et, quelque affreux que puisse être l’avenir qu’on lui prépare, il boira la coupe jusqu’à la lie. La première de ces tentatives n’ayant point eu lieu, et la seconde ayant à peine eu un commencement d’exécution, on ne peut, dès lors, leur imputer ni la maladie ni la mort de l’Empereur. »

(« Napoléon à Sainte-Hélène. Opinion d’un médecin sur la maladie de l’Empereur et sur la cause de la mort », par J. HEREAU, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère et premier chirurgien de l’impératrice Marie-Louise », Paris, F. Louis, Libraire, 1829, pp.9-24).

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( 27 mai, 2019 )

Une lettre sur Austerlitz…

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Voici quelques mots à propos de son auteur : « Né le 28 octobre 1771 à Létenville (Calvados), VIEL Antoine, l’auteur de cette missive, a donc à la date qu’elle porte, trente-quatre ans. Entré au service, comme volontaire dans la cavalerie de Bayeux, le 16 brumaire an II [6 novembre 1793], et passé peu après au 19ème régiment de cavalerie, il a guerroyé partout : en Vendée, en l’an II ; aux armées de Sambre-et-Meuse et du nord, en l’an III ; à l’armée du Rhin les deux années suivantes. En l’an VI, devenu fourrier, il est avec son régiment à l’armée d’Allemagne ; en l’an VII, à celle du Danube, où il se fait nommer, à quelques jours d’intervalle, maréchal des logis chef et adjudant. Revenu à l’armée du Rhin, il s’y couvre de gloire et se fait citer plusieurs fois à l’ordre, aux cours des années VIII et IX. C’est le 5 pluviôse an XI (25 janvier 1803), qu’il est passé avec son grade au 9ème régiment, devenu le 9ème de cuirassiers. Le 10 prairial [30 mai 1803] suivant, le premier Consul lui a décerné un sabre d’honneur, et, de l’an XI à l’an XII, il est resté employé dans les 25ème et 26ème divisions militaires. Sa nomination de sous-lieutenant date de quelques mois à peine : elle est du 16 pluviôse an XIII [5 février 1805] : il a été, à sa grande joie, maintenu à son cher régiment, désigné pour faire partie de la 1ère division de grosse cavalerie de la Grande Armée. C’est ici le moment de lui laisser la parole. Voici sa lettre, in extenso  : 

A monsieur Guérould Pierre, commune de Létenville (Calvados), par Isigny. 

 [Nom de lieu illisible], le 6 nivôse an 14 [27 décembre 1805

Convaincu comme je le suis, mon cher M. Guéroult, de l’intérêt que vous prenez à moi, je profite d’un moment de repos pour vous écrire et vous faire connaître que malgré les efforts de nos ennemis je vis encore. Vous saurez aussi que depuis le 26 messidor [15 juillet 1805], époque où nous sommes partis de Mayence pour aller à Lille, où nous arrivâmes le 25 thermidor [13 août 1805] et fûmes de suite sous les ordres du général Nansouty, qui réunit là sa division composée ainsi qu’il suit : les 2ème, 3ème, 9ème, 12ème de cuirassiers et les 2 régiments de carabiniers (convenez que c’est un joli commandement, mais il en est digne). Huit jours se sont passés dans des revues et manœuvres. Mais pas plus surpris de voir arriver l’ordre de partir sur le champ pour nous diriger sur le Rhin et notamment sur la ville de Mannheim où nous le passâmes le 8 vendémiaire [30 septembre 1805]. Voilà donc 300 lieues faites pour les Capucins, puisque nous sommes revenus à onze lieues d’où nous étions partis) et cela à grandes journées, ce qui nous a ruiné nos chevaux. Il faut vous dire, cher ami, que dans mon retour la fièvre me prit et j’ai fait cent lieues passées avec ce maudit fardeau : elle m’a mis dans un état déplorable ; vous ne aurez une faible idée dans ce petit détail. Jugez d’un homme qui a la fièvre des plus violentes pendant sept ou huit heures, qui à peine passée, se met dans une voiture et fait des 7, 8 et 9 lieues, qui, les jours qu’elle lui donne congé, part d’un grand matin, arrive à dix ou onze heures, se met au lit et au bout de deux heures prend médecine ; le lendemain, part croyant arriver avant lui. Jugez quelle jouissance d’avoir de grands maux de tête et d’avoir à supporter les cahots d’une mauvaise voiture. Dix-sept jours de jeûne, d’émétique, de médecine et de limonade m’en ont débarrassé ; huit jours de repos dans un très mauvais village m’a mis à même de pouvoir passer le Rhin et de partager avec mes camarades les maux de cette glorieuse campagne. Je dis « les maux » car je crois que jamais on en a fait une pareille. Jamais un jour de repos. Tous les jours monter à cheval avant le jour, n’en descendre qu’à 9 et 10 heures du soir, enfin nous sommes restés jusqu’à 22 heures à cheval, mais très souvent dix-huit mais quand on remporte une victoire complète, on doit oublier tous ces maux. Que pourrai-je vous dire, cher ami, quand les papiers publics vous ont instruits mieux que je ne pouvais le faire, attendu qu’ils vous ont appris tout ce qui s’est passé dans l’armée, et moi, je ne pourrais vous dire que ce que j’ai vu en grand et cela dans la position qu’a occupé la division. Je me permettrai seulement une réflexion : c’est qu’il n’appartient qu’à notre empereur de faire la guerre quand on considère qu’en dix jours il a détruit à l’Autriche une armée de 80 à 90 mille hommes ; cela paraît incroyable et cependant c’est vrai. J’en fus témoin et notre division ne les battit que par sa présence, nous ne mîmes pas même le sabre à la main pour les faire rentrer dans Ulm au nombre de 20 mille hommes.La Garde Impériale et nous, fûmes la seule cavalerie qui y parut et ils n’eurent pas le front de se mesurer avec nous. Cependant, nous désirions avoir cet honneur-là. Seulement une brigade de notre division fut détachée à la poursuite du prince Ferdinand qui le rejoignit à quelques lieues où conjointement avec d’autres, lui prit 17 à 18 mille hommes de 25 mille qu’il avait sauvés et dont le reste fut pris en détail. Nous continuâmes notre route sur Vienne où nous arrivâmes sans de grands combats : presque toute la cavalerie se rassembla sous ses murs le 20 brumaire [11 novembre 1805] ; le 22 [13 novembre 1805] ce fut notre division qui traversa la ville capitale de ce grand empire, passa le Danube, traversa les troupes autrichiennes, et fut s’établir à deux lieues au-delà, où un régiment de cuirassiers d’Autriche lui céda la place. Après notre passage, toutes ces troupes furent désarmées, nous nous crûmes en paix, on nous dit même que nous allions prendre des cantonnements. Nous marchâmes pendant deux jours dans cette douce espérance, quant on nous dit que les russes ne voulaient pas s’en retourner chez eux sans un ordre de leur souverain : il nous fallut donc encore battre ces messieurs pour les mettre à la raison, mais une fois ni deux n’ont pas suffit. Il en fallut venir aux gros mots.

Aussi, j’ose croire qu’ils se rappelleront de la bataille d’Austerlitz. Celle-là, je l’ai vue de tout mon saoul, et je peux dire que jamais champ de bataille de fut aussi sanglant. Jugez que cent cinquante mille mousquetaires tirèrent depuis sept heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi et que plus de deux cents pièces d’artillerie tirèrent également. Jugez, dis-je, du carnage que cela a pu faire. Je n’ai pu encore deviner ce que c’est que le caractère russe, mais je n’ai pas vu sans une surprise étrange, des russes sans nombre, mutilé par le boulet, par la mitraille et autres armés, les uns des bras, les autres des jambes emportées, et bien, ils ne poussent pas un soupir, pas une plainte.  Je suis repassé au bout de six jours sur le champ de bataille : on travaillait à enterrer les morts, j’en ai vu qui ne l’étaient pas, par des temps semblables, et blessés : quel courage ! 

Laissons là ce champ de tristesse et de carnage et revenons au 11 frimaire [2 décembre 1805], où Napoléon les écrasa tous, quand je dis « tous », je pourrais ajouter que nous lui avons aidé un peu… Voici comment nous avons travaillé. Vous savez, ou vous ne savez pas, la grosse cavalerie ne doit pas donner à propos de rien et on doit la regarder comme emporte-pièce à qui rien ne doit résister, en voici une preuve : à midi, les affaires n’allaient pas des mieux pour nous. L’ennemi nous chagrinait fortement, quand le prince Murat envoya l’ordre à notre général de se porter en avant pour charger la cavalerie. Cette cavalerie (la tête de l’armée russe) était placée sur un plateau assez élevé, flanquée de 8 pièces d’artillerie qui faisant un feu croisé sur nous. Ils comptaient par cette manœuvre, sans doute, nous arrêter. Point du tout ! Nous avons manœuvré avec sécurité et avec autant de sang-froid que si ce fût pour notre instruction. L’ennemi fit si tellement effrayé de cela qu’il n’osa pas faire un pas sur nous. Nous montâmes sur le plateau, nos têtes hérissées de nos sabres, que nous leur avons enfoncés dans le ventre et partout, car ils sont restés là comme des murs, on en a tué tant qu’on a pu, forcé le reste à la retraite ; mais la majeure partie ont emporté des blessures mortelles. Nous avons pris les 8 pièces qui nous avaient fait tant de mal, donné l’exemple à toute la ligne, une charge générale s’opère, l’ennemi partout est mis en fuite et là se termine la journée du 11 frimaire, dite « Bataille des trois empereurs ou d’Austerlitz ».  Mon cher Monsieur Guéroult, ce qu’il y a de flatteur pour nous c’est que nous avons perdu très peu de monde et que ce fut notre régiment qui perça le premier l’ennemi, ce qui fut remarqué par le prince Murat, qui, sur le champ de bataille passa devant. « Braves cuirassiers, dit-il, vous avez chargé l’ennemi avec intrépidité et sang-froid, cela est digne de vous ! » Tous criaient :  » Vive le prince Murat !  »  Le prince Murat dit : « Vive les cuirassiers qui savent vaincre nos ennemis, etc. ».  Il fit son rapport à l’Empereur qui dit qu’il portrait les régiments de cuirassiers à 1.000 hommes, ce qui fait une augmentation de 400. J’écris beaucoup sur une grande feuille de papier et je vous dis peu, mais vous excuserez le petit génie de votre ami et vous direz mille choses honnêtes de ma part à Mme Guéroult ainsi qu’à tous ses enfants.

Mes compliments à ma sœur et à son mari, je vous prie de leur donner de mes nouvelles le plus tôt possible. Je ne leur écrirai pas par la raison que ici on ne peut affranchit les lettres pour la France, étant trop éloignés de la poste. Nous sommes cantonnés à douze lieues de Vienne du côté de la France.

Nous avons repassé dans cette capitale le 23 frimaire [14 décembre 1805] après avoir parcouru les belles plaines de la Moravie. Milles choses à tous nos amis. Je suis, en attendant votre réponse, votre bien sincère, 

VIEL. 

J’ai oublié de vous dire que l’on vient de nous payer trois mois de solde en billets de banque de Vienne lesquels perdent seulement 45 %. Il est vrai que l’on nous a donné un tiers en sus. Convenez que si cela n’est pas gratifiant ce n’est pas galant de la part de notre Empereur. Mon adresse est : VIEL, sous-lieutenant au 9ème régiment de cuirassiers, membre de la Légion d’honneur, 1ère division de cavalerie commandée par le général Nansouty, à la Grande armée.  Bonsoir, je vais faire un lit avec deux bottes de paille. Le papier me manque comme vous voyez. Je ne peux vous en dire davantage. Portez-vous aussi bien que moi. C’est tout ce que je désire ; il est dix heures, je veux cacheter ma lettre pour l’envoyer demain matin à la poste, car si je manque cette occasion je serait 8 jours sans la retrouver.

L’année suivante, Viel gagne ses galons de lieutenant à la bataille d’Iéna ; en 1807, il se bat à Eylau comme lieutenant adjudant-major ; en 1809, capitaine commandant, il est blessé à Wagram d’un éclat d’obus au pied. Il fait en 1812 la campagne de Russie et, en 1813, celle de Saxe, au cours de laquelle, pour sa belle conduite à la bataille de Dresde, il est fait officier del a Légion d’honneur, ce qui l’incite à se distinguer de plus belle à celle de Leipzig, où il reçoit trois coups de sabre. Nommé chef d’escadron au début de la campagne de France, le 19 février 1814, il passe le 6 août suivant au 10ème cuirassiers. Il fait enfin la campagne des Cent-Jours avec la 14ème division de cavalerie, assiste à la bataille de Ligny et couronne sa glorieuse carrière en prenant part, le 18 juin 1815, à l’immortelle chevauchée de Mont-Saint-Jean. Le 25 décembre 1815, après le licenciement de l’armée, il se retire dans ses foyers à Létanville ; il est dans toute la force de l’âge, n’ayant que quarante-quatre ans. Il en vivra quarante encore, entouré de l’estime et de la considération de tous et mourra maire de sa commune, le 16 février 1855. 

Valère FANET. 

Cette lettre fut publiée en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

 

 

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( 26 mai, 2019 )

A propos de l’ouvrage du général de Brack…

N238

Ouvrage publié pour la première fois en 1831 par un ancien cavalier de l’Empire, Avant-postes de cavalerie légère eut un succès qui ne se démentit guère chez les officiers des XIXe et XXe siècles. De nombreuses fois réédité, son avant-dernière édition fut préfacée en 1942 par le général Weygand, qui compare la dialectique du général de Brack à celle du maréchal Foch et de son « de quoi s’agit-il ? » en matière de combat. Avant-postes de cavalerie légère se présente comme un manuel ou vade-mecum destiné aux officiers en général et aux officiers de cavalerie légère en particulier. Son auteur, ancien officier des lanciers dela Garde, y théorise les pratiques en vigueur lors des campagnes napoléoniennes de 1806 à 1815. Présenté sous la forme d’un questionnaire, l’ouvrage s’organise en quarante chapitres traitant tant du service courant, de la remonte, du harnachement, du cantonnement et de l’habillement, que des valeurs morales, de l’obéissance, de l’autorité et du courage, en développant les missions spécifiques de la cavalerie légère en temps de guerre, reconnaître, charger et escorter. Formalisant la doctrine d’emploi de la cavalerie légère en 1831, après quinze ans d’inactivité, de Brack puise dans ses souvenirs et dans son expérience pour présenter une culture d’arme, qui trouve sans doute ses premiers traités dans l’armée d’Ancien Régime, mais que les guerres napoléoniennes ont amplifiée. L’auteur a ainsi pour but de diffuser cette culture chez ses cadets. De la cavalerie légère, cet ancien subordonné des généraux Lasalle, Montbrun, Pajol, Colbert et Maison écrit que son rôle est « d’éclairer et de protéger la marche de notre armée (…) en devançant nos colonnes, éclairant leurs flancs, les entourant et couvrant d’un rideau vigilant et courageux suivant l’ennemi pas à pas, le harcelant, l’inquiétant, éventant ses projets, épuisant ses forces en détail, détruisant ses magasins, enlevant ses convois, et le forçant enfin à dépenser en défensive les puissances offensives dont autrement il aurait tiré les plus grands avantages. »  Le rôle et les qualités essentiels de l’officier de cavalerie légère et ceux du chef sont rappelés en premier lieu. « Le sentiment juste, l’appréciation froide, mathématique de ses forces matérielles, et celles ennemies (…) la rapidité et la sûreté du coup d’œil (…) ; le regard qui, de tel côté qu’il aborde le terrain, l’apprécie d’ensemble et dans ses moindres détails ; la promptitude de détermination et d’action ; l’élan qui enlève tout ; la fermeté qui ne désespère de rien et le sang-froid qui ne fausse jamais le regard… » . Puis l’auteur aborde tour à tour les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions de l’arme. Parmi ceux-ci, ce que l’on nomme aujourd’hui le renseignement opérationnel, ainsi que ce qui fait l’essence même de l’arme, le cheval.

De Brack présente, dans un chapitre intitulé Des Indices, « les moyens de connaître les mouvements de l’ennemi » . Il en dénombre quatre : les rapports des prisonniers, déserteurs, et voyageurs ; les rapports des espions ; les reconnaissances ; les indices. Les pratiques de collecte du renseignement en opération des hommes de la cavalerie légère sont ici décrites. À la question « Qui vous fait découvrir les indices ? », il répond « la connaissance des usages généraux de la guerre, et des habitudes particulières de l’ennemi. Elle ne s’acquiert que par une grande constance d’observation. » L’auteur illustre son propos par des exemples « d’usages généraux » dont celui-ci : « Si l’on apprend qu’on a distribué des souliers dans les cantonnements, que les troupes nettoient leurs armes, que l’on rassemble des bestiaux, ce sont là des signes infaillibles de marches ou de mouvements quelconques. » Puis de Brack s’arrête sur des « usages particuliers » : « Les Russes, confiants dans leur nombreuse et excellente cavalerie irrégulière, se gardent mal derrière la ligne qu’elle forme en avant de leur armée ; ainsi si vous pouvez tourner leurs cosaques et vous dérober à leur yeux de lynx (ce n’est pas facile), il est plus que probable que vous réussirez dans les surprises que vous tenterez sur leurs régiments de ligne. La vigilance des cosaques n’est donc pas un indice de la vigilance des autres corps de l’armée russe. »  Découvrir des indices ne correspond pas seulement à une opération de collecte. Cette action est liée à une analyse immédiate de l’information, d’où procède une hypothèse plus que probable. Cette analyse est le fruit d’une connaissance de la culture de guerre de l’ennemi, connaissance née sous la Révolution et l’Empire de la pratique et de l’expérience plutôt que de la théorie. Pour reconnaître la première fois le terrain, l’ancien soldat de Napoléon écrit qu’il est utile de prendre des guides, seulement « s’il est possible de les avoir montés, afin de ne pas subordonner la vitesse de la marche à celle d’un homme à pied » et, si ceux-ci conduisent la reconnaissance, l’officier qui les emploie prendra toutes ses précautions en l’attachant près de lui, tout en le traitant poliment. Puis en abordant le chapitre des Reconnaissances, l’auteur définit le thème traité : « La base de toute opération militaire est, d’abord, la connaissance du terrain sous son double aspect défensif et offensif ; puis celle de la position, de la force, et si l’on peut celle de la pensée de l’ennemi. C’est pour établir avec certitude cette base, que les officiers sont envoyés en reconnaissance. (…) Là, il ne s’agit pas de voir mais de bien voir, pour ne pas fournir au corps d’armée qui réglera ses déterminations sur le rapport que vous lui ferez…» En ce qui concerne la topographie, partie intégrante d’une reconnaissance, de Brack cite le général Laroche-Aymon  : « Voici les traits principaux à observer dans les objets tant naturels, qu’accidentels, qui composent les localités d’un terrain (…) les bois, montagnes, rivières et ruisseaux, plaines, chemins, villes, bourgs et villages. » L’auteur, qui tire de ses souvenirs les reconnaissances qu’il a pu lui-même effectuer, préconise la plus grande prudence lorsqu’il s’agit d’utiliser la force du cheval pendant la réalisation de la mission : « Je le répète, les forces du cheval sont la fortune du cavalier ; si tout est dépensé en une heure, que reste-t-il après ? »

Parmi les techniques de collecte de l’information, le général rappelle le rôle des espions : « Un officier d’avant-garde emploie-t-il des espions ? Oui, mais malheureusement trop rarement, parce qu’il n’a pas assez d’argent pour les bien payer, et qu’en pays ennemi surtout, il est plus que probable que l’espion mal payé, que vous employez, deviendra le vôtre ; tous ses intérêts se trouvent réunis pour qu’il en agisse ainsi. » Il continue : « À quoi faut-il subordonner l’emploi des espions, et le degré de confiance qu’on en a d’eux ? Au pays dans lequel on se trouve ; aux intérêts que les habitants ont à vous servir ; à l’opinion que ces habitants ont de votre force. » L’auteur conseille la méfiance, l’évaluation de l’intelligence d’autrui et l’intoxication lorsqu’il s’agit pour les cavaliers légers, en mission de renseignement, d’employer des espions. Les rapports des prisonniers, déserteurs et voyageurs constituent une autre méthode de collecte du renseignement. De Brack aborde à ce propos l’interrogatoire, dans le chapitre des Questions à faire : « Quel est le premier soin qu’on doit avoir lorsqu’on interroge ? C’est de juger des dispositions morales de celui qui va vous répondre. » 

Il livre une liste de questions différentes selon que la personne interrogée est un prisonnier, un déserteur ou un voyageur. Les interrogatoires correspondent à des situations : « Quand on arrive dans un village, qui d’abord, interroge-t-on ?  Le maire, ou celui qui remplit les fonctions municipales, le maître de poste, le curé ou pasteur, le maître d’école, le seigneur, les hommes désignés pour avoir servi de guides à l’ennemi. »  Après les techniques de collecte et de première analyse du renseignement, le général de Brack s’attache à décrire les méthodes de transmission : les rapports écrits et les rapports verbaux . Il constate que l’oralité est plus fréquemment utilisée dans le mode de rapport adopté que l’écriture. Cela s’explique aisément par la nature même de missions confiées à la cavalerie légère. Mobiles, rapides, le cavalier et son cheval sont au plus près des combats. Le soldat voit, retourne vers son chef, rend compte et repart en mission. Selon de Brack, les rapports, qui éclairent le commandement, lui sont donc indispensables. La qualité première d’un rapport doit être l’exactitude ; à cela s’ajoutent, pour l’écrit, la clarté de la rédaction, la netteté de l’écriture et de l’orthographe des noms propres. Dans cette partie, de Brack marque la différence entre les rapports « d’avant-gardes » et ceux « de reconnaissances ». Si les deux comportent description de l’espace, du terrain et de l’ennemi, les rapports de reconnaissances mentionnent en plus les mouvements et les forces ennemis.

Ainsi, la mission de renseignement opérationnel sous l’Empire constitue pour l’auteur une priorité. Elle est une des composantes propres à la cavalerie légère où l’apport du cheval est le plus évident. En effet, le cheval permet la rapidité dans l’exécution des missions de cavalerie légère. Les guerres napoléoniennes ajoutent à la rapidité, la nécessité d’être autonome. Sous l’Empire, la guerre change de visage. L’Empereur étire ses lignes d’opérations dès la campagne de 1805.La Grande Armée parcourt près de 1 500 km, entre le camp de Boulogne et Austerlitz, en un peu plus de quatre-vingt-dix jours. Rien d’étonnant alors de trouver chez l’auteur, des chapitres propres à l’entretien du cheval, propice à rendre les cavaliers de l’arme plus autonomes. Il s’attache particulièrement au harnachement, au ferrage et à la remonte. « Pourquoi, souvent un sous-officier, un chasseur est-il privé de l’avancement, de la croix, qu’il aurait pu obtenir ? C’est qu’au lieu de continuer une campagne avec les escadrons de guerre, auxquels il appartenait, il est resté sur les derrières dans un petit dépôt. Pourquoi ? Parce que son cheval était blessé et hors de service. Qui l’a blessé ? La selle. Pourquoi la selle l’a-t-elle blessé ? Parce qu’en la désignant, le commandant d’escadron, et le cavalier en la recevant, n’ont pas étudié scrupuleusement l’assiette de cette selle sur le dos du cheval. » Le cavalier doit donc placer l’arçon à nu et vérifier si les bandes se posent bien parallèles à l’assiette. De Brack redouble de conseils pour le choix de la selle, le serrage de la sangle et les soins à apporter à son cheval lorsque celui-ci est blessé. « L’homme et son cheval ne font qu’un. » 

Du ferrage, l’auteur rappelle que tout cavalier doit en connaître les techniques et doit prévoir avant chaque campagne des clous et des fers de rechange. Enfin, dans le chapitre intitulé Des remontes, de Brack dresse la liste des maladies et des blessures dont un cheval peut être atteint, explique les soins à prodiguer et, ce afin que, sans la présence d’un vétérinaire, les cavaliers de l’arme puissent agir en conséquence. « Lampas ou fêve ; l’angine ; la gourme ; la morve ; le farcin ; la gale ; les dartres ; le rouvieux ; la gastrite ; la colique stercorale ; les coliques cystiques ; la péritonite ; la pneumonie ; le tétanos ; le vertige essentiel ; l’ophtalmie ; la cataracte ; la goutte sereine ; la taupe ; le mal de garrot ; mal de rognon ; les plaies d’armes à feu ; les coups de sabre ; l’écart ; l’effort de hanche ; l’effort de boulet ; l’enchevêtrure ; les crevasses et les eaux aux jambes ; les atteintes ; les javarts ; les seimes ; la fourbure ; la fourchette échauffée (…) » 1 Par ailleurs, l’auteur classe les races de chevaux les plus adaptées au service de la cavalerie légère. « Les russes, polonais, hongrois, de petite espèce danoise, de litoche, française, ardennaise et dite allemande. » Il faut chercher la vigueur et l’endurance chez les chevaux choisis pour le service. Quant à la race normande, le général l’estime trop chère pour la cavalerie légère.

De Brack regrette dans la postface de cet ouvrage que l’enseignement théorique de la cavalerie est le même pour les subdivisions de l’arme, pour la cavalerie lourde et la cavalerie légère. « Je suis encore à m’expliquer comment la même théorie est mise entre les mains du cuirassier et du hussard, lorsqu’en guerre leurs deux services sont si complètement distincts et opposés. » Les Avant-postes prennent alors tout leur sens. Si l’on regrette que l’auteur présente son enseignement de manière parfois désorganisée, il n’en reste pas moins que de Brack compile et diffuse les techniques spécifiques de la cavalerie légère, qui se sont considérablement développées durant les guerres napoléoniennes, preuve à la fois d’une grande pratique et d’une acculturation des techniques de guerre, notamment du renseignement. Le cheval devient alors l’objet de nouvelles préoccupations. Il doit être plus endurant et plus autonome. Une meilleure connaissance par son cavalier des soins à prodiguer y contribue.

Michel ROUCAUD

Source : « Revue Historique des Armées, 249/2007 » : http://rha.revues.org/index613.html

Un mot au sujet d’Antoine-Fortuné de Brack :« Fils d’un censeur royal, directeur général des fermes, Antoine-Fortuné de Brack naît à Paris le 8 avril 1789. Il entre, le 30 décembre 1805, à l’école de Fontainebleau, âgé de 17 ans. Il y reste jusqu’au 5 mars 1807, date à laquelle il rejoint la Grande Armée, affecté au 7e hussards, stationné en Silésie. Il est placé sous les ordres du général Colbert, puis affecté dans la brigade Pajol. En 1809, la brigade Pajol passe sous les ordres de Montbrun. En 1812, il retrouve le général Colbert aux lanciers dela Garde, il participe à la campagne de Russie, à celles de 1813, 1814 et 1815. Il est mis en non-activité le 18 août 1815. Il ne regagne l’armée qu’en 1830 dans les chasseurs avec le grade de lieutenant-colonel. Il est nommé maréchal de camp en 1838, prend sa retraite en 1849 et s’éteint en janvier 1850.

(Source : SHD/DAT, 8Yd 2878, dossier de carrière).

 

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( 25 mai, 2019 )

Les maréchaux Marmont et Augereau en 1814…

Marmont

Maréchal Marmont.

Marmont et Augereau eurent un comportement plus que contestable en 1814…On peut leur ajouter les maréchaux Murat, Masséna et Soult ; sans parler de Fouché et de Talleyrand…

« Le 20 mars 1814, Augereau, l’ancien bretteur, jacobin fait duc avec un mot de Napoléon, Augereau avait livré Lyon à Bubna et Bianchi, qui firent leur entrée en vainqueurs dans cette ville consternée. Le lendemain 21, Bordeaux, par la trahison de son infâme maire, le comte de Lynch et de quelques misérables conseillers municipaux, ouvrait ses portes aux Anglais ; et, le 25, Raguse [Maréchal Marmont] et Trévise [Maréchal Mortier], des ducs [faits] par la grâce de Napoléon, fuyaient devant l’ennemi, après avoir vu se flétrir leurs blasons napoléoniens dans l’inconcevable déroute de La Ferté-Champenoise [Fère-Champenoise] ».

(J. Chautard, « L’Ile d’Elbe et les Cent-Jours. Livre de la démocratie napoléonienne », Paris, Ledoyen, Éditeur, 1851, p.50).

« Un soldat, devenu maréchal d’Empire [Augereau] avait livré Lyon et son armée ; un autre soldat [Marmont], parvenu au même grade, après avoir abandonné Paris à l’Europe en armes, pour accélérer la paix du monde, pour le bonheur de la France et du monde entier, traversait les lignes des alliés avec sa division, qui ne pouvait le soupçonner de félonie. Abandonnant celui qui l’avait toujours traité come un ami fidèle, laissant un des flancs de l’armée sans défense, il osait encore stipuler pour la vie et la liberté de son général, de son Empereur »

(A.D.B. M*** [Monnier], lieutenant de grenadiers, « Une année de la vie de l’empereur Napoléon… », Paris, chez Alexis Emery, Libraire, 1815, pp.6-7).

Augereau

Maréchal Augereau.

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( 24 mai, 2019 )

Roustam en 1814…

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Le mameluck Roustam, né vers 1780 à Tiflis (de nos jours Tbilissi) en Géorgie, avait été enlevé puis acheté par un bey du Caire, entré dans le corps des mamelouks. Passé après la mort de son maître au service du cheikh El-Becri, ce dernier en fit présent à Bonaparte en août 1799. Roustam ne quittera pas la destinée du futur empereur, jusqu’en 1814… le 13 avril 1814, au matin, à Fontainebleau, Roustam, sans doute effrayé par la tentative de suicide de Napoléon, s’enfuit prétextant devoir embrasser sa femme à Paris, avant le départ pour l’île d’Elbe. Il ne revint pas… Roustam termina sa vie à Dourdan (Essonne) après avoir reçu de Louis-Philippe la charge d’un bureau de poste, jusqu’à sa mort en 1845. On peut voir sa tombe, restaurée en 2007, dans le cimetière de cette même ville. Ce personnage sans grand caractère a laissé des « Souvenirs » qui furent publiés la première fois en 1911. Ils forment un témoignage d’un intérêt très limité : à l’opposé de ceux d’un autre mameluck (« faux » celui-là) : le versaillais Louis-Etienne Saint Denis (1788-1856), connu sous le nom de « Ali ». Voir mon édition de ses « Souvenirs » publiée en 2000 chez Arléa.

C.B.

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( 23 mai, 2019 )

Le fameux café Montansier au Palais-Royal (en 1815).

Le fameux café Montansier au Palais-Royal (en 1815). dans TEMOIGNAGES jeux_de_dames_au_cafe_lamblin_au_palais-royal-300x192

« Les gardes du corps avaient été réorganisés. Leur première campagne fut contre le café Montansier, aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal. Ils s’y portèrent militairement, en occupèrent toutes les issues et brisèrent les glaces, les cristaux, renversèrent les tables et se retirèrent la tête haute et l’oeil fier. Les journaux blancs ne manquèrent pas de célébrer cet exploit et d’en publier un magnifique bulletin. Or, voici ce qui avait excité la colère de ces braves soldats officiers. La salle Montansier était un café-spectacle qui, en 1811,  devint le rendez-vous de tous les officiers accourus à la suite de Napoléon. Un soir, une des filles du Palais-Royal chanta à demi-voix un couplet qui ne fut pas seulement entendu des officiers avec lesquels elle était attablée, mais des voisins qui poussèrent de bruyants éclats de rire. Cette fille, bon gré mal gré, fut forcée de monter sur un tabouret et de répéter son couplet, qui fut couvert d’applaudissements. Comme pièce historique, je transcris ici ce couplet, chanté sur l’air Vive Henri IV :

Duc d’Angoulême (bis) Et vous, comte d’Artois (bis), Louis dix-huitième,

Je vous p… au c. tous trois, 

          Duc d’Angoulême et vous comte d’Artois.                                                                                                               

Cet incident grotesque devint l’origine de toutes les chansons, bonnes ou mauvaises, chantées au café Montansier pendant les Cent-Jours. Tous les soirs, de six heures à minuit, on chantait. Officiers, sous-officiers, chacun arrivait avec sa chanson dans sa poche. Toutes roulaient sur l’empereur, les Bourbons, sur les malheurs de la France, le regret du passé, l’espoir de l’avenir. Elles n’ont pas été recueillies, c’est dommage : elles seraient pour l’histoire un document précieux. Pour en donner une idée, je citerai deux fragments de couplets que j’y ai entendus et qui sont restés dans ma mémoire. Le premier fait allusion au duc de Berry qui, brutalement et sans raison, dans une revue au Carrousel, arracha lui-même les épaulettes d’un brave capitaine signalé comme un partisan de Napoléon :

Comme ce prince aux mains indiscrètes,

Il n’arrache point d’épaulettes.

Au contraire, dans les combats,

Il en donne à nos braves soldats.

Vive, vive Napoléon !

 

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.175-176)

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