( 5 août, 2019 )

Une lettre du commandant Poincaré au maréchal Berthier…

La retraite de Russie

On nous permettra de renvoyer le lecteur, qui demandera ce qu’était ce Poincaré, à notre étude « Le commandant Poincaré » parue dans la 2ème série de nos « Etudes d’histoire », pp. 3-28. Son vrai nom est Poincaré, bien qu’il signe Pontcarré, et il était commandant d’armes à Viazma depuis la fin d’août 1812 ou le commencement de septembre. Il devait disparaître pendant la retraite. Sa lettre montre, comme il dit, que la révolte des paysans « prend une consistance qui mérite attention ».

A.C.

Viazma, 16 octobre 1812.

Votre Altesse,

Exceptée l’époque où j’ai eu l’honneur de vous rendre compte que sept caissons avaient été brûlés par les Russes, la route de Smolensk à Viazma avait été assurée. Mais aujourd’hui, 16 du courant trois événements qui se sont succédés rapidement prouvent évidemment que le noyau des insurgés prend une consistance qui mérite attention. Un détachement de 50 hussards du 1er régiment westphalien, commandé par un officier chargé d’une somme de 18.000 francs et de beaucoup d’effets pour son régiment, a été pris à trois lieues de cette place. 6 prisonniers de guerre, partis ce matin de cette place, escortés par 60 Illyriens et rétrogradant sur Smolensk ont également été pris. Un parc de bœufs est aussi tombé entre les mains des insurgés, et trois soldats ont été tués. J’ai envoyé de suite 50 hommes du régiment de Hesse-Darmstadt sur le lieu même où ce parc a été enlevé. Ce détachement n’étant pas encore rentré, j’en ignore le résultat, et ferai part à Son Altesse de ce qui se sera passé, dans mon rapport de demain.

P.S. On dit aussi, mais je ne l’affirme pas, que le commandant du poste de Semlewo, instruit que la route n’était pas libre, a envoyé à la découverte et que sa reconnaissance a été prise.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.31-32.

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( 5 août, 2019 )

Une lettre du capitaine Bro…

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Louis Bro, dont les excellents mémoires sont parus en 1914 (Plon), puis en 2001 (A la Librairie des Deux Empires), est né en 1781. Capitaine dans la vieille Garde (chef d’escadron dans la ligne) aux chasseurs à cheval de la Garde Impériale. Il sera maréchal de camp en 1832, puis lieutenant général en 1843.  Bro s’est éteint le 8 décembre 1844. Cette lettre est adressée à son épouse. Nous sommes en pleine campagne de Russie… 

5 novembre 1812.

Par un hasard bien heureux, chère amie, j’ai ce soir pour gîte la maison ou plutôt la hutte d’un paysan. Je suis à l’abri de la neige et du vent et mes doigts vont se dégourdir ; une feuille de mon calepin et mon crayon, voilà de quoi tranquilliser ta pauvre âme souffrante… Va, je souffre bien plus de ton inquiétude que de la rigueur de la saison, pauvre chère petite… 

Sur cet officier, lire la notice ci-contre: http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Bro

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( 4 août, 2019 )

Un épisode de « Schulmeister, espion de l’Empereur »: « Le Maître d’école »

 Schulmeister

Cette série légendaire date des années 1970. Jacques Fabbri (1925-1997) y incarne le personnage de Schulmeister.

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( 4 août, 2019 )

Infortuné maréchal Ney !

Ney

« L’arrestation de Ney venait de nous jeter tous dans la stupeur; son procès s’instruisait au milieu d’une réaction affreuse. Le maréchal avait été arrêté, le 3 août, au château de Bessonies, par un capitaine, un lieutenant et quatorze gendarmes. Il était resté jusqu’au15 dans la maison de ville, et était arrivé le 19 à la Conciergerie. J’attendais l’issue du procès. C’est dans un de mes voyages à Paris, que je fus admis auprès du maréchal, à la Conciergerie. Quel triste spectacle! Cependant, le prince de la Moskowa était toujours ferme; aucun abattement ne se montrait sur sa physionomie. Il me dit: « Je connais mon sort: je sais que je vais mourir; je ne crains pas la mort! Ils veulent me faire juger par un conseil de guerre. mais je suis pair de France et je ne veux pas être traité comme un tambour » Le langage que j’avais tenu, le 14 mars, au maréchal me mettait vis-à-vis de cet illustre guerrier, auquel je portais l’affection d’un fils, dans la position la plus pénible: sa situation était une cruelle justification de mes paroles. Le général Gründler, rapporteur du conseil de guerre chargé de juger le maréchal, m’avait fait venir. A sa question si j’étais parent ou allié du maréchal Ney, j’avais répondu que celui-ci m’avait tenu lieu de père depuis la perte du mien et qu’en conséquence je ne déposerais qu’autant que le prince de la Moskowa le jugerait convenable. Bien des fois depuis, je me suis reproché cette démarche, car, dans ma conviction, j’aurais défendu mon maréchal ,peut-être avec quelque succès. Je connaissais l’amour ardent qui l’enflammait pour la patrie et le fanatisme dont il faisait preuve pour elle. Quoi qu’il en soit, combien on doit regretter que le maréchal, par un faux sentiment d’honneur, ait décliné une juridiction militaire. Jugé par ses véritables pairs, tous soldats, et, pour la plupart, ses compagnons de gloire, sa précieuse vie n’aurait couru aucun danger. Le conseil de guerre était ainsi composé: Juges: les maréchaux Jourdan, Masséna, Augereau et Mortier; les lieutenants-généraux Villatte, Claparède et Gazan. Commissaire du roi: Joinville, ordonnateur de la 1″ division. Rapporteur: Gründler, maréchal de camp; greffier: Boudin. Le conseil de guerre se déclara incompétent, et le maréchal ne tarda pas à être renvoyé devant la Chambre des pairs. On connait les détails de ce procès célèbre qui affligea toute la France: Bourmont y montra une lâche animosité, mais Clouet fit voir qu’il se souvenait des bontés que le maréchal avait toujours eues pour lui. Ce fut un moment lamentable que celui où le prince de la Moskowa fut obligé d’expliquer, à ceux qui auraient dû baisser les yeux devant lui, la catastrophe du 14 mars. « Je ne pouvais, dit le maréchal, arrêter l’eau de la mer avec ma main; la digue a été renversée devant moi; j’ai préféré ma patrie à tout. » Écoutons un instant Berryer développant ce beau sentiment. « J’ai justifié, dit-il, le maréchal Ney de tout reproche de préméditation: l’intention qui l’a toujours dirigé est devenue évidente; elle offre une nouvelle preuve de l’attachement qu’il portait à son pays. Les formes du gouvernement ont changé bien des fois pendant la vie militaire du maréchal Ney; elles l’ont toujours trouvé attaché uniquement au bien public, au bonheur et à la gloire de son pays Lors de la première invasion de notre territoire, c’est lui qui, voyant que Bonaparte avait follement compromis les intérêts de la France, pressa le premier son abdication. C’est le même désir de sauver sa patrie qui, à Lons-le- Saulnier, lorsque la défection la plus complète l’entourait de toutes parts, lorsque le plus fatal enthousiasme égarait tous les esprits et exaltait toutes les têtes, lorsque tout le monde était dans la persuasion que tout gouvernement royal avait disparu, c’est le même amour pour la patrie qui fut la règle de sa conduite. C’est encore son amour pour son pays qui, après la défaite de Waterloo, engagea le maréchal, en présence des représentants les plus distingués de la nation, à leur dévoiler la vérité tout entière. Ainsi, à toutes les époques de sa vie, le maréchal Ney n’a connu qu’une souveraine au monde: la France. Le désir ardent d’empêcher que le sein de la patrie fût déchiré, voilà l’unique motif de la conduite du maréchal! » Et, plus loin, M. Dupin dit: « Le traité du 20 novembre 1815, qui trace une nouvelle démarcation du territoire de la France, a laissé sur sa droite Sarrelouis, lieu de naissance du maréchal Ney. Le maréchal n’est plus soumis au roi de France. »

Ney bondit et s’écria: « Je suis Français, et je mourrai Français. Je fais comme Moreau: j’en appelle à l’Europe entière et à la postérité» On sait que la capitulation de Paris garantissait le maréchal contre toutes poursuites. « La déclaration de l’article 12, dit Ney, était tellement protectrice, que c’est sur elle que j’avais compté. Sans cela, croit-on que je n’aurais pas préféré périr le sabre à la main? C’est en contradiction de cette capitulation que j’ai été arrêté et sur sa foi que je suis resté en France. » Mais le sort du maréchal était fixé: il fallait aux Alliés une victime en réparation du mal que leur avait fait la France; et cette victime, offerte en expiation, c’était la plus pure des illustrations de nos armées. Le duc de Wellington, sollicité par la maréchale Ney, avait répondu « que Sa Majesté, le roi de France, n’avait pas ratifié la convention du.3 juillet; que la stipulation, écrite en l’article 12, n’exprimait qu’une renonciation des hautes puissances, pour leur compte, à rechercher qui que ce fût en France, pour raison de sa conduite ou de ses opinions politiques; qu’elles n’avaient donc à s’immiscer en rien dans les actes du gouvernement du roi. » Ces paroles étaient indignes de Wellington. Le roi n’était bien entré dans Paris qu’en vertu de cette même capitulation. Wellington n’avait pu remettre la capitale à Louis XVIII qu’aux charges, clauses et conditions qu’il avait souscrites lui-même: le roi, en violant la capitulation sous ses yeux, le rendait responsable de ce grand crime. N’est-il pas honteux de penser que le procureur-général Bellart et la Chambre des pairs se soient opposés à ce que les défenseurs pussent plaider les moyens tirés de ces circonstances ? »

(« Souvenirs militaires d’Octave Levavasseur, officier d’artillerie,  aide de camp du maréchal Ney… », Plon, 1914, pp.315-320).

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( 2 août, 2019 )

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 1 août, 2019 )

Les événements de juillet 1815 à Paris, vus par John Hobhouse.

Hobhouse1

« Dimanche 2 juillet 1815.

L’affaire le général Exelmans a eue hier à Versailles a été plus chaude qu’on ne l’avait cru d’abord. La ville a été reprise par les Français, et deux régiments de cavalerie prussienne ont été détruits. Cet événement a été annoncé aux Chambres par un message des Tuileries. Un avis du Gouvernement annonce en outre que « l’on a reçu la nouvelle que les plénipotentiaires traitaient d’un armistice au quartier-général du duc de Wellington; les négociations continuent, mais les résultats n’en sont pas encore connus ». Le duc a refusé la suspension d’armes demandée par le prince d’Eckmühl [maréchal Davout] en termes fort civils; et le héros Blücher a fait un discours que, pour l’honneur de la France, on n’a pas jugé à propos de publier. Les passages suivants en sont extrêmement polis. « Paris et la France sont dans mes mains; je viens défendre les honnêtes gens contre la canaille. Je vous promets de ne pas traiter Paris comme vous avez traite Hambourg ».

Tout est parfaitement tranquille en ville ; le jardin des Tuileries est plus fréquenté que jamais, et depuis le boulevard de Montmartre jusqu’aux Bains chinois, il y a jusqu’à vingt-six cabinets pour les lecteurs des journaux, qui s’aident dans leurs spéculations des nombreuses cartes du théâtre de la guerre, c’est-à-dire de celles des environs de Paris, qui pendent à toutes les murailles. Le Théâtre Français et l’Opéra sont fermés, mais les autres spectacles continuent. Le nombre des paysans qui ont été chassés par l’ennemi est d’au  moins trente mille; leurs petites charrettes chargées de matelas et de meubles, dans lesquelles étaient assis les femmes, les en fans et les vieillards, parcourent encore les rues. Je ne sais où, ils trouvent à se loger. On ne craint pas encore de manquer de vivres. Il est entré hier douze cents bœufs venant de Poissy ; il est également arrivé de la Lorraine un grand nombre de charrettes de provisions. »

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« Lundi 3 juillet 1815, dans la nuit.

On a appris ce matin qu’il y à eu des affaire partielles hier à Nanterre, à Sèvres, et sur différents points de la rive droite de la Seine, entre Neuilly et Argenteuil; que Versailles avait été repris, et que le pont de Choisy était occupé par les Prussiens. Ceux-ci et les Anglais ont passé la nuit à se retrancher dans le bois de Meudon et de Verrières, et se sont avancés ce matin de bonne heure jusqu’aux villages de Vanves et d’Issy-, comme pour se préparer à une attaque générale des armées combinées sur la capitale: à 8 heures les deux armées étaient en présente ; les Français dans la plaine de Grenelle, et les alliés dans celle de Meudon. On a vu et entendu le feu pendant toute la nuit des hauteurs de Chaillot, qui étaient couvertes de monde, avec des lorgnettes d’approche. Une partie de la cavalerie de la garde., qui était restée au Champ-de-Mars, s’est mise en marche à onze heures , le long de la rive gauche de la Seine, et ils furent les derniers à prendre leurs positions, ce qui paraissait terminé à midi; les deux armées restent en ligne de bataille. Quelques corps d’infanterie, dont deux batailIons de la Haute-Marne, ont joint l’armée aujourd’hui. Les corps des généraux Lamarque et Travot cheminent vers la capitale. On disait après-midi qu’on était sur le point de livrer bataille. La foule, les regards empressés, et le silence de la multitude dans les jardins et sur les boulevards ; les groupes qui se forment autour de quelques dragons qui traînent leurs chevaux blessés, ou qui portent des ordres au quartier-général à la place ‘Vendôme; l’insocialité [sic] morne et solennelle des fortes patrouilles qui parcourent les rues sans musique les portes des maisons et des allées fermées, les croisées d’en haut ouvertes de temps en temps, et occupées par des femmes j lorsque le bruit du cheval d’un gendarme annonce quelque nouvelle ; tous les signes de l’inquiétude et de la crainte que l’on n’avait pas encore remarqués; même depuis le commencement du siège, se reconnaissaient au premier coup d’œil, une heure ou deux après que l’on a su que les deux armées étaient en présence. Plus d’une fois la foule s’est portée sur les lieux élevés des jardins et des places aux cris d’individus que la canonnade commençait. A quatre heures la bataille n’était pas encore commencée. J’allai voir votre amie Madame… et la trouvai dans les larmes. Je fus terrasse de la nouvelle qu’elle m’apprit. Son fils le lieutenant général venait de quitter l’armée ; tout était perdu Paris était rendu, ayant une armée dévouée de 80,000 hommes sous ses murs. Il était déterminé à dénoncer cette trahison et les traîtres, le soir même à la Chambre des pairs, en la quittant ; j’entendis la confirmation de cette nouvelle, et je fus instruit de la capitulation et de la dénonciation projetée; l’artillerie et les troupes commencent déjà à défiler par Paris pour effectuer leur retraite. La commission de Gouvernement a siégé aux Tuileries pendant toute la nuit, et ne s’est séparée qu’a sept heures du matin; il paraît que c’est pendant ce temps là que le baron Bignon et le comte de Bondy, préfet de la Seine, sont allés avec un drapeau parlementaire, au quartier-général des Alliés à Vanves, et de là à St.-Cloud, où la convention a été signée. »

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« Mercredi, 5 juillet 1815.

Les murs de Paris étaient couverts ce matin de placards d’une nature importante : la Capitulation, les remerciements des Chambres à l’armée de l’Ouest ; les remerciements à l’armée de Paris; et une proclamation du prince d’Essling [maréchal Masséna] à la garde nationale de Paris. Vous verrez par la capitulation ou convention, que les généraux en chef des armées anglaise et prussienne s’engagent à respecter les autorités actuelles, aussi longtemps qu’elles existeront. Dans les remerciements à l’armée, vous verrez que la proposition de M.Pénières relatives à la conservation des couleurs nationales y est rapportée, et que le prince d’Essling défend expressément &arborer d’autres couleurs que celles-là. Le service intérieur de la capitale restera confié à la garde nationale et à la gendarmerie municipale. Le tumulte d’hier n’a pas eu de suites fâcheuses; mais tant que l’armée n’aura pas toute entière atteint sa destination, il y aura toujours des prétextes, au moins, pour les mouvements que les fédérés chercheront à exciter. Les hommes en uniforme qui paraissaient hier les « plus acharnés à exciter le mécontentement, n’étaient pas militaires, à ce qu’on dit, mais des mécontents déguisés; et l’on convient partout que les soldats de la garde qu’on vit dans les rues, s’y comportèrent avec décence et dignité. Passant dans l’après-midi vis-à-vis le palais du Corps législatif, j’en vis toutes les marches du péristyle et toutes les issues remplies de gardes nationaux qui ne laissaient plus approcher personne dès que les tribunes étaient pleines. Un membre de ma connaissance, se rendant à la séance, me dit qu’il croyait qu’on était occupé à élire un roi; et ce bruit se soutint jusqu’au moment de l’apparition des journaux du soir, où l’on vit que les délibérations n’avaient été que préliminaires sans doute à cet acte, mais qu’il n’avait pas été question de procéder à l’élection. Nous nous demandons quel roi car on ne parle plus de la succession de Napoléon II, quoique le buste et le portrait de cet enfant soient étalés chez tous les marchands d’estampes. Le Journal de l’Empire parle enfin hardiment, et dit qu’il serait absurde de penser un autre souverain que Louis XVIII. Ce prince est à Compiègne, avec la garde nationale de la Flandre et de la Picardie, et l’on-dit que son frère le comte d’Artois est au quartier du duc de Wellington. Le nom du duc d’Orléans est encore une fois mis à la loterie des couronnes, car aujourd’hui même il circulait des bruits en: sa faveur. Le secret gardé par le Gouvernement et par ses agents, dans cette occasion) est vraiment admirable- Ils ont eu l’adresse de supprimer des journaux les deux proclamations de Louis XVIII, quoiqu’elles aient été montrées à 500 per sonnes au moins; et en faisant cela ils prouvent qu’ils savent mieux que ce monarque ce qui peut augmenter les chances en faveur de son élection comme roi constitutionnel; car tel est le dernier espoir de ceux qui paraissent connaître à quelle extrémité la France est réduite. Les séances des représentons font voir qu’ils sont déterminés à faire tous leurs efforts pour obtenir ce bonheur, qui, tout en blessant leur honneur à l’égard de Napoléon II, est cependant l’objet essentiel, et si l’on y parvient, il assurera pour jamais à la France les droits et les privilèges d’une nation libre et heureuse. Il serait étonnant vraiment que les patriotes pussent faire plus pour leur patrie, dans ce moment de détresse, que n’ont jamais pu faire les champions les plus heureux de l’indépendance nationale. La gloire de l’Angleterre sera complète, et son nom acquerra un lustre que ne donne pas la victoire, si son armée triomphante respecte ces législateurs , si elle encourage les efforts de ceux lesquels, au moment du péril, consacrent ce qu’on peut nommer leurs derniers instants, à la défense de la liberté et à la cause des races futures. La fortune a mis aux mains du duc de Wellington la faculté d’acheter sa réputation par une action réservée à lui seul parmi tous les conquérants, et digne du général d’un peuple libre et éclairé. Si la vérité parvient jusqu’à lui, elle y viendra par la bouche de ceux dont il se méfiait à juste titre; mais s’il se persuadait, ce que je crois très-possible, que la déclaration suivante des représentants parle le langage de la très-grande majorité des Français, comme elle parle celui de la liberté et du bon sens, je ne doute pas qu’à ses lauriers il ne voulût ajouter la couronne que l’on décerne à ceux qui savent sauver et épargner.[…]

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« Jeudi, 6 juillet 1815.

Aujourd’hui dans l’après-midi j’ai été témoin, à la barrière de l’Etoile, d’un événement dont l’histoire ne fournit pas d’exemple, la remise de la capitale de la France aux troupes anglaises ! Cela eut lieu à quatre heures et demie, et à la même heure toutes les-barrières de Paris étaient au pouvoir des alliés. Tandis que cela se passait, on distribuait un imprimé daté de la préfecture de police, signé Courtin, portant que les plénipotentiaires envoyés près des souverains alliés étaient de retour; que les conférences commencées à Haguenau étaient ajournées jusqu’à ce que le ministre anglais ait reçu ses pleins-pouvoirs, et qu’elles recommenceraient à Paris, où les souverains alliés et leurs ministres ne tarderaient pas à arriver. On y ajoute »que les souverains alliés, fidèles à leur déclaration, annoncent les intentions les plus libérales, et la détermination la plus décidée de n’imposer à la France aucune forme de gouvernement, mais de la laisser parfaitement libre sous ce rapport. Leurs plénipotentiaires ont donné là-dessus des assurances les plus positives. Les commissaires= français ont trouvé, dans tous les départements  qu’ils ont traversés, les meilleures dispositions; les habitants ont plutôt besoin d’être contenus qu’excités, et enfin la cocarde tricolore et la  cocarde nationale se montrent partout au milieu des armées ennemies. »  

Les plénipotentiaires ne sont donc pas retournés par St.-Denis, dont le clocher est surmonté d’un drapeau blanc, que je vois de ma croisée. Une circulaire du ministre de l’intérieur, insérée dans le Moniteur d’aujourd’hui, annonce aux Français « que l’ennemi s’est engagé solennelle ment de respecter les personnes et les propriétés publiques et particulières, leurs institutions,  leurs autorités, et les couleurs nationales. »

Avant que la Chambre se séparât hier soir, M. Bedoch annonça aux représentants qu’il avait vu M. le comte de Pontécoulant aux Tuileries. Il a dit « que les puissances avaient montré des dispositions favorables, et particulièrement  l’empereur Alexandre; qu’il avait entendu y souvent dire et répéter que l’intention des alliés n’était point de gêner la France dans le choix de son Gouvernement.» Ce rapport fut confirmé par le général Sébastiani, l’un des plénipotentiaires, qui était présent, et qui dit qu’il n’avait rien à y ajouter. Cependant, malgré toutes. ces assurances, on craint dans la Chambre qu’on ne fasse quelque tentative contre la représentation- nationale. Une discussion violente a eu lieu au sujet de l’ajournement. M. Regnault demanda que la séance ne fût pas levée, mais seulement suspendue; et M. Bedoch convint qu’il circulait un bruit d’un mouvement populaire, et que l’insurrection d’un parti était prête à faire explosion le lendemain; mais que les généraux .alliés, et surtout les Prussiens, avaient offert de la prévenir en employant leurs bataillons au maintien de la tranquillité publique, et à protéger la représentation nationale. Cette alarme était toute naturelle , mais on en revint bientôt. La -Chambre arrêta que ses commissaires près de l’armée partiraient le lendemain, et séjourna jusque huit heures ce matin. Chez les pairs il n’y a pas encore apparence de désertion; – et le comte Thibaudeau a proposé, d’envoyer un message au Gouvernement pour demander ce qui l’avait porté à faire usage de cette phrase : « une cause abandonnée par la fortune et par la volonté de la Nation. » Il paraît que ces mots un prince ont été omis dans quelques exem plaires de la proclamation. On a affiché aujourd’hui un ordre du maréchal prince d’Eckmühl, qui règle la retraite de l’armée sur Orléans et un autre du maréchal Masséna, qui enjoint à tous les membres de la garde nationale et à tout individu qui porte le chapeau retroussé, de porter la cocarde tricolore, sous peine d’être arrêté. On a arboré les couleurs nationales ce matin à la Chambre des représentants, sur le piédestal où la statue de Napoléon était encore hier matin. Cette cérémonie se fit au milieu des acclamations. Le même drapeau flotte sur tous les édifices publics, et l’on voit peu de personnes dans rues sans cet emblème révolutionnaire ;  cependant tous les journaux; à l’exception- du Moniteur, -de l’Indépendant et d’un Journal du Soir, ont repris leurs emblèmes royadistes; la Gazette de France donne même la proclamation que le Roi fit à Cambrai le 28 juin, et un autre journal assure que les plénipotentiaires ne virent jamais les souverains alliés. Je remarque en passant qu’on n’a jamais affirmé qu’ils les eussent vus. Le Journal de l’Empire insulte et; dénonce tous les patriotes, et cite particulièrement M. Dumolard par son nom. Une persévérance de deux jours de .plus de la part des patriotes leur fera rehausser le ton. Ces journaux sont tombés dans le dernier mépris; et une caricature représente leurs rédacteurs dans les attitudes de l’abjection et de la servitude. »

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.428-443)

 

 

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