( 10 mai, 2019 )

NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d’ELBE…

 NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d'ELBE... dans HORS-SERIE 06509460Lorsque Napoléon débarque à l’île d’Elbe, il entend se consacrer désormais à son nouveau royaume. Il s’en occupera d’ailleurs pleinement. Au travers du témoignage d’André Pons de l’Hérault, on retrouve l’Empereur en grand organisateur, tour à tour ordonnant la construction de nouvelles routes, de casernes, de fortifications, de ses résidences impériales ; décidant de la réparation d’une rue, analysant tel ou tel budget, s’occupant d’approvisionnement de bois pour Portoferraio. Pour mieux se rendre compte de l’activité  débordante de Napoléon, il suffit consulter l’ouvrage rassemblant les lettres et ordres édictés par le souverain de l’île d’Elbe et rassemblés par Léon-G. Pélissier, le publicateur de la première édition du « Souvenirs et Anecdotes » de Pons de l’Hérault. Toutefois, Napoléon restait attentif à ce qui se passait en France : un mécontentement s’installait peu à peu contre le gouvernement des Bourbons.  Recevant périodiquement des informations il est presque certain que l’idée d’un retour mûrit lentement dans son esprit. Plusieurs éléments sont à prendre en ligne de compte. Tout d’abord l’absence de Marie-Louise et de son fils. Mêle si cette dernière a été cruellement ressentie par l’Empereur, comme le notera Pons ce n’est pas ce qui motiva Napoléon. Le départ de l’île d’Elbe est dû à des causes politiques et matérielles. Politiques, car comment imaginer un seul instant que, connaissant l’échec du gouvernement de Louis XVIII, Napoléon soit resté confiné dans son île ?  L’Aigle se devait de relever le pari d’un nouvel envol. Les causes matérielles ont également leur importance et en particulier les difficultés financières qui commençaient à se faire ressentir dans le fonctionnement des institutions mises en place par Napoléon à l’île d’Elbe.  

« Le revenu  annuel de l’île était d’environ 470 000 francs, 120 par les droits fiscaux, 350 par le Domaine (mines de fer, salines, pêcheries). Ces rentrées équilibraient à peine le budget civil (fonctionnaires, clergé, justice, ponts et chaussés) fixé à 120 000 francs, et les dépenses de la maison de Sa Majesté qui engloutit 480 000 francs pendant les sept derniers mois de 1814, ramenées à 380 000 sur les évaluations du budget de 1815. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires, qu’aucune ressource ne pouvait équilibrer. Napoléon le préleva entièrement sur les débris de sa lite civile sauvée à Fontainebleau, chiffrée par Peyrusse à 3 980 000 francs le jour de son entrée à Porto-Ferrajo. Dix mois plus tard, ce trésor est déjà amputé de moitié : le 26 février [1815], en s’embarquant pour la France, il ne reste en caisse que 1 863 000 francs. Au plus juste, en multipliant les économies, Napoléon pourrait tenir encore deux ans, mais il ne disposerait plus de cette masse de manœuvre sur laquelle vivront ses cinq cent compagnons de Fréjus à Paris. » 

De plus, le pouvoir royal ne tient pas ses engagements. En effet, l’article 3 du Traité de Fontainebleau prévoyait à Napoléon le versement « d’un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand Livre de France, dont 1 million réversible à l’Impératrice ». Ni l’Empereur ni aucun membre de sa famille (car une disposition complémentaire prévoyait que ces derniers reçoivent également une compensation financière), ne percevront un centime. Louis XVIII ira même plus loin dans son mépris en décrétant le 18 décembre 1814, sur proposition de ses ministres, la mise sous séquestre de tous les biens de la famille impériale. Ainsi le trésorier Peyrusse, fidèle collaborateur de Napoléon écrit-il dans ses mémoires :

« Les jours de mon travail avec Sa Majesté étaient fixés ; nous préparions les éléments du budget de 1815, et je présentai à Sa Majesté un projet sur la régie des tabacs à l’île d’Elbe. Pendant ces diverses séances, l’Empereur laissait percer l’humeur que lui donnait le refus que faisait la France d’acquitter la somme stipulée par le traité du 11 avril [1814]. M. de Talleyrand écrivait de Vienne à notre grand maréchal [le général Bertrand], que Sa Majesté Louis XVIII ne reconnaissait pas le traité de Fontainebleau. Les revenus de l’île et ma caisse eussent été insuffisants pour parer au budget futur, maintenu sur le pied du précédent, ce qui avait décidé Sa Majesté à arrêter que je payerai que la moitié des traitements fixés, et que je ne fournirais le surplus aux parties prenantes en bons sur le trésor public français et à valoir. Cette situation, le projet de certaines réductions à imposer à la Garde, affectaient vivement Sa Majesté. C’était le secret de son cabinet » Et pendant ce temps, le gouvernement royal, faut de budget suffisant, licenciait 200 000 hommes de cette armée qui jadis avait fait trembler l’Europe, jetant sur les routes des hommes démunis de tout , réduit à la mendicité pour survivre.

Parallèlement, était crée une « maison du Roi », composé de  6000 hommes appartenant pour les trois-quarts à la noblesse. Cette armée d’Ancien Régime était une armée de parade et beaucoup de ceux qui en faisait partie, n’eurent jamais entendu tonner le canon.  De maladresse en maladresse, on pourrait souligner notamment la place exagérée faite à un clergé ranimant les divisions d’autrefois,  le régime de Louis XVIII en qui une partie des français avait apporté sa confiance, ne sut pas la conserver. « Le menu peuple souffrait comme il n’avait pas souffert depuis le Directoire ». Les yeux de bien des français étaient dorénavant tournés vers une certaine île d’Elbe… Napoléon est rentré « en triomphateur, parce qu’il incarnait, malgré son autorité despotique, le plus grand courant des idées révolutionnaires, l’opposition la plus ferme à la réaction nobiliaire et cléricale de l’Ancien Régime, incapable de s’adapter. Sans doute aussi parce que son génie rayonnant, son magnétisme personnel offraient aux Français de 1815 un saisissant contraste avec la médiocrité de leurs nouveaux dirigeants», comme l’écrit G. Godlewski dans son excellent petit ouvrage consacré au séjour elbois de l’Empereur. 

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne Guy Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois ». A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène ». L’administrateur des mines en bon observateur écrit des ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait souverain de l’île d’Elbe ». Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire ».On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées ». G. Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation.Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois ». Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Porto-Ferrajo avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile. C’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage. Il est  très probable que cela ne soit pas le fait du hasard… 

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons. 

Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile . Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce.

Précisons que Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février comme on le verra plus bas. 

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali ; histoire de tromper les apparences. Il est fort  à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit CaporalPuis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski. « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébeck de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! » . 

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.  « A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port ». Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. 

« L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! ». Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée. « Neuf heures [du soir] venaient de sonner au pavillon de l’Horloge ; je me promenais et causais avec mes camarades le long du château. Tout à coup des voitures très simples et sans aucune escorte se présentent au guichet du bord de l’eau et l’on annonce l’Empereur. Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots  puissent le faire.

La grille est ouverte, les voitures entrent ; nousnous précipitons tous autour d’elles et nous en voyons descendre Napoléon. Oh ! Alors, toutes les têtes sont en délire : on se jette sur lui en désordre, on l’entoure, on le presse, on l’étouffe presque, et on finit malgré tout ce que peuvent dire et faire les généraux qui l’accompagnent, par l’emporter dans ses appartements », écrit le capitaine Routier, du 102ème de ligne, de faction aux Tuileries en ce soir historique».Le trésorier Peyrusse assiste aussi à la scène : « A son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle  fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez ».

La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries ». Napoléon est prêt à écrire une nouvelle page de son histoire. Dans quelques mois, le dernier acte se jouera sur une autre île : Sainte-Hélène…Le colonel Campbell s’était embarqué le 16 février 1815, sur la Partbridge pour Livourne et Florence. Quel voyageur ! « N’est-ce pas en dix mois la dixième escapade de Campbell en Toscane, cette fois sous le prétexte d’aller saluer le sous-secrétaire d’État Cooke, de passage à Florence ? ».

En fait, ses prétextes sont plutôt galants : c’est dans cette ville, qu’il retrouve sa maîtresse. Trois jours après, le colonel anglais est prévenu par un mystérieux Ricci qui lui écrit de l’île d’Elbe afin de l’avertir des préparatifs de Napoléon. Campbell va- t’il quitter précipitamment sa muse afin de  regagner son poste ? Non. Il se contente d’expédier sur place le capitaine Adye, commandant la Partbridge. On ne peut que s’étonner d’une telle légèreté. Adye arrive à Porto-Ferrajo le 24 février et regagne Livourne deux jours plus tard. Le capitaine peut rassurer Campbell : tout est tranquille. L’Inconstant est toujours là. L’île est paisible. Toutefois, Campbell ne désarme pas. Il sent monter une certaine inquiétude en lui. Il décide de quitter Livourne, le 26 février en fin de journée, avec l’idée de surprendre Napoléon à Porto-Ferrajo. Mais il est trop tard. Au même moment, l’Empereur s’embarque sur L’Inconstant. A dix heures du matin, le 27 février, la Partbridge est signalée au loin. On l’aperçoit de L’Inconstant. Mais les dés sont jetés…  Napoléon échappera à Campbell, tout comme aux deux autres frégates françaises de surveillance, la Fleur de Lys et la Melpomène. Lorsque le colonel Campbell arrive le 28 février à midi il ne peut sue constater la fuite de l’empereur. Puis chez Lapi, nouveau gouverneur de l’île d’Elbe. En réponse à ses questions, ce dernier annonce qu’il ne se soumettra ni aux anglais et encore moins aux Alliés. « Campbell à son retour va visiter Mme Bertrand, Pauline, Mme Mère qui affectent de n’avoir rien su et ignorer encore si c’est vers l’Italie ou vers la France que L’Inconstant s’était dirigé, mais de manière à lui persuader que c’était vers l’Italie. », écrit Amédée Pichot.

« Le colonel, ayant été informé de ce qui s’était passé, s’était transporté immédiatement chez les princesses, et, devant elles, il avait exhalé sa mauvaise humeur dans les termes les inconvenants, tant contre l’empereur que contre Leurs Altesses. On a rapporté qu’ayant son mouchoir à la main il l’avait déchiré avec les dents et que ce qui l’avait le plus exaspéré, c’était le calme avec lequel Madame Mère lui avait répondu. Il était ai désespoir que son active surveillance eût été mise si fort en défaut. », écrit le mameluck Ali dans ses « Souvenirs ».

Dépité, Campbell rédige alors une lettre à Lord Burgesh, ambassadeur d’Angleterre en Toscane, lui avouant son échec, puis s’embarque à nouveau sur la Partbridge avec l’espoir de retrouver trace de l’impérial fugitif ; mais en vain… 

Le colonel Neil Campbell se reprochera sans doute jusqu’à la fin de sa vie, en 1827, d’avoir été absent lors de l’envol de l’Aigle

C.B.

Sur cet épisode de l’histoire napoléonienne, lire mon édition des « Souvenirs » d’André Pons de l’Hérault que j’ai réalisé en 2005 pour le compte des Éditeurs Libres ; ainsi que l’édition complétée des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, parue en novembre 2018 aux Editions AKFG

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