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( 4 juillet, 2020 )

Une lettre du général Compans…

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J’ai déjà diffusé sur « L’Estafette »,, une lettre de ce général. Celle-ci est adressée à sa femme depuis les neiges de Russie… 

Dorogobouje, le [resté en blanc] novembre 1812. 

Ma chère Louise, j’ai reçu hier avec une extrême joie cinq de tes lettres. Elles ont calmé une double inquiétude que j’éprouvais depuis plusieurs jours, celle d’être sans nouvelles de toi et celle de voir par ta correspondance qu’aucune des lettres, que j’avais écrites après celle du 7 septembre, ne te parvenait ; cette double inquiétude cesse enfin. Je me rapproche tous les jours de toi et j’espère que cet hiver notre correspondance qui fait tout mon bonheur reprendra toute son activité. Ma division a combattu plusieurs jours de suite à l’arrière-garde  et toujours avec beaucoup d’ordre et de bravoure ; mais le 2 de ce mois devant Viasma elle prit part à un combat assez sérieux  où elle ajouta beaucoup à la gloire qu’elle s’est acquise pendant cette campagne. Le 57ème régiment a bien  justifié le surnom de « Terrible » que l’Empereur lui donne en Italie. Il s’est fort distingué dans cette campagne ; j’ai été aussi très satisfait des trois autres régiments [25ème, colonel Dunesme, 61ème  colonel Bouge et 111ème, colonel Julliet]. Mon artillerie ne m’a rien laissé à désirer ; elle était parfaitement conduite. Je connaissais déjà l’intérêt que Mme de Lépine avait bien voulu prendre à ma blessure et je t’avais priée d’être auprès d’elle l’interprète de ma gratitude et de tous mes sentiments. On dirait que je me suis donné le mot avec cette aimable dame pour te mettre dans la confidence de ce que nous avons l’un pour l’autre. Réitère-lui que je l’aime bien et que je saisirai toutes les occasions de le lui témoigner. Je ne m’intéresse pas moins à sa santé qu’elle ne s’est intéressée à ma blessure. Je conçois que ta famille n’ait pas été moins inquiète que toi sur mon compte, voyant ma correspondance cesser après le 7 septembre. Je conçois aussi qu’elle ait vivement partagé toute la joie lorsque tu reçus à la fois cinq lettres qui te donnent de mes de mes nouvelles jusqu’au 14. J’aime cette bonne famille autant qu’elle peut m’aimer et j’espère qu’un temps viendra où nous passerons d’heureux jours ensemble. L’accident d’un de tes beaux yeux n’aura probablement pas de suites fâcheuses, ma chère Louise. C’est ordinairement un mal très passager qu’un coup d’air de cette espèce. Je vois  avec plaisir que ta santé et celle du petit Monique-Napoléon [Dominique-Napoléon, son fils] ; ménage-les bien l’une et l’autre.

Je t’écris au bivouac, la neige tombe en ce moment d’une telle force qu’elle m’oblige à finir cette lettre. Je vous embrasse de cœur et d’âme. 

Comte D.COMPANS 

 

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( 4 juillet, 2020 )

Paris en 1814, vu par Constantin Batiouchkov…

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« Constantin Nikolaïevitch Batiouchkov Danilovskoïe (né près de Vologda 18(29) mai 1787 –  mort le 7(19) juin 1855 à  Vologda), était un poète russe. Issu d’une ancienne famille de la noblesse, il passa son enfance dans le domaine familial de Danilovskoïe, près de Vologda. À sept ans, il perdit sa mère qui souffrait de dépression nerveuse, mal dont il fut lui aussi atteint, ainsi que sa sœur Alexandra. En 1797, il partit pour Saint-Pétersbourg faire ses études à la pension Jacquinot, tenue par un Français, puis en 1801 à la pension Tripoli. À seize ans, il suivit des cours de littérature russe et française. Il était très proche de son oncle, le comte Mikhaïl Mouraviev. Il commença sous son influence à étudier de façon plus approfondie les classiques de la littérature grecque et latine et se passionna pour Tibulle et Horace. Il commença aussi à affiner son propre style. Il fit la connaissance de représentants éminents de la culture de l’époque, comme Derjavine, Nikolaï Lvov, le comte Kapnist, Vassili Oléguine, le poète Nikolaï Gneditch, etc…Il publia ses premiers poèmes en 1805 dans la revue Nouvelles de la littérature. Il entra à cette époque dans l’administration publique et se rapprocha d’hommes proches des conceptions de Karamzine. En 1807, il prit part à l’expédition de Prusse et fut blessé à la bataille d’Heilsberg. Il partit se reposer à Riga dans le Gouvernement de Livonie. En 1808, il prit part à la guerre contre la Suède, puis démissionna de l’armée et se retira sur ses terres de Khantonovo, dans le Gouvernement de Novgorod. Il devint de plus en plus sujet à des crises d’angoisse.

En 1809, il se rendit en séjour à Moscou où grâce à sa naissance, son talent, son intelligence et sa bonté, il se rapprocha des cercles fréquentés par Vassili Pouchkine (1766-1830), poète et oncle du célèbre écrivain Alexandre Pouchkine, et fit la connaissance du prince Pierre Viazemski (1792-1878), de Karamzine (1766-1826), l’historien qu’il admirait tant, et du grand romantique russe, le poète Joukovski. Il passa le plus clair de son temps à Moscou, entrecoupé de séjours à Khantonovo. Finalement, en 1812, il fut engagé à la Bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg. C’était aussi l’époque des guerres napoléoniennes, et l’empereur des Français se rapprochait de Moscou. Batiouchkov s’enrôla de nouveau en tant qu’aide-de-camp du général Raïevsky, et suivit les troupes russes dans leur victoire jusqu’à Paris. Ce séjour eut une influence importante pour le poète. Il fit connaissance de la littérature allemande et visita les musées de Paris ». Il s’éteint en 1855, victime du typhus. Notice extraite de l’encyclopédie en ligne Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Constantin_Batiouchkov

Enfin, nous sommes dans Paris. Figure-toi une mer de peuple dans les rues. Les fenêtres, les murs, les toits, les arbres du Boulevard, tout, tout, tout est couvert de gens des deux sexes. Tous agitent les mains, la tête ; tous sont en convulsion ; tous crient : « Vive Alexandre ! Vive les Russes, les héros du Nord ! Vive Guillaume ! Vive l’empereur d’Autriche ! Vive Louis ! Vive le Roi ! Vive la paix ! ». On ne crie pas, on hurle, on beugle. « Montrez-nous le beau, le magnanime Alexandre ! –Messieurs, le voilà en habit vert avec le roi de Prusse.-Vous êtes bien obligeant, mon officier… Vive Alexandre ! A bas le tyran [Napoléon] ! Ah qu’ils sont beaux, ces Russes ! Mais, Monsieur, on vous prendrait pour un Français. –C’est beaucoup d’honneur, monsieur, je ne le mérite pas. -Mais c’est que vous n’avez pas d’accent. » Mon cosaque me disait en secouant la tête : « Mon officier, ils sont devenus fous ».-« Depuis longtemps », répondis-je en mourant de rire. Je descendis de cheval. Le peuple nous entoura, nous regarda, moi et mon cheval. Il y avait des gens comme il faut, de belles dames qui me faisaient à l’envi des questions étranges : « Pourquoi avez-vous les cheveux blonds ? Pourquoi sont-ils longs ? A Paris, on les porte plus courts et l’artiste Dulong [Coiffeur  renommé à l’époque] vous les taillera à la mode… Mais il est bien comme cela… oh ! Regarde ! Il a une bague ! On en porte donc aussi en Russie ? Son uniforme est très simple ; c’est le bon genre. Et quel cheval long ! Un cheval du désert ! Avouez, mon officier que Paris est bien beau… 

Mais comme il a les cheveux clairs ! C’est l’effet de la neige ! » Je ne sais, pensai-je en moi-même, si c’est la neige ou la chaleur ; mais vraiment, mes chers amis, vous êtes depuis longtemps brouillés avec le bon sens. Il y avait dans cette foule des visages terribles, des physionomies affreuses qui rappellent vivement les Marat et les Danton, des gens en haillons, en grands bonnets, en chapeaux, et, à côté d’eux, de beaux enfants, des femmes charmantes.  Nous vînmes à la place Vendôme, glorieuse colonne Trajane ! Le peuple l’environnait en criant sans cesse : « A bas le tyran ! » Un hardi compagnon grimpa jusqu’au haut et passa une corde au cou de la statue. Mais on ne put briser le Napoléon de bronze. Vanités des vanités ! Cette même populace qui saluait sur cette même place le Napolio Imperator Augustus, lui jette une corde au cou !

Le forcené qui cria:« Étranglez le roi avec les entrailles du prêtre », crie aujourd’hui:«O Russes, ô nos sauveurs, donnez-nous les Bourbons ! Qu’avons-nous besoin de victoires ? Du commerce ! Du commerce !» 

Étrange peuple de Paris, digne de pitié et de raillerie ! Je passai devant le Théâtre-Français et me dirigeai vers le Palais-Royal, ce centre de bruit, du mouvement, des filles, du luxe, de la misère et de la débauche. Qui n’a pas vu le Palais-Royal, ne saurait s’en faire une idée.

Dans le meilleur restaurant, chez le fameux Véry, nous avons mangé des huîtres et les avons arrosées de champagne à la santé de notre bon Tsar !  

C.BATIOUCHKOV 

Ce document fut publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « L’année 1814 » (Paris, Fontemoing, 1914). 

 

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