( 5 mai, 2019 )

Napoléon vu par le général Fantin des Odoards…

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Strasbourg, 12 juillet 1821. 

Le grand Proscrit vient donc de succomber, sur le roc de Sainte-Hélène, à ses tortures physiques et morales, à ses tortures physiques et morales ! Combien cette nouvelle a dû réjouir cet infâme gouvernement anglais qui, par l’entremise de méprisable Hudson Lowe, comptait journellement les pulsations du cœur du héros captif pour jouir de sa longue agonie, pour calculer la fin probable de son existence ! Comme ils sont aujourd’hui gais et rassurés ces myrmidons couronnés dont le front porte encore l’empreinte des pieds de leur vainqueur ! Ce n’est que de ce moment qu’ils se tiennent pour bien assis sur leur trône, car bien qu’enchaîné au milieu de l’Océan, le Géant, qui si longtemps les fit trembler, était encore pour eux un épouvantail, un cauchemar permanent. Ils tremblaient chaque jour d’apprendre qu’échappé de sa prison lointaine ; il allait de nouveau apparaître dans cette France, terre des braves, dans cette Europe qui naguère était à ses ordres. Il est mort, l’arbitre de tant de destinées, et mort dans les fers ! Rien n’a donc manqué à sa destinée, rien, pas même l’adversité. Oh ! Que napoléon sera grand alors que, les haines, les rancunes et les préventions venant à s’éteindre, la postérité ne verra plus en lui que le plus étonnant génie des temps modernes.

Aujourd’hui l’homme de la France, il sera sans doute un jour celui du monde civilisé, car sa gloire appartient à toute la race humaine ; elle doit être cosmopolite. Le XIXème siècle sera dans l’ère de tous les peuples le siècle de Napoléon.

La fin de l’Empereur, que les feuilles publiques  viennent de nous révéler, a été un coup de foudre pour tous ceux qui, comme moi, avaient dans leur fanatisme, fait un demi-dieu du héros qui a porté si loin et si haut la gloire du nom français. Il nous semblait que Napoléon était au-dessus de l’humanité, qu’il ne pouvait pas mourir, que son corps devait être impérissable comme son nom ; et il est mort ! Voilà le roi des rois couché dans un cercueil !

Ses yeux ne lanceront plus d’éclairs ; sa présence et sa voix ,n’électriseront plus des armées ; un mouvement des sourcils du moderne Jupiter n’ébranlera plus le monde.  

Le « Journal » du général Fantin des Odoards avait été édité à l’origine en 1895, chez Plon. Il a été réédité dans les années 2000 par LCV Services.

 

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( 5 mai, 2019 )

« Il a expiré à l’instant… »

Arnott

Ce document fit partie d’une série vendue aux enchères publiques à Paris le 26 octobre 1977  (Dispersion de la collection de l’abbé Vignali, aumônier de l’Empereur à Sainte-Hélène).  Il est écrit sur le vif par le docteur Archibald Arnott, médecin anglais envoyé auprès de Napoléon par le gouverneur Hudson Lowe.          

 « He has this moment expired

Arch [ibald] Arnott

[illisible] at 6 o’clock. »

L’Empereur vient de rendre son dernier soupir, à 17 h 49 , exactement…

Steuben                                                                                                                         (Esquisse de Steuben)

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( 5 mai, 2019 )

« Mes réflexions en apprenant la mort de Sa Majesté »

Napoléon

Paris, 20 mars [année laissée en blanc].

« Napoléon fut appelé grand A peine âgé de vingt-sept ans, pareil à un torrent, il précipita sa course impétueuse du haut des Alpes dans les belles plaines d’Italie. Ces champs, illustrés par les victoires Hannibal et de Marius, reçurent un nouvel éclat de ses trophées.

Empereur des Français, il subjugua le monde. Les rois de la Terre l’entouraient tous et formaient un cortège brillant qui annonçait sa présence. Ses armées assiégeaient Cadix. Quelque temps après, la victoire les conduisait jusque sous les murs de Moscou. Tant de prospérités ne pouvaient durer. Invincible jusque-là, la nature se chargea du soin de venger ses ennemis. Les glaces de l’hiver lui enlevèrent la plus belle armée qu’on eût vue sous le soleil. En une nuit tout changea.

L’étoile de l’Empereur, qui jusqu’alors avait jeté de si vifs rayons, commença à pâlir. Le monde s’ébranla ; des nuées de barbares l’entourèrent. Semblable à un gladiateur, qui, au milieu de l’arène couvert de blessures, porte des coups à tous ses rivaux et les menace encore avant de tomber, l’Empereur les anéantit partout où il put les atteindre.

L’Europe conservera un souvenir éternel de ses désastres et de ses victoires. Mais enfin l’Empereur était homme : il fallut céder à la fortune…

Retiré dans son palais de Fontainebleau, conservant pour tout bien son grand nom, abandonné de tous, il sut encore se faire craindre et respecté.

Il signa son abdication à Fontainebleau. Qui n’admirerait pas les desseins admirables de la Providence sur la destinée des hommes, quand on songe, que dans ce même palais dans cette même salle où l’Empereur signa son abdication, S.M. avait voulu forcer le pape Pie VII à renoncer à son trône. Pouvait-il prévoir que vaincu, abandonné de tous, il abdiquerait sa puissance et verrait le papa entrer dans Rome, rétabli par les Russes et les Anglais qui brûlaient naguères le pape en effigie ?

C’est dans la cour de ce palais que l’Empereur se vit dans cette première période entouré de ses vieux soldats.

 Qui pourrait peindre la douleur qui oppressait dans ce moment l’âme de l’Empereur à la vue de ces hommes intrépides qui, dans cent batailles, avaient contemplé de si près la mort sans rien craindre, versant des larmes à son départ, l’entourant de leurs armes, courbant, leur drapeau sur sa tête !

L’Empereur s’arracha de leurs bras… Il partit !

Un an s’était à peine écoulé. L’Empereur revint. Tout se souleva sur son passage. Le monde s’ébranla encore une fois pour le  vaincre. La France épuisée par tant de guerres ne put résister à tant d’ennemis. Nouveau Thémistocle, Napoléon allait s’asseoir au foyer du peuple britannique, mais ce peuple égoïste le relégua sur un rocher désert au milieu de l’Océan.

Cinq ans après l’Empereur n’existait plus. Quelques pieds de terre recouvraient celui à qui le monde n’avait pu suffire !  »

Guillaume PEYRUSSE.

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( 5 mai, 2019 )

Il y a 198 ans s’éteignait l’Empereur….

Napoléon le Grand

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( 4 mai, 2019 )

Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Le cheval fut, durant la campagne, le principal aliment. Déjà, en marchant sur Moscou, les Français avaient fait des grillades avec les chevaux tués en choisissant les plus jeunes dont la chair était plus tendre. Au soir de La Moskowa, ils mangèrent du cheval rôti, car, dit un des combattants, la denrée ne manquait pas et jamais boucherie ne fut si bien approvisionnée. Daru, proposant au mois d’octobre à Napoléon de passer l’hiver à Moscou et de faire de cette ville un grand camp retranché, disait qu’on salerait les chevaux qu’on ne pourrait nourrir. Pendant la retraite, le cheval a, comme dit Castellane dans son «Journal », un grand débit.  Les soldats mangent tous ceux qui peuvent être saignés. Ils les volent même pour les manger. Un officier qui se croit suLe destin des chevaux durant la campagne de Russie… dans HORS-SERIE 86001577ivi de sa monture sent tout à coup que les rênes qu’il a passées autour de son bras viennent d’être coupées ; il se retourne ; il voit son cheval tué, dépecé, partagé. Mais le froid devint si intense qu’on ne pouvait plus tuer et dépecer les chevaux.

On leur coupait donc une tranche dans la culotte pendant qu’ils marchaient et le froid les avait tellement engourdis et rendus insensibles qu’ils ne donnaient aucun signe de douleur. Plusieurs cheminèrent ainsi durant quelques jours avec de fortes parties de chair enlevées aux cuisses : le froid avait gelé le sang qui sortait et arrêté tout écoulement. Tout le mois de novembre, le soldat fut hippophage. « Le cheval, remarque Castellane, continue à très recherché, et les soldats n’en laissent pas. » Mais le 4 décembre 1812, Castellane note qu’on ne mange plus le cheval, qu’on a des bestiaux autant qu’on veut et qu’on fait des distributions. La viande de cheval plaisait donc à l’armée, le général hollandais Van Dedem de Gelder raconte que son cuisinier, qui avait vécu à Drontheim en Norvège, savait la préparer à merveille ; ses invités, lorsqu’il en servait, croyaient qu’il leur servait du bœuf. Mais, sous l’empire de la faim, les hippophages commirent des horreurs. Des « hébétés », raconte le général Vionnet de Maringoné, ouvraient le ventre à de chevaux encore vivants et leur arrachaient les rognons, le foie, le cœur qu’ils mangeaient avec voracité pendant que l’animal palpitait encore devant eux. D’autres qui n’avaient ni sabre, ni couteau, déchiraient la chair de leurs dents et suçaient le sang de la bête qui gisait sur le sol sans être encore morte. 

Arthur CHUQUET 

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( 3 mai, 2019 )

1814 ou la fin du cauchemar…

ponton

Un sinistre ponton anglais, lieu de souffrances de tant de « Braves » !

Avec les débuts de la Première Restauration, prend fin  le cauchemar de milliers de soldats français prisonniers à Cabrera ou sur les pontons flottants de Cadix ou ceux anglais (de  Plymouth, Portsmouth et de Chatham). En mai 1814, 1986 captifs de Cabrera sont rapatriés; en juin ce sont 1400 hommes qui sont arrachés de leur univers concentrationnaire (sur un total initial de 9000 soldats emprisonnés à Cabrera à partir de mai 1809 jusqu’en 1813). Plus de 70 000 prisonniers seront libérés d’Angleterre en 1814 (sur un total initial de 120 000 emprisonnés); tant des pontons,  des prisons à terre au régime carcéral beaucoup acceptable (citons celles de Dartmoor ou de Valleyfield), ou encore des cautionnements britanniques (un système de semi-liberté destinés aux officiers). 1814, est également l’année de la délivrance, pour les soldats français qui se sont retrouvés prisonniers en Autriche ou dans la lointaine Russie…

C.B.

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( 3 mai, 2019 )

L’Empereur et sa cour…

napoleon-le-grand

« La cour de Napoléon était dans tout son éclat, sa puissance à son apogée. Tous les dimanches et jours de fête, il y avait aux Tuileries grande réception. On voyait défiler dans de beaux équipages aux chevaux fringants, aux livrées éclatantes, toutes les nouvelles illustrations. Hier soldats ou hommes obscurs au fond d’une province, aujourd’hui maréchaux de France, rois, princes, ducs, plaques, cordons, nombreuses décorations, tous avaient bonne mine et portaient bien leur habit. Cette cour, dans son ensemble, était la plus grande, la plus imposante du monde. Tous ces maréchaux, jeunes encore, avaient un air martial et fier, qui repoussait les quolibets des émigrés et des vieux gentilshommes de l’ancien régime. Murat surtout était beau à voir, et je crois que Napoléon, en l’appelant le roi Franconi, cédait, peut-être à son insu, à un mouvement de jalousie. On a dit de lui que dans un salon il commandait le respect et sur un champ de bataille l’admiration. Murat est resté dans ma mémoire comme un type de noblesse et de grandeur. Le vieux comte de Béthisy, auquel je faisais part de cette impression, me disait : — Où diable voulez-vous qu’il ait pris cela? Vous vous êtes laissé séduire par son uniforme et sa mise de théâtre. Murât avait pour amie très intime Mme Michel, dont il était passionnément aimé. Lorsque M. de Mosbourg lui annonça la mort de son ami, elle éprouva une telle commotion qu’elle fut saisie d’un tremblement nerveux qu’elle conserva jusqu’à sa mort, en 1837. Son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que Paris comptait de remarquable. Le maréchal Berthier, prince de Wagram, avait pour maîtresse la belle marquise de Visconti, pour laquelle il a fait des folies que tout le monde connaît. En campagne, il faisait placer son buste dans sa tente, sous un dais. A l’époque où je l’ai connue, elle était paralysée d’un côté; ce qui ne l’empêchait pas d’aller dans le monde, où j’ai fait souvent sa partie de whist. Marie-Louise était enceinte. Elle allait, chaque jour, se promener sur la terrasse du bord de l’eau. La foule était toujours considérable, et bien que la souveraine n’y rencontrât que des figures bienveillantes, cette foule n’en était pas moins gênante. Pour obvier à cet inconvénient, on construisit en trois jours une communication souterraine du château à la terrasse; elle fut comblée sous la Restauration et rétablie par Louis-Philippe. Je vis plusieurs fois l’impératrice. Elle était très blanche de peau, avec quelques taches de rousseur sur le visage; ses cheveux étaient d’un blond un peu doré. C’était une grande et belle femme, ayant des manières timides, l’air peu imposant, la figure bonne mais sans expression. Elle était énorme et portait très bien sa grossesse. Une femme du peuple qui était près de moi lui cria un jour : « Ne craignez rien, ma grosse mère, tout cela se passera bien; j’en sais quelque chose, j’ai huit enfants! » L’impératrice, rouge comme du corail, se retourna et salua la femme qui lui avait adressé la parole. Ce fut surtout cet incident qui motiva la construction du passage. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.93-95)

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( 3 mai, 2019 )

Le fidèle général Petit…

Général PetitLe général Petit (1772-1856), était major du 1er régiment de grenadiers à pied de la Garde Impériale depuis le 20 novembre 1813 ; il passe adjudant-général de la Garde le 26 décembre de la même année. Il est à Château-Thierry, à Montereau lors de la campagne de France. Petit est attaché à la 1ère division de la Garde le 14 mars 1814. Il est un des acteurs principaux des Adieux de Fontainebleau le 20 avril 1814. Cet officier figure sur le tableau qu’Antoine-Alphonse Montfort réalisa vers 1825, d’après l’œuvre  d’Horace Vernet: « Les Adieux de Napoléon à la Garde Impériale dans la cour du Cheval Blanc ».

C.B.

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( 2 mai, 2019 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

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(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

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( 1 mai, 2019 )

Un garde d’honneur face à Napoléon…

Napoléon portrait.Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) est un genevois qui participe à la campagne de 1813 dans les rangs du 4ème régiment des Gardes d’honneur. Toutefois, son régiment est arrivé trop tard afin pour être engagé dans  la bataille de Dresde. Le 30 août, c’est dans cette ville que le jeune Cramer est passé en revue par Napoléon.

« Depuis Torgau, il s’est passé bien des choses. On nous a fait partir pour Dresde, distant de vingt lieues que nous avons franchies en deux jours, pour venir passer la revue de l’Empereur ; à la dernière étape nous nous sommes harnachés de notre mieux. A midi nous arrivions dans les grandes plaines qui entourent la ville, et nous prenions place dans immense ligne de bataille. L’Empereur est arrivé en petit uniforme, sur un cheval blanc, suivi d’un magnifique état-major. Il est descendu de cheval non loin de notre corps, et il a parcouru les rangs à pied en adressant souvent la parole aux soldats. Serez-vous ravis quand vous saurez qu’il m’a parlé ? Le lieutenant-commandant et tous les sous-officiers et brigadiers nous étions à la tête de notre compagnie, à pied devant nos chevaux. Il a dit un mot au commandant et en passant, son attention s’est portée sur moi, peut-être à cause de la différence de mon âge et de celui des maréchaux des logis ; il m’a demandé :

-D’où êtes-vous ?

-Sire, de Genève, la main au shako.

-Comment vous appelez-vous ?

-Cramer ?

-Comment dites-vous ?

-Cramer.

-Que fait votre père ?

-Sire, un ancien militaire.

Et il a passé. En approchant de notre régiment il avait dit :

-Qui sont ceux-là ?

-Ceux du Midi, Sire, a dit un général.

-Ah ! Je les aime bien ceux-là.

Il a ri en disant cela et a parlé avec beaucoup de bonté au major et à M. d’Arbaud, le chef d’escadron. Après la revue nous avons défilé au grand trot ; les cris de « Vive l’Empereur ! » de toute la brigade couvraient le bruit des chevaux. J’étais en serre-file derrière le peloton de notre compagnie, et c’est elle qui fermait la marche; j’ai donc défilé le dernier de tous ; devant l’Empereur j’ai voulu pousser mon cri ; mais j’étouffais et j’ai salué du sabre… »

(« Souvenirs d’un Garde d’honneur », dans « Soldats Suisses au Service Étranger », Genève, A. Jullien, Éditeur, 1908, pp.221-223).

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( 1 mai, 2019 )

Une lettre méconnue du ministre Champagny, duc de Cadore, ministre des Relations Extérieures.

Champagny

Daté de Vienne, 28 mai 1809  et adressée au diplomate Serra.

Elle se situe après la bataille d’Essling et la jonction de l’Armée d’Italie commandée par le Prince Eugène avec la Grande Armée de l’Empereur, le 27 mai. Elle fait allusion aux opérations en Pologne du Prince Poniatowski qui résistait héroïquement aux attaques de l’armée autrichienne commandée par l’Archiduc Ferdinand. La Russie, qui selon les accords avec napoléon devait intervenir contre l’Autriche en cas d’agression de cette dernière, préféra rester neutre. 

(Communication du capitaine P. MATZYNSKI)

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« Monsieur,

Des lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, la dernière qui me soit parvenue (…) m’annonce votre départ pour Posen. Je l’ai mise sous les yeux de sa Majesté, l’Empereur et Roi .

Ce qui se passe sur les bords de la Vistule ne nous est connu que par des rapports assez vagues et qui même ne s’accordent pas. Quelques uns de ces rapports présentent les Autrichiens comme descendant la Vistule et faisant le siège de Thorn, tandis que les troupes aux ordres du général Prince de Poniatowski remontent le fleuve, s’avancent dans la Galicie et en occupent peut-être en ce moment la capitale. 

Cette conduite des Autrichiens semble à S.M. tout à fait inexplicable. Rapproché du théâtre des événements, il vous sera facile de les connaître avec exactitude. Sa Majesté attend de vous des renseignements précis et certains, sur la force, la position et les mouvements de l’ennemi dans ces contrées, sur la marche des troupes polonaises (…) et les mouvements des troupes russes qui doivent être maintenant entrées en Galicie (…) Le dixième bulletin de la Grande Armée (…) raconte de nouveaux prodiges de valeur, d’intrépidité, de constance dont tout français doit sentir, avec orgueil, que les troupes françaises sont seules capables (Bataille d’Essling, 21-22 mai). L’armée d’Italie aussi s’est couverte de gloire (armée menée par Eugène de Beauharnais), comme l’attestent les comptes-rendus du Vice-Roi d’Italie au ministre de la Guerre. Après avoir battu et disputé l’ennemi qui lui était opposé, elle a fait la jonction avec la Grande armée et mérité les éloges et les témoignages de satisfaction que l’Empereur lui donne dans les proclamations dont vous trouverez pareillement ci-joint un exemplaire imprimé dans les deux langues française et allemande (…)

Champagny.

P.S. : Vous ne devez pas craindre, Monsieur, de m’expédier des courriers extraordinaires lorsque l’importance et l’urgence des nouvelles que vous avez à me transmettre vous paraîtront l’exiger ». 

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