( 7 juin, 2019 )

Ney et le combat des Quatre-Bras…

Ney

Notre sujet porte sur l’ensemble des opérations militaires à l’actif de l’aile gauche française, durant la journée du 16 juin 1815. Précisons tout de suite que le combat dit des « Quatre-Bras » vit l’affrontement, avec des fortunes diverses, de 32.000 combattants, sous commandement Wellington, contre les 21.000 hommes que le maréchal Ney eut à sa disposition. Les pertes anglaises s’élevèrent à 5.600 hommes hors de combat, soit 17 %, contre 4.400 français, soit 21,5 %. Il ne s’agissait donc pas d’un simple combat, mais d’une véritable bataille.

Le 15 juin, vers 13 heures, l’Empereur, ayant traversé Charleroi, s’arrêta à la bifurcation des routes de Bruxelles et de Fleurus. C’est au départ de ce point que commencèrent les véritables opérations stratégiques qui auront pour théâtre le triangle routier Charleroi-Sombreffe-Quatre-Bras. Nous n’avons jamais cru à la possibilité pour les forces françaises de s’établir solidement, dès le 15 au soir, sur un point au moins de la route Namur-Nivelles, ce programme était trop ambitieux. D’ailleurs, il n’a jamais été prouvé que l’Empereur l’eut envisagé. Vers 15 heures, le maréchal Ney se présenta ; il reçut immédiatement l’ordre de se rendre à Gosselies, d’y prendre le commandement de l’aile gauche, comprenant les 1er et 2e Corps, plus de la cavalerie, le tout représentant 47.000 hommes, plus du tiers de l’Armée. Peut-on raisonnablement prétendre que l’Empereur lui imposa alors l’occupation, le soir même, du carrefour des Quatre-Bras, alors que lui-même piétinait depuis longtemps, devant Gilly, et pour longtemps encore.

En gros, le 15 au soir, les Français s’arrêtèrent à mi-chemin entre Charleroi et Fleurus, à l’aile droite, et entre Charleroi et Frasnes, à l’aile gauche.

Bruxelles, objectif de Napoléon.

Le 16 au matin, tenant compte des positions occupées par les trois armées engagées, les conditions étaient remplies pour la réussite par l’Empereur de sa manœuvre stratégique favorite dite « par lignes intérieures » ou « position centrale », la seule possible dans le cas d’une infériorité numérique comme celle des Français, en 1815

Cette manœuvre comprend quatre phases :
1°) concentrer l’armée vers le point de jonction des deux armées adverses.
2°) placer un détachement face à l’un des adversaires et marcher contre l’autre.
3°) attaquer cet autre, le vaincre, et le faire observer.
4°) marcher contre le premier adversaire et le vaincre.

Les phases 2 et 3 de la manœuvre commandaient à Napoléon de placer un détachement face à Wellington, plus lent à se concentrer, à marcher contre Blücher avec le maximum possible de forces, et à le battre. Ce résultat ne pouvait être obtenu qu’en réduisant à l’extrême l’importance de l’aile gauche, au profit de l’aile droite. Il n’était donc pas indiqué de confier à l’aile gauche plus du tiers de l’armée et de réduire d’autant les possibilités de l’aile droite dont le rôle était primordial. Il n’était pas plus indiqué de se présenter devant les Quatre-Bras, le 15 au soir, car c’était hâter la concentration anglaise, ce qui, d’ailleurs, s’est vérifié. La logique est donc absente ici et l’Empereur doit avoir eu un puissant motif pour agir comme il l’a fait, à l’encontre de ses propres principes. Napoléon était à la fois chef militaire et chef d’Etat ; et il semble bien que les impératifs politiques l’emportèrent ici sur les exigences militaires. Le fait de constituer une aile gauche aussi puissante ne peut s’expliquer que par le besoin d’atteindre le plus rapidement possible la ville de Bruxelles, objectif politique n° 1 de l’Empereur.

Ce 16 juin, tôt dans la journée, l’Empereur dicta une lettre pour le maréchal ; elle ne lui fut remise qu’à 11 heures du matin seulement. Nous en extrayons le passage suivant :

– « Je porte le maréchal Grouchy sur Sombreffe et ma Garde à Fleurus où je serai avant midi. J’attaquerai l’ennemi, si je le rencontre et j’éclairerai la route jusqu’à Gembloux. Là, d’après ce qui se passera, je prendrai mon parti, peut-être à 3 heures après-midi, peut-être ce soir. Mon intention est que, immédiatement après que j’aurai pris mon parti, vous soyez prêt à marcher sur Bruxelles ; je vous appuyerai avec la Garde qui sera à Fleurus et à Sombreffe et je désirerais arriver à Bruxelles demain matin. Vous vous mettrez en marche ce soir même, si je prends mon parti d’assez bonne heure pour que vous puissiez en être informé de jour, faire ce soir 3 à 4 heures et être demain à 7 heures du matin à Bruxelles.
Vous pouvez donc disposer vos troupes, etc… ».

Dans cette lettre, il est six fois question d’une arrivée rapide à Bruxelles ; ceci, pensons-nous, correspond à une idée bien arrêtée. Au moment de la dictée de cette lettre, l’Empereur se figurait qu’il pourrait, sans opposition sérieuse, se porter, d’une part, jusqu’à Gembloux, et de l’autre, jusqu’à Genappe. Or, à ce moment précis, Wellington, imprudemment alerté le 15 au soir, dirigeait ses forces vers la gauche française, tandis que Blücher prenait ses dispositions pour imposer la bataille à l’aile droite. Il a été reproché à Napoléon des pertes de temps au cours de la matinée du 16 juin. Selon nous, ce reproche est injustifié car, en Campagne, il avait l’habitude de laisser ses hommes au repos jusqu’à 10 heures, pour leur permettre de faire la soupe, de nettoyer leurs armes, et de « marauder » afin de suppléer aux insuffisances des distributions. Il en fut ainsi les 16, 17 et 18 juin, tant à l’aile droite qu’à l’aile gauche. L’Empereur a souvent déclaré « Moi seul, je sais ce qu’il faut faire ; bornez-vous à exécuter ponctuellement mes ordres ». Donc pas d’initiatives, seules comptent les instructions données

Le 16 au matin, en dehors d’un bataillon présent à Frasnes, et de la division Girard, maintenue par ordre à Wangenies, et perdue de ce fait pour l’aile gauche, le IIe Corps attendait les ordres dans la région de Gosselies. Quant au 1er Corps, deux de ses divisions couchèrent à Jumet, une à Marchienne, et une autre à Thuin, par ordre également. Toutes ces raisons firent qu’à 13 heures, à Frasnes, Ney ne put réunir que deux divisions d’infanterie et de la cavalerie. Devant lui, le Prince d’Orange ne put aligner que 7.400 fantassins, 16 canons, mais pas de cavalerie.

Un combat pour rien.

Le champ de bataille des Quatre-Bras était minuscule : 3 kms de largeur sur 2 kms de profondeur. Au carrefour, une grande ferme et quelques maisons gênaient les déplacements des troupes ; à l’ouest, le Bois de Bossu, touffu et peu praticable ; au sud-est, le Bois de la Hutte, et, entre les deux, quelques fermes insuffisamment défendues pour tenir longtemps. Aux Quatre-Bras, il n’existait donc pas une véritable position, tout au plus un point d’arrêt que Wellington ne considéra jamais comme point de concentration de ses forces. Il ne l’est devenu que fortuitement, du fait de la poussée française, consécutive au retrait des Prussiens dont la mission était de garder la route de Bruxelles et qui n’informèrent pas le partenaire anglais de leur repli vers Fleurus. Raison de plus pour ne pas menacer les Quatre-Bras.

A présent, voici une courte chronologie des faits : A 13 heures, la fusillade commence ; les Français prennent position. A 14 heures, Ney attaque de front, l’accrochage est réalisé. Les quelques bataillons du Prince d’Orange offrent une résistance adroite et courageuse mais ne peuvent empêcher la prise des fermes, dont Geminioncourt, la principale, au centre du dispositif. Le Bois de Bossu tient. Vers 15 heures, la division du Roi Jérôme arrive, portant à 21.000 hommes les forces du maréchal Ney. Les Français attaquent furieusement et progressent dans le Bois. La situation des Alliés devient critique, la résistance faiblit. Après sa rencontre avec Blücher, Wellington rentre aux Quatre-Bras au moment où des renforts sont en vue : venant de Bruxelles, les 7.700 hommes de Picton; venant de Nivelles, les 1.100 cavaliers de Van Merlen, fourbus par une marche épuisante. Pour couvrir l’entrée en ligne de Picton, cette cavalerie va se dévouer et freiner pour un temps la menace française. Picton est suivi de près par une colonne de 4.900 Brunswickois. A présent Wellington dispose de la supériorité numérique. Les Hollando-Belges, qui ont supporté seuls, jusqu’à présent, tout le poids des assauts français, vont laisser aux nouveaux arrivants le soin de terminer la journée.

Vers 16 heures, Ney reçut, venant de Ligny, un ordre, dicté à 14 heures et disant ceci :
« L’ennemi a réuni un Corps de troupes entre Sombreffe et Brye ; à deux heures et demie, le maréchal Grouchy l’attaquera. L’intention de Sa Majesté est que vous attaquiez aussi ce que vous avez devant vous, et qu’après l’avoir vigoureusement poussé, vous rabattiez sur nous pour concourir à envelopper le corps dont je viens de vous parler »

Ce texte démontre qu’à 14 heures, l’Empereur n’a pas encore réalisé qu’il a devant lui les 3/4 de l’armée prussienne et qu’il n’a aucune idée de ce qui attend Ney aux Quatre-Bras. À présent, le maréchal sait enfin ce qu’on attend de lui : une opération en deux temps dont la réussite suppose la participation du 1er Corps de d’Erlon dont l’arrivée est annoncée.

Voici comment ce général expose les faits : « Mon armée se mit en mouvement. Après avoir donné l’Ordre au général Durutte, qui commandait la tête de colonne, de faire diligence, je pris l’avance pour voir ce qui se passait aux Quatre-Bras où le Corps du général Reille me paraissait engagé. Au-delà de Frasnes, je fus rejoint par le général La Bédoyère qui me fit voir une note au crayon qu’il portait au maréchal Ney et qui lui enjoignait de diriger mon corps d’armée sur Ligny. Ce général me prévint qu’il avait déjà donné l’ordre pour ce mouvement en faisant changer de direction à ma colonne. J’envoyai mon chef d’État-Major au maréchal pour l’informer de ma nouvelle destination ; le maréchal me le renvoya en me prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras où il était fort engagé, comptant sur la coopération de mon corps d’armée ». Ney prit cette grave décision après réception d’un second ordre, venant de Ligny, dicté à 15 heures un quart et où nous lisons : « Sa Majesté me charge de vous dire que vous devez manœuvrer sur le champ de manière à envelopper la droite de l’ennemi et tomber sur ses derrières ; cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement ; le sort de la France est entre vos mains ».

Les Anglais n’étant pas refoulés du carrefour, ce nouvel ordre était inexécutable car il demandait un décrochage face à l’ennemi, dans une direction impossible. Avec raison, Ney ne pouvait admettre que l’Empereur lui imposait pareille manœuvre alors qu’il lui enlevait en même temps plus de la moitié de ses forces pour la réussir.

Ce second ordre mit le maréchal en fureur ; il y avait de quoi ! Pour lui, la volonté de l’Empereur restait : refouler les Anglais au plus vite, avec l’assistance de d’Erlon, et envoyer ensuite ce dernier, par Marbais, pour envelopper les Prussiens. En l’absence d’informations précises, il est impossible d’établir une chronologie des faits concernant cette affaire.

De l’aile droite, différents messagers ont été envoyés à l’aile gauche. Ne connaissant ni leur nombre, ni leur rôle, ni leur nom, il est vain de vouloir reconstituer le scénario des événements, d’autant plus que certains témoignages apparaissent comme étant douteux. Vers six heures du soir, Ney, privé du 1er Corps, tenta désespérément d’emporter le carrefour avec les 770 cuirassiers présents de Kellermann, sur les 3.500 qui composaient son unité. C’était totalement insuffisant, et la charge, mal soutenue, tourna en déroute !

Du côté anglais venaient d’arriver les 5.900 hommes de Alten, suivis de près, des 4.000 baïonnettes de Cooke. Désormais, la nette supériorité numérique des Alliés leur permet de prendre l’offensive et d’occuper l’entièreté du champ de bataille, mais le 1er Corps, rentré à Frasnes, prend la place des soldats épuisés du IIe Corps et bloque net l’avance anglaise.
Il est 9 heures du soir, la bataille est terminée ; les Français couchent sur leurs positions de départ

L’étrange manœuvre de Drouet d’Erlon.

Ces mouvements nous ont toujours intrigués ; nous nous sommes rendus sur place une dizaine de fois dans le but d’étudier le terrain en l’explorant à pied. En fait, le 1er Corps a tourné à droite, à l’endroit de la Chaussée de Bruxelles appelé Faubourg ; passant ensuite légèrement au nord de Villers-Perwin, par le Baty de Marbais, il est arrivé dans la plaine s’étendant à l’est du Bois de la Hutte. C’est là qu’il s’est déployé en partie, opération qui fut aperçue par Vandamme et interprétée par lui comme une menace ennemie. Entre les deux armées, il y avait à peine deux kilomètres. Il est, dès lors, inconcevable, qu’en pareilles circonstances, Vandamme, n’ait pas réussi à identifier la formation repérée. Il s’agissait là d’une opération classique, en Campagne, qui n’aurait pas demandé plus de vingt minutes à des cavaliers exercés et consciencieux.

Au lieu de cela, Vandamme a inutilement inquiété l’Empereur, qui se trouvait loin de lui, préparant l’assaut de la Garde. Il a fait perdre ainsi un temps précieux et la possibilité d’une victoire plus complète à Ligny, avec l’apport de d’Erlon, plus convenablement informé que par ce sinistre billet au crayon dont on ne connaît rien.

Voilà une lamentable affaire que le Pr Bernard, de l’École Militaire à Bruxelles, a présenté comme étant la faillite de la liaison et des transmissions. [Le professeur Henri Bernard a publié en 1954 sur ce sujet: "La campagne de 1815 en Belgique ou la faillite des transmissions", Bruxelles, Imprimerie Médicale et Scientifiques, 1 volume et un atlas comprenant dix grandes cartes.]

Conclusion.

Le 16 juin, Blücher a imposé la bataille à Ligny. Au lieu d’agir contre lui avec le maximum possible de forces, Napoléon a divisé les siennes pour attaquer à la fois aux deux ailes. La bataille de Ligny devenant une action plus importante que prévu, Napoléon a tenté de corriger la répartition de ses forces en appelant l’aile gauche à la collaboration avec l’aile droite et en appelant à lui, mais trop tard, le 6e Corps de Lobau, maintenu à la sortie de Charleroi pour soutenir éventuellement le maréchal Ney dans sa marche sur Bruxelles. Par suite d’un concours fatal de circonstances, les ordres donnés dans cette intention ont manqué leur but. Une armée de 20.000 hommes a été retirée de l’aile gauche qui, de ce fait, a enregistré un échec. Cette armée n’a pas été utilisée par l’aile droite qui fut privée d’une victoire plus décisive sur les Prussiens.

Tout était à recommencer, mais les circonstances favorables existant au début de la journée, ne se représenteraient plus. Ces mécomptes auraient été évités en laissant le 1er Corps sous le commandement direct de l’Empereur, au lieu de lui faire grossir inutilement les effectifs d’une aile gauche dont la mission, de toute évidence, consistait à éviter la bataille au lieu de la chercher. Il y a plus d’un siècle, une voix bien plus autorisée que la nôtre jugeait les faits de la même façon. En effet, le 15 octobre 1841, le général Jomini écrivit au duc d’Elchingen, fils du maréchal : « Or, à midi, on venait de reconnaître l’armée prussienne derrière Ligny, et il était un peu tard pour aller sur Genappe quand il s’agissait d’aller à Bry ; mieux eut valu établir la moitié de la gauche en position devant le prince d’Orange et disposer aussitôt de l’autre moitié pour compléter la défaite des Prussiens, manoeuvre que les retards antérieurs n’empêchaient nullement d’exécuter.

On sait effectivement que si le premier et le plus important des principes de guerre est de réunir le gros de ses forces pour frapper un coup décisif sur une partie de la ligne ennemie, il en est un second qui en forme le complément, c’est celui de ne pas compromettre l’aile affaiblie et, au contraire, de la refuser, de manière à ce qu’elle ne puisse point être engagée dans une lutte inégale. Un engagement sérieux aux Quatre-Bras était donc un véritable malheur à cette heure là.

La bataille de Ligny ne pouvait donc avoir des suites décisives qu’en y portant tout ou moitié de l’aile gauche ; et, pour obtenir ce résultat, le moyen le plus sûr était de faire ce que voulut faire Reille : arrêt la gauche entre Gosselies et Frasnes pour en diriger une forte partie droit à Bry sur le flanc des Prussiens ». Avec le général Jomini, nous clôturerons ici notre exposé. Malgré la victoire de Ligny, le 16 juin, la Bonne Fortune a déserté le camp de la France et, deux jours plus tard, à Waterloo, toute la valeur française ne pourra plus rien pour ramener cette Bonne Fortune sous ses drapeaux.
Nous vous prions de vouloir bien excuser la dureté de notre récit ; elle est la conséquence d’études longues et patientes, souvent sur le terrain, souvent aussi à la Bibliothèque du Musée Royal de l’Armée et d’Histoire Militaire à Bruxelles, où nous avons accès facile à ses inestimables richesses.

De toutes nos lectures, nous avons acquis la certitude que l’Empereur est suffisamment grand pour qu’aucune vérité, même déplaisante, puisse entamer cette grandeur.

François T’SAS.

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.9-13)

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