( 14 juillet, 2016 )

Quelques figures d’Empire (I)

Napoléon à cheval

ALI (Mameluck), de son vrai nom Louis-Etienne SAINT-DENIS, 1788-1856. En 1806, Saint-Denis entre au service des équipages de la maison de l’Empereur, grâce à l’appui d’une connaissance de son père : le général de Caulaincourt, grand-écuyer de Napoléon. Il suit le souverain en Espagne, en Allemagne et en Hollande. En décembre 1811, il passe au service intérieur comme second mameluck ; le premier étant Roustam. Cette promotion lui vaut de changer de nom. Désormais il s’appellera Ali. Les deux mamelucks suivent Napoléon en tous lieux et veillent sur sa personne. Plus d’une fois, Ali couchera en travers de la porte conduisant aux appartements de Napoléon, allongé tout habillé sur un simple matelas posé sur le sol, son sabre à ses côtés, prêt à bondir au moindre bruit suspect. Il participe à la campagne de Russie et à une grande partie de celle de 1813 Après la fuite de Roustam en avril 1814, Louis-Etienne Saint-Denis devient premier mameluck ; il suit l’Empereur à l’île d’Elbe, sera présent non loin de lui à Waterloo, avant de l’accompagner dans le dernier acte de son existence : Sainte-Hélène…

ABOVILLE  (Général Augustin-Marie, baron d’), 1776-1843. En 1792, il est élève sous-lieutenant à l’école d’artillerie de La Fère. Il en sort avec le grade de lieutenant au 7ème régiment d’artillerie. Durant la période 1792-1794, il rejoint les rangs de l’armée d’Italie (il y obtient le grade de capitaine), de l’armée de Moselle (suspendu pendant près d’un an comme étant noble), de celle de Rhin-et-Moselle et à nouveau de celle d’Italie. En 1807, d’Aboville est nommé colonel et chevalier de la Légion d’honneur, puis l’année suivante il reçoit le grade de major de l’artillerie à cheval de la Garde Impériale. Il se fait remarquer lors de la campagne d’Autriche en 1809 ; a un bras  emporté à la bataille de Wagram. Il est nommé général de brigade peu après, reçoit le titre de baron de l’empire et est nommé à la direction de l’école d’artillerie de La Fère. En 1814, d’Aboville est appelé au commandement de l’artillerie destinée à la défense de Paris. Il combattit vaillamment face à un ennemi nombreux et déterminé.

AUBRY (Capitaine Thomas-Joseph), 1780-1865. Il entre au 12ème régiment de chasseurs à cheval en 1798. Durant toute sa carrière militaire Aubry ne quittera pas ce régiment et participe à de nombreuses campagnes de l’Épopée. Citons celles d’Italie, de 1805 (présent à Austerlitz), à celles de Prusse (il est à Iéna), de Pologne (Aubry est à Eylau et à Friedland). En 1809, il est de nouveau en Autriche et se bat à Eckmühl et à Wagram. En 1812, le capitaine Aubry il part pour la campagne de Russie. Fait prisonnier fin 1812, il ne recouvre la liberté qu’en 1814 et songe alors à prendre sa retraite. Mais le 1er mars 1815, Napoléon débarque à Golfe-Juan. Aubry ne pose pas son sabre comme prévu et on le retrouve lors de la campagne de Belgique. Pus tard, il combat à Rocquencourt (1er juillet 1815) et sera de cette armée en retraite sur la Loire.

BELLIARD (Général Augustin-Daniel), 1769-1832. Engagé volontaire dans la tourmente révolutionnaire en 1790, il est élu par ses concitoyens de Fontanay-le-Comte (Vendée) capitaine de la 1ère compagnie des volontaires. Engagé en 1791, Belliard participe, dans les rangs de l’armée du nord, aux batailles de Valmy, de Jemmapes et de Neerwinden. Plus tard, on le retrouve dans l’armée d’Italie commandée par le général Bonaparte. En 1796, il se bat notamment  à Castiglione et à Arcole, puis durant la campagne d’Égypte (1798-1800). Nommé général de division à son retour, il dirige la 24ème division militaire à Bruxelles, puis prend part aux fameuses campagnes d’Allemagne et de Prusse, en 1805-1806, comme chef d’état-major de Murat ; il combat à Austerlitz. Belliard est à Eylau et à Friedland en 1807, puis occupe les fonctions de gouverneur de Berlin avant d’être expédié en Espagne, où il sera nommé gouverneur de Madrid en 1808. Le général Belliard s’illustre encore durant la campagne de Russie ; il est grièvement blessé à Mojaïsk, en septembre 1812. Nommé colonel-général des cuirassiers, Belliard participe à la campagne d’Allemagne de 1813. Blessé une nouvelle fois grièvement à Leipzig (octobre 1813), il se bat à Hanau. Nommé major général de l’armée, il réorganisera à Metz les troupes, décimées et affaiblies. En 1814, Belliard reprend du service. Il commande un corps de cavalerie. Il  combat à Montmirail, à Château-Thierry, à Reims, à Fère-Champenoise. C’est lui qui, dans la soirée du  30 mars 1814, à Juvisy, apprendra à Napoléon la chute de Paris. Sous la première Restauration, Belliard est nommé Pair de France, chevalier de Saint-Louis par le Roi. Durant les Cent-Jours, il rejoint Murat à Naples et prend part à la bataille de Tolentino (mai 1815). A son retour à Paris, Napoléon le nomme au commandement des 3ème et 4ème divisions militaires chargées de mettre les places-fortes de l’Est en état de défense.  Comte de l’Empire en 1810, Belliard avait été nommé grand-croix de l’ordre de la Légion d’honneur.

BELLOT DE KERGORRE (Alexandre), 1784-1840. De 1806 à 1810, il est employé au quartier-général de la Grande-Armée, en tant qu’aide-garde-magasin du service des vivres, puis comme garde-magasin et enfin comme contrôleur. Après son licenciement en 1810, il est employé dès l’année suivante comme secrétaire de l’ordonnateur en chef Mazeau pour l’organisation des équipages de l’armée d’Espagne. En 1812, nous le trouvons comme employé au quartier-général de la Grande-Armée en Russie, occupant  les fonctions d’adjoint provisoire aux commissaires des guerres. L’année suivante, Bellot de Kergorre est nommé adjoint titulaire et employé au quartier-général de la Garde, et dans la 4ème division de cette même garde. En 1814, il est nommé dans la Vieille-Garde afin d’être employé au quartier-général de la Garde et dans la 2ème division (Vieille-Garde). Mis en non-activité septembre 1814, Bellot de Kergorre reprend du service en mars 1815 ; il est employé dans les places de Paris et d’Amiens. Une ordonnance en date du 15 novembre 1815 lui confère à part entière le titre de commissaire des guerres, rétroactivement à compter du 7 janvier de la même année. Il avait été nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur en 1823.

BELLY DE BUSSY (Colonel David-Victor) 1768-1848. En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide-de-camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815.

BEUGNOT (Comte Jean-Claude), 1761-1835. Député à la Législative, puis emprisonné sous la Terreur, Beugnot entre au Ministère de l’Intérieur au lendemain du 18 Brumaire. Préfet de la Seine-Maritime, il devient conseiller d’État en 1806, chargé de l’organisation du Royaume de Westphalie (gouverné par Jérôme Bonaparte). En 1807, il y devient ministre des Finances, puis administrateur du Grand-duché de Berg et chevalier de l’Empire en 1808. En 1809, ce haut fonctionnaire est nommé officier de la Légion d’honneur et comte de l’Empire. Préfet du Nord en 1813, Louis XVIII le nomme en 1814, Directeur général de la Police, puis ministre de la Marine en décembre de la même année (c’est le comte Anglès qui le remplacera dans cette première fonction). Beugnot suit le Roi à Gand (Belgique) durant les Cent-Jours.

BIOT (Colonel Hubert-François) 1778-1842. Il s’engage au 11ème chasseurs, peu avant sa vingtième année. Nommé sous-lieutenant en mai 1809, lieutenant en août de la même année, il devient aide-de-camp du général de cavalerie Pajol, qu’il suivra jusqu’en 1815. Nommé capitaine en avril 1812, il reçoit la croix de la Légion d’honneur en septembre pour le courage dont il a fait preuve lors des combats autour de Minsk et de Smolensk. Il participe à la campagne d’Allemagne l’année suivante. Lors de celle de France, il se fera remarquer une nouvelle fois à Montereau, aux côtés du général Delort, dévalant, dans une charge furieuse, le plateau de Surville en direction des ponts qui enjambent  l’Yonne et la Seine. En 1815,  Biot sera en Belgique. Il s’est éteint en 1842.

BOURGOING (Baron Paul de), 1791-1864. Ce fils de diplomate embrasse la carrière militaire à l’âge de vingt ans. Après deux années passées à Saint-Cyr, il devient sous-lieutenant, puis est placé dans la Jeune Garde. Il participe à la campagne de Russie, à celle d’Allemagne, avant de combattre en 1814. Le sous-lieutenant de Bourgoing est présent à Fère-Champenoise puis à Paris, lors des combats autour de la capitale. Il était aide-de-camp du maréchal Mortier (duc de Trévise). Démissionnaire en 1815, Paul de Bourgoing entame une carrière diplomatique. Pair de France en 1841, il est ambassadeur en Espagne en 1849, puis est nommé sénateur à la fin de l’année 1862.

BRO (Général Louis), 1781-1844. Après avoir participé très jeune à la campagne de Saint-Domingue dans les rangs du 1er régiment de hussards, il est nommé brigadier en février 1801. En 1804, Bro accède au grade de lieutenant, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Augereau (le frère du maréchal). Il part pour l’Allemagne afin de rejoindre le 7ème corps de la Grande-Armée. Début 1807, il est nommé capitaine au 7ème hussards (commandé alors par le fameux Édouard de Colbert). Il est présent à Eylau, à Heilsberg et à Friedland. En 1809, Bro se distingue à Wagram et passe en septembre 1809 aide-de-camp du général de Colbert.  Affecté début décembre 1811 au 5ème escadron de chasseurs à cheval de la Garde, il est lieutenant en premier. Bro participe à la campagne de Russie, puis à celles d’Allemagne et de France. Au retour de l’Empereur en 1815, il est nommé colonel chef d’état-major de la 3ème division de cavalerie du 2ème corps d’observation, puis, quelques jours après, l’Empereur le met à la tête du 4ème régiment de chevau-légers lanciers. Blessé grièvement à Waterloo, il doit quitter le champ de bataille.

C.B. 

A suivre.

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 21 avril, 2016 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (V)

Sainte-Hélène 2

VIII – DIVERSES CIRCONSTANCES RELATIVES A L’EMPEREUR

Je vois souvent l’Empereur se promenant dans son jardin, toujours dans son costume habituel. Tout le monde a l’ordre de se retirer dès qu’on l’aperçoit pour ne pas le troubler dans ses méditations ou dans la crainte de l’importuner. Les sentinelles, elles-mêmes, s’éloignent. Quelquefois, muni de sa lunette, il porte ses regards sur le camp Anglais ou la haute mer. 

L’Empereur ne monte plus à cheval. Je ne l’ai jamais vu se promener en calèche, mais, j’ai su qu’il y va quelquefois et qu’il invite le général Montholon ou le général Bertrand pour l’accompagner. Parfois c’est Mme la Comtesse Bertrand et ses enfants. 
La demeure de l’Empereur est trop séparée de celle du général Bertrand pour que je puisse m’apercevoir de ce qui s’y passe. Tous ces détails se trouvent dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, ouvrage qu’il a eu la bonté de me donner et qui a pour titre « Mémoires du Dr. J. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon » 

Note de G. Godlewski : Ce qui prouve que Bouges demeure en relation avec ce sinistre coquin après leur retour en Europe. Tout ce qui touche à Longwood et à ses habitants semble d’ailleurs, dans ce manuscrit, plus ou moins inspiré du factum d’Antommarchi. C’est la partie la plus faible du récit de Bouges

Mais je rapporterai deux faits assez singuliers. 

Le premier est celui-ci : un bœuf de la ferme de la Compagnie des indes s’est échappé du pacage et a franchi la clôture du jardin de l’Empereur. L’Empereur s’en aperçoit, va chercher un pistolet et l’abat.. On paye le bœuf et il est dépecé et mangé. 
Voici le second : un k jour le général Bertrand apporte un pistolet et me demande de le fixer sur un affût de bois. J’ai, par la suite de la construction de la barrière du jardin, un atelier contenant divers instruments. Je creuse un morceau de sapin et je parviens à fixer cette arme assez solidement. On la porte à l’Empereur qui fait demander le Berrichon pour assister à l’expérience qu’il voulait faire. On lui tend une sorte de rideau et c’est Noverraz qui ajuste le pistolet et y met le feu à plusieurs reprises, avec une mèche. La balle perce le rideau à plusieurs hauteurs. Je ne me suis pas rendu compte du but que recherchait l’Empereur. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote du bœuf, qui inquiéta tant Hudson Lowe, est bine connue. Celle du rideau est en revanche inédite et fort curieuse. On ne voit pas le but poursuivi par Napoléon. Ne serait-ce pas une supercherie destinée à troubler l’esprit maladivement soupçonneux du Gouverneur qui s’affolait d’un rien ? 

Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur avait pensé que Mme Bertrand, dont les enfants ont besoin d’éducation et qui, elle-même, souffre du climat, ne tarderait pas à retourner, elle aussi, en France et que son mari la laisserait partir seule. Mais, j’ai toujours été convaincu que le général Bertrand ne quitterait jamais l’Empereur. Son attachement pour lui est trop sincère et tout me persuade que sa fidélité serait à l’abri de toute épreuve. 

Note de G. Godlewski : Sur les cas de conscience du Grand maréchal écartelé entre les scènes de sa femme, impatiente de l’entraîner et son désir de ne pas abandonner Napoléon voir Paul Ganière ( tome III, 133-141) 

Sir Hudson, pour paraître alléger la captivité de l’Empereur, a pensé lui faire construire une nouvelle demeure. Il y a été autorisé par son Gouvernement. Il veut la laisser sur le plateau de Longwood pour que la surveillance reste plus facile. Seulement, il l’a fait rapprocher du Pic de Diane, afin d’éviter le vent du sud-est qui est le plus désagréable ; mais l’Empereur déclara qu’il ne changerait pas d’habitation. Il appelait cette maison, construite en fer et en bois, la cage de fer. 

Les Docteurs O’Meara, Antommarchi et Stokoe ont toujours insisté de l’exécuter. L’Empereur ne pouvant plus monter à cheval et ne voulant plus se montrer en calèche à ses gardiens, a la pensée de se livrer au jardinage. Pour exécuter son plan, il y appelle toute la colonie, ses compagnons d’exil, ses serviteurs et jusqu’aux Chinois. Il quitte son costume et revêt celui des planteurs. On le voit habillé de nankin ou d’une étoffe de l’Inde blanche et légère, la tête recouverte d’un grand chapeau de paille et un bâton à la main, dirigeant tous les ouvriers, faisant transplanter des arbres, établir des gazons, semer des graine potagères. On fait venir de l’eau d’un réservoir que le Gouverneur a fait creuser au pied du Pic de Diane, et la végétation se produit comme par enchantement. L’Empereur a fait élever un épaulement en terre qu’on gazonne rapidement au moyen de plaques de gazon transplantées. Cet épaulement le met à l’abri du vent et lui couvre une vue qui lui était désagréable, celle du camp Anglais, dont on voyait, de toutes part, les six baraques. En dedans de l’épaulement, on a établi des plates-formes sur les quelles des fleurs on été placées. 
Note de G. Godlewski : L’épisode des jardins est ici sommairement résumé d’après Antommarchi et Montholon. Les meilleures descriptions sont celles d’Ali et de Marchand que Bouges n’a pu connaître, puisqu’elles sont restées inédites jusqu’en 1926 et 1954 et qu’il semble n’avoir lié aucune relation avec eux.

IX – MORT DE L’EMPEREUR.

Depuis longtemps, il n’est question parmi les habitants de Longwood que de la maladie de l’Empereur. On ne l’aperçoit plus. On parle de sa fin prochaine. Le Gouverneur ne veut pas y croire et cherche tous les moyens possibles de s’en assurer par lui-même. 
Enfin, l’événement fatal ne tarde pas à se consommer. L’Empereur après de longues souffrances, dont on trouve le récit très détaillé dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, devient en proie à un hoquet persistant et perd complètement connaissance. L’agonie est commencée. Mme la Comtesse Bertrand amène ses enfants, qui baisent avec la plus grande émotion la main de l’Empereur. On admet ensuite tous les serviteurs à pénétrer dans la chambre ; j’y entre avec eux. L’Empereur gît sur son lit de camp. Les généraux Bertrand et Montholon sont assis au côté du grand lit. Le Dr. Antommarchi et M. Marchand se tiennent au côté droit et s’occupe à rafraîchir les lèvres du mourant en y passant les barbes d’une plume imbibée d’eau acidulée. L’ Abbé Vignali récite les prières d’usage. Tous les serviteurs s’agenouillent dans la chambre. 

Dès que l’Empereur a rendu le dernier soupir, un médecin du régiment Anglais vient, de la part du Gouverneur, constater la mort. 

Pendant les derniers moment les plus tourmentés de la vie de l’Empereur, ainsi que le Dr. Antommarchi a eu soin de le noter, le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption et le vent menaçait de tout détruire. Le saule, sous lequel l’Empereur aimait à prendre le frais, a cédé. Les plantations sont déracinées ; un seul arbre à gomme résiste encore, lorsqu’un tourbillon le saisit et le couche par terre. Dès que l’agonie est confirmée, la nature revient au calme. 

Note de G. Godlewski : Le récit sommaire de la journée du 5 mais 1821 est ici directement inspiré d’Antommarchi. Il est possible que Bouges ait assisté aux derniers instants de Napoléon (Bertrand note seize personnes, dont douze Français), bine qu’aucun mémorialiste ne mentionne sa présence. Quant à la prétendue tempête des 4 et 5 mai, elle est également empruntée à Antommarchi qui a sans doute voulu dramatiser un peu plus son texte. Aucun des témoins sérieux de ces journées dramatiques n’en souffle mot. 

L’Empereur a demandé à plusieurs reprises qu’on fasse l’autopsie du corps. Il est persuadé, d’après les symptômes qu’il éprouve, que, outre, l’hépatite déterminée par le climat de Sainte-Hélène, il est atteint par la maladie à laquelle a succombé son père, c’est à dire un squirre à l’estomac. Il paraît que l’examen cadavérique a confirmé ses présomptions. Le général Bertrand, malgré la douleur qu’il ressent, a voulu assister à toutes les opérations de l’autopsie du Dr. Arnott, que, dans les derniers temps de sa vie l’Empereur a consenti à recevoir. J’arrive auprès du général Bertrand lorsque l’autopsie est terminée. Il y a dans la chambre une odeur des plus fétides. Le cadavre, qui est très amaigri, est étendu sur une table, et les médecins recousent la peau du ventre, qui a été ouvert en croix. L’Empereur a recommandé, dit-on, de recueillir ses cheveux. M. Marchand se prépare à les raser et me prie de tenir la tête. Malgré le trouble que j’éprouve et le tremblement dont je suis saisi, je ne pus prendre sur moi de remplir cette tâche jusque la fin. 

Note de G. Godlewski : La présence de Bouges, même à la fin de l’autopsie, est des plus contestables. Les 17 personnes présentes (10 Anglais, dont 7 médecins, et 7 Français : Bertrand, Montholon, Marchand, Ali, Pierron, Vignali, Antommarchi) sont mentionnés par tous les mémorialistes. Bouges ne figure pas sur la liste. En outre, d’après Antommarchi, Marchand rasa le crâne avant l’autopsie et non après, ce qui est logique. Marchand, qui en fut l’exécutant d’après Bouges, na parle pas de cet acte dans ses Mémoires, ni de l’assistant bénévole qu’il n’eût pas manqué de citer s’il avait été là. On imagine d’autre part que la porte du parloir devait être sévèrement gardée par les domestiques Français non conviés.

On avait eu la pensée d’envoyer le cœur de l’Empereur à sa mère. A cet effet, il a été placé dans un vase d’argent avec de l’esprit de vin. Le Gouverneur s’y étant opposé, du moins à ce que j’ai entendu dire,, le vase est conservé et placé dans le cercueil.

Note de G. Godlewski : L’estomac fut aussi déposé dans le cercueil, dans un vase d’argent, distinct de celui du cœur. 

Lorsque l’opération est complètement terminée, on habille l’Empereur avec son uniforme des Chasseurs à cheval, sur lequel on met la plaque de la Légion d’Honneur qu’il portait habituellement sur son habit bourgeois. On a fixé sur le gilet le Grand Cordon de la Légion d’Honneur. On lui passe ses bottes à l’écuyère. Par les soins de M. Marchand, le manteau de Marengo est étendu sur la partie inférieure du corps. Son chapeau recouvre la tête. L’Abbé Vignali a déposé un crucifix sur sa poitrine. C’est ainsi que tout le monde peut voir Napoléon sur son lit de camp, qui est transporté dans une chapelle ardente, dressée dans la salle à manger. On a tendu de noir cette pièce où l’on a allumé une grande quantité de coerges et de bougies. 
Note de G. Godlewski : La tenue de Napoléon après l’autopsie est correctement décrite. En revanche l’exposition du corps n’ a pas lieu dans la salle à manger, mais dans la petite chambre contigüe, dite cabinet de travail de l’Empereur. 

Cette exposition dure vingt-quatre heures. L’Abbé Vignali, tantôt à genoux, tantôt debout, récite constamment des prières. Les généraux Bertrand et Montholon y paraissent souvent, ainsi que tous les serviteurs. J’y entre aussi plusieurs fois. Les officiers et les soldats de la garnison y défilent, et il n’y a pas un seul habitant de Sainte-Hélène qui ne veut rendre à l’Empereur un dernier hommage. L’épée de Napoléon a été placée à son côté, mais le général Bertrand, dans la crainte qu’elle ne soit enlevée par ordre du Gouverneur, y a substitué la sienne .

Note de G. Godlewski : Ali mentionne la substitution de l’épée de Bertrand à celle de napoléon. Nul autre en fait état. Le témoignage de Bouges ici est probant. 

Au bout de ce temps, le corps est placé dans un cercueil, composé d’une quadruple enveloppe : la première en fer blanc, garni de taffetas blanc ; la seconde, en bois d’acajou ; la troisième, en plomb ; et la quatrième, encore en bois d’acajou. Le costume de l’Empereur a été complètement conservé ; le chapeau seulement, a été placé sur sa poitrine. Le vase d’argent, contenant le cœur, est introduit, comme je l’ai dit dans le cercueil. On y dépose également des pièces de monnaies Françaises et Italiennes. 
Note : Le procès-verbal d’ensevelissement dressé par Marchand donne le détail des monnaies déposées dans le premier cercueil.

X – FUNERAILLES DE L’EMPEREUR. 

L’Empereur, dans le cas trop présumable où son corps pourrait être ramené en France, a désigné, pour le déposer, le lieu où est la fontaine qui fournit l’eau qu’il buvait habituellement. C’est un espèce de précipice, qu’on appelle en Anglais « bol de punch du diable ». On se hâte de pratiquer un large sentier pour pouvoir y arriver commodément 
Note de G. Godlewski : La fontaine Torbett (nom du propriétaire du terrain) jaillit en réalité au fond du cul de sac constitué par la profonde dépression circulaire du bol à punch, dans un étroit repli de terrain à peu près plan, dans la vallée de géranium 

Le 8 mai 1821, troisième jour de sa mort, ont lieu les funérailles. Le temps est magnifique. Toute la garnison sous les armes fournit forme la haie. A midi, 12 grenadiers placent le cercueil sur le char funèbre qui a été formé avec une des voitures de l’Empereur. Le cercueil est recouvert d’un drap de velours violet et du manteau de Marengo. 

Note de G. Godlewski : Erreur Le 9 mai. Le temps magnifique n’est mentionné que par Antommarchi. Aucune allusion dans les autres mémoriaux. Détail inédit : Marchand dit « le corbillard », Ali « une sorte de char ». 

Le cortège se met en marche. L’Abbé Vignali, précédé d’un porte-croix et accompagné du jeune Henri Bertrand qui tient le bénitier, marche en tête. Il est suivi du Dr. Antommarchi et Arnott. Le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand marchent sur les côtés du char funèbre et, en dehors d’eux, les 12 grenadiers, dont quelques-uns tiennent en main les quatre chevaux carapaçonnés de deuil. Derrière le char, Archambault conduit le cheval de l’Empereur, sellé, bridé et recouvert d’un crêpe noir. Les généraux Bertrand et Montholon suivent à cheval. Mme la Comtesse Bertrand et sa fille sont dans une voiture, attelée de deux chevaux, tenus par des domestiques. Puis vient tout le service de l’Empereur, au milieu duquel je me trouve. Après ce cortège, on remarque les officiers de marine à pied et à cheval, les officiers d’Etat-Major à cheval. Les habitant de l’île suivent en foule. Une grande quantité de personnes se sont placées sur les hauteurs et des corps de musique ajoutent, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège a défilé, les troupes suivent et l’accompagnent vers le lieu de la sépulture : les Dragons en tête, puis le 20° régiment d’infanterie, les soldats de marine, le 66° régiment, les volontaires de Sainte-Hélène, enfin le régiment de l’artillerie avec quinze pièces de canon. 

Après avoir suivi la route pendant cinq kilomètres, en passant par Alarm House et Hutt’s Gate (note de G.Godlewski : en réalité 3 kms et dans l’ordre Hutt’s Gate et Alarm House), il faut descendre le cercueil qui est porté par les grenadiers, par le sentier, qui a été préparé, jusqu’au lieu de la sépulture. Les généraux Bertrand et Montholon, le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand prennent les coins du poële. 

Je regarde avec recueillement tous les préparatifs de la sépulture. Le caveau est creusé dans la terre et revêtu de maçonnerie. Pour le recouvrir, on a préparé une vatse pierre à laquelle a été scellé un très fort anneau de fer. Les bords de la tombe sont tendus de noir. On fait jouer une chèvre et des cordages pour descendre le cercueil et le recouvrir. 

Après les prières accoutumées récitées par l’Abbé Vignali, l’artillerie fait entendre trois salves de quinze coups chacune. Pendant la marche du cortège, le vaisseau-amiral a tiré vingt-cinq coups de canon. Aucune inscription n’est mise sur la pierre. 
Pendant la cérémonie qui est assez longue, je jette de temps en temps, les yeux sur le général Bertrand. Jamais, je ne vis une figure plus empreinte d’émotion et de douleur. 

Tout est fini, il n’y a plus de sentinelles, plus d’ordres, plus de services. Chacun pense à s’arranger pour son retour en France. 
Le général Bertrand, cependant, a une vieille affaire à vider à Hudson Lowe ; il s’y prépare, mais le Gouvernuer aime mieux négocier et on n’en parla plus. Le général n’eut plus aucun rapport avant son départ avec les deux gouverneurs. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Dès la mort de Napoléon, un rapprochement de courtoisie s’établit entre les ennemis de la veille. Ainsi Bertrand et Montholon feront une visite à Lowe le 12 mai, qu leur rend la politesse le lendemain à Longwood. Enfin, le 27, avant l’embarquement des Français sur le Camel, les Bertrand, Montholon et Antommarchi sont conviés par Lowe à déjeuner au « château » de Jamestown. 

A suivre.

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 30 décembre, 2015 )

L’Empereur est-il mort empoisonné ?

Napoléon le Grand

Dans ce chapitre dont j’ai reproduit jusqu’au titre d’origine, Héreau évoque la tentative d’empoisonnement de Napoléon à Fontainebleau en avril 1814. Ce fait est connu depuis fort longtemps par les témoignages du mameluck Ali et surtout par le passage que contient les mémoires magistraux du général de Caulaincourt. Celui qui fut chirurgien de la mère de l’Empereur, évoque une autre tentative, en 1815 celle-là. Est-elle bien réelle ?

C.B.

« Ce fut le 11 juillet 1821 que parvint à Paris la nouvelle de la mort de l’Empereur. Aux clameurs de ces bandes de crieurs lancées dans les rues pour annoncer un événement si inattendu, le public répondit par les bruits les plus sinistres. Le gouverneur sir Hudson-Lowe, disait-on, s’étant permis, dans un accès d’emportement avec l’Empereur, un geste menaçant, il en était résulté, entre les personnes présentes, une rixe dans laquelle l’Empereur avait été assassiné. On disait aussi que ce geôlier, sous le prétexte d’une promenade, l’ayant conduit sur le bord d’un des abîmes de l’île, l’y avait précipité; ou bien , que l’Empereur ayant, par mégarde , franchi les limites étroites imposées à ses promenades, avait été fusillé par une sentinelle. Ailleurs, et successivement, passant en revue tous les genres de morts violentes sous lesquelles ont succombé tant de grands personnages dans les temps de barbarie, on disait que, comme Edouard II, il avait trouvé dans Read et Hudson d’autres Gournay et Mautravers; ou que, comme Jean, il avait été étouffé sous ses matelas; ou, comme Paul, étranglé dans sa chambre. Le voile mystérieux dont fut couvert pendant cinq ans le rocher de Sainte-Hélène, le silence imposé sur tout ce qui avait trait au mauvais état de santé de l’illustre captif qui devait y mourir; l’espèce d’affectation que mettaient les organes du ministère anglais à répéter que l’Empereur était très bien, qu’il jouissait d’une santé parfaite; enfin les étranges détails qu’on donna de sa maladie, en même temps que ceux de sa mort, tout sembla concourir à faire prendre une si horrible idée de la fin prématurée et inattendue de ce grand homme. Malgré la vigilance intéressée du ministère anglais et des autres gouvernements solidaires de l’infamie qui s’est consommée à huis clos, à deux mille lieues de nous, sur la personne de l’Empereur, sa famille et ses amis n’ignorèrent pas les soupçons trop bien fondés qu’il avait conçus lui-même sur le but auquel tendaient ses ennemis, depuis qu’il était en leur pouvoir. Il faut convenir que la manière dont on s’était saisi de sa personne, le choix que l’on avait fait du lieu de sa déportation, celui du site où il fut établi, et plus encore, peut-être, celui de l’homme commis à sa garde, étaient plus que suffisants pour faire croire à des desseins funestes. Parmi les divers genres de mort dont on racontait les moindres détails, les derniers heureusement n’étant plus dans nos mœurs, un seul sembla d’abord fixer plus particulièrement l’attention générale, à cause des circonstances singulièrement frappantes et vraisemblables qui vinrent fortifier les soupçons de poison. Aussi l’opinion de l’empoisonnement est-elle celle qui a survécu à toutes les autres ; elle fut longtemps admise à Paris, elle règne encore dans les départements. Et si, depuis le retour de ceux des amis de l’Empereur qui furent assez heureux pour partager sa captivité, cette opinion s’est fort affaiblie, il faut l’attribuer à la libre et fréquente communication de ceux-ci avec leur famille et leurs amis, et aux détails qu’ils s’empressèrent toujours de donner sur la fin du héros de cette grande infortune. Bien des gens croient encore qu’il n’a été permis à ces derniers de rentrer en France qu’à la condition , sous serment, de ne rien dévoiler de l’horrible mystère qu’on s’obstine à supposer dans ce malheureux événement ; mais l’opinion générale est que l’Empereur a succombé à un cancer de l’estomac, maladie qui, dit-on , est héréditaire dans sa famille. Nous allons examiner successivement chacune de ces opinions, ce qui nous amènera tout naturellement à faire connaître les motifs sur lesquels est fondée la nôtre. Quoique nous n’attachions aucune importance aux premiers cris de l’opinion qui accréditèrent le meurtre supposé de l’Empereur, nous devons cependant dire que ces récits n’étaient pas seulement des bruits populaires, mais qu’ils étaient répandus et admis par les personnes instruites et appartenant aux classes distinguées de la société. Ils ont longtemps fait l’objet des conversations les plus animées, et l’indignation générale qu’ils ont soulevée n’a pas peu contribué à la manifestation vive et spontanée de la douleur que la France a ressentie à la nouvelle de la perte qu’elle venait de faire. Nous nous attacherons davantage à la discussion des faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient encore à l’empoisonnement. Parmi eux, et c’est le plus petit nombre, ceux qui apprirent que l’Empereur avait presque toujours été souffrant et malade depuis le jour de sa déportation, crurent qu’il avait succombé à l’action d’un poison lent. Les progrès modernes obtenus dans les sciences de l’anatomie et de la physiologie font reléguer parmi les fables atroces des temps de la maréchale d’Ancre et de la marquise de Brinvilliers, ces filtres, ces essences dont une parcelle suffisait, disait-on, pour miner longuement la vie, au point de faire croire à une mort naturelle. On sait aujourd’hui qu’il n’y a de poisons lents que ceux dont l’action serait tous les jours répétée, et qui finirait alors par occasionner des désordres plus ou moins apparents dans les organes nécessaires à l’entretien de la vie. Mais cette dernière supposition n’a pu se soutenir lorsqu’on à connu la manière dont étaient réglées la maison et la table de l’Empereur. Nous avons appris de l’un des généraux, compagnons de son exil, que lorsque, d’après des indices très équivoques, on conçut des craintes sur des projets odieux, des mesures de sûreté furent prises aussitôt autour de l’Empereur, et à son insu, par les personnes qui lui étaient attachées. Ce que nous venons de dire des précautions employées pour garantir l’Empereur de l’introduction frauduleuse de substances vénéneuses dans ses aliments, répond à l’idée qu’on pouvait avoir qu’il avait été empoisonné par surprise et avec des matières qui auraient occasionné sa mort instantanément. Quant au soupçon d’empoisonnement avec violence et par des matières corrosives, cette question commande une attention particulière, et nous devrons la traiter avec plus d’étendue. Dans le cours de cet écrit, nous verrons que le ministère anglais avait calculé l’époque de la mort de l’Empereur. Les probabilités de la durée de sa vie, dans les conditions où il avait été placé, n’allaient pas au delà de quatre à cinq années : la force de sa constitution, qui l’a fait lutter pendant six ans contre toutes les causes de destruction sur lesquelles on avait compté, aurait fait, disait-on, recourir à un auxiliaire plus prompt, afin de se décharger tout d’un coup d’une responsabilité qui commençait à peser à celui sur la tête duquel elle reposait. L’Empereur aurait donc été empoisonné au moyen d’un breuvage corrosif qu’on l’aurait forcé de prendre. Cette opinion, d’abord généralement admise, fut accréditée par les contradictions frappantes contenues dans les étranges procès verbaux que l’on dressa de l’ouverture du corps, et qui furent publiés d’une manière si maladroite et si peu faite pour satisfaire les médecins, seuls juges dans ces matières. On ne fut d’abord frappé que d’une chose à la lecture de ces procès verbaux, c’est qu’il y était question d’ulcération et de perforation de l’estomac, de matières noires, semblables à du marc de café, contenues dans cet organe. En fallait-il davantage au public pour faire croire à l’empoisonnement ? Cette idée, déjà fortifiée par le refus qu’avait fait le médecin particulier de l’Empereur de signer le procès verbal rédigé par les médecins anglais, le fut encore davantage par le dissentiment que renfermait celui qu’il rédigea de son côté. Malgré l’isolement dans lequel on avait essayé de placer l’Empereur, en renvoyant successivement, et sous de vains prétextes, une grande partie de ceux qui s’étaient associés à sa mauvaise fortune, il restait encore trop de cœurs généreux autour de lui, pour qu’il fût facile de parvenir à ce but criminel par la violence. Au soupçon qu’il se soit empoisonné volontairement lui-même pour se soustraire au système d’avilissement qu’on suivait à son égard , nous opposerons sa propre opinion contre le suicide, tant de fois manifestée par lui-même dans ces derniers temps , où il lui a fallu toute la force d’âme dont il était doué pour ne pas succomber à la tentation de se soustraire aux mauvais traitements auxquels il était en butte.

A cette occasion nous mentionnerons la prétendue tentative de Fontainebleau, peu avant l’abdication de 1814; nous en extrairons le récit de la Collection des pièces authentiques, etc. « Fontainebleau est maintenant une prison ; toutes les issues en sont soigneusement gardées par les étrangers ; signer (l’abdication) semble être le seul moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie ! Car les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs, et l’attendent. Cependant la journée finit, et Napoléon a persisté dans son refus ; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le menace ? « Depuis quelques jours il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne ; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid, à cette occasion, les opinions les plus opposées. Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’Impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon ; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. « Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons  du château montent et descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand-maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence [Caulaincourt] , on court chercher le duc de Bassano [Maret] , qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte : «A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium , qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger . Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource : le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entrouverte, l’avait entendu se lever, l’avait vu dé layer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi ; mais, apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête, et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante , soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : « Dieu ne le veut pas ! » s’était-il écrié ; et, s’abandonnant à la Providence, qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées. « Ce qui vient de ce passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature. » Il est bien présumable que le sujet de ce morceau à effet dramatique a été fourni par une des personnes qui avaient un grand intérêt à donner un motif de leur étrange conduite à cette malheureuse époque. Nous nous serions dispensé de rapporter la circonstance sur laquelle cette narration s’appuie, si nous n’étions informé que ceux qui y ajoutent foi, ou feignent d’y croire, s’en servent comme d’un argument en faveur de l’opinion qu’on a essayé d’accréditer, en disant que c’était aux suites de cette tentative qu’il fallait attribuer la maladie dont on a prétendu, plus tard, que l’Empereur était mort. Cette dernière opinion nous oblige à révéler aujourd’hui une circonstance qui, devant quelque jour entrer dans le domaine de l’histoire, pourrait être alors commentée au profit de l’assertion que nous nous efforçons ici de combattre. Voici le fait, tel qu’il nous a été confié par la seule personne qui l’ait su, et dont le caractère estimable ne permet pas de soupçonner la véracité.

Le 29 juillet  1815, avant de quitter la Malmaison, l’Empereur remit à M.***[Marchand] un petit flacon long, plat, uni, et soigneusement bouché, contenant environ deux cuillerées d’une liqueur jaunâtre , très limpide. Il lui ordonna de le placer dans quelque partie de ses vêtements d’un usage journalier, et qu’il pût facilement atteindre. Après l’avoir placé dans un petit sachet en peau, celui- ci l’attacha sous la pâte qui boucle la bretelle du côté gauche. Les choses restèrent dans cet état jusqu’aux premiers jours du mois d’août. Le 2 ou le 3 de ce mois, dans la matinée, l’Empereur, étant encore à bord du Bellérophon, et connaissant la résolution prise par le ministère anglais de le faire conduire à Sainte-Hélène, prévoyant dès lors, sans doute, le sort qui l’y attendait, parut avoir pris la résolution de s’y soustraire. Après avoir médité pendant quelque temps, en se promenant d’un air calme, il écrivit, rangea quelques papiers, mit ordre à quelques affaires, et disposa de quelques effets précieux. Il ordonna ensuite à M***[Marchand] de tout fermer chez lui, et de ne laisser entrer qui que ce fût. Une demi-heure après environ, celui-ci étant rentré à la voix de l’Empereur, le trouva sur son lit, et remarqua sur un petit meuble auprès de lui un verre rempli d’une liqueur jaunâtre, comme pourrait être de l’eau et du vin d’Espagne. L’Empereur, toujours avec un air fort calme, lui donna ordre d’introduire le comte B*** [Bertrand ?]. A la suite de l’entretien qu’il eut avec ce dernier, l’Empereur se leva et s’habilla. Le verre, toujours plein, dont nous avons parlé, était resté à la même place ; le lendemain ce verre avait disparu, et avec lui le petit flacon dont il a été fait mention, et qui ne reparut plus. Dès lors sa résolution est prise; et, quelque affreux que puisse être l’avenir qu’on lui prépare, il boira la coupe jusqu’à la lie. La première de ces tentatives n’ayant point eu lieu, et la seconde ayant à peine eu un commencement d’exécution, on ne peut, dès lors, leur imputer ni la maladie ni la mort de l’Empereur. »

(« Napoléon à Sainte-Hélène. Opinion d’un médecin sur la maladie de l’Empereur et sur la cause de la mort », par J. HEREAU, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère et premier chirurgien de l’impératrice Marie-Louise », Paris, F. Louis, Libraire, 1829, pp.9-24).

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 12 novembre, 2015 )

Napoléon cavalier… (1ère partie).

Un mauvais cavalier se montre circonspect, or Napoléon était un cavalier hardi, voire casse-cou : il lançait son cheval au galop dans des sentiers étroits, il s’aventurait sur des pentes assez abruptes puis franchissait des ravins, sans avertir. Le mameluck Roustan suivait, au même train, avec un portemanteau pour changer son maître en cas de chute.

Napoléon cavalier... (1ère partie). dans HORS-SERIE Nap-à-cheval-241x300Napoléon, en effet, soigneux, quittait tout vêtement sali et ne portait guère plus de deux fois la veste et la culotte blanches. Comme il s’habillait moins souvent pour la parade que pour le travail, comme il se trouvait à être à l’aise dans des vêtements usagés et qu’il préférait les faire réparer à endosser un habit neuf, les culottes et les vestes blanches allaient souvent chez le teinturier-dégraisseur.  En cas de pluie, le mameluck portait en réserve la redingote grise, capote d’officier aux entournures larges parce que Napoléon ne défaisait jamais ses épaulettes. Avare de son temps, s’il était en souliers à boucles d’or et s’il devait monter à cheval, il conservait les bas de soie et remplaçait seulement les souliers par des bottes à l’écuyère. Ses bottes militaires étaient habituellement doublées en peluche de soie.

Quant au petit chapeau, il était en feutre noir, sans bordure ; une cocarde tricolore l’ornait sur le côté, maintenu par une ganse en soie noire. En 1806, il était devenu « chapeau castor français »  Un chapeau, plusieurs fois porté par l’Empereur, fut remis au peintre Gros pour son tableau de la bataille d’Eylau. Gros le conserva ; il figura dans la vente d’une partie de ses bien. L’acquéreur offrit cette relique à Louis-Philippe.  Ce chapeau fut déposé aux Invalides. D’après le docteur Gall, qui s’était renseigné auprès des chapeliers de l’Empereur, sans doute auprès de Poupart, la tête de Napoléon aurait continué à prendre du volume jusque sous l’Empire. En 1800, quittant, avec Bourrienne seul, les Tuileries pour l’Italie, il a emprunté un berline à l’artillerie ; il la fait lancer au galop et roule un train d’enfer, sans autre pose par étape que tout dételer et réatteler. A chaque relais, Bourrienne demande à la portière : « Le nom de l’endroit ? » Puis il s’efface pour que son compagnon entende directement la réponse.  Malgré cette course à toute vitesse, malgré les cahots et  le tintamarre, Bonaparte examine attentivement les rapports de Lacuée sur les Autrichiens, sur leurs mouvements. 

A l’armée, l’Empereur aura trois équipages à sa disposition : une voiture de poste, une calèche de service ou voiture légère et ses chevaux de selle. La voiture de poste ou coupé jaune à caisse lourde est aménagée pour les voyages, pour les longs parcours ; il pourra travailler en roulant et dormir sur un matelas. La calèche est à deux places et le compagnon de Napoléon et le général Berthier, annuaire vivant de l’armée.  Cette voiture légère va d’un corps de troupe à un autre, elle parcourt en quelques heures une journée d’étape d’infanterie. En voiture de poste comme en calèche, le mameluck Roustan s’assied sur l’avant. Généralement, deux officiers de service et deux chasseurs à cheval de la Garde précèdent la calèche ; l’écuyer de service chevauche à la portière droite et le général commandant l’escorte à la portière gauche. L’escorte suit, au maximum vingt-quatre à vingt-cinq cavaliers pris en général parmi les chasseurs à cheval dela Garde. Les aides de camp de l’Empereur, souvent quelques officiers de service et des pages viennent alors, avec les ecuyers menant en main les chevaux harnachés pour l’Empereur et Berthier.  Si le cortège entre dans une zone où des troupes manœuvrent, l’Empereur fait un signe : la calèche s’arrête, un écuyer approche la monture de Sa Majesté qui, en un clin d’œil, monte en selle et part sans s’inquiéter de sa suite.

Le chasseur à cheval du portefeuille rattrape l’Empereur et colle derrière lui ; il porte un sac de cuir contenant les cartes du pays, une écritoire, un compas, souvent ouvert à la longueur d’une étape.  Napoléon chevauche dangereusement parce qu’absent, absorbé dans ses pensées : légèrement voûté, le bras gauche ballant le long du corps, les rênes négligemment tenues dans la main droite, il s’abandonne à ses calculs…pour arrêter brusquement son cheval, au risque d’un tête-à-queue, et demander sans se retourner : « La carte ! » 

A suivre. 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 20 octobre, 2015 )

Napoléon cavalier… (3ème et dernière partie).

03512234.jpg

S’il n’est donc point mauvais cavalier, il ne monte pas à cheval pour l’art équestre ; le cheval lui est un outil comme le serait une longue-vue. Mais il lui faudrait un animal aussi impassible qu’un escabeau pour réfléchir et penser en selle comme il le ferait assis dans sa berline. Aussi le Grand Ecuyer cherchait-il à dresser ses coursiers pour les rendre insensibles aux manifestations extérieures : on agite des drapeaux et des vêtements devant leur tête, on tire des salves et on fait partir des boîtes d’artifices, on gesticule et on hurle à leur portée, on fait défiler devant eux  des groupes tant montés qu’à pieds.

Lorsque les chevaux ainsi traités restent calmes, on les livre à l’Empereur. 

Napoléon se portait au besoin dans des observatoires très avancés ; or, la couleur blanche est bien visible alors que cette visibilité s’atténue si le blanc se salit. Il est donc peu vraisemblable que l’Empereur ait monté des chevaux blancs, au moins en campagne, mais plutôt des chevaux gris.  Les écuries impériales (Paris, Saint-Cloud, Meudon, Viroflay) se fournissaient normalement dans trois haras dont un à Saint-Cloud.  En fait, ces haras de ces écuries abritaient des chevaux aux robes diverses, ainsi « la Lydienne » est une jument baie, mais, d’après Maze-Sencier [auteur d’un ouvrage sur les fournisseurs de Napoléon 1er et des deux impératrices, et paru en 1893], il n’ y a aucun cheval blanc parmi les chevaux de selle inscrits aux écuries impériales, du moins sur les nombreuses listes qu’il a examinés.  Cependant, il devait y avoir au moins un cheval blanc. Maze-Sencier cite en effet « Tamerlan », sans indication sur la robe, peint par Horace Vernet en 1813. Ce doit être le « Tamerlan » peint aussi par Théodore Géricault te figurant  au « Catalogue  de l’œuvre de Géricault » établi par Ch. Clément ; donné par le sultan en 1810, il est de race arabe de robe blanche. Mais, de fait, sur une liste de cent chevaux, la robe est explicitement indiquée pour soixante-quatre, tous gris. 

Aux Archives Nationales, à Paris et dans l’étude de Maze-Sencier, on relève au hasard : « le Ramier » gris truité, « le Diomède » gris pâle, « la Truite », gris truité, « la Lyre » gris moucheté, « la Nymphe », gris légèrement moucheté, « la Nymphe » gris légèrement moucheté à la tête, au cou, aux épaules ; « l’Olmütz », gris légèrement vineux.  « Le Sélimé », gris sale, a pu être monté par Napoléon, le 16 avril 1806, à Rambouillet ; ce cheval sera donné au Tsar en 1807. Trois chevaux, envoyés en 1808, à Erfurt, pour les services de Sa Majesté -qui les a très probablement montés -sont gris : « le Corceyre [sic] », gris blanc, « l’Artaxerce » gris clair et « l’Aly » gris sale marqué de feu. Très probablement aussi ont été montés par Napoléon, « l’Hector » gris blanc, « le Soliman » gris moucheté, « le Jaspe » gris ardoise, « le Boukarre » blanc gris, mort au retour de Russie. 

En avril 1808, le général Sébastiani achète à Constantinople, où il réside comme ambassadeur, huit chevaux de selle arabes et trois turcs pour le service de Sa Majesté ; cinq sont certainement de robe grise.

Le 20 mars 1815, deux chevaux reviennent de l’île d’Elbe, « Pallas » et « Nadir » ; leur robe est grise.

Les tableaux peints postérieurement aux événements ne peuvent pas être pris comme témoins, la légende ayant été vite établie que Napoléon ne pouvait être  placé que sur un cheval blanc. Les seuls qui seraient instructifs sont du général baron Lejeune ; on concluait plutôt, d’après ses toiles, que Napoléon montait des chevaux à robe claire qu’à robe blanche. 

 Edmond SOREAU 

 Cet article a été publié en 1970 dans la « Revue de l’Institut Napoléon » 

 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 15 octobre, 2015 )

Napoléon cavalier… (2ème partie).

Napoléon cavalier... (2ème partie). dans HORS-SERIE 02507905

Le 13 juin 1807, quittant Preussich-Eylau dans la nuit, il devance au galop l’escadron de service, met deux heures et demie pour joindre Lannes qui est à 28 kilomètres. Le lendemain 14, avant de livrer et gagner la bataille de Friedland, il longe, parfois au galop, une longue file de troupes, la Garde, les corps de Ney et de Bernadotte. Voitures, cavaliers et hommes tiennent la route. Il galope, s’avance, s’arrête, parle aux hommes, évoluant avec une parfaite aisance, sans aucune timidité. 

Le 23 avril 1809, devant Aderklaa Napoléon monte « Euphrate », cheval dit « blanc », mais gris clair et observe les mouvements de troupes dans un vide entre deux courants de boulets, sans s’inquiéter de sa monture. Devant Ratisbonne, il s’avance à cheval, dans un feu de tirailleurs, pour observer un tir d’artillerie lorsqu’une balle le frappe au coup de pied droit ; si elle avait touché un peu plus haut, le pied eut dû être amputé.  Le 29 octobre 1808, avant minuit, Napoléon avait quitté les Tuileries en calèche, atteint Angoulême le 30, rencontre Junot le 31. Entre à  Bordeaux le 1er novembre ; il monte à cheval à Mont-de-Marsan, le lendemain, il traversera les Landes sablonneuses plus rapidement qu’en voiture et il arrive à Bayonne le 3, entre minuit et une heure du matin. Seul avec Duroc, il a couvert 850 à 900 kilomètres. Dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, il veut pousser une reconnaissance en avant de Naugaraidski, le long du Niémen que ses troupes vont franchir. Vers 1 heure du matin, l’Empereur enfile le manteau d’un cavalier- ou celui du chevau-léger ou celui d’un lancier polonais- et troque son petit chapeau contre un bonnet de police.  Il monte « Gonzalo», cheval dit « blanc » [ne pas confondre avec « Gonzalve », robe grise, acquis en 1814Il dépasse les avant-postes, essuie quelques coups  de pistolets tirés par des cosaques, laisse aller les rênes ; il épie l’horizon. Comme un dû, la rive qui le porte domine la rive opposée. Une étrange clarté, qui n’est plus la lumière mais qui ne cède pas à l’ombre, argente une boucle du Niémen. Cette clarté diffuse, l’haleine de l’espace qui monte sur le fleuve immobile, l’horizon profond, vide et sans voix, font un paysage fabuleux. Sauf quelques flammes sur des chaumières qui brûlent, rien ne rappelle la guerre. Napoléon épie l’horizon et roule à terre : « Gonzalo » a fait un écart, effrayé par un animal qui fila entre ses jambes : un Romain attentif aux présages rebrousserait chemin. 

 A suivre… 

 

 

 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 20 septembre, 2015 )

Quelle année 1815 !

napdicte

En mars, l’Empereur revient comme un éclair, de son exil de l’île d’Elbe.  Les nuages de tardent pas à poindre à l’horizon et en juin, il part pour la campagne de Belgique. Puis tout s’effondre avec la bataille de Waterloo et Napoléon doit abdiquer pour la seconde fois !

En septembre 1815, il est à bord du « Northumberland » faisant route vers l’île de Sainte-Hélène. Avec sa captivité, sur ce « rocher » au milieu de l’Atlantique, c’est le dernier acte de sa prodigieuse existence qui va commencer.

Il durera à peine cinq années mais deux siècles après, en France et ailleurs, faisant fi des frontières entre les états, des différences de langues ou de religions, dans le monde entier on parle toujours du grand NAPOLÉON !

C.B.

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 14 septembre, 2015 )

Napoléon en direction de l’île de Sainte-Hélène.

09-544392

L’Empereur se trouve à bord du « Northumberland », navire anglais.

 -————

« Le 1er  septembre 1815, on aperçut les îles du cap Vert; mais une tempête du S.-E., qui souffla dans la nuit, empêcha qu’on allât faire de l’eau à terre. La traversée se continua avec la même monotonie, le même vide dans l’existence. L’empereur avait eu l’idée d’apprendre l’anglais ; mais au bout de quelques jours, il s’en était dégoûté. A l’égard des étrangers qui l’entouraient son attitude restait la même : jamais une plainte, un désir exprimé; il demeurait toujours impassible et d’humeur égale. Dans ses conversations avec ses intimes, il faisait souvent des retours vers le passé; il parlait volontiers de sa jeunesse, de sa famille et, selon la tournure que prenait l’entretien, il était amené à formuler sur les événements, sur les hommes elles choses, des opinions, des faits que Las Cases recueillait soigneusement. L’empereur, s’en étant aperçu, voulut voir les notes déjà écrites, et il jugea qu’un tel travail serait forcément incomplet, sans ordre et sans utilité. C’est pourquoi il consentit, à la prière de ses amis, à dicter lui-même ses souvenirs. Le samedi,  9 septembre, il se mit à l’oeuvre en commençant par le siège de Toulon, comme il était naturel, et en passant ensuite aux campagnes d’Italie. Il y prit goût et bientôt y consacra tout son temps. Mais le Northumberland marchait toujours à la recherche des vents alizés qui devaient le porter à Sainte-Hélène. Entre les deux routes généralement adoptées pour cela, l’amiral Cockburn avait choisi celle qui rapproche du cap de Bonne-Espérance. Chaque jour, Napoléon s’informait de la santé de l’équipage et discutait avec Warden les modes de traitement des maladies. Le docteur usait beaucoup de sa lancette, et l’empereur plaisantait sur ce qu’il appelait la pratique de Sangrado. Warden, qui paraît être un fanatique de la saignée, affirme qu’il finit par convaincre Napoléon, et pourtant l’empereur paraissait se porter à merveille. Le 23 septembre, on passa la Ligne équatoriale. La fête traditionnelle fut célébrée joyeusement par l’équipage du Northumberland, avec le cérémonial bien connu. Le capitaine de vaisseau Ross, lui-même, reçut le baptême; mais l’amiral veilla à ce que la personne de l’empereur fût scrupuleusement respectée et à ce qu’on eût des égards pour ses compagnons. Napoléon voulant, selon l’usage, payer son écot et reconnaître les égards des matelots, il ordonna de distribuer au grotesque Neptune et à sa bande une centaine de pièces d’or de 20 francs; mais l’amiral, très courtoisement, s’y opposa, et cela autant par prudence que par politesse. Après avoir passé la Ligne, on rencontra des vents de S.-O., qui obligèrent le vaisseau à faire un grand détour au delà du golfe de Guinée avant de pouvoir reprendre la route de Sainte-Hélène; il semblait qu’on reculât au lieu d’avancer. »

 

( J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1894, pp.297-299).

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 26 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (VI).

1815

« A 3 heures du matin, le 26 juillet, le commandant Sartorius revint de Londres. Il avait remis ma dépêche annonçant l’intention de Buonaparte de s’embarquer sur le Bellérophon et me rapportait l’ordre d’aller à Plymouth. Nous nous disposâmes aussitôt à appareiller de concert avec le Myrmidon et le Slaney. Tandis que nous levions l’ancre, Las Cases monta sur le pont où, pensant que, s’il le jugeait à propos, il en aviserait son maitre, je l’informai que nous avions l’ordre de nous rendre à Plymouth. A peine avions-nous pris le large que Mme Bertrand parut et m’apostropha avec quelque vivacité me reprochant d’avoir négligé de faire connaître à Buonaparte les ordres que j’avais reçus, elle me déclara qu’il était extrêmement offensé. Une ou deux fois déjà, quand tout n’allait pas exactement au gré de ses désirs, elle m’avait tenu un langage de ce genre; je décidai de vérifier si Buonaparte avait vraiment exprimé son mécontentement et, dans l’affirmative, d’avoir une explication avec lui, car, disposé à lui témoigner toute la déférence convenable, je n’avais jamais eu la moindre intention d’être considéré comme tenu de lui rendre compte de mes mouvements. Je répétai le propos de Mme Bertrand à Las Cases que je priai de s’informer si Napoléon avait réellement ressenti quelque déplaisir. Il descendit aussitôt dans la cabine en remontant, il m’assura qu’un malentendu avait dû se produire, car il ne s’était rien passé de semblable. La suite de mon hôte ne trouva pas à son goût notre envoi vers l’ouest tout naturellement, elle se dit que si le gouvernement britannique avait’ eu l’intention de permettre à Buonaparte de débarquer, on ne l’aurait pas éloigné de la capitale. Pourtant, il ne fit personnellement aucune observation à ce sujet il continua à feindre de considérer les nouvelles données par la presse comme simples conjectures de journalistes. Tout l’après-midi du 26 juillet, nous dûmes tirer des bords, du Start au détroit de Plymouth, contre un violent vent du nord. Buonaparte demeura sur le pont la plus grande partie de la journée. A notre entrée dans la passe, je lui montrai le brise-lames et j’expliquai de quelle façon on le construisait. Il déclara que c’était une grande entreprise nationale qui faisait honneur au pays il parut surpris quand je lui dis qu’on comptait l’achever pour moins d’un million de livres sterling. Il ajouta J’ai consacré une somme importante au port de Cherbourg et à la construction du fort Boyard destiné à protéger le mouillage de l’Ile d’Aix ;  je crains fort que ces améliorations et beaucoup d’autres ne soient désormais négligées, qu’on ne laisse tout tomber en ruines. Après le mouillage, j’informai Buonaparte que j’allais me rendre auprès du commandant en chef et je demandai s’il n’avait pas de message à me confier. Il me pria de transmettre ses remerciements à Lord Keith pour les aimables dispositions exprimées dans les lettres que j’avais reçues de Sa Seigneurie dont il serait extrêmement heureux de recevoir la visite au cas où elle n’y verrait pas d’inconvénient. Je communiquai ce message à Lord Keith qui me répondit J’aurais grand plaisir à aller le voir, mais, à vous parler franc, je n’ai pas encore d’instructions sur la manière dont nous devons le traiter. Il m’est donc assez difficile de lui faire visite. L’amiral me prescrivit alors quelques mesures de précaution pour éviter toute fuite ou toute tentative d’évasion.

A mon retour à bord, je constatai que les frégates avaient pris leurs postes conformément à l’ordre précédent, que leurs embarcations s’efforçaient de tenir les barques à la distance prescrite. Je rapportai à Buonaparte les paroles de Lord Keith. Il me répondit J’ai le plus vif désir de voir l’amiral; je le prie donc de ne faire aucune cérémonie. Je n’ai aucune objection à me voir traité comme un simple particulier jusqu’à ce ‘que le gouvernement britannique ait indiqué de quelle manière je dois être considéré. Puis, il se plaignit qu’on eût chargé les deux frégates de monter sentinelle auprès de lui « comme si, déclara-t-il, je n’étais pas en parfaite sécurité à bord d’un bâtiment de ligne britannique. » · Et il ajouta Tout l’après-midi, les embarcations des bâtiments de garde n’ont cessé de tirer des coups de fusil afin d’éloigner les barques. Cela me dérange et m’ennuie. Je vous serais obligé de l’empêcher si c’est en votre pouvoir. J’envoyai aussitôt prévenir les commandants des frégates de ne plus tirer.

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] pp.72-79)

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 21 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (III).

Témoignage du capitaine Maitland (III). dans HORS-SERIE hms_bellerophon_and_napoleon-cropped-300x217

« Le 21 et le 22 juillet, nous échangeâmes des signaux avec deux ou trois de nos navires; je pris soin d’expliquer qu’ils guettaient nos hôtes. A ce moment, Napoléon parut bien persuadé qu’il aurait vainement tenté d’échapper à nos croiseurs. Le 25 [date inexacte], le Promoteus hissa son numéro tandis que nous dînions. Buonaparte exprima le désir d’apprendre si, à Brest, les navires avaient ou non arboré le pavillon blanc. Je fis appeler l’officier de quart et le priai de poser la question par télégraphe. Au bout de quelques minutes, il revint avec une réponse affirmative. Buonaparte ne fit aucune remarque à ce sujet, mais demanda d’un air en apparence indiférent comment on avait transmis la demande et la réponse. Je le lui expliquai il apprécia hautement l’utilité de l’invention. Au cours des repas, il engagea toujours avec aisance la conversation; il s’adressait fréquemment à Las Cases ou à moi, nous interrogeait sur les manières, les coutumes, les lois anglaises, répétant souvent la remarque formulée à son arrivée à bord, qu’il devait s’informer de son mieux, s’adapter puisqu’il terminerait probablement ses jours parmi nous. M. Las Cases avait émigré de France au début de la Révolution, parait-il il était demeuré en Angleterre jusqu’à la paix d’Amiens, qui lui avait permis de rentrer dans son pays. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], p.65-66)

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
1...34567...14
« Page Précédente  Page Suivante »
|