( 18 mars, 2017 )

Le 1er lanciers lors du débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan (mars 1815).

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Dans la note suivante, c’est un des chefs d’escadron ce régiment, M. de Trentinian qui raconte brièvement l’attitude du 1er lanciers lors du débarquement de Napoléon sur les côtes de France. Trentinian, élève de l’Ecole royale militaire de Tournon en 1782, cadet aux chasseurs des Alpes, en 1785, il fut nommé sous-lieutenant aux chasseurs bretons en 1791.  Ajoutons qu’il avait émigré et fait les campagnes de l’armée de Condé. Puis Trentinian était rentrée dans l’armée nationale où il avait rapidement reconquis ses grades:  Fourrier en l’an X, sous-lieutenant en l’an XI, lieutenant en l’an XII, aide-de-camp du général Thiébault en 1807, capitaine en 1809, chef d’escadron en 1813.  Il passait pour brave et actif. Il était en 1816 « cité dans la ville d’Agen comme un des officiers qui s’étaient le plus prononcés pour la cause royale ». 

Arthur CHUQUET. 

Note du chef d’escadron Trentinian. 

Aussitôt que le 1er régiment de lanciers du Roi eut appris la nouvelle du débarquement de  Bonaparte, il s’empressa de renouveler son serment de fidélité au Roi. Ayant reçu ordre de se porter sur Fontainebleau, ils furent instruits, à leur arrivée, que les troupes auxquelles ils devaient se joindre, s’étaient rangées du parti de l’Usurpateur. Le maréchal de camp Colbert sous les ordres duquel était le 1er régiment de lanciers, ne recevant aucun ordre et craignant que les soldats ne suivissent le coupable exemple de leurs camarades, décida de se retirer sur Paris. Arrivé à Brunoy, le 1er de lanciers fut arrêté par un régiment qui passait à l’ennemi. Près d’Essonnes, l’infanterie et l’artillerie les arrêta de nouveau. Mais, voulant absolument rejoindre l’armée royale qu’on disait campée dans la plaine Saint-Denis, le 1er de lanciers se jeta sur sa gauche et alla prendre poste à Montlhéry. Le colonel, connaissant le dévouement du sieur Trentinian pour le roi, l’envoya à Paris pour s’informer où se trouvait l’armée royale et où était le Roi. Là, il apprit le départ de Sa Majesté et l’arrivée de Bonaparte aux Tuileries. Il retourna rendre compte de sa mission. Mais déjà le général Colbert avait reçu ordre de se rendre à Vincennes ; l’armée était soumise ; M. de Trentinian suivit son régiment.

Document extrait du livre d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911. 

 

 

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( 9 mars, 2017 )

Quelques chiffres concernant les troupes débarquées à Golfe-Juan…

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Sur le nombre des troupes qui débarquèrent ce jour là, H. Houssaye apporte les chiffres suivants : « 607 grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde ; 18 chevau-légers polonais ; 21 marins de la Garde ; 43 canonniers ; 400 chasseurs corses et environ 30 officiers sans troupe qui étaient venus à Porto-Ferrajo [Portoferraio] demander du service. Ce total de 1219 officiers et soldats est le chiffre de l’effectif, mais il faut en rabattre. On peut évaluer à une vingtaine les grenadiers et les Polonais qui avaient pris leur congé de novembre 1814 à février 1815. Il y avait des désertions chez les chasseurs corses, qui d’ailleurs n’avaient jamais été 406 hommes présents sous les armes. Enfin, il paraît qu’un certain nombre de canonniers étaient restés à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. »

(Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.208, note 1).

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( 23 février, 2017 )

Les mutilés de la Grande Armée en 1813…

Les mutilés de la Grande Armée en 1813... dans HORS-SERIE 1813Au mois de mai 1813, deux cent mille conscrits s’étaient battus à Lützen,  à Bautzen, à Wurtzen, comme les grenadiers de Marengo, et le roi de Saxe était ramené triomphant dans sa capitale. Mais cette guerre de héros, qu’avaient faite des conscrits à peine sortis de leurs dépôts et du village de leurs pères, avait coûté cher à  nos troupes : le nombre des blessés était si considérable, que des généraux firent entendre à l’Empereur qu’un  grand nombre de soldats avaient dû se blesser volontairement pour se soustraire au service militaire, et l’Empereur ne parla rien moins que de les faire fusiller. Ce fait, consigné sans commentaire par nombre d’historiens, est resté comme une preuve que les soldats eux-mêmes, à la fin, étaient las, et que tout le monde se lamentait des triomphes. Un vétéran de la Grande Armée, un homme de l’art chirurgical par excellence, le baron Larrey, qui fut appelé à prononcer son jugement sur ce cas remarquable de chirurgie légale militaire, y a consacré trois pages de ses « Mémoires ». Il est bon d’expliquer, tout d’abord, qu’on combattait alors en ligne pour le feu, et en colonne pour l’attaque. La ligne était sur trois rangs, et le troisième rang d’ordinaire n’avait pas à tirer, mais plutôt à passer un fusil tout chargé au premier rang, ou à relever les tués ou blessés du premier ou du deuxième rang. Mais en fait, avec le manque d’instruction et l’affolement des jeunes soldats, le troisième rang tirait comme les deux autres, et sans « serrer » suffisamment pour permettre au canon du fusil de déborder en avant du premier rang : détail technique important que les médecins juristes ne me semblent pas avoir fait suffisamment ressortir dans leur rapport. Cette petite remarque faite, je laisse la parole au baron Larrey :

« Pour diminuer aux yeux de Napoléon le nombre considérable de blessés qu’avaient donné les batailles de Lützen, Bautzen et Wurtzen, quelques personnes accoutumés à voiler les vérités lui firent entendre que beaucoup de ces blessés s’étaient mutilés volontairement pour se soustraire au service, et l’on rangeait dans cette classe tous ceux qui avaient les doigts tronqués ou les mains traversées par des balles. Sur ces assertions, on donna l’ordre de les réunir tous et de les enfermer dans le camp retranché établi pour la douane à un quarte de lieue de la ville, sur la grande route de Bautzen. Il y en avait près de trois mille. Interrogé par le chef de l’armée lui-même, sur la différence que présentaient les blessures résultant d’une cause mise en mouvement par l’individu blessé, d’avec celles qui sont l’effet d’une puissance étrangère, je répondis que, toutes choses égales d’ailleurs, nul médecin ne pouvait établir la moindre différence entre ces deux sortes de blessures. Mon opinion ne se trouvait pas d’accord avec celle de quelques-unes de mes collègues : elle ne prévalut point, et l’ordre de former un jury chirurgical, que je devais présider, me fut aussitôt intimé. Ce jury était chargé de désigner ceux des individus qu’il aurait rendus coupables de ces délits, pour qu’ils fussent mis ensuite à la disposition du général grand prévôt de l’armée. Je ne transcrirai pas ici ce que m’écrivit à ce sujet cet officier général ; sa lettre contenait le détail des mesures à prendre pour la police du camp, pendant la durée de nos opérations. Pénétré de l’importance de la décision que j’étais appelé à donner, dans ce cas remarquable de chirurgie légale, je persistai dans mon premier jugement ; les autres membres du jury partagèrent mon opinion ; et, après avoir examiné avec soin tous les blessés, nous fîmes le rapport suivant :

D’après l’ordre du chef de l’armée et en vertu des instruction de Son Excellence M. le comte Daru, ministre, directeur de l’armée, exprimées dans sa lettre du 13 juin 1813 ; Le jury chirurgical, composé de MM. Le baron Larrey, inspecteur général,  chirurgien en chef de l’armée et de la Garde, Eve, chirurgien principal, chevaliers de plusieurs ordres, Charmes, chirurgien-major, chevalier de la Légion d’honneur, Thébaut, chirurgien-major des hôpitaux,

Bécoeur chirurgien-major des ambulances, s’est réuni, le 16 du même mois, à cinq heures du matin, au lieu désigné, à l’effet de procéder à la visite des 2 350 soldats, et de 282 ramenés des ambulances de retraite, ce qui faisait en tout 2 632 militaires de toute arme, blessés aux mains et aux doigts.

Cette opération, continuée, sans interruption, depuis le moment où elle a été commencée jusqu’aujourd’hui 19 juin, heure de midi, a eu pour témoins un officier supérieur de l’état-major et un officier de gendarmerie envoyés par le grand-prévôt de l’armée.

L’examen fait avec la plus scrupuleuse attention a porté :

1° sur le caractère des blessures et les infirmités qui en résultent.

2° Sur les causes qui ont produit ces blessures et sur la manière d’agir de ces causes.

3° Sur les circonstances qui ont accompagné ou précédé ces solutions de continuité.

Il résulte de cet examen :

1° Que presque toutes les plaies ont été faite par des corps contondants poussés par armes à  feu, et un petit nombre part armes blanches, dirigés contre ceux qui en ont été atteints.

2° Que la majeure partie des blessés a présenté en mêmes temps d’autres blessures en divers points de la surface du corps, ou des déchirures plus ou moins multipliées de vêtements, faites par le passage des balles.

3° Que le petit nombre des blessés chez lesquels les circonstances précitées ne se sont pas offertes d’une manière aussi évidente, se compose précisément d’anciens soldats, du dévouement desquels il n’est guère permis de douter (1).

Enfin le jury déclare qu’il n’est point de signes certains qui fassent connaître la différence qui peut exister entre deux plaies d’armés à feu reçues même à brûle-pourpoint et produites l’une par l’effet de la volonté de l’individu, et l’autre par celui d’une puissance étrangère à sa volonté.

Le jury, en se résumant, proteste qu’il est physiquement impossible d’établir la moindre preuve qu’aucun des militaires visités par lui ne se soit mutilé volontairement, et il pense que la lecture des états circonstanciés (2). Qu’il a fait dresser de tous les blessés soumis à sa visite, en expliquant les motifs du nombre si grand en apparence des mutilations, contribuera à dissiper l’opinion défavorable répandue sur compte de ceux qui les ont éprouvées. »

On pourrait m’en vouloir, après une aussi longue citation, d’ajouter quelque commentaire inutile à ce rapport médico-légal peu banal ; mais on me permettre bien de faire la remarque qu’il mérite d’être placé à côté de ceux empruntés aux maîtres les plus autorisés, dans les Traités de médecine légaleToujours est-il que l’homme de bien qui n’avait pas hésité à défendre la vérité contre le monarque prévenu et irrité, reçut le soir même le témoignage de la reconnaissance de l’Empereur, satisfait d’être détrompé : c’était son portrait enrichi de diamants, 6.000 francs en or et une pension sur l’État de 3.000 francs, sans exclusion, est-il dit au décret, de toute récompense méritée par ses grades, son ancienneté et ses services futurs. Pour finir, je rappellerai seulement que, pour éviter dorénavant les accidents dus particulièrement au tir sur trois rangs et aussi pour augmenter le front de bataille, en face de l’armée coalisée d’un effectif double du sien, Napoléon prescrivit-ce fut pour la première fois dans les armées- la formation de la ligne sur deux rangs seulement (3), lorsque se donna dans les champs de Leipzig ce combat que les Allemands sont appelé la Bataille des Nations.

 Dr. Max Billard.

—————

(1). « Nos recherches nous portent à croire que le défaut d’habitude dans le maniement des armes a été la principale cause de ces mutilations chez les conscrits ; qu’ainsi, lorsqu’ils tiraient sur trois rangs, le deuxième et le troisième faisaient involontairement porter le canon du fusil sur la main de ceux du premier, que dans la manœuvre du fusil même, ils se blessaient sans le vouloir, comme nous l’avons vu maintes fois ; qu’enfin, les charges s’étant faites par l’infanterie aux batailles de Bautzen et de Wurtzen, sur le revers des collines, et les soldats ayant toujours les moins élevées sur leurs fusils, lorsqu’il les dirigeaient vers l’ennemi qui occupait le sommet de ces collines, les balles de leurs adversaires devaient généralement porter sur leurs mains comme les parties les plu saillantes. Une semblable cause a fait de même blesser aux mains un grand nombre de fusiliers de la Garde, qui avaient inutilement attaqué l’ennemi sur les hauteurs de Heilsberg, dans la première campagne de Pologne. Ces braves jeunes gens, sur l’assertion de médecins peu éclairés, avaient été accusés de s’être mutilés volontairement. Ces circonstances se sont aussi fréquemment présentées en Espagne, dans la guerre des montagnes » (Note de Larrey).

(2). « Ces états furent déposés chez le ministre comte Daru. » (Note de Larrey).

(3).Plus tard, en 1866,avec le fusil à tir rapide, se chargeant par la culasse- le chassepot- la formation de la ligne fut enfin réduite à un seul rang.

(Extrait de « La Chronique médicale… », n°19, 1er octobre 1907).

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( 17 février, 2017 )

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON…

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON… dans HORS-SERIE napoleonAvant de partir pour la Russie, Napoléon voulut connaître le pays. Nous le voyons demander à son bibliothécaire Barbier, au mois de décembre 1811, les livres les plus propres à le renseigner sur la topographie de la Russie et surtout de la Lituanie « sous le rapport des marais, rivières, bois et chemins », ainsi que tout ce qui a paru de plus détaillé en français sur la campagne de Charles XIII et sur les opérations militaires dont ces contrées ont été le théâtre. Au mois de janvier 1812, il demande une histoire de la Courlande et tout ce qu’il y a de topographique, de géographique et d’historique sur Riga et la Livonie. 

Au mois de mai, il demande des traductions manuscrites, faites au bureau de Mounier, d’ouvrages sur l’armée russe : l’ouvrage du colonel Wilson, l’ouvrage du capitaine prussien Plotho, et d’autres : ces traductions, dit-il, pourront lui être utiles « dans le voyage ». 

Arthur CHUQUET (« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », 3ème série, Fontemoing, 1912). 

 

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( 9 janvier, 2017 )

COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON…(2ème partie).

A cheval.

Lorsque les circonstances ou le terrain à examiner l’exigeaient, l’Empereur quittait la voiture, en faisant un signe. Un page lui amenait le cheval prévu et il se mettait aussitôt en selle. Les chevaux qu’il montait habituellement étaient « de l’espèce arabe », petits de taille, poil gris-bleu, dociles, « doux au galop ». « NapoléCOMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON...(2ème partie). dans HORS-SERIE B-300x249on était, dit Fain, cavalier, hardi et casse-cou ». a cheval il avait le dos voûté, tenait négligemment les rênes de la main droite tandis que son bras gauche « allait pendant, et toute l’habitude du corps se balançant au mouvement du cheval ». Il s’abandonnait sans réserve à l’adresse de sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suivre les deux chasseurs à cheval et les deux officiers d’ordonnance qui le précédaient toujours. Les deux chasseurs ne cessaient de régler leur allure sur celle du cheval de l’Empereur qui les suivait, et, même en terrain difficile, ils arrivaient toujours à se maintenir à une distance suffisante sans le gêner. Il advint qu’n jours l’un des cavaliers d’élite, rencontrant un obstacle imprévu, tomba de cheval. « Maladroit ! » s’était écrié l’Empereur en survenant. Mais peu après ce fut au tour de Napoléon de vider les étriers. Le chasseur accouru lui tint son cheval pendant qu’il remontait en selle et lui duit simplement : « Il n’y a pas que moi de maladroit aujourd’hui !… » Franc-parler des vieux soldats qui coexistait avec un dévouement absolu. Si Napoléon décidait de se lancer au galop à travers une zone de terrains difficiles, le mameluck Roustam galopait immédiatement derrière lui. Devenu « valet de chambre à  cheval », il emportait alors sur sa monture, « un petit porte-manteau garni des effets de rechange qui pouvaient être les plus nécessaires » ainsi que la fameuse redingote grise « que l’Empereur passait dessus l’habit dans les mauvais temps ».

L’Escorte.

En voyage, l’allure générale est toujours le trot ou le galop. A la portière de droite de la voiture chevauche Caulaincourt, le Grand Ecuyer. S’il est en mission, il est remplacé par l’un des deux écuyers de l’Empereur. Napoléon s’arrête-t-il ? Dès qu’il a dit ces simples mots : « La carte », Caulaincourt la présente à l’instant même ; car celle des lieux où l’on passe est toujours attachées à un bouton de son vêtement. Un courrier arrive-t-il au  galop, porteur de dépêches ? Caulaincourt descend de cheval, conduit rapidement le dit courrier à l’écart, ouvre les malles, dont il détient les clés et les combinaisons, rejoint à bride abattue le voiture impériale et remet les dépêches à l’Empereur. A la portière gauche de celle-ci, chevauche le général Guyot-« le petit Guyot » dit Napoléon- qui est chargé des escortes en sa qualité de commandant du régiment des chasseurs à cheval de la Garde.Ceux-ci, qui ont succédé aux « guides » d’Italie et d’Egypte, et que l’armée appelle encore de ce nom, ont le privilège d’escorter l’Empereur en campagne. Ils en sont fiers, ces cavaliers d’élite qu’il appelle ses « enfants chéris ». Lorsqu’ils sont en tenue de parade, ils sont superbes, coiffés du large colback noir à plumet vert et rouge, à flamme écarlate revêtus du dolman vert à brandebourgs et de la culotte blanche, leur pelisse cramoisie flottant au galop sur l’épaule gauche. Le « Chasseur à cheval » de Géricault, si plein de mouvement, de couleur et de vie, en est l’illustration.

De même que lorsque Napoléon est à cheval, deux d’entre eux chevauchent toujours à distance, en avant de sa voiture. Celle-ci est elle-même précédée de deux officiers d’ordonnance (à l’uniforme bleu clair brodé d’argent, au chapeau à plumes noires). Elle est suivie des palefreniers, des chevaux de selle et de deux pages. Viennent ensuite les deux « chasseurs du portefeuille », l’un d’eux ayant sur le dos un sac de cuir contenant cartes, écritoires et compas. Derrière, est le groupe des aides de camp de service, des écuyers, officiers d’ordonnance et pages. Puis, commandée par un officier, c’est l’escorte proprement dite : vingt-quatre chasseurs. Après quoi, le Quartier Impérial Topographique, les mulets de bâts, le personnel et le matériel divers.

Dans tous les cas l’état-major était suivi du « mulet de la cantine »… portant des provisions fréquemment renouvelées. Lorsque Napoléon jugeait le moment nécessaire ou simplement utile, il donnait l’ordre de s’arrêter. La nourriture était, pour lui, la même que pour les autres. Fain nous décrit cette halte-repas : « On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions ; et l’Empereur, assis au pied de l’arbre voisin, ayant le prince de Neufchâtel [Berthier] à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu’au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire ». Scène d’une admirable simplicité qui rehausse encore la grandeur de Napoléon.

Les revues.

Au cours de ses déplacements, Napoléon profitait de chaque passage dans une place pour y inspecteur les troupes qui l’occupaient ou qui y stationnaient. Ses entretiens avec les soldats avaient un caractère extraordinaire, qui stupéfiait les étrangers, dont beaucoup étaient encore imbus de cette mentalité quasi-féodale que la révolution et Napoléon, même vaincus, ont anéantie en Europe. Aussi voyait-on souvent un officier ou même un simple soldat, qui se croyait des titres à une réclamation ou qui s’était distingué par son courage, s’adresser directement à l’Empereur : « Sire ! J’ai mérité l’Etoile [la Légion d’honneur] ». Napoléon le fixait du regard, généralement en souriant : « Et comment ? «  Devant ses camarades, le postulant citait les combats où il s’était trouvé et ce qu’il avait fait. L’Empereur faisait inscrire son nom, après avoir demandé au colonel du régiment confiC-300x236 aide de camp dans HORS-SERIErmation des services et des faits. Parfois, lorsque ceux-ci semblaient patents, il interpellait les autres soldats, les « témoins ». A d’autres moments, inspectant un régiment dont l’ensemble s’était distingué, et pour lequel il avait prévu quelques récompenses, il s’adressait directement aux unités : « quel est le plus brave de la compagnie ? » Et la ratification impériale confirmait aussitôt l’opinion des soldats enthousiasmés. Mais il fallait être Napoléon pour se permettre de pareils contacts, dont le ton et l’apparence étaient parfois surprenants.  Toute inspection au cours de ses déplacements amenait  l’Empereur à exalter les sentiments des hommes par tout ce qui pouvait les frapper. C’est ainsi que, le 20 juillet 1813, allant de Dresde en un voyage-éclair, inspecter les corps du maréchal Oudinot qui sont face à Berlin, entre l’Elbe et la Sprée, il songe immédiatement à remettre des Aigles à deux régiments qui n’en sont pas encore dotés. Ce sont les 136ème et 156ème régiments d’infanterie, celui-ci étant le dernier des régiments créés. Oudinot les fait venir au château de Luckau, appartenant à la comtesse de Kielmansegge, où il a son quartier-général. La cérémonie est empreinte d’une frappante grandeur.

Jusqu’à la remise de l’Aigle au régiment, le drapeau demeure constamment roulé, enveloppé dans un étui de cuir qu’il est rigoureusement interdit de défaire. Au moment de la remise, le régiment est formé en trois colonnes occupant les trois côtés d’un carré, face au centre, le quatrième côté demeurant inoccupé. L’Empereur arrive, suivi de tout son état-major. Sa suite s’arrête et se range sur ce quatrième côté. Il s’avance à cheval, seul, vers le centre du carré où sont rassemblés, derrière leur colonel, les officiers du régiment. Habituellement c’est le Major-Général Berthier que l’Empereur charge de la remise de l’Aigle. Aujourd’hui, pour l’honorer, c’est Oudinot, commandant le corps d’armée, à qui il confie cette mission. Le maréchal met pied à terre. Le drapeau lui est apporté, sorti de son étui pour la première fois, pendant que les tambours battent jusqu’à ce qu’Oudinot arrive devant les rangs à cheval, tenant les rênes de la main droite et tendant le bras gauche vers l’emblème qui va leur être confié , s’adresse aux soldats : « Soldats ! Je vous confie ce drapeau ! Jurez-moi de le défendre jusqu’à votre dernier souffle ! Jurez-le ! Jurez-le ! » s’écrie-t-il en appuyant fortement sur ce cri « avec une émotion qui le rendit tout pâle », aux dires de la comtesse de Kielmansegge qui assistait à la scène. A ce dernier mot, au centre du carré, le colonel et les officiers élèvent leurs épées-signal auquel tous les soldats crient ensemble : « nous le jurons ! ». Oudinot remet alors au colonel le drapeau déployé, pendant que retentit trois fois le cri de « Vive l’Empereur ! » poussé par tous avec un enthousiasme difficile à décrire. Puis le régiment regagne son cantonnement.

Cette cérémonie, simple et grandiose, produisait un effet tellement exaltant sur la troupe, désormais « sous les drapeaux », que Napoléon, remettra des Aigles à trois régiments en plein champ de bataille, au cours des effroyables journées de Leipzig.

Marcel DOHER

 

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( 6 janvier, 2017 )

La durée d’une amputation sous l’Empire…

Blessé

La durée d’une amputation de cuisse, de jambe ou de bras à l’époque de la Révolution et de l’Empire

Lors nos reconstitutions historiques, le chirurgien officier de santé, reconstitueur est volontiers interpellé à propos de la durée d’une amputation. Un temps d’amputation de quelques secondes est un mythe encore favorisé par un ouvrage récent.

Rappelons tout d’abord le contexte : pour traiter un membre « désorganisé par un coup de boulet », c’est-à-dire victime de fractures osseuses ouvertes avec des dégâts importants des parties molles, il n’y a pas d’autre alternative que d’amputer. Le geste chirurgical doit être précis et rapide à une époque où on n’a, pour le blessé, aucun moyen anesthésique et pour lequel l’asepsie n’existe pas.

Quelles sont donc les réelles durées d’amputation ? Pour cela, il vaut mieux se référer aux textes et non aux légendes. Lorsqu’on cite les meilleurs praticiens, on peut évoquer PERCY, à l’époque de la Révolution,chirurgien en Chef de l’armée de Moselle, questionné par la Commission de Santé. Évoquant l’amputation, il dit : « la plus compliquée ne dure, tout au plus, selon notre encheirèse, que trois minutes ». Fait rare, PERCY rend hommage à ses collaborateurs : « chacun de mes collaborateurs sait la part qu’il doit y avoir ;  l’habitude de voir opérer lui a donné un tact particulier ; l’intelligence le rend prévoyant ; il devine, il agit, et cette harmonie de mouvements simultanés, assure à la fois, et abrège une œuvre trop douloureuse, pour ne pas être réduite à la plus courte durée possible ».

Il est clair que les chirurgiens chevronnés s’entouraient d’aides « rodés à la technique » et par exemple, il n’est pas rare que l’aide principal doive saisir une artère entre ses doigts et le pouce avant que celle-ci soit ligaturée.

Qu’en est-il de LARREY dont le nom s’accompagne volontiers de superlatifs ? On sait qu’il n’est pas un parangon de modestie mais le temps de trois minutes est également cité dans ses ouvrages, pour les amputations des généraux SILLY, ZAYONCHEK, LANUSSE. Pour ces interventions, LARREY évoque des amputations en moins de trois minutes.

Le cas particulier de la désarticulation de l’épaule peut être précisé. LARREY parle alors d’amputation à l’article ou de l’extirpation du bras, à la différence des amputations « classiques » pour lesquelles on parlait d’amputations dans la continuité. LARREY et ses aides avaient acquis une excellente technique et il faut rappeler que dans ce cas, on n’a pas à scier l’os. Un chirurgien, ayant assisté aux opérations de LARREY, relate dans sa thèse en 1815, une désarticulation en moins de deux minutes mais, pour cette durée, on n’a pas de précision et cela n’inclut pas, notamment, les ligatures vasculaires, le pansement et les bandages…

Terminons sur une note tragi-comique :

La vitesse d’exécution d’une amputation donne lieu à des histoires, voire même à des légendes, dans la première partie du 19ème siècle. C’est le cas pour Robert LISTON, habile et distingué chirurgien, écossais, décrit comme « le couteau le plus rapide du West End » qui pouvait amputer une jambe en deux minutes et demie.

On raconte qu’il a même été chronométré en 28 secondes…

A son propos, une anecdote indique que, lors d’une opération, ce chirurgien est le seul à avoir eu un taux de mortalité de 300% puisqu’en plus de son patient, il aurait blessé les doigts de son jeune assistant qui serait également mort secondairement d’infection, et toucha un spectateur qui en serait mort de peur ! 

Docteur Benoît VESSELLE

(Officier de santé, « Jambe-de-bois »).

 

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( 2 janvier, 2017 )

COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON…(1ère partie).

Cet article dû l’historien Marcel Doher, a été publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°278) en novembre 1974.

« Activité, Activité, Vitesse »… Cette célèbre expression de Napoléon au début de la fameuse Campagne des Cinq Jours, à la veille d’Eckmühl, dit la célérité avec laquelle il entrait en campagne. Caractéristique de cette célérité et de ses déplacements est son entrée en campagne aux heures graves de 1813 en Allemagne. Il quitte Mayence le 24 avril de cette même année- à huit heures du soir pour gagner du temps-et monte en voiture, accompagnée de Berthier, en direction d’Erfurt. Pourtant « l’alarme est sur la route d’Erfurt », disent les rapports ; mais il est capital pour lui de rejoindre les 60.000 hommes de l’armée de l’Elbe, auxquels il apporte les 100.000 hommes de celle qu’il a formée sur le Main. Aussi, pour lui, la rapidité prime tout. Son principal secrétaire, Fain, en exprime son émerveillement dans son « Manuscrit de 1813 » : « Ma plume ne saurait décrire la rapidité de son entrée en campagne ; elle ne peut que se traîner sur ses pas. » Le « gros bagage », du quartier Impérial est encore en arrière. Les chevaux de main et les valets ne peuvent suivre aussi vite, ni marcher en avant parce que des essaims de troupes ennemies infestent la route. Les russes ont dépassé Dresde. Des troupes légères ont poussé jusqu’à Gotha où elles ont enlevé le secrétaire dela Légationfrançaise et quelques soldats, des partisans venus du Nord, rôdent à trente lieues de Cassel, la capitale du toi Jérôme de Westphalie. L’Empereur s’arrête à Francfort à 11 heures du soir, juste le temps de remplacer les chevaux. Il traverse Hanau, Hunfeld, Wach, Eisenach, Gotha et arrive le lendemain 25 avril 1813, à 9 heures du soir à Erfurt, où il descend de sa voiture de voyage. Il va s’en servir encore une journée, pour se rendre à Eckartsberg où des unités de conscrits de 1813, l’ayant reconnu, l’acclament avec enthousiasme, shakos au bout des fusils. Il y abandonne sa voiture, car il fera tout le reste de la campagne à cheval, jusqu’à l’armistice du 4 juin.

M.D.

En berline.

Comme sans doute bien des gens à l’époque, s’ils pouvaient en approcher, jetons un regard de curieux sur cette voiture. C’est une berline très simple, à quatre roues, bien suspendue, peinte en vert, la couleur de la livrée impériale. Elle est conduite par six forts chevaux limousins, menées par deux cochers dela Maison.L’intérieur du carrosse a deux sièges : l’un pour celui qui accompagne Napoléon- c’est, en principe Berthier-, l’autre pour Napoléon lui-même. Ce dernier siège est rapidement transformable en une couchette, sur laquelle Roustam installe alors des matelas rangés dans un coffre. Napoléon y dort, sans ôter son uniforme vert et blanc, ayant simplement la tête enveloppée, comme d’un turban, par un grand mouchoir bigarré qu’il noue sur le front. A portée de sa main, dans la voiture, se trouvent de nombreux tiroirs fermant à clef, dont l’un est muni de papier, plumes et encre, l’autre d’un nécessaire de toilette. En route ils contiennent aussi les nouvelles arrivant de Paris, du courrier non encore lu, des journaux, des livres parmi lesquels-chose curieuse- des romans. A vrai dire, ceux-ci ne servent qu’au cas, bien rare où il a des moments de loisirs. Et encore, s’ils déplaisent, à peine feuilletés ils sont lancés par la portière d’une main impatiente. Pour la plus grande joie de l’escorte ou de la suite, qui se montent ainsi une petite bibliothèque de campagne.

En face du siège de l’Empereur est affichée, chaque jour, la liste des localités où sont prévus et préparés les relais. Une grande lanterne, accrochée au dehors sur le derrière COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON...(1ère partie). dans HORS-SERIE A-300x235vitre [sic] de la voiture, en éclaire l’intérieur. Quatre lanternes extérieures jettent, la nuit, leur clarté sur la route. En plus de la voiture « de poste » que nous venons de voir, Napoléon dispose d’une calèche de service léger, à deux places, et de « brigades » de chevaux de selle. La calèche lui servait pour se transporter d’un corps d’armée à un autre, ou pour faire en quelques heures le trajet que la troupe mettait une journée à parcourir. En principe, un service de voitures précédait l’Empereur, pour qu’à son arrivée à destination il trouvât un logis installé, avec un secrétaire et un valet de chambre. En déplacement, l’Empereur travaillait beaucoup avec Berthier. Bien des gens minimisaient le rôle de ce dernier et ses capacités. A Sainte-Hélène, les compagnons dela Captivité, s’étant permis de dire à Napoléon combien ils avaient souvent été étonnés du choix de ce Major Général et de la confiance qu’il avait en lui, il leur répondit que Berthier avait des talents et un mérite « spéciaux et techniques ». Pendant que la voiture dévorait les étapes, l’Empereur parcourait les livres d’ordres et les états de situation, prenait ses décisions, arrêtait ses plans et ordonnait les mouvements. Berthier en prenait note et, à la première station ou au premier moment de repos, soit de jour, soit de nuit, il expédiait à son tour les ordres et les différents détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables. Et Napoléon ajoutait : « C’était un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigable. Voilà quel était le mérite spécial de Berthier ; il était des plus grands et des plus précieux pour moi : nul autre n’eût pu le remplacer ».

Le travail, souvent absorbant pendant les longs trajets en voiture, obligeait l’Empereur à prendre quelque repos. Ecoutons Caulaincourt : « Il dormait en voiture comme dans son lit, plusieurs heures de suite. On peut dire qu’il eut toujours le sommeil à commandement ». « Il dormait, dit Fain, quand il voulait et comme il voulait. Quelque besoin qu’il eût de sommeil, trois ou quatre heures pouvaient suffire ». Voyons-le au soir de la troisième journée de Leipzig : « à côté d’un grand feu près du moulin à vent de Thonberg, il donne pour la première fois de sa vie ses ordres pour la retraite au cours d’une bataille. Puis, harassé, il succombe au sommeil sur un siège qu’on vient de lui apporter. Au bout d’un quart d’heure, il se réveille, jette un regard étonné sur le cercle de ceux qui l’entourent, comme s’il doutait de la réalité et vivait un cauchemar. Mais, comme toujours, le réel le reprend instantanément : c’est ce qu’il appelle lui-même sa « présence d’esprit d’après minuit ».

 A suivre…

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( 27 décembre, 2016 )

Le couvre-chef de Napoléon en Russie…

A notre connaissance, trois auteurs, dont une femme, ont parlé du singulier couvre-chef de l’Empereur, lors de la retraite de Moscou, depuis Mojaïsk (avant Smolensk au retour) jusqu’à Varsovie : l’abbé de Pradt, notre ambassadeur en Pologne, qui vit Napoléon à son passage en traîneau ; Mme Armand Domergue, qui fit la retraite dans les équipages de l’Empereur et passa derrière lui le pont de la Bérézina ; enfin, Duverger (« Mes aventures dans la campagne de Russie »). Ces trois auteurs sont d’accord pour nous dire qu’outre sa pelisse de fourrures à la polonaise, que portait l’Empereur sous sa légendaire redingote grise, il avait sur la tête un bonnet fourré en velours vert, attaché sous le menton par de longs rubans noirs, avec un énorme gland d’or pendant en arrière. Ces rubans noirs semblaient [être] de bien tristes augure à Mme Armand, une des comédiennes du Théâtre français de Moscou.

Il faut ajouter que l’Empereur se trouvait très bien sous ce costume, qui ne lui allait pas du tout, à cause de son obésité précoce et de sa petite taille ; tandis que ces fourrures allaient admirablement aux officiers polonais, généralement sveltes et élancés. Aussi, en arrivant à Smolensk, faisant la queue au milieu des soldats débandés, qui se pressaient pour entrer, fut-il bousculé par des gens qui ne le reconnaissaient pas, sous ce déguisement tout nouveau pour eux : et la vérité nous oblige à reconnaître qu’il apostropha fort incivilement les officiers qui se permettaient de le bousculer un peu fort, bien qu’ils se confondissent en excuses.

Docteur BOUGON.

(« La Chronique médicale » n°19, 1912, pp.659-660).

Le couvre-chef de Napoléon en Russie… dans HORS-SERIE SNB19503

Napoléon 1er en Russie. (Lithographie de Verestchaguine, d’après son tableau, « La Retraite »).

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( 20 décembre, 2016 )

Contrastes…

Contrastes... dans HORS-SERIE 1812

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! »  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras e écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

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