( 5 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (1).

MALTZEN -portrait originalLe futur capitaine Maurice de Maltzen entre à l’École polytechnique en 1804, puis en 1806 à l’École de Metz comme sous-lieutenant élève du génie. L’auteur est nommé en 1809 lieutenant à l’armée d’Espagne. En juillet 1810,  il est promu capitaine et fait chevalier de la Légion d’honneur. Maltzen a laissé une correspondance qui fut publiée en 1880 dans un périodique belge. Adressée en grande partie à sa mère et à sa sœur, elle débute en janvier 1807. Le capitaine de Maltzen n’y passe sous silence aucun événement, aucun détail de sa connaissance. Ainsi, pénétrant dans Valence, en février 1809, écrit-il : « Nous sommes entrés dans la partie de la ville que nous n’avions pas conquise, après avoir vu défiler plus de 20,000 hommes, tant troupes régulières que paysans. Toutes les rues sont désertes et remplies de cadavres. Sur chaque porte on voyait des femmes et des enfants sans asile, pleurant, mourant de faim, la mort sur la figure. Les maisons sont percées par les bombes… ». Plus loin, de la fameuse ville de Salamanque, le 30 novembre 1809 : « … je sauvai dernièrement une riche maison d’un village, près de Toro, du pillage, j’étais au milieu des soldats armés qui me voyant seul hésitaient s’ils devaient obéir ou me tuer. Par ma fermeté je parviens à les chasser, brisant mon sabre sur eux : je venais de faire 6 lieues, mourant de faim et de soif. Ceux auxquels je venais de sauver leur fortune le savaient et fuirent force difficultés pour me donner un morceau de pain et me préparer une tasse de chocolat. »

Sa correspondance forme un bon témoignage, dans laquelle le jeune officier, curieux de tout ce qui l’entoure, avec la légèreté de son âge, reste néanmoins réaliste sur les événements qu’il vit : « Nos affaires vont mal en Espagne : on bat les Espagnols, mais on ne les détruit pas. Leurs armées sont toujours nombreuses, et sans l’Empereur et cent mille hommes de renfort, on ne fera jamais la conquête de cet immense pays », écrit-il de Burgos le 12 juillet 1809.

Le capitaine de Maltzen qui avait déclaré, dans une de ses lettres, « Je désirerais voir Madrid avant de quitter l’Espagne, et faire quelques sièges qui me missent à même de ne pas revenir en France sans garniture à la boutonnière », ne reverra jamais la Patrie !

Le 29 août 1810, il meurt à Salamanque des suites de ses blessures reçues au siège de cette ville. Il venait d’être nommé chef de bataillon et avait à peine vingt-cinq ans…

C.B.

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Préface de l »édition de 1880.

J’ai retrouvé, il y a peu de temps les lettres de mon grand-oncle M. Maurice de Maltzen. Selon moi elles montrent par le petit côté ce qu’était la grande guerre et m’ont paru, à ce titre offrir quelque intérêt. Elles sont adressées soit à sa mère, la baronne de Maltzen, née de Taubenheim, soit à sa sœur, ma grand-mère, Henriette de Maltzen, comtesse de Razoumowski, et écrites de l’armée d’Espagne, dont les hauts faits nous sont encore si peu connus. J’y ai joints quelques lettres inédites du Général-plus tard Maréchal- de Grouchy et de diverses personnes se rattachant de près ou de loin à la famille de Maltzen. Maurice de Maltzen était issu de Louis, 3ème fils de Jean Lambert et de Marianne-Joséphine, baronne de Seydt de Taubenheim. Louis de Maltzen vécut avec sa famille à Thann, en Alsace jusqu’à sa mort, en 1790. Sa veuve se rendit ensuite avec ses enfants à Munich, où Maurice fit plusieurs années partie de l’École militaire. La famille revint ensuite en France. Maurice entra à l’École polytechnique en 1804 et fut admis comme sous-lieutenant élève du génie à l’École d’application de Metz en 1806. En 1809, il fut appelé à l’armée d’Espagne comme lieutenant ; en 1810, il fut promu capitaine, et le 10 juillet 1810, il reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Le 29 août suivant, il mourut à Salamanque des suites de ses blessures.

 

Vicomte de GROUCHY, 1880.

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A sa mère.

 Metz, le 1er janvier 1807.

 … J’ai oublié de te dire que bon Emmanuel[1] m’a recommandé au général Roger[2], commandant la division de Metz. Je lu écrirai incessamment pour l’en remercier. Ces attentions sont dignes de lui…

A sa sœur.[3]

Metz, le 20 juin 1807.

 Ce sont ici, ma chère amie, les premières lignes qui sortent de ma plume depuis 15 jours. Le surlendemain du jour où j’ai écrit à maman, nous fûmes commandés pour construire en 36 heures une batterie de 5 pièces de siège à laquelle nous travaillâmes jour et nuit en nous relevant de 5 heures en 5 heures. La 2ème nuit, je fus assez maladroit pour tomber dans le fossé qui était déjà creux de 6 pieds et par cette chute, j’ai eu la main foulée et le derrière écorché… Reçois-tu des nouvelles d’Emmanuel ? J’ai appris par les gazettes que l’Empereur avait passé en revue sa division mais cela n’est pas récent. Encoure quelques mois au plus d’inquiétude, ma chère amie et après ce délai, nous aurons la paix, il est probable que nous triompherons encore, et nos victoires seules nous rendront le repos. Malheur à nous si nous sommes battus, la guerre serait prolongée de beaucoup, peut-être. Si Alex.[4] avait été en force, il aurait secouru Dantzig qu’il avait intérêt de garder, puisque ce siège diminuait notre armée de 50.000 hommes. C’est vouer sa faiblesse que d’être resté dans l’inaction.

Ne néglige pas, ma bonne Henriette, de m’envoyer de suite la réponse d’Emmanuel sur les conseils que tu lui as demandés à mon sujet, lorsque tu les recevras. Ce sont eux qui me guideront. Je désire qu’il n’ait pas été influencé par maman qui  lui aura dépeint mon départ comme la chose la plus désavantageuse pour moi, connaissant le désir qu’elle a de me savoir ailleurs qu’à la guerre, mais connaît-elle bien les dangers que l’on court dans l’arme dans laquelle je suis actuellement ; croit-elle qu’on y vit éternellement ? Elle ne sait pas que sur 29 officiers du génie qui ont paru au siège de Dantzig, 13 ont été tués et 6 blessés, dont un mortellement. Elle ne reconnaît pas l’ingratitude dont est payé ce corps ; on le comble d’éloges dans les journaux, parce qu’il est impossible de faire autrement, mais rarement la croix est-elle donnée aux officiers du génie de quelques manière qu’ils se soient distingués, à moins d’une protection supérieure. On les croit assez récompensés de leurs talents. Il n’en est pas ainsi des autres corps, particulièrement de l’artillerie dans laquelle il est facile d’élever la tête, pour peu que quelqu’un vous en procure l’occasion. A propos d’artillerie, depuis le commencement de cette semaine nous faisons un bruit épouvantable autour de Metz avec nos canons de 24, nos mortiers et nos obus.  J’ai commandé hier une batterie de 6 pièces dont 5 de 24 et une de 16. Ma voix était éteinte après avoir crié pendant 3 heures de suite. Il fallait élever  la voix puisque la moitié des canonniers étaient devenus sourds momentanément. Lundi prochain, je mettrai moi-même le feu pendant toute la soirée à un mortier dont la bombe pèse 150 livres : je crois me voir à la guerre ; dans ce moment-là, ma tête s’exalte. Il me semble d’après les plans de la bataille et de campagne que je forme que je pourrais commander à une armée. Quel triste sort que d’être né dans l’obscurité !

 Adieu, chère amie, je t’aimerai toute ma vie de toute mon âme.

 —

A sa sœur.

Metz, 3 janvier 1808.

Depuis 15 jours on nous remet de jour en jour pour examiner nos travaux, en sorte que depuis cette époque je suis toujours en haleine pour les avancer et les perfectionner. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on nous a fixé décidément ce jour mémorable qui sera le 15 de ce mois.

Je ne t’envoie ma mesure de culotte qu’à condition que le culottier veuille te faire crédit, ce qui n’est pas présumable, puisqu’il t’a déjà refusé. Si un caleçon de peau avait pu me servir, je ne t’aurais jamais prié de me faire l’acquisition d’un objet aussi cher qu’une culotte en daim. Nos pantalons et culottes d’uniforme ne sont pas assez larges pour nous permettre de mettre l’un sur l’autre, car les caleçons de la nature de ceux dont on te parle sont plus épais que le drap, et s’ils sont mieux, ils ne te garantissent point les fesses. Ils ne sont pas d’ailleurs portables en été.

Que veut donc faire Madame Récamier à Vienne ?[5] Procurer des connaissances à son mari, dont je ne sais où sont les affaires.

A sa sœur.

Dimanche matin, 26 juin 1808.

Je te remercie bien, ma chère amie, de la peine que tu as prise de copier le rapport du général de Grouchy au Grand-Duc[6]. J’ai été bien aise de le connaître et de savoir qu’il s’accordait avec les journaux. Il est bien étonnant que d’après la situation actuelle des affaires d’Espagne on n’ait point accordé de congé à M. de Grouchy[7], dont les raisons auraient dû prévaloir et dont les services rendus récemment méritaient quelque égard ; mais la raison même que le gouverneur de Madrid a montré de la fermeté dans les derniers troubles qui ont eu lieu, on cherchera à le maintenir dans ce poste délicat jusqu’à l’établissement du nouveau Roi[8] dans sa capitale et jusqu’à ce que les esprits soient calmés.

Sans date.

Le bruit court à la Grande Armée que le général de Grouchy avait été dangereusement blessé à l’armée d’Espagne. J’ai détrompé le général Roger [Roget] sur cette fausse nouvelle.

A Monsieur le général Lacoste, commandant en chef le génie de l’armée devant Saragosse, aide-de-camp de S.M. l’Empereur et Roi, etc.

Paris, le 9 janvier 1809.

Quoique j’aie bien peu l’honneur d’être connu de vous, général, je réclame cependant avec confiance vos bontés en faveur d’un jeune officier du génie qui se rend sous vos ordres, devant Saragosse. Cette confiance, Général, résulte à la fois, de la connaissance que j’ai de votre caractère, et de la certitude que j’ai que M. de Maltzen, qui vous remettra ces lignes justifiera votre intérêt, par son zèle, son dévouement et ses qualités. Je lui suis, d’ailleurs, attaché comme à mon fils, mais les sentiments de père que je lui porte me font surtout désirer que vous lui fournissiez les occasions de se distinguer, en le n’épargnant pas et en l’appelant aux opérations, aux travaux les pus épineux.

Recevez à l’avance, Général, l’expression de toute ma reconnaissance de ce que vous ferez pour Maltzen et croyez à mes sentiments de la plus haute considération.

Le Comte de GROUCHY,

Grand aigle de la Légion d’honneur.

 

La baronne de Gerando au duc d’Abrantès[9]. 

Paris, le 10 janvier 1809.

Monsieur le duc,

Permettez, Monsieur, que me confiant au souvenir de la bienveillance que vous avez toujours témoignée à mon mari, je recommande à vos bontés M. de Maltzen ; c’est un  jeune officier du génie, sortant de l’École de Metz, s’étant distingué par ses études et brûlant du désir de se faire remarquer dans sa carrière. Il est mon cousin germain et frère de la comtesse de Razoumowski qui au eu l’honneur de vous voir à Paris. La Révolution a privé sa famille de sa fortune et d’un rang élevé. Cette situation lui rend plus nécessaire encore une protection puissante et honorable qui daignez approuver son zèle et le faire remarquer à l’Empereur lorsqu’il l’aura mérité. Si mon mari était ici, Monsieur, il aurait réclamé la vôtre, il est à Florence[10] depuis huit mois, par ordre de Sa Majesté, son absence m’a fait prendre sa place, dans ce moment, avec d’autant plus de confiance, Monsieur le duc, que je partage toute sa reconnaissance et me flatte que vous daignerez agréer ma très haute considération.

 

de GERANDO, née de RATHSAMHAUSEN.

A sa mère.

A Madame de Maltzen, rue de la Madeleine[11], 5, Faubourg Saint-Honoré, à Paris.

Tartas, près Bayonne, 1 heure du matin, 19 janvier 1809.

C’est un aimable compagnon de voyage, M. de Laloyère, aide-de-camp du général Nansouty, et dont j’ai parlé dans ma lettre à Henriette, datée de Bordeaux, qui veut bien se charger de te porter ce peu de mots. Il a fait la route avec nous jusqu’ici et le retour inattendu de l’Empereur, qui vient de quitter la chambre où j’écris et la plume que je tiens, le force à retourner à Paris[12]. Si le voyage que j’ai fait a eu quelques désagréments par rapports aux contrariétés que nous avons éprouvées, je me félicite d’avoir fait connaissance avec un jeune homme qui joint aux qualités brillantes qui distinguent un bon militaire le caractère le plus aimable. Nous sommes partis de Bordeaux, espérant ne rester que 2 jours au plus en route, mais nous voici à la porte de Bayonne, c’est-à-dire à 20 lieues, sans pouvoir continuer. Les équipages de l’Empereur absorbent tous les chevaux. Trop heureux si nous arrivons à notre destination dans deux jours.M. de Laloyère vous dira, chères dames, quelques détails sur nos malheureuses catastrophes. Il pourra comprendre dans sa narration un épisode sur le singulier personnage qui nous a conduits dans sa voiture et les différentes scènes qu’il nous a faites. Je puis dire avoir exécuté ce voyage sous les auspices des deux dieux tutélaires qui sont en contradictions l’un avec l’autre. J’ai si sommeil que je vous souhaite le bonsoir.

A sa mère.

Bayonne, 24 janvier 1809.Comme il est probable, chère maman, que je ne pourrai pas te donner de nouvelles de si tôt, je profite d’un petit quart d’heure dont je puis disposer pour te dire que je suis arrivé sain et sauf à Bayonne et que j’en repartirai dans le même état demain. Aucune ressource dans cette triste ville, encombrée de militaires ; tout y est d’un prix exorbitant. Les militaires font non seulement subsister le commerçant mas, je puis le dire, l’enrichissent. Ils sont cependant détestés. Nous sommes arrivés en poste ici, mais nous ne pouvons pas continuer de même. Nous marcherons avec un détachement, étape par étape, afin d’en imposer aux brigands qui remplissent les bords de l’Èbre et les environs de Pampelune. J’ai acheté un cheval pour faire la route, je ne crois pas avoir été trompé et son entretien ne me coûtera que peu de chose. J’ai été voir la mer à 2 petites lieues d’ici. Elle était orageuse et présentait un spectacle imposant. Les Anglais ne s’approchent pas de l’embouchure de l’Adour.

A suivre…

 


[1]  Le futur maréchal de Grouchy (1766-1847).

[2] Il s’agit du général Roget, baron de Belloguet (1760-1832). G. Six, dans son « Dictionnaire biographique des généraux et amiraux Français.. », Saffroy, 1934, tome II, p. 381, indique toutefois que cet officier prit le commandement de la 3ème division à Metz le 20 mai 1807.

[3] Henriette de Maltzen, comtesse de Razoumowski. (Note du Vte de Grouchy).

[4] Alexandre, l’empereur de Russie.

[5]  La fameuse femme de lettres (et opposante à Napoléon) dont le mari était banquier.

[6]  Le Grand-Duc de Berg. (Note du Vte de Grouchy).

[7] Le général de Grouchy était gouverneur de Madrid depuis le

[8] Joseph Bonaparte.

[9]  Le général Junot (1771-1813).

[10]  M. de Gerando venait d’être nommé membre de la Junte de Toscane et chargé de son organisation administrative. (Note du Vte de Grouchy).

[11] Depuis 1865 cette voie porte le nom de « rue Boissy d’Anglas ». Le n°5 actuel fut occupé jusqu’en 1931 par le bel hôtel du célèbre gastronome Grimod de La Reynière. L’ambassade des États-Unis d’Amérique est à son emplacement.

[12] «  19 janvier 1809 (jeudi). Arrivé à Bayonne à 4 h., quarante-cinq heures après son départ de Valladolid. Il descend à Marracq et repart à 6 h. Il s’arrête quelques heures à Tartas où il trouve le moyen de dicter quelques ordres pour le major général »  (J. Tulard et L. Garros, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, p.305).

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