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Les causes de nos désastres en Russie, selon le colonel de Marbot…

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Les causes de nos désastres en Russie,

selon le colonel de Marbot, du 23ème  chasseurs à cheval.

Ce passage est extrait de ses Mémoires.

Jetons un coup d’œil rapide sur les causes qui firent manquer la campagne de Russie. La principale fut incontestablement l’erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu’il crut pouvoir faire la guerre dans le nord de l’Europe avant de terminer celle qu’il soutenait depuis longtemps en Espagne, où ses armées venaient d’essuyer de grands revers, à l’époque où il se préparait à aller attaquer les Russes chez eux. Les troupes vraiment françaises, ainsi disséminées au nord et au midi, se trouvant insuffisantes partout, Napoléon crut y suppléer en joignant à leurs bataillons ceux de ses alliés. C’était affaiblir un vin généreux en y mêlant de l’eau bourbeuse ! En effet, les divisions françaises furent moins bonnes; les troupes des alliés restèrent toujours médiocres, et ce furent elles qui, pendant la retraite, portèrent le désordre dans la Grande-Armée. Une cause non moins fatale de nos revers fut la mauvaise organisation, ou plutôt le manque total d’organisation des pays conquis. Car, au lieu d’imiter ce que nous avions fait pendant les campagnes d’Austerlitz, Iéna et Friedland, en établissant dans les pays dont l’armée s’éloignait de petits corps de troupes qui, échelonnés d’étapes en étapes, communiquaient régulièrement entre eux pour assurer la tranquillité de nos derrières, l’arrivée des munitions, des hommes isolés, et le départ des convois de blessés, on avait imprudemment poussé toutes les forces disponibles vers Moscou, si bien que, de cette ville au Niémen, il n’y avait, si on en excepte Vilna et Smolensk, pas une seule garnison, pas un magasin, pas un hôpital! Deux cents lieues de pays étaient ainsi livrées à quelques partis de Cosaques errants. Il résulta de cet abandon que les malades rétablis ne pouvaient rejoindre l’armée, et que, faute de convois d’évacuation, on fut obligé de laisser pendant près de deux mois tous les blessés de la Moskowa dans le couvent de Koloskoïé. Ils s’y trouvaient encore au moment de la retraite; presque tous furent pris, et ceux qui, comptant sur leurs forces, voulurent suivre l’armée périrent de fatigue et de froid sur les grandes routes ! Enfin les troupes en retraite n’avaient pas de subsistances assurées dans des contrées qui produisent d’immenses quantités de blé. Le défaut de petites garnisons sur nos derrières fut encore cause que sur plus de 100 000 prisonniers faits par les Français dans le cours de la campagne, pas un, mais à la lettre pas un seul, ne sortit de Russie, parce qu’on n’avait pas organisé sur les derrières des détachements pour les conduire en se les passant de main en main. Aussi, tous ces prisonniers s’échappaient facilement et retournaient vers l’armée russe, qui récupérait par ce moyen une partie de ses pertes, tandis que les nôtres s’aggravaient chaque jour. Le manque d’interprètes contribua aussi à nos désastres beaucoup plus qu’on ne le pense; en effet, quels renseignements obtenir dans un pays inconnu, quand on ne peut échanger une seule parole avec les habitants ? Ainsi, lorsque sur les bords de la Bérézina le général Partouneaux se trompa de chemin, quittant celui de Studianka pour se diriger vers le camp de Wittgenstein, Partouneaux avait avec lui un paysan de Borisov, qui, ne sachant pas un mot de français, tâchait de lui faire comprendre par des signes expressifs que ce camp était russe; mais, faute d’interprète, on ne s’entendit pas, et nous perdîmes une belle division de 7 à 8 000 hommes ! Dans une circonstance à peu près semblable, le 3ème  de lanciers, surpris au mois d’octobre, malgré les avis incompris de son guide, avait perdu 200 hommes. Cependant, l’Empereur avait dans son armée plusieurs corps de cavalerie polonaise, dont presque tous les officiers et beaucoup de sous-officiers parlaient très bien le russe; mais on les laissa dans leurs régiments respectifs, tandis qu’on aurait dû en prendre quelques-uns dans chaque corps pour les placer auprès de tous les généraux et colonels, où ils auraient rendu de très grands services. J’insiste sur ce point, parce que l’armée française étant celle où les langues étrangères sont le moins connues, il en est souvent résulté de très grands inconvénients pour elle, ce qui néanmoins ne nous a pas corrigés de l’insouciance que nous apportons dans cette partie si essentielle à la guerre. J’ai déjà fait observer combien fut grande la faute que l’on commit en formant les deux ailes de la Grande-Armée avec les contingents de la Prusse et de l’Autriche. L’Empereur dut vivement s’en repentir, d’abord en apprenant que les Autrichiens avaient laissé passer l’armée russe de Tchichagoff, qui venait nous couper le chemin de la retraite sur les bords de la Bérézina, et en second lieu lorsqu’il connut la trahison du général York, chef du corps prussien. Mais les regrets de Napoléon durent être encore bien plus amers pendant et après la retraite, car si dès le commencement de la campagne il eût composé les deux ailes de la Grande-Armée de troupes françaises, en amenant à Moscou les Prussiens et les Autrichiens, ceux-ci, ayant éprouvé leur part de misères et de pertes, auraient été au retour aussi affaiblis que tous les autres corps, tandis que Napoléon aurait retrouvé intactes les troupes françaises laissées par lui aux deux ailes ! J’irai même plus loin, car je pense que l’Empereur, afin d’affaiblir la Prusse et l’Autriche, aurait dû exiger d’elles des contingents triples et quadruples de ceux qu’elles lui envoyèrent ! On a dit, après l’événement, que ces deux états n’auraient pas adhéré à cette demande; je pense tout le contraire, car le roi de Prusse venant à Dresde supplier Napoléon de vouloir bien agréer son fils pour aide de camp n’aurait osé rien lui refuser; et l’Autriche, dans l’espoir de recouvrer quelques-unes des riches provinces que l’empereur des Français lui avait arrachées, aurait de son côté fait tout pour lui complaire ! La trop grande confiance que Napoléon eut en 1812 dans la Prusse et l’Autriche le perdit !

On a prétendu, et l’on répétera longtemps, que l’incendie de Moscou, dont on a fait honneur à la courageuse résolution du gouvernement russe et du général Rostopchine, fut la principale cause de la non-réussite de notre campagne de 1812. Cette assertion me paraît contestable. D’abord, la destruction de Moscou ne fut pas tellement complète qu’il n’y restât assez de maisons, de palais, d’églises et de casernes, pour établir toute l’armée, ainsi que le prouve un état que j’ai vu entre les mains de mon ami le général Gourgaud, alors premier officier d’ordonnance de l’Empereur. Ce ne fut donc pas le défaut de logements qui contraignit les Français à quitter Moscou. Bien des gens pensent que ce fut la crainte de manquer de vivres; mais c’est encore une erreur, car les rapports faits à l’Empereur par M. le comte Daru, intendant général de l’armée, prouvent que, même après l’incendie, il existait dans cette ville immense plus de provisions qu’il n’en aurait fallu pour nourrir l’armée pendant six mois! Ce ne fut donc pas la crainte de la disette qui détermina l’Empereur à faire retraite, et sous ce rapport le gouvernement n’aurait pas atteint le but qu’il se proposait, s’il l’avait eu toutefois. Ce but était tout autre.

En effet, la cour voulait porter un coup mortel à la vieille aristocratie des boyards en détruisant la ville, centre de leur constante opposition; le gouvernement russe, tout despotique qu’il est, a beaucoup à compter avec la haute noblesse, dont plusieurs empereurs ont payé de leur vie le mécontentement. Les plus puissants et les plus riches membres de cette noblesse faisant de Moscou le foyer perpétuel de leurs intrigues, le gouvernement, de plus en plus inquiet de l’accroissement de cette ville, trouva dans l’invasion française une occasion de la détruire. Le général Rostopchine, un des auteurs du projet, fut chargé de l’exécution, dont il voulut plus tard rejeter l’odieux sur les Français; mais l’aristocratie ne s’y trompa pas; elle accusa si hautement le gouvernement et montra un tel mécontentement de l’incendie inutile de ses palais, que l’empereur Alexandre, pour éviter une catastrophe personnelle, fut obligé non seulement de permettre la reconstruction de Moscou, mais de bannir Rostopchine, qui, malgré ses protestations de patriotisme, vint mourir à Paris, haï par la noblesse russe. Mais quels que fussent les motifs de l’incendie de Moscou, je pense que sa conservation aurait été plus nuisible qu’utile aux Français, car pour dominer une cité immense, habitée par plus de 300 000 individus, toujours prêts à se révolter, il aurait fallu affaiblir l’armée, pour placer à Moscou une garnison de 50 000 hommes qui, au moment de la retraite, auraient été assaillis par la populace, tandis que l’incendie ayant éloigné presque tous les habitants, quelques patrouilles suffirent pour maintenir la tranquillité. La seule influence qu’ait eue Moscou sur les événements de 1812 provint de ce que Napoléon, ne voulant pas comprendre qu’Alexandre ne pouvait lui demander la paix, sous peine d’être mis à mort par ses sujets, pensait que s’éloigner de cette capitale avant d’avoir conclu un traité avec les Russes serait avouer l’impuissance dans laquelle il était de s’y maintenir. L’empereur des Français s’obstina donc à rester le plus longtemps possible à Moscou, où il perdit plus d’un mois à attendre inutilement des propositions de paix. Ce retard nous devint fatal, puisqu’il permit à l’hiver de se prononcer avant que l’armée française pût aller se cantonner en Pologne. Mais lors même que Moscou aurait été conservé intact, cela n’eût rien changé aux événements; la catastrophe provint de ce que la retraite ne fut pas préparée d’avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant facile de prévoir qu’il ferait très grand froid en Russie pendant l’hiver ! Mais, je le répète, l’espérance de conclure la paix séduisit Napoléon et fut la seule cause de son long séjour à Moscou.

 

 

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