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( 16 mars, 2020 )

Un air de révolution…

Napoléon à cheval.

« En débarquant de l’île d’Elbe, Napoléon s’était présenté aux Français non comme le vieil empereur venu pour reprendre le souverain pouvoir et l’appareil monarchique, mais comme le Premier Consul, le soldat de la Révolution, « l’homme du peuple ». Ses proclamations aux habitants des Basses-Alpes, des Hautes-Alpes, de l’Isère, commencent par ce mot : Citoyens. Sur toute sa route, il parle en tribun, dénonçant aux passions populaires les émigrés qui prétendent annuler les ventes des biens nationaux, les nobles qui veulent rétablir les privilèges et les servitudes féodales. A Grenoble, il déclare que ses droits ne sont autres que les droits du peuple et qu’il ne les reprend que pour arracher les Français au servage dont ils sont menacés: « — Je veux être moins le souverain de la France que le premier de ses citoyens. » A Lyon, il annonce qu’il reparaît pour défendre les intérêts de la Révolution; il proteste que le trône est fait pour la nation et non la nation pour le trône; il rend des décrets révolutionnaires, abolit les titres de noblesse, dissout la Chambre des pairs, bannit les émigrés, séquestre les biens des Bourbons. A Avallon, à Autun, à Auxerre, partout, ce sont les mêmes déclarations : « -Je viens pour délivrer la France des émigrés. » «-Je suis issu de la Révolution. » « — Je suis venu pour tirer les Français de l’esclavage où les prêtres et les nobles voulaient les plonger. Qu’ils prennent garde. Je les lanternerai. » Du golfe Juan à Paris, Napoléon se donne comme le chef de la Révolution, et c’est comme le chef de la Révolution qu’il est acclamé sur ce parcours de deux-cent-vingt lieues. Aux  »Vive l’Empereur! »  Se mêlent les cris: « Vive la liberté ! Vive la nation ! A bas les nobles ! A bas les prêtres ! Mort aux royalistes ! » A la rentrée de Napoléon aux Tuileries, à la réapparition des trois couleurs sur tous les clochers, l’effervescence révolutionnaire s’étend et s’accroît. La Marseillaise retentit des Alpes Cottiennes au cap Finistère. Des fédérations et des clubs s’organisent pour « défendre la liberté », « combattre l’inquisition des moines et la tyrannie des nobles », « maintenir les droits de l’homme menacés par la noblesse héréditaire, honte de la civilisation », « épouvanter les trahisons, déjouer les complots et terrasser la contre- révolution ». C’est la rhétorique de 93. Parmi ces fédérés, il y a beaucoup de vrais patriotes ; il y a aussi des néo-septembriseurs. Les fédérés de Toulouse promènent un buste de l’empereur en criant : « Les aristocrates à la broche! » Un fédéré lyonnais harangue ainsi ses camarades : « — Nous savons où sont les royalistes. Nous avons des baïonnettes, sachons nous en servir. » Molé dit à l’empereur : « — J’ai peur de la révolution menaçante, prête à vomir encore une fois sur la France la terreur et la proscription.  » A Bourg, à Nantes, à Rouen, à Lunéville, à Brest, à Bourges, à Rennes, à Dijon, on insulte, on menace, on maltraite les nobles et les prêtres. A Paris, même, on chante la Marseillaise et le Ça ira; il y a des bonnets rouges. Un jour, l’empereur traversant à cheval le faubourg Saint-Germain se voit entouré par une foule furieuse qui lui montre de ses poings levés les hôtels aristocratiques. « Une seule parole imprudente, dit-il plus tard à Las Cases, ou même une expression seulement équivoque de mon visage, et tout était saccagé. » Le 11 avril 1815, des bandes de populaire parcourent Saint-Brieuc aux cris de: Vive l’Empereur ! Les aristocrates à la lanterne ! « Des femmes ont éprouvé des accidents, » rapporte le commissaire de police sans préciser davantage. Le 25 avril, le bruit de l’assassinat de l’empereur s’étant répandu à Tarbes, cinq cents tanneurs et dinandiers s’assemblent pour attendre le courrier de Paris avec l’intention de « faire justice des royalistes » si la nouvelle se confirme. Après l’arrivée du courrier, le rassemblement se dissipe en criant : « Nobles, vous l’avez échappé belle, mais gare à vous! »A Bordeaux, en Bourgogne et dans le Dauphiné, les nobles redoutent d’être égorgés quand le premier coup de canon tonnera aux frontières. Une nuit, à Strasbourg, on pend à des lanternes trois mannequins avec cocarde blanche au chapeau et décoration du Lys sur la poitrine. Dans l’Isère, le château de Lissy est incendié, dans Seine-et-Oise, le château de Rosny. « On brûle un peu partout, » écrit Montlosier. Dans une commune de la Corrèze, les paysans démolissent le banc seigneurial de l’église, rétabli six mois auparavant, et en brûlent les débris sur la place publique. Le colonel Cuc écrit de Rodez: « On ne saurait comparer la journée du 5 avril qu’à celles qui ont signalé l’aurore de la Révolution. » « Il faut que le peuple fasse sentir sa force, » dit-on à Grenoble. A Dôle, les clubistes réclament la création de papier-monnaie et l’extermination des nobles et des prêtres.

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.482-485).

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