( 30 décembre, 2015 )

L’Empereur est-il mort empoisonné ?

Napoléon le Grand

Dans ce chapitre dont j’ai reproduit jusqu’au titre d’origine, Héreau évoque la tentative d’empoisonnement de Napoléon à Fontainebleau en avril 1814. Ce fait est connu depuis fort longtemps par les témoignages du mameluck Ali et surtout par le passage que contient les mémoires magistraux du général de Caulaincourt. Celui qui fut chirurgien de la mère de l’Empereur, évoque une autre tentative, en 1815 celle-là. Est-elle bien réelle ?

C.B.

« Ce fut le 11 juillet 1821 que parvint à Paris la nouvelle de la mort de l’Empereur. Aux clameurs de ces bandes de crieurs lancées dans les rues pour annoncer un événement si inattendu, le public répondit par les bruits les plus sinistres. Le gouverneur sir Hudson-Lowe, disait-on, s’étant permis, dans un accès d’emportement avec l’Empereur, un geste menaçant, il en était résulté, entre les personnes présentes, une rixe dans laquelle l’Empereur avait été assassiné. On disait aussi que ce geôlier, sous le prétexte d’une promenade, l’ayant conduit sur le bord d’un des abîmes de l’île, l’y avait précipité; ou bien , que l’Empereur ayant, par mégarde , franchi les limites étroites imposées à ses promenades, avait été fusillé par une sentinelle. Ailleurs, et successivement, passant en revue tous les genres de morts violentes sous lesquelles ont succombé tant de grands personnages dans les temps de barbarie, on disait que, comme Edouard II, il avait trouvé dans Read et Hudson d’autres Gournay et Mautravers; ou que, comme Jean, il avait été étouffé sous ses matelas; ou, comme Paul, étranglé dans sa chambre. Le voile mystérieux dont fut couvert pendant cinq ans le rocher de Sainte-Hélène, le silence imposé sur tout ce qui avait trait au mauvais état de santé de l’illustre captif qui devait y mourir; l’espèce d’affectation que mettaient les organes du ministère anglais à répéter que l’Empereur était très bien, qu’il jouissait d’une santé parfaite; enfin les étranges détails qu’on donna de sa maladie, en même temps que ceux de sa mort, tout sembla concourir à faire prendre une si horrible idée de la fin prématurée et inattendue de ce grand homme. Malgré la vigilance intéressée du ministère anglais et des autres gouvernements solidaires de l’infamie qui s’est consommée à huis clos, à deux mille lieues de nous, sur la personne de l’Empereur, sa famille et ses amis n’ignorèrent pas les soupçons trop bien fondés qu’il avait conçus lui-même sur le but auquel tendaient ses ennemis, depuis qu’il était en leur pouvoir. Il faut convenir que la manière dont on s’était saisi de sa personne, le choix que l’on avait fait du lieu de sa déportation, celui du site où il fut établi, et plus encore, peut-être, celui de l’homme commis à sa garde, étaient plus que suffisants pour faire croire à des desseins funestes. Parmi les divers genres de mort dont on racontait les moindres détails, les derniers heureusement n’étant plus dans nos mœurs, un seul sembla d’abord fixer plus particulièrement l’attention générale, à cause des circonstances singulièrement frappantes et vraisemblables qui vinrent fortifier les soupçons de poison. Aussi l’opinion de l’empoisonnement est-elle celle qui a survécu à toutes les autres ; elle fut longtemps admise à Paris, elle règne encore dans les départements. Et si, depuis le retour de ceux des amis de l’Empereur qui furent assez heureux pour partager sa captivité, cette opinion s’est fort affaiblie, il faut l’attribuer à la libre et fréquente communication de ceux-ci avec leur famille et leurs amis, et aux détails qu’ils s’empressèrent toujours de donner sur la fin du héros de cette grande infortune. Bien des gens croient encore qu’il n’a été permis à ces derniers de rentrer en France qu’à la condition , sous serment, de ne rien dévoiler de l’horrible mystère qu’on s’obstine à supposer dans ce malheureux événement ; mais l’opinion générale est que l’Empereur a succombé à un cancer de l’estomac, maladie qui, dit-on , est héréditaire dans sa famille. Nous allons examiner successivement chacune de ces opinions, ce qui nous amènera tout naturellement à faire connaître les motifs sur lesquels est fondée la nôtre. Quoique nous n’attachions aucune importance aux premiers cris de l’opinion qui accréditèrent le meurtre supposé de l’Empereur, nous devons cependant dire que ces récits n’étaient pas seulement des bruits populaires, mais qu’ils étaient répandus et admis par les personnes instruites et appartenant aux classes distinguées de la société. Ils ont longtemps fait l’objet des conversations les plus animées, et l’indignation générale qu’ils ont soulevée n’a pas peu contribué à la manifestation vive et spontanée de la douleur que la France a ressentie à la nouvelle de la perte qu’elle venait de faire. Nous nous attacherons davantage à la discussion des faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient encore à l’empoisonnement. Parmi eux, et c’est le plus petit nombre, ceux qui apprirent que l’Empereur avait presque toujours été souffrant et malade depuis le jour de sa déportation, crurent qu’il avait succombé à l’action d’un poison lent. Les progrès modernes obtenus dans les sciences de l’anatomie et de la physiologie font reléguer parmi les fables atroces des temps de la maréchale d’Ancre et de la marquise de Brinvilliers, ces filtres, ces essences dont une parcelle suffisait, disait-on, pour miner longuement la vie, au point de faire croire à une mort naturelle. On sait aujourd’hui qu’il n’y a de poisons lents que ceux dont l’action serait tous les jours répétée, et qui finirait alors par occasionner des désordres plus ou moins apparents dans les organes nécessaires à l’entretien de la vie. Mais cette dernière supposition n’a pu se soutenir lorsqu’on à connu la manière dont étaient réglées la maison et la table de l’Empereur. Nous avons appris de l’un des généraux, compagnons de son exil, que lorsque, d’après des indices très équivoques, on conçut des craintes sur des projets odieux, des mesures de sûreté furent prises aussitôt autour de l’Empereur, et à son insu, par les personnes qui lui étaient attachées. Ce que nous venons de dire des précautions employées pour garantir l’Empereur de l’introduction frauduleuse de substances vénéneuses dans ses aliments, répond à l’idée qu’on pouvait avoir qu’il avait été empoisonné par surprise et avec des matières qui auraient occasionné sa mort instantanément. Quant au soupçon d’empoisonnement avec violence et par des matières corrosives, cette question commande une attention particulière, et nous devrons la traiter avec plus d’étendue. Dans le cours de cet écrit, nous verrons que le ministère anglais avait calculé l’époque de la mort de l’Empereur. Les probabilités de la durée de sa vie, dans les conditions où il avait été placé, n’allaient pas au delà de quatre à cinq années : la force de sa constitution, qui l’a fait lutter pendant six ans contre toutes les causes de destruction sur lesquelles on avait compté, aurait fait, disait-on, recourir à un auxiliaire plus prompt, afin de se décharger tout d’un coup d’une responsabilité qui commençait à peser à celui sur la tête duquel elle reposait. L’Empereur aurait donc été empoisonné au moyen d’un breuvage corrosif qu’on l’aurait forcé de prendre. Cette opinion, d’abord généralement admise, fut accréditée par les contradictions frappantes contenues dans les étranges procès verbaux que l’on dressa de l’ouverture du corps, et qui furent publiés d’une manière si maladroite et si peu faite pour satisfaire les médecins, seuls juges dans ces matières. On ne fut d’abord frappé que d’une chose à la lecture de ces procès verbaux, c’est qu’il y était question d’ulcération et de perforation de l’estomac, de matières noires, semblables à du marc de café, contenues dans cet organe. En fallait-il davantage au public pour faire croire à l’empoisonnement ? Cette idée, déjà fortifiée par le refus qu’avait fait le médecin particulier de l’Empereur de signer le procès verbal rédigé par les médecins anglais, le fut encore davantage par le dissentiment que renfermait celui qu’il rédigea de son côté. Malgré l’isolement dans lequel on avait essayé de placer l’Empereur, en renvoyant successivement, et sous de vains prétextes, une grande partie de ceux qui s’étaient associés à sa mauvaise fortune, il restait encore trop de cœurs généreux autour de lui, pour qu’il fût facile de parvenir à ce but criminel par la violence. Au soupçon qu’il se soit empoisonné volontairement lui-même pour se soustraire au système d’avilissement qu’on suivait à son égard , nous opposerons sa propre opinion contre le suicide, tant de fois manifestée par lui-même dans ces derniers temps , où il lui a fallu toute la force d’âme dont il était doué pour ne pas succomber à la tentation de se soustraire aux mauvais traitements auxquels il était en butte.

A cette occasion nous mentionnerons la prétendue tentative de Fontainebleau, peu avant l’abdication de 1814; nous en extrairons le récit de la Collection des pièces authentiques, etc. « Fontainebleau est maintenant une prison ; toutes les issues en sont soigneusement gardées par les étrangers ; signer (l’abdication) semble être le seul moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie ! Car les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs, et l’attendent. Cependant la journée finit, et Napoléon a persisté dans son refus ; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le menace ? « Depuis quelques jours il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne ; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid, à cette occasion, les opinions les plus opposées. Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’Impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon ; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. « Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons  du château montent et descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand-maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence [Caulaincourt] , on court chercher le duc de Bassano [Maret] , qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte : «A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium , qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger . Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource : le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entrouverte, l’avait entendu se lever, l’avait vu dé layer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi ; mais, apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête, et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante , soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : « Dieu ne le veut pas ! » s’était-il écrié ; et, s’abandonnant à la Providence, qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées. « Ce qui vient de ce passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature. » Il est bien présumable que le sujet de ce morceau à effet dramatique a été fourni par une des personnes qui avaient un grand intérêt à donner un motif de leur étrange conduite à cette malheureuse époque. Nous nous serions dispensé de rapporter la circonstance sur laquelle cette narration s’appuie, si nous n’étions informé que ceux qui y ajoutent foi, ou feignent d’y croire, s’en servent comme d’un argument en faveur de l’opinion qu’on a essayé d’accréditer, en disant que c’était aux suites de cette tentative qu’il fallait attribuer la maladie dont on a prétendu, plus tard, que l’Empereur était mort. Cette dernière opinion nous oblige à révéler aujourd’hui une circonstance qui, devant quelque jour entrer dans le domaine de l’histoire, pourrait être alors commentée au profit de l’assertion que nous nous efforçons ici de combattre. Voici le fait, tel qu’il nous a été confié par la seule personne qui l’ait su, et dont le caractère estimable ne permet pas de soupçonner la véracité.

Le 29 juillet  1815, avant de quitter la Malmaison, l’Empereur remit à M.***[Marchand] un petit flacon long, plat, uni, et soigneusement bouché, contenant environ deux cuillerées d’une liqueur jaunâtre , très limpide. Il lui ordonna de le placer dans quelque partie de ses vêtements d’un usage journalier, et qu’il pût facilement atteindre. Après l’avoir placé dans un petit sachet en peau, celui- ci l’attacha sous la pâte qui boucle la bretelle du côté gauche. Les choses restèrent dans cet état jusqu’aux premiers jours du mois d’août. Le 2 ou le 3 de ce mois, dans la matinée, l’Empereur, étant encore à bord du Bellérophon, et connaissant la résolution prise par le ministère anglais de le faire conduire à Sainte-Hélène, prévoyant dès lors, sans doute, le sort qui l’y attendait, parut avoir pris la résolution de s’y soustraire. Après avoir médité pendant quelque temps, en se promenant d’un air calme, il écrivit, rangea quelques papiers, mit ordre à quelques affaires, et disposa de quelques effets précieux. Il ordonna ensuite à M***[Marchand] de tout fermer chez lui, et de ne laisser entrer qui que ce fût. Une demi-heure après environ, celui-ci étant rentré à la voix de l’Empereur, le trouva sur son lit, et remarqua sur un petit meuble auprès de lui un verre rempli d’une liqueur jaunâtre, comme pourrait être de l’eau et du vin d’Espagne. L’Empereur, toujours avec un air fort calme, lui donna ordre d’introduire le comte B*** [Bertrand ?]. A la suite de l’entretien qu’il eut avec ce dernier, l’Empereur se leva et s’habilla. Le verre, toujours plein, dont nous avons parlé, était resté à la même place ; le lendemain ce verre avait disparu, et avec lui le petit flacon dont il a été fait mention, et qui ne reparut plus. Dès lors sa résolution est prise; et, quelque affreux que puisse être l’avenir qu’on lui prépare, il boira la coupe jusqu’à la lie. La première de ces tentatives n’ayant point eu lieu, et la seconde ayant à peine eu un commencement d’exécution, on ne peut, dès lors, leur imputer ni la maladie ni la mort de l’Empereur. »

(« Napoléon à Sainte-Hélène. Opinion d’un médecin sur la maladie de l’Empereur et sur la cause de la mort », par J. HEREAU, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère et premier chirurgien de l’impératrice Marie-Louise », Paris, F. Louis, Libraire, 1829, pp.9-24).

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( 9 décembre, 2015 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (2ème et dernière partie).

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Suite et fin de cet excellent article dû à l’éminent Jean BRUNON et publié en 1932 dans la « Revue des Etudes napoléoniennes ».

Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille  de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lors Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1erCe cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo »  aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lors Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. 

Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle  Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remis son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie).  Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : - Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».

Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. 

- Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 

- Trois brises complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué »  (le neuvième portrait  ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent dela Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle.  On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel  il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire.  Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812.  Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Cheque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mamelucks de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 

Total : 13 

Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté  et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

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( 1 décembre, 2015 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (1ère partie)

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Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. 

Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 

L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois.  Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock.  M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au mois autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée.  Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent :  Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval.  C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. 

A suivre prochainement.

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( 12 novembre, 2015 )

Napoléon cavalier… (1ère partie).

Un mauvais cavalier se montre circonspect, or Napoléon était un cavalier hardi, voire casse-cou : il lançait son cheval au galop dans des sentiers étroits, il s’aventurait sur des pentes assez abruptes puis franchissait des ravins, sans avertir. Le mameluck Roustan suivait, au même train, avec un portemanteau pour changer son maître en cas de chute.

Napoléon cavalier... (1ère partie). dans HORS-SERIE Nap-à-cheval-241x300Napoléon, en effet, soigneux, quittait tout vêtement sali et ne portait guère plus de deux fois la veste et la culotte blanches. Comme il s’habillait moins souvent pour la parade que pour le travail, comme il se trouvait à être à l’aise dans des vêtements usagés et qu’il préférait les faire réparer à endosser un habit neuf, les culottes et les vestes blanches allaient souvent chez le teinturier-dégraisseur.  En cas de pluie, le mameluck portait en réserve la redingote grise, capote d’officier aux entournures larges parce que Napoléon ne défaisait jamais ses épaulettes. Avare de son temps, s’il était en souliers à boucles d’or et s’il devait monter à cheval, il conservait les bas de soie et remplaçait seulement les souliers par des bottes à l’écuyère. Ses bottes militaires étaient habituellement doublées en peluche de soie.

Quant au petit chapeau, il était en feutre noir, sans bordure ; une cocarde tricolore l’ornait sur le côté, maintenu par une ganse en soie noire. En 1806, il était devenu « chapeau castor français »  Un chapeau, plusieurs fois porté par l’Empereur, fut remis au peintre Gros pour son tableau de la bataille d’Eylau. Gros le conserva ; il figura dans la vente d’une partie de ses bien. L’acquéreur offrit cette relique à Louis-Philippe.  Ce chapeau fut déposé aux Invalides. D’après le docteur Gall, qui s’était renseigné auprès des chapeliers de l’Empereur, sans doute auprès de Poupart, la tête de Napoléon aurait continué à prendre du volume jusque sous l’Empire. En 1800, quittant, avec Bourrienne seul, les Tuileries pour l’Italie, il a emprunté un berline à l’artillerie ; il la fait lancer au galop et roule un train d’enfer, sans autre pose par étape que tout dételer et réatteler. A chaque relais, Bourrienne demande à la portière : « Le nom de l’endroit ? » Puis il s’efface pour que son compagnon entende directement la réponse.  Malgré cette course à toute vitesse, malgré les cahots et  le tintamarre, Bonaparte examine attentivement les rapports de Lacuée sur les Autrichiens, sur leurs mouvements. 

A l’armée, l’Empereur aura trois équipages à sa disposition : une voiture de poste, une calèche de service ou voiture légère et ses chevaux de selle. La voiture de poste ou coupé jaune à caisse lourde est aménagée pour les voyages, pour les longs parcours ; il pourra travailler en roulant et dormir sur un matelas. La calèche est à deux places et le compagnon de Napoléon et le général Berthier, annuaire vivant de l’armée.  Cette voiture légère va d’un corps de troupe à un autre, elle parcourt en quelques heures une journée d’étape d’infanterie. En voiture de poste comme en calèche, le mameluck Roustan s’assied sur l’avant. Généralement, deux officiers de service et deux chasseurs à cheval de la Garde précèdent la calèche ; l’écuyer de service chevauche à la portière droite et le général commandant l’escorte à la portière gauche. L’escorte suit, au maximum vingt-quatre à vingt-cinq cavaliers pris en général parmi les chasseurs à cheval dela Garde. Les aides de camp de l’Empereur, souvent quelques officiers de service et des pages viennent alors, avec les ecuyers menant en main les chevaux harnachés pour l’Empereur et Berthier.  Si le cortège entre dans une zone où des troupes manœuvrent, l’Empereur fait un signe : la calèche s’arrête, un écuyer approche la monture de Sa Majesté qui, en un clin d’œil, monte en selle et part sans s’inquiéter de sa suite.

Le chasseur à cheval du portefeuille rattrape l’Empereur et colle derrière lui ; il porte un sac de cuir contenant les cartes du pays, une écritoire, un compas, souvent ouvert à la longueur d’une étape.  Napoléon chevauche dangereusement parce qu’absent, absorbé dans ses pensées : légèrement voûté, le bras gauche ballant le long du corps, les rênes négligemment tenues dans la main droite, il s’abandonne à ses calculs…pour arrêter brusquement son cheval, au risque d’un tête-à-queue, et demander sans se retourner : « La carte ! » 

A suivre. 

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( 20 octobre, 2015 )

Napoléon cavalier… (3ème et dernière partie).

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S’il n’est donc point mauvais cavalier, il ne monte pas à cheval pour l’art équestre ; le cheval lui est un outil comme le serait une longue-vue. Mais il lui faudrait un animal aussi impassible qu’un escabeau pour réfléchir et penser en selle comme il le ferait assis dans sa berline. Aussi le Grand Ecuyer cherchait-il à dresser ses coursiers pour les rendre insensibles aux manifestations extérieures : on agite des drapeaux et des vêtements devant leur tête, on tire des salves et on fait partir des boîtes d’artifices, on gesticule et on hurle à leur portée, on fait défiler devant eux  des groupes tant montés qu’à pieds.

Lorsque les chevaux ainsi traités restent calmes, on les livre à l’Empereur. 

Napoléon se portait au besoin dans des observatoires très avancés ; or, la couleur blanche est bien visible alors que cette visibilité s’atténue si le blanc se salit. Il est donc peu vraisemblable que l’Empereur ait monté des chevaux blancs, au moins en campagne, mais plutôt des chevaux gris.  Les écuries impériales (Paris, Saint-Cloud, Meudon, Viroflay) se fournissaient normalement dans trois haras dont un à Saint-Cloud.  En fait, ces haras de ces écuries abritaient des chevaux aux robes diverses, ainsi « la Lydienne » est une jument baie, mais, d’après Maze-Sencier [auteur d’un ouvrage sur les fournisseurs de Napoléon 1er et des deux impératrices, et paru en 1893], il n’ y a aucun cheval blanc parmi les chevaux de selle inscrits aux écuries impériales, du moins sur les nombreuses listes qu’il a examinés.  Cependant, il devait y avoir au moins un cheval blanc. Maze-Sencier cite en effet « Tamerlan », sans indication sur la robe, peint par Horace Vernet en 1813. Ce doit être le « Tamerlan » peint aussi par Théodore Géricault te figurant  au « Catalogue  de l’œuvre de Géricault » établi par Ch. Clément ; donné par le sultan en 1810, il est de race arabe de robe blanche. Mais, de fait, sur une liste de cent chevaux, la robe est explicitement indiquée pour soixante-quatre, tous gris. 

Aux Archives Nationales, à Paris et dans l’étude de Maze-Sencier, on relève au hasard : « le Ramier » gris truité, « le Diomède » gris pâle, « la Truite », gris truité, « la Lyre » gris moucheté, « la Nymphe », gris légèrement moucheté, « la Nymphe » gris légèrement moucheté à la tête, au cou, aux épaules ; « l’Olmütz », gris légèrement vineux.  « Le Sélimé », gris sale, a pu être monté par Napoléon, le 16 avril 1806, à Rambouillet ; ce cheval sera donné au Tsar en 1807. Trois chevaux, envoyés en 1808, à Erfurt, pour les services de Sa Majesté -qui les a très probablement montés -sont gris : « le Corceyre [sic] », gris blanc, « l’Artaxerce » gris clair et « l’Aly » gris sale marqué de feu. Très probablement aussi ont été montés par Napoléon, « l’Hector » gris blanc, « le Soliman » gris moucheté, « le Jaspe » gris ardoise, « le Boukarre » blanc gris, mort au retour de Russie. 

En avril 1808, le général Sébastiani achète à Constantinople, où il réside comme ambassadeur, huit chevaux de selle arabes et trois turcs pour le service de Sa Majesté ; cinq sont certainement de robe grise.

Le 20 mars 1815, deux chevaux reviennent de l’île d’Elbe, « Pallas » et « Nadir » ; leur robe est grise.

Les tableaux peints postérieurement aux événements ne peuvent pas être pris comme témoins, la légende ayant été vite établie que Napoléon ne pouvait être  placé que sur un cheval blanc. Les seuls qui seraient instructifs sont du général baron Lejeune ; on concluait plutôt, d’après ses toiles, que Napoléon montait des chevaux à robe claire qu’à robe blanche. 

 Edmond SOREAU 

 Cet article a été publié en 1970 dans la « Revue de l’Institut Napoléon » 

 

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( 15 octobre, 2015 )

Napoléon cavalier… (2ème partie).

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Le 13 juin 1807, quittant Preussich-Eylau dans la nuit, il devance au galop l’escadron de service, met deux heures et demie pour joindre Lannes qui est à 28 kilomètres. Le lendemain 14, avant de livrer et gagner la bataille de Friedland, il longe, parfois au galop, une longue file de troupes, la Garde, les corps de Ney et de Bernadotte. Voitures, cavaliers et hommes tiennent la route. Il galope, s’avance, s’arrête, parle aux hommes, évoluant avec une parfaite aisance, sans aucune timidité. 

Le 23 avril 1809, devant Aderklaa Napoléon monte « Euphrate », cheval dit « blanc », mais gris clair et observe les mouvements de troupes dans un vide entre deux courants de boulets, sans s’inquiéter de sa monture. Devant Ratisbonne, il s’avance à cheval, dans un feu de tirailleurs, pour observer un tir d’artillerie lorsqu’une balle le frappe au coup de pied droit ; si elle avait touché un peu plus haut, le pied eut dû être amputé.  Le 29 octobre 1808, avant minuit, Napoléon avait quitté les Tuileries en calèche, atteint Angoulême le 30, rencontre Junot le 31. Entre à  Bordeaux le 1er novembre ; il monte à cheval à Mont-de-Marsan, le lendemain, il traversera les Landes sablonneuses plus rapidement qu’en voiture et il arrive à Bayonne le 3, entre minuit et une heure du matin. Seul avec Duroc, il a couvert 850 à 900 kilomètres. Dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, il veut pousser une reconnaissance en avant de Naugaraidski, le long du Niémen que ses troupes vont franchir. Vers 1 heure du matin, l’Empereur enfile le manteau d’un cavalier- ou celui du chevau-léger ou celui d’un lancier polonais- et troque son petit chapeau contre un bonnet de police.  Il monte « Gonzalo», cheval dit « blanc » [ne pas confondre avec « Gonzalve », robe grise, acquis en 1814Il dépasse les avant-postes, essuie quelques coups  de pistolets tirés par des cosaques, laisse aller les rênes ; il épie l’horizon. Comme un dû, la rive qui le porte domine la rive opposée. Une étrange clarté, qui n’est plus la lumière mais qui ne cède pas à l’ombre, argente une boucle du Niémen. Cette clarté diffuse, l’haleine de l’espace qui monte sur le fleuve immobile, l’horizon profond, vide et sans voix, font un paysage fabuleux. Sauf quelques flammes sur des chaumières qui brûlent, rien ne rappelle la guerre. Napoléon épie l’horizon et roule à terre : « Gonzalo » a fait un écart, effrayé par un animal qui fila entre ses jambes : un Romain attentif aux présages rebrousserait chemin. 

 A suivre… 

 

 

 

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( 20 septembre, 2015 )

Quelle année 1815 !

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En mars, l’Empereur revient comme un éclair, de son exil de l’île d’Elbe.  Les nuages de tardent pas à poindre à l’horizon et en juin, il part pour la campagne de Belgique. Puis tout s’effondre avec la bataille de Waterloo et Napoléon doit abdiquer pour la seconde fois !

En septembre 1815, il est à bord du « Northumberland » faisant route vers l’île de Sainte-Hélène. Avec sa captivité, sur ce « rocher » au milieu de l’Atlantique, c’est le dernier acte de sa prodigieuse existence qui va commencer.

Il durera à peine cinq années mais deux siècles après, en France et ailleurs, faisant fi des frontières entre les états, des différences de langues ou de religions, dans le monde entier on parle toujours du grand NAPOLÉON !

C.B.

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( 14 septembre, 2015 )

Napoléon en direction de l’île de Sainte-Hélène.

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L’Empereur se trouve à bord du « Northumberland », navire anglais.

 -————

« Le 1er  septembre 1815, on aperçut les îles du cap Vert; mais une tempête du S.-E., qui souffla dans la nuit, empêcha qu’on allât faire de l’eau à terre. La traversée se continua avec la même monotonie, le même vide dans l’existence. L’empereur avait eu l’idée d’apprendre l’anglais ; mais au bout de quelques jours, il s’en était dégoûté. A l’égard des étrangers qui l’entouraient son attitude restait la même : jamais une plainte, un désir exprimé; il demeurait toujours impassible et d’humeur égale. Dans ses conversations avec ses intimes, il faisait souvent des retours vers le passé; il parlait volontiers de sa jeunesse, de sa famille et, selon la tournure que prenait l’entretien, il était amené à formuler sur les événements, sur les hommes elles choses, des opinions, des faits que Las Cases recueillait soigneusement. L’empereur, s’en étant aperçu, voulut voir les notes déjà écrites, et il jugea qu’un tel travail serait forcément incomplet, sans ordre et sans utilité. C’est pourquoi il consentit, à la prière de ses amis, à dicter lui-même ses souvenirs. Le samedi,  9 septembre, il se mit à l’oeuvre en commençant par le siège de Toulon, comme il était naturel, et en passant ensuite aux campagnes d’Italie. Il y prit goût et bientôt y consacra tout son temps. Mais le Northumberland marchait toujours à la recherche des vents alizés qui devaient le porter à Sainte-Hélène. Entre les deux routes généralement adoptées pour cela, l’amiral Cockburn avait choisi celle qui rapproche du cap de Bonne-Espérance. Chaque jour, Napoléon s’informait de la santé de l’équipage et discutait avec Warden les modes de traitement des maladies. Le docteur usait beaucoup de sa lancette, et l’empereur plaisantait sur ce qu’il appelait la pratique de Sangrado. Warden, qui paraît être un fanatique de la saignée, affirme qu’il finit par convaincre Napoléon, et pourtant l’empereur paraissait se porter à merveille. Le 23 septembre, on passa la Ligne équatoriale. La fête traditionnelle fut célébrée joyeusement par l’équipage du Northumberland, avec le cérémonial bien connu. Le capitaine de vaisseau Ross, lui-même, reçut le baptême; mais l’amiral veilla à ce que la personne de l’empereur fût scrupuleusement respectée et à ce qu’on eût des égards pour ses compagnons. Napoléon voulant, selon l’usage, payer son écot et reconnaître les égards des matelots, il ordonna de distribuer au grotesque Neptune et à sa bande une centaine de pièces d’or de 20 francs; mais l’amiral, très courtoisement, s’y opposa, et cela autant par prudence que par politesse. Après avoir passé la Ligne, on rencontra des vents de S.-O., qui obligèrent le vaisseau à faire un grand détour au delà du golfe de Guinée avant de pouvoir reprendre la route de Sainte-Hélène; il semblait qu’on reculât au lieu d’avancer. »

 

( J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, Editeur, 1894, pp.297-299).

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( 26 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (VI).

1815

« A 3 heures du matin, le 26 juillet, le commandant Sartorius revint de Londres. Il avait remis ma dépêche annonçant l’intention de Buonaparte de s’embarquer sur le Bellérophon et me rapportait l’ordre d’aller à Plymouth. Nous nous disposâmes aussitôt à appareiller de concert avec le Myrmidon et le Slaney. Tandis que nous levions l’ancre, Las Cases monta sur le pont où, pensant que, s’il le jugeait à propos, il en aviserait son maitre, je l’informai que nous avions l’ordre de nous rendre à Plymouth. A peine avions-nous pris le large que Mme Bertrand parut et m’apostropha avec quelque vivacité me reprochant d’avoir négligé de faire connaître à Buonaparte les ordres que j’avais reçus, elle me déclara qu’il était extrêmement offensé. Une ou deux fois déjà, quand tout n’allait pas exactement au gré de ses désirs, elle m’avait tenu un langage de ce genre; je décidai de vérifier si Buonaparte avait vraiment exprimé son mécontentement et, dans l’affirmative, d’avoir une explication avec lui, car, disposé à lui témoigner toute la déférence convenable, je n’avais jamais eu la moindre intention d’être considéré comme tenu de lui rendre compte de mes mouvements. Je répétai le propos de Mme Bertrand à Las Cases que je priai de s’informer si Napoléon avait réellement ressenti quelque déplaisir. Il descendit aussitôt dans la cabine en remontant, il m’assura qu’un malentendu avait dû se produire, car il ne s’était rien passé de semblable. La suite de mon hôte ne trouva pas à son goût notre envoi vers l’ouest tout naturellement, elle se dit que si le gouvernement britannique avait’ eu l’intention de permettre à Buonaparte de débarquer, on ne l’aurait pas éloigné de la capitale. Pourtant, il ne fit personnellement aucune observation à ce sujet il continua à feindre de considérer les nouvelles données par la presse comme simples conjectures de journalistes. Tout l’après-midi du 26 juillet, nous dûmes tirer des bords, du Start au détroit de Plymouth, contre un violent vent du nord. Buonaparte demeura sur le pont la plus grande partie de la journée. A notre entrée dans la passe, je lui montrai le brise-lames et j’expliquai de quelle façon on le construisait. Il déclara que c’était une grande entreprise nationale qui faisait honneur au pays il parut surpris quand je lui dis qu’on comptait l’achever pour moins d’un million de livres sterling. Il ajouta J’ai consacré une somme importante au port de Cherbourg et à la construction du fort Boyard destiné à protéger le mouillage de l’Ile d’Aix ;  je crains fort que ces améliorations et beaucoup d’autres ne soient désormais négligées, qu’on ne laisse tout tomber en ruines. Après le mouillage, j’informai Buonaparte que j’allais me rendre auprès du commandant en chef et je demandai s’il n’avait pas de message à me confier. Il me pria de transmettre ses remerciements à Lord Keith pour les aimables dispositions exprimées dans les lettres que j’avais reçues de Sa Seigneurie dont il serait extrêmement heureux de recevoir la visite au cas où elle n’y verrait pas d’inconvénient. Je communiquai ce message à Lord Keith qui me répondit J’aurais grand plaisir à aller le voir, mais, à vous parler franc, je n’ai pas encore d’instructions sur la manière dont nous devons le traiter. Il m’est donc assez difficile de lui faire visite. L’amiral me prescrivit alors quelques mesures de précaution pour éviter toute fuite ou toute tentative d’évasion.

A mon retour à bord, je constatai que les frégates avaient pris leurs postes conformément à l’ordre précédent, que leurs embarcations s’efforçaient de tenir les barques à la distance prescrite. Je rapportai à Buonaparte les paroles de Lord Keith. Il me répondit J’ai le plus vif désir de voir l’amiral; je le prie donc de ne faire aucune cérémonie. Je n’ai aucune objection à me voir traité comme un simple particulier jusqu’à ce ‘que le gouvernement britannique ait indiqué de quelle manière je dois être considéré. Puis, il se plaignit qu’on eût chargé les deux frégates de monter sentinelle auprès de lui « comme si, déclara-t-il, je n’étais pas en parfaite sécurité à bord d’un bâtiment de ligne britannique. » · Et il ajouta Tout l’après-midi, les embarcations des bâtiments de garde n’ont cessé de tirer des coups de fusil afin d’éloigner les barques. Cela me dérange et m’ennuie. Je vous serais obligé de l’empêcher si c’est en votre pouvoir. J’envoyai aussitôt prévenir les commandants des frégates de ne plus tirer.

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] pp.72-79)

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( 21 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (III).

Témoignage du capitaine Maitland (III). dans HORS-SERIE hms_bellerophon_and_napoleon-cropped-300x217

« Le 21 et le 22 juillet, nous échangeâmes des signaux avec deux ou trois de nos navires; je pris soin d’expliquer qu’ils guettaient nos hôtes. A ce moment, Napoléon parut bien persuadé qu’il aurait vainement tenté d’échapper à nos croiseurs. Le 25 [date inexacte], le Promoteus hissa son numéro tandis que nous dînions. Buonaparte exprima le désir d’apprendre si, à Brest, les navires avaient ou non arboré le pavillon blanc. Je fis appeler l’officier de quart et le priai de poser la question par télégraphe. Au bout de quelques minutes, il revint avec une réponse affirmative. Buonaparte ne fit aucune remarque à ce sujet, mais demanda d’un air en apparence indiférent comment on avait transmis la demande et la réponse. Je le lui expliquai il apprécia hautement l’utilité de l’invention. Au cours des repas, il engagea toujours avec aisance la conversation; il s’adressait fréquemment à Las Cases ou à moi, nous interrogeait sur les manières, les coutumes, les lois anglaises, répétant souvent la remarque formulée à son arrivée à bord, qu’il devait s’informer de son mieux, s’adapter puisqu’il terminerait probablement ses jours parmi nous. M. Las Cases avait émigré de France au début de la Révolution, parait-il il était demeuré en Angleterre jusqu’à la paix d’Amiens, qui lui avait permis de rentrer dans son pays. »

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934], p.65-66)

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