( 26 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (VI).

1815

« A 3 heures du matin, le 26 juillet, le commandant Sartorius revint de Londres. Il avait remis ma dépêche annonçant l’intention de Buonaparte de s’embarquer sur le Bellérophon et me rapportait l’ordre d’aller à Plymouth. Nous nous disposâmes aussitôt à appareiller de concert avec le Myrmidon et le Slaney. Tandis que nous levions l’ancre, Las Cases monta sur le pont où, pensant que, s’il le jugeait à propos, il en aviserait son maitre, je l’informai que nous avions l’ordre de nous rendre à Plymouth. A peine avions-nous pris le large que Mme Bertrand parut et m’apostropha avec quelque vivacité me reprochant d’avoir négligé de faire connaître à Buonaparte les ordres que j’avais reçus, elle me déclara qu’il était extrêmement offensé. Une ou deux fois déjà, quand tout n’allait pas exactement au gré de ses désirs, elle m’avait tenu un langage de ce genre; je décidai de vérifier si Buonaparte avait vraiment exprimé son mécontentement et, dans l’affirmative, d’avoir une explication avec lui, car, disposé à lui témoigner toute la déférence convenable, je n’avais jamais eu la moindre intention d’être considéré comme tenu de lui rendre compte de mes mouvements. Je répétai le propos de Mme Bertrand à Las Cases que je priai de s’informer si Napoléon avait réellement ressenti quelque déplaisir. Il descendit aussitôt dans la cabine en remontant, il m’assura qu’un malentendu avait dû se produire, car il ne s’était rien passé de semblable. La suite de mon hôte ne trouva pas à son goût notre envoi vers l’ouest tout naturellement, elle se dit que si le gouvernement britannique avait’ eu l’intention de permettre à Buonaparte de débarquer, on ne l’aurait pas éloigné de la capitale. Pourtant, il ne fit personnellement aucune observation à ce sujet il continua à feindre de considérer les nouvelles données par la presse comme simples conjectures de journalistes. Tout l’après-midi du 26 juillet, nous dûmes tirer des bords, du Start au détroit de Plymouth, contre un violent vent du nord. Buonaparte demeura sur le pont la plus grande partie de la journée. A notre entrée dans la passe, je lui montrai le brise-lames et j’expliquai de quelle façon on le construisait. Il déclara que c’était une grande entreprise nationale qui faisait honneur au pays il parut surpris quand je lui dis qu’on comptait l’achever pour moins d’un million de livres sterling. Il ajouta J’ai consacré une somme importante au port de Cherbourg et à la construction du fort Boyard destiné à protéger le mouillage de l’Ile d’Aix ;  je crains fort que ces améliorations et beaucoup d’autres ne soient désormais négligées, qu’on ne laisse tout tomber en ruines. Après le mouillage, j’informai Buonaparte que j’allais me rendre auprès du commandant en chef et je demandai s’il n’avait pas de message à me confier. Il me pria de transmettre ses remerciements à Lord Keith pour les aimables dispositions exprimées dans les lettres que j’avais reçues de Sa Seigneurie dont il serait extrêmement heureux de recevoir la visite au cas où elle n’y verrait pas d’inconvénient. Je communiquai ce message à Lord Keith qui me répondit J’aurais grand plaisir à aller le voir, mais, à vous parler franc, je n’ai pas encore d’instructions sur la manière dont nous devons le traiter. Il m’est donc assez difficile de lui faire visite. L’amiral me prescrivit alors quelques mesures de précaution pour éviter toute fuite ou toute tentative d’évasion.

A mon retour à bord, je constatai que les frégates avaient pris leurs postes conformément à l’ordre précédent, que leurs embarcations s’efforçaient de tenir les barques à la distance prescrite. Je rapportai à Buonaparte les paroles de Lord Keith. Il me répondit J’ai le plus vif désir de voir l’amiral; je le prie donc de ne faire aucune cérémonie. Je n’ai aucune objection à me voir traité comme un simple particulier jusqu’à ce ‘que le gouvernement britannique ait indiqué de quelle manière je dois être considéré. Puis, il se plaignit qu’on eût chargé les deux frégates de monter sentinelle auprès de lui « comme si, déclara-t-il, je n’étais pas en parfaite sécurité à bord d’un bâtiment de ligne britannique. » · Et il ajouta Tout l’après-midi, les embarcations des bâtiments de garde n’ont cessé de tirer des coups de fusil afin d’éloigner les barques. Cela me dérange et m’ennuie. Je vous serais obligé de l’empêcher si c’est en votre pouvoir. J’envoyai aussitôt prévenir les commandants des frégates de ne plus tirer.

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] pp.72-79)

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( 21 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (III).

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« Le 21 et le 22 juillet, nous échangeâmes des signaux avec deux ou trois de nos navires; je pris soin d’expliquer qu’ils guettaient nos hôtes. A ce moment, Napoléon parut bien persuadé qu’il aurait vainement tenté d’échapper à nos croiseurs. Le 25 [date inexacte], le Promoteus hissa son numéro tandis que nous dînions. Buonaparte exprima le désir d’apprendre si, à Brest, les navires avaient ou non arboré le pavillon blanc. Je fis appeler l’officier de quart et le priai de poser la question par télégraphe. Au bout de quelques minutes, il revint avec une réponse affirmative. Buonaparte ne fit aucune remarque à ce sujet, mais demanda d’un air en apparence indiférent comment on avait transmis la demande et la réponse. Je le lui expliquai il apprécia hautement l’utilité de l’invention. Au cours des repas, il engagea toujours avec aisance la conversation; il s’adressait fréquemment à Las Cases ou à moi, nous interrogeait sur les manières, les coutumes, les lois anglaises, répétant souvent la remarque formulée à son arrivée à bord, qu’il devait s’informer de son mieux, s’adapter puisqu’il terminerait probablement ses jours parmi nous. M. Las Cases avait émigré de France au début de la Révolution, parait-il il était demeuré en Angleterre jusqu’à la paix d’Amiens, qui lui avait permis de rentrer dans son pays. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], p.65-66)

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( 20 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (II).

« Le 20 juillet au matin, de bonne heure, nous interpellâmes le Swiftsure qui, d’Angleterre, venait renforcer le blocus de Rochefort. Il est difficile d’imaginer l’étonnement du commandant Webley quand, à son arrivée à bord, je lui dis Vous savez, je le tiens. Vous le tenez? qui donc? Eh quoi, Buonaparte l’homme qui, depuis vingt ans, met l’Europe entière sens dessus dessous. Pas possible Eh bien, vous avez de la chance ! Nous causâmes encore un peu, mais je ne présentai pas le commandant Webley à Buonaparte qui n’était pas encore sorti de sa cabine. Le Swiftsure faisait route au sud; je désirais gagner l’Angleterre le plus vite possible nous nous séparâmes rapidement. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], pp.64-65)

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( 19 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (I)

Maitland.

Capitaine Maitland 

« Le 17 et le 18 juillet 1815, nous eûmes un temps magnifique il ne se passa rien de remarquable. Nous aperçûmes plusieurs navires étrangers qui inspirèrent à Buonaparte et à sa suite une vive curiosité, leur donnèrent, j’imagine, le désir de se rendre compte s’ils auraient pu s’échapper au cas où ils auraient pris  la mer. En fait de bâtiments de guerre, ces jours-là, nous ne rencontrâmes que le sloop Bacchus. Je le signalai, en disant que plusieurs de nos frégates croisaient dans les parages pour arrêter Napoléon s’il avait franchi les navires postés près de terre. En fait, je le sus plus tard, il était loin d’en être ainsi l’Endémyion avait remonté la Gironde; le Liffey, qui avait perdu son beaupré, était retourné en Angleterre. Pour des motifs divers, les autres navires avaient quitté la station, de sorte que si Buonaparte avait échappé à la division croisant devant Rochefort, très vraisemblablement, il aurait gagné l’Amérique sans être inquiété. Vers cette date, Buonaparte chercha une distraction dans les cartes, après le déjeuner. On jouait au vingt et un. Sauf moi, tout le monde fut de la partie. Il m’invita, mais je répondis qu’ayant pour principe de tout laisser à ma femme avant de prendre la mer, je me trouvais démuni d’argent. Il rit, et, gaiement, me proposa de m’en prêter, de me faire crédit jusqu’à notre arrivée en Angleterre. Je déclinai l’offre car j’avais à m’occuper des multiples détails du navire. Ma dépêche au secrétaire de l’Amirauté, très brève, avait été hâtivement rédigée. Désireux de rendre compte le plus tôt possible aux ministres de Sa Majesté des importantes dispositions prises, j’estimai correct d’adresser au commandant en chef un rapport plus circonstancié. […]  Le 19 j’eue avec Mme Bertrand une conversation au sujet du voyage de Buonaparte à l’île  d’Elbe. Elle me demanda si je connaissais le commandant Ussher [Il commandait le navire l’Undaunted qui conduisit Napoléon à l’île d’Elbe]. Je répondis négativement elle me dit alors : – L’Empereur l’aime beaucoup il lui a donné son portrait serti de diamants; il en a un second qu’il veut vous offrir. Je répliquai: J’espère qu’il n’en fera rien car je ne saurais accepter. Ma situation est bien différente de celle du commandant Ussher. Ce qui pouvait être tout à fait correct de sa part ne le serait pas de la mienne. Elle reprit Si vous n’acceptez pas, vous l’offenserez gravement. Dans ce cas, je vous serai obligé si vous pouvez vous arranger pour que l’offre ne soit pas faite car je voudrais lui épargner la mortification d’un refus, m’en éviter le chagrin. Dans ma position, je le sens bien, il m’est absolument impossible d’accepter un présent. En recevant Buonaparte à mon bord, je n’avais aucune autorisation formelle de mon gouvernement pour agir comme je l’ai fait je ne sais encore si l’on approuvera ma conduite. Et puis, si je prenais un cadeau de cette valeur, on pourrait prétendre que j’ai été guidé par des considérations égoïstes, alors que toutes mes décisions m’ont été dictas uniquement par le désir de servir mon pays de mon mieux. Ma récompense, si j’en mérite une, doit venir d’ailleurs. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], pp.60-64)

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( 16 juillet, 2015 )

Un certain Louvel…

Louvel

« L’Empereur avait compté aussi faire passer à sa suite, aux États-Unis [en juillet 1815, dans son projet de partir dans ce pays], ses chevaux et ses équipages; ils avaient été dirigés sur La Rochelle; seulement, lorsqu’ils arrivèrent au port d’embarquement, Napoléon était déjà entre les mains des anglais. Oubliés trois mois à La Rochelle, on les rappela ensuite à Paris, et les gens qui les avaient conduits furent renvoyés des écuries du roi. Parmi eux se trouvait Louvel, qui, le 13 février 1820, assassina le duc de Berry. Ce Louvel, ouvrier sellier, avait été employé à l’île d’Elbe sous les ordres de M. Vincent, chef de la sellerie de l’Empereur; il avait gardé son emploi pendant les Cent-Jours et jusqu’au moment où, de retour de La Rochelle, il se vit congédié. Dans les interrogatoires qu’on lui fit subir après l’assassinat, on essaya de lui faire dire qu’il avait été incité à ce crime durant son séjour à l’île d’Elbe ; il le nia constamment, mais le fait qu’il avait acheté à La Rochelle le poignard dont il s’était servi, permit de dire que, dès 1815, il avait résolu de frapper « le duc d’Angoulême, le duc de Berry, le roi », comme, il l’a avoué d’ailleurs, « les considérant, a-t-il ajouté, comme les ennemis de la France ».

(J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1904, pp.229-230)

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( 6 juin, 2015 )

De BEAUMONT à PHILIPPEVILLE. NAPOLEON en JUIN 1815 (3ème partie et dernière).

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Ce fut dans une clairière du Bois de Bossu que l’Empereur mit pied à terre et qu’en ce lieu se joua une scène digne de Shakespeare ; elle a été racontée par le commandant de Brack dans les précieux « Carnets de la Sabretache ».  Napoléon ayant vu quelques restes d’escadrons conservant une attitude militaire, se dirigea vers eux. Ils étaient là et au premier rang, Colbert, Lallemand, Lefebvre-desnouettes, les plus fidèles. Sous les rayons de la lune, ils frémissaient de voir l’Empereur s’approcher d’eux. 

-Qui êtes-vous, demanda l’Empereur ? – Les lanciers de la Garde, répondit Colbert.-Ah oui, les lanciers de la Garde ! Et où est Piré ?- Sire, nous n’en savons rien.-Comment ? Et le 6ème de lanciers ?-Sire, nous l’ignorons, il n’était pas avec nous.-C’est juste…. Mais Piré ?- Nous l’ignorons complètement. –Mais qui êtes-vous, vous ?-Sire, je suis Colbert et voici les lanciers de votre Garde. -Ah oui… Et le 6ème de lanciers ?… Et Piré ?…Piré ? 

Si Piré avait été là, peut-être aurait-on arrêté la panique, l’affreuse déroute ; cette dernière illusion est perdue, comme celle, de l’après-midi, de voir arriver un autre général de cavalerie, le marquis de Grouchy. Ainsi le sort aura voulu que le même jour, deux représentants de l’ancienne noblesse ralliée à l’Empire, manquent le rendez-vous suprême ! La cavalerie de Röder qui poursuivait, venait d’atteindre Frasnes lorsque Gneisenau jugeant la victoire décisive et certaine la mit hors combat de l’armée française, ordonna de s’arrêter. On était arrivé devant une auberge portant l’enseigne ironique de « A l’Empereur ». La boucherie se terminait. Mais la déroute, elle, continuait et détruisait successivement toutes velléités de résistance. A Charleroi Napoléon assista à des scènes de pillages, chacun remplissant ses poches ; enfilant au bout de sa baïonnette un pain, une saucisse ; enfonçant les tonneaux de vin.  Le trésor de l’Empereur n’échappa pas davantage à ces vols que l’approche de l’armée ennemie paraissait  justifier sous prétexte de ne rien laisser au vainqueur.

Un officier hollandais prisonnier, profita de l’occasion pour s’emparer de documents provenant du Portefeuille de Napoléon, il les publia par la suite. 

L’Empereur continua sa retraite vers Marchiennes et atteignit Philippeville vers dix heures du matin. Les portes de la ville étaient fermées et Napoléon eut difficile à se les faire ouvrir, tant son équipage était modeste et l’épouvante de la garnison à son comble. C’est là qu’il retrouva d’autres rescapés de la déroute : Maret, Reille, Fleury de Chaboulon. C’est de là qu’il expédia les dépêches  urgentes visant à armer la France devant l’invasion qui venait. Ce sont les rappels des chefs des corps d’observations du Rhin, de l’Ouest et du Jura, qui, avec leurs  troupes viendront sous Paris. Ce sont aussi des instructions aux gouverneurs des places fortes pour se préparer à recevoir l’ennemi. Parmi eux, il y a le gouverneur de Beaumont, la petite ville que l‘on avait quittée plein d’espoirs quelques jours plus tôt. Il y a également les lettres pour Paris où va se jouer le grand drame après la tragédie de Waterloo. Malgré son épuisement physique, déjà il veut redresser les énergies et il s’écrie en s’adressant à Joseph, le frère qui le représente dans la capitale : « Tout n’est pas perdu, je suppose qu’il me restera en réunissant mes forces 150.000 hommes… » et il continue, dressant un plan, poursuivant de nouvelles chimères.

Mais il n’importe  plus de plaider, la cause est entendue et le jugement est tombé comme un couperet dans la plaine brabançonne de Waterloo. A Paris, peut-être quelques bonnes paroles galvaniseraient encore le moral français, mais dans la capitale française les avocats attendent « le tyran » et sont bien décidés à s’en débarrasser. Napoléon remonte en calèche et prend la route de Paris, mais comme il craint les Prussiens, il part par le chemin de Marienbourg. Au soleil couchant, il s’arrête en vue de Rocroi.

On était le 19 juin au soir et Napoléon allait voir pour la dernière fois des Belges. « Les habitants ne savaient rien de la grande défaite, rapporte Henry Houssaye ; il se portèrent en foule sur les remparts avec l’espérance d’apercevoir l’Empereur. Leurs acclamations le réveillèrent au fond de sa calèche. Il put avoir un moment l’illusion tant les événements avaient été rapides qu’il sortait d’un mauvais rêve. » C’était fini, la dernière apparition de Napoléon en Belgique se terminait par cette vision de la petite calèche fuyant vers Rocroi, emportant un gros homme épuisé et ruiné. Où était la vision du « Corse aux cheveux plats » ? Celle du Consul au profil de médaille ? Celle de l’Empereur heureux des années 1810-1811 ? La Belgique comme une tunique de Nessus a tout consumé.  Pourtant, tant, mieux qu’au sir de Pavie, il peut murmurer, le gros homme écroulé dans sa calèche. « -Tout est perdu sauf l’honneur », car celui-là je l’abandonne aux poètes, aux artistes !  

Dans leurs mains il est devenu la plus belle légende dorée du XIXème siècle. 

Robert MERGET. 

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( 4 juin, 2015 )

De BEAUMONT à PHILIPPEVILLE. NAPOLEON en JUIN 1815 (2ème partie).

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Les tambours de la Garde battent la fameuse « Grenadière » dont les roulements annoncèrent si souvent l’assaut décisif, l’attaque finale. Mais cette fois, c’est avec l’obscurité qui gagne et qui empêche de se reconnaître, le crépuscule de l’Empire que les caisses dela Vieille Garde paraissent rythmer ! On a dit que les Français étaient à l’attaque courageux comme des lions, mais que venaient les revers, ils se révélaient être des moutons. A Waterloo, une démonstration de cette affirmation fut donnée et on vit la première armée du monde fuir comme un troupeau de moutons. Napoléon qui est malade et qui pourtant donne un exemple de courage surhumain s’efforce d’endiguer ce flot, mais on ne l’entend plus, et il n’y a aucune réserve pour arrêter cette déroute qui se transforme en désastre sous la ruée de la cavalerie prussienne. D’un geste désespéré il a fait signe aux quelques escadrons de service rangés autour de lui, de charger pour repousser cette cavalerie qui menace de tout submerger. Quelques grands coups de sabre, holocauste inutile, puis l’hallali, un instant interrompu, recommence. Napoléon n’a plus d’armée ! A Genappe, il lui faudra près d’une heure  pour traverser le flot toujours grossissant de cette cohue qui s’écrase dans les rues du village et encombre le pont de la Dyle.

« Au bout d’une heure, les vagues de la foule le poussèrent comme une épave hors du village », rapporte Charras. Mais vers minuit, alors qu’étant monté dans sa berline de campagne, il s’apprêtait  à quitter sa malheureuse armée désorganisée, les Prussiens de Von Keller apparurent bien décidés d’en finir en se saisissant de sa personne. Ce détachement de fusiliers du 15ème régiment observait depuis six heures le quartier-général de Napoléon au Caillou. Il avait fait plusieurs pointes offensives que le vaillant Duuring commandant des Grenadiers de la Garde en service de surveillance à cet endroit, avait repoussées. On s’est demandé si cette troupe qui formait l’extrême gauche de l’armée de Blücher, n’avait pas pour mission de capturer l’Empereur. Toujours est-il qu’elle fut la première force prussienne à se montrer autour de la berline de campagne de Napoléon.  Le major baron Von Keller qui commandait ce véritable commando d’assaut s’imagina que son bonheur était complet et croyant l’Empereur entre ses mains, il ordonna au cocher de s’arrêter et comme celui-ci ne paraissait pas décidé à obéir aussitôt, il frappa le postillon qui fut d’ailleurs bientôt abattu, en mme temps que ses chevaux. 

Alors, la berline arrêtée, Von Keller ouvrit une des portières mais Napoléon avait disparu.

Prévenu quelques secondes avant l’arrivée des Prussiens, il avait eu le temps de sauter à cheval et de recommencer son calvaire au milieu de la cohue hurlante. La berline de Napoléon fut visitée par les Prussiens qui y trouvèrent outre le chapeau de l’Empereur, son épée, un télescope et un manteau, dans la doublure duquel se dissimulait la fortune que représentaient les diamants de la princesse Pauline. Demain cette berline s’en ira captive et elle sera offerte à la curiosité des foules. C’est ainsi qu’elle alla à Liège où dès le 23 juin 1815, elle fut exposée dans la Cour des Mineurs.

Le public était admis à la voir moyennant un droit d’entrée de 50 centimes. Ce fut un gros succès paraît-il, bien que la presse locale garde le silence à ce propos. La plupart des équipages qui avaient échappé à la capture sur le champ de bataille, tombèrent au pouvoir des Prussiens à Genappe ; parmi eux il y avait un carrosse ayant servi au sacre de Napoléon à Milan en 1805 et destinée à servir à son entrée à  Bruxelles.

L’entrée à Bruxelles !  Le souper au Palais Impérial de Laeken ! De ces rêves morts il y avait pourtant un témoin : dans un fourgon aux armes impériales, les Prussiens trouvèrent des paquets d’une proclamation aux Belges. Elle avait été imprimée en France et sa lecture dans la nuit de Waterloo, à la lueur des incendies de Genappe ne manquait pas d’ironie.  « Le succès éphémère de mes ennemis vous a détachés pour un moment de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher, au milieu des mers, j’ai entendu vos plaines.  Le Dieu des batailles a décidé du destin de vos belles provinces. Napoléon est parmi vous. Vous êtes dignes d’être Français. Levez-vous en masse, rejoignez mes invincibles phalanges pour exterminer le reste de ces barbares qui sont vos ennemis et les miens. Ils fuient avec rage et le désespoir au cœur. 

Bruxelles, Palais impérial de Laeken. Napoléon. » 

Les invincibles phalanges n’étaient plus qu’une proie offerte à la fureur de la cavalerie prussienne qui, continuant la poursuite, croyait vivre les scènes de la chasse de Lützow qui, depuis 1813 et la guerre de l’Indépendance, enfiévrait leur imagination exaltée. Mais l’horreur n’était pas encore à son comble et ce ne fut qu’aux Quatre-Bras que Napoléon devait avoir une vision aussi terrible que celles d’Essling et d’Eylau, mais avec en plus un affreux sentiment de sacrifice inutile. « La lune éclairait le champ de bataille », écrivent W.Aerts et L.Wilmet, les auteurs d’une excellente brochure sur la fin de la bataille.  « Les corps des hommes et des chevaux n’avaient pas été enlevés et gisaient nombreux et épars dans ces blés foulés. Dépouillés, trempés de pluie et souillés de boue noirâtre, ils s’étaient décomposés par la chaleur et une odeur pestilentielle s’exhalait de ce champ de mort. L’impression était horrible ». 

A suivre… 

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( 1 juin, 2015 )

De BEAUMONT à PHILIPPEVILLE. NAPOLEON en JUIN 1815 (1ère partie).

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Voici la première partie d’un très intéressant texte dû à l’historien belge Robert Merget. Il fut diffusé vers 1955/1960 dans sa revue « Waterloo illustré ».

Le dernier séjour de Napoléon en Belgique, le plus dramatique aussi, est celui de juin 1815. Il commence le 14 juin au soir par l’arrivée du chef de l’armée française au centre de son dispositif d’attaque et l’établissement de son quartier-général à Beaumont, et se terminera par le départ de Philippeville le 19, après la défaite de Waterloo.  En cinq jours que d’espoirs ternis !  Que de plans déjoués ! C’est entre Beaumont et Philippeville qu’un empire s’est perdu et que s’est formé dans les horreurs d’un désastre sans précédent, le tremplin le plus puissant d’où s’élancera vers la postérité, la légende dorée et émouvante de l’Empire.  Dans la nuit, serrées les unes contre les autres, les colonnes françaises bivouaquèrent « En dix jours 124.000 hommes écrit Henry Houssaye dans son admirable « Waterloo », séparés par des distances variant entre douze et soixante-dix lieues s’étaient réunis à la frontière, à petite portée de canon des avant-postes ennemis, sans que les alliés eussent pris encore aucune mesure défensive.  Jamais marche de concentration n’avait été mieux conçue ni, sauf quelques retards vite réparés, mieux menées à accomplissement. » 

Le lendemain à l’aube ce fut la lecture devant les troupes, de l’ordre du jour de l’Empereur. Il était beau comme une page antique et  digne de ceux qui l’avaient précédé : « Soldats c’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo et de Friedland qui décidèrent deux fois du destin de l’Europe. Alors comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux.  Aujourd’hui, cependant coalisés contre nous, les princes que nous avons laissés sur le trône en veulent à l’indépendance et aux droits les plus sacrés dela France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions.  Marchons donc à leur rencontre ; eux et nous, ne sommes-nous pas les mêmes hommes ? » 

Emouvante et droite interrogation, et pourtant, non ils ne sont plus les mêmes hommes. A force d’être battus les généraux alliés ont appris l’art de la guerre napoléonienne, leurs troupes depuis les dernières campagnes se sont assurées et leur volonté de vaincre est évidente, alors que l’armée française est inquiète, soupçonneuse, craignant la trahison…  On sait la suite : une victoire difficile à Ligny, un combat inutile et meurtrier aux Quatre-Bras et enfin Waterloo… Cependant au début de la bataille de Waterloo, Napoléon a dit que le soir on souperait à Bruxelles !  C’est dans les premières heures de la nuit du 18 au 19 que Napoléon perdit véritablement ses derniers espoirs, devant le spectacle de la déroute française. Au moment de l’attaque dela Garde, il avait vu comme dans un cauchemar, se voiler sa vision habituellement si précise, et son front de bataille se fendre, s’éparpiller en débris, puis comme une ronde de feuilles mortes, tournoyer avant de disparaître dans une cohue affreuse sur la route dela France. Etait-ce cela l’armée française ?

Même celle qui avait connu après la Russie, la défaite de Leipzig avait eu une attitude plus disciplinée ! Ici les ordres se perdaient dans les hurlements d’épouvante et lui, le lutteur, se sentait impuissant devant cette déroute. Les troupes les moins menacées, comme celles de l’aile gauche, quittaient la ligne de feu et ne songeaient qu’à gagner les routes et chemins qui menaient vers le Sud.  La cavalerie de Piré qui aurait été si précieuse, au moment où les hussards anglais et prussiens traversant la cohue des fuyards, pénétraient au cœur du front français en sabrant tout sur leur passage ; cette cavalerie qui n’a pas donné se retire et avec elle, une partie des cuirassiers qui s’étaient regroupés après leurs charges furieuses et vaines sous la direction de Ney.

Ils descendent la chaussée de nivelles et abandonnent ce champ de bataille. Les troupes qui combattent autour d’Hougoumont et qui, depuis midi sont engagées dans des combats sans fin, quittent également leurs positions. Malgré l’héroïsme montré en général par l’armée française au cours de cette journée, on ne peut que déplorer et même condamner de tels abandons.  Ils étaient sans excuses à l’heure où les vaillantes troupes de Lobau se faisaient exterminer sur place et où la Garde par son sacrifice s’efforçait de retarder la décision fatale dans laquelle sombrerait la fortune de la France. 

A suivre… 

 

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( 24 mai, 2015 )

1814-1815, les effectifs de l’Empereur à l’île d’Elbe…

Drapeau ile d'Elbe

AVANT. De la France à l’île d’Elbe.

« Les Alliés avaient d’abord fixé à 400 le nombre de soldats que Napoléon était autorisé à emmener à l’île d’Elbe. Dans la journée du 6 avril [1814], ils lui accordèrent un bataillon d’infanterie de 610 hommes, une compagnie d’artillerie de 120 hommes et 120 chevau-légers polonais, officiers non comptés. Le général Friant, colonel-général des grenadiers à pied, assisté des généraux Petit et Pelet, de la Garde, fut chargé par l’Empereur de l’organisation immédiate de ces divers détachements. Il y procéda aussitôt sans désemparer, Cambronne, souffrant d’une blessure grave, reçue à Craonne, eut le commandement des troupes. Le bataillon d’infanterie eut à sa tête le colonel Malet du 1er voltigeurs ; son adjudant-major fut le lieutenant-colonel Laborde du 2ème régiment de chasseurs à pied. Les six compagnies, formées de volontaires, furent recrutées [pour] moitié dans les grenadiers, [pour] moitié dans les chasseurs de la Vieille Garde. Mais dans la formation nouvelle, les uns et les autres ne furent plus dénommés que « grenadiers ». On s’était arrêté un moment à l’idée de former ce bataillon de 3 compagnies de chasseurs. Elle fut abandonnée. On ne retint pas davantage la formation de la compagnie d’artillerie que l’on remplaça sous le nom de Compagnie des marins. Enfin, l’escadron des chevau-légers ne réunit pas tout-à-fait 90 sabres. Dès sa constitution, cet escadron prit le nom d’Escadron Napoléon…Cette troupe d’élite ainsi formée, prit le nom de Bataillon de l’île d’Elbe. Le 7 avril [1814], l’Empereur la passa en revue, dans la cour du palais de Fontainebleau, ainsi que tout le reste de la Garde… Dans la soirée du 6 avril [1814], l’Empereur avait reçu les officiers de la Garde qui allaient l’accompagner à l’île d’Elbe et s’était longuement entretenu avec chacun d’eux ». »

(Capitaine Jean Lasserre « Le Bataillon de l’île d’Elbe », in Bulletin de la Société Belge d’Études Napoléoniennes, 1994, n°22, p.9).

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APRES. Arrivée sur les côtes de France.

Sur le nombre des troupes qui débarquèrent à Golfe-Juan, H. Houssaye apporte les chiffres suivants : « 607 grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde ; 18 chevau-légers polonais ; 21 marins de la Garde ; 43 canonniers ; 400 chasseurs corses et environ 30 officiers sans troupe qui étaient venus à Porto-Ferrajo [Portoferraio] demander du service. Ce total de 1219 officiers et soldats est le chiffre de l’effectif, mais il faut en rabattre. On peut évaluer à une vingtaine les grenadiers et les Polonais qui avaient pris leur congé de novembre 1814 à février 1815. Il y avait des désertions chez les chasseurs corses, qui d’ailleurs n’avaient jamais été 406 hommes présents sous les armes. Enfin, il paraît qu’un certain nombre de canonniers étaient restés à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. »

(Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.208, note 1).

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( 17 mai, 2015 )

Paris en avril et mai 1815…

« Dans la France agitée, Paris reste calme. « On est aussi tranquille que si ce singulier changement de scène ne s’était pas produit, » écrit le comte de Montlosier. On est tranquille mais on est triste. L’argent devient rare. La rente, qui avait atteint le cours de 78 au commencement de mars, tombe à 68, à 57, à 54. Les recettes des théâtres baissent de plus d’un désachalandées, on maudit tout bas le retour de Napoléon. Les dames de la Halle, qui se piquent de royalisme, chantent : « Dieu ! Rends-nous notre père de Gand… » La bourgeoisie est soucieuse, plutôt hésitante et défiante que franchement hostile. L’Empereur y compte même des partisans. « Il faudrait changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle, » dit Barry. Il faudrait d’autant plus changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle que bien des gens ont deux opinions, témoin l’austère Royer- Collard qui dans la même semaine entraîne par une chaude allocution les professeurs de l’École normale à prêter à l’Empereur le serment de fidélité et envoie Guizot comme émissaire à Gand. L’impression dominante est le sentiment du provisoire. On se réserve, on attend les événements pour se déclarer. Aura-t-on ou n’aura-t-on pas la guerre? Voilà la question. Et, si puissant est le désir de la paix, que jusqu’au 15 mai des gens raisonnables en conservent encore l’espérance. Les partisans des Bourbons se bornent à annoncer que le gouvernement va réquisitionner  l’argenterie chez les particuliers, à pronostiquer la victoire des Alliés, à parier dix louis contre un que Wellington sera à Paris avant un mois, à faire ces jeux de mots: « Les soldats de l’île d’Elbe sont revenus avec leur cartouche. Bonaparte finira avec un boulet ! » Et à afficher des placards comme celui-ci : « Aujourd’hui, grande représentation au théâtre de l’Ambition, place du Carrousel, au bénéfice d’une famille indigente de Corse. On donnera L’Empereur malgré tout le monde, farce tragi-comique ; Les princes et princesses sans le savoir, folie burlesque ; et le ballet des Esclaves. On terminera par une Entrée de Cosaques. » Les royalistes font une guerre d’épigrammes et de fausses nouvelles. Ils ne cherchent pas, comme à Marseille, à Bordeaux, en Vendée, à fomenter des troubles, car il leur manque l’appui de l’élément populaire. Le peuple de Paris, ils le savent bien, est tout à Napoléon. Les travaux se ralentissent et menacent de s’arrêter; les ouvriers n’en exaltent pas moins celui qu’ils appellent leur père. Ils fraternisent avec les soldats, chantent la Marseillaise, encouragent les camelots qui crient dans les rues: « Achetez des cocardes tricolores. Elles sont moins salissantes que les blanches. Elles dureront plus longtemps. » Les ouvriers disent: « L’Empereur ne nous laissera toujours pas mourir de faim. Nous comptons sur lui et il peut compter sur nous. L’an dernier, on n’a pas voulu nous donner des armes. Mais si l’ennemi revient devant Paris, il faudra bien nous en donner et on verra comme nous nous en servirons. » Et ce n’étaient pas là des paroles après boire. Les faubourgs présentèrent une Adresse à l’Empereur pour demander des armes, et on forma avec cette population vingt-quatre bataillons de tirailleurs. Au reste, malgré ses embarras financiers, Napoléon s’était préoccupé de la détresse de la classe ouvrière. On reprit les travaux du Louvre, de la fontaine de l’Éléphant, du nouveau marché Saint-Germain. Dès le 28 mars, quinze cents terrassiers, maçons, menuisiers et peintres y étaient employés; à la fin d’avril, leur nombre s’élevait à trois mille. A la même époque, deux mille armuriers, forgerons, serruriers, taillandiers, dinandiers, ébénistes étaient organisés en ateliers pour la réparation des fusils. Dans le courant de mai, quatre mille ouvriers travaillèrent aux ouvrages de défense de Montmartre, de Belleville et du Mont-Louis. A Paris, si l’ordre est quelquefois troublé, c’est par les manifestations bonapartistes : promenades triomphales à travers les Tuileries et le Palais-Royal du buste de Napoléon couronné de violettes et de lauriers, pèlerinages diurnes et nocturnes à la colonne de la Grande-Armée, feux de joie à la barrière d’Italie et à la barrière du Trône où les faubouriens chantent la Marseillaise, brûlent des drapeaux blancs et des proclamations de Louis XVIII. Le 2 avril, la garde impériale donne un immense banquet aux garnisons de Grenoble et de Lyon et aux gardes nationaux qui ont été de service le 20 mars. Quinze mille soldats et miliciens s’attablent dans le Champ de Mars; mille officiers dînent ensuite sous les galeries de l’École militaire. Les toasts se succèdent : « A l’Empereur ! A  l’Impératrice ! Au Prince impérial ! Puis tous les officiers tirent soudain leurs épées, les croisent au-dessus des tables et jurent de mourir, pour la patrie. Une voix crie: « A la colonne ! « On prend un buste de l’Empereur. Les tambours battent, la musique joue la Marseillaise, un long et tumultueux cortège se met en route vers la place Vendôme. Quelques officiers montent le buste au faîte du monument tandis que les habitants s’empressent d’allumer lampions et chandelles. Ceux qui tardent un peu à faire cette illumination spontanée reçoivent comme premier avertissement une volée de cailloux dans leurs fenêtres. Le 18 avril, la milice parisienne rend à la garde impériale, dans la grande salle du Conservatoire des Arts et Métiers, le banquet du Champ de Mars. Ce sont encore des « Vive l’Empereur !  des « Vive la liberté ! » des chants patriotiques. Chaque soir à l’Opéra, aux Français, à Feydeau, le parterre réclame la Marseillaise et Veillons au salut de l’Empire; le public des loges subit ces auditions le plus souvent à contrecœur, quelquefois en murmurant et en protestant1. Les royalistes et les modérés s’indignent des motions faites à la Société libre des Amis de la patrie et de L’humanité, nouvellement fondée sous la présidence honoraire de Carnot, et dénoncent les soirées du théâtre Montansier, transformé en café-concert, comme des saturnales odieuses. C’est un véritable club, à la différence qu’on y chante au lieu d’y parler. Des sous-officiers de la garde font le service d’ordre, le programme se compose non seulement de la Marseillaise, du Ça ira, du Chant du Départ, de saynètes contre les émigrés, d’hymnes napoléonistes, mais aussi de chants qui appellent tous les peuples de l’Europe à la liberté et à la révolution. Il ne se passait guère de jour que des gens du peuple ne vinssent crier: « Vive l’Empereur ! »Sous les fenêtres des Tuileries. Les royalistes prétendirent que ces rassemblements étaient payés par la police, qui enrôlait à cent sous la séance tous les commissionnaires et tous les décrotteurs de Paris. On a si beau jeu dans notre pays à mettre la police en cause! Il semble certain, au contraire, que l’Empereur, heureux tout d’abord de ces acclamations, en fut vite importuné. Dans les premiers jours, il s’était montré à la foule dans un dessein de popularité. Il se créa ainsi une sorte de servitude envers les enthousiastes et même envers les simples curieux. On conte que des individus  se firent une industrie de cette exhibition. Pour quelques pièces de monnaie, ils criaient : Vive l’Empereur! jusqu’à ce que le souverain eût paru au balcon. Une des causes qui engagèrent Napoléon, au milieu d’avril, à quitter les Tuileries pour l’Élysée fut vraisemblablement le désir de se dérober à ces ovations tyranniques. Le charme, en cette saison, du beau jardin de l’Elysée, où il pouvait se promener et converser à l’abri des regards, le détermina aussi à changer de résidence. Les malveillants ne manquèrent pas d’attribuer l’abandon des Tuileries à certains scrupules et à la peur des assassins. Comme si Napoléon s’était fait jadis un cas de conscience de « souiller la demeure des rois» et comme s’il s’enfermait à l’Elysée pour n’en jamais bouger ! Presque chaque jour, il passe en revue, au Carrousel ou aux Champs-Élysées, des

régiments qui partent pour les frontières. Le dimanche, il va entendre la messe dans la chapelle des Tuileries; à l’issue du service, il y a audience publique. Puis c’est un déjeuner à la Malmaison avec la princesse Hortense, Molé, Denon et La Bédoyère, ou une excursion à la maison de la Légion d’honneur de Saint- Denis. Ce sont des visites aux Invalides, à l’École polytechnique, au Muséum d’histoire naturelle, aux galeries du Louvre, chez le peintre David, à qui l’Empereur remet la croix de commandeur devant le tableau des Thermopyles, aux travaux du Champ de Mars, aux ouvrages de Montmartre et de Charonne, aux ateliers d’armes, à la filature de Richard Lenoir. Napoléon fait ces promenades sans escorte, accompagné seulement d’un ou deux aides de camp : Drouot, Flahaut, Corbineau, La Bédoyère. Dans les quartiers populeux, il descend de voiture, marche au milieu de la foule, s’arrête pour causer avec les ouvriers et les femmes du peuple. L’Empereur voulut se montrer une fois à l’Opéra et une fois à la Comédie-Française. A l’Opéra, il arriva à l’improviste, au commencement du ballet de Psyché. Mais aux Français, sa présence était en quelque sorte annoncée par le choix du spectacle. L’affiche portait : La Mort d’Hector, et l’on savait que l’Empereur aimait particulièrement cette tragédie de Luce de Lancival. La salle était comble: 4953 francs de recettes ! Avant le lever du rideau, on demanda la Marseillaise et le Chant du Départ. « On était au milieu de la troisième scène, raconte Hobhouse, quand Napoléon entra; tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivats continuèrent jusqu’à ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fut assis ; alors on recommença la pièce. » Tous les vers qui pouvaient paraître faire quelque allusion à la situation présente — ils étaient très nombreux2— furent applaudis avec enthousiasme. A ces mots :

C’était Achille !

Il reparaît enfin!

Le parterre se leva et interrompit Talma par une immense acclamation. « L’Empereur, dit Hobhouse, était très attentif. Il ne parlait à personne de ceux qui étaient derrière lui et paraissait insensible aux vivats. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce que la multitude n’eut pas le temps de le saluer. » On avait dissuadé à Napoléon de passer en revue la garde nationale. Composée en majorité de commerçants, presque tous hostiles à l’empire par besoin de la paix, la milice parisienne pouvait, disait-on, faire quelque manifestation qui produirait une impression funeste en France et à l’étranger. D’autres personnes redoutaient, non sans raison, une tentative d’assassinat. Napoléon goûta peu ces conseils. La revue eut lieu le dimanche 16 avril. Les quarante-huit bataillons de grenadiers et de chasseurs des douze légions parisiennes (les fusiliers n’étaient pas habillés) se massèrent dans la cour des Tuileries et sur la place du Carrousel. Napoléon, suivi de ses seuls aides de camp, « pour témoigner à la garde nationale son entière confiance en elle », passa devant le front de chaque compagnie. Les 1re ,2ème , 3ème , 10ème  et 11ème  légions (arrondissements du centre) gardèrent un froid silence, mais d’assez nombreux « Vive l’Empereur ! »  se firent entendre chez les autres miliciens qui mirent leurs chapeaux au bout des baïonnettes, et, après la revue, la harangue de Napoléon aux officiers fut chaudement accueillie. Pour le défilé, l’Empereur se plaça devant le pavillon Médicis, très en avant de son état-major, et ayant à sa droite le général Lobau et à sa gauche un grenadier sans armes, chargé de prendre les pétitions. C’était sa seule protection contre un flot de peuple que l’on avait laissé pénétrer dans la cour des Tuileries et qui s’agitait à dix pas de lui. « Il aurait été bien facile, dit un Anglais témoin de la scène, de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J’admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l’avais entendu dire. Il n’est pas bien gros, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des soupirs, avalant sa salive et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui en fronçant les sourcils et en les rapprochant l’un de l’autre, comme pourvoir plus distinctement. Le défilé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une impatience paisible. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893,pp.518-527).

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( 15 mai, 2015 )

La situation en France en avril et en mai 1815…

Visuel 1815-2015Intéressant panorama donné par Henry Houssaye : « Napoléon avait dit : l’Empire, c’est la Révolution. Il avait dit aussi: l’Empire c’est la paix. Il répugnait à refaire la Révolution et il ne pouvait pas maintenir La paix. Ceux qui s’étaient déclarés pour lui avec le plus d’élan se trouvaient ainsi déçus dans leurs espérances tandis que la foule immense des indifférents se voyait menacée dans son repos et dans ses intérêts. L’Empereur s’efforça d’abord de cacher les dispositions hostiles des puissances. « La guerre n’est plus à craindre, » dit le Journal de l’Empire. « Tout répond de la tranquillité extérieure, » déclare le Nain Jaune. Pendant trois semaines, les journaux officieux parlent sur le même ton, reproduisant les articles pacifiques du Morning Chronicle, annonçant l’envoi de courriers diplomatiques à Vienne, publiant des correspondances, vraies ou fausses, d’Augsbourg et de Bruxelles qui concluent au maintien de la paix. Nombre d’exemplaires de la furieuse Déclaration du 13 mars avaient pénétré en France. Napoléon assemble les présidents de section du conseil d’État ; le 2 avril, ils rédigent un rapport où ils démontrent par les meilleures raisons du monde que ce manifeste est l’oeuvre des seuls ministres de Louis XVIII, et que les plénipotentiaires des puissances étrangères n’ont pu le signer. Mais en vain la paix est le vœu unanime, en vain on écrit du Nord comme du Midi que la certitude de la paix ferait cesser toute opposition ,la guerre est inévitable et imminente. Il faut bien que l’Empereur s’y prépare. Les décrets rappelant sous les drapeaux les hommes en congé3et mobilisant une partie des gardes nationales, la publication dans le Moniteur du 13 avril du rapport de Caulaincourt, où l’état des relations diplomatiques est exposé sans réticences et qui fait baisser la rente de huit francs en deux jours , viennent démentir les assurances de paix et donner raison aux alarmistes et aux malveillants. Ils ont le triomphe gai. Les uns chantent :

Ah! dis donc Napoléon,

A n’vient pas ta Marie-Louise !

D’autres affichent cette annonce: « Deux millions de récompense à qui retrouvera la paix perdue le 20 mars. » D’autres placardent ce décret: « Napoléon, par la grâce du diable et les constitutions de l’enfer, Empereur des Français, avons décrété et décrétons ce qui suit: Art, Ier. Il me sera fourni 300,000 victimes par an. — Art. II. Selon les circonstances, je ferai monter ce nombre jusqu’à trois millions. — Art. III. Toutes ces victimes seront conduites en poste à la boucherie ».

Le rappel des militaires en congé, la mobilisation des gardes nationales, la certitude d’une guerre effroyable, la crainte d’une seconde invasion, la faiblesse du pouvoir, l’inertie des préfets, l’hostilité des maires, les menées du clergé, tout conspire à altérer l’opinion dans le centre et dans l’Est de la France, à la perdre au Midi et à l’Ouest. L’enthousiasme s’éteint, la confiance s’évanouit. Le mot d’ordre des mécontents; « Ça ne durera pas! » s’impose à la masse. Des trois quarts des départements arrivent des rapports identiques sur l’affaiblissement de l’esprit public, et de partout s’élèvent des plaintes et des accusations contre l’apathie ou la complicité des fonctionnaires

Restés d’abord comme écrasés par les événements, les royalistes reprennent leurs sens, se comptent, s’enhardissent, correspondent avec Gand, colportent les proclamations royales, répandent des nouvelles sinistres, intriguent, conspirent, prêchent l’insoumission, conseillent la désertion, persuadent les simples, soudoient les gueux, suscitent des troubles et des rébellions. « L’action du gouvernement, écrit l’officier d’ordonnance Planat en mission dans le Midi, est tout à fait nulle, dominée qu’elle est par les menaces et l’insolence des royalistes. Ils annoncent l’entrée des Bourbons et les vengeances qu’ils exerceront contre tous ceux qui serviraient la cause de V. M. Ces nouvelles absurdes jettent la crainte chez les bons citoyens et encouragent la désobéissance chez les autres. » — « Tout s’en va en dissolution et en anarchie, écrit le commissaire central de Lille. Ce sont les royalistes qui ont le ton le plus élevé et qui tiennent le haut bout. Ce ne sont plus eux qui sont notés, ce sont eux qui notent les autres. Il faudrait à Lille des officiers généraux d’une énergie un peu sabrante. » —« Une bonne mesure, écrit d’Amiens l’officier d’ordonnance Chiappe, serait d’obliger tous les seigneurs châtelains à habiter leurs maisons de ville. Les paysans n’ayant personne pour les exciter seraient tranquilles et soumis. » — « Il y a des embauchages pour la désertion dans tous les gîtes d’étape, écrit Fouché à Davout. La faute en est aux habitants. La preuve, c’est qu’il n’y a guère= de désertions dans les villages bonapartistes ». Pendant le mois d’avril, un millier de drapeaux tricolores sont jetés bas dans le Nord, l’Ouest et le Midi. A Cette, on arrache les armes impériales qui décorent le poste de la place; à Poitiers, on brise le buste de l’Empereur ; à Boulogne, on plante un drapeau blanc sur les glacis ; dans l’Eure, dans l’Orne, dans le Bas-Rhin, dans le Lot-et-Garonne, on abat des arbres de la liberté. A Aix, on danse des farandoles en criant: Vive le roi! La nuit à Toulouse, à Rouen, à la Rochelle, à Versailles, à Bayonne, en plein jour à Amiens et à Marseille, on lacère les affiches du gouvernement et on les remplace par l’ordonnance de Louis XVIII défendant de payer l’impôt, l’appel du comte d’Artois aux gardes nationales de France et cette prétendue proclamation du czar: « Parisiens, vous nous livrerez ce cannibale mort ou vif ou votre ville sera rasée. On dira: Ici était Paris. A Alençon, au Mans, à Beauvais, à Abbeville, à Agen, à Béziers, à Armentières, à Montpellier, il y a des séditions, des émeutes. A Lille, on crie en même temps: Vive le roi! et: Vivent les Anglais! Pendant une revue de la garde nationale de Saint-Omer, un milicien saisit le drapeau, en arrache la soie et la foule aux pieds; le commandant d’armes, qui craint une révolte, se contente d’infliger au garde douze heures de salle de police. Les royalistes de Dunkerque s’entendent avec des émissaires de Gand pour leur livrer la ville. A Calais, à Saint-Omer, à Lille, à Valenciennes où l’on est contraint de licencier la garde nationale, au Havre où le 10 mai 6,000 individus se portent à la mairie en criant: Vive le roi! les mêmes complots s’ourdissent ; les commandants de place déclarent qu’ils ne répondent pas de ces villes si on en retire les bataillons de guerre. A Bordeaux, les menées des bourbonistes nécessitent la mise en état  de défense du Château-Trompette. Le 5 mai, le poste des Chartrons doit faire usage de ses armes contre deux cents émeutiers ; le sang coule, un homme est tué, deux sont blessés. A Agde, l’installation de la nouvelle municipalité, nommée par le général Gilly, suscite une émeute. On crie: A bas les Aigles! A la potence Napoléon! Au bleu! au bleu ! On brise les vitres de l’Hôtel de Ville, on maltraite les gendarmes. Il faut deux bataillons du 13e de ligne pour rétablir l’ordre. Les bonapartistes ne passent pas sans danger, la nuit, dans les rues désertes. Un charpentier de Toulouse est à demi assommé, un épicier de Marmande blessé d’un coup de pistolet, un habitant de Sainte-Livrade poignardé. Le préfet de l’Ariège redoutant que les habitants de la vallée d’Ax ne facilitent une invasion espagnole fait enlever les fusils dans les villages. A la fin d’avril, la population de Montagnac (Hérault), de Saint-Gilles (Gard), de l’Argentière (Ardèche) reprend la cocarde blanche. Près de Mende, 400 royalistes en armes tiennent la campagne. Dans les dix départements de l’Ouest, des insurrections partielles préludent à un soulèvement général. Dans certaines villes, une extrême animosité règne contre la garnison. Les membres du conseil d’administration du 14e de ligne demandent que le dépôt de ce corps quitte au plus vite Orléans « où il s’est attiré la haine des habitants par ses sentiments enthousiastes pour l’Empereur. » A Avignon, les soldats

sont insultés journellement dans les rues. A Libourne, on jette dans le jardin du major du 5e chasseurs le dessin d’un pendu avec cette légende : « Voici le sort qui t’attend ». A Lisieux, un colonel est cravaché en plein visage. Dans un faubourg de Montauban, la foule s’amasse autour d’un soldat en permission, qui n’a pour toute arme que son briquet, et le veut contraindre à jeter la cocarde tricolore. Il refuse, on l’assomme à coups de bâton. Marseille est occupée mais non soumise. La révolte menace, des troubles éclatent chaque jour dans cette population de 96,000 âmes mal contenue par 2,000 soldats. La municipalité, l’administration, la garde nationale sont royalistes. L’arrêt subit dans le mouvement du port a affamé le bas-peuple. « La misère est grande, écrit le général Verdier, il est facile d’exciter les pauvres gens. » Les bourboniens n’y manquent point et recrutent leurs agents parmi les vagabonds, les ruffians, les repris de justice et même les anciens septembriseurs. (Le plus fougueux royaliste est un nommé Mollin qui se vantait jadis « d’avoir mangé du foie de la Lamballe ».) Les manifestes de Louis XVIII sont affichés sous la protection de portefaix armés de bâtons. Les officiers et les soldats ne peuvent sortir seuls sans être insultés, menacés, maltraités. Un capitaine qui regagne le fort Jean est assassiné. La gendarmerie hésite à arrêter les perturbateurs, et la garde nationale les protège ouvertement. Le maréchal Brune, commandant le corps d’observation du Var et gouverneur de la 8ème division militaire, reçoit des lettres ainsi conçues: « Coquin, si tu as le malheur de te rendre à la revue des Allées, ton affaire est faite. Ta tête doit être placée au haut du clocher des Accoules. » Un soir, une patrouille de gardes nationaux tire sur des officiers qui crient : Vive l’Empereur ! « Ce cri étant considéré à Marseille comme une provocation. » Un autre soir, la populace assiège à coups de pierres le café des officiers, place Necker. Le 5 mai, le poste du 83ème  prend les armes et fait feu sur une bande d’émeutiers qui entourent la caserne en criant : « Enfonçons la porte ! Vive le roi! Mort aux bonapartistes ! » Les soldats qui sont sous les drapeaux restent aussi enthousiastes et aussi résolus qu’ils l’étaient le 20 mars, mais les mêmes sentiments n’animent pas tous les hommes en congé. Dans l’Ouest et dans le Midi, où d’ailleurs il ya toujours eu de la répugnance pour le service, et dans plusieurs départements du Nord, ils subissent l’influence de l’esprit de révolte. Ils écoutent les conseils des parents et des amis, se rendent aux raisons des orateurs de cabaret, se laissent gagner par la prime à la désertion qui leur est offerte sous forme d’argent, de refuge, de promesses. « La désertion, écrit-on de Lille, perd chaque jour son caractère de gravité. Dans la langue de ce pays, déserter c’est faire preuve de loyauté et de fidélité. » Aux revues d’appel, il se présente seulement la moitié ou le quart des inscrits. A Bordeaux, le 11 mai, les rappelés se ruent sur les membres du conseil de révision en criant: Vive le roi! Il faut les baïonnettes du 62ème  pour maîtriser ces furieux. Dans le Languedoc, la Provence, la Normandie, l’Artois, la Flandre, ce sont les mêmes tumultes. L’Empereur donne l’ordre de suspendre les levées dans les départements de l’Ouest, espérant par cette mesure empêcher l’insurrection vendéenne. Les marins de La Bastide et de Berck, rappelés en vertu de l’inscription maritime, déclarent qu’ils ne partiront pas. Ceux de Dieppe montent en barques pour déserter en Angleterre; deux coups de canon tirés de la batterie du Goulet arrêtent à la sortie du port leur petite flottille. Dans la moitié de la France, les gardes nationaux mobilisés ne sont pas moins récalcitrants. A Dunkerque, dix-huit partent sur deux cent quatre; à Alençon, cent Rouen et de Beauvais sont exclusivement formés de  remplaçants.  Mis en route par petits détachements, les rappelés et les gardes nationaux mobilisés ont à subir des tentatives d’embauchage dans les gîtes d’étape. Le 2 mai, les habitants du village de Saint-Bonnet (Gard) parlent si bien que tous les hommes d’un détachement, dirigé sur Nîmes, rebroussent chemin et rentrent chez eux. Le 12 mai, une châtelaine des environs de Montbrison fait déserter trente-huit soldats en leur lisant le Journal du Lys et en donnant 30 francs à chacun d’eux. La gendarmerie étant impuissante à faire rejoindre la foule des insoumis et des déserteurs et à réprimer les séditions, il est formé des colonnes mobiles dans cinquante- deux départements.

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.509-518)

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( 9 mai, 2015 )

9 mai 1815…

« 6747. — Paris, 9 mai 1815.

Notre cousin, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, est nommé notre major général.

NAPOLEON. »

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« 6748. — Paris, 9 mai 1815.

Il sera formé un quatrième  régiment de chasseurs à pied de vieille garde et un quatrième régiment de grenadiers à pied de vieille garde. Chacun des régiments d’infanterie de vieille garde sera composé de deux bataillons, chaque bataillon sera composé de quatre compagnies, et chaque compagnie sera forte de 150 hommes, officiers compris. La composition de l’état-major et des compagnies des quatrièmes régiments de grenadiers et de chasseurs sera conforme à celle qui a été fixée pour les trois premiers régiments de grenadiers et chasseurs, par notre décret du 8 avril dernier. Les quatre régiments de grenadiers et de chasseurs auront les  mêmes solde et traitement que les troisièmes régiments de vieille garde.

NAPOLEON. »

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« 6749. — Paris, 9 mai 1815.

I. Il sera fourni par les différents maîtres de poste du nord et de l’est de l’Empire, sept cents chevaux de trait conduits par trois cent cinquante postillons. Ces hommes et ces chevaux seront mis à la disposition de l’artillerie pour le service des armées du Nord, du Rhin et de la Moselle, et ne seront employés qu’à conduire des munitions des places de guerre aux parcs d’artillerie du corps d’armée, sans jamais entrer en ligne. Nombre de postillons et de chevaux que chaque relais devra fournir, d’après sa force et son utilité, et donnera les ordres nécessaires pour que ces postillons et ces chevaux soient réunis ainsi qu’il suit, et aux époques ci-après désignées savoir :

Armée du Nord, 200 postillons et 400 chevaux réunis à La Fère, au 20 mai.

Armée de la Moselle, 75 postillons et 150 chevaux réunis à Metz, au 25 mai.

Armée du Rhin. 75 postillons et 150 chevaux réunis à Strasbourg, le 25 mai.

III. Les postillons recevront une solde journalière de 1 franc 50 centimes, sur les fonds affectés au service du matériel de l’artillerie; ils auront, en outre, les vivres de campagne.

IV. Les chevaux recevront les rations de fourrage des magasins de l’état, comme elles sont fixées pour le train d’artillerie; le loyer des chevaux sera payé aux maîtres de postes à raison de 1 franc 50 centimes par cheval et par jour: leur ferrage est à la charge de l’artillerie.

V. Les chevaux devront être propres au service du train de l’artillerie et remplir les conditions suivantes :

1° être âgés de 5 ans au moins et de 9 ans au plus; 2° avoir la taille de 4 pieds  6 pouces au moins et de 4 pieds  10 pouces . au plus, et être bien conformés.

VI. Les harnais et les selles seront fournis par l’artillerie.

VII. Les postillons et les chevaux seront formés en brigades de 25 postillons et de 50 chevaux, et seront sous les ordres des officiers et sous-officiers du train d’artillerie qui seront désignés à cet effet.

VIII. Tout cheval qui viendrait à périr par suite des fatigues de la guerre, ou par tout autre événement militaire, sera remboursé à raison de cinq cents francs.

IX. Les postillons qui seront fournis compteront sur le contingent des gardes nationales mobiles à fournir par leurs arrondissements.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.577-578)

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( 25 avril, 2015 )

Le témoignage de Napoléon sur les Cent-Jours et l’intérêt dynastique .

Napoléon à cheval

« Ainsi que l’a démontré Philippe Gonnard dans  « Les origines de la légende napoléonienne », le témoignage de Napoléon à Sainte-Hélène est fréquemment déterminé par les préoccupations que lui inspirait l’avenir de son fils et de sa dynastie. Ceci est particulièrement exact pour les Cent-Jours. Soucieux «le préparer de fructueux ralliements aux héritiers de son nom, Napoléon insiste complaisamment sur de prétendus rapports bienveillants que, durant les Cent-Jours, il aurait entretenus avec plusieurs personnalités très royalistes telles que Barentin, Barthélémy, Chateaubriand, Dambray, Gouvion Saint-Cyr. Ainsi Chateaubriand, lors du 20 mars, aurait demandé à vivre à Paris, et l’Empereur aurait aussitôt formulé un avis d’autorisation.

Il entrait dans les vues paternelles de Napoléon de laisser croire que le fougueux pamphlétaire de 1811 eût paru quelque temps, en 1815, préférer le séjour de Paris à celui de Gand. On sait d’ailleurs que Napoléon recommanda Chateaubriand à son fils. Dans le même but dynastique, pour attirer à la cause de son fils les libéraux de tout genre, Napoléon répéta à Sainte-Hélène qu’il était devenu sincèrement libéral pendant les Cent-Jours. A cet égard il confiait à Las Cases : « J’aurais été franchement le monarque de la constitution et île la paix, comme j’avais été celui de la dictature et des grandes entreprises ». A l’en croire, Mme de Staël elle-même avait exprimé pour le retour de l’île d’Elbe la plus enthousiaste admiration, et n’avait pas hésité à « insinuer » qu’elle servirait l’Empereur si celui-ci lui restituait les deux millions prêtés par Necker à la France. Par là, Napoléon donnait Mme de Staël en exemple aux libéraux, tout en imaginant adroitement, par des révélations plus ou moins fondées, d’altérer la réputation et l’influence de M »" de Staël au cas assez vraisemblable où elle demeurerait son ennemie. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, p.492)

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( 21 avril, 2015 )

21 avril 1815…

Napoléon 1815

« Dans la soirée du 21 avril, la commission de constitution donna lecture de l’Acte additionnel aux ministres et aux conseillers d’Etat. L’article LXVI de la Charte avait aboli la confiscation. Dans l’Acte additionnel, le mot de confiscation n’était pas prononcé, mais par cela même, il semblait que cette peine fût implicitement maintenue. L’assemblée du conseil d’Etat s’en émut jusqu’à l’indignation, et malgré l’heure tardive elle demanda presque d’une seule voix aux commissaires de porter sur-le-champ à l’Empereur ses pressantes prières et ses respectueuses remontrances. Aux premiers mots, Napoléon éclata. « — On me pousse, s’écria-t-il, dans une voie qui n’est pas la mienne. On m’affaiblit, on m’enchaîne. La France me cherche et ne me trouve plus. L’opinion était excellente, elle est exécrable. La France se demande ce qu’est devenu le vieux bras de l’Empereur, ce bras dont elle a besoin pour dompter l’Europe. Que me parle-t-on de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles ! La première loi, c’est la nécessité; la première justice, c’est le salut public.

On veut que des hommes que j’ai comblés de biens s’en servent pour conspirer contre moi à l’étranger. Cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Quand la paix sera faite, nous verrons. A chaque jour sa peine, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n’est pas d’être un ange. Messieurs, je le répète, il faut qu’on retrouve, il faut qu’on revoie le vieux bras de l’Empereur. » Il s’était levé et ses yeux lançaient des flammes. « C’est la seule fois, dit Benjamin Constant, où il soit entré en révolte contre le joug constitutionnel qu’on voulait lui imposer. » La résolution de Napoléon paraissait invincible. Les commissaires se turent, redoutant, s’ils le poussaient à bout, de le voir déchirer la constitution et montrer ce « vieux bras de l’Empereur » qu’il venait d’évoquer.

Des ministres et des conseillers d’Etat, nommément Fouché, Caulaincourt, Decrès, avaient demandé que l’Acte additionnel fût soumis article par article à la discussion des mandataires des collèges électoraux et non présenté dans son ensemble à l’acceptation du peuple, ce mode de votation étant illusoire. Mais l’Empereur n’avait souffert de donner une constitution libérale que pour éviter la réunion d’une assemblée. Vingt-quatre heures après sa dernière conférence avec la commission de constitution, il fit publier l’Acte additionnel dans le Moniteur. Le même jour parut un décret portant que les Français étaient appelés à consigner leur vote sur des registres ouverts dans toutes les communes, et que le dépouillement aurait lieu à l’assemblée du Champ de Mai convoquée à Paris pour le 26 mai 1815. […]  Napoléon a écrit à Sainte-Hélène : « La publication de l’Acte additionnel déjoua toutes les factions ; l’esprit public prit une direction nationale.» Rien n’est plus faux. Mais il ne faut pas croire davantage les auteurs de Mémoires et les historiens qui expliquent par l’Acte additionnel l’affaiblissement de l’opinion jusque-là très prononcée pour l’Empereur. La vérité, c’est que chez les sept dixièmes des Français, la nouvelle constitution produisit fort peu d’impression : l’indifférence fut le sentiment dominant. La vérité, c’est que les inquiétudes, l’agitation, les cris séditieux, les troubles furent les mêmes avant et après cette publication ; c’est que l’enthousiasme populaire, si fort et si sincère au mois de mars, commença à décroître dès la première semaine d’avril, et qu’il faut attribuer ce revirement presque subit de l’opinion, non point à l’Acte additionnel, mais aux menaces de l’étranger, aux craintes de guerre, aux manœuvres des royalistes, aux menées du clergé, à l’hostilité ouverte des maires, aux mesures que l’on prit, d’après les ordres de l’empereur lui-même, pour calmer l’effervescence révolutionnaire, enfin au manque de confiance et par conséquent d’énergie de tout le personnel administratif. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’ile d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.544-552)

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( 20 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (IV et fin).

Decaen

« Le 12 mars 1815 le duc d’Angoulême était à Nîmes. Le 17 mars, il arrivait à Marseille, se rendait de là à Toulon pour retourner à Nîmes. Agé de quarante ans, de physionomie disgracieuse, froid, vertueux, très modeste, les manières embarrassées et les mœurs simples, d’intelligence assez médiocre, attentif à remplir avec exactitude tous les devoirs de son rang, plein de déférence envers son père, son oncle et sa femme, assez mélancolique et profondément dévot, le duc d’Angoulême avait reçu quelque éducation militaire et il ne manquait ni de courage ni même d’énergie. Comme il le disait lui-même, il voulait créer une « Vendée méridionale ». Mais, dès le début, sa tentative fut compromise, elle manqua à la fois d’un bon général, de troupes nombreuses et solides, et de l’appui étranger. Le duc pensait réserver à Masséna le commandement en chef: invoquant sa mauvaise santé le maréchal se déroba et se contenta de collaborer aux préparatifs de l’expédition. Le recrutement de l’armée royale donna lieu à des mécomptes. Au Vigan, le maire alléguait sa place pour ne pas s’éloigner, d’autres habitants de la ville, bien qu’ils se fussent d’abord inscrits pour servir, et en dépit des sermons du clergé, faisaient valoir, à la réflexion, « leur âge trop avancé, leurs infirmités et leurs fonctions ». A Nîmes, où une proclamation du duc condamnait les discordes religieuses des habitants, la population protestante, presque entièrement contraire aux Bourbons, fut encore détournée de les soutenir par les injures et les menaces des volontaires catholiques, et elle ne procura que peu de soldats . A la fin de mars, les départements du Gard, des Bouches-du Rhône, de l’Hérault et du Vaucluse n’avaient mis sur pied qu’environ 10.000 miquelets. Ces bandes, qui portaient une fleur de lys rouge « du côté du cœur», étaient composées surtout de gens pauvres, de la lie du peuple », même d’individus extraits des prisons, et une bonne partie vivait «dans l’anarchie la plus complète»  . Tardivement, le duc réclama l’assistance des troupes espagnoles et sardes, tout en méditant de livrer Toulon aux Anglais . Les Alliés ne songeaient guère à l’aider, et le 6 avril Talleyrand lui écrivait de «tenir jusqu’au moment où les opérations générales commenceront ». Lors de son premier séjour à Nîmes, les 13 et 14 mars, le duc d’Angoulême avait repoussé les conseils du général Ambert, qui l’invitait à envoyer en toute hâte des gardes nationales « sur la grande route de Lyon à Paris ». A la fin de mars il entrevit qu’un mouvement vers Lyon serait tardif et peu efficace, et il penchait à replier ses troupes sur Toulouse, Perpignan et les forts du Roussillon, l’Espagne offrant « une dernière ressource ». Son entourage l’amena à reprendre le plan du général Ambert. L’armée du Midi fut divisée en plusieurs corps, sous le commandement en chef du duc d’Angoulême, avec le général d’Aultanne pour chef d’état-major et, pour aides de camp, le duc de Guiche, le vicomte des Cars, le baron de Damas et le vicomte Melchior de Polignac. Le premier corps, dirigé par le général Ernouf, comptait deux régiments de ligne, les 58e et 83e, 3.000 gardes nationaux de Marseille et six bouches à feu : il marcherait de Sisteron sur Gap et Grenoble. Le deuxième corps, sous les ordres du duc d’Angoulême en personne, était formé par le 101ème de ligne, le Royal-Etranger, recruté avec des déserteurs allemands, le 14ème chasseurs à cheval, un détachement de garde nationale à cheval, 2.000 volontaires du Gard, de l’Hérault et du Vaucluse, et une batterie de douze pièces ; il déboucherait de Pont-Saint-Esprit sur Montélimar et Valence. Parvenus sur l’Isère, le premier et le deuxième corps franchiraient la rivière et s’avanceraient sur Lyon. Des gardes nationaux de l’Ardèche et de la Haute-Loire constitueraient une colonne chargée de remonter vers Lyon la rive droite du Rhône. D’autres troupes devaient surveiller l’Auvergne, seconder le mouvement sur Lyon, et « entretenir la communication avec le duc de Bourbon». Le 26 mars le deuxième corps commença son mouvement. Le 29 mars il occupa Montélimar, et le lendemain, après une fusillade de quelques heures, il refoula devant la ville les troupes du général Debelle, commandant le département de la Drôme. Chargé par Debelle de défendre à Loriol le passage de la Drôme, le colonel Noël y posta un bataillon du 39ème de ligne, un bataillon d’élite recruté avec « d’anciens militaires en retraite, en réforme et en demi-solde » , des gardes nationaux, environ vingt-cinq gardes d’honneur à cheval, vingt gendarmes et quelques canonniers avec deux pièces. Venues de Montélimar sous le commandement direct du duc d’Angoulême, les forces royalistes comprenaient le 10ème  de ligne, fort de 900 hommes environ, 200 soldats du Royal étranger, une batterie de six pièces servie par des canonniers du 3e régiment d’artillerie à pied et des volontaires ou gardes nationaux du Midi. A leur vue les soldats de Noël se replièrent sur le pont de la Drôme et sur la rive droite de la rivière. D’une berge à l’autre, par un vent très poussiéreux, la fusillade s’engagea. Profitant du terrain « montueux et coupé », les royalistes avançaient sans cesse, ils s’emparaient d’ « une grosse ferme près du pont», ils débordaient le flanc droit des bonapartistes. A ce moment la fusillade s’interrompit, deux compagnies du 10 ème    abordent le pont, le franchissent au pas de course, et, à cent pas, s’arrêtent devant le bataillon du 89 ème. Plusieurs soldats du 10ème  mettent la crosse en l’air, d’autres arborent « un pavillon tricolore », crient « Vive l’Empereur ! « Soldats du 39ème  et gardes nationaux s’avancent à leur rencontre. Noël voit ce spectacle, arrive à cheval sur le pont, au milieu de soldats qui fraternisent et d’officiers qui s’embrassent. Soudain, aux cris de « Vive le Roi ! » et en agitant un drapeau blanc, les soldats du 10ème, « à bout portant », font une décharge meurtrière, l’un d’eux menace le colonel en hurlant : « A bas la cocarde tricolore ! » Grâce à ce stratagème, vraisemblablement imaginé par le général Monnier, qui commandait l’avant-garde, les royalistes furent facilement victorieux et firent de nombreux prisonniers, parmi lesquels Noël lui-même. Des prisonniers furent massacrés ou mutilés par des volontaires royaux . Le 3 avril 1815 ,à sept heures du matin, le duc d’Angoulême entrait à Valence avec le 10ème de ligne. Il ordonna d’afficher dans la ville une courte proclamation où il réclamait des royalistes tout leur dévouement « pour ramener leurs frères égarés ». Les premiers succès du duc d’Angoulême ne pouvaient exercer une influence durable sur la campagne que si les garnisons du Midi restaient neutres. Or, à peine les troupes royales avaient-elles pénétré dans la Drôme qu’elles étaient menacées d’être prises à revers. Le 2 avril le général Ambert, commandant à Montpellier la 9edivision militaire, avait fait reconnaître l’Empire dans son gouvernement par un ordre du jour très ferme. Le 3 avril, à Nîmes, les officiers en demi-solde arborent la cocarde tricolore aux cris de Vive l’Empereur! et se rendent aux casernes. Le 63e de ligne se soulève. Un courrier envoyé par Ambert au général Briche survient trop tard. Déjà les généraux Briche et Pélissier, qui commandent l’un la subdivision, l’autre le département, ont été saisis par la troupe, celui-là à son domicile, celui-ci au moment où il s’interpose « pour arrêter le désordre ». Détenus d’abord aux casernes, ils sont dirigés le soir sur Montpellier avec une escorte de gendarmes. Puis le colonel du 63ème, Teulet, et le colonel de gendarmerie Rivaud organisent •un conseil de défense pour la ville de Nîmes», composé d’officiers en activité et en demi-solde. Le 5 avril, le général Gilly, qui a reçu les ordres de Davout, survient de Remoulins à Nîmes. Il se concerte avec Ambert pour rassembler des forces destinées à marcher contre l’armée du duc d’Angoulême. Cavaliers du 10ème chasseurs, fantassins du 13ème  de ligne, canonniers avec quatre bouches à feu, tous partis de Montpellier, gardes nationaux venus de la Gardonnenque, font leur jonction à Nîmes avec le 63ème. Gilly intitule ses troupes « premier corps de l’armée impériale du Midi ». Le 7 avril au matin il commence son mouvement, et arrive le soir à Uzès. Il est précédé par le 10ème  chasseurs, que commande le colonel Saint-Laurent. Le 8 avril, à six heures du matin, Saint- Laurent aborde Pont-Saint-Esprit, charge et refoule le millier d’hommes qui s’y trouvaient, traverse le pont et débouche sur la rive gauche du Rhône. Disputer Lyon aux bonapartistes devenait d’autant plus difficile que l’Empereur et ses lieutenants multipliaient les mesures de défense. Nommé au commandement supérieur des 7ème et 19ème  divisions militaires, le général de Grouchy arriva à Lyon dans la nuit du 2 au 3 avril. Les généraux Piré, Radet, Le Sénécal et Letellier lui avaient été subordonnés. Le 3 avril, Pire reçut la lâche de rallier les troupes de Debelle et de disputer «le plus longtemps possible » aux royalistes le passage de l’Isère. La nuit suivante Grouchy l’avisait, s’il ne pouvait défendre l’Isère, de « faire tout au monde » pour ralentir la marche de l’ennemi. « Il me  semble, lui écrivait-il, qu’à Saint-Vallier vous pouvez tenir derrière la Galaure pendant quelque temps ». La seule troupe disponible à Lyon était le 6ème  léger, venu de Lons-le-Saulnier et fort de 840 soldats : le 3 avril Grouchy le munit de quarante cartouches par homme, le harangua, constata son bon esprit et l’envoya par le Rhône à Pire, qui reçut encore trois caissons de cartouches et trois pièces. Le même jour Grouchy ordonnait au général La Salcette de se servir des gardes nationaux pour garnir la rive droite de l’Isère et occuper Romans et Saint-Marcellin, et le lendemain il chargeait le général de mettre Vienne en état de défense, d’y concentrer les gardes nationaux des environs et d’y préparer des vivres . 5.000 gardes nationaux de l’Isère, armés de fusils de chasse, de fourches, de faux, se réunirent à Saint- Marcellin . Secondé par le général Mouton-Duvernet, qui avait été nommé au commandement de la place, Grouchy mettait Lyon en état de siège, appelait les habitants aux armes, prenait des dispositions de combat, en trois heures se présentaient 2.000 volontaires lyonnais, sortis notamment du faubourg de La Guillotière. D’autres volontaires arrivaient des environs, remplissant les places et les quais, quelques-uns « en sabots et en sarraus de toile ». Ce mouvement, essentiellement populaire, étonnait et décourageait les royalistes. Grouchy était regardé par les patriotes lyonnais comme « le sauveur de la ville. » . Au-delà de Lyon, d’autres adversaires s’apprêtaient à combattre le duc d’Angoulème. Sa tentative suscitait parmi les populations de Bourgogne et de Franche-Comté un véritable soulèvement antiroyaliste, qui mit en pleine action des ressentiments et des inimitiés longtemps comprimés sous la première Restauration. Aux passions royalistes des « rebelles », tenants de l’aristocratie féodale, s’opposèrent, au nom de l’Empereur, les intérêts des Bourguignons et des Francs-Comtois, héritiers de la Révolution : dans la révolte méridionale ils virent le signal d’une réaction violente qui, en cas de succès, distribuerait leurs biens et extorquerait leur argent au profit de la caste nobiliaire et sacerdotale. Spontanément se constituèrent de nombreux groupes de volontaires, surtout parmi les jeunes gens des campagnes. Thibaudeau, commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire, et Dumolard, commissaire extraordinaire dans la 6ème division militaire, après s’être vus à Dijon le 7 avril, répandirent des arrêtés qui stimulèrent ces dispositions. Les gens du Midi, disait Thibaudeau à Dijon, « prétendent à travers des Ilots de sang vous dépouiller de vos biens nationaux, rétablir les dîmes et les droits féodaux, vous remettre sous le joug des émigrés et des Bourbons ». A Besançon Dumolard tenait un langage analogue : «Acquéreurs de biens nationaux, propriétaires de toutes classes, délivrés depuis longtemps du joug des dîmes et de la féodalité, et vous tous dont les services militaires et civils seraient encore convertis en crimes, ne dormez pas sur les spoliations et les vengeances dont on ose vous menacer ». Anciens militaires, hommes de bonne volonté, gardes nationales, furent requis de marcher contre les insurgés, les maires invités à rassembler fusils, sabres, gibernes, tambours . Le 7 avril, à Dijon, 200 hommes s’enrôlèrent, pour la plupart armés de fusils chasse.  Le 10avril environ 800 paysans, venus des cantons voisins de Dijon, pénétrèrent dans celte ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Dans les arrondissements de Gex, de Nantua et de Belley, l’élan fut « extraordinaire » , deux milliers d’hommes en partirent pour Lyon  . Sur les routes qui menaient à celte ville on entendait les paysans s’écrier : « Ils ne tiennent pas encore la dîme et les droits féodaux ! Vive l’Empereur! «  . Le duc d’Angoulême eût-il débouché de Valence, eut-il même emporté Lyon, que les populations rurales de l’Est se fussent énergiquement mesurées avec les « Marseillais ». Informé les 5 et 6 avril des événements de Montpellier et de Nîmes, sachant de plus que des troupes bonapartistes se préparaient à s’emparer de Pont-Saint-Esprit le duc d’Angoulême était au même moment assailli sur son front par les soldats du général Piré. Après un vif combat sur les bords de l’Isère, Pire, trompant les royalistes, avait franchi la rivière à Romans dans la nuit du 5 au 6 avril et il s’avançait sur Valence. Non seulement le duc était obligé à un mouvement rétrograde, mais toute ligne de retraite risquait de lui être coupée par le général Gilly. De plus les troupes du général Ernouf avaient subi de graves revers. Mal ravitaillés, abandonnés par les 58ème et 83ème  de ligne, qui se débandaient et passaient aux bonapartistes, les volontaires royaux avaient tenté, sous les ordres du général Loverdo, une attaque sur le défilé de La Saulce, près de Gap. Le 7 avril ils avaient été culbutés dans la Durance ou dispersés par les soldats et les gardes nationaux du général Proteau, laissant aux mains de leurs vainqueurs un drapeau blanc avec ces mots brodés en or : Les Bourbons ou  la mort ! Le lendemain des gardes nationaux les chassaient vers Sisteron . Les corps du duc, en même temps, se désagrégeaient. Le 14ème chasseurs  fit défection, les soldats du 10ème de ligne, qui avaient été travaillés à Valence par un affidé de Fouché, décidèrent en majorité, le 8 avril, de ne plus combattre, et leurs camarades de l’artillerie les imitèrent. L’insurrection royaliste était irrémédiablement vaincue. Le duc donna mission à d’Aultanne de traiter avec Gilly d’une convention qui lui permît de se retirer sur la Durance et sur Marseille avec le 1ème  de ligne. Saint-Laurent, à Pont- Saint-Esprit, accepta les conditions de d’Aultanne dans la matinée du 8 avril, mais peu après Gilly arriva d’Uzès. Gilly entama de nouveaux pourparlers avec le duc, qui se trouvait alors à Pierrelatte. Le baron de Damas, sous-chef d’état-major du duc d’Angoulême, et adjudanl-commandant

Charles-Stanislas Lefebvre, chef d’état-major de Gilly négocièrent dans l’après-midi du 8 avril une capitulation en huit articles qui fut approuvée par Gilly à huit heures du soir. Elle stipulait le licenciement de l’armée royale d Midi. Les gardes nationales de toute dénomination étalent désarmées et renvoyées dans leurs foyers, les troupes de ligne rentreraient dans leurs garnisons, les officiers généraux et supérieurs étaient autorisés à se retirer chez eux en attendant les ordres de l’Empereur. Quant au duc d’Angoulême, il irait « en poste » à Sète, où des bâtiments seraient préparés pour lui et sa suite. A chaque relais des détachements impériaux veilleraient sur sa sécurité. Peu  d’heures après la convention, Grouchy, qui avait rejoint ses troupes, expédiait à Gilly, par le Rhône, l’ordre de se porter à Mornas, entre Pont-Saint-Esprit et Avignon, avec le 63ème  de ligne et le 10ème  chasseurs, « afin de couper la route aux insurgés », et de les poursuivre sans tarder, s’ils avaient dépassé Mornas. Lui-même prenait ses dispositions pour les attaquer de front à La Palud- . Le général Corbineau, aide de camp de l’Empereur, l’avait rejoint, avec mission de le «seconder de toutes ses forces » .Tous deux arrivèrent à Pont-Saint-Esprit le 9 avril : malgré « les vives remontrances » de Gilly, et bien que Grouchy eût d’abord répugné à l’arrestation du duc, réclamée par Corbineau, il fut décidé que le duc serait gardé à Pont-Saint-Esprit en attendant les ordres impériaux. Qu’allaient faire Napoléon et ses conseillers ? Davout eût souhaité dans le Midi une répression vigoureuse, des arrestations, des jugements sommaires, il avait même prescrit à Grouchy de «faire impitoyablement fusiller tous les partisans sans du duc d’Angoulême que l’on pourrait saisir ». Aussi n’était-il nullement enclin h épargner le chef de la sédition, et, invoquant l’ordre royal de « courir sus » à Napoléon, il exposa en un rapport « les motifs de ne passe dessaisir d’un otage aussi précieux que l’était le duc d’Angoulême ». Bannir toute modération, faire un exemple solennel, appliquer sans retard vis-à-vis du duc d’Angoulême et de ses lieutenants une politique de sévérité, tel fut le parti vers lequel pencha d’abord Napoléon. Qu’il eût gardé captif le duc d’Angoulême pour l’échanger un jour contre Marie- Louise, qu’il eût même ordonné l’exécution d’un prince qui avait appelé sur le territoire français les armées étrangères, l’opinion d’un très grand nombre de Français n’eût point été douteuse : les anciens jacobins qui avaient autrefois souscrit au « gouvernement robuste de la première République, les patriotes de toute dénomination, bonapartistes, révolutionnaires, républicains, qui voulaient avant tout la ruine définitive des Bourbons et l’écrasement du royalisme,, tous ceux-là eussent approuvé l’Empereur. Mais Napoléon céda alors à un entraînement de clémence qu’il s’imaginait utile à ses relations avec les Etats étrangers, et en traitant le duc d’Angoulême avec égards, en le rendant à la liberté, il pensait en imposer à l’opinion européenne, à celle des souverains eux- mêmes: «…Il m’importe, avait-il dit à Grouchy, d’apprendre à ces brigands couronnés, que je vis si longtemps à mes genoux, et qui me mettent aujourd’hui hors de la loi des nations, que les droits que donne le malheur sont sacrés pour moi, et que je ne me venge d’ennemis tels qu’eux qu’en les vouant, par ma générosité, à l’exécration publique ». En outre, autour de lui, Maret, le général Belliard, d’autres encore, s’employaient pour le duc d’Angoulême, prêchaient l’indulgence, s’abandonnaient à une émotion plaintive et à « la plus chevaleresque courtoisie », comme si le royalisme pouvait être découragé par des oublis, des pardons et des renoncements. Ainsi que Grouchy lui-même, et rapprochant les circonstances de 1804 et celles de 1815, Maret se remémorait le supplice du duc d’Enghien, et «ce souvenir portait l’épouvante dans sa pensée », il connaissait encore l’ardeur des troupes et des gardes nationales employées contre le duc d’Angoulême, et redoutait que celui-ci en fût victime s’il traversait la France pour être emprisonné-. Napoléon ayant parlé à Belliard de l’arrivée du duc d’Angoulême à Paris, le général répliquait : « La route que M. le duc doit parcourir est fort longue, les têtes sont montées; il faut traverser de grandes villes, des pays exaltés; le prince peut courir des risques, quelques ordres que vous donniez pour sa sûreté. Qu’en ferez-vous à Paris, et s’il arrivait malheur, ne craindriez-vous pas qu’il en fût pour M. le duc d’Angoulême comme pour le duc d’Enghien ? » . Fouché, lui, s’était trop engagé avec le comte d’Artois pour qu’il ne conseillât point de relaxer son fils. L’Empereur hésitait, et ne se laissa convaincre par Maret qu’après de longues discussions. Il consentit enfin à respecter la capitulation, et se contenta d’exiger que, par un article additionnel, les diamants de la Couronne seraient restitués  . Le général de gendarmerie Radet arriva le 10 avril à Pont-Saint-Esprit. Il y trouva Grouchy et Corbineau. En l’apercevant Corbineau s’écria : «  Arrive donc !  Voilà le prince et toute sa suite en chartre privée; je te les remets, et t’en rends responsable ». La détention du duc surexcitait les passions adverses : des bonapartistes, vers « Bagnols et les Cévennes», projetaient d’empêcher l’embarquement du duc et même de l’amener à Paris, tandis que les royalistes de Pont-Saint-Esprit parlaient dé le déguiser en femme pour mieux l’enlever. Aussi Radet accumula-l-il les précautions . Il faisait aussi imprimer à Orange un « Ordre général à la gendarmerie du Midi de la France », où il mentionnait la ruine des «projets insensés» du duc et de la duchesse d’Angoulême, et opposait au gouvernement de l’Empereur les méfaits de la première Restauration, entre autres les menaces dirigées contre les acquéreurs de biens nationaux et le zèle fanatique du clergé, jaloux de rétablir « le plus affreux despotisme », la féodalité et la dîme. Retardée par le brouillard, la décision télégraphique de l’Empereur ,ne parvint à Pont-Saint-Esprit que le 14 avril. Corbineau et Damas ajoutèrent à la convention du 8 avril deux articles où le duc promettait de réclamer la restitution des diamants de la Couronne. Le 15 avril, à quatre heures de l’après-midi, le duc et ses compagnons quittèrent le bourg et partirent pour Celte avec une escorte de gendarmerie, Radet occupant dans une voiture « la tète du convoi ». Arrivé à Sète le 16 avril 1815 à huit heures du matin, le duc attendit jusqu’au soir avant de s’embarquer . Muni par les soins de Radet d’essences, de citrons, d’oranges, afin de combattre le mal de mer, il fut accompagné au port par le général, qui lui souhaita « un heureux voyage », et prit place avec sa suite, en tout dix-sept personnes, sur le navire suédois La Scandinavie. Le 18 avril il abordait à Barcelone, d’où il écrivait à sa femme : « Le bon Dieu a permis que je m’en tirasse : j’espère que c’est pour le servir de nouveau, ainsi que le Roi. J’ai fait tout ce que j’ai pu ». Pendant ce temps, à Arpaillargues , à cinq kilomètres d’Uzès, se déroulait un drame affreux. Les miquelets licenciés à La Palud rentraient chez eux. A l’approche d’une cinquantaine d’entre eux, plusieurs habitants du village répandirent les bruits les plus sinistres: à Serviers , non loin d’Uzès, ils avaient pillé les maisons, outragé les femmes, à Valence ils avaient même assassiné «quarante familles de protestants et quarante ministres ». Très animés par ces avis, auxquels la terreur inspirée par les volontaires royaux prêtait quelque véracité, les habitants des deux sexes s’emparent des armes les plus hétéroclites, bâtons munis d’un couteau, fourches, faux, bêches, broches, fusils, sabres, ils ferment l’entrée du village par des charrettes, et bien que les volontaires royaux s’avancent la crosse en l’air et consentent à livrer leurs fusils, ils tirent sur eux et en abattent quatre. On les dépouille de leurs vêtements, et deux d’entre eux, assaillis par des femmes, reçoivent d’elles des coups de fourche dans le ventre. L’une de ces femmes, qu’on surnommait la Coulourgole, s’acharne tant sur un corps qu’elle est obligée de « lui mettre le pied sur le ventre » pour en arracher la fourche. L’un des volontaires royaux expire, l’autre est achevé la nuit, la tête écrasée avec une Pierre. Stimulé, ce semble, par des émissaires de l’Empereur, prévenu par un officier de Grouchy que le duc d’Angoulême avait capitulé, Masséna se décida, le 10 avril, à prendre franchement parti pour Napoléons. A Toulon, où il s’était retiré, il lit d’abord arborer le drapeau tricolore et mettre en liberté Pons (de l’Hérault), puis il reçut la soumission de Marseille, qui lui fut portée par trois membres du Conseil municipal, il destitua le préfet des Bouches-du-Rhône et le maire de Marseille, il adressa enfin aux Marseillais une proclamation, datée du 14 avril, où il leur disait : « Soyez désormais calmes, livrez-vous à vos occupations journalières, suivez l’exemple que vous donne toute la France, partagez son bonheur : le grand Napoléon tient les rênes du gouvernement! Vous serez heureux si vous êtes confiants et dociles ». Mais les Marseillais n’étaient point aussi mobiles que le prince d’Essling. Ils gardèrent leurs sentiments royalistes et accueillirent fort mal les troupes de Grouchy. Le 6ème  de ligne étant arrivé d’Avignon à Marseille dans la soirée du 19 avril, des officiers de ce régiment, qui fêtaient bruyamment l’Empereur dans un café, furent hués et sifflés par des royalistes, ils sortirent du café, sabre en main, en criant « Vive l’Empereur ! », une violente bagarre éclata et ne prit fin que lorsque Grouchy eut fait battre la générale et sonner le boute-selle.

Masséna fut remplacé dans la 8ème division militaire par le maréchal Brune, mais, loin de le disgracier, Napoléon, en juin, le nomma membre de la Chambre des Pairs et lui offrit le commandement des 3ème  et 4ème divisions militaires. Grouchy, déjà illustré à Friedland, à Wagram et à Vauçhamps, fut fait maréchal.  Sur l’ordre de l’Empereur des salves d’artillerie célébrèrent à Paris et dans les places des frontières et des côtes la victoire bonapartiste en Provence ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.164-178).

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( 18 avril, 2015 )

Madame Mère quitte l’île d’Elbe…

Madame mère

Tous les extraits qui suivent sont tirés de l’étude magistrale du baron Larrey (fils de l’illustre Larrey) : « Madame Mère (Napoleonis Mater). Essai historique », Tome second, E.Dentu, Editeur, 1892.

« Du 1er  au 20 mars, depuis le golfe Jouan jusqu’à Paris, le retour de l’Empereur, à travers une partie de la France, fut acclamé par les populations, sans un seul obstacle et sans un coup de fusil. Napoléon avait laissé son épée dans le fourreau et fait attacher cette épée au ceinturon garni de l’agrafe en diamants, que sa mère lui avait donnée. C’était un talisman qui préserva l’épée glorieuse de la moindre tache du sang français, pendant la marche pacifique de l’île d’Elbe à Paris. Vers la moitié du parcours, l’Empereur fit écrire, de Lyon, par le général Drouot à Madame Mère et au cardinal de rentrer en France. Avant de quitter l’ile d’Elbe, Napoléon avait fait dire à Murat de mettre à la disposition de sa mère et de sa soeur un navire qui pût les ramener, avec sécurité, lorsque le moment serait venu. Le roi de Naples confia ce soin à la reine, qui, vers la fin de mars envoyait à Porto-Ferrajo, un vaisseau de 74, le Joachim et la frégate la Caroline, pour conduire d’abord Madame à Naples, où sa fille avait le plus vif désir de la recevoir. » (pp.106-107)

« Le 18 avril, enfin, Madame et son frère [le cardinal Fesch] ayant reçu des nouvelles qui les rappellent en France, se décident au départ pour le lendemain, et, le 20, ils s’embarquent sur le Joachim, qui avait amené Madame à Naples. Le vent d’abord favorable, permit de sortir sans peine du golfe, de traverser les groupes d’îles environnantes et de gagner la haute mer. Mais, tout à coup, ce vent devint contraire et pendant dix-huit heures, rendit la traversée fort pénible pour Madame. De plus, la frégate la Melpomène, expédiée de Toulon à Gaëte, par ordre de l’empereur, pour ramener sa mère, avait été capturée par les Anglais, vers l’entrée du golfe de Naples. La reine Caroline avaitété mieux inspirée, en décidant Madame à quitter Naples, au milieu des dangers de la guerre et des menaces de la piraterie, pour la faire conduire à Gaëte, dont la place forte lui assurait une retraite à toute épreuve. » (pp.108-109).

« Embarquée le 13 mai en passant sur les côtes de la Corse, pour relâcher à Bastia, Madame revit, de plus près, son cher pays, en s’y arrêtant près de quatre heures. Puis elle se remit en route et fit halte sur la côte d’un village rapproché de Livourne, où l’attendait son fils Jérôme. Elle aborda enfin, après onze jours de navigation pénible, le rivage du golfe Jouan, et y appliqua sa pensée sur Napoléon, débarquant de l’île d’Elbe. Le Moniteur a fait savoir l’arrivée de Madame Mère au golfe Jouan et ensuite à Antibes, où elle passa la nuit du 23 mai, en y retrouvant des traces et des souvenirs de son séjour passé. Elle reçut partout un accueil digne d’elle et de son fils revenu de l’exil en triomphateur. Parvenus, le 26 mai, à Lyon, le cardinal et sa sœur durent accueillis avec une pompe religieuse, au son des cloches de cette grande cité. Madame s’y arrêta pendant deux ou trois jours et partit le 29 pour Paris, où elle arriva dans la soirée du 1er juin. Elle fut heureuse surtout de revoir son fils sain et sauf. » (p.111).

 

 

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( 17 avril, 2015 )

Des mesures énergiques…

« Dans la soirée du 22 mars 1815, Napoléon, justement irrité de la Déclaration des puissances où on le traitait en galérien évadé, dicta un décret exceptant de l’amnistie et déférant aux tribunaux, comme coupables de connivence avec l’ennemi en 1814, Talleyrand, Marmont, Lynch, Vitrolles, La Rochejaquelein, Alexis de Noailles, Sosthène de La Rochefoucauld, Bourrienne, Bellart, Beurnonville, Jaucourt, Dalberg et Montesquiou. Cette mesure n’était dans l’idée de l’Empereur qu’un arrêt comminatoire destiné à imposer aux séditieux. Aucun ordre ne fut donné par lui pour arrêter ceux des treize proscrits qui se trouvaient encore en France. L’Empereur, voulant rattacher ce décret à ceux qu’il avait rendus à Lyon, le data à l’avance de Lyon, 12 mars, et demanda à Bertrand de le contresigner comme les précédents. Le grand-maréchal s’y refusa nettement ; il déclara qu’il ne pouvait s’associer à un acte arbitraire. L’empereur s’adressa alors au duc de Bassano qui, après lui avoir fait les mêmes objections et opposé le même refus, n’obéit qu’à un ordre formel. Encore ce décret parut-il au Bulletin des Lois avec cette formule inusitée : « Par l’Empereur, pour expédition conforme. » Devant l’opposition de ses plus dévoués serviteurs, Napoléon avait hésité, au reste, à publier le décret qui, rédigé le 22 mars, ne fut rendu public que le 6 avril. Il y eut une clameur chez les libéraux, des murmures jusque dans les Tuileries. La Bédoyère dit assez haut pour être entendu de l’Empereur : « -Si le régime des proscriptions recommence, tout sera bientôt fini .» La Bédoyère se rappela-t-il ces paroles quand, quatre mois plus tard, il tomba sous les balles du peloton d’exécution ? Les proscriptions avaient profité à la Révolution et le gouvernement de Louis XVIII n’allait pas hésiter à s’en servir. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.498-500).

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