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( 29 septembre, 2019 )

« Les Russes sont de grands barbares. »

Moscou, le 29 septembre 1812.

Nous voilà enfin arrivés dans les tristes restes encore fumants de la belle et superbe ville de Moscou, ses plus beaux palais sont réduits en cendres, ainsi que les magasins les plus riches et les mieux fournis en tout ce qu’il était possible de désirer, tant pour les subsistances en tous genres que pour les objets de luxe, tels que l’on peut trouver à Paris. Il reste quelques palais et maisons qui ont été épargnées et que nous habitons. Imagine-toi bien à Paris ou Londres et quelques maisons éparses existant çà et là. C’est la plus belle horreur que j’aie vu et verrai de ma vie. Le feu a duré cinq jours et autant de nuits sans discontinuer, nous étions éloignés d’une lieue où nous étions campés et l’on y lisait à minuit comme à midi. [De]Cette capitale de la Moscovie, la plus ancienne de l’empire russe, aussi grande, pour ne pas dire plus grande que Paris, n’existe plus qu’une ombre. Les Russes sont de grands barbares. La population a fui comme le reste devant nos armes victorieuses. Ton fidèle ami et époux.

BAURVOTT.

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812…», La Sabretache, 1913, p.58). « Aucun renseignement n’a pu être trouvé sur le signataire de cette lettre ».

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( 26 septembre, 2019 )

La tombe du comte Emmanuel de Las Cases en plein chamboulement !

Las Cases

Cette sépulture, ou plutôt ces sépultures (car il y a plusieurs membres de cette même famille qui reposent ici) se trouvent dans la 9ème division du cimetière de l’ancienne commune de Passy (Paris 16ème arrondissement). C’est dans ce village que s’est éteint en 1842 l’auteur du célébrissime « Mémorial de Sainte-Hélène ».  C’est au cours d’une visite effectuée ce jour en ce lieu que j’ai constaté l’état actuel. Le monument qui surplombait les tombes a été déposé, le petit carré de verdure a disparu ainsi que la grille ancienne qui entourait ces sépultures. Renseignements pris sans délai auprès de la Conservation du Cimetière: ce serait la famille elle-même qui aurait diligenté ces travaux (non-encore commencés).

A suivre…

C.B.

Tombe Comte Las Cases

Le lieu concerné avant son chamboulement

et ci-dessous son état actuel !

Las Cases 1 26sept019

Sur le même sujet (article en date du 11 juillet 2019): http://lestafette.unblog.fr/2019/07/11/incroyable-la-tombe-du-general-heymes-va-disparaitre/

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( 25 septembre, 2019 )

Lettre du 25 septembre 1812…

Lettre du lieutenant Pierre Paradis du 25ème de ligne à son père, marchand ferblantier, rue Saint-Laurent à Grenoble (Isère).

Moscou, le 25 septembre 1812.

Mon cher papa, c’est de cette superbe capitale, aujourd’hui presque réduite en cendres, que je m’empresse de te donner de mes nouvelles, pensant bien qu’après avoir été autant exposé dans cette terrible campagne, il te sera agréable d’apprendre que j’avais été quitte pour une balle morte qui était venue me frapper dans l’endroit sensible, car si j’avais pas eu ma lévite bouclée et mise en bandoulière autour de moi, malgré que la coquine avait perdu une grande partie de sa force, elle me perçait le cœur puisqu’elle a bien eu celle de percer l’étoffe en dix doubles. J’ai assisté dans une grande partie des batailles que nous avons eues depuis le commencement de la guerre, mais je jure qu’aucune n’approchait à celle que nous avons eu le 7 de ce mois avec les Russes. Je puis t’assurer que le champ de bataille était couvert de morts. J’ai compté moi-même 20 Russes étendus contre un Français. Leur perte est inconcevable. Figure-toi une affaire générale qui a duré depuis 5 heures du matin  jusqu’à dix heures du soir. On s’est même tiraillé une partie de la nuit. On compte sue leur armée était forte de 150.000 hommes qui, ce jour-là, ont obtus donné. Notre nombre était à peu près le même, mais la Garde Impériale n’a pas donné. Je ne puis mieux te comparer le feu continuel pendant tout ce temps qu’au tonnerre le plus grondant. La mitraille, les boulets et les obus nous sifflaient par les oreilles comme les balles, aussi lorsque le calme est venu je te jure que, malgré le mauvais temps, il n’a pas fallu me bercer pour m’endormir, car aussitôt que je me suis jeté sur la terre j’ai fermé les yeux et ne les ai ouverts qu’au moment où mes soldats m’ont réveillé le lendemain matin pour manger la soupe dont j’avais comme eux grand besoin. Enfin je voudrais bien te détailler toutes les circonstances de cette fameuse campagne, mais il me faudrait trop de temps et plus d’une rame de papier ; il te suffira de savoir que nous avons été toujours victorieux et que mon régiment a formé l’avant-garde de l’armée pendant 15 jours et que tous les jours je me battais avec la compagnie que j’ai l’honneur de commander depuis la première affaire comme lieutenant, car il est bon de t’apprendre que par décret impérial du 25 novembre 1811, j’avais été nommé sous-lieutenant et que par décret du 10 juin dernier S.M. lui-même, en sa présence dans la cour de son palais à son passage à Dantzig, en passant notre régiment en revue, m’a nommé lieutenant et que mon colonel huit jours après m’a nommé lieutenant chargé de l’habillement et armement du régiment.

Je t’embrasse, ton bon fils.

PARADIS.

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812… », La Sabretache, 1913, pp.23-24).

Lettre du 25 septembre 1812... dans TEMOIGNAGES lamoskowa

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( 19 septembre, 2019 )

MOSCOU après l’INCENDIE…

« 18 septembre. Nous quittâmes le château de Petrovski [Peyrusse avait suivi Napoléon et son entourage lorsque ce dernier quitta Moscou provisoirement le 16 septembre], et je repris, au Kremlin, mon logement auquel on arrivait par l’escalier des Lions.

19 septembre. Il me tardait infiniment de parcourir cette ville infortunée. Je visitai les quais dela Moskowa. Quoique la population eût entièrement disparu, néanmoins, il restait encore beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indifférence. Privés jusqu’à ce jour d’un asile fixe, ils s’abritaient au milieu des décombres avec des planches à moitié consumées et y vivaient de pillage. On rencontrait errant dans les rues, une classe d’hommes la plus misérable de toutes, puisqu’elle racheta ses crimes par des crimes nouveaux : c’est celle des forçats auxquels on avait ouverts les cachots. Ils se signalaient par l’audace et la plus barbare cruauté. Munis de briquets phosphoriques, ils rallumaient l’incendie sur tous les points où il paraissait s’éteindre, se glissant furtivement dans les combles des grandes maisons, et échappant à toute poursuite au milieu du désordre et de l’embrasement. J’ai continué mes excursions. Le diamètre de cette ville immense est de près de sept lieues. MOSCOU après l'INCENDIE... dans TEMOIGNAGES Mosk-22sept18121-300x218

Cinquantre-trois rues principales dont plusieurs ont une demi-lieue de longueur, et près de quatre cents rues moyennes coupent la masse énorme de plus de vingt mille maisons. La ville est bâtie sur plusieurs collines et renferme dans son enceinte des parcs et jardins. La plupart des rues sont en montant et descendant. Cette situation vous fait voir une ville autour de vous, une autre à vos pieds, et une troisième sur la pente vis-à-vis.La Moskowa etla Jansa traversent la ville dans plusieurs sens. Au centre de la ville est le Kremlin. Cette forteresse qui a la forme d’un triangle parfait est célèbre dans les annales russes. Depuis sa fondation, elle n’avait jamais été prise ; du moins, une fausse tradition le faisait croire ainsi. Le Kremlin renfermait le palais du Czar, l’arsenal, la chancellerie et le palais du Sénat ; le Kitaï-Gorod (ville chinoise) : on appelait ainsi la bourse qui renfermait les marchandises du monde entier. Je suis descendu par le grand escalier, en face de la maison des enfants trouvés, monument moderne et d’un style sévère ; plusieurs ailes avaient été consumées. Beaucoup de blessés avait été la proie de l’incendie. Ala Bourse, toutes les boutiques étaient au rez-de-chaussée, sous des portiques. Chaque nature de marchandises avait son quartier. Cette immense enceinte ne renfermait plus que des décombres : on ne voyait que des bâtiments écroulés, des pans de murs noircis par les flammes, et des ruines encore fumantes. L’incendie avait commencé par ce quartier, et comme il avait trouvé beaucoup d’aliment, il ne restait que les murs. Tout avait été englouti dans ce gouffre de feu qui avait dévoré des millions de marchandises. Je suis rentré par la porte de l’arsenal, le pillage continuait encore ; les maisons que la flamme n’avait pas pu atteindre étaient enfoncées et mises au pillage.

22 septembre. Presque toutes les maisons de Moscou sont en bois. Avant de les construire, les architectes en exposent les modèles sur la place dite des maisons. Elles sont surchargées d’ornements d’architecture en plâtre stuqué. On aperçoit partout le faire italien. J’ai visité plusieurs églises ; les incendiaires avaient respecté ces monuments sacrés, plusieurs familles s’y étaient réfugiées, et chacune d’elles s’était établie dans une chapelle avec les meubles qu’elle avait pu arracher aux flammes. Je saluai avec respect ces victimes du malheur ; leur douleur était muette. Je vis des tableaux à fresque d’une composition bizarre. On voit le goût oriental régner à l’extérieur. Chaque église, outre son clocher principal dominant tous les autres, a quatre autres petits clochers en forme de tourelles. Un dôme sphérique en saillie domine tous ces clochers ; une double croix grecque et souvent un croissant au milieu de l’arbre qui la supporte, vient se finir par d’énormes chaînes aux dômes inférieurs. J’ai continué à errer toute la matinée au milieu des ruines, parmi les décombres, satisfait de pouvoir de loin en loin trouver quelques maisons échappées aux flammes.

23 septembre. Dans la nuit, le feu s’était déclaré dans l’hôpital Scheremotoff et dans le palais Orloff. L’étendue de ce palais était immense ; la beauté de l’ameublement répondit à l’élégance des jardins et du parc. Tant d’horreurs ne pouvait plus être tolérées. Il était impossible que Sa Majesté restât longtemps impassible spectateur d’une si horrible dévastation. Après les perquisitions les plus empressées, on s’empara de vingt-six incendiaires. Une commission fut nommée pour informer contre eux. J’ai visité le jardin botanique de l’Université ; il était abandonné. Le palais était converti en casernes ; c’est un édifice magnifique. Ce quartier n’avait pas été épargné.

24 septembre Dix incendiaires trouvés nantis de lances goudronnées ont été condamnés à mort ; ils ont avoué leur scélératesse et la mission qu’ils avaient reçue. Les seize restants ont été détenus comme n’étant pas suffisamment convaincus. Parmi les détenus, deux appartenaient à la bourgeoisie ; ils déclarèrent que le gouvernement russe, en ordonnant ce grand acte de barbarie, avait eu le double motif de ranimer l’énergie des habitants en entretenant dans le pays une haine violente contre nous et en nous rendant un objet d’exécration ; en outre, d’anéantir toutes les ressources qui auraient pu prolonger notre séjour, nous contraindre à une retraite plus prompte. Depuis le règne de Catherine II, Moscou était un objet de jalousie pour Pétersbourg et pour la Cour. Dans Moscou, la noblesse était sur un pied plus grand qu’à Petersbourg ; son esprit d’indépendance donnait de l’ombrage au Gouvernement. L’occasion d’anéantir cette ville rivale et de faire plier sous le joug de l’autorité cette noblesse frondeuse, a pu entrer comme motif secret dans une détermination où l’on doit admirer le dévouement le plus généreux et la plus haute énergie. J’ai visité le palais d’Astankina ; il est magnifique. Des incendiaires s’étaient introduits dans les combles et les souterrains et se disposaient à y mettre le feu ; mais les recherches de la police avaient pu le préserver. Il était debout au milieu des ruines ; mais une partie des jardins avait été desséchée par le feu. »

Baron Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires ». L’auteur occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.


 

 

 

 

 

 

 

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1813…

7 septembre 1813... dans TEMOIGNAGES cambaceres2

Voici une lettre adressée par Cambacérès à Napoléon.

7 septembre 1813.

Sire,

Les fonds publics ont baissé hier. En rendant compte à V.M. de cette circonstance inattendue, le ministre de la Police lui en a vraisemblablement exposé les causes. Elles sont prises de l’exagération avec laquelle on a considéré les suites de la faute du général Vandamme et de l’inoccupation de Berlin que l’on suppose la suite d’un revers éprouvé par le duc de Reggio [Oudinot, marchant sur Berlin, avait été battu par Bernadotte à Gross-Beeren, le 23 août 1813]. Les nouvelles que S.M. l’Impératrice a reçu de la part de V.M. et qui seront demain dans le Moniteur, fixeront sur le véritable état des choses, relativement à l’événement arrivé au général Vandamme, et lui donneront le caractère qui lui convient.

A l’égard du maréchal de Reggio, il est certain qu’on le croyait à Berlin depuis le 23. De ce qu’il n’est point entré dans cette ville, il ne faut pas conclure qu’il a été repoussé. C’est ce que l’on a cherché à faire entendre à tous ceux qui sont de bonne foi.

Au surplus, les premiers détails de la victoire du 26 ont fait un grand bien, et V.M. aura vu qu’ils en ont fait partout.

Depuis quelques temps, nous n’avons pas de nouvelles de Hambourg. Les dernières étant plus rassurantes.

La mort de l’ex-général Moreau se confirme : toutes les lettres particulières le disent, et la rencontre auprès d’un cadavre d’un chien ayant à son collier le nom du général Moreau, ajoute encore aux autres présomptions qui ont été recueillies sur cette mort; cela occupe les oisifs.

S.M. l’Impératrice est toujours enrhumée ; le temps froid et humide, que nous avons eu tout l’été, est bien propre à maintenir cette disposition.

 (« Cambacérès. Lettres inédites à Napoléon. Tome II, avril 1808-Avril 1814. Présentation et notes par Jean Tulard », Éditions Klincksieck,1973, lettre n°1261, pp.1042-1043)

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)…

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)… dans JOURS D'EPOPEE Borodino-230x300La bataille de La Moskowa ou bataille de Borodino s’est déroulée le 7 septembre 1812. Elle fut la plus importante et la plus sanglante confrontation de la campagne de Russie, impliquant plus de 250 000 hommes pour des pertes estimées à 75 000 hommes. La Grande Armée commandée par Napoléon Ier, vainquit l’armée impériale russe sous les ordres de Mikhaïl Koutouzov, près du village de Borodino, à l’ouest du village de Mojaïsk). Les Français s’emparèrent des principales fortifications russes, dont la redoute Raevsky et les « flèches » de Piotr Bagration, mais ils ne réussirent pas à détruire l’armée russe. Environ 30 000 soldats français furent tués ou blessés au cours de la bataille. Les pertes russes furent plus lourdes, mais la puissance démographique du pays permit de remplacer les soldats tués. La bataille prit fin avec la retraite de l’armée russe, laquelle se retira en bon ordre. L’état des troupes françaises et l’absence de reconnaissance du terrain conduisirent Napoléon à stationner son armée sur le champ de bataille au lieu de poursuivre l’armée russe, comme il l’avait fait lors de ses précédentes campagnes. La bataille de la Moskowa est la plus importante de la campagne de Russie : elle marque la dernière action offensive des Français sur le sol russe. En se retirant, les Russes sont encore en état de combattre, ce qui leur permettra de bouter les troupes françaises hors de la Russie.

La campagne précédant la bataille la Grande Armée avait commencé l’invasion de la Russie fin juin 1812.

Les forces russes, initialement massées le long de la frontière polonaise, reculèrent devant les Français en appliquant la politique de la terre brûlée selon la tactique de Michel Barclay de Tolly, le commandant en chef de l’armée russe. Ce dernier a bien tenté d’établir une ligne défensive solide face à la Grande Armée, mais ses efforts furent à chaque fois ruinés par la rapidité de l’avance française.

Napoléon marcha sur Moscou à partir de Vitebsk.

La Grande Armée est cependant mal préparée pour une campagne terrestre prolongée. En effet sa base logistique la plus proche est Kowno, située à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de ravitaillement de Smolenskest situé à 430 km de la capitale russe. Les lignes d’approvisionnement françaises sont donc particulièrement vulnérables aux attaques des partisans russes. Néanmoins, l’envie d’une bataille décisive pousse Napoléon à passer à l’action. Pendant ce temps, les conflits entre les subordonnés de Barclay empêchent les Russes d’établir une stratégie commune. La politique de terre brûlée de Barclay est perçue comme une réticence à combattre. Le tsar, lassé de cette stratégie, nomme un nouveau commandant en chef russe le 29 août : le prince Mikhaïl Koutouzov. Ce dernier n’est pas considéré par ses contemporains comme l’égal de Napoléon, mais il est cependant préféré à Barclay car il est ethniquement russe (contrairement à Barclay qui a des origines écossaises), et est très populaire dans l’entourage du tsar.

Koutouzov attendit cependant que les Français (avec de nombreux Polonais et Bavarois) soient à 125 km de Moscou pour accepter la bataille. Le 30 août, il ordonne une nouvelle retraite à Gshatsk. Koutouzov établit alors sa ligne défensive dans une zone facile à défendre, près du village de Borodino. À partir du 3 septembre, Koutouzov renforça la position avec des travaux de terrassements, notamment la redoute Raevski dans le centre droit russe, et les « flèches » de Bagration sur la gauche.

La bataille de Schwardino. Forces en présence 

1. L’Armée russe

L’armée russe aligne, de gauche à droite, les corps de Toutchkoff, de Borozdine, de Raevski, de Doctorov, d’Ostermann, et de Baggovut. Le corps de Constantine forme la réserve russe. Les éléments de cavalerie russes sont commandés par Silvers, Pahlen, Kork, Platov et Ouvaroff. L’aile gauche est commandée par Bagration, l’aile droite par Barclay de Tolly, qui appuient leurs lignes défensives sur un système de redoutes. La plus importante, la redoute Raevsky, au centre avec 18 canons, est prolongée au sud par trois autres retranchements : les « flèches » de Bagration. Les forces russes présentes le jour de la bataille comprenaient 180 bataillons d’infanterie, 164 escadrons de cavalerie, 20 régiments de cosaques, et 55 batteries d’artillerie (640 pièces d’artillerie au total). Au total, les Russes ont engagés 103 800 hommes. Toutefois, 7 000 cosaques, ainsi que 10 000 miliciens russes présents ce jour-là n’ont pas été engagés dans la bataille.

2. La Grande-Armée. 

Positionnée près de Schwardino, à 2,5 km des lignes russes, la Grande Armée dispose, de gauche à droite, des corps d’Eugène de Beauharnais, de Ney, et de Davout, appuyés au sud par l’infanterie de Poniatowski et les forces de cavalerie de Nansouty, de Montbrun et de Latour-Maubourg. La Garde impériale et les corps de Junot, de Grouchy et de Murat constituent la réserve.

La Grande Armée comprend 214 bataillons d’infanterie, 317 escadrons de cavalerie et 587 pièces d’artillerie pour un total de 124 000 soldats. Cependant, la Garde Impériale, qui dispose de 109 canons et qui comprend 30 bataillons d’infanterie et 27 escadrons de cavalerie pour un total de 18 500 hommes, n’a pas été engagée dans la bataille.

Déroulement. 

1. Les flèches. 

La bataille commence à 6 heures du matin, par une préparation d’artillerie contre le centre russe, menée par 102 canons. Mais les Français perdent ensuite un temps précieux à les déplacer, car ils sont trop loin des lignes russes. Davout donne l’ordre aux divisions Compans et Desaix d’attaquer la flèche située la plus au sud. Canonnés par l’artillerie russe, Compans et Desaix sont blessés, mais les Français parviennent à avancer. Voyant la confusion, Davout dirige alors personnellement la 57e brigade, jusqu’au moment où son cheval est abattu. Davout tombe si lourdement qu’il est signalé mort au général Sorbier. Le général Rappest envoyé sur place pour le remplacer, mais Davout est vivant et toujours à la tête de la 57e brigade. Rapp prend alors la tête de la 61e brigade avant d’être blessé (pour la 22e fois de sa carrière). À 7 heures, Napoléon engage les corps de Ney, puis de Junot, pour venir en aide à Davout ; ce dernier conquiert enfin les trois flèches vers 7 heures 30.  Mais les Français sont repoussés par une contre-attaque russe menée par Bagration. Ney relance un assaut contre les flèches, et parvient à les reprendre vers 10 heures. Barclay envoie alors 3 régiments de la garde, 8 bataillons de grenadiers et 24 canons sous le commandement de Baggovout pour renforcer le village de Semionovskoïe, au nord des flèches. Le retour offensif de Baggovout déloge les Français des flèches, mais Ney les reprend à nouveau à 11 heures. Le maréchal français en est de nouveau chassé, mais il conquiert définitivement la position vers 11 heures 30. Napoléon hésite à engager la Garde Impériale, qui constitue ses dernières réserves, si loin de France.

2. La redoute Raevsky. 

Pendant ce temps, Eugène de Beauharnais pénètre dans Borodino après de durs combats contre la Garde russe, et progresse vers la redoute principale. Cependant ses troupes perdent leur cohésion, et Eugène doit reculer sous les contre-attaques russes.

Le général Delzons se place alors devant Borodino pour protéger le village. Au même moment, la division Morand progresse au nord de Semynovskaya, tandis que les forces d’Eugène franchissent le Kalatsha en direction du Sud. Eugène déploie alors une partie de son artillerie, et commence à faire refluer les Russes derrière la redoute.

Appuyés par l’artillerie d’Eugène, les divisions Morand et Broussier progressent et prennent le contrôle de la redoute. Barclay lui-même doit rallier le régiment Paskévitch en déroute. Koutouzov ordonne alors au général Iermolov de reprendre la redoute ; disposant de trois batteries d’artillerie, ce dernier ouvre le feu contre la redoute tandis que deux régiments de la garde russe chargent la position. La redoute repasse alors aux mains des Russes.

L’artillerie d’Eugène continue à pilonner les Russes alors qu’au même moment, Ney et Davout canonnent les hauteurs de Semyonovskaya. Barclay envoie des renforts à Miloradovitch, qui défend la redoute tandis qu’au plus fort de la bataille, les subordonnés de Koutouzov prennent toutes les décisions pour lui : selon les écrits du colonel Clausewitz, le général russe semble être « en transe ».

Avec la mort du général Kutaisov, qui commandait l’artillerie russe, une partie des canons, situées à l’arrière des lignes russes, sont inutilisés, tandis que l’artillerie française fait des ravages dans les rangs russes.

À 14 heures, Napoléon ordonne un nouvel assaut contre la redoute. Les divisions Broussier, Morand, et Gérard doivent charger la redoute, appuyés par la cavalerie légère de Chastel à droite et par le second corps de cavalerie de réserve à gauche.

Le général Caulaincourt ordonne aux cuirassiers de Wathier de mener l’attaque contre la redoute. Observant les préparatifs français, Barclay déplace alors ses troupes pour renforcer la position, mais elles sont canonnées par l’artillerie française. Caulaincourt mène personnellement la charge et parvient à enlever la redoute, mais il est tué par un boulet.

La charge de Caulaincourt fait refluer la cavalerie russe qui tente de s’opposer à elle, tandis que la gauche, où Bagration a été mortellement blessé, et le centre russe, sévèrement mis à mal, donnent des signes de faiblesse. À ce moment, Murat, Davout et Ney pressent l’empereur, qui dispose de la Garde impériale en réserve, de l’engager pour porter l’estocade finale à l’armée russe, mais celui-ci refuse.

Fin de la bataille. 

Barclay demande alors à Koutouzov de nouvelles instructions, mais ce dernier se trouve sur la route de Moscou, entouré de jeunes nobles et leur promettant de chasser Napoléon. Toutefois, le général russe se doute bien que son armée est trop diminuée pour combattre les Français. Les Russes se retirent alors sur la ligne de crête située plus à l’est. Napoléon estime que la bataille reprendra le lendemain matin, mais Koutouzov, après avoir entendu l’avis de ses généraux, ordonne la retraite vers Moscou. La route de la capitale russe est ouverte à la Grande Armée.

Pertes. 

Les pertes sont très élevées dans les deux camps.La Grande Armée perd environ 30 000 hommes : selon Denniée, inspecteur aux revues de la Grande Armée, il y aurait eu 6 562 morts, dont 269 officiers, et 21 450 blessés[].Les Russes perdent environ 44 000 hommes, morts ou blessés, dont 211 officiers morts et 1 180 blessés. 24 généraux russes furent blessés ou tués, dont Bagration qui meurt de ses blessures le 24 septembre.

Du côté français, le manque de ravitaillement, suite à l’allongement des lignes d’approvisionnement, pour les soldats valides fait que certains blessés meurent de faim ou de négligences dans les jours qui suivent la bataille.

Conséquences. 

Les Français prirent Moscou (à 125 km) le 14 septembre. Le soir même, d’immenses incendies ravagent la ville. Les derniers feux seront éteints le 20 au soir. Moscou, essentiellement construite en bois, est presque entièrement détruite. Privés de quartiers d’hiver et sans avoir reçu la capitulation russe, les Français sont obligés de quitter la capitale russe le 18 octobre pour entamer une retraite catastrophique.

La Bataille de La Moskowa est une victoire tactique française. Elle ouvre la voie de Moscou à Napoléon. Les pertes françaises, quoique très importantes, restent inférieures au nombre de morts et blessés russes. Toutefois, l’Empire russe a aussi revendiqué la victoire, les troupes s’étant repliées en bon ordre.

Alexandre TOLOCZIN

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( 6 septembre, 2019 )

« Je suis chargé de réorganiser un corps assez délabré. »

« Je suis chargé de réorganiser un corps assez délabré. » dans TEMOIGNAGES general-mouton

Lettre du général Mouton à sa femme.

Dresde, le 6 septembre 1813

Ma chère Cité [Félicité], depuis plusieurs jours je n’ai pas vu de tes lettres ; cela me parait pénible et le temps me semble long. Mais on assure que l’Empereur va rentrer à Dresde et alors j’en recevrai bon nombre réunies. Je travaille tout ce que je puis. Je suis chargé de réorganiser un corps assez délabré. Je me persuade, malgré la somme des difficultés, qu’avec un peu de temps il me sera possible d’arriver à mon but d’une manière convenable.

Je me porte bien. Je serai toujours de la plus brillante santé quand il s’agira de t’aimer et Louise aussi [sa fille]. Bonjour mon cher enfant.

LOBAU.

Je suis dans mon ménage, c’est le commissaire des guerres Lousteau qui nous fait vivre. Tu peux aisément te figurer que c’est une boutique neuve et encore assez mal montée.

(« Lettres d’un lion. Correspondance inédite du général Mouton, comte de Lobau (1812-1815). [Publiées et annotées par Emmanuel de Waresquiel], Nouveau Monde Éditions, 2005, pp.159-160).

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( 6 septembre, 2019 )

L’administration de l’armée française [durant la campagne de Russie] d’après les généraux Mathieu Dumas et Ségur…

1812.jpg

Au mois de mars 1830, Cuvier demandait à Philippe de Ségur des renseignements sur l’administration de l’armée pendant la campagne de Russie et notamment sur les opérations relatives aux subsistances. Ségur consulta Mathieu Dumas, Intendant général de l’armée en 1812, et Dumas lui envoya une note. Ségur communiqua cette note à Cuvier et y joignit une lettre qui traitait le même sujet. Ces documents méritent d’être connues et nous en reproduisons les points essentiels.

A.C.

I. Note de Dumas.

L’abondance des ressources, la régularité des distributions, l’organisation des transports militaires ne laissèrent rien à désirer jusqu’après le passage du Niémen. Mais nous perdîmes vingt mille chevaux entre Kowno et Vilna et cette perte fut irréparable. On forma sur quelques points principaux de la ligne d’opérations, tels que Gloubokoïé, Vitebsk, Doubrovna, Minsk, des magasins de réserve et des établissements d’hôpitaux ; nos équipages militaires fournirent des convois de biscuit. Toutefois, quand on eut dépassé Smolensk, le service devint plus difficile et celui des hôpitaux eut surtout beaucoup plus à souffrir, parce que l’armée russe qui se retirait déviant nous ravageait les campagnes, incendiait les habitations et nous entraînait dans un véritable désert. Après la bataille de la Moskowa qui consomma nos plus précieuses ressources, j’eus beaucoup de peine à soutenir le service des hôpitaux. La conquête de Moscou qui devait être le terme de nos anxiétés ne fit que les accroître ; nous trouvâmes, nous conservâmes, à la vérité, au milieu de l’incendie, des approvisionnements que les Russes n’avaient pas eu le temps de détruire; mais, si notre séjour se prolongeait au delà d’un mois, ils devaient être entièrement consommés. Néanmoins, on avait formé des magasins à Smolensk, à Vitebsk, à Vilna et sur d’autres points intermédiaires, et on les alimentait de Königsberg par la navigation des canaux, par celle du Niémen et de la Vilia. Attaqué d’une fluxion de poitrine, je fus remplacé par le comte Daru. Ma tâche avait été pénible : celle du comte Daru devenait presque impossible. Il fallait reprendre une route déjà épuisée par le passage des deux armées et des convois. Pendant les premières marches, les vivres de toute espèce qu’on avait pu recueillir dans les ruines de Moscou suffirent pour soutenir le soldat. Mais, aux approches de Smolensk, la disette se fit sentir. Daru redoubla de vigilance et d’activité; il fît venir au-devant de l’armée les subsistances qu’on put tirer de Smolensk, et pendant le court séjour que l’armée fit dans cette ville, des distributions régulières eurent lieu. Mais ce soulagement n’était suffisant que pour quelques marches jusqu’au passage du Dnieper, à Orcha. Le comte Daru envoya de nombreux agents pour recueillir à tout prix et faire porter sur la route les subsistances qu’on pourrait se procurer entre le Dniéper etla Bérézina. Ilhâta les convois qu’il avait fait partir de Minsk et de Vilna. Mais une partie seulement de ces convois put atteindre l’armée avant la prise et l’incendie du pont de Borisov, et les magasins de Minsk tombèrent au pouvoir de l’ennemi. L’armée eut donc beaucoup à souffrir pendant le passage dela Bérézina. Après ce dernier événement, un convoi, parti de Vilna, justifia la prévoyance du comte Daru et celle du duc de Bassano. Ce ne fut point le manque de vivres, mais bien la rigueur excessive du froid qui, aux accès de Vilna, causa la plus grande perte d’hommes. Les magasins de Vilna et de Kowno alimentèrent tout ce qui pouvait encore se mouvoir. Ceux de Gumbinnen et de Königsberg ne furent pas même épuisés par les débris dela Grande Armée.

II. Lettre de Ségur.

J’ajouterai que les ordres donnés de trop loin et dans un pays désert furent souvent mal exécutés; que ce fut le choc rude et indécis de Malojaroslavets qui décida subitement à la retraite et que la nécessité et l’ennemi, plutôt que la volonté et la prévoyance de l’Empereur, en dictèrent la direction; qu’on n’eut donc pas le temps de préparer tout ce qui eût été indispensable, sur une aussi longue route, pour un aussi grand passage; que la distribution des vivres, dans le petit nombre de villes où nous en trouvâmes, fut faite incomplètement, irrégulièrement et qu’elle ne pouvait l’être mieux, puisque les régiments avaient perdu leur ensemble. En effet, à qui les délivrer, lorsque la plus grande partie des soldats de toutes les armes marchait confusément, pêle-mêle, et ne pouvait recevoir de secours des magasins qu’en les pillant ? D’ailleurs, la retraite fut si souvent précipitée que, depuis Smolensk, surtout à Vilna et Kowno, une grande partie des magasins tomba au pouvoir de l’ennemi. Ni Dumas ni Daru ne peuvent être accusés de nos malheurs. L’entreprise était surhumaine par sa grandeur par sa rapidité et par la nature du pays. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, s’étant mis dans les troupes, l’administralion n’en put préserver ses employés. Une de nos plus grandes difficultés était la longueur infinie de ces grandes routes, ou désertes, ou dévastées par les deux armées, leur nature tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse. Or l’administration qui ne peut marcher sans traîner après elle de grands et lourds convois, surmonta une partie de ces obstacles. Remarquons aussi que les corps restés en seconde ligne, tels que ceux de Baraguey d’Hilliers et du duc de Bellune, dévoraient la plus grande partie de ces subsistances, à mesure qu’elles arrivaient. Que le grand magasin de Minsk nous fut enlevé à l’instant où nous allions l’atteindre par la marche hardie de Tchitchagov. Qu’enfin le défaut de fourrage, de ferrage à glace, de repos ou de séjours, que les alternatives de gelée et de dégel, les mouvements de l’ennemi et la négligence de l’état-major causèrent, dès nos premiers pas, la perte de la plupart de nos fourgons.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.308-311).

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( 6 septembre, 2019 )

Mon tout premier livre…

En 1994, j’avais réalisé une « Bibliographie critique des mémoires sur le Second Empire ». Cet ouvrage, préfacé par le prince Murat, recense 445 titres de témoignages parus en français et concernant la période  qui va du 2 décembre 1852 au 4 septembre 1870. Il donne pour chaque livre une appréciation. Un volume qui fut publié aux Editions de La Boutique de l’Histoire et quasi-introuvable de nos jours. Son tirage ne fut que de 550 exemplaires.

Si vous le croisez, n’hésitez pas à en faire l’acquisition !

C.B.

BSE

 

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( 4 septembre, 2019 )

Wellington et ses Anglais…

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Un extrait du témoignage du si observateur Poumiès de la Siboutie. Il se situe durant la seconde Restauration.

———

« En général, les Anglais, à quelque rang qu’ils appartinssent, se montraient ce qu’ils sont toujours et partout : rogues et hautains. Wellington leur donnait en cela l’exemple. Il ne parlait de la France, de notre armée, de Napoléon, qu’avec mépris. Cependant, comme il faut être juste avec tout le monde, même avec ses ennemis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui de grandes qualités militaires. Pendant la guerre d’Espagne, nos officiers étaient les premiers à reconnaître sa grande habileté. Il n’acceptait le combat que lorsque toutes les chances étaient pour lui; lorsqu’elles lui paraissaient contraires, il ne craignait pas de se retirer devant l’ennemi. Avant tout, avare du sang de ses soldats, il ne les exposait jamais inutilement, bien différent en cela de mauvais généraux qui attaquent toujours. Dans sa retraite de Miranda, il ne laissa sur la route qu’une charrette dont l’essieu était cassé. Ses soldats étaient toujours parfaitement nourris, habillés, entretenus de tout, tandis que ses adversaires n’avaient pas même le strict nécessaire. Est-ce une raison pour comparer Wellington à Napoléon, pour le mettre au-dessus comme le font les Anglais ? Il ne lui va pas à la cheville. »

(Dr POUMIES DE LA SIBOUTIE, « Souvenirs d’un médecin de Paris … », Plon , 1910, p.171)

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( 4 septembre, 2019 )

Une lettre méconnue de Guillaume Peyrusse…

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La lettre qui suit ne figure pas dans mon édition critique des  « Mémoires » de ce personnage, publiée en 2018,  ni dans le volume des lettres échangées entre Guillaume et André son frère, paru en 1894. Elle est extraite de l’ouvrage publié (par la société historique La Sabretache) en 1912 et intitulé « Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 ». 

C.B. 

———————

A Leroux, agent de change, rue Bergère, n°14, à Paris. 

Smolensk, le 11 novembre 1812. 

Monsieur, je suis fâché que vous ayez donné connaissance à M. Chambellan [caissier d’André Peyrusse, frère de Guillaume] de l’envoi que je vous ai fait. Il en a parlé à mon frère et voici ce qu’il m’écrit : « J’ai vu avec bien de la peine que tu ne mets pas assez de mystère dans tes opérations et que les envois de fonds, que tu fais à M. Leroux et dont il a l’imprudence de parler, peuvent donner des préventions contre toi, quoique ces fonds t’appartiennent bien. Tu connaîs Chambellan. J’ai été le voir dans son bureau, et la première chose qu’il m’a dit : « Eh bien, je savais que votre frère fait là-bas de très bonne opérations, il vient d’envoyer à Leroux 20.000 francs qu’il a gagnés dans une opération. Il a écrit à Leroux que c’était le fruit de ses économies, mai  nous savons bien ce que cela veut dire, et s’il continue sur ce pied il n’aura certainement pas besoin de place. Au surplus, je le désire pour lui. Voilà ce qu’il m’a dit, mon cher, et tu peux penser ce qu’il doit dire aux autres, et quelle étendue il doit donner à ses sentiments de jalousie ! »  Je ne vous fais pas de reproches, mais je vous prie de ne plus dire à l’avenir ce que nous ferons ensemble. Je ne crains les observations de personne, mas je n’aime pas qu’on sache mes affaires, parce qu’on est toujours disposé à des préventions fâcheuses contre un comptable. Vous avez vu par les journaux que nous avons quitté Moscou le 19 octobre [1812]. Ce n’était p lus qu’un amas de ruines fumantes. En quittant, on a fait sauter le château impérial et mis le feu aux édifices que les flammes avaient respectés. Nous usons avec ces barbares de justes représailles. S.M. étant décidée à opérer la retraite pour aller hiverner en Pologne, a voulu avant de partir donner encore aux Russes la mesure de ses forces, elle a été à leur rencontre à Berowsk, les a chassés dans la ville de Maloïaroslavets, a enlevé leur position et, pendant soixante heures, leur a tué et mis hors de combat 8.000 hommes.

On a mis le feu à la ville et après cet adieu nous avons fait volte-face pour opérer notre retraite. Elle se fait en bon ordre malgré la dureté de la saison. Les cosaques nous suivent, mais on les éloigne à coups de canon.  J’ignore dans quelle ville de Pologne nous hivernerons ; je crains bien que ma rentrée à Paris ne soit pas prochaine. S.M. jouit d’une santé parfaite. L’armée, en opérant sa retraite, la voit tous les jours dans ses rangs. Nous ne faisons que 6 lieues par jour pour ne rien laisser en arrière. Tous les blessés, tous les malades sont transportés. Chacun en a pris dans ses voitures, nous en avons 32 dans notre convoi. 

Agréez l’assurance, etc. 

Guillaume PEYRUSSE. 

 

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( 3 septembre, 2019 )

Etat d’esprit régnant dans quelques départements français en mai 1815.

France Empire

Un rapport du commissaire extraordinaire Colchen.

« Les lettres et rapports, tous inédits, des commissaires extraordinaires des Cent-Jours forment une collection de textes extrêmement instructifs, véritable esquisse de la France en 1815 aux points de vue administratif, politique et social. Parmi les plus remarquables de ces écrits se trouve un rapport de Colchen à Fouché sur le Centre. Voici ce document in-extenso: c’est un tableau consciencieux, inspiré par une réalité prochaine, et où tes petits faits sont habilement mêlés à des considérations générales.

Emile LE GALLO.

———————–

Bourges, le 20 mai 1815.

Le Commissaire extraordinaire de l’Empereur dans la 21ème division militaire à Son Excellence le Ministre de la Police.

Monseigneur,

J’exerçais les fonctions de commissaire extraordinaire dans la 20ème division militaire lorsque le 29 avril j’ai été prévenu que ma destination était changée et que ma nouvelle mission était pour la 21ème division. Je m’y suis rendu aussitôt. J’ai parcouru les six départements qui la composent, je m’occupe en ce moment du compte que j’ai à rendre de mes opérations aux Ministres de Sa Majesté, chacun en ce qui les concerne. Celui que j’ai à rendre à Votre Excellence est l’objet de cette lettre.

Haute-Vienne. -Le département de la Haute-Vienne est en général animé d’un bon esprit, le peuple y comprend ses intérêts: aussi les nobles et les prêtres n’ont aucune influence sur lui. Au nom de l’Empereur, il obéit. Il, se prête à toutes les mesures qu’exigent les circonstances, non par résignation, mais avec empressement, avec joie. Celte disposition du peuple en impose aux ennemis du gouvernement impérial. Ce n’est plus ouvertement qu’ils manifestent tous leurs coupables vœux; ils ne se présentent plus aux regards du peuple, ils vivent isolés, et si quelques-uns manœuvrent encore, c’est dans le secret et l’ombre. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence qu’une partie de la magistrature de Limoges s’est livrée avec éclat à la cause des Bourbons. Mais ce qui ne la surprendra pas moins, c’est d’apprendre que les Bourbonistes comptent de nombreux et zélés partisans dans les négociants et marchands de cette ville. Usant des pouvoirs qui m’ont été conférés, j’ai écarté des places civiles et administratives tous ceux dont les opinions ‘étaient pas bien prononcées en faveur du gouvernement.

Creuse. - Le peuple du département de la Creuse est sans doute attaché au nouvel ordre de choses, mais son attachement ne se manifeste pas avec autant d’éclat que dans la Haute- Vienne, soit parce que la population mâle du pays, composée de maçons, de tailleurs de pierres, est presque entièrement absente et disséminée sur toute la surface de la France et qu’il ne reste guère dans le département que des vieillards, des femmes et des enfants, soit parce qu’une foule de prétendus nobles et de fonctionnaires publics, qui font cause commune avec les partisans du gouvernement royal, y ont conservé leur ancien ascendant et le compriment. Dans les six départements de la division il n’en est aucun qui présente autant de réformes à faire parmi les fonctionnaires de toutes classes.

Allier.- .l’ai trouvé toutes les autorités du département de l’Allier dans un très mauvais sens. Des royalistes effrénés occupaient toutes les places, les amis du gouvernement n’osaient professer ni même manifester lents opinions en faveur de l’Empereur sous peine d’être taxés de jacobinisme. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple, sans énergie, se soumettait à l’influence des ennemis de l’ordre de choses actuel. Le seul arrondissement de Montluçon résistait à cette influence, grâce à la bonne direction qu’il avait reçue du sous-préfet qui l’administrait, le sieur Amelot. Aussi le rappel des anciens militaires n’avait-il produit aucun ou presque aucun résultat. La garde nationale était aux ordres des noble et commandée par eux, et l’on ne s’occupait pas de la réorganiser. Enfin, en entrant dans ce département, on pouvait se croire encore sous le gouvernement de Louis XVIII, On voyait au Conseil de préfecture un des membres se qualifiant de Receveur général des domaines et bois du prince de Condé. Ou voyait dans le maire de Moulins un homme qui, autrefois par état, aujourd’hui par sentiment, était attaché aux Bourbons. On entendait chez lui des gens dire : « Quand notre année aura mis une fois e pied sur le territoire de France nous verrons ». Je me suis empressé de réorganiser les autorités le mieux qu’il a clé possible. J’ai ordonné la fermeture à Moulins d’un club dit le Cabinet littéraire, qui était le rendez-vous et le quartier général des ennemis du gouvernement, j’ai défendu en même temps toute réunion qui n’aurait pas été préalablement autorisée par le préfet du département. J’ai destitué le commissaire de police de Moulins et l’ai remplacé par un homme dont l’intelligence, le zèle et le patriotisme sont bien constatés, le sieur Delacroix. J’ai également destitué celui de Montluçon; son successeur est le sieur Finition, qui m’a été désigné d’une manière aussi favorable que le sieur Delacroix.

Nièvre.- J’arrive à un département qui présente un contraste frappant avec celui de l’Allier. Partout ici retentit le nom de l’Empereur, et ce nom ne se prononce pas sans exciter l’enthousiasme, sans produire le désir de le seconder par tous les moyens, par tous les sacrifices nécessaires. La Nièvre n’a que 210.000  âmes de population cl le recensement a déjà produit 1.500 hommes à l’armée. La garde nationale se réorganise avec activité et ses grenadiers s’apprêtent à marcher. Il se prépare des corps de partisans, on s’y occupe d’une Fédération. Enfin  les contributions s’y payent avec la plus grande exactitude. Cependant, ici connue ailleurs, on rencontre encore des ennemis du gouvernement. Ils formaient à Nevers une réunion dite la Société du château, cette réunion inquiétait les patriotes. Je l’ai dissoute et ordonné que les salles de ce château soient fermées. J’ai pris ce parti, je l’avoue, moins excité par le danger que pouvait présenter ce rassemblement pour la chose publique que pour les inconvénients auxquels s’exposaient ceux qui en faisaient partie. Les habitants de Nevers sont très ardents, parmi eux se trouvent quelques hommes dont l’exaltation pourrait conduire le peuple à des excès condamnables. Du nombre de ces hommes est un ancien commissaire de police, habile, audacieux, actif malgré son âge déjà avancé, son nom est M. Guyon. J’avais jugé convenable de l’écarter de Nevers et l’avais, en conséquence, nommé commissaire à Cosne, mais il a refusé de s’y rendre. J’ai nommé pour remplir les fonctions de cette place à Nevers un homme dont le choix a généralement plu aux habitants, c’est le fils de M. Noël Pointe, ex-conventionnel ; il joint au dévouement le plus prononcé pour le gouvernement des moyens et des formes qui supposent une éducation soignée. J’ai placé à Cosne, en remplacement du sieur Guyon, le sieur Barberaud, ancien capitaine de cavalerie, officier de la garde nationale, homme dont la garantie est dans ses services, dans sa moralité et dans le zèle qu’il a constamment montré dans diverses fonctions qu’il a remplies depuis qu’il est retiré du service. Indre. — Je passe au département de l’Indre. Ce département présente peu de nobles, et il est le seul dans la 21ème  division où les piètres marchent dans le sens du gouvernement. Les habitants sont portés pour le nouvel ordre de choses, mais ils ne montrent pas cet élan qui distingue les habitants de la Nièvre, ils ne vont pas d’eux-mêmes, ils se laissent conduire, ils obéissent. Il résulte de celte disposition d’esprit que c’est avec quelque lenteur (pie s’exécutent les lois et les mesures que commandent les circonstances. Ce département est dans une bonne direction, mais il faut que les fonctionnaires publics s’y montrent zélés et actifs. J’en ai remarqué quelques-uns dont l’indolence et l’extrême négligence dans l’exercice de leurs fonctions m’ont forcé de prononcer ou de provoquer la destitution. Un inconvénient préjudiciable à ce qu’on appelle les petits départements, c’est d’être affectés au noviciat (les fonctionnaires appartenant aux différents services publics, ou, ce qui est encore pis, d’être le partage de ces fonctionnaires condamnés, par la faiblesse de leurs moyens, à rester au dernier rang.

Cher.- Le département du Cher était le domaine des prêtres et des nobles. Ils y exerçaient un grand empire. Ils y ont conservé une  partie de leur ancien ascendant. Les autorités leur étaient soumises, et elles font encore aujourd’hui de vains efforts pour se soustraire à leur influence. Ces ennemis du gouvernement, répandus dans toutes les parties du département et appelant de leurs vœux l’ennemi eu France, persuadant au peuple que le gouvernement impérial ne tiendrait pas, que les Bourbons ne tarderont pas à rentrer environnés de toutes les forces des puissances coalisées, il s’alarme, il s’intimide. Par suite de leurs suggestions, les anciens militaires répugnent à rejoindre, et les gardes nationaux se montrent peu disposés à répondre à l’appel qui leur est fait. L’action du gouvernement n’est pas seulement entravée par leurs manœuvres, elle l’est encore par l’inertie de la plupart des maires qui, prévoyant leur changement prochain, laissent à leurs successeurs le soin de proclamer les actes de l’autorité et d’exécuter les ordres qu’ils reçoivent. Le nouveau préfet de ce département emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour détruire les mauvaises impressions qu’ont reçues les habitants, pour stimuler leur zèle et les amener à l’exécution des mesures ordonnées par le gouvernement. Il y a lieu de croire que ses efforts obtiendront du succès, surtout s’il parvient à exciter le zèle des autorités secondaires qui, lors même qu’elles sont favorablement disposées, marchent avec une lenteur révoltante.

Dans le nombre des fonctionnaires au remplacement desquels il m’a paru nécessaire de pourvoir est le sieur Boyer, commissaire de police à Bourges. Sur la demande du nouveau maire et des autorités locales, je lui ai donné [unir successeur le sieur Bertrand-Gagnave. Après l’exposé que je viens de présenter à Votre Excellence, il ne me reste plus qu’à l’informer que dans aucun des six départements de la  21ème division les nobles ne se sont présentés pour concourir aux opérations des collèges électoraux. Par là, ils ont constaté leur opposition au gouvernement et justifié d’avance les mesures que la prudence pourrait suggérer à leur égard, et toutes celles que pourraient commander les circonstances.

J’avais annoncé à Votre Excellence, lorsque j’exerçais mes fonctions dans la 20ème  division, que je lui adresserais pour chaque département la liste des électeurs à surveiller à Paris. Je me persuade que mou successeur, le baron Marchant, aura donné suite à l’envoi de ces listes, à moins qu’il n’ait eu lieu de s’apercevoir, comme je m’en suis aperçu dans la 21ème division, que les opposants au gouvernement n’étaient nullement dans l’intention de se rendre à Paris pour assister au Champ de Mai.

Agréez, etc.

Le comte COLCHEN. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.493-499)

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