( 1 juin, 2017 )

REVOLUTION, EMPIRE et MAUVAIS SOLDATS…

Durant tout le XIXe siècle,la France est sans doute la première puissance mondiale en termes d’unités de répression des militaires. Le nombre, la diversité, les règlements, la dureté des châtiments, etc. tendent à le démontrer. Si les galères en sont les ancêtres, tout commence vraiment avecla Révolution, ses guerres et la montée en puissance de la conscription. Certains délits militaires se développent alors : désertion, mutilation volontaire et insoumission entre autres. C’est par ces catégories que le mouvement de création de ces unités est initié. Ce processus, qu’on pourrait qualifier de rationalisant, n’est pas pour autant simplificateur. La situation est même d’une rare complexité, pour une période relativement courte : vingt-cinq ans, de 1789 à 1814. Mais quelques grands traits émergent : le principe de séparation des catégories, déserteurs, réfractaires, mutilés, indisciplinés, s’installe ; le régime disREVOLUTION, EMPIRE et MAUVAIS SOLDATS… dans HORS-SERIE N235-300x256ciplinaire est aggravé ; apparaît même la subdivision d’une catégorie d’unités (les bataillons coloniaux à partir de 1811) en deux degrés de gravité dans la punition ; l’éloignement dans des îles, des ports de guerre, des territoires étrangers, est une règle importante ; l’emploi des hommes à des fins militaires : travaux, gardes, exercices, puis retour dans les unités normales, est le fil conducteur de cette politique. Ce dispositif est soigneusement encadré. Mais cet encadrement légal est pondéré par les circonstances et les besoins. De plus, il subit des éléments de perturbation autorisés : l’envoi de civils – donc des non militaires – directement par les préfets de police, et le mélange des différentes catégories au sein des unités, par exemple. Les bataillons coloniaux, créés pour les déserteurs, les volontaires pour les colonies et les civils envoyés directement par les préfets de police, sont les seuls conservés parla Restauration.

Bat’ d’Af’, Biribi, exclus, Trav’, autrement dit bataillons d’Afrique, compagnies de discipline, sections d’exclus, ateliers de travaux publics, voilà quelques symboles, aujourd’hui disparus mais qui résonnent encore durement aux oreilles averties, de l’infamie faite militaire. Ces unités ou établissements regroupaient en effet ceux des soldats – ou appelés à l’être – que la morale, la justice et l’armée réprouvaient et mettaient à l’écart.La Francesemble à cet égard s’être créée une situation tout à fait particulière : aucun pays n’a développé un tel arsenal répressif en ce domaine. Comment donc a-t-il pu se constituer ? Et plus précisément comment, système carcéral militaire mis à part, les corps très improprement appelés disciplinaires sont-ils apparus, se sont-ils différenciés et ont-ils pris une telle importance ?

Initialement, les galères de l’Ancien Régime suffisaient à renfermer les militaires reconnus coupables de quelque crime tel, pour ce qui heurtait plus précisément les lois de l’armée française, le billardage [qui consiste pour un homme à s’engager dans plusieurs régiments afin de toucher les primes correspondantes, sans pour autant s’acquitter de sa part du contrat ], la désertion, le vol, les voies de fait, la désobéissance, etc. Il est intéressant pour la suite de remarquer que d’une part, elles n’étaient pas une structure spécifique et nombre de condamnés civils y côtoyaient les soldats, et d’autre part, le roi, à chaque fois qu’une guerre lui faisait sentir le besoin d’un renfort de troupes, n’hésitait pas à piocher dans ce vivier d’individus pourtant peu recommandables du point de vue militaire. Tombées en désuétude, les galères ont été remplacées comme institution pénale par les bagnes en 1748, sans bouleversement fondamental.

Avec la Révolution, la France s’est trouvée en guerre quasi permanente de 1792 à 1815, et pour satisfaire à ses besoins en hommes, l’armée, à partir de 1791, a élargi progressivement son recrutement, jusqu’à l’instauration de la conscription par la loi Jourdan du 19 fructidor an VI (5 septembre 1798). Ces circonstances ont favorisé le développement de certaines catégories de délits militaires, à commencer par la désertion, et l’éclosion de nouvelles, tels les réfractaires et les mutilés volontaires. Il s’agissait, pour tous les hommes qui s’en rendaient coupables, d’échapper au devoir que leur faisaient les lois de servir les armes de la patrie : les déserteurs abandonnaient leur unité, les réfractaires ne se donnaient même pas la peine de la rejoindre malgré l’obligation qui leur en avait été signifiée, tandis que les mutilés volontaires cherchaient à se faire dispenser en se provoquant un handicap physique sérieux. Cela pouvait être d’autant moins accepté que l’ampleur du phénomène grevait sérieusement les rangs des régiments et menaçait l’armée d’impuissance. Or, c’est en grande partie par ce mouvement et ces trois catégories de délinquants que sont apparus les premiers corps et établissements spécialisés dans la répression militaire interne. Il est donc particulièrement intéressant de jalonner l’histoire de ces catégories et plus précisément l’émergence des éléments du système répressif militaire français qui leur correspondent, pour mieux comprendre l’ensemble de l’institution et les unités et établissements qui ont été créés peu après.

Pour commencer, l’article 14 du code des délits et des peines du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) indiquait que « les délits qui se commettent dans l’armée de terre et de mer, sont soumis à des lois particulières pour la forme des procédures et des jugements, et pour la nature des peines »(art 290 de l’acte constitutionnel), et dégageait ainsi la voie pour des dispositions spéciales. En fait, quelques unes de ces dispositions avaient été prises peu auparavant, avec la loi du 2e jour complémentaire de l’an III (9 septembre 1795) sur la police militaire, qui faisait juger tout délit commis par un militaire ou autre individu attaché aux armées ou employé à leur suite, par un conseil militaire nommé et convoqué exprès par le général le plus à portée (art. 1 et 3). Un an après, le code des délits et des peines pour les troupes dela Républiquedu 21 brumaire an V (11 novembre 1796) prévoyait jusqu’à la peine de mort pour la désertion à l’ennemi. Mais les années qui ont suivi ont vu plusieurs lois amnistiant le crime de désertion, comme celle du 24 floréal an X (14 mai 1802).

Le principe de séparation des condamnés militaires et des condamnés civils dans les bagnes était acquis dès l’an VII (1798), où ceux du Havre (1798-1803) et de Nice (1792-1811) se trouvaient réservés aux premiers. Cette séparation devait devenir une règle fondamentale, voire fondatrice, du système. Le pas vers la distinction des catégories de délinquants militaires et l’instauration d’unités et d’établissements spécifiques était le prochain à venir.

En effet, quelque temps après, on se préoccupait du traitement à appliquer aux déserteurs – à tout seigneur tout honneur – : en vérité une catégorie spéciale de déserteurs, puisqu’il s’agissait des Français ayant servi dans l’armée d’un pays étranger. En l’occurrence, un arrêté des consuls du 2 germinal an X (23 mars 1802) créait, pour les Français renvoyés des armées autrichiennes, un bataillon de dépôt des déserteurs français rentrés, devant se réunir à Dunkerque avant de s’embarquer pour Saint-Domingue. Le même jour, un autre arrêté décidait la création, à Toulon (fort Lamalgue) et au Havre, de deux bataillons de dépôt pour les déserteurs étrangers, destinés eux aussi à servir à Saint-Domingue, et par la suite couramment appelés bataillons d’étrangers ou étrangers. Quelque temps après, le 2 thermidor an X (21 juillet 1802), le Premier Consul Bonaparte ordonnait la formation à Crémone (Italie) d’un bataillon composé de déserteurs allemands. La volonté d’éloigner dela Franceles militaires considérés comme peu sûrs en raison de leurs antécédents, pondérée par celle de les employer malgré tout, apparaissait déjà, ainsi que le désir de faciliter leur contrôle en limitant le volume de leurs unités – choix du bataillon plutôt que du régiment. Auparavant, comme l’indique un arrêté du 17 brumaire an VII (7 novembre 1798), les déserteurs des armées étrangères étaient simplement transférés à l’île d’Aix (sur la côte atlantique, face à Rochefort) et de là, s’ils étaient reconnus Français, incorporés dans les demi-brigades d’infanterie. Le bataillon de dépôt des déserteurs français rentrés devait bientôt devenir bataillon « tout court », appellation officialisée par l’arrêté du 6 fructidor an XI (24 août 1803) reformant celui-ci après le départ de quatre de ses sept compagnies pour les îles des colonies. Le traitement de ces espèces de déserteurs correspondait en vérité plus à une approche idéologique qu’à un souci de faire respecter la loi et sort par conséquent quelque peu du champ, mais son évocation récurrente peut être intéressante pour marquer l’évolution des « vrais » déserteurs, ceux de l’armée française, au sein de celle-ci et dans le cadre juridique.

Entre-temps, un autre arrêté, du 20 frimaire an XI (11 décembre 1802), ordonnait la création de six dépôts à Dunkerque, Le Havre, Nantes, Rochefort, Bordeaux et Marseille, pour recevoir les soldats qui voudraient servir aux colonies et les conscrits déserteurs à l’intérieur repris par la gendarmerie – à ne pas confondre avec les déserteurs français rentrés – ; « les hommes partiront pour les colonies… » (art. 7). Une circulaire ministérielle du 13 nivôse an XI (3 janvier 1803) précisait que ces dépôts, dits de recrutement des colonies, devaient recevoir trois espèces d’hommes : ceux qui se présentaient volontairement, les déserteurs français, et enfin ceux conduits par la gendarmerie « comme appartenant à une classe différente » des deux précédentes ; lesquels hommes « n’y feront pas un long séjour ; ils devront être prêts à partir huit jours après leur réception ». De nouveaux éléments intéressants étaient ainsi livrés : ces dépôts pouvaient recevoir d’autres individus que des déserteurs français et des volontaires pour les colonies – mais ayant toujours eu maille à partir avec la loi, et de fait envoyés là par décision des préfets de police – et le séjour ne devait y être que transitoire, avant une affectation dans un corps régulier de l’armée.

Peu après, la loi du 6 floréal an XI (26 avril 1803) relative à une levée de conscrits de l’an XI et de l’an XII, faisait apparaître en son article 8 le terme « réfractaire », désignant tout conscrit n’ayant pas rejoint son affectation dans un délai d’un mois, avant de préciser qu’il « sera conduit (…) dans un dépôt militaire, pour y être mis à la disposition du Gouvernement pendant cinq ans, et employé dans les corps militaires que le Gouvernement déterminera, et qui seront soumis à une discipline particulière » (art. 10). Ces dépôts, qui n’étaient pas encore désignés, ne doivent cependant pas être confondus avec ceux de déserteurs créés précédemment. Les réfractaires, qu’on appellerait plus tard insoumis, indéfectiblement liés à la conscription, apparaissaient comme un mal majeur de cette armée, mais devaient lui être utiles malgré tout. En vérité, dès 1795, ils étaient un souci pour les autorités puisqu’un arrêté du 16 fructidor an III (2 septembre 1795) décidait de faire rechercher et conduire à leur corps les jeunes gens qui s’étaient réfugiés à Paris pour échapper à la première réquisition.

Alors que les soldats des dépôts bientôt dits coloniaux – volontaires, déserteurs et victimes des décisions des préfets mêlés – devaient quitter le pays par escouades de trente, le sort maritime dela Franceincitait le consul Bonaparte à prendre, le 28 thermidor an XI (16 août 1803), un arrêté organisant à Bergues (nord), aux îles Marcouff (côte est du Cotentin), à l’île Dieu (sic) et à Bellile (sic) quatre bataillons tirés des dépôts de Dunkerque, Le Havre, l’île de Rhé (sic) (près de Rochefort) et Blaye (près de Bordeaux), et Nantes enfin ; la force de chacune de ces unités devait s’élever à 525 hommes, officiers compris (art. 4), et les dépôts concernés être dissous (art. 8). Le Premier Consul avait néanmoins décidé peu auparavant, le 22 floréal an XI (12 mai 1803), de créer un nouveau dépôt colonial, à Villefranche (Alpes-Maritimes).

Alors que ces décisions émanaient du plus haut niveau de l’État, c’est un simple général, Morand, commandant la 23e division militaire, qui le 14 vendémiaire an XII (7 octobre 1803), à la reprise de la guerre, créait un détachement des dépôts coloniaux en Corse, « avec tous les hommes venus ou qui viendront en Corse des dépôts coloniaux, non susceptibles d’être incorporés » dans les corps réguliers. Initiative néanmoins suscitée par le Premier Consul dès le 5 prairial an XI (25 mai 1803).

Un arrêté très important du 19 vendémiaire an XII (12 octobre 1803) réglait alors les cas à la fois des déserteurs et des réfractaires. Il créait en effet, pour commencer, onze dépôts de conscrits réfractaires, à Lille, Givet, Luxembourg, Strasbourg, Besançon, Briançon, Perpignan, Bayonne, Saint-Martin-de-Ré, Caen et Alexandrie (art. 1 et 2), constitués en compagnies de 160 conscrits réfractaires chacune (art. 3), dont les hommes seraient isolés des autres troupes, consignés dans leur caserne et surveillés (art. 6 à 9), soumis à des punitions disciplinaires spéciales selon une instruction à venir et pour leurs délits, déférés aux Conseils de guerre institués par la loi du 13 brumaire an V (3 novembre 1796) (art. 11), occupés à leur instruction militaire, à des corvées ou à d’autres travaux, auxquels leur zèle à se soumettre pouvait les rendre « dignes d’être incorporés dans l’armée » (art. 14 et 15). Puis pour les déserteurs condamnés pénalement, il instituait les peines du boulet et des travaux publics (art. 44), aux noms explicites, à subir dans une des dix places de guerre au moins désignées à cet effet pour la première, qui comprenait également le travail (titre VI), et dans des ateliers pour la seconde, moins dure (titre VII). La peine du boulet, finalement organisée en ateliers aussi, se mit en place rapidement comme en atteste une circulaire du 14 floréal an XII (4 mai 1804) relative à l’équipement de ses condamnés.

Un autre arrêté du 16 germinal an XII (6 avril 1804), réglant la police et la justice militaires dans les dépôts coloniaux – il restait encore ceux de Marseille et Villefranche –, s’appliquait probablement aussi, en dépit de leur nom, aux dépôts de réfractaires en vertu de l’article 10 de la loi du 6 floréal an XI et de l’article 11 de l’arrêté du 19 vendémiaire an XII et en attendant que ceux-ci reçoivent à leur tour un règlement particulier, comme il était prévu : les punitions pour fautes de discipline étaient les mêmes que celles en pratique dans les autres troupes mais d’une durée toujours augmentée sans en dépasser le double (art. 2), et, dans certains cas, pouvaient être plus graves « telles que les fers aux pieds ou aux mains, le piquet [interdit pourtant dans les garnisons, quartiers et cantonnements par l’article 2 du décret du 4 mai 1792] ou autres de ce genre » (art. 3), et les peines pour délits autres que celui de désertion étaient jugées par une commission militaire, Conseil de guerre spécial (art. 4), selon les dispositions de la loi du 13 brumaire an V (3 novembre 1796) déjà citée (art. 8).

Un rapport du 17 fructidor an XII (4 septembre 1804) au ministre apportait quelques précisions quant à ce dernier arrêté ainsi qu’à la discipline des bataillons coloniaux : les dépôts coloniaux devaient, « à l’avenir, être considérés comme des maisons de correction militaire », soumises à une discipline et une justice spéciales, mais pour les bataillons qui en découlaient, il ne pouvait en être question ; il était néanmoins clair que ces derniers regroupaient nombre d’hommes, passés par les dits dépôts, particulièrement difficiles à tenir, au point qu’au 3e bataillon, on recourait au vieux châtiment corporel interdit des bretelles, à côté, d’autres hommes sains, tout comme dans leurs anciens dépôts-, qui se plaignaient d’ailleurs de cette promiscuité et demandaient à changer de corps ou à être renvoyés chez eux.

Enfin, un décret impérial du 8 fructidor an XIII (26 août 1805) relatif à la levée de la conscription de l’an XIV se préoccupait des mutilés volontaires, avant même les réfractaires et quelques autres catégories de soldats : tout conscrit reconnu coupable de s’être mutilé avant l’examen du conseil de recrutement ou entre celui-ci et son arrivée au corps serait « traduit en prison » et mis à la disposition du gouvernement, puis conduit dans un port et de là « transporté aux colonies françaises, pour y être employé à un service militaire ou maritime quelconque » jusqu’au congé de sa classe (art. 17, 34 et 35) ; la double règle de l’éloignement et de l’utilisation de l’homme à des fins militaires jouait une nouvelle fois. Les simulateurs, feignant des infirmités et quasiment indissociables des mutilés quoique tout à fait aptes au service armé, seraient déclarés premiers à marcher (art. 29). Les suppléants – volontaires pour remplacer des conscrits contre prime et désignés plus tard sous le nom de remplaçants – qui ne rejoindraient pas ou déserteraient, seraient condamnés à une peine de cinq ans de boulet (art. 58). Enfin, le sort réservé aux réfractaires par la loi du 6 floréal an XI (26 avril 1803) était confirmé (art. 70).

En l’an XIII (1805) le bataillon des déserteurs français rentrés stationnait à Bergues, et l’état militaire de l’Empire français pour cette année signalait la présence des deux bataillons de déserteurs étrangers, l’un au Fort Impérial (à Cherbourg), l’autre à l’île d’Elbe (Italie), tandis que les bataillons coloniaux se trouvaient, le 1er – précédemment à Bergues – à Flessingue (port principal de l’île de Walcheren, en Batavie), le 2e aux îles Marcouff, le 3e à l’île de Ré (au lieu de l’île d’Yeu) et le 4e à Belle-Ile. Il ne restait bien plus que deux dépôts coloniaux, à Marseille – l’un maintenant « à la suite » de l’autre –, et ceux des conscrits réfractaires étaient inchangés.

Le décret impérial du 12 mars 1806 – le calendrier républicain a été abandonné – indiquait plus précisément le sort réservé aux conscrits mutilés volontaires : ils seraient formés en compagnies de pionniers (art. 1er) « soumises à une discipline particulière ; () exclusivement destinées à être employées aux travaux des forts et places de guerre, et aux travaux publics » (art. 7). Un autre décret du 29 avril 1806 réglait l’administration de la police et de la justice militaire de ces unités : l’arrêté du 16 germinal an XII sur la police et la justice dans les dépôts coloniaux de déserteurs y serait appliqué exactement. Au 1er mai, quatre compagnies de pionniers étaient signalées comme s’organisant à Aire (Pas-de-Calais), Strasbourg, Turin et Poitiers ; dix mois plus tard, elles se trouveraient à Anvers, Strasbourg, Alexandrie et Juliers (en Prusse rhénane). Cette année 1806, le bataillon des déserteurs français rentrés se trouvait de nouveau en bonne compagnie, dans l’île de Walcheren, au côté du 1er bataillon colonial qu’il suivait ainsi de peu. Il ne recevait presque plus de recrues depuis de nombreux mois, et en perdait même par les maladies et les affectations à d’autres corps. Une légion du Nord, destinée à recruter des déserteurs français et polonais de l’armée prussienne, était créée le 20 septembre à Juliers, puis une autre à Nuremberg. Longtemps ignorés, les mutilés volontaires et les simulateurs voyaient soudain leur destin s’emballer et leur relative tranquillité s’évanouir. Un nouveau décret du 6 janvier 1807 assortissait cette fois une durée de cinq ans au châtiment des premiers (art. 4) et envoyait à leur tour les seconds, jusque-là à peine punis, dans les mêmes compagnies de pionniers « pour y travailler pendant cinq ans » également (art. 5). L’introduction d’une durée fixe se substituant à celle de service légal du contingent dont dépendait le conscrit, est un signe fort de la pénalisation des unités en question. Tout cela eut comme résultat la création en septembre 1807 de deux nouvelles compagnies, à Wesel (dans la Ruhr) et Alexandrie.

Un décret du 8 juin 1808 établissait de nouveaux dépôts de conscrits réfractaires. Il n’en resterait plus que huit, à Flessingue, Cherbourg, au château de Nantes, à Saint-Martin-de-Ré, Bordeaux, Baïonne, au fort Lamalgue à Toulon, et à Gènes (art. 1 et 2) ; les réfractaires du fort Lamalgue et de Gènes devaient être envoyés successivement à Bastia pour y former un bataillon de 600 hommes employé à la défense de la Corseet dans lequel ils seraient traités comme les militaires de l’infanterie (art. 6) ; et ceux de Baïonne, Bordeaux, Saint-Martin-de-Ré, Nantes et Cherbourg seraient à la disposition de la Marine pour être embarqués afin de recruter les 82e, 66e et 26e de ligne (art. 7). Ce décret indiquait implicitement que les conscrits réfractaires n’avaient plus besoin, comme les textes antérieurs l’entendaient, de subir dans leurs dépôts une discipline spéciale et surtout de se rendre dignes d’être incorporés dans l’armée pour l’être en effet. Une lettre ministérielle du 17 novembre confirmait la chose très explicitement. Quant à l’unité formée en Corse avec les réfractaires de Toulon et Gènes, elle devait s’appeler « bataillon de la Méditerranée ».

Le 28 octobre 1808, un autre décret complétait et modifiait le précédent : il réduisait encore le nombre des dépôts de réfractaires à sept en réunissant ceux de Bordeaux et Baïonne en un seul à Blaye (art. 4), il transférait ceux de Flessingue – qui coexistait avec le 1er bataillon colonial, auquel il avait donné des hommes, et le bataillon de déserteurs français rentrés – au Fort Lillo (en Belgique, près d’Anvers) et de Nantes à Port-Louis (en face de Lorient, dans le Morbihan) (art. 2 et 3), et les attributions de ceux de Bordeaux, Baïonne et Nantes définies par le décret du 8 juin retombaient sur leurs successeurs (art. 7). Une lettre ministérielle du 8 décembre 1808 accompagnant ces deux décrets posait que le conscrit réfractaire était envoyé dans un dépôt pour y « subir une espèce de peine corporelle en réparation de sa faute » (§ 2), précision qui sans doute devait contrebalancer l’impression laissée par les dispositions des articles 6 et 7 du décret du 8 juin et de la lettre du 17 novembre précédents. Elle laisse aussi deviner, par sa date d’émission, que les textes en question n’ont pu recevoir leur exécution que bien après leur signature par l’Empereur.

Du côté des mutilés, la fin de l’année 1808 et le début de 1809 étaient agités : quatre de leurs compagnies se mettaient tout d’abord en route pour Bayonne et de là vers l’Espagne (Burgos), les autres restant à Wesel et Alexandrie, puis une 7e et une 8e étaient créées à Strasbourg et Juliers.

Quant au bataillon des déserteurs français rentrés, une décision impériale du 3 juillet 1808 autorisait, pour compléter ses effectifs étiques, à y incorporer des volontaires tirés des dépôts de prisonniers de guerre. Depuis longtemps perçait le désir d’éliminer le mot « déserteurs » du nom du bataillon, volonté que l’évolution du recrutement renforçait et qu’un bref ordre de l’Empereur du 8 juin 1809 devait concrétiser : « J’approuve que le bataillon des militaires [français] rentrés soit porté à six compagnies de cent soixante hommes chacune, ce qui fera près de mille hommes. » Il s’agissait bien d’un seul et même corps. Les appellations officielles, officieuses, admises, anciennes, nouvelles etc., étaient destinées à s’entrecroiser et d’une certaine façon à brouiller les cartes, mais aussi à marquer l’évolution évoquée.

Par lettre du 6 septembre 1809, le ministre informait que le dépôt de l’île de Ré du 3e bataillon colonial, unité dont la plus grande partie avait été envoyée à la Guadeloupe en l’an XII (1804) et incorporée au 66e de ligne, devait être (ré) organisé en bataillon colonial, sur décision impériale du 17 août.

Mais les choses n’allaient pas si bien partout. Cette année 1809, Flessingue se rendait à l’ennemi et le 1er bataillon colonial et le bataillon de militaires français rentrés étaient faits prisonniers. Le ministre décidait, le 20 septembre, de reformer les dépôts de ces deux corps dans la place de Lille, avec leurs débris respectifs. Dans les mêmes circonstances, durant l’été, la compagnie de pionniers d’Alexandrie remontait sur l’Allemagne, mais une 9e était créée peu après et lui succédait en Égypte, rejointe au début de l’automne par une de celles stationnées en Espagne, tandis qu’une autre quittait peu après Burgos pour Wesel – ces deux dernières seraient toutefois de retour en Espagne, à Madrid, au début de 1810, après que la situation se fût améliorée dans le nord de l’Europe, et la 3e passerait à Flessingue en mai. Depuis leur création et quasiment jusqu’à leur disparition, rares furent les compagnies de pionniers mutilés qui tinrent garnison sur le sol français. Peur de la contagion du mauvais exemple peut-être…

En ce début de 1810, bien que le bataillon des militaires français rentrés n’ait pas encore été reconstitué, on commençait à en parler comme du bataillon des chasseurs français rentrés. Le ministre autorisait, le 18 juillet, pour le compléter, l’envoi de Français qui, après avoir servi dans les armées étrangères, étaient rentrés et se trouvaient incorporés dans les bataillons de militaires étrangers ou devaient y être incorporés. Ses effectifs augmentant, l’Empereur consentait, le 2 octobre, la réorganisation d’un état-major et de trois premières compagnies de « fusiliers » (sur six) du « bataillon de militaires français rentrés ». Un décret du 27 janvier 1810 créait en Corse (à Ajaccio) un régiment d’infanterie légère dit dela Méditerranéecomposé de cinq bataillons de conscrits réfractaires et ayant en tout la même organisation que les régiments d’infanterie de l’armée mais ne comprenant pas de compagnies de grenadiers et de voltigeurs ; le bataillon dela Méditerranéené par le décret du 8 juin 1808 en était désigné comme l’ossature.

En 1810, la situation avait bien évolué en Batavie puisque le 1er septembre, un décret ordonnait une refonte des dépôts et bataillons coloniaux, consistant en la formation à Flessingue d’un nouveau 1er bataillon avec les 1er (Flessingue) et 2e (îles Saint Marcouf), en Corse d’un 2e par l’incorporation de l’ultime dépôt de Marseille dans le dépôt colonial établi à Ajaccio – avec un petit dépôt à Gènes pour le recruter, à ne pas confondre en principe avec celui des réfractaires mentionné dans le décret du 8 juin 1808 et plus tard dans celui du 24 janvier 1811 –, et en la réduction à quatre compagnies chacun des 3e à l’île de Ré et 4e  à Belle-Ile. À la fin de cette année 1810, trois autres compagnies de mutilés étaient « remontées », stationnées à Breskens (sur le continent en face de Flessingue), tandis que la 9e passait d’Alexandrie à Corfou. Les besoins croissants de Napoléon en soldats combattants le poussaient le 24 janvier 1811 à décréter la création de trois nouveaux régiments d’infanterie composés de réfractaires, destinés aux expéditions maritimes, à la garde des îles et à la protection des côtes, et qui prendraient le nom de leur lieu de garnison : le régiment de Walcheren, recevant les hommes du dépôt du Fort Lillo, le régiment de Belle-Ile, recevant ceux de Port-Louis, et le régiment de l’île de Ré (aux îles de Ré, Oléron et Aix), ceux de Saint-Martin-de-Ré (art. 2, 6, 7 et 8). Les réfractaires du fort Lamalgue continuaient d’être dirigés sur la Corse, et les dépôts de Cherbourg et Blaye étaient supprimés mais deux autres créés à Livourne et Civita-Vecchia (art. 9 et 12). Le dépôt de Gènes étant encore en fonction (art. 9), il en restait toujours sept au total. Par ailleurs, les réfractaires qui se présentaient volontairement avant d’avoir été condamnés pouvaient être par faveur incorporés dans des régiments de la ligne (art. 10). La tendance à dispenser les réfractaires de période probatoire avant leur incorporation dans l’armée, observée avec le décret du 8 juin 1808, était ainsi sérieusement confortée. Quant au régiment de la Méditerranée, en ce début de 1811, fort nombreux, il avait des troupes en Corse, à l’île d’Elbe et à Corfou, et prenait part à des expéditions maritimes. Tant et si bien que le 11 mars, l’Empereur décidait la formation en Corse (à Bastia) et à l’île d’Elbe d’un 2e régiment dela Méditerranée, d’infanterie de ligne cette fois – le précédent prenant le numéro un.

Le choix de former des régiments de réfractaires plutôt que des bataillons – comme pour les déserteurs et leurs bataillons coloniaux – tend à démontrer que les ressources en cette catégorie d’hommes étaient assez importantes. Napoléon prévoyait de fait des effectifs pléthoriques, une lettre du 12 mars 1811 au ministre en témoigne. Il apparaît clairement d’ailleurs qu’à ce moment, déserteurs et réfractaires se trouvaient mêlés, volontairement ou par erreur, dans les mêmes dépôts et corps : Flessingue, où le 1er bataillon colonial tenait garnison depuis au moins 1805, n’était autre que le port militaire de l’île de Walcheren, qui a donné son nom à un régiment de réfractaires en 1811, tandis que les réfractaires casernés sans discontinuer à Saint-Martin-de-Ré depuis 1803 y ont côtoyé à partir de la même année 1805 environ les déserteurs du 3e bataillon colonial stationné à l’île de Ré, lesquels réfractaires ont, en 1811, été organisés en un régiment de l’île de Ré, et qu’à Gènes se trouvait un dépôt de réfractaires et un autre de déserteurs, ce dernier ayant à partir de 1810 alimenté le 2e bataillon colonial en hommes… Dans ces conditions, des erreurs d’aiguillage étaient probables. Napoléon avait d’ailleurs lui-même créé la confusion des genres, par un décret du 15 janvier 1809 dirigeant les déserteurs appartenant à des corps non connus ou dont le dépôt n’était pas en France, sur les dépôts de réfractaires, où ils seraient traités comme ces derniers. Par la suite, différents textes devaient rappeler cette situation, comme l’instruction du 18 juin 1810 pour l’application du précédent ou le décret impérial du 9 février 1811 relatif aux déserteurs en activité dans les dépôts de réfractaires ou dans des régiments qui les auraient reçus de ces dépôts. Dans le sens inverse, en 1808, déjà le dépôt de réfractaires de Flessingue avait envoyé des hommes au 1er bataillon colonial, et ce cas n’était pas isolé : le 5 septembre 1809, le ministre avait prescrit la re-formation des compagnies du 4e bataillon colonial par l’incorporation des conscrits réfractaires des départements de la 13e division militaire. Puis le 21 mars 1811, une circulaire d’application d’un ordre impérial du 5 mars faisait diriger les conscrits réfractaires, les retardataires, ceux de mauvaise volonté – ayant cherché à se soustraire à leurs obligations – et les déserteurs sur les dépôts de réfractaires, pour être de là incorporés dans les régiments dela Méditerranée, de Walcheren, de Belle-Ile et de l’île de Ré. Signalons encore ces deux décrets des 5 avril 1811 sur des mesures de répression contre les conscrits réfractaires, et 22 décembre 1812 sur la lutte contre la désertion, dont les articles 3 et 2 respectifs sont à quelques mots de détail près identiques : les déserteurs qui se présenteront d’eux-mêmes ou qui seront ramenés et remis par leurs parents seront incorporés dans un des régiments de réfractaires créés par le décret du 24 janvier 1811. La question des effectifs, toujours cruciale dans les armées napoléoniennes, était ainsi réglée – bien que ceux de chaque catégorie fussent en général considérables.

Le 25 mars 1811, un décret rendait l’arrêté du 16 germinal an XII sur le mode d’administration de la police et de la justice militaire dans les dépôts coloniaux applicable dans les régiments de la Méditerranée, Walcheren, Belle-Ile et l’île de Ré, ainsi que dans le 1er bataillon colonial – les autres bataillons coloniaux n’étaient pas mentionnés. Ces régiments « de réfractaires » étaient consacrés « comme des maisons de correction militaire », soumis à une discipline à part, comme les dépôts coloniaux, ce qui devait sans doute combler le déficit punitif dû à la réduction du temps passé dans les dépôts de conscrits réfractaires. Quant à ces derniers, ils n’étaient pas près de disparaître : un décret du 3 août 1811 en créait deux nouveaux, à Strasbourg et à Wesel (Rhénanie), d’où les conscrits réfractaires et déserteurs rattrapés devaient partir au plus tôt pour les régiments d’infanterie du corps d’observation de l’Elbe (fleuve d’Allemagne). Le mélange des genres continuait. Ces dépôts dits de conscrits réfractaires, destinés à recevoir plusieurs milliers d’hommes chacun, devaient être commandés par des généraux, choisis par l’Empereur. Malgré le passage de déserteurs dans les unités de réfractaires, la source du recrutement des bataillons coloniaux ne semblait pas tarir puisque leur effectif était assez nombreux pour que deux décrets des 3 et 20 août 1811, créant et organisant quatre bataillons de pionniers coloniaux, à quatre compagnies de deux cents pionniers chacun, indiquent qu’ils tireraient leurs soldats parmi les « plus mauvais sujets » des précédents et les militaires des bataillons étrangers de Corse et de Walcheren auxquels on pouvait « le moins se fier » ; ces hommes n’auraient pas de fusil mais des outils de pionniers et seraient à la disposition du génie et des Ponts et Chaussées pour des travaux. En vérité, depuis quelque temps, Napoléon s’indignait qu’on armât les « coloniaux ». Une conséquence de ces décrets était que les bataillons coloniaux devaient néanmoins subir une nouvelle réduction, à quatre compagnies de cent hommes – officiers et sous-officiers compris – chacun, soit moitié moins que les pionniers, ce qui fait apparaître un sérieux écrémage, même en tenant compte de l’apport des bataillons étrangers. Quant à la police et à la discipline, elles seraient celles des pionniers mutilés, ce qui renvoie en fait à celle définie par l’arrêté du 16 germinal an XII pour les dépôts coloniaux – autant dire une discipline renforcée. Dans les mois suivants, comme prévu, le 1er bataillon de pionniers fut organisé à Flessingue, le 2e en Corse, le 3e à l’île de Ré avant de passer quelques semaines plus tard au Château Ile d’Oléron, et le 4e à Belle-Ile-en-Mer, soit presque exactement aux mêmes endroits que les bataillons coloniaux dont les numéros correspondaient. Mais remarquons surtout que pour une même catégorie de soldats, deux degrés de gravité dans la punition s’instauraient : les fusiliers – c’était leur nom – des bataillons coloniaux étaient appelés à opérer militairement, tandis que leurs vilains camarades pionniers des bataillons de pionniers coloniaux ne feraient que travailler. Cette situation est particulièrement intéressante à retenir pour comprendre l’avenir des unités disciplinaires de l’armée française. Par ailleurs, une 10e compagnie de pionniers mutilés se formait à Strasbourg. Le 15 janvier 1812, la dissolution du dépôt de réfractaires de Saint-Martin-de-Ré était prononcée, consécutivement à l’organisation du 5e bataillon du régiment de l’île de Ré. Elle avait été voulue, ainsi que celle des dépôts de Walcheren et Belle-Ile dans ces mêmes conditions, par l’Empereur, dès le 15 juillet 1811. Alors que tous les régiments de réfractaires étaient au moins en partie à la Grande Armée, un décret impérial du 20 septembre 1812 à Moscou attribua enfin au régiment de Walcheren le numéro 131 (à Bruges), à celui de l’île de Ré le numéro 132 (à La Rochelle) et au 2e de la Méditerranée le 133 (à Mayence), à la suite des régiments d’infanterie de ligne, auxquels ils devaient dorénavant s’identifier en tout. Dans les mêmes conditions, le 1er régiment de la Méditerranée et le régiment de Belle-Ile devenaient les 35e (à Livourne) et 36e (à Port-Louis) d’infanterie légère. C’était l’aboutissement logique d’un processus de récupération des réfractaires et déserteurs et d’assimilation de leurs unités par le reste de l’armée.

Quant aux compagnies de pionniers, créées en 1806 comme peine pour les mutilés volontaires et à ne pas confondre avec les bataillons de pionniers coloniaux, un avis du conseil d’État du 30 octobre 1812 approuvé par l’Empereur le 22 décembre suivant introduisait une exception dans la durée du châtiment que les hommes auraient à y subir : au lieu de cinq ans, les conscrits des cohortes des Gardes nationales – et eux seuls – devaient en sortir lorsque la classe à laquelle ils appartenaient aurait été renouvelée. En revanche, un décret du 28 avril 1813 ajoutait une catégorie de soldats à celles susceptibles d’être envoyées dans ces unités : les suppléants – qui, rappelons-le, remplaçaient contre argent des jeunes gens fortunés désirant échapper au service militaire – réformés au corps « pour des infirmités qu’ils n’auraient pas déclarées avant leur départ au conseil de recrutement, et qu’ils n’auraient pas contractées en route ». Le phénomène des mutilations volontaires des conscrits ne diminuait pas pour autant, si bien que peu après, le ministre décida, pour tenter de l’enrayer, qu’elles ne seraient plus considérées en principe comme motifs de réforme ; précision utile, les mutilations accidentelles ne justifieraient cependant pas l’envoi dans les compagnies de pionniers, mais plutôt dans celles d’ambulance ou les bataillons d’équipage – décision notifiée par circulaire du directeur de la conscription militaire aux préfets des départements, le 20 août 1813. Quoi qu’il en fut, le nombre de ces compagnies (dix depuis l’été 1811), dites aussi de pionniers français, ne devait plus bouger et leurs garnisons guère changer.

Les événements politico-militaires s’accéléraient, l’Empire s’écroulait et la monarchie était restaurée en avril 1814. Un arrêté du Gouvernement provisoire, le 4 avril, autorisait les conscrits à retourner chez eux ou à y rester. Mais il ne s’agissait pas de tous les conscrits, une ordonnance du 15 mai précisant que ceux de la classe de 1815 étaient seuls concernés. Charles Philippe, frère du roi et chef du Gouvernement provisoire, signait néanmoins le 23 avril un autre arrêté annulant toutes les poursuites judiciaires pour faits et délits relatifs à la conscription et ordonnant la mise en liberté immédiate des individus détenus pour ces causes (art. 1er), sauf les fonctionnaires publics prévenus d’escroquerie et de concussion (art. 3) : l’appareil d’État redevenait appareil monarchique, et le roi ne pouvait être servi par des employés malhonnêtes, fût-ce au détriment d’un « usurpateur ». À son tour, Louis XVIII, le nouveau souverain, entreprit d’épurer et retailler l’armée dont il héritait : une ordonnance du 12 mai 1814 définissait par exemple une nouvelle organisation de l’infanterie française, ramenée à quatre-vingt-dix régiments de ligne et quinze de légère, ceux restant, parmi lesquels se trouvaient les corps de réfractaires, devant être « distribués entre les cent cinq régiments, conformément à la répartition qui en sera faite par le ministre » (art. 5). Après avoir été normalisées à la fin de l’Empire, les cinq unités de réfractaires disparaissaient ainsi, divisées et incorporées dans douze régiments d’infanterie de ligne et deux de légère. Le monarque donnait aussi une charte constitutionnelle au royaume le 4 juin, dont l’article 12 abolissait la conscription. Comme l’ordonnance du 12 mai 1814 ne statuait pas sur les bataillons coloniaux, une autre du 28 septembre réorganisa les 3e et 2e du genre – en les étoffant à l’aide des 3e et 4e et des bataillons de pionniers coloniaux, qui disparaissaient de ce fait –, tâche complétée le 28 octobre suivant par la dissolution des compagnies de pionniers français, regroupées depuis quelque temps en France, à l’île d’Aix, Rennes, Strasbourg et surtout Gravelines pour sept d’entre elles, une partie de leurs hommes étant versée dans la ligne, une autre dans les dits bataillons pour y former des 5es compagnies. On ne savait pas au ministère ce qu’était devenu le 2e de pionniers coloniaux, si bien qu’il n’a pas été compris dans ce remaniement, mais plus tard, ses hommes durent rejoindre le nouveau 2e bataillon colonial. Le bataillon des militaires français rentrés – comptant en fait, à la suite d’élargissements successifs du recrutement, des militaires de diverses nationalités – avait été dissous peu auparavant, par décision ministérielle du 16 août, « son existence ne [pouvant] plus se concilier avec la nouvelle organisation de l’armée ». La position des bataillons de déserteurs étrangers à cette époque est plus floue, mais il est certain qu’ils ont subi le même sort : on sait que le 1er a été dissous le 19 décembre 1813 en vertu d’un décret du 25 novembre, et partiellement incorporé dans le 3e régiment étranger. Quoi qu’il en soit, ces bataillons de déserteurs français et étrangers, en fait tous déserteurs d’armées étrangères et non françaises, n’étaient pas à proprement parler des corps de répression mais plutôt des unités spécifiques.

Seuls les bataillons coloniaux subsistaient donc, en conclusion d’une période agitée et féconde en unités de toutes espèces. Ils auraient presque pu passer inaperçus , mais leur descendance : compagnies de discipline, bataillons d’Afrique, sans parler des troupes coloniales etc., devait se révéler prodigieuse et justifier leur intérêt. Une circulaire du 8 octobre 1814, complétant admirablement l’esprit de l’arrêté du 23 avril, donnait d’ailleurs le ton : il s’agissait de revenir « aux principes de l’ancienne discipline », celle des « vrais soldats » – entendu « de l’armée de métier » –, et en conséquence de ne proposer pour l’envoi dans les bataillons coloniaux que des militaires « chez lesquels de mauvaises habitudes invétérées ne peuvent plus être détruites par la fermeté des officiers, et ôtent tout espoir d’amélioration », ceux « d’un exemple dangereux par leur conduite ou leurs principes ». Cette deuxième vie, d’où les déserteurs – récupérés en totalité par le système pénal – et les volontaires pour les colonies étaient désormais en principe exclus, au profit des seuls indisciplinés, serait plus brève encore que la première, mais également riche d’enseignements.

Marc LEBRUN.

Source : « Revue Historique des Armées, 244/2006 » : http://rha.revues.org/index6032.html

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( 25 mai, 2017 )

« Faites vos jeux ! « 

La campagne de financement pour le jeu   »Napoleon Saga », (évoqué récemment sur « L’Estafette ») est maintenant lancée:

https://www.kickstarter.com/projects/1502811376/napoleon-saga-Waterloo 

Napoleon Saga.

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( 11 avril, 2017 )

L’ordre impérial de la Réunion…

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Après l’annexion de la Hollande, Napoléon supprima l’ordre de l’Union créé en 1807 par le roi Louis comme il avait supprimé tous les ordres qu’il avait trouvés en Piémont, en Toscane, dans les Etats romains et dans les différents pays successivement réunis à l’Empire.  Mais pour dédommager les Hollandais, l’Empereur crut devoir fonder une nouvelle décoration qui, tout en leur étant particulièrement destinée, pourrait également être accordée aux sujets des pays annexé.  La création de cet ordre semblait d’ailleurs devenue nécessaire. 

« L’extension de notre Empire, lit-on dans le préambule du décret du 18 octobre 1811, a fait croître le nombre de nos sujets qui se distinguent dans l’exercice des fonctions judiciaires, dans l’administration et dans les armes ; les services de tout genre que nous nous plaisons à récompenser se sont ainsi multiplié au point que les limites de la Légion d’honneur ont été déjà dépassées et que notre institution de l’Ordre des Trois Toisons d’Or ne peut y suppléer que d’une manière partielle, attendu qu’elle est spécialement destinée à récompenser les services militaires. » 

Le décret d’institution de l’Ordre Impérial de la Réunion est daté du palais d’Amsterdam. Le duc de Cadore  fut nommé archichancelier de l’ordre, M. Van der Goes van Dirland, trésorier.  La nouvelle décoration était destiné (article 2) à récompenser les services rendus par tous les sujets de l’Empire dans l’exercice des fonctions judiciaires ou administratives et dans la carrière des armes : services rendus à l’Empereur ou aux anciens souverains, « ce qui donnera lieu à des chefs de vieilles familles de se croire des droits à cet ordre, chose qui est politique et convenable ». 

L’ordre comprenait (article 4) : 200 grands-croix ; 1,000 commandeurs; 10,000 chevaliers. La croix, dont l’article 11 indiquait le modèle, n’avait pas été trouvée sans quelque difficulté. Il avait fallu, en effet, modifier entièrement la décoration hollandaise dont la devise ne plait pas à l’Empereur : « Fais ce que dois, advienne que pourra  ». 

« C’est la devise d’un preux, écrit Napoléon. Un grand état ne peut pas la prendre. Il faudrait chercher une devise qui fit sentir les avantages de l’union de la Baltique, de la Méditerranée, de l’Adriatique et de l’Océan, ce grand événement qui caractérise vraiment l’Empire…, il faudrait quelque chose qui fit comprendre les limites actuelles de l’Empire. » 

Plusieurs projets furent soumis à l’Empereur. On lui proposa diverses légendes : « Indissolubiliter », « Unita fortior » ; les devises auxquelles Napoléon s’arrêta furent : Sur l’exergue : Tout pour l’Empire. Sur le revers : A jamais.  La formule du serment (article 9) était inspirée par ces légendes : « Je jure d’être fidèle à l’Empereur et à sa dynastie ; je promets sur mon honneur de me dévouer à Sa Majesté, à la défense de sa personne, et à la conservation du territoire de l’Empire dans son intégrité ; de n’assiste à aucun conseil ou réunion contraire à la tranquillité de l’Etat, de prévenir Sa Majesté de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui tendrait à troubler l’union et le bien de l’Empire. » 

Quant à l’insigne même, les projets dessinés par Denon et par le peintre d’histoire attaché à la Monnaie, M. Lafitte, furent plusieurs fois modifiés avant d’arriver à satisfaire l’Empereur. Le modèle adopté répond bien à l’idée qui avait présidé à la création de l’ordre :  « Les flèches, au nombre de quarante-deux, réunies en six faisceaux, avec un bandeau sur lequel on lit la devise, sont l’emblème des départements formés par les Etats qui ont été réunis à l’Empire.

Le bas-relief de l’écusson présente le trône impérial, dont le dossier est parsemé d’abeilles. Sur le siège un coussin surmonté d’une couronne de laurier. Les bras du trône sont supportés par deux lions, l’un est l’emblème de la Hollande, l’autre est l’emblème de Florence. Le premier a des flèches sous ses pattes, le second a la fleur symbole célèbre de la capitale de l’Etrurie.  Les deux tridents groupés derrière le trône désignent les villes maritimes de Gênes et de Hambourg.  La louve romaine repose tranquillement au pied du trône et la draperie qui tombe de la foulée du siège est ornées des armes du Piémont » (Extrait d’une note au Conseil d’Etat. Voir aux Archives nationales (AF IV 4682) les rapports de Cambacérès, observations de l’Empereur, projets de dessins, etc.)  Les premières promotions qui eurent lieu les 22 févier, 29 février et 7 mars 1812, ne comprirent guère que des étrangers.  Ainsi, sur 65 grands-croix, il n’y eut que 8 Français, les autres étant Piémontais (4), Romains (8), Toscans (2), Belges ou Allemands (9), Hollandais (33, tous anciens grands-croix de l’Union).  Dès 1813, l’Empereur donna la nouvelle décoration aux Français de tout rang et de tout grade dans l’armée ; il ne s’en montra cependant pas très prodigue, car il n’y eut que 125 grands-croix nommés sur 200 ; 127 commandants sur 1,000 et environ 1,300 chevaliers sur 10,000. Ces chevaliers se répartissaient à peu  près de la manière suivante :  506 Hollandais, précédemment chevaliers de l’Union. 61 Italiens. 91 étrangers. 642 Français. Parmi les commandeurs et les grands-croix, il n’y eut que 2 » commandeurs et 64 grand-croix Français. 

En voici la liste : 

Grands-Croix. 

Fonctions civiles.- Duc de plaisance, comte d’Arjuzon, comte de Beauharnais, comte Bigot de Préameneu, duc de Cadore, comte de Croix, duc de Dalberg ; comtes Daru, Mollien, de Montalivet, de Montesquiou ; archevêque de Malines ; comte de Sussy, Roederer, Régnauld, de Fermon, Boulaye, Muraire, Caffarelly [Caffarellli], Orro, de la Forest ; cardinal Maury ; archevêque de Tours ; comtes de Pélusse, de Saint-Vallier, Garnier, de la Place, Chaptal, Clément de ris, Berthollet, Abrial, Sieyès, de Nicolaï, Roger-Ducos. Services militaires.- Comtes Gassendi, Hullin, Belliard, Ornano ; baron de Latout-Maubourg ; comtes Lefebvre des Nouettes, Gazan de La Ferière, Compans, Molitor, Bonnet ; baron Pernety ; comtes Dulauloy, Souham, Decan ; baron Roguet ; comtes Reille, de Lobau ; Rapp ; duc de Padoue ; comtes Maurice Mathieu, Harispe ; barons Clause, Gérard, ; duc Charles de Plaisance ; comte Chasseloup-Laubat, Morand, Le Marrois, Emeriau, de Missiessy, Beurnonville, Maison, de La Borde, Charpentier ; baron Clausel ; Dupont-Chaumont. 

Commandeurs. 

Baron Corvisart, comte de Villeneuve, l’évêque de Nancy (faisaient tous trois partie de la maison du roi de Hollande et étaient commandeurs de l’ordre de l’Union) ; Bernard , major du 24ème dragons ; de Marçay, général de brigade ; l’évêque de Versailles ; comtes Duchâtel, Français (de Nantes), Béranger, Pelet, Réal ; baron Pasquier ; comtes de la Vallette, Merllin, Martet, Molé, Jaubert ; général Vichery, comte Veiser, général Frésia, barons Fain, Mounier, Habert. 

A la chute de l’Empire, le sort de l’Ordre de la Réunion ne pouvait qu’être douteux. Il était impossible au Gouvernement de la Restauration de conserver une décoration dont l’insigne rappelait trop le régime précédent et dont le ruban était le même que celui d’un des ordres royaux. On chercha cependant une solution qui permît, tout en supprimant la décoration, de donner satisfaction à ceux qui l’avaient reçue, et, dans un projet d’ordonnance rédigé en 1814, on proposa au Roi de les autoriser à se pourvoir auprès du grand chancelier de la Légion d’honneur « a l’effet d’obtenir des brevets de nomination pour être qualifiés dans cette légion et dans les grades correspondants à ceux qu’ils avaient obtenus dans l’Ordre de la Réunion ». 

Les événements de 1815 empêchèrent sans doute cette proposition d’aboutir, car le 28 juillet 1815, une ordonnance du Roi abolit l’Ordre de la Réunion et fit défense à tout Français d’en prendre les titres et d’en porter la décoration. 

Etude publiée en 1900 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

 

 

 

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( 18 mars, 2017 )

Le 1er lanciers lors du débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan (mars 1815).

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Dans la note suivante, c’est un des chefs d’escadron ce régiment, M. de Trentinian qui raconte brièvement l’attitude du 1er lanciers lors du débarquement de Napoléon sur les côtes de France. Trentinian, élève de l’Ecole royale militaire de Tournon en 1782, cadet aux chasseurs des Alpes, en 1785, il fut nommé sous-lieutenant aux chasseurs bretons en 1791.  Ajoutons qu’il avait émigré et fait les campagnes de l’armée de Condé. Puis Trentinian était rentrée dans l’armée nationale où il avait rapidement reconquis ses grades:  Fourrier en l’an X, sous-lieutenant en l’an XI, lieutenant en l’an XII, aide-de-camp du général Thiébault en 1807, capitaine en 1809, chef d’escadron en 1813.  Il passait pour brave et actif. Il était en 1816 « cité dans la ville d’Agen comme un des officiers qui s’étaient le plus prononcés pour la cause royale ». 

Arthur CHUQUET. 

Note du chef d’escadron Trentinian. 

Aussitôt que le 1er régiment de lanciers du Roi eut appris la nouvelle du débarquement de  Bonaparte, il s’empressa de renouveler son serment de fidélité au Roi. Ayant reçu ordre de se porter sur Fontainebleau, ils furent instruits, à leur arrivée, que les troupes auxquelles ils devaient se joindre, s’étaient rangées du parti de l’Usurpateur. Le maréchal de camp Colbert sous les ordres duquel était le 1er régiment de lanciers, ne recevant aucun ordre et craignant que les soldats ne suivissent le coupable exemple de leurs camarades, décida de se retirer sur Paris. Arrivé à Brunoy, le 1er de lanciers fut arrêté par un régiment qui passait à l’ennemi. Près d’Essonnes, l’infanterie et l’artillerie les arrêta de nouveau. Mais, voulant absolument rejoindre l’armée royale qu’on disait campée dans la plaine Saint-Denis, le 1er de lanciers se jeta sur sa gauche et alla prendre poste à Montlhéry. Le colonel, connaissant le dévouement du sieur Trentinian pour le roi, l’envoya à Paris pour s’informer où se trouvait l’armée royale et où était le Roi. Là, il apprit le départ de Sa Majesté et l’arrivée de Bonaparte aux Tuileries. Il retourna rendre compte de sa mission. Mais déjà le général Colbert avait reçu ordre de se rendre à Vincennes ; l’armée était soumise ; M. de Trentinian suivit son régiment.

Document extrait du livre d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911. 

 

 

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( 9 mars, 2017 )

Quelques chiffres concernant les troupes débarquées à Golfe-Juan…

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Sur le nombre des troupes qui débarquèrent ce jour là, H. Houssaye apporte les chiffres suivants : « 607 grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde ; 18 chevau-légers polonais ; 21 marins de la Garde ; 43 canonniers ; 400 chasseurs corses et environ 30 officiers sans troupe qui étaient venus à Porto-Ferrajo [Portoferraio] demander du service. Ce total de 1219 officiers et soldats est le chiffre de l’effectif, mais il faut en rabattre. On peut évaluer à une vingtaine les grenadiers et les Polonais qui avaient pris leur congé de novembre 1814 à février 1815. Il y avait des désertions chez les chasseurs corses, qui d’ailleurs n’avaient jamais été 406 hommes présents sous les armes. Enfin, il paraît qu’un certain nombre de canonniers étaient restés à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. »

(Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.208, note 1).

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( 23 février, 2017 )

Les mutilés de la Grande Armée en 1813…

Les mutilés de la Grande Armée en 1813... dans HORS-SERIE 1813Au mois de mai 1813, deux cent mille conscrits s’étaient battus à Lützen,  à Bautzen, à Wurtzen, comme les grenadiers de Marengo, et le roi de Saxe était ramené triomphant dans sa capitale. Mais cette guerre de héros, qu’avaient faite des conscrits à peine sortis de leurs dépôts et du village de leurs pères, avait coûté cher à  nos troupes : le nombre des blessés était si considérable, que des généraux firent entendre à l’Empereur qu’un  grand nombre de soldats avaient dû se blesser volontairement pour se soustraire au service militaire, et l’Empereur ne parla rien moins que de les faire fusiller. Ce fait, consigné sans commentaire par nombre d’historiens, est resté comme une preuve que les soldats eux-mêmes, à la fin, étaient las, et que tout le monde se lamentait des triomphes. Un vétéran de la Grande Armée, un homme de l’art chirurgical par excellence, le baron Larrey, qui fut appelé à prononcer son jugement sur ce cas remarquable de chirurgie légale militaire, y a consacré trois pages de ses « Mémoires ». Il est bon d’expliquer, tout d’abord, qu’on combattait alors en ligne pour le feu, et en colonne pour l’attaque. La ligne était sur trois rangs, et le troisième rang d’ordinaire n’avait pas à tirer, mais plutôt à passer un fusil tout chargé au premier rang, ou à relever les tués ou blessés du premier ou du deuxième rang. Mais en fait, avec le manque d’instruction et l’affolement des jeunes soldats, le troisième rang tirait comme les deux autres, et sans « serrer » suffisamment pour permettre au canon du fusil de déborder en avant du premier rang : détail technique important que les médecins juristes ne me semblent pas avoir fait suffisamment ressortir dans leur rapport. Cette petite remarque faite, je laisse la parole au baron Larrey :

« Pour diminuer aux yeux de Napoléon le nombre considérable de blessés qu’avaient donné les batailles de Lützen, Bautzen et Wurtzen, quelques personnes accoutumés à voiler les vérités lui firent entendre que beaucoup de ces blessés s’étaient mutilés volontairement pour se soustraire au service, et l’on rangeait dans cette classe tous ceux qui avaient les doigts tronqués ou les mains traversées par des balles. Sur ces assertions, on donna l’ordre de les réunir tous et de les enfermer dans le camp retranché établi pour la douane à un quarte de lieue de la ville, sur la grande route de Bautzen. Il y en avait près de trois mille. Interrogé par le chef de l’armée lui-même, sur la différence que présentaient les blessures résultant d’une cause mise en mouvement par l’individu blessé, d’avec celles qui sont l’effet d’une puissance étrangère, je répondis que, toutes choses égales d’ailleurs, nul médecin ne pouvait établir la moindre différence entre ces deux sortes de blessures. Mon opinion ne se trouvait pas d’accord avec celle de quelques-unes de mes collègues : elle ne prévalut point, et l’ordre de former un jury chirurgical, que je devais présider, me fut aussitôt intimé. Ce jury était chargé de désigner ceux des individus qu’il aurait rendus coupables de ces délits, pour qu’ils fussent mis ensuite à la disposition du général grand prévôt de l’armée. Je ne transcrirai pas ici ce que m’écrivit à ce sujet cet officier général ; sa lettre contenait le détail des mesures à prendre pour la police du camp, pendant la durée de nos opérations. Pénétré de l’importance de la décision que j’étais appelé à donner, dans ce cas remarquable de chirurgie légale, je persistai dans mon premier jugement ; les autres membres du jury partagèrent mon opinion ; et, après avoir examiné avec soin tous les blessés, nous fîmes le rapport suivant :

D’après l’ordre du chef de l’armée et en vertu des instruction de Son Excellence M. le comte Daru, ministre, directeur de l’armée, exprimées dans sa lettre du 13 juin 1813 ; Le jury chirurgical, composé de MM. Le baron Larrey, inspecteur général,  chirurgien en chef de l’armée et de la Garde, Eve, chirurgien principal, chevaliers de plusieurs ordres, Charmes, chirurgien-major, chevalier de la Légion d’honneur, Thébaut, chirurgien-major des hôpitaux,

Bécoeur chirurgien-major des ambulances, s’est réuni, le 16 du même mois, à cinq heures du matin, au lieu désigné, à l’effet de procéder à la visite des 2 350 soldats, et de 282 ramenés des ambulances de retraite, ce qui faisait en tout 2 632 militaires de toute arme, blessés aux mains et aux doigts.

Cette opération, continuée, sans interruption, depuis le moment où elle a été commencée jusqu’aujourd’hui 19 juin, heure de midi, a eu pour témoins un officier supérieur de l’état-major et un officier de gendarmerie envoyés par le grand-prévôt de l’armée.

L’examen fait avec la plus scrupuleuse attention a porté :

1° sur le caractère des blessures et les infirmités qui en résultent.

2° Sur les causes qui ont produit ces blessures et sur la manière d’agir de ces causes.

3° Sur les circonstances qui ont accompagné ou précédé ces solutions de continuité.

Il résulte de cet examen :

1° Que presque toutes les plaies ont été faite par des corps contondants poussés par armes à  feu, et un petit nombre part armes blanches, dirigés contre ceux qui en ont été atteints.

2° Que la majeure partie des blessés a présenté en mêmes temps d’autres blessures en divers points de la surface du corps, ou des déchirures plus ou moins multipliées de vêtements, faites par le passage des balles.

3° Que le petit nombre des blessés chez lesquels les circonstances précitées ne se sont pas offertes d’une manière aussi évidente, se compose précisément d’anciens soldats, du dévouement desquels il n’est guère permis de douter (1).

Enfin le jury déclare qu’il n’est point de signes certains qui fassent connaître la différence qui peut exister entre deux plaies d’armés à feu reçues même à brûle-pourpoint et produites l’une par l’effet de la volonté de l’individu, et l’autre par celui d’une puissance étrangère à sa volonté.

Le jury, en se résumant, proteste qu’il est physiquement impossible d’établir la moindre preuve qu’aucun des militaires visités par lui ne se soit mutilé volontairement, et il pense que la lecture des états circonstanciés (2). Qu’il a fait dresser de tous les blessés soumis à sa visite, en expliquant les motifs du nombre si grand en apparence des mutilations, contribuera à dissiper l’opinion défavorable répandue sur compte de ceux qui les ont éprouvées. »

On pourrait m’en vouloir, après une aussi longue citation, d’ajouter quelque commentaire inutile à ce rapport médico-légal peu banal ; mais on me permettre bien de faire la remarque qu’il mérite d’être placé à côté de ceux empruntés aux maîtres les plus autorisés, dans les Traités de médecine légaleToujours est-il que l’homme de bien qui n’avait pas hésité à défendre la vérité contre le monarque prévenu et irrité, reçut le soir même le témoignage de la reconnaissance de l’Empereur, satisfait d’être détrompé : c’était son portrait enrichi de diamants, 6.000 francs en or et une pension sur l’État de 3.000 francs, sans exclusion, est-il dit au décret, de toute récompense méritée par ses grades, son ancienneté et ses services futurs. Pour finir, je rappellerai seulement que, pour éviter dorénavant les accidents dus particulièrement au tir sur trois rangs et aussi pour augmenter le front de bataille, en face de l’armée coalisée d’un effectif double du sien, Napoléon prescrivit-ce fut pour la première fois dans les armées- la formation de la ligne sur deux rangs seulement (3), lorsque se donna dans les champs de Leipzig ce combat que les Allemands sont appelé la Bataille des Nations.

 Dr. Max Billard.

—————

(1). « Nos recherches nous portent à croire que le défaut d’habitude dans le maniement des armes a été la principale cause de ces mutilations chez les conscrits ; qu’ainsi, lorsqu’ils tiraient sur trois rangs, le deuxième et le troisième faisaient involontairement porter le canon du fusil sur la main de ceux du premier, que dans la manœuvre du fusil même, ils se blessaient sans le vouloir, comme nous l’avons vu maintes fois ; qu’enfin, les charges s’étant faites par l’infanterie aux batailles de Bautzen et de Wurtzen, sur le revers des collines, et les soldats ayant toujours les moins élevées sur leurs fusils, lorsqu’il les dirigeaient vers l’ennemi qui occupait le sommet de ces collines, les balles de leurs adversaires devaient généralement porter sur leurs mains comme les parties les plu saillantes. Une semblable cause a fait de même blesser aux mains un grand nombre de fusiliers de la Garde, qui avaient inutilement attaqué l’ennemi sur les hauteurs de Heilsberg, dans la première campagne de Pologne. Ces braves jeunes gens, sur l’assertion de médecins peu éclairés, avaient été accusés de s’être mutilés volontairement. Ces circonstances se sont aussi fréquemment présentées en Espagne, dans la guerre des montagnes » (Note de Larrey).

(2). « Ces états furent déposés chez le ministre comte Daru. » (Note de Larrey).

(3).Plus tard, en 1866,avec le fusil à tir rapide, se chargeant par la culasse- le chassepot- la formation de la ligne fut enfin réduite à un seul rang.

(Extrait de « La Chronique médicale… », n°19, 1er octobre 1907).

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( 17 février, 2017 )

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON…

Les LECTURES RUSSES de NAPOLEON… dans HORS-SERIE napoleonAvant de partir pour la Russie, Napoléon voulut connaître le pays. Nous le voyons demander à son bibliothécaire Barbier, au mois de décembre 1811, les livres les plus propres à le renseigner sur la topographie de la Russie et surtout de la Lituanie « sous le rapport des marais, rivières, bois et chemins », ainsi que tout ce qui a paru de plus détaillé en français sur la campagne de Charles XIII et sur les opérations militaires dont ces contrées ont été le théâtre. Au mois de janvier 1812, il demande une histoire de la Courlande et tout ce qu’il y a de topographique, de géographique et d’historique sur Riga et la Livonie. 

Au mois de mai, il demande des traductions manuscrites, faites au bureau de Mounier, d’ouvrages sur l’armée russe : l’ouvrage du colonel Wilson, l’ouvrage du capitaine prussien Plotho, et d’autres : ces traductions, dit-il, pourront lui être utiles « dans le voyage ». 

Arthur CHUQUET (« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », 3ème série, Fontemoing, 1912). 

 

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( 27 décembre, 2016 )

Le couvre-chef de Napoléon en Russie…

A notre connaissance, trois auteurs, dont une femme, ont parlé du singulier couvre-chef de l’Empereur, lors de la retraite de Moscou, depuis Mojaïsk (avant Smolensk au retour) jusqu’à Varsovie : l’abbé de Pradt, notre ambassadeur en Pologne, qui vit Napoléon à son passage en traîneau ; Mme Armand Domergue, qui fit la retraite dans les équipages de l’Empereur et passa derrière lui le pont de la Bérézina ; enfin, Duverger (« Mes aventures dans la campagne de Russie »). Ces trois auteurs sont d’accord pour nous dire qu’outre sa pelisse de fourrures à la polonaise, que portait l’Empereur sous sa légendaire redingote grise, il avait sur la tête un bonnet fourré en velours vert, attaché sous le menton par de longs rubans noirs, avec un énorme gland d’or pendant en arrière. Ces rubans noirs semblaient [être] de bien tristes augure à Mme Armand, une des comédiennes du Théâtre français de Moscou.

Il faut ajouter que l’Empereur se trouvait très bien sous ce costume, qui ne lui allait pas du tout, à cause de son obésité précoce et de sa petite taille ; tandis que ces fourrures allaient admirablement aux officiers polonais, généralement sveltes et élancés. Aussi, en arrivant à Smolensk, faisant la queue au milieu des soldats débandés, qui se pressaient pour entrer, fut-il bousculé par des gens qui ne le reconnaissaient pas, sous ce déguisement tout nouveau pour eux : et la vérité nous oblige à reconnaître qu’il apostropha fort incivilement les officiers qui se permettaient de le bousculer un peu fort, bien qu’ils se confondissent en excuses.

Docteur BOUGON.

(« La Chronique médicale » n°19, 1912, pp.659-660).

Le couvre-chef de Napoléon en Russie… dans HORS-SERIE SNB19503

Napoléon 1er en Russie. (Lithographie de Verestchaguine, d’après son tableau, « La Retraite »).

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( 20 décembre, 2016 )

Contrastes…

Contrastes... dans HORS-SERIE 1812

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! »  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras e écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

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( 7 décembre, 2016 )

A propos de la mort du maréchal Ney…

A propos de la mort du maréchal Ney… dans HORS-SERIE ney1815

On sait qu’à l’époque de la Restauration, historiens libéraux et pamphlétaires avaient affirmé que, lors du procès Ney, les pairs avaient fait bombance dans le palais même où ils venaient de condamner à mort le maréchal. Cette affirmation a soulevé l’indignation du duc de Broglie, qui, dans ses « Souvenirs » a déclaré avec netteté : « C’est une insigne calomnie. Il n’y a eu ni souper, ni rien de pareil. » Mais comme il lui était impossible de nier absolument qu’il y ait eu tout de même quelque chose, il reconnaissait cependant qu’il y avait eu « un simple buffet, dressé dans un cabinet par M. de Sémonville, où chacun pouvait demander soit un bouillon, soit un peu de pain. »

Le malheur est, pour le duc de Broglie, qu’un érudit qui a passé sa vie à étudier l’histoire parisienne, M. Hustin, a retrouvé dans la Comptabilité de la Chambre des Pairs une facture qui met le noble duc en fâcheuse posture.

Ce vieux papier, publié par le « Bulletin de la Société Historique du 6ème arrondissement » a été rappelé ces temps derniers à la « Commission du Vieux Paris » par un autre érudit, M. Paul Jarry, qui évoquait devant elle l’histoire du célèbre restaurant Foyot, aujourd’hui disparu sous la pioche des démolisseurs.

En 1815, le futur restaurant Foyot était tenu par un sieur Diguet. Et il se trouve que le sieur Diguet a facturé, rien que pour la soirée du 6 décembre où fut condamné le maréchal 160 repas, servis aux seuls pairs, dans la galerie de Rubens, à raison de 20 francs par tête, ce qui n’était pas mal pour le temps, 100 bouteilles de bourgogne, 8 de bordeaux, 4 de madère et 4 de malaga, sans doute pour les plus délicats. Et il y eut en outre 285 repas servis aux maréchaux, aux officiers et aux témoins Les mémoires du sieur Diguet, rapporte M. Paul Jarry, ne furent réglés que le 24 avril 1816, et encore fallut-il que Diguet produisit à leur appui deux attestations, dont l’une signée par les serveurs qui affirmèrent sur leur honneur et leur conscience » que le compte était sincère et exact.

Ce n’est pas pour rien, a ajouté M. Paul Jarry, que ceci se passait sous la Restauration…

En tout cas, la cause est jugée, et ceci doit nous inciter à nous montrer prudents quand nous utilisons des « souvenirs », même quand ce sont ceux d’un honnête homme comme le duc de Broglie.

Émile FRANCESCHINI.

(Article diffusé dans la « Revue des Études Napoléoniennes » n°8, 4ème trimestre 1939, pp.244-245).

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Le restaurant Foyot fut créé en 1848 ; il se trouvait à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Tournon. Très prisé des sénateurs, il est néanmoins démoli en 1938.

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