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( 6 mai, 2019 )

« Napoléon aux Cent-Jours… »

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« Le Napoléon qui revenait en mars 1815 était très différent de celui qui était parti en avril 1814. De gros, il était devenu presque obèse ; c’était un autre homme. Nous avons, par bonne fortune, un portrait tracé, on peut le dire, de main d’artiste, par un peintre-poète, qui maniait la plume mieux que le pinceau. Voici comment Théophile Gautier, qui avait vu Napoléon une seule fois, nous a restitué sa physionomie en 1815 : « J’avais 4 ans alors, et pourtant mon souvenir m’est demeuré très précis. Il était monté sur un petit cheval, à qui les pans d’une grande redingote constituaient une sorte de houssine, recouvrant la croupe et la selle. Il se tenait mal et avait l’air effondré d’un maraîcher qui a voyagé toute la nuit; il avait sur la tête une sorte de chapeau… gris, peu élevé. Il passait devant l’éléphant de la Bastille. Je l’ai bien regardé. Le nez était affaissé et était devenu crochu. Le menton se relevait en pointe de sabot… Les traits étaient, ce jour-là, bouffis et gras. La maladie de foie avait badigeonné son masque d’une teinte jaune  ».

« Je ne puis m’empêcher de croire, consignait de son côté le chancelier Pasquier dans ses Mémoires, que son génie, comme sa force physique, était dans une décadence profonde. » Sa lassitude éclatait manifestement à tous les yeux. « Les incertitudes de la traversée, les risques du débarquement, les palpitantes péripéties de la marche sur Paris, la réorganisation du gouvernement et la réfection de son armée, la préparation de la campagne de Belgique, enfin la reprise de ce travail acharné et écrasant dont il avait depuis un an perdu l’habitude », toutes ces causes réunies suffiraient à expliquer cet épuisement de son système nerveux. On a rapporté que Napoléon avait à cette époque des somnolences fréquentes, qu’on le trouvait sans cesse assoupi sur un livre, et cependant il dormait jusqu’à quinze heures de suite, alors qu’autrefois il avait le sommeil constamment interrompu. On avait remarqué son air préoccupé, triste souvent, indiquant tantôt l’indifférence, tantôt le découragement. C’est un des points qu’a le mieux mis en lumière le brillant historien de 1814 et 1815. « A la fin de mai, écrit Henry Houssaye, il n’était plus l’homme du 20 mars. Il avait gardé intactes les qualités maîtresses de son vaste génie, mais les qualités complémentaires, la volonté, la décision, la confiance avaient décliné en lui. La nature éminemment nerveuse de

Napoléon était soumise aux influences morales… L’esprit influait sur le corps, qui réagissait alors sur l’esprit. « Pendant ces crises, d’une durée assez longue, l’Empereur tombait dans un profond abattement. Il perdait tout espoir et toute énergie. Il avait des heures d’angoisse, où d’horribles visions lui montraient la France vaincue et démembrée. En plein jour, il cherchait dans le sommeil l’oubli momentané de ses souffrances et de ses pensées. Lorsqu’il était seul, il lui arrivait de pleurer. Carnot le surprit en larmes devant le portrait de son fils. L’Empereur n’avait plus en lui le sentiment du succès. Il ne croyait plus à son étoile. »

Le lieutenant-colonel de Baudus, qui fut aide de camp des maréchaux Soult et Bessières, et qui approcha souvent Napoléon en cette qualité, écrit que Napoléon n’était plus, en 1815, l’homme qu’il avait connu auparavant, « si vigilant, si actif, si prompt à profiter de ses  succès, si admirable dans les rapides déterminations de son génie guerrier… On assurait, à cette époque, que Napoléon qui, pendant toute sa vie, avait fait un grand usage du café, en prenait davantage encore en 1815, sans pouvoir parvenir à vaincre totalement l’état de somnolence qui lui était devenu habituel ».

A son retour de l’île d’Elbe, son frère Jérôme lui avait trouvé l’air fatigué; un autre de ses frères, Lucien, déclarait son état plus grave qu’il n’y paraissait ; et, au dire d’un ancien ministre anglais, qui a consacré les loisirs de sa retraite à rédiger le récit « de la dernière phase » de la vie de Napoléon, Lucien aurait consigné par écrit, à ce sujet, certains détails qui n’ont pas été imprimés.

II assura plus tard à M. Thiers, que son frère souffrait alors d’une maladie de vessie. Savary, qui le vit le soir où il quitta Paris pour la Flandre, dit qu’il souffrait cruellement de l’estomac. »

 (Docteur CABANES, « Au chevet de l’Empereur », Albin Michel, Editeur, sans date, pp.258-262).

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N’oublions pas que Th. Gautier n’avait que quatre ans !

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