( 16 avril, 2015 )

Napoléon au printemps 1815.

Napoléon 1er« A l’époque des Cent-Jours Napoléon est dans sa quarante-sixième année. Son visage est très pâle, les cheveux, « d’un brun cendré », se clairsèment sur les tempes et ont disparu au-dessus de la tète « tous ses traits avaient grossi, son corps avait pris une obésité qui alourdissait sa marche; ses mouvements étaient pesants, ses gestes, lents et sans vivacité » ». en juin, au moment de partir pour l’armée, il a « un teint verdâtre fortement prononcé», la bouche « contractée », le regard sans puissance, la physionomie nullement dominatrice . Sa poitrine était sensible, douloureuse, secouée de toux . L’Empereur souffrait de l’estomac, et son mal inspirait « de fâcheux augures »  au médecin Dubois . Il aimait somnoler, tout en combattant, dit-on, ce penchant par des quantités de plus en plus fortes du café. Sa santé mauvaise frappa Lucien. Tant d’indices affaiblissent notablement le témoignage de Fleury de Chaboulon, suivant lequel la santé de l’Empereur était demeurée vigoureuse: Napoléon continue de se lever de très bonne heure, avant six heures du matin, de fredonner parfois entre ses dents, de dicter en marchant . Il ne dédaigne pas de plaisanter. En déjeunant il interpelle Talma, l’un des assistants, en ces termes: « Eh! bien, Talma, on dit que c’est vous qui m’avez appris à me tenir sur mon trône; c’est une preuve que je m’y tiens bien » Il n’a point perdu l’art de sourire « de la manière la plus agréable ». Ingénieux à plaire, il goûte la soupe avec une cuiller chez les jeunes filles de la Légion d’honneur, au faubourg Saint-Antoine il entre dans les ateliers, se laisse baiser et serrer la main, toucher les vêtements par le populaire, il visite les vétérans des Invalides et, dit-on, donne des instructions dans cet établissement pour que le nombre des chemises par homme soit augmenté. Attentif à cultiver sa popularité, à stimuler ses partisans, à déjouer les manœuvres de ses adversaires, il sait utiliser avec sa dextérité coutumière le Moniteur, feuille excellemment machinée, au moyen de petits faits pittoresques, de narrations récréatives ou de généralisations fausses, pour accréditer l’idée d’une universelle cohésion des âmes françaises, l’illusion que tous les courages s’affermissaient au service de la cause impériale, et que la France entière se  confondait avec Napoléon. Napoléon a changé et il croit que le destin a changé pour lui, d’autant mieux qu’il constatait que « les amis de sa prospérité chancelaient ». On le devinait soucieux, inquiet. Molé, un jour de mai, le trouvait « abattu », et Benjamin Constant a pu surprendre en lui «je ne sais quelle insouciance sur son avenir, quel détachement de sa propre cause ». Il consulte, il écoute, « il flotte, il hésite ». Toujours sagace, il est devenu « plus circonspect » . Il suggère des objections à ses ministres, il les questionne, il s’habitue à la contradiction. Ce n’est plus le maître tout-puissant qui, avec une fougueuse confiance en soi, dictait des ordres « en style de consigne». Assurément, il est demeuré fort actif: l’étendue et la minutie de sa correspondance militaire, ses nombreux décrets, ses notes, ses apostilles, sa collaboration au Moniteur, ses harangues, ses conversations politiques, témoignent suffisamment d’un labeur encore intense et d’une vigilante application. Il n’en éprouve pas moins des accès de lassitude. Alors il mande Lavalette et cause avec lui «des heures entières». D’autres interlocuteurs, d’opinion plus indépendante, le distraient, en des entretiens très étrangers aux affaires urgentes L’Empereur est devenu plus méprisant envers la lâcheté, l’indifférence et la versatilité humaines. On sait son mot, à la fois profond et injuste, à Mollien, qui le félicitait de son retour : « Le temps des compliments est passé, ils m’ont laissé arriver comme ils ont laissé partir les autres ». Par intervalles, son humeur despotique se réveille, elle éclate en propos furibonds, en virulentes menaces contre ses adversaires. Napoléon est resté irascible, et, d’un premier mouvement, prompt à des représailles.

Témoin ces paroles à Fouché: « Savez-vous bien, monsieur Fouché, que ces royalistes, que ces jacobins, que ces républicains, que ces orléanistes et cette clique de conventionnels me déplaisent, et que je finirai par d porter encore le reste de cette canaille. Les Bourbons seront fusillés s’ils tombent sous ma main » Il se défend mal contre les émotions. Au moment où sa puissance intérieure succombe, à la veille d’une guerre inexorable, sa sensibilité s’accroît, comme si la conscience d’avoir perdu son omnipotence et le sentiment angoissant de son énorme tâche militaire l’eussent de concert amolli et énervé. Un matin Carnot le surprit contemplant en silence un portrait de l’Impératrice et de son fils : l’Empereur, le visage inondé de larmes, montra d’un geste le tableau au ministre, dont il serra « convulsivement » le bras. Il avait gardé à Berthier son ancienne affection, il en parlait avec un accent triste, mais disait que si Berthier reparaissait « il ne pourrait s’empêcher de lui tendre les bras », et une autre fois, en souriant, il tenait ce propos : « Je voudrais bien revoir Berthier en habit de capitaine des gardes de Louis XVIII ». Aussi la mort de Berthier l’affligea-t-elle singulièrement, jusqu’à contracter sa physionomie et à jeter dans son regard « quelque chose de sinistre ». La ruine de Murat l’ébranla avec violence, répandit dans son esprit un émoi superstitieux. Néanmoins Napoléon était en général calme, pensif, et il « conservait sans affectation une dignité sérieuse » Jusqu’à quel point Napoléon avait-il laissé entamer son naturel autoritaire, et n’aspirait-il pas à le reconquérir ?  En son âme fermentaient sans doute de vivaces regrets. Quand il s’interrogeait solitairement, il ne se sentait plus lui-même, ou plutôt. en une pensée orgueilleusement caressée, il songeait aux victoires qui le délivreraient de toute entrave et lui permettraient de « reforger son sceptre de quatorze années»

 (Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.252-256).

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( 15 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (III).

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« Ayant quitté Bordeaux, Vitrolles était arrivé à Toulouse le 24 mars. Sa qualité de secrétaire des Conseils du Roi s’était enrichie : il s’intitulait présomptueusement commissaire extraordinaire du Roi dans le Midi. Plus pétulant que vraiment actif, ingénieux, mais insuffisamment clairvoyant, Vitrolles s’imaginait volontiers qu’il allait ressusciter à Toulouse le gouvernement royal. Le comte d’Artois lui ayant parlé de revenir de Flandre à Bordeaux et à Toulouse, Monsieur ou le Roi, disait-il, avaient l’intention de séjourner dans le Midi et d’y convoquer les Chambres et même les Etats généraux . Tout de suite ses déconvenues s’accumulèrent, réduisant sa tentative à une courte aventure. Consultés par Vitrolles sur la valeur des gardes nationaux du Toulouse, les chefs de cette troupe ne l’abusèrent point : leurs hommes pourraient combattre « si on leur donnait l’appui d’autres forces -, mais à eux seuls « ils n’iraient pas au-delà de la répression de tout désordre ». De ces réponses Vitrolles conclut qu’il ne fallait pas plus compter sur la garde nationale de Toulouse que sur celle de Paris ou de Bordeaux. Il songea à utiliser le vieux maréchal Pérignon, qui vivait dans sa terre à une vingtaine d’heures de Toulouse, et, au nom du duc d’Angoulême, le nomma au commandement supérieur de la 10ème  division militaire. Pérignon s’empressa de se rendre à Toulouse. Vitrolles se rendit compte que le maréchal, par une sorte d’inintelligence sénile, ne comprenait guère la gravité de la crise, et il reconnut bientôt que son influence sur les généraux de la 11ème  division militaire était nulle : quelques-uns de ces généraux, « les plus rusés », vinrent, il est vrai, à Toulouse, mais simplement « pour flairer la situation et juger le parti à prendre ». Vitrolles ne put qu’intercepter les dépêches venues de Paris, donner des audiences et imprimer un Moniteur, où il insérait des exemples de dévouement royaliste. Autour ici commissaire royal s’agitaient des conseillers bénévoles : l’un d’eux, sensible à l’ancienne puissance des clubs révolutionnaires, lui proposa la fondation de clubs royalistes dans les villes et les villages du Midi. Restaient l’Angleterre et l’Espagne. Vitrolles songeait à introduire en France 3.000 hommes de bonnes troupes anglaises, en vue de garnir solidement la ligne de la Loire, cette ligne « qui sépare tout de suite de Paris la moitié de la France, qui appuie sur Nantes, Lyon, Genève, Marseilleet Bordeaux l’existence d’une grande population indépendante de Paris » : isolé par une telle barrière, le Midi pourrait fournir 100.000 soldats royalistes . Quant à  l’Espagne, Vitrolles expédia un officierait prince de Laval et des courriers aux capitaines-généraux de Navarre et de Catalogne pur que les effectifs royaux, « en cas de besoin urgent , fussent renforcés par des contingents espagnols. Il attachait de suite un grand prix à une sûre possession de Perpignan t de Bayonne, et afin d’empêcher es garnisons de ces laces de résister aux Espagnols il voulait les disséminer. Il essaya de mander à Toulouse le général Darricau, fort soupçonné de préparer à Perpignan la reconnaissance du gouvernement impérial, mais Darricau refusa de conférer, avec Pérignon. D’autre part un officier venu de Bordeaux enta d’entraîner la garnison de. Bayonne, disant qu’il « fallait recevoir les Espagnols comme des frères, marcher et combattre sous les mêmes bannières » : il fut repoussé avec indignation. Le courrier envoyé en Catalogne fut arrêté par Darricau à Perpignan. Il n’entrait d’ailleurs point dans les intentions de la cour d’Espagne d’envoyer pour le moment des troupes au-delà des Pyrénées-. Le 31 mars 1815, Vitrolles sut que les autorités bonapartistes tenaient Tulle, Périgueux, Mende, Le Puy, Clermont-Ferrand et Rodez. Dès lors il considéra que l’insuccès de son voyage dans le Midi était tout à fait probable. * Nous sommes bien entamés », écrivait-il à la duchesse d’Angoulême. Cependant il projetait d’envoyer des troupes sur Rodez, sur Tulle, sur Cahors, et d’occuper, au moins quelque temps, la ligne de la Dordogne. Mais les mauvaises nouvelles se succédaient sans relâche : la garnison de Blaye avait fait défection, le Roi et le duc d’Orléans avaient fui en Belgique , la duchesse d’Angoulême enfin quittait Bordeaux. Invité par elle à «faire tout au inonde» pour ne point perdre Toulouse et les départements méridionaux» désormais « la seule sauvegarde » du duc d’Angoulême, Vitrolles était fort embarrassé. Sachant que partout les troupes de ligne passaient à l’Empire, les royalistes de Toulouse abandonnaient leurs premiers espoirs, Pérignon, informé par Vitrolles des événements de Bordeaux, n’avait pas l’air d’en apercevoir les conséquences-. Le général Delaborde, qui commandait sous Pérignon, attendait une occasion propice pour détruire le gouvernement de Vitrolles. Il n’avait avec lui que fort peu de monde, et il ne voulait rien précipiter. Quatre compagnies d’artillerie, qui refusaient de servir les Bourbons, s’étant mises en marche de Nîmes vers Toulouse, Vitrolles, par l’intermédiaire de Pérignon, donna l’ordre à Delaborde de les détacher à Narbonne. Loin d’obéir, Delaborde expédie des officiers aux artilleurs pour les amener très rapidement à Toulouse. Sur avec eux de triompher, Delaborde, le 4 avril 1815, mit dès l’aube Vitrolles en état d’arrestation à la préfecture. Delaborde eût voulu associer Pérignon au mouvement bonapartiste, mais le maréchal « ayant tergiversé et montré de la faiblesse », le général en prit lui-même la direction. A cinq heures du matin le drapeau tricolore flottait sur les églises et les monuments publics de Toulouse, la garnison prit la ce carde tricolore, les principales rues furent occupées par les soldats, qui multipliaient les cris de « Vive l’Empereur ! », des canons furent braqués sur les places. Au milieu des royalistes très surpris et des bonapartistes enthousiastes les proclamations de l’Empereur produisirent « les plus vives sensations» . Après l’arrestation de Vitrolles, le préfet de la Haule-Garonne, Saint-Aulaire, donna sa démission, et crut bon, en même temps, de publier une proclamation où, reprenant le langage du maréchal Ney à Lons-le-Saulnier, il affirmait que la cause des Bourbons était « perdue sans ressources », flétrissait l’espoir du parti royaliste dans l’intervention étrangère, et engageait les Toulousains à se rallier à l’Empereur, au nom de Dieu lui-même, qui leur ordonnait de « se soumettre aux puissances ». Le 5 avril, ignorant encore les événements de Toulouse, Napoléon présumait que l’occupation de Bordeaux allait  influer » sur celle de Toulouse. Renseigné bientôt par un apport de Delaborde, Napoléon, après avoir rangé Vitrolles parmi les treize personnages soustraits à toute amnistie, joignit à Davout, le 8 avril, de l’envoyer « sous bonne escorte » à Vincennes. Vitrolles a accusé Davout d’avoir donné l’ordre de le «  faire fusiller en route », mais Napoléon, surs représentations de Caulaincourt, se serait contenté d’une incarcération. Après quelques jours de détention Vitrolles partit pour Vincennes sous la surveillance du général Chartrand, non sans appréhender qu’il serait livré sommairement, comme naguère le duc d’Enghien,  un peloton d’exécution. A la suite de l’échec de Vitrolles les royalistes de Toulouse « se cachaient tous ».Pérignon fut rayé de la liste des maréchaux et regagna sa terre ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.159-163).

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( 12 avril, 2015 )

Un air de révolution…

Napoléon à cheval.

« En débarquant de l’île d’Elbe, Napoléon s’était présenté aux Français non comme le vieil empereur venu pour reprendre le souverain pouvoir et l’appareil monarchique, mais comme le Premier Consul, le soldat de la Révolution, « l’homme du peuple ». Ses proclamations aux habitants des Basses-Alpes, des Hautes-Alpes, de l’Isère, commencent par ce mot : Citoyens. Sur toute sa route, il parle en tribun, dénonçant aux passions populaires les émigrés qui prétendent annuler les ventes des biens nationaux, les nobles qui veulent rétablir les privilèges et les servitudes féodales. A Grenoble, il déclare que ses droits ne sont autres que les droits du peuple et qu’il ne les reprend que pour arracher les Français au servage dont ils sont menacés: « — Je veux être moins le souverain de la France que le premier de ses citoyens. » A Lyon, il annonce qu’il reparaît pour défendre les intérêts de la Révolution; il proteste que le trône est fait pour la nation et non la nation pour le trône; il rend des décrets révolutionnaires, abolit les titres de noblesse, dissout la Chambre des pairs, bannit les émigrés, séquestre les biens des Bourbons. A Avallon, à Autun, à Auxerre, partout, ce sont les mêmes déclarations : « -Je viens pour délivrer la France des émigrés. » «-Je suis issu de la Révolution. » « — Je suis venu pour tirer les Français de l’esclavage où les prêtres et les nobles voulaient les plonger. Qu’ils prennent garde. Je les lanternerai. » Du golfe Juan à Paris, Napoléon se donne comme le chef de la Révolution, et c’est comme le chef de la Révolution qu’il est acclamé sur ce parcours de deux-cent-vingt lieues. Aux  »Vive l’Empereur! »  Se mêlent les cris: « Vive la liberté ! Vive la nation ! A bas les nobles ! A bas les prêtres ! Mort aux royalistes ! » A la rentrée de Napoléon aux Tuileries, à la réapparition des trois couleurs sur tous les clochers, l’effervescence révolutionnaire s’étend et s’accroît. La Marseillaise retentit des Alpes Cottiennes au cap Finistère. Des fédérations et des clubs s’organisent pour « défendre la liberté », « combattre l’inquisition des moines et la tyrannie des nobles », « maintenir les droits de l’homme menacés par la noblesse héréditaire, honte de la civilisation », « épouvanter les trahisons, déjouer les complots et terrasser la contre- révolution ». C’est la rhétorique de 93. Parmi ces fédérés, il y a beaucoup de vrais patriotes ; il y a aussi des néo-septembriseurs. Les fédérés de Toulouse promènent un buste de l’empereur en criant : « Les aristocrates à la broche! » Un fédéré lyonnais harangue ainsi ses camarades : « — Nous savons où sont les royalistes. Nous avons des baïonnettes, sachons nous en servir. » Molé dit à l’empereur : « — J’ai peur de la révolution menaçante, prête à vomir encore une fois sur la France la terreur et la proscription.  » A Bourg, à Nantes, à Rouen, à Lunéville, à Brest, à Bourges, à Rennes, à Dijon, on insulte, on menace, on maltraite les nobles et les prêtres. A Paris, même, on chante la Marseillaise et le Ça ira; il y a des bonnets rouges. Un jour, l’empereur traversant à cheval le faubourg Saint-Germain se voit entouré par une foule furieuse qui lui montre de ses poings levés les hôtels aristocratiques. « Une seule parole imprudente, dit-il plus tard à Las Cases, ou même une expression seulement équivoque de mon visage, et tout était saccagé. » Le 11 avril 1815, des bandes de populaire parcourent Saint-Brieuc aux cris de: Vive l’Empereur ! Les aristocrates à la lanterne ! « Des femmes ont éprouvé des accidents, » rapporte le commissaire de police sans préciser davantage. Le 25 avril, le bruit de l’assassinat de l’empereur s’étant répandu à Tarbes, cinq cents tanneurs et dinandiers s’assemblent pour attendre le courrier de Paris avec l’intention de « faire justice des royalistes » si la nouvelle se confirme. Après l’arrivée du courrier, le rassemblement se dissipe en criant : « Nobles, vous l’avez échappé belle, mais gare à vous! »A Bordeaux, en Bourgogne et dans le Dauphiné, les nobles redoutent d’être égorgés quand le premier coup de canon tonnera aux frontières. Une nuit, à Strasbourg, on pend à des lanternes trois mannequins avec cocarde blanche au chapeau et décoration du Lys sur la poitrine. Dans l’Isère, le château de Lissy est incendié, dans Seine-et-Oise, le château de Rosny. « On brûle un peu partout, » écrit Montlosier. Dans une commune de la Corrèze, les paysans démolissent le banc seigneurial de l’église, rétabli six mois auparavant, et en brûlent les débris sur la place publique. Le colonel Cuc écrit de Rodez: « On ne saurait comparer la journée du 5 avril qu’à celles qui ont signalé l’aurore de la Révolution. » « Il faut que le peuple fasse sentir sa force, » dit-on à Grenoble. A Dôle, les clubistes réclament la création de papier-monnaie et l’extermination des nobles et des prêtres.

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.482-485).

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( 12 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (II).

Duchesse Angoulême

« Sur l’ordre du Roi, le duc d’Angoulême avait quitté la Guyenne pour Nîmes dans la nuit du 9 au 10 mars 1815. La duchesse d’Angoulême restait seule. La voix rauque, le visage dur, mais non sans noblesse, pieuse et grave, très attachée à sa famille, à laquelle elle savait en imposer, orgueilleuse et ferme, habituée de bonne heure au danger et ne le craignant point, la fille de Louis XVI allait se révéler à Bordeaux singulièrement énergique et obstinée- Autour d’elle les royalistes bordelais parlaient de désarmer le 8ème léger et le 62ème  de ligne, ils comptaient sur 100.000 baïonnettes étrangères, qu’ils voyaient déjà luire sur le sol français, mais ils s’effrayaient à l’idée d’un mouvement insurrectionnel parmi le « bas peuple », favorable à l’Empereur et qui entretenait envers les nobles et les prêtres des sentiments de haine. L’archevêque d’Aviau du Bois de Sanzay faisait réciter des prières « pour les maux présents ». Le 22 mars 1815, une cinquantaine d’individus promenèrent dans les rues de Bordeaux « un homme de paille », disant « que c’était Bonaparte et qu’ils allaient le brûler ». D’autre part Laine, ex-député de la Gironde, accourait auprès de ses concitoyens .Impatiente d’apprendre la défaite de Napoléon, la duchesse conjurait le comte d’Artois de quitter Paris pour combattre l’Empereur aux côtés du maréchal Ney, elle engageait son « cousin Chouchou », c’est-à-dire le duc de Bourbon, à correspondre avec le duc d’Angoulême « pour bien agir et de concert ». C’est dans ces dispositions que le 23 mars, à six heures du matin, un courrier lui apprit la fuite du Roi et l’arrivée de Napoléon aux Tuileries. D’abord « un instant anéantie de la rapidité des événements », la duchesse sentit qu’elle ne pourrait sans doute prolonger beaucoup son séjour à Bordeaux. Après avoir donné des ordres « pour arrêter la poste de Paris de supprimer les journaux de Bonaparte », elle se hâta d’écrire au roi d’Espagne pour lui demander, si besoin était, un asile dans son royaume. Vitrolles, arrivé lui-même à Bordeaux le 23 mars, transmît à la duchesse les ordres royaux : tenir à Bordeaux le plus longtemps qu’elle pourrait. Puis il développa un plan d’action : il fallait « tirer un cordon sur la Loire et partager par celte rivière la France en deux », organiser militairement le Midi, renforcer les troupes du duc d’Angoulême et du duc de Bourbon, disloquer, puis licencier les régiments d’opinion douteuse-. La duchesse reprit courage, «estima le plan de Vitrolles « grand et beau ». Vitrolles expédia encore au prince de Laval, ambassadeur de France= en Espagne, l’invitation de notifier à la cour de Madrid la demande de réunir des troupes sur la frontière, afin que les  royalistes pussent s’en servir. Sur ce point Vitrolles communiqua ses intentions au général Decaen, qui commandait la 11ème division militaire, tout en lui promettant le grand cordon de Saint Louis. Decaen sentait combien le concours des troupes de ligne contre Napoléon était illusoire, il regardait même comme impraticable de les licencier, prévoyant qu’une telle mesure serait la cause d’un soulèvement. Aussi envisagea-t-il sans répugnance la coopération des troupes espagnoles, avertit Vitrolles « d’en presser l’arrivée » et proposa « d’aller au-devant d’elles pour faire leurs logements ». Vitrolles parti pour Toulouse, la duchesse envoya un bâtiment à Londres, afin d’obtenir de l’Angleterre « des secours pour soutenir la ville de Bordeaux ». Comme elle-même, Vitrolles souhaitait fort l’assistance britannique.

Pour que l’intervention étrangère eût le temps de se produire, il fallait que la duchesse pût se fier aux troupes de ligne. A part quelques officiers résolument royalistes, celles-ci n’entendaient point défendre les Bourbons. Les deux bataillons du 62ème de ligne qui occupaient la citadelle de Blaye se prononcèrent les premiers. Envoyé par le général Clausel, le nouveau gouverneur de la 11ème division militaire, l’adjudant-commandant Laval atteignit Blaye le 29 mars 1815 au soir : enflammée par les nouvelles qu’il apportait et par les  proclamations impériales dont il était sans doute porteur, la garnison se révolta, et dès le matin du 30 mars le drapeau tricolore flottait sur la citadelle. La défection de la garnison de Blaye enleva tout espoir à Decaen. Fut-il alors, comme on l’a prétendu, les 30 et 31 mars, deux entrevues avec Dumoulin, nommé capitaine, que Napoléon avait fait partir pour Bordeaux le 27 mars, reçut-il des mains de l’officier une lettre de Bertrand, lui confia-t-il qu’il était « tout à l’Empereur », mais ne voulait pas se compromettre trop lot, par déférence pour la duchesse. Du moins ne cacha-t-il point à celle-ci qu’il ne pouvait guère répondre, désormais, des troupes de ligne. L’approche de Clausel, sa conduite à la fois audacieuse et habile, allaient aggraver les embarras de la duchesse et de ses partisans. Le général se faisait précéder par deux proclamations, l’une aux troupes de la 11ème division militaire, l’autre aux habitants, dans lesquelles il saluait « le retour du père de la patrie », qui avait rallié à lui « tous les cœurs », et grâce auquel « le régime féodal, les préjugés et le fanatisme » étaient réduits à l’impuissance. Arrivé à Cubzac, sur la rive droite de la Dordogne, le 31 mars, Clausel y disposait de cinquante gendarmes et d’une compagnie de fantassins venus de Blaye, avec deux pièces d’artillerie. Sur la rive gauche se tenaient, munis aussi de deux canons, quelques centaines de royalistes, commandés par le colonel de Pontac. Après une fusillade de deux heures et quelques coups de canon, Clausel, au moyen d’un porte-voix, fil demander un parlementaire. Gaye de Martignac, officier d’ordonnance de Pontac, s’embarqua et traversa la Dordogne. Reçu aux cris de « Vive l’Empereur ! », il fut conduit dans une maison où se trouvait Clausel. Le général précisa les événements du 20 mars, il se dit certain d’entrer à Bordeaux, dont la garnison était à lui; il promit d’user des plus grands égards envers la duchesse, qui aurait même une escorte, si elle le désirait, pour se retirer; il garantit que l’Empereur nourrissait les intentions les plus généreuses envers la population bordelaise et consentait à une amnistie générale, dont le maire Lynch serait seul excepté. Il remit à Martignac, pour les autorités de Bordeaux, une dépêche où il les déclarait « responsables des malheurs que pourrait entraîner une plus longue résistance », et réclama une réponse pour le lendemain matin-. La sommation de Clausel n’obtint pas un succès immédiat, mais elle prépara la victoire bonapartiste en intimidant conseillers généraux, conseillers d’arrondissement et conseillers municipaux, et en augmentant la mésintelligence dans l’entourage de la duchesse. Dans la soirée du 31 mars une conférence réunit la duchesse, les généraux Decaen et Harispe, Lainé, Lynch, le préfet, le président du Conseil général, le vicomte de Montmorency et Martignac. Contrairement aux trois conseils, Laine, très animé, penchait pour la résistance; Decaen, qui avait consulté chez lui les officiers du 8ème  léger et du 62ème  annonça que suivant leur avis la troupe de ligne ne combattrait point pour le Roi et n’assisterait sans doute pas avec indifférence à une lutte entre la garde nationale et ses « frères d’armes ». Alors Lainé et Decaen se mirent à discuter en une « vive altercation » : Lainé pressait Decaen de diriger les soldats sur Bayonne, Decaen répliqua qu’ils désobéiraient, qu’un tel ordre, même, « hâterait le moment de la défection «  et Harispe soutint que 2.000 Bordelais feraient cause commune avec les soldats contre la garde nationale. Quant à la duchesse elle pensait encore à lutter et, en particulier, à disputer le passage de la Dordogne. Il fut décidé qu’aucune réponse ne serait faite à Clausel. Des munitions seraient expédiées sans retard aux soldats royaux, ils auraient la tâche de défendre la rivière, la duchesse irait « peut-être » les voir. Il était plus de minuit . En cet instant, inquiets de ne pas avoir reçu de munitions, effrayés par plusieurs bateaux de commerce, venus de l’amont, et qu’ils se représentèrent chargés de troupes, les royalistes abandonnèrent le poste de Saint-Vincent-de-Paul, devant Cubzac, en tiraillant, en criant : « Nous sommes vendus! » et malgré les efforts de Pontac, ils se replièrent à Carbon-Blanc. Là, sur la rumeur que leurs deux canons avaient été pris, ils se débandèrent en une irrésistible déroute . Ces nouvelles inclinèrent la duchesse et ses conseillers à la soumission. Fort étonnée, niais domptant son émoi, la duchesse, avant l’aube du 1er avril, convoqua de nouveau Decaen, Lainé, Lynch et le préfet, tous « très effrayés », et, en parlant encore de résistance, elle se résigna à préparer son départ. Soucieuse d’éviter une soudaine irruption des forces bonapartistes, l’assemblée résolut de demander à Clausel vingt-quatre heures de répit. Laine écrivit sur ce sujet à Clausel une lettre que signèrent Decaen, le préfet et le maire, et qu’emporta aussitôt Martignac. Il était cinq heures du matin. La duchesse se mit à pleurer, le préfet sanglotait en la quittant, Decaen «avait la tête appuyée sur sa main », Lynch était en proie à « une rêverie profonde ». Dans la ville les royalistes étaient fort surexcités. A la cathédrale les prêtres crièrent à la duchesse : «Montez à cheval, allez vous faire voir, allez nous défendre! ». Sur le port, envahi par la foule, la garde nationale et les volontaires se plaignaient que leur dévouement restât inemployé. Dans les appartements de la duchesse, et en présence de celle-ci, Decaen fut interpellé rudement par plusieurs royalistes, qui lui reprochèrent d’avoir privé de munitions les combattants, l’accusèrent de mollesse, d’astuce et de trahison. Tout à coup quelqu’un entra en rapportant que le major de Mallet avait ramené de Saint-Loubès, sur la Dordogne, son détachement du 8ème  léger, qui était resté fidèle. Cet épisode excita des illusions naïves, et réveilla la confiance de la duchesse. L’avis fut exprimé qu’elle allât en personne aux casernes pour « demander aux soldats s’ils voulaient combattre pour le Roi ». La duchesse, qui avait résolu de « faire les derniers efforts », n’hésita point : < »Je vais aller visiter les casernes, dit-elle, et juger par moi-même de la disposition des troupes». Et dans ce but, à deux heures de l’après-midi, elle sortit en calèche, accompagnée par les généraux et une nombreuse escorte-. Parvenue à la caserne Saint-Raphaël, la duchesse, au milieu d’un silence profond, s’avança vers les rangs en armes du 62ème  et réunit auprès d’elle les officiers, les sous-officiers et quelques soldats. Sur un ton « élevé », elle rappela qu’ « un étranger » [Napoléon !] avait usurpé le trône de Louis XVIII, et, alléguant leurs serments, demanda à ses auditeurs s’ils étaient «disposés à seconder la garde nationale dans les efforts qu’elle veut faire pour défendre Bordeaux contre ceux qui viennent l’attaquer ». Comme le silence persistait, la duchesse réclama une franche réponse. Alors « quelques voix »  dirent : «Nous le jurons ! », quelques épées furent agitées en l’air. « Vous êtes en bien petit nombre, reprit la duchesse, mais n’importe; on connaît au moins ceux sur qui on peut compter». La plupart, au nom de l’honneur et de la patrie, protestaient que «jamais ils ne combattraient leurs camarades », et qu’ils «n’établiraient pas la guerre civile », et comme la duchesse s’enquérait s’ils attaqueraient ses défenseurs, ils répondirent qu’ils demeureraient neutres. La duchesse, « fort animée », multiplia « avec feu », mais sans plus de résultat, des objurgations sur le mépris des serments. Du groupe ne sortait que l’engagement de défendre jusqu’à la mort la sécurité de la duchesse : « Il ne s’agit pas de moi, s’écria-t-elle, mais du service du Roi; voulez-vous le servir ?» Au dire de la duchesse, «mille bêtises » lui furent répondues : le régiment ne pouvait lutter contre des camarades, la duchesse était « trompée » par la ville, l’honneur l’emportait sur l’autorité, des chefs. Elle obtint seulement la promesse que la garde nationale serait protégée par la troupe’. Restait le 8ème léger, réparti dans deux casernes, dont l’une se trouvait au Château-Trompette. A la première la duchesse tenta une seconde fois de « remontrer leurs devoirs » aux officiers et aux soldats. Moins enclins qu’au 62ème  à ménager la garde nationale, ils prévinrent avec véhémence la duchesse qu’en cas d’engagement entre les troupes du général Clausel et la garde nationale ils useraient contre celle-ci de leurs armes. Très irritée, la duchesse s’indigna. « Je leur ordonnai, raconte- elle, de se retirer, n’étant plus Français. Ils m’obéirent encore, en me protestant qu’ils respectaient mon malheur, mais les cris de « Vive l’Empereur ! »  partirent de tous côtés ». L’escorte s’inquiétait, criait à la duchesse de s’éloigner. Elle la fit taire, et revint paisiblement. Au Château-Trompette elle pénétra dans la cour où la troupe, farouche et morne, l’attendait sous les armes. Très courageusement la duchesse répéta ses discours. Officiers et soldats refusèrent de combattre le général Clausel, et se montrèrent résolus à l’appuyer au cas d’une affaire. Alors la duchesse, le visage inondé de larmes, s’informa s’ils chercheraient à la livrer. « Non, répondirent-ils, mais nous ne voulons pas la guerre civile, et nous vous demandons de quitter la France ». C’est vraisemblablement alors que la duchesse, frémissante, s’écria d’une voix passionnée : « O Dieu, après vingt ans de malheurs, il est bien cruel de s’expatrier encore! Je n’ai cessé de faire des vœux pour le bonheur de ma patrie ; car je suis Française, moi, et vous n’êtes plus Français. Allez, retirez-vous! » Quelqu’un, «avec ironie», c’est-à-dire sur un ton sans doute dédaigneux envers l’injure, fit entendre ces mots : « Je ne réponds rien, parce que je sais respecter le malheur ». Un officier, pourtant, remettant l’épée au fourreau, rejoignit la duchesse en disant : « Ah ! C’en est trop ! Je ne vous quitte, je serai fidèle à mon serment! » La duchesse le pressant de renoncera sa détermination, il ajouta : « Non,

je ne puis vivre avec ces gens-là ! ». Bientôt la duchesse parut sur le quai de la Garonne, où étaient rangés la garde nationale et les volontaires, et dont les maisons étaient ornées de drapeaux blancs. Sur la rive droite du fleuve, à La Bastide, on apercevait distinctement les troupes du général Clausel, qui avaient arboré le drapeau tricolore. Debout dans sa calèche, la duchesse harangua les troupes royales, les dissuada de combattre. Ces exhortations suscitèrent un orageux tumulte. Les Bordelais criaient : « Des armes! Des armes! On nous trahit, on nous trahit ! Nous nous défendrons, nous périrons pour vous !» Pendant cette scène Decaen et l’inspecteur général des gardes nationales de Puységur, furent insultés et menacés. Peu après des volontaires royaux s’affolèrent en voyant le capitaine Troplong, de la garde nationale, éloigner sa compagnie, ils tirèrent sur cet officier, qui passait pour bonapartiste, et le frappèrent à mort. Entre les gardes nationaux et les volontaires crépita une fusillade qui jeta à terre des morts et des blessés. Dans la ville consternée le bruit se répandit que les troupes de ligne massacraient la population et qu’une partie d’entre elles occupaient la place de la Comédie. Prévenue de cette rumeur, suppliée de s’enfuir, la duchesse songeait à s’interposer, « voulant y aller, mais trop sûre de ne pas réussir», quand on l’informa que les troupes n’étaient point sorties de leurs casernes et que l’échauffourée avait cessé. Quelle que fût l’exaspération des royalistes bordelais, l’attitude du 52ème  de ligne et du 8ème  léger avaient anéanti les dernières chances d’une lutte efficace. Ces deux régiments avaient décidé du sort de Bordeaux en achevant de prouver à la duchesse l’impossibilité de toute résistance. Clausel ayant fait connaître qu’il entrerait à Bordeaux dans la matinée du 2 avril 1815, elle se résigna à s’embarquer-. Déjà le consul d’Angleterre, à sa demande, avait invité deux corvettes anglaises, le Mirmidon et le Wanderer, à remonter la Gironde. A dix heures du soir la duchesse monta en voiture et partit pour Pauillac, escortée par les volontaires et les gardes nationales à cheval. La ville était déserte et silencieuse, les maisons soigneusement closes. Quelques fenêtres pourtant s’ouvrirent, laissant passer les cris de « Vive le Roi ! Vive Madame ! » II pleuvait, la nuit était fort noire, le chemin sablonneux et difficile. Après un voyage de six lieues la duchesse arriva à Pauillac le 2 avril, vers huit heures du matin. Elle se rendit d’abord chez le maire de Pauillac, où elle déjeuna aux côtés du préfet, de Lynch et de plusieurs officiers anglais et français. Le bruit sourd d’un coup de canon, tiré par le Mirmidon, annonça l’heure du départ. La duchesse se leva « avec un regard indiciblement douloureux », tous gémissaient, quelques officiers français brisaient leur épée « contre les pierres les plus voisines », ou s’embrassaient « convulsivement », Très agitée, éplorée, la duchesse s’écria : « O ma pauvre, ma pauvre France ! », puis elle sortit sous une pluie violente. Au dehors elle fut accompagnée jusqu’au fleuve par un cortège qui sanglotait, suffoquait, exhalait des plaintes. Des jeunes gens se jetèrent à ses pieds « pour les baiser », et elle tendit les mains « à tout le inonde «.Conduite par Lynch, qui fondait en larmes, elle monta dans une chaloupe et aborda au Wanderer, au milieu de barques remplies de volontaires royaux, tandis que plusieurs assistants, éperdus d’affliction, se roulaient sur le sol. Sur le pont du vaisseau elle satisfit au désir des volontaires, avides d’emporter « quelque chose qui lui eût appartenu », en leur distribuant d’abord des rubans, puis les plumes blanches de son chapeau, qui furent partagés avec transports, « Adieu, leur cria-t-elle, quand je reviendrai, je vous reconnaîtrai tous, oui, soyez sûrs que je vous reconnaîtrai tous ! » Sur la rive les témoins de cette scène attendrissante, spontanément, s’étaient mis à genoux. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.150-159).

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( 9 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (I).

La Rochejaquelein

« Depuis le 14 mars 1815 le duc de Bourbon était à Angers, chargé d’organiser el de commander en chef les forces royalistes de Bretagne, de Vendée et des pays voisins. Sexagénaire, grand chasseur, doux, poli, très affable, sans volonté et de talents médiocres, le duc convenait peu à une pareille tâche. Dans la mésintelligence, l’indécision, l’incohérence, les projets s’entassèrent. Le comte d’Autichamp engagea le duc à quitter Angers pour « le cœur de la Vendée ». Le duc entendait avoir largement recours aux volontaires royaux pour assurer une levée de 18.000 hommes, formés, en plus des volontaires, par des soldats en congé et des recrues .Très hostile au système des volontaires et souhaitant une immédiate rébellion en masse, le comte d’Andigné conseillait de rassembler sur les deux rives de la Loire les anciens combattants des armées royales. De Paris Clarke transmit les ordres suivants : le Roi voulait la formation de douze bataillons qui porteraient le nom de bataillons nationaux de Maine-et-Loire; ces corps renfermeraient pour une moitié des hommes ayant jadis appartenu aux troupes vendéennes, pour l’autre moitié des militaires et des enrôles qui n’auraient jamais combattu dans les rangs royalistes; le commandement serait exercé de préférence par des officiers sortis des troupes de ligne, « pourvu qu’ils offrissent une garantie de leur, fidélité au Roi ». A Nantes, où il séjournait en qualité d’inspecteur général d’infanterie dans la 12ème  division militaire, le général Foy développa divers moyens d’action : au lieu de ravir à la région de l’Ouest « le nerf de la population », il fallait y garder les volontaires royaux ; les soldats seraient éparpillés ça et là et sans peine neutralisés par les habitants ; on éloignera les officiers douteux ; Angers, « l’avant-poste et la clef de la Bretagne méridionale », sera tenu par des troupes éprouvées ; Nantes deviendra « le quartier-général de l’insurrection », mais, à cause de l’esprit trop peu bienveillant de cette populeuse cité, un autre lieu de passage, fortifié en aval de Nantes, permettra de régulariser avec tranquillité les opérations militaires sur les deux rives de la Loire; la fonderie d’Indret et la poudrerie de Saint-Jean-d’Angély seront occupées; enfin Lorient et La Rochelle, avec des garnisons sûres, joueraient le rôle de places de dépôt, et par elles on recevrait « les secours de l’étranger », c’est-à-dire de l’Angleterre, dont l’alliance n’inspirait aucune aversion aux sentiments alors royalistes du général-. Dans le même temps arrivait à Nantes le prince Louis de la Trémoïlle, qui, pensait-on dans la ville, avait mission de « mettre en mouvement la chouannerie ». Le général Travot lui offrit ses services.

Aidés par le préfet et les conseillers généraux de Maine-et- Loire, le duc de Bourbon et les autres chefs entreprenaient quelques levées, lorsqu’ils apprirent la fuite du Roi. Très inquiet pour le duc de Bourbon, d’Autichamp le pressa de passer en Vendée : là le duc, « au milieu d’une population fidèle », échapperait momentanément aux autorités bonapartistes, tout en réchauffant la haine de Napoléon. Le 23 mars, à trois heures du matin, le duc de Bourbon quitta Angers à cheval et arriva à Beaupréau « par des chemins détournés ». Il y fut rejoint par d’Andigné et par le comte Auguste de La Rochejaquelein, lieutenant aux grenadiers à cheval de la Maison du Roi, que Louis XVIII, à Saint-Denis, avait envoyé en Vendée. De l’Ouest, de Paris ou d’autres parties de la France étaient accourus à Beaupréau nombre d’anciens officiers vendéens. Entouré de ces hommes impatients d’action, et  « instruit par leurs observations et leurs rapports », le duc de Bourbon, le 24 mars 1815, décida que « tous les hommes de dix-huit à cinquante ans en ‘état de porter les armes » se constitueraient en compagnies et obéiraient aux ordres de chefs désignés par lui-même. Au quartier- général du duc la date du 25 mars avait été fixée pour le début des hostilités. En conséquence de nombreux ordres furent expédiés. D’Andigné se rendrait dans les départements de Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, Sarthe et Mayenne, s’y concerterait avec les autorités civiles et militaires « afin d’opérer la réunion des fidèles sujets du Roi le plus promptement possible », organiserait ces troupes, en nommerait provisoirement les officiers, déléguerait même ses pouvoirs aux plus influents des anciens chefs royalistes. A Auguste de La Rochejaquelein, en qualité de colonel, était assignée la mission de se rendre dans le département des Deux-Sèvres, d’y soulever « tous les fidèles sujets du Roi », d’enrôler sous ses ordres directs les habitants des arrondissements de Bressuire et de Parthenay, avec droit de suspendre les autorités récalcitrantes; de plus il marchera sur Saumur avec un détachement, y vérifiera « l’étal des munitions de guerre », et s’en approvisionnera; il laissera enfin dans le château de Saumur une garnison, avec un commandant de place. Le général Canuel, alors à Loudun, ferait de son côté une expédition sur Chàtellerault, et y assurerait la garde des poudres et autres munitions. Le duc de Bourbon reconnaissait aussi la nécessité de ménager le général Foy, et il lui envoyait Donatien de Sesmaisons avec une lettre flatteuse. « Votre habileté et votre honneur, lui disait-il, me sont connus », et il entendait se fier entièrement a l’une et à l’autre, quelle que fui l’issue des événements dans l’Ouest. Combinaisons de recrutement et décisions militaires demeurèrent également vaines. Une insurrection dans l’Ouest était alors impraticable, pour des raisons nombreuses et irréductibles. La révolution bonapartiste se déroulait dans l’Ouest, à Nantes, à Rennes, à Angers, à Saumur, jetant parmi les populations royalistes de la stupeur, une émotion douloureuse, la démoralisation et même « de l’effroi ». Dans les campagnes les plus audacieux royalistes, considéraient que, si Napoléon avait pu « impunément » s’avancer à travers la France, il leur était impossible de tenter une résistance efficace. L’on regrettait aussi que le Roi ne fût pas venu se réfugier eu Vendée. Les désarmements successifs, depuis le Directoire jusqu’au récent ministère de Soult, avaient singulièrement amoindri le nombre des fusils, et sous ce rapport jamais « un dénuement plus complet » n’avait été constaté. Les quelques contingents royalistes péniblement équipés disparurent. A Ancenis, le 23 mars, les volontaires royaux partis la veille de Nantes se dispersèrent .A Angers le bataillon du comte de La Potherie fut dissous, et d’Autichamp ordonna le licenciement des bataillons royaux, destinés à Orléans, mais encore inaptes à faire campagne, et parmi lesquels les bonapartistes dominaient les royalistes et entretenaient un esprit fort peu rassurant.  A Savenay une bande conduite par le marquis de Coislin veut s’emparer d’un dépôt d’armes, mais son chef, averti des événements de Paris, renonce avec ses hommes à tout dessein belliqueux et expose que désormais il n’a d’autre but que de « cultiver ses terres en Anjou et d’y vivre tranquille ». Le 24 mars 1815 une députation de quatre habitants de Cholet eut mission d’insister vigoureusement auprès du duc de Bourbon pour qu’il sortit de la contrée, elle exposa (pie « les habitants de la ville et de la campagne étaient prononcés pour la paix et ta soumission au gouvernement de l’Empereur ». Les paysans vendéens restaient en général inertes, malgré la pétulance de la noblesse du Poitou, et en dépit de plusieurs rassemblements, tels que ceux de Beaupréau et de Clisson, et d’une troupe de cavaliers commandés par Ludovic de Charette . Les femmes s’alarmaient, et, dit un observateur de Fontenay-le-Comte, « elles se sont révoltées contre les agitateurs»’. Les prêtres eux-mêmes étaient calmes. D’Autichamp, qui songeait moins au présent qu’à l’avenir, se réclamerait bientôt de cette situation, avec l’autorité de son nom, de son expérience et de ses services. A Angers le bruit courait que le colonel de gendarmerie Noireau avait ordre de procéder à l’arrestation du duc de Bourbon. Hardiment, d’Autichamp s’avisa de se rendre auprès de Noireau. Singulière entrevue de ces deux hommes qui, le 11 mars, avaient signé tous deux une adresse au Roi où il était dit que tous les Français se rallieraient, contre Napoléon, « au panache des descendants de Henri ! » Revenu, comme les généraux Foy et Travot, à Napoléon, le colonel Noireau désirait étendre au plus tôt sur la rive gauche de la Loire l’autorité impériale, et la visite de d’Autichamp survenait à point pour seconder l’exécution de ce plan. Acquiesçant au projet de départ formulé par d’Autichamp, Noireau prétendit que ses instructions lui enjoignaient de faire arrêter le duc de Bourbon, il exhiba même à ce propos un ordre positif. Tout porte à croire, d’ailleurs, que Noireau n’avait encore reçu de personne aucune mission de ce genre, d’autant mieux que, suivant d’Autichamp, il protestait de son « extrême répugnance » à la remplir. Noireau offrit à d’Autichamp d’emporter une lettre pour le duc de Bourbon. Datée du 23 mars, cette lettre s’adressait fort respectueusement à la « magnanimité » du duc, et le conjurait d’apaiser sans délai « une effervescence » qui pourrait devenir meurtrière; en résidant plus longuement dans l’arrondissement de Beaupréau, le duc compromettrait à la fois et la tranquillité nationale et sa « sûreté particulière » ; le duc aurait la facilité de choisir son itinéraire et des mesures de protection à sa convenance. Arrivé à Beaupréau, d’Autichamp vit le duc de Bourbon, qui s’était installé dans le château de la maréchale d’Aubeterre. Il plaida les motifs qui imposaient l’abandon de l’entreprise vendéenne : nul secours à escompter de l’armée, qui partout avait repris « ses sinistres couleurs »; il importait de ne point devancer l’heure où la coalition étrangère obligerait Napoléon à « une guerre colossale », et d’ajouter alors, par une insurrection auxiliaire, les efforts de la Vendée à la formidable pression des armées extérieures;  d’ici là le duc s’embarquerait, resterait en mer quelques semaines, près des côtes, pour revenir dans l’Ouest quand les royalistes, plus confiants, plus irrités, encouragés par leurs chefs, seraient décidés à agir avec énergie. On tint conseil. Il y avait là le duc de Bourbon, d’Autichamp, Auguste de La Rochejaquelein, d’Andligné et plusieurs autres chefs vendéens, tels que Saint-Hubert et Turpeau. La discussion fut orageuse. D’Autichamp fut injurié, mais tint ferme. Il invoqua à l’appui de sa cause la démarche des députés de Cholet, il nia que le pays fût disposé à s’armer, il s’efforça de prouver que le duc était trompé par les fausses allégations d’un entourage ignorant ou abusé. Après quelques heures d’Autichamp repartit avec humeur à Angers et y rejoignit sa famille, qu’il conduisit à son château de La Rochefaton, près de Parthenay-. Son départ frappa les esprits et plongea le duc de Bourbon dans ses hésitations coutumières : négocierait-il avec le colonel Noireau pour quitter l’Ouest, partirait-il mystérieusement sans communiquer avec les autorités impériales, ou même resterait-il caché dans la contrée? D’Andigné lui conseilla d’adopter ce dernier parti, non sans lui dépeindre le genre de vie qui lui serait réservé : avec une soixantaine de compagnons éprouvés, au milieu d’un pays « fourré », parmi les haies, les enclos d’arbres, les sentiers étroits, « il faudrait très souvent changer de gîte, faire des marches de jour et de nuit, quelquefois à cheval, mais plus fréquemment à pied, peut-être même parler et agir secrètement sur la rive gauche de la Loire » ; pareille détermination était assez périlleuse, sans doute, mais la configuration du pays et le zèle discret des habitants serviraient avantageusement le duc, et tandis que sa présence et ses dangers ranimeraient l’ardeur abattue des Vendéens, il préparerait avec fruit la lutte de l’Ouest contre Napoléon. Peut-être séduit d’abord par les aventures hasardeuses auxquelles les pittoresques discours de d’Andigné essayaient de l’entraîner, le duc objecta qu’à s’y résoudre il exposerait la Vendée à de nouveaux dommages, et finalement décida que « la vie errante et vagabonde » proposée par d’Andigné « ne pouvait convenir à un « prince du sang ». Revenu à Beaupréau, Donatien de Sesmaisons, qui voyait le duc enclin à s’embarquer, demanda à Foy de l’aider dans l’exécution de ce projet. Foy s’empressa : plusieurs gentilshommes de Nantes reçurent de lui des sauf-conduits afin de procurer au duc toutes facilités de trajet et d’embarquement, d’autres purent se rendre librement à Beaupréau. Foy expliquait à Davout qu’il n’avait point à Nantes « assez de troupes pour aller chercher le duc de Bourbon à Beaupréau », et que dans l’intérêt de la pacification de l’Ouest il avait préféré engager le duc à quitter par mer la Vendée, en pleine conformité avec le décret impérial du 13 mars 1815 sur les émigrés revenus illégalement en France .

Survenus à leur tour à Beaupréau, le comte de Suzannet et de La Roche-Saint-André affirmèrent au duc de Bourbon qu’il convenait d’abandonner tout espoir de soulèvement dans les départements de la Vendée et de la Loire-Inférieure. Leur témoignage, en justifiant les observations de d’Autichamp, acheva de persuader le duc de Bourbon qu’il était temps de suspendre son entreprise. Il ne lui resta rien de ses premières illusions, et il vit clairement que parmi les pays de l’Ouest l’entrée de Napoléon à Paris, comme il l’écrirait le mois suivant, avait « tout paralysé, découragé, terrifié ». Il se résigna à profiter des ouvertures du colonel Noireau, et dans la nuit du 25 au 26 mars il lui envoya le chevalier d’Auteuil avec ce simple billet : « J’autorise M. le chevalier d’Auteuil, mon aide de camp, à expliquer mes intentions à M. Noireau, au sujet de la lettre qu’il m’a écrite. » L’important était d’obtenir de Noireau des passeports pour le duc et sa suite, afin de permettre au duc de gagner Bordeaux, et à ses compagnons de passer à l’étranger ou de revenir dans leurs foyers. En attendant le retour du chevalier d’Auteuil, on s’entretenait à Beaupréau du départ et l’on s’y livrait à des préparatifs, de manière à escorter le duc jusqu’à la frontière espagnole. Mais sur le conseil de d’Andigné et de Suzannet, le duc de Bourbon résolut de s’embarquer au plus tôt. Il repoussa l’offre de plusieurs gentilshommes qui voulaient l’accompagner et lui ouvrir, au besoin, l’accès de la mer par la force : avec le seul comte de Rully et un guide il se séparerait « à la première halle » de son escorte, et se hâterait secrètement vers la côte, « en voyageant à cheval la nuit ». Suzannet lui donna des indications sur la roule à suivre, et s’inquiéta d’un bâtiment. Le duc disait qu’il reviendrait dans l’Ouest dès que les forces royalistes y seraient suffisantes. Tout à coup, dans la nuit, le duc est prévenu faussement qu’un parti de dragons a quitté Ancenis et s’avance sur Beaupréau, et, le 26 mars 1815, à deux heures du matin, il s’enfuit avec le comte de Rully et un domestique, sous la conduite du marquis de Civrac. Pendant ce temps les négociations entre d’Auteuil et Noireau aboutissaient à un accommodement aux termes duquel le duc de Bourbon irait à Nantes et s’y embarquerait pour l’Angleterre ou l’Espagne, tandis que les gens de son entourage gagneraient avec une extrême célérité leurs domiciles ou les frontières. Le duc et ses deux compagnons parcoururent le pays nuitamment, «dans des chemins horribles ». Pour plus de sûreté le duc avait fait donner à Foy sa parole qu’il prendrait la mer. Le marquis de Civrac le mena d’abord au château de La Forêt, près de La Chaussaire, sur les confins des départements de Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure; puis plusieurs royalistes l’abritèrent d’abord à La Setière, près de Saint-Crespin, au sud de Beaupréau, puis au château de La Maillardière, au sud-est de Nantes, près de Vertou, où il séjourna trente-six heures; il passa enfin guidé par le marquis de Liniers, au château de la Hibaudière, près de la fonderie d’Indret. Pendant ces rudes marches le duc charma ses compagnons par ses façons bienveillantes, ses attentions, ses paroles de reconnaissance. Plusieurs autres royalistes, secondés par le consul de Prusse a Nantes, veillaient aux préparatifs de transport. On songea à Saint-Malo, aux Sables-d’Olonne et à Paimboeuf comme lieux d’embarquement. Paimboeuf fut choisi. Suzannet n’avait point trouvé de navire, mais à Nantes les royalistes retinrent un bâtiment hollandais de cent tonneaux, qui vint mouiller à l’embouchure de la Loire, en aval de Paimboeuf. Une barque y amena le duc de Bourbon, son domestique et le comte de Rully, avec un mince bagage et quelque argent. Le départ s’effectua le 31 mars. Inconnus au capitaine hollandais et à ses six matelots, dont un petit nègre fort officieux, les passagers voguèrent six jours par gros temps, très malades, et abordèrent le 6 avril à Santander. Le 8 avril le duc écrivit au prince de Condé le récit de ses aventures, tout en exprimant sa stupeur devant « une défection si générale des troupes », et en se confiant dans la Providence. Quelques jours après il apprit que ses équipages, arrivés de France, avaient été pillés, entre Tolosa et Vittoria, par sept brigands : la cassette du duc, plusieurs sacs de monnaie, de l’argenterie, des armes, furent volés, et le chevalier Jacques et autres gens du duc dépouillés de leurs bourses et de leurs montres ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.140-149).

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( 9 avril, 2015 )

L’administration après le retour de l’Empereur aux affaires…

08-500530

« L’administration était inerte ou hostile. Le roi avait conservé la moitié des préfets et des sous-préfets de l’empire ; mais leur zèle pour Napoléon, qui avait faibli dès 1813, ne s’était pas ranimé au retour de l’île d’Elbe. Quant aux fonctionnaires nommés par Louis XVIII, quelques-uns seulement remirent leur démission après le 20 mars; les autres, quoique restant à leur poste, étaient plus disposés à trahir qu’à bien servir le gouvernement usurpateur. Dans toutes les provinces s’élevaient contre eux les plaintes et les accusations. Les généraux employés dans les différentes divisions militaires réclamèrent le remplacement immédiat de tous les préfets et sous-préfets Et ce n’était pas là un complot des traîneurs de sabre contre l’autorité civile, puisque de simples particuliers firent parvenir aux Tuileries et au ministère de l’intérieur les mêmes avis et les mêmes doléances. « Les administrations civiles sont gangrenées, lit-on dans une lettre de Bonanay à Carnot. Tous les mérites de l’empereur, l’enthousiasme des citoyens, son retour glorieux dans la capitale après un trajet rapide de deux-cent-vingt lieues où il a été suivi par les acclamations de la multitude, rien ne fera si l’on ne change les préfets, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires, les adjoints, les commis, les employés de toute sorte ». L’empereur, qui dans le parcours de Cannes à Paris avait déjà prononcé plusieurs révocations, pressait son ministre de l’intérieur de faire une exécution générale. Carnot comprenait aussi bien que Napoléon la nécessité d’un changement complet, mais il voulait y procéder graduellement « de peur d’arrêter le mécanisme administratif ». Le 6 avril seulement, la liste des préfets fut définitivement arrêtée. Des 87 préfets que le précédent gouvernement avait nommés ou conservés, 61 furent révoqués, 22 maintenus ou déplacés . Gamot [beau-frère du maréchal Ney] resta à Auxerre, Plancy à Melun, Girardin à Rouen; Rambuteau passa de la Loire dans l’Allier, Lameth de la Somme dans la Haute-Garonne, Bessières de l’Aveyron dans l’Ardèche. De nombreuses nominations de sous-préfets suivirent celles des préfets. Mais parmi ces nouveaux fonctionnaires, plusieurs mirent peu d’empressement à rejoindre leur poste. Les plus zélés eux-mêmes, comme Harel nommé préfet des Landes, durent compter avec la lenteur dès moyens de locomotion. La plupart d’entre eux n’entrèrent vraiment en fonctions que du 10 au 20 avril 1815. Ainsi, pendant près d’un mois, l’administration était restée aux mains d’un personnel secrètement ou ouvertement hostile à l’empire. En outre, les choix de Carnot ne furent pas tous bons. On nomma des incapables, des maladroits, des gens sans expérience. On destitua des préfets que l’on aurait pu conserver et l’on en garda qu’il eut fallu révoquer, nommément le préfet d’Ille-et-Vilaine qui avait quitté Rennes le 22 mars pour ne pas assister à la proclamation de l’empire, et le préfet du Tarn qui, sur les ordres de Vitrolles, venait de dresser une liste de proscription contre les bonapartistes1. Parmi les fonctionnaires nommés ou maintenus par Carnot, les préfets de Lyon et de Marseille n’ont ni énergie, ni fermeté. Le préfet de Niort fréquente les royalistes sous prétexte « qu’il veut les faire causer » ; le préfet de Bordeaux fait obstacle à tout ce qu’ordonne Clausel; le préfet de Caen entrave l’organisation des fédérés. Le sous-préfet de Senlis refuse de signer l’Adresse des habitants à l’empereur ; celui de Lisieux donne l’ordre d’enlever du clocher le drapeau tricolore, « dans la crainte d’exciter des troubles » ; celui de Rocroi, place frontière, montre de telles dispositions que Vandamme le destitue de sa propre autorité ; celui de Nogent-le-Rotrou fait afficher sous le porche de l’église une proclamation de Louis XVIII. Pendant tout le règne, ce furent de nouvelles destitutions, de nouveaux changements, un chassé-croisé incessant de préfets et de sous-préfets3. Et le 18 juin 1815 encore, le jour de Waterloo, un habitant de l’Aisne écrivait à Carnot: « Le gouvernement veut-il se maintenir ou veut-il remettre les rênes de l’Etat à Louis XVIII? S’il veut se maintenir pourquoi l’administration continue-t-elle à être dans les mains des agents des Bourbons ? » Les préfets étaient mauvais. Les maires étaient pires. Sauf dans l’Est de la France, presque tous étaient d’anciens seigneurs de village émigrés que l’empereur, toujours trop jaloux de rallier à lui la vieille noblesse, avait nommés de 1809 à 1812. Le retour miraculeux des Bourbons, auxquels ils ne pensaient plus guère, avait ranimé leur foi royaliste en même temps qu’il leur avait donné de douces espérances de biens restitués et de privilèges reconquis. La restauration de l’empereur les réveillait de ce rêve. Le dépit et la colère les enflammèrent contre cet intrus, et ils le combattirent sourdement ou ouvertement avec les armes redoutables que lui-même leur avait jadis si légèrement confiées. « Les divers rapports des départements, écrit le 30 mars Fouché à Carnot, s’accordent à me signaler les maires, qui sont la plupart des anciens seigneurs, comme un des principaux obstacles au retour de l’ordre ». Le 15 avril, il écrit de nouveau: « Il m’arrive d’une inimitié de points des plaintes graves contre le mauvais esprit des maires Ils terrifient les bons citoyens, arrêtent l’élan des Français et accréditent les nouvelles désastreuses et les bruits sinistres. » Le 20 avril, Davout s’adresse à l’empereur lui-même: « Tous les rapports expriment la même opinion sur la tiédeur et le mauvais esprit des maires, la plupart pris dans la classe des anciens nobles.»

Dès le 27 mars 1815, Carnot avait autorisé les préfets à suspendre les maires mal intentionnés. Les préfets de Louis XVIII étaient encore, pour la plupart, à la tête des départements. Ils s’abstinrent naturellement d’user des pouvoirs que leur conférait le ministre. Dans la seconde quinzaine d’avril seulement, leurs remplaçants prononcèrent quelques suspensions. Il fallait une mesure générale. Aux termes d’un décret, rendu le 20 avril, tous les maires et adjoints durent cesser leurs fonctions à l’arrivée, dans les départements, des commissaires extraordinaires chargés de procéder au renouvellement des municipalités. Mais sous l’influence des idées libérales régnantes, l’empereur se ravisa. On lui avait persuadé que l’opinion publique réclamait l’élection des maires par les communes. Le 30 avril donc, nouveau décret qui annule le précédent et porte que dans toutes les communes au-dessous de 5,000 âmes, les maires seront élus par les citoyens actifs composant les assemblées primaires. A peine le décret est-il publié qu’arrivent de tous côtés les observations les mieux fondées et les prédictions les plus alarmantes. On représente que les maires en fonctions, qui depuis cinq ou six ans se sont fait de nombreuses créatures et qui ont pour eux les fermiers, les employés, les fournisseurs, seront réélus en grande majorité, d’autant que beaucoup des plus ardents partisans de, l’empereur, ouvriers et tâcherons, ne seront point admis à voter faute d’être portés au rôle. On demande l’annulation du décret du 30 avril, on pro pose que du moins les ci-devant nobles soient déclarés inéligibles ou encore que la possession de domaines nationaux devienne une condition d’éligibilité1. Ces objections sont trop tardives. L’empereur a pu rapporter une mesure autoritaire, il n’ose point revenir sur une mesure démocratique. Les élections municipales eurent lieu au mois de mai et donnèrent les résultats prédits. Les deux tiers des anciens maires que le gouvernement espérait voir remplacés furent-réélus. Or, comme l’écrivait le général Lucotte, commandant à Périgueux, tout dépendait des maires : contributions, départ des rappelés, organisation des gardes nationales, élections, esprit public3. Pour se faire élire, quelques-uns avaient promis qu’aucun habitant de la commune n’aurait à payer un sou d’imposition ni à rejoindre l’armée. Ils tinrent parole. Forts des suffrages de leurs concitoyens, ils bravaient préfets, généraux, commandants de gendarmerie. Celui-ci ordonnait au bedeau de jeter bas, la nuit, le drapeau tricolore ; celui-là suspendait les poursuites contre les contribuables ; un troisième faisait arracher les affiches administratives aussitôt après les avoir fait poser. D’autres entravaient la mobilisation des gardes nationales, opposaient aux engagements volontaires des formalités insurmontables, refusaient le logement aux détachements de passage, cachaient chez eux les réfractaires, répandaient le bruit de l’assassinat de Napoléon. Un maire du Pas-de-Calais disait qu’il vaudrait bien mieux « marcher contre l’infâme tyran que contre les Alliés », et un maire d’Ille-et-Vilaine s’écriait en pleine place publique qu’au retour des Bourbons il n’aurait plus besoin de chevaux, car il ferait traîner sa voiture par des bonapartistes. Le roi émigré avait aussi des auxiliaires parmi les magistrats, les prêtres, les professeurs, les agents du fisc, les juges de paix, les employés subalternes de toutes les administrations. Le premier président et neuf conseillers de la cour de Rennes, la cour d’Aix tout entière, les tribunaux de Marmande, de Périgueux de Libourne, de Loudéac refusèrent le serment. La cour de Bordeaux se posa ce cas de conscience : « Pouvons-nous condamner ceux qui crient: Vive le roi ! Nous qui avons condamné, il y a un mois, ceux qui criaient : Vive l’empereur ! » Des juges de paix de l’Ouest se faisaient agents de guerre civile . Le 27 avril 1815, un conseiller à la cour de Nîmes entraîna les habitants de Saint- Gilles à une révolte qu’il fallut de l’infanterie et de la cavalerie pour maîtriser. Des fonctionnaires se montraient sans cocarde tricolore au chapeau. On négligeait de rétablir les aigles sur les bâtiments de l’Etat ; d’où ces réflexions des paysans et des ouvriers : « Il faut que l’administration elle-même ait bien peu de confiance dans la durée de l’empire !» Le proviseur de Lyon défendait aux élèves de crier: Vive l’empereur ! dans la cour du lycée. M. de Wailly agit de même au lycée Napoléon; il y eut de sévères punitions qui provoquèrent une révolte générale, et le grand-maître de l’Université donna raison au proviseur ! Un rapport du préfet de l’Hérault mentionne qu’un instituteur de Lodève a pris la fuite après avoir imprimé au fer rouge une fleur de lys sur le bras de plusieurs de ses écoliers. Ce bourreau d’enfants était bien digne du nom de « convulsionnaire royaliste » que les patriotes lorrains donnaient à leurs adversaires. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.500-507).

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( 4 avril, 2015 )

Et la presse anglaise se déchaîne…

« Avec plus d’habileté, les journaux anglais séparaient la cause de la France de celle de Buonaparte

« N’avons-nous donc aucun intérêt, disait le Sun, au repos de l’Europe ni au sort de la France? Pouvons- nous rester tranquilles quand la maison de notre voisin brûle? Le bonheur de tous les peuples tient au trône des Bourbons. »-« Si les malheurs attachés à l’usurpation du Corse sanguinaire, disait le Times, atteignaient seulement ceux qui se sont mis bassement sous son joug, nous pourrions désirer que l’on abandonnât ces misérables aux calamités qu’ils ont si bien méritées. Mais le but pour lequel ses compagnons de scélératesse ont appelé ce brigand, ce monstre chargé de tant de crimes et d’horreurs, est le pillage de l’Europe. » Le Morning Post, l’Evening Star, l’Observer, le Courrier tenaient le même langage. Au milieu de ce déchaînement un seul journal, le Morning Chronicle, osa prendre la défense de Napoléon et réclamer pour la France le droit d’avoir le gouvernement qu’elle voulait : « Napoléon a reconquis en quinze jours le trône dont il n’avait pu être renversé par toute l’Europe qu’après un si grand nombre d’années. Il n’est rien de pareil dans l’histoire. L’attention du Parlement sera certainement attirée par la politique condamnable qui tend à renouveler la guerre. Il n’est d’aucune importance qu’un Bonaparte ou un Bourbon soit sur le trône de France. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.454-455) 

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( 2 avril, 2015 )

«Il faut mettre hors la loi le peuple français.»

« Dans les casernes de Bruxelles, on criait : Vive l’empereur! à Gand, le peuple se moquait des émigrés; à Liège, à Mayence, à Aix-la-Chapelle, à Trèves, à Spire, à Luxembourg, les populations molestées par les Prussiens préparaient des cocardes tricolores. En Piémont, des soldats désertaient pour s’engager dans l’armée française. En Westphalie et dans le Mecklembourg, où Napoléon avait aboli le servage et les corvées féodales, son nom était resté cher aux petits. A Dresde, on illumina quand on apprit l’évasion de l’île d’Elbe. Mais les voix isolées des partisans de Napoléon se perdaient dans l’immense clameur de l’Allemagne, au cœur de laquelle la crainte d’une nouvelle invasion avait réveillé la haine des Français. Les journaux publiaient la Déclaration du Congrès, le manifeste mystique du roi de Prusse, les proclamations gallophages de Justus Grüner, en les accompagnant d’effroyables menaces et de lourdes invectives contre la France. Du Rhin à l’Oder, tout le pays retentissait des aboiements de la presse tudesque : « Les Français s’imaginent ne pas avoir été vaincus, il faut leur donner la conviction qu’ils le sont. Ce n’est qu’en leur ôtant pour un siècle l’envie de faire fortune par la guerre qu’on empêchera ce peuple turbulent d’inquiéter ses voisins. »

-« Nous avons eu tort de ménager les Français.

Nous aurions dû les exterminer tous. Oui, il faut exterminer cette bande de 500,000 brigands. Il faut faire plus: il faut mettre hors la loi le peuple français. » – « Cette fois, il faut partager la France. Le monde ne peut rester en paix tant qu’il existera un peuple français. Changeons-le en peuple de Neustrie, de Bourgogne, d’Aquitaine. » – « Point de traités avec les Français. La proscription prononcée par le congrès contre le chef devra s’étendre à toute la nation. Il faut les exterminer, les tuer comme des chiens enragés. »

 (Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.453-454) 

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( 26 mars, 2015 )

«Point de paix avec ‘Bonaparte’.»

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« Dès que l’Europe sait Napoléon aux Tuileries, elle se regarde comme en état d’hostilité avec la France. Le 26 mars 1815, deux dragons ayant passé par mégarde la frontière près de Maubeuge sont odieusement maltraités ; les soldats anglais les frappent arrachent les aigles des casques et les piétinent dans la boue. Le 29, cent trente-deux prisonniers de guerre revenant de Russie sont arrêtés à Tirlemont par les ordres du prince d’Orange et internés à Bréda. Le 30, des Autrichiens tirent sur une barque qui longe de trop près, à leur gré, la rive droite du Rhin. Le 31, la commission austro-bavaroise, siégeant à Kreusnach, prohibe à peine de confiscation l’exportation en France des vivres, chevaux et munitions de guerre. Il y a ordre d’arrêter Joseph à Prangins et Jérôme à Trieste. La princesse Elisa est conduite à Brünn, la reine Catherine est internée à Goeppingen, la princesse Pauline est retenue en Toscane . Le droit des gens n’est pas violé seulement à l’égard des membres de la famille impériale. Des Prussiens arrêtent à Liège trois négociants de Beaune. Des soldats badois arrêtent à Loerach un des frères Kœchlin, de Mulhouse, et le mènent en prison, les fers aux pieds. Entre Forbach et Wissembourg, les patrouilles de cavalerie se font un jeu d’entrer sur le territoire français et de sabrer les douaniers. Bien que selon les instructions de Decrès les bâtiments naviguent jusqu’à nouvel ordre sous pavillon royal, les Anglais leur donnent la chasse. En quinze jours, cinquante bâtiments de commerce et barques de pêche sont capturés sur les côtes de l’Océan et de la Manche . Dans la Méditerranée, la Dryade est attaquée par trois navires anglais. Le 29 avril, le vaisseau the Rivoli, de 84, s’approche à deux portées de canon de la frégate la Melpomène, hisse le pavil]on britannique et l’assure par cinq coups à boulets; puis, tandis que le capitaine Collet, surpris par cette agression, commande le branle-bas, le bâtiment anglais s’avance à portée de pistolet et lâche toute sa bordée à mitraille. Après une demi-heure de combat, la Melpomène a ses basses vergues coupées, sa mâture chancelante, sa cale inondée, sa soute à poudre traversée au-dessous de la ligne de flottaison par un boulet de 68, et cinquante hommes de son équipage tués ou blessés. Les Anglais capturent la frégate et la conduisent à Palerme Dès le 30 mars, on interdit le passage aux courriers diplomatiques. Les dépêches de Caulaincourt, les lettres de l’Empereur, sa circulaire aux souverains sont arrêtées à Kehl, à Mayence, à Saint-Jean-de-Maurienne. Bientôt toutes les frontières sont fermées même aux correspondances privées et aux journaux. On élève autour de la France, traitée en pestiférée et mise en quarantaine, les murailles d’un immense lazaret. Pour forcer ce blocus, l’empereur eut recours à des émissaires secrets. Le général de Flahaut, M. de Montrond, familier de Talleyrand, M. de Saint- Léon, créature de Fouché, le baron de Stassart, ancien préfet de Vaucluse et des Bouches-de-la-Meuse, devenu chambellan de l’empereur d’Autriche, se chargèrent des dépêches que les courriers de cabinet n’avaient pu réussir à passer. Flahaut fut arrêté à Stuttgart; Stassart, à Linz. Muni d’un passeport au nom d’un abbé italien, Montrond put gagner Vienne. Mais il ne s’agissait pas seulement de porter aux souverains les paroles de l’Empereur; il fallait les faire écouter. La circulaire du 4 avril était bien parvenue à Londres, et Castlereagh avait répondu à Caulaincourt : « Le prince régent a décliné de recevoir la lettre qui lui a été adressée. » Cette lettre que le prince anglais ne daignait pas même ouvrir était signée: Napoléon. A Vienne, on était dans les mêmes dispositions. Metternich déposa toutes cachetées sur la table du congrès les lettres prises au baron de Stassart. Après en avoir entendu la lecture, les plénipotentiaires furent unanimes à déclarer « qu’il n’y avait pas à y répondre ». Montrond ne réussit pas mieux. Il vit Talleyrand et tenta de le détacher de la cause des Bourbons; il vit Metternich, il vit Nesselrode. Talleyrand lui dit: « -Lisez la Déclaration du 13 mars. Elle ne contient pas un mot qui ne soit mon opinion. »

Metternich lui dit: «  Nous ne voulons même pas de la Régence. » Nesselrode lui dit: « -Point de paix avec Bonaparte »

 (Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.443-447)

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( 24 mars, 2015 )

Nominations…

« A sa rentrée aux Tuileries, Napoléon avait trouvé presque tout le personnel de son ancien gouvernement. Il fit appeler les retardataires, et dans la nuit même il nomma ses ministres. Bassano reprit la secrétairerie d’État, Decrès la marine, Gaudin les finances, et Mollien, non sans quelque hésitation, le trésor public. Molé, qui augurait mal de « cet intermède », déclina l’honneur d’être de nouveau grand-juge et obtint le poste moins compromettant de directeur des ponts-et-chaussées. A son défaut, l’archichancelier Cambacérès fut chargé provisoirement de la justice. Davout commença par refuser le portefeuille de la guerre. L’Empereur fit appel à son dévouement pour sa personne et à son patriotisme : le maréchal obéit. Il était, avant minuit, rue Saint-Dominique. La résistance de Caulaincourt fut plus difficile à surmonter. Le duc de Vicence était resté profondément attaché à Napoléon, mais c’était sur le champ de bataille qu’il voulait le servir, car il avait la sombre prévision que le rôle du ministre des relations extérieures de l’Empire serait nul devant l’Europe en armes. Il avait été à la rencontre de Napoléon à mi-chemin de Fontainebleau, et durant le trajet, il avait respectueusement repoussé l’offre de ce portefeuille. Aux Tuileries, de nouvelles instances de l’Empereur échouèrent encore. Ce fut seulement le lendemain que Caulaincourt se résigna à rentrer au ministère.

Bien que Rovigo eût montré peu de zèle et encore moins d’habileté dans les derniers mois de son administration, Napoléon lui proposa de reprendre la police générale. Rovigo refusa. Il voulait se faire prier ou il sentait la tâche au-dessus de ses forces et l’opinion contre lui. Les hommes politiques, les courtisans, les officiers, qui remplissaient dans cette soirée mémorable les salons des Tuileries, désiraient, désignaient, réclamaient Fouché. La reine Hortense elle-même parlait de lui avec enthousiasme. L’ordre d’arrestation lancé contre le duc d’Otrante par le gouvernement royal avait retourné en sa faveur l’opinion des bonapartistes. On croyait qu’il avait joué sa liberté et peut-être sa vie pour seconder l’entreprise de l’Empereur. D’autres personnes, mieux renseignées, estimaient cependant qu’il fallait le nommer ministre pour avoir l’appui des anciens jacobins. Il enleva d’assaut son portefeuille en se présentant aux Tuileries le soir du 20 mars. « Laissez entrer M. Fouché ! cria-t-on. C’est l’homme qu’il importe le plus à l’Empereur de voir en ce moment. » Ainsi annoncé, Fouché eut l’effronterie de dire qu’il avait fomenté, dans l’intérêt de Napoléon, la conspiration militaire du Nord. L’Empereur ne se laissa pas abuser, par cette imposture. Mais Fouché s’offrait. Il fallait le prendre ou se faire de lui un ennemi déclaré. Il avait d’ailleurs infiniment plus d’habileté, d’expérience et de ressources que Rovigo. L’empereur lui donna le ministère de la police. Toutefois, comme il se défiait du fourbe, il nomma à la préfecture de police et à l’inspection générale de la gendarmerie, postes où il se flattait que l’on pourrait le surveiller et le contenir, deux hommes dont il était sûr: Réal et Rovigo. Restait à pourvoir à l’Intérieur. L’Empereur n’y voulait point replacer Montalivet. Il balançait entre Costaz et Lavalette. A l’offre de l’empereur, Lavalette répondit par un refus motivé sur son désir de garder les postes « où il pourrait rendre plus de services ». Il ajouta ce bon conseil: «Il faut au ministère un homme qui ait un nom éclatant dans la Révolution. » C’était désigner Carnot dont le Mémoire au roi avait rajeuni la popularité. Napoléon, vraisemblablement, pensait déjà à Carnot. Depuis le 24 janvier 1814, jour où ce grand patriote lui avait offert ses services pour défendre la France envahie, il ne le regardait plus comme un opposant. Il hésitait, néanmoins, devant ce nom révolutionnaire qui n’avait point passé, comme tant d’autres, par la savonnette à jacobin d’un titre impérial. Ce fut seulement le soir du 21 mars que Carnot fut appelé aux Tuileries. Carnot accepta le ministère en disant simplement à l’empereur que « dans ce moment, il n’était pas permis de lui rien refuser». Le lendemain, le Moniteur publia deux décrets concernant Carnot. Par le premier, Napoléon, qui voulait « dérévolutionnaliser » l’ancien membre du Comité de salut public, le nommait comte de l’Empire pour sa défense d’Anvers; par le second, il le nommait ministre de l’intérieur. Le patriotisme avait engagé Carnot à accepter le portefeuille; la raison politique l’empêcha de refuser publiquement le titre. II comprit qu’un ministre de l’Empereur n’avait pas le droit de discréditer les titres impériaux. Il se laissa donc appeler comte dans les actes officiels et dans les journaux, mais il ne signa jamais que Carnot, et malgré deux invitations du prince Cambacérès, il s’abstint de faire retirer les lettres patentes à la chancellerie. Merlin reprit son siège de procureur général. M. de Bondy, que l’empereur avait remplacé à Lyon, devint préfet de la Seine, Champagny intendant des bâtiments et Montalivet intendant de la liste civile. Les anciens conseillers et maîtres des requêtes rentrèrent au conseil d’Etat que Ginoux-Defermon, Boulay et Regnaud furent chargés de réorganiser. L’immuable Sauvo resta au Moniteur, mais Etienne escamota le Journal des Débats abandonné par Bertin l’aîné qui, dès le matin du 20 mars, avait pris la route de Belgique après avoir publié cette dernière catilinaire : « C’est en vain que Buonaparte a promis l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté pour prix d’un honteux secours de l’étranger. La France sera délivrée par la France, ou la France cessera d’exister. Le néant vaudrait mieux pour elle que la honte de retomber sous le joug de son bourreau. » Le lendemain, on lisait dans la même feuille, rebaptisée  « Journal de l’Empire » : « La famille des Bourbons est partie cette nuit. Paris offre aujourd’hui l’aspect de la sécurité et de la joie. Les cris de: « Vive l’Empereur ! » retentissent de toute part. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d4elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.370-374)

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( 22 mars, 2015 )

Retour sur un événement…

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Arthur Chuquet ,dans son ouvrage intitulé « Le Départ de l’île d’Elbe » (Editions Ernest Leroux,1921, pp.193-199), revient sur l’échappée incroyable de l’Empereur …

« En réalité, les Anglais avaient manqué de prévoyance et de vigilance. Aussi, partout, à Vienne, à Rome, à Turin, à Paris ils disaient qu’ils étaient sincèrement  affligés de l’événement et ils cherchaient à s’excuser. « Qui nous avait chargés, s’écriait lord North, d’arrêter Bonaparte ? »

« Sommes-nous, objectait sir Charles Stewart, en guerre avec Napoléon, et quel droit avions-nous de le surveiller? »

Lorsque le marquis d’Osmond blâmait Campbell, lorsqu’il remarquait que le cabinet britannique n’avait pas attaché à la croisière de l’île d’Elbe toute l’importance qu’elle méritait des Anglais lui répliquaient: « Quelle mission avait donc le colonel ? Était-il le gardien de Bonaparte

C’est ce que répondirent pareillement les ministres Castlereagh et Liverpool au Parlement lorsqu’ils essayèrent de se justifier eux et leur agent. « Bonaparte, disaient-ils, n’était pas prisonnier ; il était souverain de l’île d’Elbe et tant qu’il ne violerait pas les traités, il devait être réputé libre. Le colonel Campbell, ajoutaient-ils avait une mission très difficile et très délicate; il ne pouvait exercer sur Bonaparte une surveillance quotidienne que Bonaparte n’eût pas d’ailleurs tolérée; qu’aurait-il pu faire s’il avait été là lorsque l’Empereur s’éloigna?

Ce que Campbell aurait pu faire ! Campbell lui-même a répondu. Il aurait tiré sur l’Inconstant : la corvette anglaise aurait à elle seule arrêté la flottille française ; quelle alarme elle donna lorsqu’on la vit le 24 février rentrer à t’improviste dans le port ! Pons ne dit-il pas que l’expédition n’était pas de force à surmonter un pareil obstacle ? Napoléon ne reconnaît-il que l’Inconstant était un frêle navire? Burghersh n’écrit-il pas que ce faible et petit brick n’aurait rien pu contre la Perdrix et que les autres bâtiments, petits et chargés de troupes, n’auraient même pas tenté de forcer le passage ?

Mais Campbell s’ennuyait, se morfondait à l’île d’Elbe. Inquiet, remuant, vaniteux, convaincu qu’il avait du flair et le talent de surprendre les secrets de l’ennemi, il demandait à Castlereagh la permission d’aller à Naples observer le roi Murat. Le ministre refusa, et  « l’Argus britannique de Porto-Ferrajo », comme le nommaient les Français, voulut se distraire. Il fit des fugues en Toscane. Amour, quand tu nous tiens ! Vainement Burghersh blâma plusieurs fois ses absences aussi longues que fréquentes. Vainement Burghersh le pria de rester à son poste au moins jusqu’à la fin du Congrès et de rendre visite à Bonaparte, non pas de temps en temps, mais très souvent. Vainement Burghersh, lorsqu’il vit Campbell à Florence au milieu du mois de février, l’engagea vivement à regagner l’île d’Elbe sans aucun délai. Le colonel n’écouta pas Burghersh. S’il avait quitté Florence dès le lendemain de son arrivée, il serait rentré à Porto-Ferrajo le 24 ou le 25 février, la veille ou l’avant- veille du départ de Napoléon. « Que de tracas, disait-on à Paris, nous cause son amourette ! »

Les royalistes firent de semblables reproches au gouvernement des Bourbons. Le maréchal de camp Bertrand de Civray, qui commandait le département du Var, avait assuré l’année précédente, au commencement du mois de juin, qu’un colonel anglais ne quittait pas Napoléon et une frégate anglaise restait  toujours mouillée à l’entrée de Porto-Ferrajo soit comme protectrice, soit comme surveillante. Le 3 mars 1815, le préfet du Var, Bouthillier, mandait à Paris que cette frégate britannique aurait dû s’opposer à l’évasion de  l’Empereur, « Il est affreux de penser, s’écriait-il, que Bonaparte et ses mille hommes soient sortis dé l’île d’Elbe sans être vus de la frégate en croisière ! » Mais Une frégate suffisait-elle ? Pourquoi, disaient les royalistes, le ministre de la marine n’avait-il pas envoyé dans les eaux de Provence deux frégates au moins ? N’auraient-elles pas coulé bas la flottille de Bonaparte ?

Le ministre de la marine- c’était Beugnot-sut trouver des excusés. Il rappela que Bonaparte était souverain de l’île d’Elbe et avait un pavillon reconnu ainsi qu’un brick donné par la France ; qu’un seul agent des puissances. Si le commissaire anglais Campbell résidait à Porto-Ferrajo ; que le gouvernement des Bourbons pouvait,  quelles que fussent ses défiances, mettre le pays en état de blocus; qu’il avait, à vrai dire, défendu à ses équipages de ouiller à Porto-Ferrajo; mais que deux frégate la Melpomène et la Fleur-de-lys, croisaient, l’une au nord, l’autre au sud de Capraja, et devaient  s’attacher au navire qui porterait Napoléon et ses troupes. C’est pourquoi la Fleur-de-lys, commandée par Garat, était, sur l’avis de Campbell, partie à la recherche de l’Inconstant. Néanmoins, ajoutait Beugnot, pendant  une longue nuit ou à la suite d’un coup de vent, l’Empereur pouvait toujours s’échapper de l’île d’Elbe, quel que fût le nombre des bâtiments de croisière, et pour le surprendre dans la traversée, il ne fallait compter que sur le hasard. Encore si la Fleur-de-lys avait accosté l’Inconstant, les marins qui  la montaient, étant bonapartistes, auraient acclamé et aidé le fugitif.

Bruslart, le gouverneur de la Corse, mis en cause, lui aussi, se justifia de même que Beugnot. A un dîner chez le prince de Condé, sous la seconde Restauration, il disait que lorsqu’il était à Bastia, il voyait l’île d’Elbe de son lit. « il n’y a pas de quoi se vanter », remarqua quelqu’un. Bruslart entendit ce propos désobligeant. « Vous ignorez, reprit-il, combien la mer est une large route. Vous ignorez que les vents ne permettent aucune communication  ni à temps ni à jour fixe, que les brouillards masquent souvent la direction, que Bonaparte avait le droit de faire naviguer un brick de guerre et par là toute surveillance était plus difficile. »

Garat  qui commandant la Fleur-de-lys, a pareillement plaidé sa cause avec habileté. Selon lui, ni son vaisseau, ni la Melpomène, les deux seules frégates françaises qui fussent chargées de surveiller l’Empereur, ne pouvaient empêcher son évasion. Toutes deux ne devaient relâcher  en aucun cas à Porto-Ferrajo, l’unique port de ces parages. Elles n’entretenaient aucune intelligence avec la terre. Elles n’avaient ni petits bateaux ni mouches ni avisos. Et Porto- Ferrajo est situé à deux lieues et demie du continent d’Italie. Porto-Ferrajo est entouré de six îles et de deux écueils dangereux qu’on appelle les « Fourmis » ! N’aurait-il pas fallu, conclut Garat, un extraordinaire coup de fortune pour que l’une ou l’autre frégate réussit à arrêter ou même à voir le brick impérial qui pouvait d’ailleurs se jeter à la côte ?

Etait-il donc nécessaire, comme écrivait Wellington, d’abord de connaître l’intention de « Bony », et ensuite, d’avoir le 26 février, à ta hauteur de l’île d’Elbe, quelques-uns des six vaisseaux de ligne britanniques de la Méditerranée ?

Un prisonnier sait mieux que personne les moyens auxquels ses geôliers doivent recourir pour qu’il ne s’évade pas. Napoléon a dit ce que les Bourbons ou les Anglais auraient dû faire. Rien n’était plus simple. Ils n’avaient qu’à entretenir une croisière de deux frégates : l’une aurait été constamment dans le port; l’autre, constamment aux aguets et sous voiles.

N’avouait-il pas avant de quitter l’île d’Elbe, que, s’il différait son départ, les Bourbons et l’Angleterre s’entendraient pour le faire garder à vue par leurs vaisseaux ? »

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( 5 mars, 2015 )

A propos du retour de Napoléon (mars 1815)…

A propos du retour de Napoléon (mars 1815)... dans HORS-SERIE retour-ile-delbe

« Le matin du départ, le lever de l’Empereur eut lieu comme à l’ordinaire, le Dr Foureau [de Beauregard] entre comme il était d’usage au moment où Sa Majesté allait faire sa barbe. » Eh bien ! Foureau, votre porte-manteau est-il fait ? Nous allons en France. » Le docteur sourit et répondit : «  Je ne demanderais pas mieux, mais je ne vois rien qui m’autorise à y croire ! – Comment ! Puisque je vous le dis c’est que ça y est ! Tenez-vous prêt néanmoins pour ce soir. » Saint-Denis [le mameluck Ali] qui tenait la glace dans laquelle l’Empereur faisait sa barbe, souriait en me regardant, pensant que c’était une mystification que l’Empereur faisait à son médecin. »

(Louis MARCHAND, « Mémoires… »)

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne G. Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois » [1]. A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 Fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène »[2]. L’administrateur des mines en bon observateur écrit dans ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa Majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait [comme étant] souverain de l’île d’Elbe ».

Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire »[3]. On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées », à la p. 105. Guy Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation. Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois »[4]. Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence[5] ». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Portoferraio avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile, comme on peut le lire dans son témoignage. Comme nous l’avons vu dans le récit de Pons, c’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage ; sans doute pour essayer de faire avorter le départ de Napoléon vers la France…

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons[6]. Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile. Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce. Précisons que le colonel Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février, afin d’aller présenter une nouvelle fois ses hommages à une belle comtesse italienne…

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali[7] ; histoire de tromper les apparences. Il est fort à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit Caporal. Puis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski.   « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébec de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! »

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.

« A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port [8]».

Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. « L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! [9]».

Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée.

Christophe BOURACHOT


[1] G. Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe », Hachette, 1961, p.219.

[2] André Pons de l’Hérault, « Mémoire aux puissances alliées…», (Alphonse Picard et fils, 1899, pp.84-85). Guillaume Peyrusse, dans son témoignage, en date du 7 décembre 1814, complète ces informations en écrivant : « Il résultait de nos conversations avec les étrangers qui abordaient Portoferraio, de la lecture des journaux français et étrangers, que notre position à l’île d’Elbe, notre voisinage du continent, la facilité de nos communications, inspiraient des craintes sérieuses au congrès de Vienne ; que le projet de nous enlever et de nous déporter à Sainte-Hélène avait été formé. L’arrivée du personnage mystérieux introduit auprès de Sa Majesté donnait lieu à ces diverses suppositions une consistance alarmante. »

[3] Pons de l’Hérault, « Mémoire aux puissances alliées », p.95. Ce fait est également repris dans ses « Souvenirs », Plon, 1897; nouvelle édition: Les Editeurs Libres, 2005- sous le titre de « Napoléon, empereur de l’île d’Elbe »).

[4] Godlewski, p.231.

[5]  Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, p.87.

[6] Pons, « Mémoire aux puissances alliées » , p.109.

[7] Ali, p.88.

[8] Ali, p.89.

[9] Ali, p.90.

 

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( 28 février, 2015 )

Les Bonaparte et l’ADN.

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Vous avez certainement entendu parler des analyses ADN sur des  membres de la famille Bonaparte opérées par le professeur Gérard Lucotte, directeur de l’Institut d’Anthropologie moléculaire de Paris. La découverte de l’ADN constitue certainement la plus grande avancée scientifique de la seconde moitié du XXe siècle et, en 1984, Gérard Lucotte, descendant direct du général napoléonien Lucotte, a découvert les marqueurs spécifiques du chromosome Y (celui qui se transmet uniquement de père en fils) ce qui permet de confirmer ou d’infirmer catégoriquement le lien biologique entre un père et un fils, ou à l’intérieur d’une fratrie.

L’application de ces méthodes à la famille Bonaparte a fait l’objet d’une présentation au Musée de l’Armée le 2 décembre 2013 sous l’égide du Souvenir Napoléonien qui a soutenu financièrement ces travaux. 

Avec maintenant un an de recul et divers recoupements, il est possible de synthétiser les résultats obtenus. Des mesures IN VIVO ont montré que le prince Charles Napoléon ( descendant de Jérôme), le comte Alexandre Walewski ( descendant de Napoléon) et Mike Clovis ( australien descendant naturel d’un fils de Lucien Bonaparte) ont le même ADN-Y , ce qui démontre que Napoléon, Lucien et Jérôme avaient un ancêtre masculin commun ( vraisemblablement Carlo Bonaparte). Ce résultat a été vérifié sur de l’ADN extrait de cheveux et poils de barbe  de Napoléon conservés dans le reliquaire Vivant Denon du Musée de Châteauroux.

Il a alors été décidé d’étendre l’étude à Louis Bonaparte et sa descendance, dont notamment Napoléon III. A partir d’une touffe de cheveux, attribués à Napoléon III prisonnier en Allemagne le 6 mars 1871 (cheveux couverts de pellicules donc riches en ADN) et de cheveux coupés sur le crane du Prince Impérial après sa mort au Natal, il a été découvert un ADN complètement différent de celui des 3 autres frères Bonaparte. Il semble donc que Napoléon III n’ait pas de lien génétique masculin avec Napoléon 1er . A noter que Jean -Marc Banquet qui, selon une tradition familiale, descendrait du comte d’Orx, fils naturel reconnu de Napoléon III et se fait appeler Banquet d’Orx,  possède ce même ADN, ce qui constitue un intéressant recoupement.

On pourrait penser que ces résultats viendraient renforcer l’hypothèse que Louis-Napoléon ne serait pas le fils biologique de Louis Bonaparte.  Cependant tous les historiens sérieux pensent aujourd’hui que les rumeurs sur une infidélité supposée d’Hortense à Cauterets en juillet 1807 sont sans fondement et sont seulement le résultat de l’animosité entre les Beauharnais et les Bonaparte (Caroline, Fesch). Le fait qu’on puisse attribuer à Hortense 4 ou 5 amants, faute de pouvoir en choisir un, enlève toute crédibilité à cette thèse. Simplement, Louis-Napoléon était un prématuré de 3 semaines. La liaison sexuelle d’Hortense et de Flahaut ne commence qu’en 1810, après la séparation d’Hortense et de Louis.

Il reste donc que, selon l’ADN, Louis Bonaparte ne serait qu’un demi-frère utérin de Napoléon 1er. Et effectivement, à Ajaccio et Bastia en 1777 et 1778, au moment de la naissance de Louis,  les commentaires des officiers de la garnison  allaient bon train sur la liaison affichée de Madame Bonaparte avec le comte de Marbeuf ( avec la bénédiction du mari). Louis eut d’ailleurs pour parrain le comte de Marbeuf et fut baptisé en grande pompe 15 jours après sa naissance, alors que Lucien et Elisa, nés 2 ans et 1 an auparavant et non encore baptisés, ne furent pas joints à la cérémonie (et baptisés seulement en 1779). Si bien que, lorsque Napoléon arriva à l’école de Brienne, on fit courir à son sujet le bruit qui concernait en fait son jeune frère et c’est ainsi qu’est née la légende de Napoléon fils de Marbeuf, improbable selon les dates.

Au stade actuel des recherches, on peut privilégier cette dernière solution et estimer que Napoléon et Louis n’étaient que demi-frères, le lien entre eux étant constitué par leur mère Laetitia Ramolino-Bonaparte et que, génétiquement, Napoléon III ne serait pas un vrai  neveu de Napoléon 1er en lignée masculine, ce qui n’enlève rien à ses mérites, qu’il a autant acquis par lui-même qu’en référence à son « Oncle ».

L’innocence d’Hortense.

Il semble utile de revenir sur l’hypothèse d’une infidélité d’Hortense à Cauterets tant, au fil des décennies, la rumeur en a persisté ( Calomniez, il en restera toujours quelque chose).

Tout commence par le décès brutal à La Haye le 5 mai 1807 du fils aîné de Louis et d’Hortense, cet enfant que Napoléon aurait souhaité adopter pour en faire son héritier et éviter de se séparer de Joséphine. Ce drame produit un choc dans toute la famille et a pour conséquence un rapprochement entre Louis et Hortense dont le mariage bat de l’aile. Ils décident de se rendre aux eaux dans les Pyrénées mais, une fois arrivés à Cauterets, Louis quitte Hortense le 6 juillet 1807 pour aller à Ussat où le traitement conviendrait mieux à son état de santé. Les deux époux se retrouvent à Toulouse le 12 août et mènent alors une vue conjugale jusqu’à leur retour à Paris. Louis-Napoléon nait huit mois et une semaine après ces retrouvailles, bébé chétif qu’il faut ranimer et que les docteurs Baudelocque et Corvisart déclarent prématuré. Mais Caroline Murat mettra dans l’idée de son frère Louis, à l’esprit fragile, qu’il n’était peut-être pas le père de cet enfant et il en doutera toute sa vie, allant jusqu’à traiter son ex-épouse de « Messaline ». Mais que ne dit-on pas dans les cas de séparation et de divorce ?

Pendant son séjour à Cauterets avec son entourage, Hortense fait de nombreuses excursions dans les Pyrénées pour oublier, et elle est sans doute un peu imprudente dans son comportement. Les rumeurs reprendront donc quand l’enfant en question deviendra président de la république, puis empereur. C’est Victor Hugo ( ce qui n’est pas étonnant !) qui relancera l’affaire en parlant d’un « Beauharnais mâtiné de Verhuel », faisant allusion à l’amiral hollandais Verhuel, très proche du couple royal. En fait, l’historien Frédéric Masson a montré que Verhuel était resté à La Haye, ne se trouvait pas à Cauterets et qu’il y a sans doute eu confusion avec son frère plus âgé qui était alors ambassadeur de Hollande à Madrid. On se mit donc à chercher ailleurs.

Le baron de Boucheporn, préfet du palais du roi de Hollande, et le comte Vallet de Villeneuve, chambellan de la reine, qui eux se trouvaient à Cauterets, ont été rapidement écartés car ils étaient accompagnés de leurs épouses. Reste le cas du comte Adam de Bylandt, écuyer hollandais de la Reine et célibataire. Hortense dit dans ses Mémoires qu’elle le renvoya en Hollande fin juillet car il n’arrivait pas à la suivre en montagne et qu’il risquait de se tuer. Il n’avait pourtant que trente ans ! Il semble plutôt qu’il fut rappelé en Hollande à la demande du Roi qui le nommera son aide de camp. Très attaché à la reine, on le rencontrera plus tard à Arenenberg, mais cela ne suffit pas pour en faire un amant.

Toutes ces pistes échouant, on a relancé au début du XXe siècle l’hypothèse Elie Decazes. Decazes, le futur ministre de Louis XVIII, était alors un jeune avocat bordelais qui postulait à un poste à la Cour de Hollande. Il se rendit à Cauterets mais le Roi était déjà parti et il fut reçu fort aimablement par Hortense. Or, Decazes était alors un jeune veuf éploré et certains n’ont pas manqué de faire le rapprochement avec  la jeune mère qui ne l’était pas moins et les ont imaginés se consolant ensemble. Decazes accompagna la reine dans quelques excursions mais rien ne vient confirmer une liaison. Beaucoup plus tard, informé de la rumeur, Decazes dira qu’il avait peut-être regretté que rien ne se soit passé . . .

Reste l’affaire du cirque de Gavarnie. Pour échapper au comte de Castellane, préfet des Hautes-Pyrénées qui voulait la surveiller et lui ‘collait au train », Hortense se rendit le 25 juillet en excursion à Gavarnie avec seulement son amie Adèle de Broc et un guide pyrénéen. Elle dira qu’elle y avait passé la « plus merveilleuse nuit de sa vie », sans doute à observer les étoiles. Mais il n’en faut pas plus pour créer une légende et, dans les sociétés d’histoire locale des Pyrénées, on trouve toujours des adhérents persuadés que Louis-Napoléon était le fils d’un berger pyrénéen !

J.B Barbier dans son ouvrage « Mensonges sur le Second Empire » publié en 1959 a magistralement démontré que tous ces « arguments » en faveur d’une naissance illégitime de Louis-Napoléon étaient sans fondement sérieux. Mais,bien sûr, la nature humaine est ainsi faite qu’on trouve toujours des personnes pour y accorder foi.

L’hypothèse que le hiatus génétique se  situerait au niveau de la conception de Louis Bonaparte, futur Roi de Hollande, nous semble beaucoup plus probable, comme nous l’avons expliqué par ailleurs. Il existe en fait un moyen de trancher : il suffirait de faire un microscopique prélèvement anatomique dans le cercueil de Louis Bonaparte, déposé dans la crypte de l’église de Saint-Leu-La-Forêt (Val d’Oise) et de procéder à une analyse ADN. Informés par l’auteur de ces lignes le 24 janvier 2015, les membres  de la Société des Amis de Napoléon III de Vichy  se sont prononcés à 84 % en faveur de cette procédure. Néanmoins, le montage d’une telle opération se heurte à des difficultés administratives, financières et psychologiques.

Affaire à suivre . . . 

Jacques MACE,

Trésorier du Souvenir Napoléonien, auteur notamment du « Dictionnaire historique de Sainte-Hélène »( Tallandier, 2004).

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( 21 février, 2015 )

A l’île d’Elbe, Napoléon reste attentif à ce qu’il se passe en France…

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« Napoléon lit à l’île d’Elbe non seulement des journaux et des brochures, mais des lettres particulières, les lettres qu’il reçoit et celles que reçoivent les soldats, les officiers, les fonctionnaires. Le chef de bataillon Malet ne recommandait-il pas à tous les grenadiers qui retournaient en France, d’envoyer des nouvelles à leurs camarades ? La police française s’efforçait d’intercepter ces messages, et Beugnot fit parfois de beaux coups de filet. Le 13 juillet [1814] ses agents prirent à Mme la générale Bertrand des papiers qu’elle portait à l’île d’Elbe, et peu après, lorsque la mère de Mme Bertrand, Mme Dillon, voulut envoyer à sa fille des bonnets brodés où elle cacha quelques lettres, Beugnot dit malicieusement à Mme de la Tour du Pin: « Prévenez donc Mme Dillon que Mme Bertrand n’a pas besoin de bonnets brodés.» Mais ce que Beugnot avait enlevé à la générale Bertrand était insignifiant et ce fut cette dame qui remit à Napoléon des lettres du prince Eugène. La correspondance de Paris avec l’île d’Elbe était organisée avec habileté. Elle passait d’abord par les mains du général Evain, chef de la 6ème division ou bureau de l’artillerie au ministère de la guerre; Evain l’adressait à sa soeur, directrice de la poste d’Angers, et Mlle  Evain la transmettait simplement au directeur de la poste de Toulon qui l’envoyait à Porto-Ferrajo. Deux personnes connaissaient le secret: le colonel de Caux, collègue d’Evain, chef de la division du génie, et Masséna. C’est pourquoi, dit-on, le maréchal fut, après les Cent jours, disgracié par  les Bourbons; ils lui reprochèrent d’avoir laissé le directeur de la poste de Toulon de communiquer avec l’île d’Elbe. Mais il existait d’autres moyens d’expédition. Tous les bateaux génois et elbois apportaient des lettres : Peyrusse assure que ses relations avec ses amis ne furent jamais interrompues, et Méneval, sous le couvert des négociants viennois, envoyait par Livourne et Florence tout ce qu’il voulait. Quant aux lettres qui partaient de l’île d’Elbe pour la France, elles passaient par Gènes et par la Suisse. Le plus souvent un bateau elbois les remettait à des courriers de Piombino ou bien l’Inconstant les portait aux stations postales de Civita-Vecchia, de Gènes et de Naples ou bien elles étaient confiées à des voyageurs. C’est ainsi que Napoléon correspondait avec le continent. Il a raconté qu’il reçut 5.000 lettres d’officiers et de soldats qui lui demandaient du service : 500 de France, 2.000 de Corse,  2.500 de Gênes, du Piémont et du reste de l’Italie ; tous, licenciés ou revenus de captivité connaissaient la France et rendaient compte de l’état des esprits. Les lettres que son entourage lui communiquaient, contenaient parfois des choses intéressantes ou instructives. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1921, pp.84-86)

 

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( 21 février, 2015 )

Depuis son exil elbois, l’Empereur pense à la France…

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« De l’île d’Elbe, Napoléon tourne donc les yeux vers la France et non vers l’Italie. Voilà pourquoi il avait opté pour l’île d’Elbe, et non pour la Corse.  La Corse c’était pourtant sa patrie : il ne parlait d’elle qu’avec la plus vive émotion; il assurait que l’odeur de la terre corse, cette odeur aromatique qui s’exhale des plantes et des arbustes de la montagne, lui causait une sorte d’enivrement, qu’il n’avait nulle part retrouvé cette odeur, qu’elle eût suffi, s’il avait fermé les yeux, pour lui faire deviner le sol du pays natal. Retiré dans l’île de Corse, comme dans une imposante forteresse, il aurait bravé toute surprise, tout enlèvement, et c’est là qu’il projetait [projeta] de fuir après Waterloo;  c’est là qu’il comptait trouver un asile s’il ne pouvait, en mars 1815, atteindre le rivage de Provence. Pourquoi donc avait-il à Fontainebleau dédaigné la Corse ? Parce qu’aller en Corse, c’était finir où il avait commencé; c’était revenir au gîte pour y mourir ; c’était se terrer et s’enterrer. En Corse, il aurait pris goût à la vie de roitelet ; il eût marié Drouot à une cousine Paravicini dont il vantait la dot, 300.000 francs en oliviers !  II préféra l’île d’Elbe: de là, il épiait les Bourbons; de là, il observait cette France qu’il ne désespérait pas de reprendre et de gouverner. Déjà, au mois d’avril [1814], à Fontainebleau, dans un entretien avec le général comte Gérard, il lâchait ce mot: « Je reviendrai plus tôt qu’on ne pense « . Déjà, le 24 avril, le commissaire russe Schouvalov qui l’accompagna jusqu’à Fréjus, écrivait qu’il ne renonçait pas à ses projets, qu’il pensait être au bout de quelque temps redemandé par les Français, qu’il avait des partisans qui travaillaient pour lui. Déjà, sur le pont de L’Indompté qui le portait à l’île d’Elbe, il disait que Bourbons et bourbonistes se livraient à la joie parce qu’ils retrouvaient leurs châteaux et leurs terres, mais que, s’ils mécontentaient le peuple, ils seraient chassés avant six mois. Huit jours après avoir touché le sol elbois, il exprimait la même idée: « Que les Alliés regagnent la frontière, et les Français ne se tiendront pas tranquilles; je ne leur donne pas six mois de patience. » Devant Campbell et le général autrichien Kohler, il tenait de semblables propos : les Bourbons ne convenaient pas au pays ; ils n’avaient pour eux que quelques perruques, quelques personnages sans influence qui leur feraient par leurs ridicules prétentions plus de mal que de bien; ils auraient dû prendre la France, telle qu’il la leur laissait, avec ses institutions et ses habitudes nationales, au lieu de l’affubler de vieux vêtements qui n’étaient  plus à sa taille. « Qu’éclate une tempête révolutionnaire, s’écriait l’Empereur, Louis XVIII ira retrouver ses amis les ennemis ! » Il avait la conviction que le comte d’Artois [le futur Charles X] perdrait son frère. Sans doute, remarquait-il, « le Roi est éclairé et il a de l’esprit, plus d’esprit que Louis XVI; il n’a qu’à changer les draps et à se mettre dans mon lit : je le lui ai fait assez beau. Mais il aurait dû revenir le premier ou, mieux encore, revenir seul. Le comte d’Artois gâtera tout. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1921, pp.75-78)

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( 18 février, 2015 )

L’Espagne et Napoléon…

La période napoléonienne a été l’un des grands chantiers de l’historiographie espagnole, alors que la péninsule Ibérique restait dans le même temps un objet de référence obligé pour l’historiographie napoléonienne.

Après les nombreux ouvrages descriptifL’Espagne et Napoléon…  dans HORS-SERIE Langlois-300x202s publiés des deux côtés des Pyrénées tout au long du XIXe siècle, très souvent imprégnés de passion ou de partialité, le XXe siècle allait modifier la donne, dans le contexte du premier centenaire de la « guerre d’Espagne », avec la publication des études de G. de Grandmaison, G. Desdevises du Dézert, P. Conard ou A. Fugier, dont le dénominateur commun était la rigueur des données apportées et la volonté critique de leurs analyses.L’abondance de la bibliographie espagnole consacrée à la période napoléonienne allait s’accroître progressivement au fil du XX°siècle. Il s’agissait là d’un phénomène qui allait connaître son élan le plus important à partir de la commémoration du cent cinquantième anniversaire de la « guerre d’Indépendance ». Le renouvellement de l’historiographie espagnole, après la stérilité qui avait suivi la fin de la guerre civile et l’établissement du franquisme, s’est produit particulièrement dans les années 1960 et 1970 sous la plume ou la direction de Jaume Vicens Vives et Pierre Vilar et, par la suite, de celle de ses disciples. Il s’agit d’un renouvellement fondé sur l’élargissement du domaine d’analyse, prenant en considération la crise d’Ancien Régime et la Révolution, et replaçant l’histoire péninsulaire dans le panorama européen ; au-delà, donc, non seulement de l’histoire événementielle, mais surtout de la stérilité d’une histoire qui demeurait en grande mesure entre les mains du « national-catholicisme », et qui était héritière de l’apologétique ultramontaine de la fin du XVIIIe siècle et, plus directement, du legs de l’érudition et de la combativité réactionnaire de Menéndez Pelayo (à la fin du XIX° siècle).

Ce contexte, ainsi que l’héritage des historiens français mentionnés plus haut sur la formation et la recherche des hispanistes, a donné lieu à la rencontre, l’échange et la complémentarité des deux traditions historiographiques. Ainsi, à la fin des années 1970, on disposait déjà non seulement de quelques ouvrages fondamentaux dans le domaine de la recherche, mais aussi de plusieurs grandes synthèses sur la période et, surtout, d’une approche contrastée et plurielle sur un sujet toujours ouvert aux nouveaux apports.

Le rapport entre l’Espagne et l’Empire napoléonien a eu son noyau central pendant l’épisode de la « guerre de l’Indépendance », mais on aurait tort de se limiter à l’étude de celle-ci. C’est, à mon avis, une limitation qui a pesé lourdement dans l’historiographie espagnole, et qu’on doit, donc, tout à fait éviter. Il y a quelques années, Pierre Vilar avait déjà signalé l’importance du caractère précurseur et des quelques parallélismes entre la « guerre d’Espagne » et celle qui avait opposé la France et l’Espagne pendant la Révolution française5. Cette position de Pierre Vilar a été clairement validée et approfondie par les études postérieures. Partant, donc, de la volonté d’une approche chronologiquement large, nous nous proposons d’analyser ici les rapports entre Napoléon et l’Espagne, en prenant en considération non seulement la période de la guerre d’Espagne, mais aussi les moments précurseurs de celle-ci, et la période immédiatement postérieure (afin de s’interroger sur ses legs). Il s’agit ainsi de respecter, en même temps, l’arc chronologique et thématique de la Révolution libérale espagnole, qui prend ses racines autour de la Révolution française et qui culmine à la fin du premier tiers du XIX° siècle. Nous croyons que, de cette façon, loin d’amoindrir l’évident poids spécifique de la guerre d’Espagne contre l’armée napoléonienne, on peut mieux la comprendre dans toute la complexité, la diversité et les contradictions de son déroulement et de sa portée.

Les apports des articles d’Emilio La Parra et de L. Roura offrent deux regards complémentaires. Ce dernier nous rappelle la continuité avec laquelle se déroulent les rapports entre la France et l’Espagne entre 1795 et 1808, tandis qu’Emilio La Parra souligne l’importance de certains facteurs spécifiques – surtout pour la période 1804-1808 -, parmi lesquels on ne peut pas sous-estimer celui de la personnalité de Napoléon et de Godoy. En même temps, les deux articles attestent l’intérêt d’une période où l’on trouve des éléments clefs pour la compréhension des événements qui vont survenir après le début de la guerre. La continuité, c’est aussi le constat que nous offre l’analyse de l’évolution démographique et de l’impact sur la population de la crise provoquée par la guerre, tel que le signale Esteban Canales. Dans son article, il nous offre, en même temps, la première approche rigoureuse que nous ayons des pertes humaines subies par la population espagnole du fait du conflit, ainsi qu’une évaluation de son impact postérieur. « Continuité » est encore le mot qui peut définir le caractère de l’armée britannique à laquelle s’opposait l’armée napoléonienne dans la péninsule Ibérique. Comme le montre Charles Esdaile, il s’agissait d’une armée d’Ancien Régime, avec une tactique et une organisation d’Ancien Régime, sous les ordres d’un général d’Ancien Régime. La déroute française a donc plutôt eu beaucoup à voir avec l’habilité de Wellington, mais surtout avec le poids de la mobilisation espagnole et de la guérilla. C’est précisément à la mobilisation populaire et à la guérilla que sont consacrés les articles de Richard Hocquellet et de Vittorio Scotti. Le premier analyse les mécanismes de mobilisation et les modalités de l’engagement, tout en repensant l’engagement populaire et le rôle des élites dans le mouvement patriotique. Le second souligne le rôle de la guérilla comme facteur clef pour comprendre l’incapacité de l’armée impériale à soumettre l’Espagne comme elle l’avait fait dans les autres pays de l’Europe continentale. Antonio Moliner, en nous proposant une révision des connaissances sur la formation des « Juntas » décrit, quant à lui, l’importance de la crise et de la révolution politique qui s’engage en 1808, en évoquant la création des « Juntas » dans les diverses régions espagnoles. On connaît assez bien le poids que la presse a acquis en Espagne dans ce contexte d’agitation politique, idéologique et militaire. C’est précisément l’étude de la presse qui permet à Jean-René Aymes et à Frédéric Dauphin d’aborder des questions fondamentales. D’une part, J.-R. Aymes analyse l’image de la guerre en France (à partir de l’étude de la déformation, du caractère tendancieux et falsificateur de la presse du Premier Empire) et celle des « afrancesados ». D’autre part, avec l’étude de la Gazette de Saragosse, F. Dauphin atteste toute la complexité du phénomène « afrancesado », jusqu’à poser la question de l’adéquation du mot, surtout lorsqu’on constate dans l’« afrancesamiento » une hispanité très marquée et éloignée d’une francisation excessive. Dans une direction similaire, Xavier Abeberry couronne cette nouvelle lecture des « afrancesados » avec une analyse politique du phénomène, où il étudie les contradictions dans lesquelles se trouvait plongé le règne de Joseph Ier. La présence et l’influence napoléoniennes en Espagne après 1815 sont abordées avec des perspectives diverses par Alberto Gil Novales, Jean-Philippe Luis et Irène Castells. A. Gil Novales nous rappelle, à travers l’abondance de l’édition et des traductions relatives à Napoléon, que le public en Espagne est resté fidèle au personnage de l’empereur tout au long du XIX° et du XX° siècles. Pour sa part, J.-Ph. Luis souligne le fait qu’à mesure que s’affirme en Espagne un libéralisme modéré, conservateur et autoritaire, l’influence napoléonienne dans la péninsule passe progressivement du rejet massif à une vision beaucoup plus nuancée et presque positive. En tout cas, il semble évident, comme le montre I. Castells, que sans le référent napoléonien il serait impossible de comprendre l’origine et la stratégie de lutte du libéralisme insurrectionnel espagnol et, donc, non seulement le processus révolutionnaire espagnol entre 1814 et 1830, mais aussi les processus similaires dans l’Europe de la Restauration (notamment ceux de l’Europe latine).

Sans doute, après cette lecture, chacun pourra se trouver en meilleures conditions pour répondre aux questions implicites: est-ce que le bilan des rapports entre la France napoléonienne et l’Espagne a été pour ce pays aussi globalement négatif que l’historiographie espagnole dominante le prétend ? Et, par ailleurs, jusqu’à quel point peut-on concéder quelque vraisemblance aux appréciations d’une certaine historiographie, plutôt française, qui reste très proche même du point de vue de l’empereur, qui en mai 1816 affirmait, selon Las Cases, qu’il accomplissait en Espagne « le plus grand bienfait qui ait jamais été répandu sur un peuple » – et même que « les Espagnols, eux-mêmes [...] le pensaient au fond, et ne se sont plaints que des formes » ?

Il est temps de reconnaître que l’historiographie actuelle est loin de nous permettre de rester, pour ce qui concerne Napoléon et l’Espagne, dans la dichotomie entre la légende noire napoléonienne – toujours le « mythe de l’ogre » – et celle du héros incompris qui a échoué. Situer Napoléon dans l’histoire de la Révolution espagnole n’est ainsi pas seulement une voie de compréhension de ce processus révolutionnaire et de son écho en Europe ; c’est aussi une voie pour une meilleure compréhension de la figure de l’Empereur et de l’œuvre napoléonienne.

 L. ROURA Y AULINAS.

 Source : L. Roura Y Aulinas, « L’Espagne et Napoléon », Annales historiques de la Révolution française. http://ahrf.revues.org/1644

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( 16 février, 2015 )

Une idée de Talleyrand…

Talleyrand

Selon l’historien Arthur Chuquet, « Talleyrand eut même l’idée de faire payer par la Grande-Bretagne les deux millions promis à l’Empereur. Puisque les dédommagements pécuniaires coûtaient si peu à la riche Angleterre, ne pouvait-elle prendre à sa charge la pension du souverain de l’île d’Elbe ? En revanche, la France consentirait à l’abolition de la traite des nègres. L’idée parue bonne à Louis XVIII. Il eut une entrevue le 27 février [1814] avec Castlereagh qui revenait de Vienne et rentrait en Angleterre. Mais il ne parla pas de la traite des noirs, et, Castlereagh pria simplement Louis XVIII d’exécuter le traité de Fontainebleau. » Ce qui ne sera jamais fait… 

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