( 25 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (3ème partie et fin)

Le 26 juin 1813, le duc d’Abrantès fut examiné par Gobi, premier médecin civil de Trieste et Vial, chirurgien en chef de l’armée d’Illyrie. Il constate que quelques temps après l’arrivée du duc à Trieste, « Son Excellence éprouve un violent paroxysme accompagné de symptômes les plus alarmants, tels que face rouge et animée, impossibilité de parler, immobilité de la jambe et du bras droit, torsion momentanée de la bouche. » Il s’agissait donc d’une hémiplégie droite avec aphasie.Toutes les circonstances du rapatriement de Junot, ordonné par Napoléon, sont parfaitement connues par le rapport précis et détaillé, établi par le lieuteLes DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (3ème partie et fin) dans FIGURES D'EMPIRE junot31nant de gendarmerie Poire qui fut chargé de ramener le duc d’Abrantès en Bourgogne. Le contact avec sa famille avec sa famille fut dramatique. A son arrivée il saute au cou de son père, l’embrasse, se jette à ses pieds en lui demandant pardon. Il se relève, égaré, casse une glace et différents objets, jette son habit au feu et devant ces désordres, son père se voit contraint à prendre la fuite. Junot finit par un éclat de rire, se met à déclamer dans le salon, à chanter et à commander les manœuvres.Quelques heures plus tard, il rosse deux gendarmes et le maire de Bussy. Enfin, Junot se prend pour un oiseau, se jette par une fenêtre et au cours de sa chute se casse la jambe gauche et se transperce la main droite sur la pointe d’une grille. Après sa chute, il saisit une pierre de la main gauche et se frappe la tête en criant : « J’ai la jambe cassée, la main percée, la tête blessée et je ne saigne pas, c’est Dieu qui me protège. » Quelques heures plus tard, il s’enferme à clef dans la cuisine, et avec un couteau de table, entreprend de couper sa jambe fracturée. Junot mourut le 29 juillet 1813, vraisemblablement d’une septicémie ou d’un tétanos. Devant une mort aussi dramatique se pose la question de savoir quel est le trouble psychique qui fut à son origine. On a vu que Junot était hypomaniaque. La manie peut certes se grever d’accès de manie aigüe parfois d’ailleurs aggravées d’hallucinations et dans lesquelles l’agitation devient forcenée. En réalité, il semble bien que sa mort soit due non pas à un accès de manie aigüe, mais aux différentes manifestations majeures d’une syphilis nerveuse. Certes n’a-t-on pas la certitude qu’il n’ait jamais contracté la syphilis, mais la maladie était alors beaucoup plus répandue qu’aujourd’hui et la vie de débauche du duc d’Abrantès rend cette hypothèse des plus vraisemblables.  De toute façon, l’une des manifestations majeures de syphilis nerveuse est la paralysie générale progressive (P.G.). Elle comporte à côté d’un syndrome neurologique, un syndrome psychique qui comprend d’une part un déficit psychique, d’autre part une tendance délirante. Le déficit psychique est caractérisé par une modification du comportement familial, social et professionnel. Chez Junot on en voit la première manifestation en Russie, dans son inertie à Valoutina. Napoléon ne s’y était pas trompé. Il déclara à Las Cases, à Sainte-Hélène : « A Valoutina, Junot était déjà fou ».Le second élément du syndrome psychique de la P.G. est fait de délires. Il peut s’agir parfois de délires mélancoliques à tendance hypocondriaque, plus souvent d’un délire mégalomaniaque très particulier, caractérisé par l’euphorie et l’excitation psychique, associées à des idées absurdes de richesse et de grandeur.

Le duc d’Abrantès en porte le témoignage dans l’ « immense projet » qu’il écrit au Prince Eugène. « Ce n’est pas la guerre dont il faut parler, je ne pense qu’à la paix et j’ai un projet immense, qui, je suis sûr, réussira avec les souverains du monde et dont le grand Napoléon sera le chef. Je vous fais, de mon autorité privée, roi depuis l’Adige jusqu’à Cattaro. Je vous donne tout ce que les Turcs possèdent en Bosnie, en…, en…, jusqu’au Bosphore de Trace. Je vous donne une île dans l’Adriatique, une dans la mer Noire, une dans la Rouge, une dans la Méditerranée, une dans l’Océan, une dans l’Inde. Seize portions des mines d’or, d’argent et de diamant sont distribuées de la manière suivante ; à S. M. le grand Napoléon : quatre à Son altesse impériale le vice-roi [Eugène], que je fais empereur, ou comme Napoléon voudra : deux, au prince de Neuchâtel [Berthier] que je fais empereur d’Autriche, une et demie aux roi de la Confédération, à l’Empereur d’Autriche que l’Empereur fera comme il voudra Empereur d’Espagne ou roi, au Roi de Naples [Murat], au Roi de Hollande [Louis], au Roi de Westphalie [Jérôme], au roi et à tous les rois que l’Empereur fera encore : quatre aux Anglais, une demie ; et à moi : une demie pour gouverner le Brésil, le Portugal, la moitié de l’Amérique septentrionale, dont les Anglais auront l’autre moitié, les îles de la mer du Sud, les grandes Indes et la Chine, si l’Empereur le veut. Nous nous emparerons de tout et nous [nous] ferons couronner au milieu de dix millions de soldats, tous amis, au milieu de Pékin, et dans dix ans tout sera exécuté. Je vous dirais tous les détails de vive voix. » Les termes de cette lettre sont caractéristiques d’une P.G. au point d’en être caricaturaux. Elle témoigne en effet d’un délire mégalomaniaque typique. Junot s’y montre le maître de l’univers entier ; il dispose de tous les biens du monde et les répartit selon sa fantaisie, une inflation vaniteuse et tristement comique. Ainsi à partir de différents contemporains, du dicteur Gobi, du lieutenant Poire et par la lettre à Eugène de Beauharnais, la syphilis nerveuse terminale du duc d’Abrantès peut-être affirmée de façon formelle. La P.G. est prouvée par l’association de la dégradation intellectuelle, du délire mégalomaniaque, de l’euphorie expansive, de l’exhibitionnisme, du tremblement de l’écriture des derniers mois.

D’autres éléments viennent confirmer cette syphilis nerveuse telles l’hémiplégie transitoire du 23 juin [26 juin 1813] et l’anesthésie profonde dont se sont accompagnées les blessures de la défenestration et la tentative d’automutilation, anesthésie profonde témoignant vraisemblablement d’un tabès, autre manifestation d’une syphilis au stade tertiaire. Cependant, avant ces troubles psychiques paroxystiques terminaux, Junot s’est toute sa vie, comporté en hypomaniaque, ce qui d’ailleurs, ne fut peut-être pas étranger au succès de sa carrière, ni même à la popularité de Junot-la-Tempête.

Jacques POULET, Médecin des Hôpitaux de Paris, Professeur agrégé à la Faculté de Médecine. 

 

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( 18 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie)

En revanche, il était nerveux, irritable à l’extrême, violent, emporté et querelleur. Ses colères contre les anglais pendant sa captivité sont restées fidèles. Un de ses premiers scandales concerne une altercation survenue dans un café des Champs-Élysées au cours de laquelle il se mesura avec les garçons à coups de queue de billard, et se fit rosser par eux. On sait qu’il poursuivait le sabre à la main, à travers les couloirs de son hôtel, avec des cris féroces, les créanciers qui osaient arriver jusqu’à lui. Il n’avait aucune délicatesse à l’égard des femmes, pas même de la sienne qu’il frappait volontiers. Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie) dans FIGURES D'EMPIRE junot21En 1810, au bal de Marescalchi, ministre des Affaires Etrangères pour l’Italie, apprenant que la duchesse avait eu des bontés pour Metternich, il entra dans une rage folle, la jeta en voiture où il cassa toutes les vitres, cria, vociféra, puis la frappa à coups de ciseaux. Junot était maladroit dans son comportement : sans être fier, il était vaniteux ; quoique bon, il était offensant ; sa crânerie était gâchée d’arrogance;irascible mais superbe, il ne ménageait ni le rang, ni le pouvoir, car, s’il était soumis à Napoléon avec fanatisme, il ne reconnaissait aucune autre dépendance. En réalité, si sa conduite fut tout au long marquée d’extravagances, il semble bien que celles-ci excédèrent les limites de la normale dès 1807 au Portugal.  Son chef d’état-major, le général Thiébault, remarque chez lui un changement de caractère, d’habitudes, de genre de vie, une modification des goûts et des tendances. Un beau jour, à Lisbonne, il l’emmena à l’improviste sur une frégate portugaise, fit déployer les voiles, prit lui-même le commandement du navire. Il ordonna alors, sans aucune raison apparente, le feu de tribord et de babord, et cingla sans but au milieu du vacarme et de la fumée. Après quelques instants de ces évolutions d’enragé, il se fit ramener à terre et conduire à l’Opéra se pavaner devant un parterre d’élégantes.  L’amiral russe Séniavine qui connaissait bien Junot l’invita à dîner sur un des vaisseaux pour porter la santé des deux empereurs. Il fit faire feu aux sept cent canons de gros calibre de ses  neuf vaisseaux de ligne. Le bruit était insupportable, les coques des bateaux craquaient, les tableaux se décrochaient des cloisons. Junot fut enchanté de cette fête qui ne lui avait d’ailleurs été donnée que parce que tel était son goût. A son arrivée en Russie, une première fois, il égara ses troupes et leur fit faire un faux mouvement. Lors de la bataille de Smolensk, le combat de Valoutina ne fut pas décisif à cause des  retards et de l’irrésolution de Junot. Il devait couper l’arrière de l’armée russe engagée dans un défilé. Il tergiversa et, bien qu’averti par Ney, puis par le comte de Chabot, envoyé par l’Empereur, il ne bougea pas. Transporté de colère, Napoléon s’écria que l’inaction de Junot lui avait fait perdre la campagne.

« A son retour de Russie, écrit la duchesse d’Abrantès, je le retrouvais non seulement changé, mais changé d’une manière alarmante. Il portait en lui une destruction morale… Il avait d’étranges moments d’inquiète souffrance, il pleurait, lui, si fort, si maître de soi, il pleurait comme un enfant… »C’est peu de temps après l’arrivée à Trieste, que l’aliénation mentale devint manifeste. Son secrétaire et ses gens le trouvaient de plus en plus impatient, irritable, brutal. Dès son arrivée, il intervint dans le conflit qui opposait un riche avocat vénitien à son épouse. Il fit incarcérer le mari, se rendit à la prison, le frappa à coups de bâtons et ordonna qu’on le mit au cachot, les fers aux pieds et aux mains. L’évènement fit la plus fâcheuse impression. Napoléon, informé, ordonna à Clarke d’enquêter sur l’état d’avilissement du duc d’Abrantès. Bientôt une passion romanesque s’empare de Junot pour une jeune grecque, belle-sœur d’un de ses domestiques. Devant son refus, il détruisit une partie du mobilier du palais, y mit le feu, et parcourut les rues de la ville en criant qu’on avait voulu l’assassiner.A Gorice, il décide d’élire domicile à « La Glacière », lieu de plaisir populaire, s’entiche d’un simple d’esprit qui le distrait et lui passe, lui-même, son grand cordon de la Légion d’honneur. Bientôt la démence se manifesta de façon encore plus flagrante. Donnant à Raguse un bal de 400 personnes il fit attendre ses invités pendant plus d’une heure, et apparut enfin à eux entièrement nu, à l’exception de quelques ornements : ceinturon, épée, décorations, gants blancs, escarpins, chapeau à plumet sous le bras. On conçoit la stupéfaction de l’assemblée, les cris, la fuite des invitées qui désertèrent les salons en un instant.

A suivre…

 

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( 15 octobre, 2019 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

Ile Elbe 2014 2

« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 13 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie).

Cet article, dû au professeur de médecine Jacques Poulet, a été publié en 1972 dans la « Revue de l’Institut Napoléon », sous le titre : « La mort de Junot » .

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie). dans FIGURES D'EMPIRE junot1On sait que Junot est mort fou « mutilé de ses propres mains », selon Napoléon, en juillet 1813 à Montbard, chez son père, où il avait été ramené d’urgence de son gouvernorat des  Provinces Illyriennes. Son aliénation fut d’abord rapportée par son épouse la duchesse d’Abrantès aux nombreuses blessures qu’il avait reçues à la tête. Il avait en en effet été blessé vingt-sept fois, la plupart  du temps à la face et au crâne, et l’une de ces blessures laissait voir les battements du cerveau. D’autres contemporains ont incriminé les excès de toutes sortes, les fatigues, les privations, les épreuves de la retraite de Russie, la chaleur d’Illyrie. Nous savons aujourd’hui qu’aucune de ces causes invoquées ne peut être à l’origine d’une aliénation quelconque et que celle-ci relève toujours d’états psycho-pathologiques particuliers. Il semble bien que les troubles psychiques de Junot puissent être étudiés sous deux aspects différents : d’une part, le comportement qu’il eut toute sa vie, ou au moins, jusqu’à la campagne de Russie, d’autre part son aliénation terminale qui semble s’être annoncée vers 1812 pour se terminer par le drame de Montbard. Pour comprendre la constitution pyscho-pathologique de Junot, il importe de rappeler quelques traits de sa personnalité. Toute sa vie Junot fut un exalté. Cette exaltation caractérise ce que les médecins appellent l’état hypomaniaque. Pour les psychiatres, la manie est une entité clinique spéciale et autonome, un syndrome général d’excitation psychomotrice de nature souvent essentielle et constitutionnelle. L’état hypomaniaque est caractérisé par une humeur fondamentale enjouée, euphorique, avenante, joviale et une surabondance des idées et de l’activité. L’exubérance de la pensée et du langage s’exprime par une grande aisance dans les propos avec une loquacité qui reste cohérente, des associations d’idées riches et une mémoire qui demeure excellente. Le sujet passe pour vif, spirituel, intelligent, brillant. Les sentiments d’euphorie et de bien-être conduisent à des idées de satisfaction, d’ambition, de grandeur, de richesse. L’attitude est amicale, souvent trop familière, mais l’hypomaniaque est capable de devenir rapidement irritable, autoritaire, sarcastique, voire agressif. La tenue est souvent excentrique, agrémentés d’ornements plus u moins fantaisistes. Le contrôle moral étant plus ou moins altéré, les excès sexuels sont habituels. La plupart de ces caractéristiques de l’état hypomaniaque se retrouvent dans la personnalité de Junot. L’hyperactivité se manifeste déjà dans son courage extraordinaire qui surpassait celui des plus braves : Ney, Murat, Lecourbe. Ce n’était cependant pas un soudard, comme certains l’ont présenté. Tous les mémorialistes s’accordent à le décrire comme ayant fait les meilleures études. Thiébault précise qu’il avait beaucoup d’esprit et que, lorsqu’il s’astreignait à raisonner, c’était un homme de sens. Il savait se tenir à merveille dans un salon, et faisait valoir avec quelque affectation ses avantages naturels très brillants. Junot adorait la noblesse, les titres, les honneurs, les uniformes fastueux et cette vanité d’hypomaniaque l’avait fait surnommer par l’Empereur « Monsieur le Marquis ». Il avait en effet un goût effréné de la représentation des Horaces, à laquelle assistait le Premier Consul, ne pouvant surmonter son émotion, il fondit en larmes. Lors de la tentative d’attentat de Cerrachi et Arena, il pleura d’émotion comme un enfant.

A suivre…

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( 5 octobre, 2019 )

SAVARY: GENERAL et MINISTRE….

Anne-Jean-Marie-René Savary est né en 1774 à Marcq (Ardennes). Ministre français de la Police de 1810 à 1814. Napoléon a dit de lui : « Si on le laissait faire, il mettrait à feu la France ». Savary, fils de militaire, s’engage en 1790 à 16 ans dans un régiment de cavalerie. Il passe par l’Armée de Rhin-et-Moselle (1793-1797), puis sert en Egypte (1799). Bonaparte le remarque à Marengo (14 juin 1800). Il en fait son aide-de-camp. Le Premier Consul lui confie le commandement de la légion de gendarmerie d’élite, sa garde personnelle. En 1804, il supervise le procès expéditif du duc d’Enghien dont il hâte l’exécution. SAVARY: GENERAL et MINISTRE…. dans FIGURES D'EMPIRE savaryGénéral de division en 1805, il est dépêché à Madrid en 1807 pour escorter Charles IV et l’Infante Ferdinand à Bayonne. Fait duc de Rovigo (1808), en récompense de ses services, Savary remplace Fouché au mini stère dela Police en 1810. Il conserve ce portefeuille jusqu’à la chute de l’Empire et fait preuve dans son administration d’un zèle jugé parfois excessif. En 1815, durant les Cent-Jours, il se rallie à Napoléon et devient inspecteur général de la gendarmerie. Après Waterloo, il abandonne l’Empereur qu’il a suivi jusqu’à sa reddition aux Anglais, alors que le Bellérophon appareille pour Sainte-Hélène. Arrêté par les Anglais, il est incarcéré à Malte, d’où il s’évade (1815-1816). En 1819, malgré la condamnation à mort par contumace dont il est l’objet (1816), il rentre en France et obtient son acquittement, mais Louis XVIII refuse ses offres de services. Il reprend de l’activité sous la Monarchie de Juillet. En 1831, Louis-Philippe lui confie le commandement de l’Armée d’Algérie.

Revenu en France pour raison de santé, il meurt en 1833.

Le duc de Rovigo a laissé des mémoires intéressants qui mériteraient une édition critique moderne.

Alexandre TOLOCZIN

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 6 septembre, 2019 )

Un adversaire corse de Napoléon…

Charles-André Pozzo di Borgo (1764-1832) en uniforme de lieutenant général russePozzo di Borgo en uniforme de lieutenant général russe.

Charles-André Pozzo di Borgo est né à Alata, le 8 mars 1764, et mort à Paris le 15 février 1842. Dans sa jeunesse et tout comme Bonaparte, auquel le lie une amitié profonde, il est attaché à l’idéal paoliste. Sa véritable entrée sur la scène politique insulaire a lieu en 1789 lorsqu’il est nommé député de la Corse lors de la convocation des États Généraux et que lui est confiée la rédaction du cahier de doléances. Attaché aux principes monarchistes, il retourne en Corse à la proclamation de la république, tandis que Bonaparte se rallie aux idées nationales. Les deux hommes commencent à s’éloigner l’un de l’autre et leur rupture intervient en 1792. A cette date, Pozzo di Borgo seconde Paoli à son retour d’exil et est nommé procureur général syndic, la plus haute charge administrative du département. Il désapprouve les désordres révolutionnaires et la constitution civile du clergé. Dans ses fonctions, il s’applique à prévenir les désordres et à calmer les esprits. Il est décrété d’arrestation et mis en accusation par la Convention. Lors de l’éphémère royaume anglo-corse, il préside le conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.

Il prend le chemin de l’exil en octobre 1796 et se met au service du tsar Alexandre Ier en 1804. Il aide à promouvoir l’alliance russo-autrichienne de 1805.

Le traité de Tilsit, conclut en 1807, entre Napoléon et Alexandre 1er l’oblige à s’effacer jusqu’en 1812. Après la première abdication de Napoléon, en 1814, il est nommé ambassadeur de Russie à Paris et restera à ce poste jusqu’en 1834. Il participe au congrès de Vienne pour le compte du tsar. Il est fait comte (en 1816) et Pair de France en 1818. Comte héréditaire de l’Empire russe (1827), son attachement au régime des Bourbons, dispensant ses conseils à Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, entraîne sa nomination comme ambassadeur à Londres de 1835 à 1839.

En ce qui concerne, la Corse, Pozzo di Borgo prône une politique d’apaisement et la réconciliation en se concertant avec le clan Sebastiani, mais il prend soin de nommer ses fidèles aux différents postes clés dans l’île.Sous la monarchie de Juillet, c’est au tour du clan Sebastiani de rafler la « mise », de distribuer faveurs et emplois et d’évincer son rival Pozzo di Borgo. Horace Sebastiani et son frère Tiburce sont élus à Ajaccio et Bastia.

Philippe VILGIER

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( 5 septembre, 2019 )

Pierre-Alexandre Fleury de Chaboulon (1779-1835).

Mémoires Fleury

Âgé de trente-six ans, avait débuté comme auditeur au Conseil d’État. Sous-préfet de Château-Salins depuis 1811, il s’y était distingué lors de l’invasion de 1814, ce qui lui valut d’être surnommé par Ney « l’intrépide sous-préfet ». Décoré de la Légion d’honneur à cette occasion, chargé de galvaniser la résistance à Reims, il en devient sous-préfet pendant les quelques semaines qui précèdent la chute de l’Empire. La Restauration le laisse sans emploi. Désœuvré, brûlant de servir, il rend visite à Maret, vraisemblablement dans la première quinzaine de janvier 1815 et le met au courant  du projet qu’il a formé d’entreprendre le voyage de l’île d’Elbe. Maret, l’aurait incité à brosser de la situation en France un rapport très complet et, pour mieux l’accréditer, lui aurait confié un secret connu de l’Empereur et de Maret seuls. Fleury se met en route, mais au lieu de couper au plus court, il suit un itinéraire de conspirateur qui, en plein hiver, le mène de Milan à La Spezzia en traversant les Apennins par des chemins muletiers. Après mille péripéties rocambolesques dans les montagnes ; où il tombe malade, et sur mer, il parvient aux Mulini déguisé en matelot. Son voyage, qu’un courrier pressé accomplirait en une dizaine de jours, a duré un bon mois. Napoléon, deux soirs de suite, le reçoit secrètement. La première fois il lui pose des questions sur l’opinion publique, l’armée, la politique des Bourbons, le sonde sur ses chances de reprendre le pouvoir ; Fleury, s’appuyant sur l’opinion de Maret, l’encourage, agite le spectre d’une régence de Marie-Louise s’il ne se décide pas, dépeint la France lasse et impatiente de son retour… Le lendemain on envisage les réactions européennes ; la fatalité d’une rupture avec l’Angleterre. Soudain Napoléon se déclare convaincu par les révélations du sous-préfet. Il partir bientôt, « d’ici au 1er avril [1815] ». En attendant, que ce messager de la Providence aille prévenir ses amis, qu’il lui écrive en code l’état des régiments stationnés de la Provence à Lyon, mais auparavant qu’il fasse le crochet de Naples et obtienne un passeport pour rentrer en France sans être inquiété… Telle est la version donnée par Fleury de Chaboulon de ses conversations avec l’Empereur. Malgré les invraisemblances dont elle fourmille, Houssaye n’hésite pas à lui attribuer une importance historique : les arguments de ce fonctionnaire persuasif auraient transformé en projet, jusque-là vaguement ébauché, en plan d’exécution immédiat. Certes, Napoléon pendant les Cent-jours a prodigué à Fleury de Chaboulon des marques d’estime et de confiance : le poste de quatrième secrétaire à son cabinet, la rosette de la Légion d’honneur, surtout une mission confidentielle à Bâle pour tenter de déjouer les intrigues de Fouché et de Metternich. Ces faits témoignent d’une faveur certaine. Napoléon avait été sensible au zèle du jeune homme ; seul civil et seul fonctionnaire, entre tant d’officiers en quête de gagne-pain, à être venu jusqu’à lui, sans quémander, rien que pour l’honneur d’apporter des informations qu’il croyait inédites. «  (G. Godlewski, « Trois cents jours d’exil.… », pp.223-225). Dans ses « Mémoires », publiés la première fois à Londres, en 1819-1820, et qui comprennent 2 volumes, Fleury de Chaboulon fait preuve d’une « insupportable vanité ». Il y interprète d’une façon très personnelle les conversations qu’il aurait eues avec l’Empereur. Selon G. Godlewski, « pour développer plus librement sa propre apologie, il imagine un personnage fictif le colonel Z…, qui serait rendu à l’île d’Elbe et lui aurait remis pendant les Cent-Jours le manuscrit de ses entretiens avec Napoléon ». A noter enfin le fait qu’à Sainte-Hélène, Napoléon lira les « Mémoires » de Fleury de Chaboulon et les annotera copieusement. Il faudra attendre 1901, pour qu’une édition reproduisant les annotations de l’Empereur soit publiée.

C.B.

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( 19 août, 2019 )

La mort du général Gudin…

La mort du général Gudin… dans FIGURES D'EMPIRE GudinLe 19 août 1812, à 6 heures du soir, au combat de Valoutina, tombait le général Gudin. Il mettait pied à terre pour franchir un petit ravin; mais il se trouva sur le chemin d’un boulet qui ricochait à cet endroit; il eut la jambe fracassée et il mourut, le 22, des suites de l’amputation, à Smolensk où on l’avait transporté. L’armée lui rendit les honneurs funèbres, « Elle le pleure, mandait à Paris un officier, et à toutes les heures du jour, un grand nombre d’entre nous se présentait devant son logement pour avoir de ses nouvelles.» Lejeune eut mission de diriger les obsèques.Il conduisit le convoi dans le grand bastion, au sud est de la ville, et ce fut au milieu de ce bastion, de ce digne mausolée, comme il disait, qu’il fit creuser la tombe de Gudin. Une vingtaine de fusils brisés dans le combat et disposés en forme d’étoile furent placés sur le corps. « Un jour, lorsque le temps qui détruit tout mettra à découvert ces ossements  d’un héros, ce trophée d’armes pourra appeler sur eux les mêmes sentiments d’attention et de respect que nous portons aux restes des vaillants Gaulois déposés sous leurs antiques tumulus. » La cérémonie fut imposante. Tous les assistants restaient graves et gardaient un silence religieux. Ils regrettaient Gudin et ils songaient à l’avenir. Déjà nombre d’officiers, comme Boulart, désiraient s’arrêter et trouvaient que c’était assez de gloire, assez de chances et de fatigues pour une campagne. Gudin, était « aussi distingué par son caractère personnel que par ses talents militaires et ses faits d’armes. » C’était, écrit Roguet, le modèle des divisionnaires, et l’armée le désignait comme l’un de ceux que l’Empereur élèverait prochainement à la dignité de maréchal. Davout ne put s’empêcher de pleurer lorsqu’il sut que Gudin n’était plus : « Il m’apprit cette mort, rapporte Dedem, les larmes aux yeux et il me parla de tous les regrets qu’elle lui causait. » On a la lettre que le prince d’Eckmühl envoyait alors à sa femme : « J’ai à te donner une bien mauvaise commission, celle de préparer Mme la comtesse Gudin à apprendre le malheur qui vient d’arriver à son bien estimable mari. Il a supporté l’amputation avec une fermeté bien rare; je l’ai vu peu d’heures après son malheur, et c’était lui qui cherchait à me consoler. On ne me remue pas facilement le cœur; mais, lorsqu’une fois on m’a inspiré de l’estime et de l’amitié, il est tout de feu. Je versais des larmes comme un enfant. Gudin a observé que je ne devais pas pleurer; il m’a parlé de sa femme et de ses enfants et dit qu’il mourait tranquille sur leur sort parce qu’il connaissait la bienveillance de l’Empereur envers ses serviteurs, et qu’il emportait avec lui la certitude que je ferais ce qui dépendrait de moi pour sa famille. Tu peux assurer Mme Gudin que je justifierai dans toutes les occasions les sentiments et la confiance de son mari. Je prendrai près de moi ses aides de camp. »

Lorsque le 20, l’Empereur passa les troupes en revue, il donna des regrets au vaillant Gudin. « Le général, disait-il dans le Bulletin, est mort glorieusement. Mais cette perte est sensible. Il était un des officiers les plus distingués de l’armée, recommandable par ses qualités morales autant que par sa bravoure et son intrépidité. » Le 15 octobre, de Moscou, il mandait à la veuve de Gudin qu’il lui accordait une pension de douze mille francs et que chacun de ses enfants recevrait une dotation de quatre mille francs avec le titre de baron. « Je prends part à vos regrets, écrivait-il, la perte est grande pour vous ; elle l’est aussi pour moi. Vous et vos enfants aurez toujours des droits auprès de moi. Elevez-les dans des sentiments qui les rendent dignes de leur père. »

Arthur CHUQUET.

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.6-8).

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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 14 août, 2019 )

Napoléon, le général Koller et l’Autriche.

Koller

« Du golfe Juan à Lyon, et même au delà, Napoléon affirma à maintes reprises son entente avec l’Autriche. On a vu jusqu’ici dans ces propos une habile imposture, ou, à tout le moins, la manifestation d’un espoir diplomatique et militaire. Mais il est des textes qui permettent de présenter le problème sous un aspect différent. Dans les déclarations de l’Empereur il y eut peut-être autre chose qu’un mélange de ruse et d’illusion. Dans ses « Récits de la captivité »  Montholon a écrit: « Peut-être ne sait-on pas, et c’est ici le moment de le dire, que, dès l’exil de l’île d’Elbe, l’Autriche était entrée en pourparlers sur l’éventualité l’une révolution en France, et qu’elle avait autorisé le général Koller, qui, par deux fois, se rendit secrètement à Portoferraio, à signer un projet de traité avec le général Bertrand, pour s’assurer contre les rancunes que pouvait avoir créées contre l’Autriche sa conduite en 1814, lorsque, de Fontainebleau, l’Empereur lui fil offrir d’abdiquer en faveur du roi de Rome, et qu’elle refusa. »

Il est certain qu’en novembre 1814 courut à Vienne le bruit que le général autrichien Koller était parti pour l’île d’Elbe, chargé de provoquer la dissolution du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Cette information fut ensuite considérée comme imaginaire. Koller s’est-il rendu réellement à Portoferraio, et, s’il a vu Bertrand, quelle fut exactement la nature de leurs entretiens, dans quelle mesure y fut-il question du sort de Marie-Louise et des perspectives d’une révolution en France ? Autant de points forts mystérieux.

En tout cas Montholon parle formellement d’ «un projet de traité», et le témoignage de Montholon, l’homme de confiance de Napoléon, mérite d’être retenu. A ce sujet il n’est pas inutile de remarquer que, faux ou authentique, ce « projet de traite » entre l’Empereur et l’Autriche parait avoir été traduit expressément sous la forme d’un pacte en règle. Capefigue, qui, en 1831, voyagea dans les Alpes, rapporte que lors du passage de Napoléon « on faisait circuler flans les montagnes » un texte ainsi conçu : « Sa Majesté Apostolique s’engage à fournir à l’Empereur Napoléon 100.000 nommes aussitôt que celui-ci aura débarqué en Fiance; et, en retour, Napoléon devra fournir deux cents millions de subsides à Sa Majesté Apostolique, qui s’engage à ne poser les armes qu’après la reconnaissance faite par tous les monarques de la légitimité des droits de Napoléon à la couronne de Franco ». D’autre part, à Lons-le-Saulnier, le maréchal Ney, faisant sienne la version d’un accord avec l’Autriche, exposa que par l’entremise du général Koller des arrangements en vue du retour de l’Empereur avaient été concertés à l’île d’Elbe. De ces diverses indications surgit une hypothèse assez satisfaisante: à l’île d’Elbe Napoléon a connu la rumeur viennoise qui attribuait à Koller, et même à Neipperg, une mission auprès de lui, et cette circonstance lui a donné l’idée d’invoquer : l’appui de sa tentative l’approbation de l’Autriche. Quant aux assurances de Montholon sur la réalité de négociations entre l’Autriche et le souverain de l’île d’Elbe, on peut y saisir l’effet de souvenirs déformés: Montholon, en effet, n’a rédigé sa narration qu’après 1810. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.490-491).

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( 8 août, 2019 )

Le colonel (puis général de brigade) Béchaud…

Béchaud

Jean-Pierre Béchaud est né le 17 février 1770 à Belfort, dans le département du Haut-Rhin. Il embrasse le métier des armes très tôt car on le trouve soldat au régiment de Dauphiné dès 1787. À l’armée du Rhin, il est nommé capitaine des grenadiers en 1793 et lieutenant-colonel en 1794. À celle d’Italie en 1799, il commande le château de Milan, mais capitule face aux Autrichiens le 27 avril ; traduit devant une commission militaire, il est acquitté. Après diverses fonctions à l’intérieur, en Italie et à Saint-Domingue, il est envoyé en Espagne en 1808. Il est grièvement blessé au pont de la Coa en juillet 1810 et à Busaco en septembre de la même année (une balle lui ayant traversé la poitrine). Le 25 novembre 1811, il est nommé colonel du 66ème régiment de ligne (avec effet rétroactif au 12 mars 1809). Ajoutons que ce général avait été nommé chevalier de la  Légion d’honneur le 14 juin 1804 ; il sera nommé officier du même ordre le 21 août 1810 ; baron en juin 1811.  Sous les ordres du général Souham à l’armée du Portugal, il se distingue lors du combat de Villamuriel le 25 octobre 1812. Béchaud est nommé général de brigade en janvier 1813, puis employé à la 3ème division de l’armée du Portugal le 9 mai de la même année.  Malgré le fait qu’il soit nommé par la suite au Corps d’observation de Mayence (le 1er juin 1813), le général Béchaud reste en Espagne. En juillet, il participe au combat de Sorauren, dans les rangs de la 1ère brigade de la 8ème division d’infanterie (Taupin) à l’armée des Pyrénées. Il est grièvement blessé sur la Bidassoa le 7 octobre 1813.

Le 27 février 1814, lors de la bataille d’Orthez, précisément au combat de Saint-Boès,  le général Béchaud est tué.

Le général Béchaud a laissé un « Journal » écrit avec réalisme et précision forme « le récit de la campagne de trente-cinq jours par laquelle Souham a dégagé Burgos et repoussé Wellington sur Salamanque au mois d’octobre 1812. ». Il fut publié pour la première fois en 1912, dans la « Revue des Études Napoléoniennes. »

C.B.

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 26 juillet, 2019 )

Le général Van Hogendorp.

général Hogendorp

Dirk van Hogendorp est né le 3 octobre 1761 à Heenvliet (Hollande) d’un père député et membre de la régence et d’une mère fille du baron de Haren, c’est-à-dire au sein d’une famille aisée ayant de nombreuses et puissantes relations. C’est d’ailleurs grâce à ces relations que le jeune Dirk est admis au corps des cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du grand Frédéric (7 juin 1773).

Au bout de trois ans d’enseignement militaire à la prussienne Hogendorp est nommé sous-officier et, en 1777, à l’âge de 16 ans, il termine ses cours avec succès et est nommé porte-enseigne au régiment de Steinwehr. L’année suivante, il fait la campagne contre l’Autriche mais, de marches en contremarches, il ne participe à aucune bataille. Néanmoins, en 1779, il est désigné pour suivre des cours à l’école de guerre de Königsberg d’où il sort avec le grade de lieutenant. Il s’intéresse également à l’art des ingénieurs-géographes, à la topographie et à la philosophie (il suit les cours de Kant). Toutefois, au cours d’un duel avec le baron de Woelwarth, il est blessé d’un coup de pistolet à la cuisse et en profite quitter le service de la Prusse en donnant sa démission pour raison de santé. Il est tout de même nommé capitaine (16 juin 1782).

 En fait, Hogendorp souhaite rejoindre la Hollande qui commence son réarmement après avoir rompu avec l’Angleterre et s’être alliée à la France. Il demande et obtient son basculement dans la Marine et embarque à bord de l’Utrecht au sein de l’escadre de Suffren à destination des Indes (1784). Sur place, Hogendorp se distingue en faisant lever le siège de Malacca et en chassant le rajah Ali. Il se marie avec Mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des échevins de Batavia. En juin 1786, il est nommé résident à Patna, au Bengale, et remonte le Gange avec son épouse. Un fils, Charles-Sirandus-Guillaume [1], nait le 15 août 1788.

 Pendant 4 ans, Hogendorp court les mers de l’Inde. Nommé sous-Gouverneur à Sourabaya, sur l’île de Java, il accueille les rescapés de l’expédition de d’Entrecasteaux partis à la recherche de La Pérouse (octobre 1793). Il essaie d’imposer des idées libérales[2] et de lutter contre la corruption qui règne au sein de la Compagnie hollandaise des Indes[3] mais les difficultés rencontrées l’amènent à rentrer en Europe en 1798 en laissant son épouse sur place. Celle-ci mourra à Java en 1801.

 De retour en Hollande, Hogendorp envoie son fils au collège militaire de Sorrèze et se remarie, en septembre 1802, avec une de ses cousines germaines, Augusta, fille du prince Frédéric-Ernest de Hohenlohe-Langenbourg. Nommé ministre auprès de la cour de Russie, Hogendorp et son épouse partent pour Saint-Pétersbourg en avril 1803. Ils arrivent y deux jours avant l’assassinat de l’empereur Paul Ier. Deux enfants du couple naîtront en Russie, dont l’un aura le nouveau Tsar Alexandre pour parrain (les deux mourront toutefois assez jeunes).

A la fin de l’année 1805, Hogendorp rentre en Hollande. Suite aux victoires sur l’Autriche et la Russie (Austerlitz, 1805) puis sur la Prusse (Iéna/Auerstaedt, 1806), Napoléon place son frère Louis sur le trône de Hollande. Le 21 janvier 1807, Louis nomme Hogendorp ministre de la Guerre. Sa première mission est de faire passer l’armée hollandaise de 17.000 à 40.000 hommes. Il y parvient assez rapidement en recrutant des prisonniers de guerre prussiens. Il doit ensuite créer une école militaire, ce dont il s’acquitte. Subissant, comme ses collègues, la versatilité du roi Louis, Hogendorp est nommé ambassadeur de Hollande à Vienne (janvier 1808). Sa femme et ses enfants viennent l’y rejoindre. Lorsque les Français entrent à Vienne, après la bataille de Wagram (juillet 1809), Hogendorp regagne la Hollande et y prend un peu de repos. Il refuse l’ambassade à Berlin que lui propose Louis mais accepte Madrid (17 juin 1810).

Toutefois, le roi Louis refusant d’appliquer rigoureusement le blocus continental imposé par Napoléon, les relations entre les deux frères se sont considérablement dégradées. A tel point que Louis abdique et que le royaume de Hollande est réuni à la France. Hogendorp en est consterné : «  Le vœu naturel de tous les cœurs était la conservation de l’existence nationale, quelque modification que dût recevoir cette existence, qui est réellement pour le peuple ce que la vie est pour l’individu. Quand la nouvelle calamiteuse de l’incorporation vint surprendre et frapper nos oreilles et nos esprits la consternation fut universelle. Je ne crois pas qu’un seul Hollandais, quelle que fût son opinion ou son intérêt, ait senti alors de la joie ». Hogendorp est pourtant désigné par le maréchal Oudinot pour présider la députation chargée d’aller présenter l’hommage de ses nouveaux sujets à l’Empereur.

Au sein de la Commission chargée d’élaborer les mesures de transition, Hogendorp n’hésite pas à exprimer son avis, notamment sur la nécessité d’une unité fiscale entre la Hollande et le reste de l’Empire. Il est donc inquiet lorsque l’Empereur le convoque un matin à Fontainebleau. Napoléon le questionne, découvre qu’il est militaire d’origine, qu’il a longtemps vécu en Asie, que son fils ainé a servi à Friedland et est décoré de la Légion d’honneur et lui demande de s’installer à Paris avec femme et enfants. Dès le lendemain, à sa grande surprise, Hogendorp est incorporé à l’armée française avec le grade de général de division. Le 5 mars 1811, il est nommé aide-de-camp de l’Empereur. A l’occasion du baptême du roi de Rome, Hogendorp est fait comte de l’Empire, avec une dotation en majorat. Puis il reçoit la mission de se rendre à Wesel et d’emmener au maréchal Davout, qui commande l’Armée d’Allemagne, des troupes de conscrits réfractaires et de déserteurs qu’il faut équiper, armer et mettre en route (4 août 1811). La mission se passe bien mais le premier contact entre Davout et Hogendorp est un peu difficile.

En septembre 1811, le général comte van Hogendorp accompagne l’Empereur et l’Impératrice en Hollande. Les relations sont tellement bonnes avec Napoléon que Hogendorp choisit de franciser son prénom en Thierry. Avec la croix d’officier de la Légion d’honneur, l’aide-de-camp est affecté à Königsberg au commandement militaire de la Prusse orientale, aux côtés du duc de Bassano (Maret). Marbot critique d’ailleurs (a-posteriori) cette nomination, Hogendorp « parlant très mal notre langue, n’ayant aucune notion de nos usages et règlements militaires ». Quelques temps après, Davout fait une visite à Königsberg que Hogendorp apprécie assez mal : « D’après sa coutume, il se mêla de tout, voulait tout faire, toujours grondant et fulminant, et indisposa tout le monde, autorités civiles, généraux prussiens et français. Il traita en ma présence le contre-amiral Baste d’une manière indécente, et lui adressa des paroles si injurieuses que je ne pus comprendre comment on osât tenir de pareils discours à un général français, et comment celui-ci put les supporter. Pour moi, je me serais fait à l’instant même justice de ma propre main ; je ne pus m’empêcher de le témoigner au maréchal, qui me regarda fixement. Mais je n’étais pas alors sous ses ordres ».

Le 8 juillet 1812, Hogendorp devient Gouverneur général de la Lituanie, à Wilna (aujourd’hui Vilnius), où il a une très sérieuse altercation avec le général Jomini « qui se croyait un homme fort important pour avoir fait un livre sur la tactique, tandis qu’il n’avait réellement pas assez de connaissances militaires pour commander un bataillon ». Le gouverneur général commence par équiper et armer un corps d’armée lituanien qu’il envoie à la Grande Armée qui marche sur Moscou. Puis, pendant toute la campagne, il forme et équipe des demi-brigades ou des bataillons de blessés convalescents ou de nouvelle recrues qu’il expédie vers l’Empereur ; mais, au moment de la retraite, il se retrouve isolé et sans ordre. Il organise à Wilna la réception des débris de l’armée, mais c’est bientôt le chaos dans la ville. Des hordes de soldats affamés et épuisés pillent tout ce qui est possible et meurent par centaines. Murat, auquel l’Empereur a laissé le commandement, et Berthier s’enfuient. Les Cosaques arrivent. Hogendorp fait route vers Kowno puis Königsberg où il retrouve sa femme malade et sa fille âgée de 6 ans. Il perdra l’une et l’autre peu après.

Par Berlin, Hogendorp regagne Paris où un violent accès de goutte le cloue au lit pendant 3 semaines. Puis il repart pour l’Allemagne et rejoint l’état-major à la veille de la bataille de Bautzen où il assiste à la mort de Duroc. Napoléon le nomme gouverneur de Hambourg sous le commandement du maréchal Davout.

 Il y arrive le 22 mai avec quelque angoisse au regard de ses précédents contacts avec le maréchal : « J’avais une extrême inquiétude en pensant que j’allais être en relation avec le prince d’Eckmühl et sous son commandement ; j’avais appris à connaître son caractère difficile et ombrageux ; et tous les officiers généraux présents au grand quartier impérial, avec lesquels je parlais de ma nomination au gouvernement de Hambourg, m’en faisaient un tableau plus effrayant encore, en me plaignant d’être dans la nécessité de servir sous lui ». Effectivement, la rencontre entre les deux hommes semble assez pénible : « Il me reçut avec une apparente cordialité ; mais je m’aperçus bien que ma venue ne lui était guère agréable. Il avait l’air agité, rêveur, inquiet. Il me parut croire que j’avais été envoyé pour l’observer et fut, par conséquent, réservé et même gêné avec moi. Je compris alors pourquoi l’Empereur m’avait fait son aide-de-camp » raconte dans ses « Mémoires ». Après la défaite de Napoléon à Leipzig, Davout renforce les mesures de sécurité à Hambourg. L’une d’elles, le 18 décembre, prévoit l’expulsion de la ville de toutes les bouches inutiles sous peine de coups de bâton. Ces dispositions apparaissent outrancières à Hogendorp qui préfère démissionner et est remplacé dans ses fonctions le 19 décembre 1813 par M. de Fernig [4].

Le 30 avril 1814, l’Empire étant démembré et la Hollande ayant retrouvé son indépendance, Hogendorp exprime le vœu d’être dégagé de ses serments. Davout ayant fait connaître son intention d’évacuer Hambourg, Hogendorp reçoit le passeport qu’il avait demandé, avec l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures.

Le général comte de Hogendorp rentre donc en Hollande mais il est l’objet, conjointement à Davout, de la haine des royalistes à l’égard des chefs de Hambourg. Le général Tettenborn notamment publie une violente diatribe contre Hogendorp le 2 octobre 1813. Les deux hommes opposent d’abord le silence à ces attaques, mais Davout publie bientôt son «Mémoire au Roi »[5] pour se justifier des accusations lancées contre lui. A la lecture de ce texte, Hogendorp a l’impression que le prince d’Eckmühl se défausse de ses responsabilités sur son ancien gouverneur d’Hambourg. Il est vrai que Davout implique Hogendorp dans l’affaire de la banque, alors que le Hollandais n’est déjà plus gouverneur depuis plus de cinq mois. Hogendorp répond alors à son tour par un Mémoire terrible pour Davout qui est publié à Amsterdam et à La Haye [6].

 Mais dès le retour de l’Aigle, Hogendorp n’hésite pas. Ruiné et sans famille, il rejoint l’Empereur, rompant ainsi définitivement avec la Hollande dont le souverain, le prince d’Orange, appartient à la coalition.

 La chute de l’Empire le laisse seul, démuni. Il se rend à Nantes (mai 1815) et finit par s’embarquer pour le Brésil pour y fonder une colonie agricole (1816). Un de ses anciens compagnons de l’île de Java devenu amiral, Jurien de La Gravière, s’embarque en juin 1820 pour une mission en Amérique du Sud et arrive à Rio-de-Janeiro le 18 août. Il y découvre Hogendorp, vivant en ermite sur un rocher, regardant au large dans la direction de Sainte-Hélène. L’exilé écrit alors ses Mémoires qu’il confie à un voyageur, Jacques Arago, frère du savant. Il y critique férocement Davout, mais exige que ces « Mémoires » ne soient publiés que si Davout peut se défendre. Le prince d’Eckmühl mourant dès 1823, les « Mémoires » d’Hogendorp durent effectivement attendre très longtemps avant d’être publiés par le petit-fils de l’auteur [7].

Le comte van Hogendorp, s’était éteint depuis longtemps ; un an après Napoléon, à peine un an avant Davout : le 29 octobre 1822. On ne sait pas où il a été enterré.

Mais Napoléon ne l’avait pas oublié : dans son testament (codicille en date de 24 avril 1821), il léguait 100.000 francs à son ancien aide-de-camp.

Alexandre TOLOCZIN                                                                                                                                                   


[1] Charles-Sirandus-Guillaume van Hogendorp nait le 15 août 1788 au Bengale. Il entre au service militaire comme cadet dans la Marine. Devenu officier d’ordonnance du roi de Hollande en octobre 1806, il passe lieutenant dans le 2ème cuirassiers deux mois après. Chevalier de la Légion d’honneur, il est nommé capitaine en 1809 et se distingue particulièrement cette même année contre les Anglais en Zélande. En 1812, il effectue la campagne de Russie dans la cavalerie de Gouvion-Saint-Cyr dont il devient aide-de-camp au mois de novembre. Chef d’escadron le 17 juin 1813, il est fait prisonnier de guerre après la capitulation de Dresde (novembre 1813). De retour en France, il y reste jusqu’à la seconde Restauration.

[2] Dirk van Hogendorp était pour une abolition immédiate de la traite et une abolition progressive de l’esclavage, tout au plus jusqu’en 1820. Il voyait déjà le bonheur des fermiers, travaillant leur terre, une fois que le système féodal aurait été aboli. La propriété privée ou un nouveau genre de contrat agraire transformeraient les fermiers, les esclaves et les ouvriers agricoles en de bons travailleurs, de grands producteurs, impatients de cultiver leurs terres fertiles, pour le plus grand bien de la mère-patrie. Les révolutionnaires bataves n’étaient pas aussi optimistes et craignaient que ce genre de réformes aient un effet inverse, sous prétexte que les Javanais étaient aussi paresseux et indolents que les autres peuples non-européens.

[3] A son retour en Hollande, il rédigera un « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Bien plus tard il fera paraître : « Du système colonial de la France, sous les rapports de la politique et du commerce… », J.G. Dentu, Imprimeur-Libraire, 1817.

[4] Le biographe de Hogendorp, Pierre Mélon (« Le général Hogendorp », Paris, Calmann-Lévy, 1938), convient pourtant que les mesures prises par Davout étaient justifiées par la situation et que personne ne fut fusillé, fouetté ni bâtonné.

[5] « Mémoire de M. le Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, au Roi », A Paris, chez Gabriel Warée, Libraire, 1814.

[6] « Mémoire du général Comte de Hogendorp pour servir à la réfutation des bruits injurieux, et des calomnies, répandues contre lui, dans des gazettes, des journaux, et des pamphlets pendant qu’il était gouverneur de Hambourg, lors du dernier blocus de cette place », A Amsterdam et à La Haye, chez les frères van Cleef, à Paris, chez Fournier frères, à Hambourg, chez J. M. Menck, à Bruxelles, chez P.J. de Mat, 1814.

[7]  Ils ne le seront à La Haye qu’en 1887, chez Martinus Nijhoff. Il semblerait que ce témoignage ait été rédigé directement en français.

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