( 1 mai, 2021 )

1821-2021. Une « dame de cœur » à Sainte-Hélène: Albine de Montholon…

AlbineNée en 1779, divorcée à deux reprises, elle quitte son domicile conjugal sur un coup de foudre avec le comte Charles de Montholon (qu’elle peut enfin épouser en 1812). La comtesse de Montholon suit son nouveau mari à Sainte-Hélène, avec leur fils Tristan (1810-1831).  Elle y arrive, attendant un heureux événement : le 18 juin 1816, elle est accouchée d’une fille,  Napoléone de Montholon [1], conçue sur le Northumberland. Durant son séjour dans l’île Albine de Montholon est d’une humeur constante, elle ne se plaint pas de l’inconfort de la situation, des médisances des uns et des autres. Sa combativité contraste avec la personnalité de la comtesse Bertrand, déprimée, toujours à se plaindre sur son sort et qui se ronge d’ennui. Après le départ de Las Cases, fin décembre 1816, les relations entre Napoléon et la comtesse de Montholon semblent devenir plus intimes… Ce que ne manque pas de remarquer le général Gourgaud, d’une jalousie maladive à l’égard de toute personne attirant l’attention de Napoléon. Le 26 janvier 1818, Albine de Montholon donne naissance à une fille : Joséphine[2]. Mais une rencontre va marquer la comtesse de Montholon: celle qu’elle fait fin 1818, en la personne du séduisant Basil Jackson, lieutenant anglais  de l’état-major du général Hudson Lowe. Une idylle débute et certaines personnes de l’entourage de Napoléon, ne manquent pas de lui en rapporter les moindres détails. L’Empereur est furieux, au contraire de Charles de Montholon qui ne fait aucun commentaire.  Le 2 juillet 1819, pour raisons de santé, la comtesse de Montholon quitte l’île avec ses trois enfants[3], peu de jours avant le lieutenant Jackson qui s’embarquera le 8 pour l’Angleterre. Ils se retrouveront à Bruxelles. Napoléon fut très ému par le départ de celle qui lui apporta un peu de tendresse, de douceur, et peut-être un peu plus dans son exil sans issu. La comtesse Albine de Montholon décède en 1848.

Christophe BOURACHOT


[1] Elle vivra assez longtemps pour ne s’éteindre que le 17 septembre 1907 à Montpellier.

[2]  Décédée à Bruxelles le 30 septembre 1819.

[3] Elle avait quitté Longwood la veille, 1er juillet 1819.

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( 23 avril, 2021 )

L’impératrice Marie-Louise…

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Née en 1791, l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, est élevée dans la haine et la terreur des Français, elle assiste aux deux grandes invasions de 1805 et de 1809. Lorsqu’en décembre 1809, l’Europe apprend le divorce de Napoléon et de Joséphine, et son intention d’épouser une princesse de sang royal, Marie-Louise écrit : « Je plains la pauvre princesse qu’il choisira. ».Ce sera elle … Elle doit prendre le chemin de la France en mars 1810. En avril elle devient l’épouse de l’Empereur des Français et lui donne un héritier le 20 mars 1811 : Napoléon II, le roi de Rome.  En 1813, elle est nommée régente par Napoléon, ayant pour finalité d’assurer l’accession au trône de leur fils au cas où il arriverait malheur à l’Empereur. A la fin de la campagne de France, Paris étant menacée, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, sur l’insistance de Joseph, lieutenant-général de l’Empire qui fait état d’une lettre de Napoléon stipulant que l’Impératrice et son fils ne doivent jamais tomber au pouvoir des ennemis de la France. Réfugiée à Blois puis à Rambouillet elle prend le chemin de l’Autriche, après l’abdication de Napoléon. Marie-Louise espère pouvoir rejoindre l’Empereur dans son exil de l’île d’Elbe. En août 1814, son père, François II, empereur d’Autriche, lui adjoint pour la surveiller, le comte de Neipperg (1775-1829), qui a perdu un œil en combattant les Français à Dolen en 1794. Séduite par cet officier prévenant et malgré tout encore d’une belle prestance, une liaison débute. L’île d’Elbe est oubliée ! Elle épouse Neipperg en 1821, après la mort de l’Empereur à Sainte-Hélène. De cette union naissent quatre enfants ; dont deux avant son mariage, alors qu’elle est encore légalement l’épouse de Napoléon. Son entourage autrichien mettant tout en œuvre pour la détacher de ce dernier, pas un seul instant, en 1815, elle ne songe à son impérial époux et au malheur qui s’abat sur la France. Duchesse de Parme, de Plaisance et de Guastalla, en 1816, blessée dans sa chair par la mort de son fils, l’Aiglon, en 1832, elle épouse en 1834 le comte Charles-René de Bombelles (1785-1856), son premier gentilhomme de la Cour et s’éteint à Vienne en 1847.

C.B.

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( 20 avril, 2021 )

Un brave parmi les braves. Le général Brayer…

Un brave parmi les braves. Le général Brayer… dans FIGURES D'EMPIRE brayer-1

Le général Brayer (1769-1840) engagé en 1800, fit avec éclat toutes les campagnes de l’Empire. Il est présent à Austerlitz, à Friedland, il est en Espagne, en Allemagne. Divisionnaire à Leipzig, il commandait pour Louis XVIII la 1ère subdivision de la 19ème division militaire, à Lyon en janvier 1815. Rallié à Napoléon, avec ses troupes le 10 mars 1815. Après l’Empire, condamné à mort par contumace, il part en Amérique, puis au Brésil et au Chili. Sa fille épousa Louis Marchand, premier valet de chambre de l’Empereur.

C.B.

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( 16 avril, 2021 )

Un adversaire corse de Napoléon…

Charles-André Pozzo di Borgo (1764-1832) en uniforme de lieutenant général russePozzo di Borgo en uniforme de lieutenant général russe.

Charles-André Pozzo di Borgo est né à Alata, le 8 mars 1764, et mort à Paris le 15 février 1842. Dans sa jeunesse et tout comme Bonaparte, auquel le lie une amitié profonde, il est attaché à l’idéal paoliste. Sa véritable entrée sur la scène politique insulaire a lieu en 1789 lorsqu’il est nommé député de la Corse lors de la convocation des États Généraux et que lui est confiée la rédaction du cahier de doléances. Attaché aux principes monarchistes, il retourne en Corse à la proclamation de la république, tandis que Bonaparte se rallie aux idées nationales. Les deux hommes commencent à s’éloigner l’un de l’autre et leur rupture intervient en 1792. A cette date, Pozzo di Borgo seconde Paoli à son retour d’exil et est nommé procureur général syndic, la plus haute charge administrative du département. Il désapprouve les désordres révolutionnaires et la constitution civile du clergé. Dans ses fonctions, il s’applique à prévenir les désordres et à calmer les esprits. Il est décrété d’arrestation et mis en accusation par la Convention. Lors de l’éphémère royaume anglo-corse, il préside le conseil d’État, devenant ainsi le premier personnage politique de l’île.

Il prend le chemin de l’exil en octobre 1796 et se met au service du tsar Alexandre Ier en 1804. Il aide à promouvoir l’alliance russo-autrichienne de 1805.

Le traité de Tilsit, conclut en 1807, entre Napoléon et Alexandre 1er l’oblige à s’effacer jusqu’en 1812. Après la première abdication de Napoléon, en 1814, il est nommé ambassadeur de Russie à Paris et restera à ce poste jusqu’en 1834. Il participe au congrès de Vienne pour le compte du tsar. Il est fait comte (en 1816) et Pair de France en 1818. Comte héréditaire de l’Empire russe (1827), son attachement au régime des Bourbons, dispensant ses conseils à Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe, entraîne sa nomination comme ambassadeur à Londres de 1835 à 1839.

En ce qui concerne, la Corse, Pozzo di Borgo prône une politique d’apaisement et la réconciliation en se concertant avec le clan Sebastiani, mais il prend soin de nommer ses fidèles aux différents postes clés dans l’île.Sous la monarchie de Juillet, c’est au tour du clan Sebastiani de rafler la « mise », de distribuer faveurs et emplois et d’évincer son rival Pozzo di Borgo. Horace Sebastiani et son frère Tiburce sont élus à Ajaccio et Bastia.

Philippe VILGIER

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( 9 avril, 2021 )

L’espion Schulmeister…

Qui ne connaît l’espion Charles Schulmeister ? C’est lui dont le préfet du Bas-Rhin, Lezay-Marnesia, disait qu’il avait joué un grand rôle dans la diplomatie secrète de Napoléon et qu’il avait bien des moyens de le jouer encore; il était, disait Lezay, le plus célèbre et le plus audacieux des espions de Bonaparte et sa police est autrement puissante que la mienne, tant en intelligence qu’en finances. La pièce qui suit a trait au « roi des espions », et son auteur, un Alsacien sans doute, un royaliste que nous ne connaissons pas, nous renseigne sur une intéressante tentative de Schulmeister que Napoléon avait chargé d’enlever Marie-Louise.

 Arthur CHUQUET.

L'espion Schulmeister… dans FIGURES D'EMPIRE Charles-Schulmeister.Charles Schulmeister. Notice sur l’agent le plus actif le plus dangereux de la police de Bonaparte.

Fils d’un ministre protestant de Freistett, grand duché de Bade, fut espion des Autrichiens en 1793- 1794, dans les premières campagnes sur le Rhin; habitait alors un vieux château appelé Anbach, près de Sasbach, en face du monument de Turenne. Depuis, ayant établi une manufacture de tabac à Strasbourg, fit banqueroute quelque temps après. Se trouvant ans ressources, se lit chef de contrebandiers et devint si audacieux et si redoutable dans ce métier qu’à la demande de l’administration des douanes il fut déporté de France par un arrêté de M. Shée, alors préfet du département du Bas-Rhin. Lorsque la Grande Armée de Boulogne passa le Rhin pour ouvrir la campagne d’Austerlitz, s’y attacha comme espion et se fit connaître par le tour hardi qu’il joua à Ulm au général Mack. Savary, chargé de la police de Bonaparte, se l’attacha particulièrement et bientôt il devint son omnis homo. Il l’’accompagna lors de la campagne de Prusse, dans son gouvernement de Koenigsberg lorsqu’il fit vendre les bâtiments du port avec leurs cargaisons. Ensuite, lors de la campagne e Wagram, Schulmeister fut nommé chef de la police par Rovigo. Il revint de l’Allemagne avec une fortune immense, étala en Alsace un faste insolent,  acquit pour un million de bien-fonds, se faisant traîner par l’attelage des chevaux blancs hongrois volés à Vienne au prince de Palfy, dont il habitait l’hôtel, et sa femme couverte des diamants qu’il enleva à Vienne dans le séquestre qu’il se permettait comme chargé de la police. Par la protection de Savary, devint associé dans l’entreprise générale des jeux de Paris et des bains de Baden, ce qu’il est encore. Connu, méprisé, conspué en tous lieux et dans les journaux allemands, notamment ceux de Coblenz et de Carlsruhe, il n’en continua pas moins ses correspondances secrètes et relations de police, auxquelles es agents de tous les jeux de France et d’Allemagne, ainsi que les comédiens et artistes ambulants et les voyageurs marchands, sont spécialement employés. Il possède à ferme une superbe chasse dans le grand-duché de Baden, sous le titre d’aide de camp du duc de Rovigo. Depuis que les Autrichiens tiennent garnison  Kehl, n’a plus osé jouir du plaisir de la chasse, craignant quelques récriminations de la part du commandant,  à raison des horreurs qu’il a commises à Vienne, se flattant néanmoins dans le courant de février, de son intimité avec Suchet, pour narguer le commandant autrichien. Depuis, a disparu de l’Alsace et des terres qu’il possède dans un département aux environs de Paris. Maintenant on a la conviction que ce misérable était en Autriche pour diriger l’opération de l’enlèvement de l’archiduchesse Marie-Louise. Ce coup ayant échoué, il s’est échappé et, étant toujours uni de tous les passeports, lettres de commerce et pièces les plus régulières pour se soustraire à toutes recherches, prenant même tous les costumes et toutes les décorations, il a été manqué de deux heures, le 6 mars 1815, à Francfort-sur-le-Main. Il aura sans doute été rejoindre son ami Suchet ou Savary, digne protecteur d’un tel monstre. Signalement : taille, 5 pieds 1 pouce ; stature, aigre ; sourcils et cheveux roux ; petits yeux vifs ; parlant allemand, français, latin, anglais, italien : air effronté ; enfin, le crime personnifié.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série  [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.406-409).

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( 5 avril, 2021 )

Le docteur Renoult à travers son témoignage.

Renoult image illustration.

Publiés la première fois en 1862, les « Souvenirs » du docteur Adrien-Jacques Renoult (1770-1842) sont méconnus. « Élève du célèbre Dessault [Desault], M. Renoult fut, à l’âge de vingt-deux ans, attaché comme chirurgien militaire à l’armée du Rhin. C’est là qu’il apprit à connaître et à aimer Desaix, dont il resta séparé quelque temps, mais qu’il retrouva bientôt en Égypte pour ne plus le quitter qu’au jour où son excellent général paya de sa vie le triomphe de la France à Marengo », écrit l’éditeur de l’époque dans sa présentation. Son témoignage aborde les campagnes de 1792, 1794, 1795, 1796. A la fin juin de cette même année, il passe le Rhin à la suite du général Moreau, commandant en chef de l’armée du Rhin. En 1797, Renoult se trouve en Italie et soigne, dans les deux hôpitaux de Cremone, de pauvres diables en proie à des maladies vénériennes…C’est à cette époque qu’il rencontre pour la première fois le général Bonaparte : « Il s’arrête devant moi, me fixe avec ses yeux pénétrants, mais pleins de bonté », écrit l’auteur. En mai 1798, il s’embarque pour l’Égypte et, arrivé au Caire, apporte toute sa science aux malheureux soldats victimes d’ophtalmie. « Combattre cette maladie était chose difficile, faute de moyens ». Sa narration de la campagne d’Égypte est particulièrement dépaysante. De retour en France à  la fin d’avril 1800, il est chargé d’administrer l’hôpital militaire du Gros-Caillou, à Paris, avant d’être désigné par Savary, comme chirurgien-major de sa légion de gendarmerie d’élite. C’est en tant que tel qu’Adrien-Jacques Renoult participe aux campagnes de 1806 (en Prusse), 1807 (en Pologne), 1808 (en Espagne) et de 1809 (en Autriche). A Vienne, l’auteur s’occupe de soigner les nombreux blessés de la Garde. Ce sera sa dernière campagne avant qu’il ne soit nommé par le général Savary (devenu ministre la Police générale) « médecin inspecteur des prisons d’État ».

C.B.

Ci-dessus: image d’illustration représentant un chirurgien.

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Notes complémentaires.

Le titre exact de l’édition originale est:« Souvenirs du docteur Adrien-Jacques Renoult, officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’Empire, membre de l’Académie de médecine », Paris, Imprimerie de Jouaust Père et Fils, 338, rue Saint-Honoré. L’exemplaire que nous avons consulté, comporte deux mentions manuscrites ajoutées sur la couverture : « Ancien chirurgien en chef des armées » et « Beau-père de M. Pesty, agent de change honoraire, rue de la paix, n°24 ». Renoult mentionne ce personnage à la fin de son témoignage. Ajoutons que le docteur Renoult fit paraître sous le Consulat l’ouvrage suivant : « Essai sur les maladies des gens de cheval. Par Adrien-Jacques Renoult, de S. [Saint-]Arnoult, département de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], Médecin, Chirurgien-Major de la Gendarmerie d’élite, Garde des Consuls », A Paris, de l’imprimerie de Bossange, Masson et Besson, XI., MDCCCCIII [1803], 65 p. 

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Né le 6 décembre 1770 à Saint-Arnoult (Seine-Maritime), Renoult s’éteint à Paris le 6 mai 1842  Il repose au cimetière du Père-Lachaise, 37ème division, 1ère ligne.  Dans cette même chapelle se trouvent son épouse, Marie-Élisabeth Bosselet (1773-1864), son gendre, Pierre-Laurent Pesty (1791-1865), agent de change, précédemment, chef d’escadron, garde du corps du roi Louis XVIII, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur, ainsi que l’épouse de ce dernier, Adrienne-Élisabeth Renoult (1805-1858). Adrien-Jacques Renoult, au moment de sa mort, demeurait au n°1 de la rue de la Grange-Batelière (Paris 9ème) . Son gendre et sa fille habitaient à la même adresse. Le dossier du Dr Renoult, rassemblant états des services et divers documents, peut être consulté en ligne sur la base Léonore de la Légion d’honneur (cote LH/2301/45).

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( 20 mars, 2021 )

Une lettre du général Curial au général Clarke,duc de Feltre (1815).

Le général Curial était, en 1815, colonel des chasseurs royaux de France, naguère les chasseurs à pied de la Vieille Garde.Il voulait rester fidèle à Louis XVIII qui l’avait nommé pair. Son régiment l’abandonna pour courir au-devant de Napoléon et les officiers lui disaient alors qu’ils le reconnaissaient toujours comme leur colonel et qu’ils lui obéiraient… à condition qu’il les mènerait à la rencontre de l’Empereur. Aussi ne devait-il pas rester colonel des chasseurs à pied. Napoléon ne le tenait pas pour un homme « sûr et chaud « ; il lui donna d’abord le commandement de Lyon, puis le lui ôta pour l’employer du côté de Montpellier et de Marseille, puis lui donna une division à l’armée des Alpes. Dans la lettre suivante, datée de Paris et du 16 octobre 1815, Curial retrace sa conduite au duc de Feltre, Ministre de la guerre, et lui expose, trop brièvement, à notre gré, « les faits tels qu’ils se sont passés ». Commandant, lors du funeste débarquement de Bonaparte, les chasseurs royaux de France, je n’ai rien négligé pour les contenir dans le devoir et le sentier de l’honneur. Harangues, promesses, menaces, châtiments, j’ai tout employé infructueusement. Quelques officiers, et surtout une députation des grenadiers à pied royaux, les avaient exaltés au point que le corps d’officiers réuni dans mon logement, à Chaumont, me déclara malgré mes nouvelles remontrances, mes reproches et même mes prières, que le régiment allait partir pour se rendre auprès de Napoléon. Je les prévins alors que je cessais de les commander; j’écrivis de suite à Votre Excellence pour lui rendre compte de cette défection ; je lui expédiai un aide-de-camp en courrier et je me rendis en poste à Troyes où je vous priai, Monseigneur, de me faire passer vos ordres ; mais Votre Excellence n’a pas reçu ma lettre ; elle avait déjà quitté Paris lorsque mon officier y est arrivé. Pendant ce laps de temps, j’avais été dénoncé à Bonaparte par deux officiers partis en poste de Chaumont, non seulement pour avoir dit ce que je pensais sur son compte, mais encore pour avoir cherché par tous les moyens possibles à arrêter la marche du régiment. De là mon renvoi dela Garde, mon remplacement à Lyon où j’avais reçu l’ordre d’aller, quoique j’eusse demandé ma retraite, et enfin un exil de vingt-six jours à Chambéry.

Voulant éviter ensuite dans cette ville les vexations populaires, je pris le commandement d’une division de l’armée des Alpes, lorsque les hostilités furent commencées: commandement que je n’ai conservé que dix ou douze jours.

Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion,  Éditeur, 1911, pp.273-274).

Une lettre du général Curial au général Clarke,duc de Feltre (1815). dans FIGURES D'EMPIRE Curial

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( 18 mars, 2021 )

Benjamin Constant…

Benjamin Constant

« Suisse à la Jean-Jacques [Rousseau], coureur d’aventures galantes,  passant à l’amour orageux avec Mme de Staël au culte platonique avec Mme Récamier, transformant en épanchements littéraires les phases de sa vie intime, cœur et esprit mobiles, imprégné du scepticisme et de l’incrédulité du dix-huitième siècle ; c’est le type de l’incohérence. Ses variations politiques lui ont valu une place d’honneur dans le dictionnaire des girouettes. Il soutint d’abord le Directoire, puis accepta d’entrer au Tribunat. Ses relations avec Mme de Staël combinées avec des intrigues politiques l’obligèrent à demeurer à l’étranger pendant le temps de l’Empire. Rentré à Paris en 1814, il mène dans les « Débats » une violente campagne royaliste. Rien ne peut donner idée de la fureur avec laquelle il fonça sur l’Empereur, exilé inoffensif pour le moment. Il faut citer quelques phrases qui paraissent incroyables de la part d’un écrivain dont le talent n’était pas sans charme ni délicatesse.  On venait d’apprendre le débarquement de Napoléon à Cannes [Golfe-Juan]. Chacun à Paris pensait que c’était là une aventure de casse-cou, sans lendemain.

Benjamin Constant écrit :

« Nous subirons sous Bonaparte un gouvernement de mamelucks. C’est Attila, c’est Gengis-Khan, plus terrible et plus odieux. Il prépare les ressources de la civilisation pour régulariser le massacre et pour administrer le pillage. Une année du règne de Louis XVIII n’a pas fait répandre autant de larmes qu’un seul jour du règne de Bonaparte. Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse. »

Cet article parut dans les « Débats » le 19 mars 1815. Le lendemain, Napoléon entrait aux Tuileries. Trois semaines plus tard, en avril, le « misérable transfuge » acceptait de l’Empereur une place de conseiller d’État. A cette absence de principes, Benjamin Constant ne joignait pas le courage. Quand il vit Napoléon à Paris, il se crut perdu. Il ne songea qu’à en finir avec la vie. Il se réfugia chez un ami et, déjà, il commença ses apprêts, certain qu’il ne ferait que devancer de quelques heures le châtiment. Une dépêche le mande aux tuileries, raconte Edgar Quinet. Il obéit, non sans crainte. Napoléon le reçoit d’un air riant. C’est à lui qu’il veut parler de liberté et de constitution ; c’est à  lui qu’il veut s’ouvrir.

« Et sachant qu’il s’adresse à un écrivain, c’est la liberté de la presse qu’il invoque. Il est pleinement converti sur ce point. L’interdire serait un acte de folie. Qu’au reste, Benjamin constant, lui apporte ses idées, ses vues ; il est  prêt à accepter ce qui est possible. Tout cela entremêlé de caresses et de sourires, comme en ont les maîtres du monde. Ces discours ne durèrent pas moins de deux heures. »

Benjamin constant se laissa facilement enguirlander. Pendant les quelques jours où Napoléon parut assuré sur le trône, il garda l’attitude du parfait courtisan. C’était, de part et d’autre, une comédie. Chacun savait qu’il reprendrait sa liberté et agirait selon sa vraie nature, dès que le spectacle aurait pris fin ; tout le monde, sauf peut-être Napoléon, savait qu’il serait de courte durée ! 

(A. PERIVIER, « Napoléon journaliste », Plon, 1918, pp.331-333.)

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Benjamin Constant de Rebecque (1767-1830) a laissé des « Mémoires sur les Cent-Jours » (Pauvert, 1961).

 

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( 16 mars, 2021 )

André Pons de l’Hérault…

Pons

André Pons de l’Hérault (1772-1853) prend la direction des mines de fer de l’île d’Elbe, dès son arrivée sur place le 16 octobre 1809. Républicain de la première heure, ayant croisé Bonaparte en 1793 à Toulon, il apprend à connaître l’Empereur durant son séjour elbois. Il en deviendra un des plus actifs partisans. Pons suit le souverain lors de son retour en France et il est envoyé en mission par Napoléon auprès de Masséna (à Marseille), afin de le rallier à sa cause. Durant les Cent-Jours, Pons de l’Hérault est nommé préfet du Rhône. André Pons de l’Hérault a laissé un très précieux témoignage qui parut pour la première en 1897, sous les auspices de Léon-G. Pélissier. En 2005, j’ai fait paraître une nouvelle édition de ce récit. A l’île d’Elbe, André Pons de l’Hérault fera la connaissance du trésorier Guillaume Peyrusse. Les deux hommes deviendront amis. « M. Peyrusse, par son âge [Il avait 38 ans, Pons 42 ans], par sa jovialité de tous les moments, de toutes les circonstances, n’était pas un homme imposant ; mais franc et loyal, plein d’esprit, ne disant jamais de mal de personne, il méritait d’inspirer une grande confiance », écrit Pons dans ses « Souvenirs ». Ils resteront en contact bien après l’Empire, comme en témoigne les lettres que nous reproduisons en annexe du présent volume. Par un heureux hasard, les archives de Guillaume Peyrusse et celles d’André Pons de l’Hérault se trouvent rassemblées à la Bibliothèque municipale de Carcassonne. En effet, les papiers de Pons (contenus à l’origine dans les papiers de Jacques-Alphonse Mahul (1795-1871), historien et homme politique local), furent offerts par la fille de l’ex-directeur des mines elboises à Augustin Cornet-Peyrusse, gendre du Trésorier de l’Empereur.

C.B.

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( 15 mars, 2021 )

Le général Clarke au ministère de la Guerre…

La carrière du général Clarke, nommé ministre de la Guerre en août 1807, illustre particulièrement bien la montée en puissance des grands commis au moment où le grand Empire connaît son apogée. Le ministère de Clarke vit cependant au rythme des crises qui résultent des campagnes de plus en plus difficiles que doit mener l’empereur. Celui-ci conserve à tout instant la haute main sur les affaires militaires et délègue à son ministre des pouvoirs restreints, quand il ne le charge pas de tâches plus ingrates, comme la gestion quotidienne de la campagne d’Espagne dont Napoléon s’est progressivement détaché. L’organisation du ministère évolue lentement au cours de ces sept années bien chargées, conservant un aspect proche des bureaux de l’Ancien Régime. Le ministre est obligé, néanmoins, d’adapter les structures aux besoins les plus urgents, créant des directions supplémentaires. Les réformes, cependant, se font attendre tout comme la résolution des problèmes stratégiques apparus sur les champs de bataille, de Baylen à Walcheren, en passant par le royaume de Naples. Cette longue période se conclut en 1814 dans l’impuissance la plus flagrante, malgré le sursaut d’énergie de Clarke pour resserrer les cadres. Son action à la tête des services dela Guerre en font pourtant un personnage incontournable : Louis XVIII ne s’y trompe pas en lui redonnant le portefeuille dès 1815.

Le général Clarke au ministère de la Guerre… dans FIGURES D'EMPIRE Clarke-1-184x300Si les campagnes napoléoniennes ont fait l’objet d’une abondante production de commentaires, il est intéressant de remarquer que l’organisation administrative dela Guerre sous Napoléon n’a pas toujours attiré l’attention des historiens comme elle aurait dû. La récente acquisition par le ministère des Affaires étrangères des archives privées du maréchal Clarke, ministre de la Guerre de l’Empereur puis de Louis XVIII, a permis de jeter une nouvelle lumière sur une facette encore méconnue des affaires militaires. D’une taille encore réduite, le ministère dela Guerre prend, avec l’arrivée du nouveau ministre, une ampleur nouvelle à mesure que les fronts militaires s’accumulent. Il illustre cependant également les aspects les plus figés de la bureaucratie napoléonienne, laquelle fonde son action sur un service de renseignement parfois dépassé par les événements. Nouveautés et archaïsmes se croisent dans les couloirs de cette administration encore très influencée par les méthodes de travail en cours sous l’Ancien Régime. La nomination d’un officier de plume à sa tête ne pouvait qu’accentuer encore l’orientation résolument bureaucratique prise par l’administration impériale. Nous concentrerons de ce fait principalement notre propos sur les transformations apportées au ministère au cours des sept années que Clarke passa à sa tête.

Henri-Jacques-Guillaume Clarke, une personnalité en retrait.

Le mois d’août 1807 voit le triomphe de la politique continentale de Napoléon, vainqueur dela Prusseet de son allié russe au terme de l’éprouvante campagne qui s’est déroulée tout au long de l’hiver et du printemps précédent. La signature du traité de Tilsit, le 7 juillet 1807, censé entériner cette politique de rétorsion vis-à-vis des opposants du grand Empire, voit également émerger un nouveau mode de gouvernement, symbolisé par la fin de la mainmise du prince de Talleyrand sur les Affaires étrangères. Dans le même temps, le maréchal Berthier se voit cantonné dans le rôle de major général des armées, place où il pourra donner toute la mesure de son talent. Pour le remplacer, Napoléon fait appel à un officier général de toute confiance, Henri Clarke, celui-ci venant de s’attirer tous les éloges pour son action à la tête du gouvernement militaire dela Prusse.

L’Empereur et Clarke, qui se sont connus au cours de la campagne d’Italie, présentent de nombreux traits de ressemblance intéressants : nés à quelques années d’intervalle, tous deux sont d’origine étrangère, le père de Clarke ayant été l’un des nombreux officiers irlandais entrés au service dela France, suite à l’émigration continentale des partisans des Stuart. Tous deux ont bénéficié de l’enseignement de l’École militaire de Paris, bien que leur noblesse ait pu faire l’objet de doutes sérieux. Enfin, tous deux ont fréquenté le Cabinet topographique et militaire, institution attachée à l’autorité directe du directeur en charge des affaires dela Guerre, Lazare Carnot. Clarke a même été le supérieur du jeune général Bonaparte pendant les mois d’août et septembre 1795.

Auteur de rapports sérieux, véritable force de travail, le jeune officier général s’attire la bienveillance de Carnot qui l’envoie en mission d’observation pour le compte du Directoire en Italie. Sur place, il dénonce l’enrichissement personnel de certains généraux, tout en prenant garde d’épargner l’homme qu’il admire de plus en plus, le général Bonaparte. Mis à l’écart avant le coup d’État de Fructidor, lequel voit la chute de Carnot, il revient sur la scène des affaires après ce coup d’État, qu’il a applaudi sans réserve, bien qu’il se soit toujours défendu d’appartenir à un quelconque parti, si l’on excepte sa courte parenthèse orléaniste au début dela Révolution. Les missions qui lui sont assignées témoignent ensuite de l’ascension de ce discret serviteur de l’État. Parlant à la perfection l’anglais, l’allemand et l’italien, on le retrouve au cours des négociations de Lunéville avec l’Autriche, puis au poste de ministre plénipotentiaire auprès du roi d’Étrurie à Florence. Ambitieux, il obtient en 1805 son rappel en France, où il exerce brièvement la fonction de secrétaire de l’Empereur. La campagne d’Autriche lui donne une véritable occasion de se distinguer lorsque Napoléon lui confie le gouvernement de Vienne. Tâche difficile, sinon ingrate, elle lui permet de briller d’un éclat différent de celui des autres généraux qui s’illustrent à Austerlitz. Le fait est que Clarke réussit, au-delà des attentes, à remplir sa mission dans une ville dont les ressources ont été épuisées par la guerre. Les rapports officiels de la police font état d’une capitale sous tension, dont le calme n’est qu’apparent. Il lui faut combattre la criminalité ordinaire, maintenir le prix des aliments de base à un taux fixe, réquisitionner les lits pour les blessés. Toutes ces actions ne peuvent se faire sans le concours des Viennois et de la garde bourgeoise, dont Clarke s’assure (non sans risques) les services. En contrepartie, il fait régner l’ordre et la discipline dans les troupes françaises, n’hésitant pas à rappeler à l’ordre les fêtards qui expriment trop bruyamment leurs sentiments à l’annonce d’Austerlitz. Napoléon lui semble être très reconnaissant d’avoir garanti la bonne image de son gouvernement dans une ville occupée et le charge de renouveler l’expérience en 1806 en lui confiant, dans un premier temps, l’administration de Berlin puis de toutela Prusse. C’est une mission encore bien plus redoutable, dans un pays sans réserves, dont les voies de communication sont coupées par les francs-tireurs et les rigueurs de l’hiver. Clarke doit exécuter des otages et faire respecter un ordre précaire tout en levant une contribution de guerre de 131 millions de francs, somme dont le pays ne dispose pas dans son intégralité.

Satisfait des services rendus par ce dévoué commis et désirant marquer la nouvelle inflexion prise par son gouvernement, plus tatillonne et plus bureaucratique, Napoléon le nomme ministre dela Guerre. Clarkey voit la consécration de sa carrière d’officier de plume, suscitant jalousie et commentaires désobligeants, bien que ceux-ci soient encore assez éloignés du portrait du « maréchal d’Encre » brossé sous la Restauration. Lefait est que le personnage, assez raide et d’une honnêteté scrupuleuse, n’inspire que peu de sympathies à ses contemporains. On lui reproche sa grande suffisance et un amour-propre démesuré, sa passion pour les généalogies fantaisistes ajoutant encore à sa réputation d’homme compassé. Élevé dans un premier temps comte de Hunebourg, il obtient en 1809 le titre de duc de Feltre et fait sourire la cour en arrachant l’autorisation d’accoler cette nouvelle distinction à l’ancienne. Critiqué, mais rapidement incontournable : en dépit des difficultés de plus en plus sérieuses sur tous les fronts, il a imprimé sa marque sur toute la marche du ministère.

D’une crise à l’autre…

Bien que souvent déconnecté de la réalité des terrains, (la majeure partie de l’intendance étant partagée entre le major général Berthier, véritable ministre des armées délégué sur le terrain, et l’administration dela Guerre), le ministère de Clarke s’assure du déroulement des opérations et établit un lien indispensable entre le théâtre militaire et l’administration impériale. Les renseignements de la première importance et les rapports des officiers transitent en permanence sur le bureau du ministre, dont le rôle est d’établir la synthèse des informations avant d’en donner communication à l’Empereur. Cette organisation centralisée à l’extrême, largement héritée des bureaux de Louvois, n’est pas sans défauts. Clarke en fait l’expérience dès la première année de son ministère, lorsque la crise espagnole éclate avec une virulence imprévue. Il semble que le ministère tout comme l’ensemble du gouvernement aient sensiblement mésestimé les capacités de résistance des Espagnols. Aussitôt la sinistre comédie de Bayonne conclue, le pays s’est dressé tout entier contre les Français. Le vide au sommet de l’exécutif a désorganisé considérablement les services de renseignement, d’autant que les occupants ne peuvent espérer bénéficier d’aucune véritable complicité au sein de la population. Le ministère fait reposer l’essentiel de sa progression dans le pays sur une armée de jeunes conscrits commandés par un général expérimenté, le général Dupont. Celui-ci, dépassé par la tournure que prend le conflit, laisse saccager la ville de Cordoue avant d’être pris au piège à Baylen. Sa capitulation, en rase campagne, sème la stupeur en Europe et secoue gravement les institutions. Baylen est la première crise sérieuse que doit affronter le nouveau ministre, confronté à un autre problème, d’ordre personnel : Dupont est l’un de ses plus anciens amis. Les deux hommes se sont connus au Cabinet topographique et militaire sous le Directoire, ont travaillé longtemps ensemble et se sont tous deux fait remarquer par leurs qualités d’administrateurs. Mais le serviteur de l’État qu’est le ministre n’hésite pas longtemps : le 9 septembre 1808, se tient chez le comte Dejean, ministre de l’administration dela Guerre, une réunion cruciale à laquelle assistent Clarke, le comte de Cessac, directeur des revues, et Gassendi, chef de division au ministère. Ces quatre personnages, qui représentent toute l’administration militaire, refusent de considérer les éléments matériels de la défaite et suivent à la lettre les prescriptions impériales en chargeant Dupont de toutes les accusations. Il s’agit avant tout de respecter la volonté de Napoléon, profondément ulcéré par cet échec majeur, lequel a remis totalement en question sa politique extérieure. Madrid a été évacuée par le roi Joseph, qui ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire entrela Navarreet les Pyrénées. Clarke et ses collègues écartent un certain nombre de décisions jugées inexcusables, notamment celle d’inclure dans la capitulation les généraux Vedel et Dufour. L’enquête est longue et minutieuse et Clarke ne ménage pas sa peine pour retarder le jugement, qui ne survient qu’en 1812, écrivant à cette occasion à Napoléon, d’une manière assez franche, qu’il lui est difficile d’assister aux séances de la commission. Dupont, bien que très affecté par cette longue épreuve, se défend remarquablement lors des interrogatoires et met fort bien en valeur les carences de l’armée impériale.

Celles-ci méritent d’être brièvement examinées : en 1806 et 1808, l’armée française subit à Sainte-Euphémie, puis à Baylen deux échecs dont les principales causes ne seront jamais analysées en profondeur par l’Empereur et le ministère dela Guerre : outre un armement vieillissant et des techniques de combat pas toujours adaptées aux terrains, l’armée impériale ne sait pas discerner les nouvelles méthodes d’un ennemi qui, bien qu’en infériorité numérique, est capable de lui infliger des échecs surprenants. Les Anglais, qui ont fait de la technique de feu roulant leur principale force, surprennent leurs adversaires une première fois dans le royaume de Naples, en juillet 1806 à Sainte-Euphémie. Cette première semonce passe inaperçue au beau milieu de la révolte dela Calabre et la responsabilité de l’affaire est rejetée sur quelques officiers accusés d’avoir fait montre de trop d’enthousiasme. Jacques Rambaud, auteur d’une thèse sur le règne napolitain de Joseph Bonaparte, ne se trompe pas en décrivant l’épisode de Sainte-Euphémie, comme une préfiguration de Baylen, où Dupont semble avoir été dépassé par la technique d’enveloppement de sa colonne. Les lanciers espagnols, réputés invincibles, ont fait le reste. En juillet 1809, à Talavera de la Reina, les Anglais réussissent à nouveau à tenir en échec les forces de Victor et du roi Joseph. Solidement retranchés sur des hauteurs qu’ils ont soigneusement hérissées de défenses, les soldats de Wellesley, futur duc de Wellington, parviennent à contenir les assauts de leurs ennemis. Cette stratégie porte à nouveau ses fruits d’une manière bien plus convaincante lors des campagnes du Portugal de Soult et de Masséna. À aucun moment, l’état-major et le ministère n’ont pensé à réviser leurs conceptions, erreur lourde de conséquences. La lutte contre les guérillas, connues à cette époque sous le nom de « quadrilles », met également beaucoup de temps à se mettre en place. Si le ministère n’ignore rien de l’art de la petite guerre, il peine à la combattre avec ses propres armes, laissant pleine initiative à quelques officiers pour mener ce combat difficile.

L’Espagne représente une crise permanente : Napoléon donne tout pouvoir à son ministre pour traiter directement avec le commandement français mais aussi avec le roi Joseph, qu’il est habilité à réprimander en vertu de consignes impériales. Clarke réalise rapidement que la question espagnole est devenue un inextricable problème. D’un côté, des maréchaux français rivaux, de plus en plus indépendants, de l’autre, le roi Joseph, totalement submergé par les événements militaires et qui réclame des subsides et le commandement suprême des armées. Sur le terrain, certains maréchaux prennent de grandes libertés avec les ordres de Paris. Ainsi, les tentatives du maréchal Soult pour se faire nommer roi du Portugal font l’objet de rapports alarmants au ministère. Plus tard, lorsque le roi Joseph s’oppose violemment au même maréchal, qui refuse d’évacuer l’Andalousie et de couvrir Madrid, c’est à Clarke que revient le rôle d’arbitrage. N’ayant aucun pouvoir pour relever le maréchal de ses fonctions, il se borne à transmettre les doléances du roi à l’Empereur et de conseiller aux deux antagonistes d’oublier momentanément leurs querelles. Néanmoins, après 1812, il n’hésite pas à faire part à l’Empereur de ses soupçons quant à la conduite douteuse de Soult lors de la prise de la ville de Badajoz par les Anglais. Il finit enfin, en 1813, par céder aux injonctions royales et à rappeler le maréchal en France. La situation dans la péninsule est catastrophique et de simples sous-officiers osent écrire directement à Clarke pour la lui faire connaître. Le rapport laissé par le sergent-major Laurent du 88e de ligne, daté du 19 août, fait un constat sans appel : fossé entre les hommes et leurs chefs, perte de l’esprit patriotique, fatigue générale, haine tenace contre les maréchaux et généraux accusés de ne penser qu’à leurs intérêts. Clarke, de ce fait, décide de sonder l’esprit de la troupe. Ses informateurs sont pour la plupart de jeunes officiers, ou des sous-officiers, qui fréquentent la troupe et partagent ses malheurs.

Baylen figure parmi les points marquants de l’année 1808. L’affaire de Walcheren, survenue l’année suivante, pèse fortement sur le prestige de Clarke, qui manque alors de perdre son poste. Walcheren est une petite île de la Zélande, à fort potentiel stratégique, que les Anglais souhaitent envahir afin d’opérer sûrement en Hollande. L’opportunité de s’emparer de l’île se présente au moment de la campagne de 1809, laquelle retient Napoléon en Autriche. Plus encore que Baylen, dont il ne peut être tenu pour seul responsable, Walcheren révèle bien l’impuissance des bureaux de la guerre lors des absences de l’Empereur. Parfaitement informés des préparatifs anglais, y compris de la date de l’embarquement, les ministres ne prennent aucune décision importante avant l’annonce de la prise des îles stratégiques de Zélande et des menaces existant sur Anvers. Le 21 avril, l’amiral Decrès, ministre de la Marine fait passer la note suivante à son collègue de la Guerre : « Mon cher ami, je suis une poule mouillée quand nous sommes loin de l’Empereur et que nous passons huit jours sans avoir de ses nouvelles. Je vous confierais que j’avais proposé à S. M. dès vendredi dernier de faire rentrer l’escadron à Flessingue. Je n’en ai point eu de réponse, et je n’en suis pas trop étonné car S. M. a beaucoup à faire. Dans ce silence du maître, je n’ose prendre aucun parti, mais je vous provoque pour que vous examiniez ce que les circonstances exigent. Mes motifs sont que je ne sais pas si l’Empereur connaissait tous ces préparatifs de l’ennemi. » 

Si Clarke réussit à envoyer 60 000 hommes en renfort en Hollande, de sérieux problèmes subsistent quant au commandement à leur donner. Cambacérès a concédé le commandement des troupes françaises au roi Louis de Hollande, sur les conseils du ministre de la Guerre, ce qui provoque la colère de Napoléon. Le bilan de l’affaire est finalement peu glorieux : il faut attendre la fin de l’année pour reprendre les îles hollandaises. Mais, surtout, la reddition de Flessingue, place aux mains des Français, a une nouvelle fois démontré les faiblesses du ministère à faire relayer convenablement ses ordres sur le terrain. Clarke gagne pourtant quelques mois plus tard le titre de duc de Feltre, n’ayant pas démérité personnellement au cours de l’affaire, faisant preuve en toute circonstance d’énergie, là où Cambacérès et Decrès semblaient incapables. Il écrit ainsi à Napoléon le 16 août : « Si les Anglais venaient à Paris, ce ne serait pas dans mon lit qu’ils me trouveraient car je me suis à peine couché depuis le 29 juillet. » Napoléon sait malgré tout apprécier le courage de ce ministre travailleur.

Clarke ne démérite pas après ce périlleux baptême du feu. On le voit organiser avec science la campagne de Russie et administrer les points les plus reculés de l’Empire. Il se substitue fréquemment à l’Empereur, notamment pour ce qui concerne les relations avec certains maréchaux. Il lui faut même entretenir une correspondance régulière avec le roi Joseph, Napoléon refusant de traiter directement avec son frère. Plus secrétaire que ministre, Clarke voit pourtant son rôle grandir au cours de la campagne de Russie, particulièrement après l’affaire Malet, du nom du général qui s’est emparé brièvement de Paris en prétextant la mort de l’Empereur en Russie. Clarke, qui a échappé aux conjurés, a réussi à éviter le pire en reprenant le contrôle des affaires et en arrêtant les principaux coupables. Jugés sommairement, Malet et ses complices sont fusillés à Grenelle, peut-être trop rapidement au goût de Napoléon qui, de retour à Paris, exprime vivement sa colère. Clarke a néanmoins marqué des points au détriment de son rival, le général Savary, ministre de la Police, qui s’est couvert de ridicule pour n’avoir rien pressenti. L’inimitié entre les deux hommes se transforme désormais en véritable guerre des services, la guerre empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la police. Le ministre n’hésite pas à accuser Savary de vouloir devenir un nouveau maire du palais. Cet état de fait confirme la force grandissante des militaires sur la société civile, tandis que la loi martiale est instaurée sur le territoire au moment de l’invasion alliée. Mais cette emprise militaire est loin de ressembler à celle connue après le coup d’État de brumaire. Le baron Grundler, informateur de Clarke, écrit le 21 février 1814 qu’ « exceptés la Garde et ce qui arrive d’Espagne, l’armée n’a point de consistance véritable » 

Après la défaite de Leipzig et la perte dela Saxe, la situation est en effet dramatique. Il faut à nouveau combler les vides au sein de l’armée. Les rapports entre l’Empereur et son ministre sont houleux et l’on y découvre à travers eux un tout autre général Clarke, combatif et velléitaire, réclamant 289 000 hommes pour imposer le respect dela Franceà ses ennemis. Le ministre tient aussi à faire appel à d’anciennes sommités, comme son ancien supérieur, Carnot, qu’il consulte régulièrement. À cette occasion, Carnot parvient enfin à imposer ses vues quant à la modernisation de l’équipement, plaidant pour l’utilisation de grenades à main et d’un mortier qu’il a conçu. Mais il lui faut pour cela affronter la pesanteur d’un ministère qui délibère longuement sur ces innovations. En outre, le découragement prend peu à peu le dessus.

À Paris, menacée par les armées alliées, Clarke est en relation constante avec le roi Joseph, lieutenant-général de l’Empire et partage avec lui ses désillusions et ses désirs de paix. Les deux hommes fuient la capitale le 30 mars, convaincus de l’inutilité d’une défense. Le 2 avril 1814, Clarke écrit à Berthier pour justifier ce départ précipité, invoquant les conditions désastreuses de la défense et le refus de combattre opposé par la Garde nationale. Le désir de paix général l’a emporté et Clarke doit quitter le ministère qu’il transmet, ironie du sort, à son ancien ami, le général Dupont de l’Étang.

Organisation du ministère sous Clarke.

Les sept années du ministère Clarke, chargées en événements militaires et politiques et rythmées par les crises, ne coïncident pas avec une réorganisation des services. Manque de temps, manque de moyens chroniques : le ministère n’est pas du reste, et le fait est surprenant pour un régime militaire, un poste exposé. S’ils comptent parmi les portefeuilles stratégiques, ses attributions sont limitées par la volonté de l’Empereur. Napoléon a installé un homme de bureau, un grand commis dont le profil rappelle celui de certains ministres de l’Ancien Régime, certainement à dessein. En 1807, Clarke prend possession d’un vaste ministère, dont la force de travail est impressionnante, mais parfois inefficace. Il est doublé par une autre entité administrative, l’administration dela Guerre, chargée de nombreux domaines, dont le ravitaillement. Mais il arrive parfois que les attributions des deux ministères se croisent, notamment en Espagne, où Clarke doit assurer les subsistances de la ville de Barcelone. C’est également le ministère dela Guerrequi doit prendre en charge l’administration de places lointaines et stratégiques, telles que l’archipel de Corfou, où les Français sont très isolés.

Clarke ne procède à aucun changement marquant lors de son arrivée à la tête de la Guerre : l’organisation est à peu de choses près la même que celle qui prévaut en 1806. Le secrétaire général en est toujours l’inspecteur en chef aux revues Denniée, remplacé à partir de 1809 par le général Fririon, ami personnel de Clarke. On compte six divisions principales et trois bureaux chargés respectivement du génie (Decaux), du matériel du génie (Sénarmont) et de la police militaire (Besson). Une septième division, dirigée par Reverony, traite les dépenses internes du génie. Ce sont ces six divisions qui représentent la colonne vertébrale du ministère, le ministre se chargeant de coordonner leur action selon la ligne directrice qu’il définit en accord avec l’Empereur. Les six chefs de division peuvent être considérés comme les yeux et les oreilles dela Grande Armée, responsables des dépêches, des mouvements des troupes, des états de situation, des inspections, mais aussi de la situation personnelle de chaque soldat français, les troupes étrangères étant souvent soldées et équipées par les États vassaux de l’Empire.

Clarke-2-180x300 dans FIGURES D'EMPIRELe ministère ne mobilise finalement que peu de personnel : 439 employés en 1814, dont 90 surnuméraires. Son organisation n’a presque pas changé depuis la Révolution. On y discerne toutes les conceptions de Carnot, pour qui la guerre se prépare autant dans les bureaux que sur les terrains. Clarke se situe clairement et résolument dans cette ligne, en tant qu’ancien subordonné de l’ex-directeur dont il a observé et admiré la rigueur au travail. Il ne sera donc pas question pour lui de bouleverser fondamentalement les bases de l’administration qu’il dirige. Le travail ne répugne pas le nouveau ministre qui ne quitte à aucun moment la capitale. Le 1er janvier 1809, au moment où l’Empereur se bat en Espagne et alors que Paris fête joyeusement la nouvelle année, Clarke écrit à Napoléon que « les montagnes de papier qui s’élèvent autour de [lui], ainsi que le travail avancé dans la nuit, et sans aucune relâche » le maintiennent constamment dans son bureau. C’est en 1809 qu’il décide les premiers remaniements au sein du ministère, décidant d’adapter les services aux nouvelles exigences d’une Grande Armée présente sur tous les fronts européens.

Le ministère de Clarke, loin d’être immobiliste, doit cependant attendre une crise majeure telle que le débarquement anglais en Hollande pour commencer à réfléchir à la manière de répondre aux imprévus. Clarke révise dans un premier temps les attributions de ses chefs de division, confiant la garde de Paris à la quatrième division de Barnier, chargée jusque-là de l’état civil et des inspections. Mais ce sont les bureaux qui font avant tout l’objet des soins du ministre : ceux du génie sont ainsi rassemblés sous l’autorité de Decaux, tandis que la septième division, demeurée à l’écart, est supprimée. Enfin, le bureau des revues devient la division des revues, confiée à l’inspecteur Dubreil, composée de quatre bureaux. Ce remaniement n’est dans les faits qu’une adaptation. Clarke se contente de suivre l’évolution de son personnel et de répondre aux besoins du moment : en 1811, alors que l’on commence à envisager une campagne en Russie, le ministère créela Direction générale des revues et de la conscription, véritable service autonome, placé sous les ordres du général Dumas. Ce dernier retrouve les attributions qui étaient celles de Lacuée en 1806. Dès mars 1812, cette direction est supprimée, tandis que les revues viennent s’ajouter aux attributions de la première division, dirigée par Prevost. Les attributions de la direction sont partagées entrela Guerre et l’administration de la Guerre. Une direction générale de la conscription est alors mise en place et confiée au baron d’Hastrel, lequel récupère à son tour les prérogatives de Lacuée.

En 1811, deux divisions supplémentaires sont créées à partir d’anciens bureaux : le génie, formant la septième division et la police militaire, formant la huitième. Cette augmentation des effectifs du ministère est rendue nécessaire par les besoins d’une armée pléthorique. En 1813, le baron Denniée reçoit la charge d’une division supplémentaire spécialement dévolue à la surveillance et à l’administration des recettes et dépenses des armées d’Espagne. L’Espagne en cette année concentre d’immenses moyens, puisqu’une autre division particulière est créée au sein même de la première division, chargée des opérations des armées et confiée à Vieusseux. Une certaine fébrilité règne alors dans les ministères parisiens. L’armée est durement éprouvée par les revers qu’elle subit un peu partout et les bureaux, particulièrement sollicités pour répondre aux demandes urgentes, doivent faire appel à du personnel supplémentaire. Clarke doit ranimer des commissions éteintes, comme celle chargée des fortifications, ou bien présider, à partir du 27 décembre 1813, le Comité central de défense, institution importante mais vidée de substance, chargée d’organiser la défense civile et militaire du territoire national. Le Comité central est relayé sur le terrain par des référents chargés d’organiser dans chaque division militaire la défense des points stratégiques. Pour la défense des places, Clarke se fait seconder par l’ancien ministre Dejean, chargé alors de l’inspection du génie, lequel lui remet un rapport inquiétant sur la situation très dégradée des places fortes françaises.

À cette date, jamais la pression n’a été aussi forte sur les épaules des fonctionnaires, mais l’organisation interne n’en est pas pour autant modifiée. Lorsqu’il quitte précipitamment la capitale en avril 1814, le ministre parvient encore à réunir son cabinet à Blois et à assurer un semblant de service, mais cet épisode parvient à sauver les apparences. Malgré les événements défavorables, Clarke a réussi à prouver combien il est indispensable à la tête dela Guerre. Au même moment, la plupart des fonctionnaires du ministère signent sans aucune difficulté l’acte reconnaissant Louis XVIII roi de France.

Conclusion.

Clarke, qui succède à l’austère Berthier, ne possède en rien la fougue des généraux qui s’illustrent sur les terrains mais correspond au type du fonctionnaire idéal, peu bruyant et très obéissant. Rentré au ministère au moment où la France occupe la place de première puissance militaire du continent européen et s’apprête à remettre de l’ordre en Espagne, il le quitte provisoirement en 1814, au moment où le pays se trouve au bord du gouffre. On peut résumer la carrière de Clarke sous l’Empire à travers cinq grandes crises : Baylen, Walcheren, l’affaire Malet, la fin de la guerre d’Espagne et la campagne de France. Durant chacune des crises, Clarke fait épreuve d’initiative et de courage, mais la clairvoyance lui fait défaut à plusieurs reprises. L’armée est durement secouée par la catastrophe de Baylen, survenue en 1808, bataille au cours de laquelle les meilleurs soldats de l’Europe continentale ont été pris au piège : Clarke, pas plus que les autres tacticiens, ne discernent les graves défauts qui grippent la machine de guerre impériale. Mais le ministre est-il libre d’apporter son diagnostic propre ? N’est-il pas plutôt un simple mécanicien attaché à cette machine ? Autant de questions qui méritent que l’on prenne en considération cet aspect de l’armée napoléonienne, illustrant particulièrement bien les faiblesses d’une entreprise aux bases fragiles. Les archives personnelles du maréchal Clarke recèlent toutes les informations susceptibles de compléter les dossiers du Service Historique de la Défense.

Vincent HAEGELE

Source : Vincent Haegele, « Le général Clarke au ministère de la Guerre », Revue Historique des Armées, 251/2008. http://rha.revues.org/index328.html

 

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( 10 mars, 2021 )

Le sous-lieutenant d’Hauteroche et son témoignage…

Image d'illustration1Image d’illustration.

Le témoignage du sous-lieutenant Antoine d’Hauteroche sur la campagne qu’il mena en Italie, en Calabre, entre 1806 et 1809 fut publié à Saint-Etienne par sa fille en 1894, à 75 exemplaires seulement.  « J’ai dix-huit ans des épaulettes de sous-lieutenant toutes neuves, un grand plumet blanc, le plus grand que j’aie pu trouver, et il y a trois jours que je suis hors de l’École militaire de Fontainebleau », écrit le jeune officier au début de ses « Souvenirs ». Nous sommes en 1806. Après un court séjour auprès des siens, à Montbrisson (Loire), il se dirige vers l’Italie le 15 mai de la même année. Le voici franchissant les Alpes, puis il passe à Turin, et prend la route de Milan avant de parvenir à Bologne. C’est là qu’il rejoint son affectation comme sous-lieutenant au 20ème de ligne. « Près de deux mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée à Bologne ; on parlait déjà de départ, il était question d’envoyer des troupes dans les Abruzzes et la garnison devait fournir deux bataillons », note l’auteur, un peu déçu de quitter cette ville agréable et ses séduisantes habitantes… Le 1er août 1806, il se met en route avec son régiment. Il est à Rimini, traverse Pesaro et Sinigaglia et loge à Ancône. Il reprend sa progression. Avec le mauvais temps, celle-ci devient difficile. « Lorsque plus de mille hommes sont en route et qu’ils doivent effectuer le passage d’une rivière pourquoi ne pas jeter un pont ? », s’interroge d’Hauteroche.  Le voici parvenu enfin à destination. « A dater du jour où nous entrâmes dans les Abruzzes, je suis resté environ quatre ans tant dans le royaume de Naples que dans les Calabres » écrit-il.

En garnison à Pescara, le 1er octobre 1806, il fait partie d’un  détachement envoyé de nuit dans le village de Loreto (qu’il appelle Lauretta) afin de combattre des bandes d’insurgés. Au matin, il est encerclé par deux mille brigands. Il s’en suit un combat acharné à l’issue duquel les Français doivent capituler. « Mes braves soldats avaient les larmes aux yeux, et plusieurs brisèrent leur fusil, ce qui faillit nous faire un mauvais parti » précise le sous-lieutenant d’Hauteroche. Au début de janvier 1807, le 20ème de ligne quitte Pescara pour Naples…Son témoignage retrace assez bien l’existence d’un jeune officier en campagne, dans ce pays où il est question de guérilla, avec ses embuscades et ses tireurs isolés. Le sous-lieutenant Antoine d’Hauteroche a su donner un ton plaisant à son récit, en évoquant ses affaires de cœur et les personnages atypiques qu’il rencontre. Le tout est écrit avec une certaine légèreté et une pointe d’humour, qui fait oublier qu’à chaque instant, au détour d’un chemin, tout peut s’arrêter par un coup de sabre ou de pistolet donné par les insurgés qui infestent la Calabre. Ces « Souvenirs »  ne sont pas sans rappeler, par certains côtés la campagne d’Espagne, à laquelle l’auteur participera ultérieurement[1]. Il est utile de rappeler que bien plus tard, le 20 mars 1815, Hauteroche fait partie de ceux qui accueillirent  l’Empereur aux Tuileries à son retour de l’île d’Elbe.

C.B.


[1] L’historien Arthur Chuquet a consacré une notice au sous-lieutenant d’Hauteroche ainsi qu’à ses « Souvenirs » dans « Épisodes et Portraits. Première Série », Librairie Ancienne Honoré Champion, Éditeur, 1909, pp.148-185. Il y indique que le jeune militaire était cousin avec le célèbre Lamartine.

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( 6 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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