( 16 février, 2019 )

Les maux de la Grande-Armée en 1812…

1812°

Les extraits qui suivent sont tirés de l’ouvrage du chirurgien-major MAURICHEAU-BEAUPRE qui participa à la campagne de Russie. Depuis octobre 1811, il était attaché au régiment d’Illyrie.  Fait prisonnier le 18 novembre 1812, il ne retrouve la France qu’en 1816. L’année suivante, MAURICHEAU-BEAUPRE rédigea et soutint , sa thèse de médecine intitulée : « Des effets et des propriétés du froid. Avec un aperçu sur la campagne de Russie » (Montpellier, chez Jean Martel aîné, 1817) . Son texte ressemble au témoignage d’un autre médecin : celui de Joseph de Kerckhove. Les degrés indiqués sont issus de l’échelle de Réaumur. J’ai attribué un titre à chaque passage reproduit.

Météorologie russe…

« Année commune, l’hiver s’annonce dans cette partie de la Russie en septembre, et la neige commence à tomber en octobre. Le retour de cette saison se montra, au grand étonnement des Russes , plus tardif que de coutume. Le soleil était vers le milieu du jour, quoique moins chaud, aussi radieux que dans le midi de la France; mais aussitôt qu’il avait quitté l’horizon, il faisait très-froid ; l’atmosphère piquante avertissait de la nécessité d’allumer de bons feux dans les bivouacs ,et les épaisses gelées blanches qui le matin couvraient le sol , étaient un signe précurseur des frimas sur lesquels les Russes fondaient l’espoir de notre ruine et de leur délivrance. Une retraite en ordre, faite dès la fin de septembre ou le commencement d’octobre, eût conservé la vie à des milliers d’individus » (MAURICHEAU-BEAUPRE, p.120)

Le chaos au quotidien…

« L’automne s’était maintenu beau; les beaux jours semblaient ne se prolonger et ne retarder l’époque des frimas, que pour mieux aveugler le chef de l’armée. Le froid se fit vraiment sentir du 20 au 25 octobre, et la rigueur de l‘hiver commença à peser sur l’armée à sa sortie (le Moscou. A quelques journées de cette ville, les privations devinrent plus sensibles, par la rareté des vivres , par la consommation avancée de la petite quantité dont chacun avait pu se pourvoir, par la diminution et l’abandon des transports , dont les chevaux mouraient d’épuisement sur la route. De malheureux soldats, aussi épuisés que ces animaux, subissaient le même sort. Le froid sévissait toujours plus; la gelée était si forte, qu’elle rendait , pendant la nuit et vers le matin , la marche des troupes lente et pénible. Les besoins les plus pressants se firent davantage sentir de jour en jour; les corps d’armée étaient constamment inquiétés, poursuivis , harcelés ; il n’était guère possible de s’éloigner individuellement de la route sans danger; les vivres finirent par manquer totalement, ce qui accrut les souffrances. On vit dès-lors , par un sentiment qui semble justifier l’égoïsme qui régnait dans cette circonstance , chacun penser à sa propre conservation et cacher soigneusement le peu de provisions qui lui restaient, mais qui se réduisaient à si peu de chose qu’elles furent bientôt consommées. Un besoin impérieux força dès-lors les soldats à se sustenter avec la chair de cheval. La nécessité devint générale. C’est vraiment là que le malheur et les premiers besoins établissaient une triste et parfaite égalité parmi les hommes. Les routes, les champs, les ravins étaient jonchés de cadavres de chevaux. Soldats, officiers, médecins , commissaires, administrateurs, employés , tous se jetaient dessus. J’ai vu des hommes, pressés par la faim, manger cette chair crue, mais on la faisait ordinairement rôtir au feu du bivouac, qui ne la rendait que plus dure et plus sèche. Les soldats n’avaient plus aucune boisson fortifiante; le café soutenait un peu les officiers. Il fallait déjà rompre la glace des ruisseaux pour avoir de l’eau, afin de faire cuire la viande de cheval, les rebuts des végétaux , enfin , tous les bons et mauvais aliments que procuraient les perquisitions des plus hardis et rusés maraudeurs. Aux fatigues extrêmes et à la disette qui faisait dépérir les hommes, se joignirent d’autres circonstances qui rendaient la position de l’armée encore plus affreuse et plus critique. Elle traversait un pays dévasté par le passage de deux armées, devenu désert par la fuite des seigneurs et de la plupart de leurs vassaux, par l’effet de la terreur que répandaient au loin les foudres exterminateurs de la guerre, et par l’horrible incendie des villes, des villages et des bourgs. Les troupes détruisaient elles-mêmes ce qui restait, et enlevaient ainsi des ressources à ceux qui venaient par derrière, aux malades qui manquaient d’asiles , et devaient rester exposés aux injures de l’air, souvent sans de la paille sur laquelle ils pussent au moins goûter, pendant quelques heures, les douceurs du sommeil. Un convoi de malades fut for cément abandonné dans la forêt de Wiasma; ces infortunés périrent tous de froid ou de faim. Les hommes qui se trouvaient encore davantage affaiblis par des indispositions ou des maladies, marchant lentement, restant en arrière, tombèrent au pouvoir de l’ennemi ou furent les premières victimes du froid. Il ne se passait pas de jour qu’il ne s’engageât quelque affaire : malheur aux blessés qui ne pouvaient se relever et s’acheminer !

L’armée s’avançait vers Smolensk, où, disait-on, on allait s’arrêter , établir des quartiers d’hiver, et où l’on devait surtout trouver d’abondantes provisions. Tous ces bruits flatteurs et illusoires furent répandus à dessein pour sou tenir l’esprit et le courage des soldats; mais les gens sensés savaient à quoi s’en tenir, et on n’avait point oublié l’état de ruine et de dévastation dans lequel on avait laissé cette dernière ville et ses environs. La discipline s’était relâchée; la licence était un triste effet du manque de vivres. Un grand nombre de soldats s’écartaient imprudemment de la route, erraient çà et là dans les campagnes, et périssaient de froid ou de faim , par le fer des cosaques ou la vengeance des paysans aigris. L’armée était obligée de camper sur le sol glacé, sans avoir parfois du bois pour allumer des feux. Il n’est rien que les soldats, dont les vêtements étaient usés, décousus , déchirés ou tombaient en lambeaux , n’imaginassent pour se garantir du froid. On les voyait dans un accoutrement aussi pitoyable que bizarre, affublés de pelisses, d’habillements de femmes, de bonnets à poil, de mauvaises couvertures, de sacs de toile, de haillons , de nattes et de peaux d’animaux récemment écorchés. Ils s’étaient aperçus que pour s’emparer facilement des habillements des hommes qui périssaient de froid, il ne fallait pas attendre qu’un trop haut degré de congélation roidit leurs membres; aussi , plus d’un malheureux fut souvent dépouillé avant d’avoir rendu le dernier soupir. Les officiers supérieurs, partageant cet état de misère, avaient un sort commun avec le soldat. Plusieurs privés de leurs chevaux , de leurs domestiques , obligés d’aller à pied , supportaient difficilement les fatigues de la marche. Il en était de même de tous les cavaliers démontés. Il y avait sous les armes un grand nombre de soldats souffrants et malades, qu’un courage intrépide et le sentiment d’honneur retenaient dans les rangs. Il n’était pas difficile de s’apercevoir que les privations de toute espèce avaient, altéré les forces de tous les individus : la peau était sèche, aride, décolorée , sale , terreuse et comme contractée ; les ligures hâves et tirées ; ajoutez à cela une longue barbe qui donnait aux physionomies quelque chose de sinistre , et un défaut absolu de propreté du corps. L’affreuse boulimie fit beaucoup de victimes. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.123-128)

Vers la Bérézina, puis en route vers Wilna

« Vers le 19, 20 et 21 novembre, la température se radoucit un peu. Après avoir traversé le Dnieper, on trouva à se procurer, par les juifs polonais, un peu de pain et quelques boissons =, faibles ressources pour un aussi grand nombre d’individus affamés. Quelques distributions de vivres furent faites à Orcha. La viande de cheval était toujours une ressource ; elle ne manquait pas, tant il périssait de ces animaux. On raffinait encore sur le goût, car le cerveau , la langue et le foie étaient les premières parties enlevées , comme les plus tendres et les plus délicates. Les chemins devinrent fangeux et glissants ; les pertes en hommes continuèrent ; et le froid humide très-vif porta le dernier coup à la santé délabrée d’un grand nombre d’officiers et de soldats. Le froid sec recommença à se faire sentir avec force, lorsqu’on arriva sur les bords de la Bérézina.

Le malheur unit ordinairement les hommes ; légalité d’une triste condition , le sentiment des mêmes peines et des mêmes souffrances , les porte à se consoler mutuellement et à s’entraider même dans les plus petites choses. Mais quel étrange effet du mécontentement général, de la sensation continuelle du froid , des besoins physiques non satisfaits , des craintes et de l’inquiétude bien fondée de chacun sur son propre sort, des affections morales particulières à chaque individu, et de l’idée affreuse d’être exposé à périr de froid ou de faim ! Il semblait dans notre retraite, que le malheur eut aigri les caractères et endurci les cœurs. On était insensible , égoïste , avare , et les remarques faites par M. Labaume sont très-vraies.

L’historien philosophe , dont la plume véridique transmettra à la postérité le récit fidèle et circonstancié de cette campagne , devra représenter la marche triste et silencieuse des débris d’une armée jadis florissante ; cette foule de soldats de toutes les nations , obligés de marcher, presque sans chaussure, dans la neige ou dans des bourbiers glacés , se pressant en masse, au milieu des cris , de la confusion et du tumulte , pour passer la Bérézina ; ce grand nombre de blessés abandonnés sur ses rives dans le plus grand accablement physique et moral , exposés la nuit et le jour à la rigueur du froid si funeste aux plaies , et sur lesquels la mort promena impitoyablement sa faulx.

Les mêmes causes de misère et de destruction pesèrent sur les restes de l’armée dans sa marche de la Bérézina sur Wilna. Malgré le fait que l’on trouvât par ci et par-là quelques subsistances , l’excès du froid et le degré de faiblesse qui existait chez le plus grand nombre d’individus , ne leur permettaient pas de se remettre. Les affections maladives dont ils étaient atteints 9 abandonnées à elles-mêmes , contrariées et aggravées , les exposaient à périr d’un moment à l’autre. Sentant leurs forces s’évanouir, ils se laissaient souvent aller à un repos qui leur paraissait agréable; il y en avait qui se souciaient peu de mourir. Quantité d’individus eurent les pieds, les mains et les oreilles gelés; trop heureux encore , s’ils avaient eu le bonheur d’échapper au danger par le sacrifice de quelque partie de leur corps. Des hommes restaient quelque fois mortellement saisis par le froid, lorsqu’ils étaient obligés de s’arrêter pour satisfaire de pressants besoins. L’arrivée de ce moment , que l’on redoutait, était en effet fort embarrassante, tant à raison du danger de s’exposer à l’air qu’à cause de l’engourdissement des doigts , qui ôtait la force de rajuster les vêtements. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.134-137)

Wilna…

« Wilna, déjà épuisé par le passage continuel des troupes, ne fournit que peu de ressources à l’armée. Le froid était alors très-rigoureux ; car, dans le commencement de décembre, il alla de 18 à 23 °.  Ce ne pouvait être qu’un spectacle affligeant, de voir réunis, dans une ville en proie au désordre et à l’alarme, une immense quantité d’hommes faibles et abattus , de malades et de blessés moribonds, étendus dans les rues, sur les places , sans feu et sans nourriture. Nombre de ces malheureux furent victimes de la barbarie des Juifs, peuple nulle part aussi ignoble qu’en Pologne, qui les dépouillaient et les abandonnaient dans cet état , après leur avoir versé de l’eau froide sur le corps , sous prétexte de les dégeler. Les hôpitaux et les maisons particulières étaient remplis par i 5 à 18 000 malades, à la majeure partie desquels on ne pouvait administrer les secours convenables et pressants dont ils avaient besoin. Les asiles de l’humanité étaient devenus, pour ainsi dire, ceux delà mort. L’encombrement augmentait encore les difficultés administratives et sanitaires, ainsi que la gravité des maladies. Les hommes malades arrivaient en foule dans les locaux destinés à les recevoir; transis de froid, gelés, morfondus, et dans l’impossibilité où ils étaient de pouvoir se déshabiller, ils s’étendaient sur des lits sans couvertures, sur de la paille, sur le carreau, plus morts que vifs, et ils expiraient dans cet état. M. Bertrand, médecin de l’armée, qui resta , par ordre, à Wilna pour donner ses soins aux malades, a observé l’épidémie de typhus catarrhal qui a régné en Lituanie pendant l’hiver de 1812 . Il a noté que toutes les causes qui ont agi défavorablement sur l’armée , avaient également disposé à la même maladie les malheureux habitants des villes et des campagnes, obligés de quitter leurs demeures ; que , dès le mois de novembre , le froid excessif avait engourdi la tonicité cutanée, mais que celle du tissu des membranes muqueuses avait reçu un degré d’accroissement considérable et caractéristique des affections phlegmasiques de ce système. C’est ce même typhus dont ont continué à être atteints les officiers et les soldats, et qui a considérablement accru le nombre des malades dans les hôpitaux de Wilna, Königsberg , Varsovie, Thorn , Posen , Dresde, etc. Il fut déjà reconnaissable sur les troupes, peu de jours après leur sortie de Moscou, et il ne fit que s’étendre de plus en plus, à proportion de la multiplicité et de l’intensité des causes qui y ont donné lieu. Il a aussi régné sur les prisonniers de guerre français et russes. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.137-139)

Réflexions et constatations médicales…

« Après le récit de cette campagne, je demande quelle armée aussi considérable s’est trouvée dans une position plus critique, et a vu pleuvoir à la fois sur elle un plus grand déluge de désastres et de calamités ? Quels hommes ont eu à résister à plus de causes débilitantes réunies ? Des hommes obligés de supporter , au milieu d’un vaste désert couvert de neige , les fatigues de la guerre , les horreurs de la faim , les traits mortels du froid , la pénurie et la misère la plus complète , ne pouvaient se montrer ni plus braves , ni plus courageux ; ils écoutèrent encore la voix de l’honneur, malgré tant de motifs de découragement. Une campagne de six mois a détruit la plus belle des armées. Sans l’imprévoyance du chef, sans tant de causes qui ont détérioré la santé du militaire et énervé ses forces , avec des vivres et des habillements con formes à la saison , la retraite eût été bien moins fatale ; elle se serait opérée avec ordre et sûreté ; la rigoureuse inclémence du nord ne serait pas venu porter le dernier coup à tant de malheureux morts de froid , et qui ont trop bien justifié cette triste vérité de la destinée des hommes , qui les envoie souvent mourir loin d’une patrie qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Tous les individus affaiblis et exténués par les causes dont nous avons parlé, et qui se trouvaient dans l’impossibilité de se.garantir du froid excessif, ne pouvaient espérer d’échapper au danger. Les uns, pâles et abattus par l’inanition, tombaient en défaillance et mouraient étendus sur la neige. Les autres, quoique pour vus de quelques aliments , en suffisante quantité au moins pour calmer le sentiment de la faim , étaient pris d’un frisson auquel succédaient plus ou moins promptement la langueur et la propension au sommeil. On en voyait marcher sans avoir leur connaissance, et sans savoir où ils allaient: à peine parvenait-on à leur faire entendre quelques mots,  ils avaient presque totalement perdu l’usage des sens ; enfin, lorsqu’ils étaient hors d’état de pouvoir continuer à marcher, n’en ayant plus ni la force ni la volonté ils tombaient sur leurs genoux. Les muscles du tronc étaient les derniers à perdre la force de contraction. Plusieurs de ces malheureux restaient un certain temps, dans cette position, à se débattre contre la mort. Une fois tombés il leur était impossible, quelques efforts qu’ils fissent, de se relever. On s’était bien aperçu du danger qu’il y avait à s’arrêter ; mais, hélas ! La présence d’esprit et une ferme détermination ne suffisaient pas toujours pour défendre des attaques mortelles dirigées de toute part contre une misérable vie. Il m’est arrivé trois ou quatre fois , après avoir fait avaler un peu d’eau-de-vie sucrée à quelques-uns de ces infortunés qui venaient de tomber et qui commençaient à s’assoupir , de les aider à se relever , et de tenter de les remettre en mouvement. C’était en vain: ils ne pouvaient ni avancer, ni se soutenir, et ils retombaient sur la même place, où il fallait forcément les abandonner à leur malheureux sort. Leur pouls était petit et imperceptible ; la respiration rare, et à peine sensible chez quelques-uns, était accompagnée chez d’autres de plaintes et de gémissements. Tantôt les yeux étaient ouverts, fixes, ternes, hagards ; et la tête prise par délire tranquille, tantôt ils étaient rouges , et annonçaient une excitation passager du cerveau : il y avait alors délire plus marqué. Les uns balbutiaient des mots incohérents ; les autres avaient un rire serré et convulsif. Du sang fluait, chez quelques-uns, par le nez et par les oreilles ; ils agitaient leurs membres comme s’ils cherchaient à tâtons. On a répandu que des soldats, en proie à un délire frénétique, s’étaient rongés les mains et les bras : je me permets d’en douter. Les symptômes nerveux qui accompagnaient la mort par le froid, lorsqu’elle était lente, ont pu en imposer à ceux qui disent l’avoir vu. J’ai contemplé des hommes terrassés par le froid ; je les ai vus se découvrant la poitrine, agitant leurs bras comme un malade travaillé par un délire sourd dans une fièvre ataxique ; ils ne sentaient certainement plus, dans cet état, le besoin des aliments; d’ailleurs, le serrement spasmodique de la mâchoire inférieure confie la supérieure était constant chez la plupart, et il ne faisait qu’augmenter avec les effets progressifs du froid, qui amenaient la torpeur et la mort. C’est ainsi qu’ont péri des milliers d’individus. Il est peu de ceux qui ont eu le bonheur d’échapper au danger, qui n’aient été dans la suite malades. Une quantité de soldats atteints de lésions plus ou moins graves par l’effet de la congélation, remplirent, en 1813, les hôpitaux de la Pologne, de la Prusse et de l’Allemagne. Des rives du Niémen jusqu’aux bords du Rhin, on reconnaissait facilement en eux les tristes débris d’une armée victime du froid et de la plus affreuse misère. Plusieurs, n’ayant point encore touché au terme de leurs souffrances, se répandirent dans les hôpitaux en-deçà du Rhin, et même jusque dans le midi de la France, où ils vinrent subir diverses extirpations, résections ou amputations nécessitées par le désordre physique si souvent inséparable de la gangrène pro fonde et du sphacèle.

Des mutilations aux pieds et aux mains, la perte du nez, d’une oreille , la faiblesse de la vue , la surdité complète ou incomplète, des névralgies, des rhumatismes , des paralysies des diarrhées chroniques, des affections de poitrine, rappellent plus vivement encore à ceux qui portent ces douloureux souvenirs , les horreurs d’une pareille campagne. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.142-143)

Une expérience personnelle.

« Je consignerai ici le souvenir d’une circonstance à laquelle je dois probablement mon salut. Je sentis, pendant l’affreuse nuit où nous quittâmes Smolensk, un grand malaise; vers les cinq heures du matin , un sentiment de lassitude m’invita à m’arrêter pour me reposer. Je m’assis sur un tronçon de bouleau, a côté de huit cadavres gelés, et je ne tardai pas à éprouver de la propension au sommeil auquel je cédai d’autant plus volontiers, qu’il me paraissait délicieux. Je fus heureusement tiré de cette somnolence commençante, qui aurait infailliblement amené la torpeur, par les cris et les jurements de deux soldats, qui frappaient vis-à-vis de moi, à coups redoublés, un pauvre cheval épuisé qui s’était abattu. Je sortis de mon état par une espèce de secousse. Le spectacle que j’avais à mes côtés me retraça vivement le danger auquel je m’étais exposé; je pris un peu d’eau-de-vie, et je me mis à courir pour faire cesser l’engourdissement des jambes, que leur froideur et leur insensibilité étaient propres à me faire croire plongées dans un bain à la glace. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, p.144, note)

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( 15 février, 2019 )

A propos des Alliés à Paris en 1814…

1814 à Paris

« Les Alliés furent très étonnés, à leur entrée dans Paris, de la manière dont on les accueillit. On les reçut comme des amis. Les femmes surtout, voyant en eux des libérateurs, garnissaient toutes les fenêtres, saluaient de la voix et du geste. Un jour nos descendants auront le rouge au front en lisant cette page honteuse de notre histoire. Je me hâte de dire que cet aveuglement ne fut pas de longue durée. Au bout de quelques jours, les alliés purent s’apercevoir qu’ils n’étaient pour nous que des ennemis. Avant le 15 avril, bien des gens furent honteux de ce qu’ils avaient dit et fait le 30 mars. Les Alliés prétendus ne furent que des ennemis plus à redouter que la guerre la plus cruelle. Les femmes évitaient la société des officiers logés dans nos maisons ; on désignait du doigt, on huait celles qui osaient se montrer en public avec eux. Le jardin du Luxembourg renfermait quatre mille Russes ou Prussiens qui l’occupaient militairement : les hommes en étaient exclus, les femmes seules avaient la permission d’y pénétrer; quelques-unes, en petit nombre, en profitèrent, mais elles furent conspuées à ce point que des patrouilles russes durent protéger leur retraite; les femmes du peuple étaient très animées contre elles. En nous voyant ainsi au pouvoir de l’ennemi, nous eûmes bien de la peine à nous contenir. La rougeur nous vint au visage lorsque, pour la première fois, nous vîmes galoper dans nos rues ces hideux Cosaques, Tartares, Kalmouks, couchés sur leurs petits chevaux, avec leurs longues lances grossièrement faites ; lorsque tous nos corps de garde furent occupés par des uniformes étrangers, nos ponts garnis de canons mèche allumée. Triste et douloureuse époque qui, après plus de trente ans, réveille dans mon cœur de profonds regrets ! »

(Docteur Poumiès de la Siboutie », « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp. 138-139).

 

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( 14 février, 2019 )

Louis Lemarchant, chirurgien-major à Waterloo…

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(Image d’illustration)

Louis Lemarchant est né à Saint-Jouan de l’Isle (Côtes d’Armor) le 9 octobre 1780.  A l’âge de vingt-ans il se décide à étudier la médecine, à l’image de son père qui était chirurgien.  Après avoir suivi les cours, à Rennes, de l’Ecole spéciale de Médecine en 1803, il obtient le prix de cette école. Afin de se soustraire à  la conscription, le jeune Lemarchant s’oriente vers la chirurgie militaire. Il se fait admettre comme « chirurgien surnuméraire » au tout nouvel hôpital militaire de  Rennes. 

Après un passage au camp d’Etaples, près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où il occupe les fonctions de chirurgien sous-aide dans les rangs du 6ème régiment d’infanterie. Plus tard, Louis Lemarchant sera présent à Eylau, de 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. Il participe à la bataille de Toulouse le 10 avril 1814. Nommé chirurgien-major en 1811, par décret impérial, il prépare son doctorat en médecine durant le Première Restauration, n’étant plus employé à son régiment, durant cette période. Reçu docteur à Strasbourg le 4 novembre 1814, il s’en retourne dans ses foyers à Saint-Jouan de l’Isle. Lors de la campagne de Belgique, en 1815, Lemarchant reprend du service, en étant attaché au grand parc d’artillerie. Après la chute de l’Empire, il se est mis pendant quelque temps en inactivité avant d’être nommé en décembre 1816, chirurgien-major à la Légion de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], en garnison à Calais. En septembre 1817, nous le retrouvons dans les rangs de la Légion de la Seine qui devient en 1820 le 55ème de ligne. Lemarchant achève sa carrière militaire à Strasbourg dans le 1er escadron du train des parcs d’artillerie. Il est admis à la retraite le 20 mai 1835. Sa date de décès reste inconnue.

Louis Lemarchant a laissé des souvenirs jusqu’à présents toujours inédits et qui portent le titre original de « Mémorial historique des Campagnes… » dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de Biélorussie, à Minsk. Mais laissons parler l’auteur au travers d’un extrait de son témoignage.

C.B.

Me  trouvant sans emploi et voisin de l’École de Médecine de Strasbourg, ayant en outre toutes mes inscriptions de Paris, je profitai de ces circonstances, en attendant mon licenciement définitif, pour aller soutenir ma thèse à Strasbourg, ce qui eut lieu le 4 novembre 1814.

Janvier 1815. Rentré dans ma famille le 6 de ce mois, après une absence de 11 années consécutives et toujours dans une service actif à l’armée pendant lequel je n’ai pas eu un jour de maladie, quoique exposé à des températures bien opposées, en plus ou en moins, accompagnées de fatigues et de privations des choses les plus nécessaires à l’existence, souvent entretenue par des alimentations bien variées que le besoin faisait trouver bonnes. Demeuré dans ma famille jusqu’au 15 avril [1815], Napoléon débarqué dans les premiers jours de mars au Golfe-Juan avec une partie du bataillon de sa Garde. Il marcha sur Paris entouré des régiments de toutes armes qui allaient le rejoindre avec empressement, avec ou sans leurs chefs. Il entra à  Paris le 20 mars. Louis XVIII l’avait quitté le 19 avec sa famille. Napoléon réorganisait son armée. Je reçus un ordre ministériel de me rendre à Vincennes pour être attaché comme chirurgien-major au grand parc d’artillerie et 8ème escadron du train de cette arme.

Parti de Paris les premiers jours de juin pour Douai et le 10 pour l’armée, j’ai assisté à la bataille de Fleurus (ou de Ligny), le 16 juin, où l’armée prussienne fut battue complètement, puis à Waterloo le 18 juin : l’armée anglo-hollandaise, forte de 115.000 homme fut attaquée à son tour par 65.000 français. Battu toute la journée, la victoire était assurée lorsque la trahison et, d’un autre côté, la désertion de chefs de corps et de généraux contribuèrent à décider une division prussienne à passer dans un intervalle de nos lignes pour se porter sur nos derrières pour s’amuser que nous n’avions point de réserve à leur opposer ; ce que l’ennemi ignorait. Ce mouvement de la part des Prussiens fut la cause de notre perte et c’est à tort que l’on donne la gloire de cette bataille aux anglais, car ils étaient en pleine retraite. Dans Bruxelles même, lorsqu’on apprit la nôtre par les motifs ci-dessus indiqués, événement malheureux que le général Grouchy, avec 20.000 hommes, dans l’inaction devant Namur, pouvait prévenir en appuyant sa gauche à notre droite, au moins par quelques régiments en observation, faute qui lui a été bien reprochée. Profitant de la nuit, on effectua la retraite en ordre jusqu’à Soissons que le maréchal Soult rassembla sur la route les corps en leur faisant sentir, pour l’honneur de l’armée, combien il était important de marcher en ordre. Nous rentrâmes à Paris et prîmes position sur les deux rives de la Seine, la plaine de Montrouge et Vincennes. Je suis parti de cette dernière position avec toute notre artillerie pour passer la Loire. Pris des cantonnements à La Rochefoucauld, Angoulême et Limoges pendant les mois de fin juillet, août et septembre ; une partie d’octobre. Ayant quitté Limoges le 20, avec un parc nombreux d’artillerie pour le conduire à Grenoble, passant par Saint-Léonard, Aubusson (loup affamé), Pont-Gibaud [Pontgibaud, dans le département du Puy-de-Dôme], grande et bonne auberge au pied de la montagne, Clermont, Thiers, Roanne, Lyon, Vienne, Valence, destination où je restai jusqu’au 15 novembre. Je fus remplacé à l’escadron par M. Sauveur.

Parti pour Paris, le 20 novembre 1815, après un très beau dîner donné par les officiers d’artillerie à Saint-Pérez [Saint-Péray, dans l’Ardèche], de l’autre côté du Rhône, en face de Valence, vins renommés. 

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( 13 février, 2019 )

Une lettre du général Lasalle…

LasalleMéconnues sont les lettres de ce fameux officier. Disparu trop tôt pour avoir eu le temps de rédiger des « Mémoires », sa correspondance nous éclaire sur cette figure haute en couleurs. Celle-ci, d’une série de trois fut publiée la première fois en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache ».  

Zaoué, 24 messidor an VII (12 juillet 1799). 

Le chef de brigade Lasalle au général de division Dugua. 

J’apprends dans l’instant mon général, que vous avez été nommé inspecteur général de cavalerie ; je me félicite, en vous faisant mon compliment de congratulation, de me trouver encore sous vos ordres, et je présage d’avance tout l’avantage que les corps de notre armée en retireront ; le général en chef [Bonaparte] enfin voit donc la nécessité qu’il y a d’organiser solidement les corps de cavalerie, et il confie leur administration à un général qui pourra par ses connaissances rendre l’éclat à cette arme si nécessaire en Égypte . Vous savez que je ne suis pas courtisan, et que franc comme un houzard, je dis ce que je pense ; ainsi, ne voyez  dans ce que je dis qu’un hommage rendu à la vérité, et un remerciement que je fais au général en chef. Nous courons depuis deux mois après Mourad Bey ; il vient de nous échapper, et le résultat de nos fatigues n’a été que la prise de quelques-uns de ses chameaux et bagages ; deux fois il a refusé le combat. Le général en chef m’écrit que mon régiment [Lasalle commandait alors le 22èmechasseurs à  cheval] reste en Haute-Égypte. Je vous supplie d’obtenir de lui de l’y réunir en entier ; vous savez que c’est de la plus grande nécessité, soit pour la partie administrative, soit pour l’instruction ou la discipline. 

Avez-vous reçu des lettres de France depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir ? Je vous plains si vous êtes dans le même cas que moi, rien ne m’est parvenu, et s’il m’en parvenait, je tremblerais encore d’y trouver des nouvelles alarmantes sur le compte de ma mère ou de ma Joséphine [son épouse]. Jamais nous n’avons été si malheureux qu’en Égypte ; nous y éprouvons toutes les privations, toutes les fatigues les plus inouïes, et l’espoir d’un mieux-être nous est même refusé. Votre Lasalle, mon cher Général, est bien changé ; sa gaieté, qui jadis vous a amusé, l’a quitté ; sombre et mélancolique, il traîne sa triste existence dans les plaines du Saïd, où, à travers ses déserts, il a tout perdu ; et ses yeux ne peuvent plus même gouter le plaisir de pleurer. Qu’ai-je fait en venant ici ? Écrivez-moi donc quelquefois ! J’ai besoin de consolation, et votre amitié ne doit pas m’en refuser ; pensez à ce que j’ai perdu : mère, maîtresse chérie, fils charmant, et vous excuserez mes plaintes et mes importunités. 

Adieu, mon Général, ne quittez jamais votre fils, il serait trop malheureux ; pensez à moi un peu l’un et l’autre et ne doutez pas de mon sincère et respectueux attachement. 

LASALLE. 

P.S.J’embrasse Monfalcon ; et le capitaine Mousci qui vous présente son respect, et vous prie de lui faire ses amitiés. 

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( 12 février, 2019 )

Un récit méconnu.Témoignage du commandant Duuring sur les journées des 16,17 et 18 juin1815…

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Le témoignage qui suit est extrait d’un article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1910, sous le titre de « L’infanterie de la Garde à Waterloo ». L’auteur était alors chef de bataillon au 1er régiment des chasseurs de la Garde. 

Juin 1815, le 16.- Le 1er régiment a traversé Fleurus dans l’après-midi, je ne me rappelle plus à quelle heure. Toute la division, ainsi que celle des grenadiers, prirent position à droite et un peu en arrière. Les régiments reçurent l’ordre de partir  alternativement, excepté le 1er régiment de chasseurs, le 1er et le 2ème de grenadiers, qui restèrent auprès de l’Empereur. Ces trois régiments reçurent l’ordre de suivre l’Empereur, qui se porta vers la droite, une heure avant la brune. Nous marchâmes en colonne par division sous les boulets, qui nous blessèrent deux hommes. Ensuite, les trois régiments traversèrent le village après la grosse cavalerie ; en débouchant, nous nous mîmes en bataille à droite du village, et ensuite nous formâmes les carrés par bataillon. Les grenadiers prirent plus à gauche et en avant ; notre cavalerie fut ramenée, et les grenadiers soutinrent plusieurs charges contre la cavalerie de l’ennemi, qui ont éprouvé une perte assez considérable, car ils ont cru qu’ils étaient de la Garde nationale avec leurs chapeaux [Une partie des soldats de la Vieille Garde n’avaient pas reçu de bonnet à poil]. Les boulets de nos batteries qui étaient sur la hauteur de l’autre côté du village, passèrent à chaque instant le long du 1er bataillon sans nous faire aucun mal, mais à notre grosse cavalerie ; quelques tirailleurs de l’ennemi nous tirèrent également, sans qu’on perdît un homme. Nous bivouaquâmes dans cette position la nuit, en carrés, sans feu ; nous entendîmes une attaque après minuit, nous prîmes les armes, mais rien n’est venu à nous.  

Le 17.- Le régiment se mit en route après midi. La Vieille etla Jeune Garde se rassemblèrent successivement ; on fit une halte à droite de la route, où je fus détaché avec mon bataillon pour rejoindre l’Empereur, qui fut en avant. Le général Friant me trouva en chemin, et me donna contrordre de rentrer dans la colonne. Toute la colonne se met en mouvement. On entendait au loin la canonnade. Le soir, je fus de nouveau détaché pour rejoindre l’Empereur, à la ferme [celle du Caillou], à peu près à un bon quart de lieue de la ligne de bataille du lendemain. Le bataillon bivouaqua dans le jardin, sans feu ; il fit un temps affreux. 

Le  18.- L’Empereur me donna l’ordre environ à sept heures du matin, de rester avec mon bataillon à la ferme pour garder son quartier-général, trésor, etc. Plusieurs régiments d’infanterie, cavalerie, passèrent successivement du côté de la ligne de bataille, ainsi que  la Vieille Garde ; au passage du 2ème  bataillon, j’ai remis l’aigle au général Cambronne. La canonnade s’engagea de part et d’autre. Le bataillon que je commandais resta à la ferme.  A peu près deux ou trois heures dans l’après-midi, je fus instruit que plusieurs soldats se débandaient, même sans armes ; cette fuite venait principalement de notre droite. Je fis prendre les armes au bataillon, détachai une compagnie à droite et une à gauche, en gardant deux au centre. Je montai à cheval avec la gendarmerie au quartier-général, fis arrêter les fuyards, les rassembler et conduire au centre de l’armée. Cette fuite cessa une heure après, et tout fut très tranquille ; nous vîmes arriver plusieurs officiers de la cavalerie anglaise comme prisonniers. Une heure plus tard, plusieurs caissons et des pièces arrivèrent du champ de bataille, disant qu’il n’y avait plus de munitions ; à la vérité, j’en ai trouvé de vides, mais d’autres en avaient encore. Je fis parquer tout cela à droite et à gauche de la route derrière la ferme, et priai l’écuyer de l’Empereur de faire atteler le Trésor. 

Environ à cinq ou six heures du soir, je fus instruit par un poste de ma droite, qu’on voyait deux colonnes qui débouchant du bois, que je suis allé reconnaître. Aussitôt de mon arrivée, je fus à même de me convaincre qu’elles étaient de l’ennemi ; chacune peut avoir eu huit cents hommes ; mais la queue étant dans le bois, il était très difficile d’évaluer leurs forces. J’ai pris mes dispositions pour recevoir cette attaque, fis mettre deux pièces en batterie chargées à mitraille et couvrir par un  détachement d’un officier et cinquante hommes, de manière qu’on pouvait difficilement les apercevoir, je donnai l’ordre de ne point tirer avant que j’y fusse. Mon adjudant-major vient m’instruire que beaucoup de soldats arrivent de nouveau, qui se débandèrent ; j’ai fait mettre mes deux compagnies que j’avais conservées au centre, les baïonnettes croisées, sur la route et à côté, avec ordre de ne laisser passer qui que ce soit, hormis les blessés. J’ai trouvé parmi ce nombre, plusieurs officiers, entre autres un chef de bataillon, que j’ai forcé de prendre le commandement d’un bataillon que j’avais rassemblé, avec menaces de faire feu sur lui s’il n’obéissait pas à l’instant même ; j’ai trouvé un maréchal de camp dont j’ignore le nom ou ce qu’il voulait, que j’ai prié de conduire une autre colonne. L’officier que j’avais détaché pour couvrir les deux pièces, me fit rendre compte que l’officier d’artillerie avait jugé à propos de s’en aller avec ses pièces, en disant qu’il n’avait point d’ordre à recevoir de moi, et que l’ennemi s’approchait. J’ai prié alors même des officiers supérieurs de l’artillerie, de faire mettre d’autres pièces en batterie, mais rien ne s’effectua. 

Me voyant sur le point d’être attaqué sans le soutien de personne et d’une façon bien supérieure à la mienne, je me décidai à former un bataillon d’environ deux cents hommes des différents régiments que j’avais fait rassembler, auquel je fis prendre position à ma droite en potence et un peu en arrière pour qu’on ne me dépassât pas, fis filer le Trésor et les équipages, et ensuite les pièces sans donner un homme d’escorte, pour repousser une attaque qui pouvait être très nuisible à l’armée, si la route derrière elle se trouvait coupée. Je fis rassembler mon bataillon adossé à la ferme, détacher cent hommes en tirailleurs dans le bois et cent autres en réserve, au même moment que le général (le prévôt général de l’armée) fit attaquer le bataillon d’infanterie au pas de charge, qui se déployait à demi-portée, et entrât également dans le bois. Cette combinaison eut un heureux résultat ; nous éprouvâmes peu de pertes, et les Prussiens furent repoussés.  J’avais en même temps envoyé mon adjudant-major pour en donner connaissance à l’Empereur, qui m’a fait dire d’avoir bien fait et de tenir la position. Peu de temps après, nous vîmes arriver une déroute complète qu’on ne pouvait pas arrêter, infanterie, cavalerie, artillerie, toutes étant mêlées. Alors, crainte d’être chargé par la cavalerie ennemie, et pour pouvoir faire un mouvement en cas de besoin, je fis rassembler le bataillon en colonne par division à distance de pelotons : officiers et soldats de tous les régiments voulaient se mettre dans nos rangs, mais je ne recevais personne, car il eût été impossible de conserver l’ordre.

Par la suite, j’ai donné l’ordre de placer dans les rangs les hommes de  la Vieille Garde, de manière à ce que à la fin mes divisions furent d’environ 300 hommes chacune.  Dans ce triste désordre, et au moment où l’on tiraillait sur notre arrière (ce qui fut fait à la brune), nous vîmes arriver l’Empereur accompagné de quelques chasseurs à cheval et de quelques généraux, en outre les comtes Drouot et Lobau. Sa Majesté vint à moi, me demanda ce que j’avais fait, ma force et ma position. Je répondis d’après le détail que j’en ai fait. Elle me donna en personne l’ordre de serrer en masse et de le suivre en disant : « Je compte sur vous. ». Je mis le bataillon en route, il marcha dans le blé qui était d’une hauteur au-dessus de la tête des hommes. Au bout d’une heure de chemin, nous rencontrâmes plusieurs généraux de la Garde qui faisaient le rassemblement de  la Garde. Me trouvant alors parmi les autres corps, plusieurs ravins très difficiles à passer occasionnèrent la perte de beaucoup de mes hommes. 

La nuit s’avança, je continuai à marcher suivant la direction dans laquelle je crus que l’Empereur s’était dirigé. A la fin, n’ayant point de guides, je m’apercevais que ma direction d’éloignait trop de la grande route ; je fis appuyer de ce côté, rencontrai quelques détachements de la Garde, en outre l’aigle des grenadiers que je fis rester avec moi ; mais bientôt, je fus de nouveau forcé de m’éloigner de la route, car l’endroit où je voulais l’approcher se trouva derrière l’avant-garde de l’ennemi. Dans la direction que j’avais indiquée, nous fîmes la découverte d’une maison où il y avait du monde ; j’engageai moi-même et avec beaucoup de douceur les gens de nous conduire par un chemin sûr dans la direction de Fleurus, que nous découvrîmes à la pointe du jour, que je fis tourner avec les précautions nécessaires.  Nous vîmes  à gauche de la route, près de la ville, les pièces de prises sur l’ennemi dans la journée du 16. Entre cinq et six heures du matin, nous approchâmes de Charleroi où les paysans nous conseillèrent de ne pas approcher la ville disant qu’elle était déjà occupée par l’ennemi. Ils m’indiquèrent de passer la rivière plus à gauche dans la direction de Philippeville. Je continuai la route de Charleroi que j’ai traversée avec environ 300 hommes dont quelques grenadiers ainsi que l’aigle. Nous trouvâmes toutes  les rues encombrées, et à notre gauche, sur une petite place, nous vîmes plusieurs pièces de l’ennemi prises dans la journée du 16. 

Signé : DUURING.  

  

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( 12 février, 2019 )

Retour sur un témoignage…

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Urbain Fardeau, originaire de Saumur (Maine-et-Loire), né le 28 janvier 1766 a laissé cinq volumes d’un manuscrit inédit qui fait partie depuis 1987, par un legs particulier, du patrimoine de sa ville natale. Ce livre, édité en 1999 par les Editions Cheminements, reprend quelques larges extraits de cet ensemble. L’éditeur a pris le parti de les présenter au lecteur sous la forme de quelques chapitres thématiques (« Sa vie », « Le combattant », « Ses idées »). Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi même si cette démarche empêche toute proximité durable du lecteur avec l’auteur. 

Fardeau rédigea donc son récit pour son neveu Théodore, dans les années 1840. Il s’adresse directement à lui tout au long de ses « Mémoires ». Après avoir commencé des études religieuses afin de devenir curé, avant 1789, Fardeau choisit finalement d’embrasser une carrière médicale, « ayant un goût primitif pour la chirurgie », écrit-il. Il participe à la campagne d’Italie comme chirurgien des armées en 1798/1800. Fardeau fera le coup de feu le 15 août 1799, lors de la bataille de Novi. Plus tard, il aura l’honneur d’embaumer le corps du malheureux général Desaix tué durant la bataille de Marengo, le 14 juin 1800. Nous le retrouvons au Camp de Boulogne, lors de la première distribution des croix de la Légion d’honneur. Il se fait remarquer ce jour-là en organisant les secours pour sauver les passagers d’un navire en détresse près des côtes. A Austerlitz, il assiste à la mort du général Valhubert, fauché par un boulet. Fardeau participe également aux campagnes de Prusse et de Pologne et se bat en duel sur « route de Varsovie ». Lors du combat d’Ostrolenka, le 16 février 1807, il fait donner les plus prompts secours à un officier, « ami du fils du général Souvarov », franc-maçon comme lui… 

Fardeau n’épargne pas un certain général Girard, « un petit provençal et gascon tout à la fois, ignorant tout, même sa langue », un officier, selon lui à la conduite insupportable. Le médecin, « excédé de fatigue de corps, d’esprits et de cœur », demande sa retraite en 1807 et en janvier 1808, Urbain Fardeau peut goûter à la tranquillité d’une vie civile bien méritée. Urbain Fardeau s’est éteint à Saumur le 22 février 1844.

Il est étonnant que les états de services du chirurgien Fardeau soient totalement absents de ce volume, ce qui aurait permis de mieux guider le lecteur.
Les voici, collectés sur son dossier qui se trouve en ligne sur la base de données (accessible sur internet) « Léonore » de la Légion d’honneur ; cote LH/931/52.

Détail des services.

« Entré au service en qualité de capitaine de gendarmerie nationale le 1er avril 1792.
Commissionné chirurgien de 3ème classe pour l’armée de l’Ouest et dans les hôpitaux de l’Intérieur (17ème division militaire) depuis 1793 jusqu’au 13 germinal an 5.
Commissionné pour l’armée d’Italie comme chirurgien de 2ème classe depuis le 10 pluviôse an 7 jusqu’au 18 thermidor an 9.

Commissionné pour l’armée d’Angleterre comme chirurgien de 1ère classe, le 17 vendémiaire an 12.

Nommé chirurgien-major au 64ème régiment d’infanterie le 7 pluviôse an 12
Chevalier de l’ordre de la légion d’honneur le 14 juin 1804.

Campagnes.

A fait les campagnes de 1793, ans 2 et 3, à l’armée de l’Ouest.

Celles des ans 7, 8 et 9 à l’armée d’Italie.

A l’armée des côtes de l’océan, Camp de Boulogne, celles des ans 12 et 13.

A la Grande Armée, celles du mois de Vendémiaire an 14, l’an 14 [sic], 1806 et 1807.»

En marge la mention suivante : 

« Approuvé par nous général commandant le 4ème corps d’armée le présent état des services de Monsieur Fardeau, qui a des droits particuliers à la bienveillance du Gouvernement par les preuves multipliées qu’il a donné à la guerre de son dévouement de ses talents, et même de son courage, notamment au camp de Boulogne le 28 thermidor an 12, jour de la distribution des Croix, où il se jeta à la mer pour secourir le bâtiment naufragé et parvint par ses efforts à sauver deux hommes sous les yeux d’une partie de l’armée, à tous ces titres nous invoquons pour lui la bonté de Son Excellence le directeur ministre de la Guerre,

Au quartier-général à Breslau le 12 février 1808.

Le général commandant le 5ème  corps

SUCHET. »

Une pièce se trouvant également dans ce dossier nous confirme que c’est pour des raisons de santé que Fardeau prit sa retraite : « Nous médecins et Chirurgien en chef, certifions que monsieur Fardeau, chirurgien-major au 64ème  régiment est affecté d’un rhumatisme qui occupe alternativement le bras droit et le système gastrique ; dans le premier cas, la main devient incapable d’exercer la chirurgie ; dans le second, qui est, presque habituel, il règne une diarrhée abondante et dangereuse. Il est depuis sujet à une dysurie fréquente avec pissement de sang [in texto]. Ses forces diminuent sensiblement tous les jours ; nous le jugeons incapable de servir.

Breslau le 1er décembre 1807. Signé BRASSIS et GALLEE [?]« 

Urbain FARDEAU, « Mémoires d’un Saumurois chirurgien-sabreur. Préface de Pierre Goubert », Le Coudray-Macouard [Maine-et-Loire], 1999, 238 pages.

Fardeau

 Gravure représentant le chirurgien Urbain FARDEAU.

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( 12 février, 2019 )

Se débarrasser définitivement de Napoléon…

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« Le 20 et le 22 janvier [1815], Adye, le capitaine de la Perdrix écrivait de Porto-Ferrajo qu’il attendait avec une inquiète impatience la décision du Congrès, que les Bertrand étaient plus anxieux que lui, qu’ils craignaient de quitter l’île d’Elbe pour suivre leur maître en un pays lointain où ils vivraient à jamais séparés de leurs parents et de leurs amis. Le 27 janvier et le 6 février, Blacas, le favori de Louis XVIII, dans deux entretiens avec le baron Vincent, ambassadeur d’Autriche, représentait les périls qu’entraînait le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe. A Pétersbourg, au mois de février, Joseph de Maistre jugeait que la «transportation » de Napoléon devenait absolument nécessaire. N’était-ce pas un homme qu’il« fallait anéantir moralement » ? Pourquoi l’île d’Elbe, avait-il dit, et pourquoi pas Botany-Bay [se trouvant en Australie et où l’Angleterre avait l’habitude d’expédier des prisonniers] « qui est sensiblement plus grand et plus commode ? »[Dès la fin d’avril 1814, un royaliste de Paris, nommé Babey, avait écrit à un ami de Londres, Cornewall : « On devrait bien éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe et l’emmener à Botany-Bay ; tant qu’on le saura près, il donnera de l’inquiétude ». Note d’Arthur Chuquet]

A Vienne, pendant la durée du Congrès, Pozzo di Borgo affirmait qu’un grand malheur arriverait si Napoléon n’était au plus vite envoyé dans une contrée moins dangereuse que l’île d’Elbe, et il élevait si haut la voix que lorsque l’Empereur s’échappa, Metternich déclara que les indiscrètes paroles de Pozzo et ses violentes propositions avaient poussé Napoléon aux dernières extrémités. Pour se défendre, Pozzo dut répliquer que le mal ne pouvait s’éviter, qu’il serait advenu tôt ou tard, que mieux valait qu’il advînt maintenant parce qu’on y remédierait .plus, facilement. A Londres, ne convenait-on pas que, si Napoléon regimbait, l’opération serait confiée  à Sidney-Smith qui se faisait fort d’enlever le personnage et de le mettre en lieu sûr ? A Paris après l’évasion, dans un ordre du jour à la garde nationale, général Dessolle n’avouait-il pas que Napoléon tentait un retour désespéré parce que le Congrès voulait éloigner davantage le seul homme dont l’intérêt était de troubler le repos de l’Europe ? Napoléon savait que le Congrès projetait de l’envoyer soit aux Açores, soit à Saint-Lucie soit à Sainte-Hélène, à cette Sainte-Hélène qu’il avait dans sa jeunesse qualifiée de petite isle, à cette Sainte-Hélène que Montgaillard, en 1805, lui conseillait de prendre pour ôter aux escadres anglaises un utile refuge» à cette Sainte- Hélène où Windham voulait le déporter Cadoudal l’avait enlevé. 11 savait tout cela et par les journaux, et par la lettre d’Hyde de Neuville à Bertrand, et par deux Anglais qui vinrent exprès de Vienne à l’île d’Elbe, et par un officier étranger, attaché jadis à sa personne et qui se rendit à Porto-Ferrajo pour lui révéler ce qui se tramait contre lui, et par de discrets avis du prince Eugène. « Il avait, a écrit Davout, un correspondant qui puisait ses informations à bonne source et lui donnait connaissance

des plus récentes délibérations du Congrès ». Il éclata d’abord, et il déclara publiquement que, si les alliés voulaient lui mettre la main au collet, il ne se laisserait pas faire : « Ils veulent me déporter ! Qu’ils essaient ! Je leur ferai payer cher leur tentative. J’ai des vivres pour six mois, des canons, des braves pour me défendre. On aura le spectacle d’une longue et belle résistance à la plus odieuse des violations. Mais je ne crois pas que l’Europe ait envie de se déshonorer en s’armant contre un seul homme qui ne veut pas et qui ne peut plus lui faire de mal. On m’a garanti la souveraineté de l’île d’Elbe par un traité solennel ; je suis ici chez moi et tant que je n’irai pas chercher querelle à mes voisins, on n’a pas le droit de m’inquiéter ! »Durant plusieurs jours, l’île parut être en état de guerre. Les ouvriers des arsenaux réparèrent les affûts et fabriquèrent des caissons. Les artilleurs firent les exercices et la manœuvre du canon. Les forts furent armés et les civils ne purent y entrer. On paya et rasa des maisons trop voisines des remparts. On acquit deux bâtiments chargés de blé qui venaient de Civita-Vecchia. Dans les premiers jours de février, le trésorier Peyrusse eut ordre de s’établir au fort de l’Etoile et secrètement par précaution, il s’approvisionna de farine, de pommes de terre, de bœuf salé et de vin. Mais Napoléon n’ignorait pas qu’il devrait bon gré malgré se soumettre aux conditions du Congrès. La place de Porto-Ferrajo était- elle, comme on disait orgueilleusement, un petit Gibraltar ? Les habitants se défendraient ils ? La garnison tiendrait-elle contre un bombardement ? Les soldats de la garde n’avouaient- ils pas qu’on n’aurait aucune peine à saisir Napoléon et à l’emmener ? Toute résistance serait vaine, reconnaissait Napoléon dans une conversation avec Campbell, et je n’aurais qu’à chercher la mort, qu’à tomber les armes à la main Je me résigne donc à tout ; j’irai même à Sainte-Hélène; qu’on me frappe; voilà ma poitrine.» Mais depuis lors, son caractère s’altéra ; il eut souvent des accès de mauvaise humeur; sa parole devint plus brève, plus saccadée, plus tranchante. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.49-53).

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( 11 février, 2019 )

Une lettre pleine d’amitié d’Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie, au comte de Lavalette, directeur général des Postes…

Eugène à Lavalette

« Il m’est bien permis, mon cher Lavalette, d’être cette fois en colère contre toi. Comment tu annonces à tout le monde la perte que tu viens de faire et je suis le seul qui l’ignore. Rends donc plus de justice à mes sentiments pour toi. Vas mon ami, ma position n’a point changé mon cœur et ne le changera jamais. Il est encore tel que tu l’as connu, plein d’intérêt pour ceux qu’il aime et toujours prêt à partager leur peine et leur chagrin. Je suis donc celui de tes amis qui ait appris avec la plus vive affliction la perte de ton père parce que j’ai compris ta douleur et parce que tu voulais me priver de la partager. Adieu mon bon Lavalette. Aujourd’hui je ne te parlerai pas d’affaires. Quand le cœur est affecté tout le reste est indifférent. Je t’embrasse ainsi que mon aimable cousine.

Ton sincère ami.

Eugène N. [Napoléon]

Monza [Italie], 10 octobre [1808] au matin. »

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C’est en 1808 que Lavalette perdit son père. Il est à souligner qu’il avait épousé en 1798 Emilie de Beauharnais, cousine d’Eugène. La comtesse de Lavalette est restée dans l’Histoire pour avoir pris la place de son époux , condamné à mort le 21 novembre 1815, par Louis XVIII. Cela lui permit de s’échapper de la Conciergerie, à Paris, le 20 décembre, la veille de son exécution ! Ses « Mémoires » sont à lire.

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( 11 février, 2019 )

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815…

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815… dans TEMOIGNAGES grenoble.

Le chef de bataillon Lessard qui commandait à Laffrey le troisième bataillon du 5ème  régiment, était né à Rennes le 7 septembre 1778. Il prétend avoir été élève-chirurgien à l’armée du Nord et à celle des côtes de l’Ouest. Quoi qu’il en soit, il débute comme sergent, puis comme sous-lieutenant au 1er  bataillon de l’Ouest en 1799; sous-lieutenant le 31 décembre 1801 et lieutenant le 7 août 1804 à la 24ème demi-brigade, capitaine le 3 mars 1807, chef de bataillon au régiment des flanqueurs de la ligne et capitaine aux grenadiers de la Garde le 8 avril 1813, il est nommé le 29 juillet 1814 chef de bataillon au 5ème de ligne. Après et malgré l’affaire de Laffrey, il devient major au 70ème (19 juin 1815). Mais la seconde Restauration replace Lessard chef de bataillon au 5ème  (1er août 1815) et le licencie (26 septembre 1815). Admis à la pension de retraite (6 février 1828), réintégré par la Monarchie de juillet qui lui donna le commandement de la place de Rennes (23 septembre 1830) et le promut lieutenant-colonel (19 novembre 1831), Lessard, après avoir commandé dans ce grade le 49ème de ligne (31 mars 1832), prit sa retraite le 3 juillet 1835 et mourut le 24 mars 1848. Il avait reçu deux coups de feu, l’un aux reins et l’autre à l’épaule à la bataille d’Eylau et un coup de feu à la jambe droite à Crouÿ près Soissons [sans doute durant la campagne de 1814]. A Laffrey, il portait sur la poitrine la croix d’officier de la légion d’honneur qu’il avait obtenue le 28 novembre 1813. Mais venons à sa précieuse relation de l’événement. Nous avons laissé de côté le début du document, car, chose curieuse, ce début n’est, autre que celui de la lettre du colonel Roussille au duc de Tarente. Lessard a eu connaissance de cette lettre, et, sans doute, pour mettre en relief le royalisme de son ancien colonel, il a reproduit textuellement le récit de la réunion des chefs de corps chez le général Marchand et la longue allocution de Roussille qui, parla, croyait évidemment faire sa cour aux Bourbons et obtenir le grade de maréchal de camp.

 Arthur CHUQUET.

 Relation historique de ce qui s’est passé à Grenoble concernant le 5ème régiment d’infanterie de ligne.

Le 6 mars, à midi, M. le colonel reçut l’ordre de M. le comte Marchand de faire partir le 3ème bataillon pour protéger une compagnie de sapeurs chargée de faire sauter le pont de Ponthaut et surtout de ne pas s’engager. Les préparatifs de départ tinrent jusqu’à 3 heures. Le bataillon se mit en roule et M. le colonel l’accompagna jusqu’à une demi-lieue sur la route. Là, il fit former le carré, rappela de nouveau à chacun ses devoirs et recommanda surtout aux soldats d’être dociles à la voix de leurs chefs. Les cris de « Vive le Roi ! » se firent entendre à plusieurs reprises. La colonne se mit en marche.Arrivé à Vizille (quatre lieues de Grenoble), beaucoup d’enfants vinrent au devant du bataillon en criant « Vive l’Empereur ! ». Je fis faire halte, passai sur le front du bataillon et recommandai à mes soldats de marcher en ordre et de se taire. Je traversai la ville. Quelques voix d’hommes se firent entendre, répétant les mêmes cris que les enfants. J’entendis quelques soldats dire : « L’on s’arrangera comme l’on voudra, mais nous ne nous battrons pas entre nous. » (Alors il faisait nuit.) Je rendis compte de suite à M. le général commandant Marchand do ce qui venait de se passer à Vizille. Le gendarme, porteur de ma lettre, arriva à Grenoble à 1 heures du soir. Mon adjudant-major qui avait pris l’avance avec les fourriers, rencontra à La Mûre l’avant-garde de Bonaparte. Il vint au devant de moi et m’en rendit compte. A l’entrée du faubourg, un officier pria mes éclaireurs d’arrêter et me lit demander de la part du général Cambronne. Je refusai de me rendre à cette invitation. Le général vint lui-même, et, malgré les instances qu’il lit, je ne voulus pas communiquer. Le général rentra en ville, et, peu de temps après, j’entendis battre la caisse et sonner à cheval. Je craignis un mouvement de la part des troupes de Bonaparte, j’ordonnai de charger les armes. Mais le tumulte allant toujours croissant dans la ville, l’obscurité favorisant un mouvement qui eût pu donner les moyens d’envelopper les 250 hommes que j’avais, je me décidai à me retirer pour prendre une position militaire. Ce que je fis au village de Laffrey.

Il était 4 heures du matin lorsque j’y arrivai. J’en donnai de suite connaissance à M. le comte Marchand ainsi que de tout ce qui s’était passé à l’entrée de La Mûre; je lui demandai ses ordres. A 7 heures, j’appris d’une manière certaine que Bonaparte était arrivé à La Mûre. J’en instruisis M. le général Marchand. A 11 heures, quelques vedettes parurent sur la  route et voulurent approcher mes avant-postes ; on refusa de les recevoir. A midi, Bonaparte arriva avec quelques officiers et toute son infanterie. Alors je fis mettre sac au dos. Les soldats me regardèrent. J’entendis distinctement dire : « Nous ne nous battrons pas contre nos camarades ». J’envoyai de suite au général Marchand. Quelques instants après, son aide-de-camp (Randon] arriva. Je crus qu’il m’apportait des ordres. Mais il ne venait que pour me voir. Bonaparte envoya un officier à mon avant-poste, qui demanda à me parler. Je fis répondre que j’avais des ordres de ne pas communiquer.

Quelques instants après, il en vint un autre qui me fit des propositions, puis des menaces. Je refusai de me rendre près de Bonaparte, disant à cet officier qu’aussitôt que j’aurais reçu des ordres de Grenoble, je ferais connaître mes intentions. Le tout se passa en présence de cinquante hommes qui formaient mon avant-poste et de M. l’aide-de-camp du comte Marchand qui était présent.

Bonaparte resta sur la route depuis midi jusqu’à 3 heures. Fatigué d’attendre, il m’envoya demander si je ne voulais pas me décider à quelque chose. Je fis la même réponse que ci dessus. Tout aussitôt que l’officier fut de retour près de lui, il fit descendre son infanterie sur la route. Dans le même instant tous prirent leur course, l’arme sous le bras gauche, la baïonnette dans le fourreau, criant : « Nous sommes des Français, nous sommes vos frères ! » Ils se jetèrent dans les rangs en embrassant mes soldats. J’étais à la tête de mon bataillon. Bonaparte vint à moi et s’adressant aux soldats : «Eh bien, si vous voulez tirer, vous en êtes les maîtres ; me voilà au milieu de vous.» Les soldats restèrent comme frappés de terreur. Il pérora la troupe et il ordonna de marcher sur Grenoble. L’on me plaça à la gauche de sa Garde. M. le général Cambronne vint prendre le commandement de troupes sous mes ordres. J’arrivai à Grenoble. Mon bataillon rendu au quartier, je me rendis de suite chez M. le colonel du régiment. Il était chez Bonaparte qui l’avait fait demander. A son retour, il me dit que Bonaparte n’était pas content de notre conduite.

Certifié sincères et véritables les faits énoncés ci-dessus.

Paris, le 29 septembre 1815.

(Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911 pp.89-93.)

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( 10 février, 2019 )

Réflexions d’Henri Beyle (Stendhal) à propos de la seconde abdication de l’Empereur.

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Celui qui deviendra  un écrivain célèbre et qui a servi dans l’administration impériale, n’a pas accepté la défaite de Waterloo (plus loin, dans le même tome de son « Journal », à la page 282, il lit l’histoire des Stuarts par Hume et ajoute : « pour me consoler de la bataille de Mont-Saint-Jean »). Dans le tome cinquième de son « Journal » il porte le jugement suivant, à la date du 25 juillet 1815 :

« Le parti de l’éteignoir triomphe. Voilà un beau venez-y voir, dirais-je aux philosophe allemands, si en colère contre Bonaparte, si ces gens-là avaient assez d’esprit pour comprendre. Il ne me reste plus qu’un vœu, c’est que ces lâches habitants de Paris soient bien vexés par les soldats prussiens logés chez eux [comme en 1814, après la chute de Paris]. Les lâches ! On ne peut être malheureux, mais perdre l’honneur !

La haine de la tyrannie a égaré les Chambres. Il paraît qu’elles ont forcé Bonaparte à la démission, dans un moment où son grand nom était plus nécessaire que jamais. Lucien [frère de l’Empereur] avait raison, l’intérêt de la patrie était de mettre les chambres en prison pour un mois.  Peut-être Bonaparte, ne pouvant pas s’embraquer à Rochefort, ira-t-il se réfugier à l’armée qui est derrière la Loire à deux pas de lui. Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe : « A l’éteignoir ». Les bâtards doivent être bien contents. La France ne sera jamais heureuse que gouvernée par un souverain illégitime, c’est-à-dire qui tienne sa place de la constitution. Le duc d’Orléans [futur Louis-Philippe] serait bon aujourd’hui. Si l’on attend que la couronne lui échoie légitimement, il ne vaudra plus rien. »

(STENDHAL, « Journal, 1811-1823.V. Établissement du texte et préface par Henri Martineau », Paris, Le Divan, 1937, pp.277-280).

———–

J’en profite pour signaler que j’ai découvert que Stendhal ne supportait pas la personne du général Philippe de Ségur, auteur d’une histoire de la campagne de 1812. Selon l’auteur du « Rouge et le Noir » , Ségur s’attribuait bien des mérites, des blessures (contestables) reçues durant ses campagnes, ainsi qu’une flagornerie excessive à l’égard de Louis XVIII.  Tout cela est contenu dans les « Souvenirs d’égotisme » rédigés par Stendhal. Je n’ai pas trouvé trace (pour l’instant) d’une animosité similaire de la part du général de Ségur. J’aurais peut-être l’occasion d’y revenir .

C.B.

 

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( 9 février, 2019 )

L’Amérique ou l’Angleterre ?

Napoléon le Grand2

« La première idée de l’Empereur, après sa chute, avait été de se rendre en Angleterre, et ce projet peut être regardé comme un hommage spontané rendu à la nation anglaise, qu’il n’aima pas, il est vrai, peut-être parce qu’il était forcé de l’estimer, mais enfin à qui il croyait devoir rendre justice. Il prêta ensuite l’oreille à la proposition qu’on lui fit de passer aux Etats-Unis d’Amérique ; un grand nombre de capitaines américains qui se trouvaient à Paris lui offrirent leurs vaisseaux. Mais Napoléon repoussa tout moyen qui eût donné à son éloignement l’apparence d’une fuite. Pressé cependant de prendre un parti, il se décida en faveur des Etats-Unis, et déclara qu’il était prêt à partir avec sa famille pour cette destination.

La commission du gouvernement provisoire sembla se prêter à l’exécution de cette détermination ; le ministre de la Marine reçut l’ordre de faire préparer deux frégates pour être mises à la disposition de Napoléon, ainsi qu’il le demandait. Fouché savait que ces dispositions étaient sans conséquence ; il savait qu’un sauf-conduit devait être demandé à lord Wellington, et qu’il ne serait pas accordé… L’Empereur était déjà le prisonnier des Anglais.

Sur ces entrefaites, les Autrichiens, les Russes et les Prussiens étaient arrivés pour la seconde fois sous les murs de Paris ; l’Empereur pouvait être enlevé à la Malmaison ; tout était en alarmes autour de lui. Le peu d’amis qui lui restaient le pressaient de songer à sa sûreté.

Le 29 juin, la commission du gouvernement provisoire pressa à son tour le départ de Napoléon qui, le même jour, monta en voiture à cinq heures du soir, et abandonna la Malmaison. Sa suite se composait de MM. Bertrand, Montholon, Gourgaud, Savary, Lallemand frères, Las Cases, Planat, Résigny ; la comtesse Bertrand accompagnait son époux ; Mme de Montholon voulut également s’attacher à la destinée hasardeuse du sien. L’Empereur coucha à Rambouillet, où il reçut un courrier, le 30, à la pointe du jour. Il ouvrit avec émotion les dépêches qu’on lui remettait et s’écria douloureusement après les avoir parcourues :

-C’est fini !… C’en est fait de la France !… Partons !

Napoléon ne s’arrêta plus qu’à Rochefort, où la signification de son exil sur le rocher de Sainte-Hélène lui fut notifiée… On sait le reste. »

(« Mémoires » de la générale DURAND).

 

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( 5 février, 2019 )

Une lettre de Napoléon à l’impératrice Marie-Louise, écrite en pleine campagne de France…

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Nangis, le 17 février 1814, à 4 heures après-midi.

Ma bonne Louise.

Je t’ai fait écrire 2 fois sur le champ de bataille pour te donner de bonnes nouvelles. J’ai fait 6.000 prisonniers russes, j’ai défait le corps de Wittgenstein, lui ai pris 15 pièces de canon, 50 caissons d’artillerie. Plusieurs généraux sont pris, mes troupes suivent l’ennemi dans la direction de Montereau, de Provins et de Bray. Ce soir toute la grande armée ennemie aura repassé la Seine fort en désordre.

Adieu, ma bonne Amie. Un baiser à mon fils. Je t’ai fait dire de tirer 30 coups de canon.

Nap.

(« Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… », Librairie Stock, s.d. [1955], pp.85-86).

 

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( 4 février, 2019 )

Napoléon vu par le colonel Campbell (février 1815).

Campbell

 « … ce qui nous paraît le plus curieux, à la date du mois de février [1815], c’est que le commissaire de la Grande- Bretagne [le colonel Neil Campbell], à peine revenu de sa dernière excursion à Gênes, songe à s’absenter de nouveau après avoir constaté lui-même en ces termes le nouvel aspect que lui offre la capitale de l’île d’Elbe : « Il n’est guère possible de donner une idée de Porto-Ferrajo, qui est comme une grande caserne, étant occupée par des militaires, des gendarmes, des agents de police, des employés de la cour, des aventuriers, tous dans la dépendance de Napoléon et attachés à lui par des places d’honneur ou des emplois salariés. Le port est constamment rempli de navires de toutes les parties de l’Italie, apportant des provisions pour cet accroissement de population, car l’île ne produit que du vin. Des navires de toutes les nations jettent fréquemment l’ancre ici, les uns amenés  par des motifs de curiosité, les autres par des motifs de spéculation, ou retenus par les vents contraires. » Au milieu de cette vie active, dont Napoléon était le promoteur, sir Neil Campbell le voyait seul préoccupé de sa sécurité menacée, en même temps que de l’insuffisance de ses ressources : « Depuis quelque temps Napoléon a suspendu les travaux de la construction des routes et d’embellissement de sa résidence de campagne : c’est, je présume, à cause de la dépense. Il a rassemblé la municipalité de Porto-Ferrajo pour délibérer sur la vente de l’hôtel de ville, et en même temps il a logé deux détachements de sa Garde dans les ouvrages avancés qui ont été établis pour retarder l’approche des fortifications de la ville en cas de siège. «Dans l’entrevue que j’ai eue avec Napoléon à mon retour de Gênes, il m’a parlé de l’arrestation de plusieurs officiers à Milan, qu’on suppose les complices d’une conspiration en faveur de Murât. Il m’a répété plusieurs fois : « On ne trouvera rien contre moi. Au moins on « ne trouvera pas que je sois compromis du tout. » « Ces expressions et tout l’ensemble de sa conversation sur ce sujet témoignent évidemment d’une grande anxiété. «Il m’a parlé aussi cette lois des bruits qui ont couru sur sa déportation à Sainte-Hélène ou à Sainte- Lucie, d’une manière à me prouver qu’il y croit, et en disant : «Je ne consentirai jamais à me laisser enlever de  l’île d’Elbe; je résisterai par la force. Avant cela, il « faudra faire une brèche dans mes fortifications. » Autre sujet de réflexions graves pour un surveillant : « Dans le canal de Piombino, qui a de 4 à 5 milles de largeur entre la pointe nord-est de l’île d’Elbe et la côte la plus voisine d’Italie, se dresse un petit rocher appelé Palmaiola, situé à 1 mille environ de l’île d’Elbe et à un peu plus de 3 milles de Piombino. A son sommet est une surface de quelques mètres carrés sur laquelle, pendant la dernière guerre, les Français avaient placé deux canons et un obusier pour taquiner les vaisseaux anglais. Napoléon a voulu s’emparer de ce roc comme étant un appendice de l’île d’Elbe, aussi bien que Pianosa : il y a envoyé récemment un poste de soldats. Ce ne peut être que pour un de ces deux motifs : ou arrêter les déserteurs qui pourraient y aborder, ou entretenir des communications secrètes, soit personnellement, soit par intermédiaires, avec quiconque viendrait d’Italie. J’ai mentionné cette circonstance au général Bertrand en lui disant que l’observation en a été faite en Italie. Il a traité la chose légèrement et ne m’a pas donné la moindre explication. « Sans attacher trop d’importance à ce rocher ou aux faits ci-dessus, il est à remarquer qu’il est une autre île sans habitants, appelée Monte-Cristo, au sud de l’île d’Elbe et à un peu plus de 2 milles de Pianosa, où Napoléon peut s’établir aussi par caprice ou pour favoriser ses projets ; puis d’autres îles encore à égales distances vers le sud des côtes de Rome et de Naples; de sorte que son absence de l’île d’Elbe serait moins aisément connue, quelque prétexte qu’il aurait de la quitter. Il a fait trois visites à Pianosa depuis son arrivée ici et avant l’hiver. »

(« Napoléon à l’île d’Elbe. Chronique des événements de 1814 et de 1815. D’après le Journal du colonel sir Neil Campbell., le Journal d’un détenu et autres inédits peu connus pour servir à l’histoire du Premier empire et de la restauration. Recueillis par Amédée Pichot », E.Dentu, Éditeur [et la] Revue Britannique, 1873, pp.208-211 ).

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Quelques mots à propos du colonel Campbell…

La postérité à conservé le nom du colonel Sir Neil Campbell (1776-1827),  par ses fonctions de commissaire anglais chargé de la surveillance de l’Empereur à l’île d’Elbe. Le 15 avril 1814, à Fontainebleau, il fait partie des commissaires étrangers présentés à l’Empereur.

La fuite de Napoléon de son exil elbois restera pour Campbell le drame de sa vie. Il est absent de son poste lors de cet événement historique : parti dès le 16 février 1815 à Livourne, pour un voyage diplomatique et galant (il allait retrouver sa maîtresse, une aristocrate italienne). Persuadé que Napoléon ne songe qu’à mener une existence tranquille, il ne pourra que constater à son retour à Portoferraio, l’envol de l’Aigle et entrer dans une colère noire : « Plus tard, j’ai appris qu’après le départ de la petite flotte [celle de Napoléon], la corvette anglaise qui avait à bord le colonel Campbell était venue à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. Le colonel, ayant été informé de ce qui s’était passé, s’était transporté immédiatement chez les princesses [Madame Mère et Pauline], et, devant elles, il avait exhalé sa mauvaise humeur dans les termes les plus inconvenants, tant contre l’Empereur que contre Leurs Altesses. On a rapporté qu’ayant son mouchoir à la main, il l’avait déchiré avec les dents et que ce qui l’avait le plus exaspéré, c’était le calme avec lequel Madame Mère lui avait répondu. Il était au désespoir que son active surveillance lui eût été mise si fort en défaut », écrit le mameluck Ali dans ses « Souvenirs sur Napoléon 1er ».

Campbell, figure à demi-caché, sur le tableau des « Adieux de Fontainebleau » (par Horace Vernet) en uniforme rouge un bandeau noir lui enserrant la tête, levant son chapeau de la main droite. Il fut blessé accidentellement par deux cosaques, le prenant pour un officier français, le 25 mars 1814.  Le colonel Campbell apprit le 14 avril 1814 que Lord Castlereagh (secrétaire d’État britannique aux affaires étrangères) l’avait désigné pour accompagner Napoléon jusqu’à sa nouvelle résidence. Il accepta volontiers cette mission malgré l’avis du docteur Chricton qui soignait ses blessures. Il partit le 16 pour Fontainebleau avec M. Planta, le secrétaire du Ministre… ». Ajoutons que Campbell participa à la campagne d’Espagne (Fuentes de Onoro, Almeida, Ciudad-Rodrigo, Salamanque), à celle d’Allemagne de 1813 (Lützen, Bautzen, siège de Dantzig). En 1814, il est présent au début de la bataille de Brienne ; puis à Troyes, Méry-sur-Seine, Nogent-sur-Seine, Arcis-sur-Aube. Campbell capture à Fère-Champenoise le général Pacthod, cité plus haut.  Enfin, le colonel Campbell est présent à la bataille de Waterloo, mais pas en service. Il finira sa vie en tant que colonel du «Royal Africain », gouverneur et commandant en chef de la Sierra-Léone.

C.B.

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( 3 février, 2019 )

A paraître en librairie…

Wilkin.

Ce sujet n’est pas nouveau et déjà exploité, mais cet ouvrage à paraître le 14 février prochain aux Editions du Cerf, mérite qu’on y porte un minimum d’attention. Les lettres de « Braves » de la Grande-Armée sont toujours intéressantes à découvrir.

 A suivre…

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Présentation de l’Editeur: « D’Austerlitz à la campagne de Russie, paysans, citadins, ils ont changé la face du monde. Ce sont l’Empereur et l’Empire qu’ils racontent, dans la boue et sous le feu, au cours de ces lettres inédites à leurs proches.

Que sait-on du quotidien des soldats de l’Empereur Napoléon ? De leurs craintes des combats, des souffrances endurées pendant les campagnes, des difficultés auxquelles ils étaient, chaque jour, confrontés ? 

Pour y répondre, voici 150 lettres écrites, de 1800 à 1814, par des conscrits de l’armée napoléonienne. Elles révèlent un aspect méconnu de l’Empire : la peur et le dégoût du combat. On lira des missives où ces jeunes hommes essayent à tout prix d’éviter la conscription, cherchent un remplaçant, voire désertent. C’est aussi la face cachée de la Grande Armée, celle de la misère, et de la captivité. Les soldats réclament de l’argent à leurs parents, se plaignent de leur équipement et des efforts exigés par le commandement. Certains sont capturés et emprisonnés par l’ennemi. Ils écrivent, à leurs proches inquiets, des lettres de désespoir. 

Ce recueil dévoile l’épopée d’une génération, mais aussi les lacunes d’une armée qui passait pour être la meilleure du monde, et enfin le quotidien de ces héros anonymes qui ont fait la gloire de la France. »

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( 2 février, 2019 )

Napoléon, un homme d’action à l’île d’Elbe…

N14

« La vie intime de l’Empereur à l’île d’Elbe, était calquée, mais en petit, sur celle des Tuileries au jour de sa puissance : il sortait chaque martin après son déjeuner pour monter en calèche ou en péniche ; le grand maréchal l’accompagnait presque toujours. Nous avons dit ses incursions de mer, disons celles de terre ! Ces dernières étaient un peu plus variées ; elles avaient pour but : soit une visite à ses braves à la caserne Saint-François ou à celle du Fort de l’Etoile ; soit une promenade aux fortifications de Porto-Ferrajo [Portoferraio], ou à celles de Porto-Longono [Longone, devenu en 1873 Porto-Longone, puis en 1947 Porto-Azzurro], soit enfin à la maison de campagne qu’il possédait près du golfe. Il recevait, ordinairement, après son dîner, qui avait lieu tous les jours, à six heures » (J. Chautard, « L’île d’Elbe et les Cent-Jours… », pp.89-90). « Chaque jour, l’Empereur faisait de longues courses à cheval, des promenades en mer, de rudes ascensions. « On dirait, écrit Campbell [le commissaire anglais chargé de sa surveillance], que Napoléon veut réaliser un mouvement perpétuel. Il prend plaisir à fatiguer tous ceux qui l’accompagnent dans ses excursions. Je ne crois pas qu’il lui soit possible de s’asseoir pour écrire, tant que sa santé lui permettra les exercices du corps. Hier, après une promenade à pied par un soleil ardent, qui a duré de cinq heures du matin à trois heures de l’après-midi, et après avoir visité les frégates et les transports, il est monté à cheval pendant trois heures encore pour se défatiguer, m’a-t-il dit ensuite. » Ainsi, Napoléon ne pense pas à tenir sa promesse de Fontainebleau aux soldats de la Vieille Garde « d’écrire les grandes choses qu’ils ont faites ensemble ». Cela sera l’œuvre  du prisonnier de Sainte-Hélène. Le souverain de l’île d’Elbe est encore trop homme d’action pour écrire autre chose que des ordres. Il commande ; il organise, il construit, il inspecte, il marche, il monte à cheval, cherchant à s’étourdir et  à oublier dans cette agitation incessante qui lui donne l’illusion de l’action. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», pp .151-152).

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( 1 février, 2019 )

Une lettre d’un garde d’honneur du 1er régiment…

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Cette lettre, qui fut publiée en avril 1914 dans le « Carnet de la Sabretache », est signée « Serafino Carocci ». L’en-tête de cette dernière  indique « 1er régiment, 6ème escadron, 12ème compagnie ». L’auteur faisait donc partie des quatre régiments de Gardes d’honneur  (1er, 2ème, 3ème et 4ème, de 2.500 hommes chacun) crées par un sénatus-consulte du 3 avril 1813 et rattachés à la Garde Impériale. Carocci dans cette lettre adressée à ses parents, y évoque son arrivée récente à Versailles (le 1er régiment était cantonné dans cette ville), quelques précisions uniformologiques, ses petits tracas financiers sa vie de garnison; et quelques détails encore, le tout dans un style simple et clair. Ajoutons que ce document fut traduit de l’italien lors de sa parution dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

 A Versailles, le 13 septembre 1813.

Le 11 de ce mois, nous sommes heureusement arrivés à Versailles, mais je suis sans nouvelles de vous depuis Turin. En vous répondant de Turin, je vous demandais de m’adresser une lettre à Lyon, mais je n’y ai rien trouvé. J’ai pensé que vous l’aviez envoyé à Pippo pour qu’il me la remette à Versailles et je n’ai rien trouvé ici non plus ; j’en suis fort mélancolique parce que qui sait si et quand je recevrai et vos lettres et l’argent dont je suis tout à fait dépourvu. Et l’on dit que nous allons bientôt partir pour la Grande-Armée, où l’on a déjà envoyé plusieurs escadrons de notre régiment qui se sont même déjà battus.M. le sous-préfet Borgio m’avait recommandé de ne faire aucune dépense. Et voilà qu’à peine arrivés, on nous a adressé l’ordre de nous faire confectionner un grand uniforme, une veste rouge à boutons d’argent à la hussarde, une paire de pantalons longs, un chapeau, un bonnet de police brodé ; le tout se monte à la somme de 200 francs. Quant à ceux qui ne voudront pas se faire faire ces objets, on les mettra hors des Gardes d’honneur. J’ai répondu que pour le moment je n’avais pas d’argent, ayant dépensé en route ; mais que dans 25 jours j’en aurais certainement reçu. Je vous prie de faire cet effort. Car ce serait un grand déshonneur si on me rayait de ce corps et si on m’incorporait comme petit soldat dans un régiment de ligne. Je vous prie aussi de penser au voyage que j’aurais à faire sous peu. Les vivres sont très chers et il est impossible de s’en procurer rien qu’avec notre paye. Pour vous faire comprendre le prix des choses, le vin : une bouteille de gros verre noir, pleine d’un liquide qui ressemble à de l’eau, et moitié moins grande que les nôtres, coûte 25 sous. Mais nous ne buvons que de l’eau parce que nous n’avons pas de vin. Seulement l’eau est très mauvaise et, de temps à autre, il faut bien boire de la bière qui coûte 7 sous la bouteille. C’est du reste à peine si on peut la boire, car c’est un breuvage fait d’un mélange d’orge et d’eau. Du reste je me résignerai et me ferai à tout. Maintenant je veux vous faire une analyse de notre vie et une description de la ville ; Versailles est une belle ville, on l’appelle le village de l’Empereur. Napoléon y a un palais et je vous assure que ce palais est plus grand et plus beau que celui de Monte-Cavallo à Rome. Vous n’y trouverez rien de pareil. Au milieu du jardin, il y a un grand lac et plus bas un autre jardin tout plein de plantes du Portugal aussi hautes que des noyers et enfin un coup d’œil magnifique de tous côtés. Chacune des rues de la ville est trois fois aussi large que le Corso de Rome. Je ne peux vous parler de tout puisque je ne suis arrivé qu’avant-hier. Mais Versailles est beaucoup plus beau que Lyon. Je ne peux rien vous dire de Paris parce que je n’y ai pas été faute d’argent. Mais j’espère bien recevoir un de ces jours les 50 francs que je vous demandais par ma lettre de Turin, à laquelle vous ne m’avez pas encore répondu comme je vous l’ai dit plus haut, mais que je compte bien voir arriver un de ces jours.

Maintenant voici quelle est notre vie. 

A 5 heures du matin la trompette sonne et on va panser les chevaux, puis on leur donne à boire et ensuite l’avoine. Après on va faire l’exercice soit à pied soit à cheval jusqu’à 10 heures du matin. Ensuite, on va déjeuner. Ce repas se compose de la soupe et d’un mets bien accommodé et bien propre, préparé par une femme dans notre chambrée. On est libre jusqu’à 2 heures. A 2 heures, on panse de nouveau les chevaux et après le pansage, on nous rend notre liberté jusqu’à 8 heures, même où l’on va se coucher. Le lit n’est pas mauvais, la chambre non plus et nous ne pouvons pas nous plaindre.  Je vous prie de me répondre courrier per courrier, d’autant plus que nous devons partit sous peu et que j’ai mis 25 jours en route. Mais si je partais, je dirais au maître de poste de me faire suivre la lettre sur telle ou telle ville par laquelle nous passerions, ainsi que la lettre de change ou l’argent qu’elle contiendrait. Par charité, je vous prie de ne pas m’abandonner. Je pourrais sans cela faire quelque mauvais coup. Aussi, je vous recommande de m’écrire de suite. Saluez pour moi les amis, M. Gaetano Moronti, le père, le maître de chapelle. Et si vous voyez le comtesse, dites-lui qu’à 3 étapes de Versailles, un capitaine français qui parlait italien et qui avait été à Ruti et qui me dit que ses fils devaient arriver dans 2 heures.  J’ai beaucoup regretté de n’avoir pu les voir parce qu’il m’a fallu partir avec le détachement, et qu’eux ils allaient à la Grande-Armée ; mais ils étaient en bonne santé. 

Saluez pour moi Luigi, Peppe, Antonio et sa femme. Je vous souhaite bonne santé à tous, à Mamare et à Nonna, et suis, 

Votre fils bien affectionné, 

Serafino CAROCCI. 

 

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( 1 février, 2019 )

Une lettre du payeur du Trésor de la Couronne…

Guillaume Peyrusse

« Au quartier-général de Wittebsk [Vitebsk], le 1er août 1812.

Ma dernière [lettre] était de Vilna, mon cher André. J’ai quitté cette résidence le 17 juillet pour suivre les mouvements de l’Empereur et suis arrivé ici le 29 juillet, en fort bonne santé, quoique j’aie fait une route de plus de cent lieues dans des pays arides ; heureusement que j’avais avec moi ma cantine et que bivouaquant au milieu d’une forêt, je buvais du bon vin, je mangeais de l’excellent biscuit et de la très bonne salade et avait dans un de mes fourgons un très bon lit fait avec des peaux d’ours. Nos troupes ont toujours marché depuis Vilna en arrière des russes ; enfin ils avaient pris position à Ostrovana, à deux lieues de Wittepsk dans une position superbe, et faisaient mine de vouloir nous arrêter. Sa Majesté s’y est portée de sa personne, et, dans les journées du 25 et du 26, 80,000 Russes commandés par le grand duc Constantin ont été chassés par l’armée d’Italie et la cavalerie du roi de Naples [Murat], avec une telle précipitation que l’affaire n’a pas été générale. Le grand duc Constantin s’est jeté dans Vitteps[Vitebsk], a brûlé le pont et s’est dirigé sur Saint-Pétersbourg et sur Moskou [Moscou], mais déjà sur les deux routes on l’a gagné de vitesse. Cette armée n’a pas de plan fixe. Sa Majesté les déconcerte par ses manœuvres ; elle est toujours là où on ne la croit pas. Nous voilà établis à Vitepsk [Vitbesk]. Sa Majesté y est entrée le 28 [juillet] au matin. Cette ville est assez jolie : elle est la capitale du gouvernement russe de Vitepsk [Vitebsk], dans une jolie position sur la Duna ; elle renferme douze mille habitants. Sa Majesté paraît devoir s’y établir pour quelque temps. Nous sommes à cheval sur les deux premières grandes routes de Russie. Nous commençons à éprouver de fortes chaleurs et à n’avoir presque pas de nuit. Notre armée est toute en avant. Je crois qu’on la laisse reposer : on ne fait pas sept cent lieues [environ 2800 kilomètres] impunément… »

Guillaume [PEYRUSSE]

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier», Perrin et Cie, 1894, pp.77-78). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.)

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A lire: les « Mémoires » de Guillaume Peyrusse qui viennent d’être réédités par les Editions AKFG.

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

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( 31 janvier, 2019 )

Une lettre inédite de Guillaume Peyrusse, Trésorier de la Couronne durant les Cent-Jours.

G. PEYRUSSE. Lettre écrite à la suite de l'abdication de Napoléon.

Ce document a été écrit par Peyrusse le 26 juin 1815, huit jours après la défaite de la bataille de Mont-Saint-Jean, dite « de Waterloo ». Nous ne savons pas à qui elle s’adresse exactement. Est-ce au ministre de la Guerre ? A  notre connaissance, ce document, lequel se trouve actuellement dans un fonds d’archives privé, n’a jamais été publié.  En voici le contenu:

« Monseigneur, 

Je suis instruit que plusieurs généraux veulent demander des gratifications à l’Empereur et que S. M. [Sa Majesté] veut vous en parler; je crois devoir faire observer à Votre Excellence que les fonds du Trésor s’épuisent et que les fournisseurs doivent passer avant tout.

Je supplie votre Excellence de prendre ma demande en considération. 

Le Trésorier. 

PEYRUSSE

Paris, ce 26 juin 1815. »

G.Peyrusse

Miniature représentant G. Peyrusse. (Musée de Carcassonne).

Ce portrait daterait des années 1820.

Il a été redécouvert récemment dans les réserves du Musée.

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

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( 31 janvier, 2019 )

31 janvier 1814…

Ombre 2

Brienne le 31 janvier 1814.

Je n’ai pas de lettres de toi depuis fort longtemps, mon cher André. Tu as dû, autant que je l’ai été moi-même, être contrarié de mon brusque départ. Nous avons trouvé l’ennemi à Saint-Dizier. Nous l’en avons chassé. Il a été contrarié dans sa retraite à cause de la rupture de plusieurs ponts, ce qui l’a forcé de se jeter dans des marais et forêts, où il a laissé quelques canons. La présence de Sa Majesté a électrisé les paysans qui, armés de toutes pièces, on ramassé beaucoup de fuyards. L’ennemi occupait deux lieues de pays en avant de Brienne dans la traverse. Nous sommes arrivés sous Brienne le 29. La fusillade et la canonnade se sont engagées à neuf heures. L’ennemi a présenté de trente à trente cinq milles hommes. C’était un corps qui s’était concentré dans cet embranchement et qui était destiné pour Troyes. Apprenant notre arrivée il avait occupé une belle position. On s’est rendu maître du château. On s’y est maintenu malgré les attaques vives de l’ennemi qu’on a enfin forcé d’évacuer la ville après lui avoir fait des prisonniers. Il a couvert la retraite par un beau corps de cavalerie qu’on a un peu poussé par vingt-quatre pièces d’artillerie légère.

Sa Majesté paraît fort contente de ce début qui dégage Troyes et nous met en communication avec le duc de Trévise [maréchal Mortier].

Ce début est d’un heureux augure. L’ennemi se retire sur Bar-sur-Aube. S’il veut se retirer, tant mieux ; mais s’il résiste, nous avons encore plus de baïonnettes qu’il n’en faut pour l’y forcer […]

Guillaume.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… », Perrin et Cie, 1894, pp.181-182). Peyrusse occupait alors les fonction de Payeur de l’Empereur.

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( 31 janvier, 2019 )

Une colère de Napoléon (1814)…

Une colère de Napoléon (1814)... dans TEMOIGNAGES NNN-219x300Le général Guyot menait dans la campagne de 1814 la 2ème division de cavalerie de  la Garde Vers la fin de la journée de Montmirail, il ordonna à Mancel, capitaine de la 6ème compagnie de l’artillerie à cheval de la Garde, de rester en position jusqu’à la nuit, puis de la rejoindre en un endroit qu’il désigna. Mancel, en rejoignant Guyot, traversa un bois où il fut assailli par un parti de cavalerie ; il put reculer et sauver son artillerie ; mais deux canons, en faisant demi-tour, versèrent dans un fossé. Lorsque l’Empereur apprit cette nouvelle par Drouot, il entra dans une épouvantable colère ; il fit venir Guyot qu’il rendait responsable de l’événement, et auprès d’un feu de bivouac, sur la route de Montmirail à La Ferté-sous-Jouarre, le 15 février, au matin, lui cria, lui jeta par saccades et comme par convulsions les phrases qui suivent. 

A .CHUQUET 

C’est donc vous qui faites prendre mon artillerie ! Sacré nom de Dieu ! Vous mériteriez d’être destitué ! Laisser prendre l’artillerie de ma Garde ! C’est votre faute ! Lui aviez-vous donné des guides, une escorte ? Vous vous êtes contenté de lui donner un simple ordre verbal ; voilà le lieutenant de cette compagnie qui l’affirme. Foute ! Laisser prendre mon artillerie, de braves gens ! Je destituerai le premier de mes généraux qui laissera prendre une seule pièce ! On l’abandonne, cette brave artillerie ; on la laisse sans escorte ; et c’est à vous que cela arrive, vous qui me devez tout ce que j’ai fait ce que vous êtes ! C’est encore vous qui avez causé la perte de la bataille de Brienne-si toutefois je l’ai perdue. Vous avez abandonné l’artillerie du brave Marin et l’avez laissé prendre ! J’aurais mieux aimé perdre mon bras gauche que cette artillerie ! Vous commandez la division de grosse cavalerie de  la Vieille Garde qui, jour et nuit, devrait m’entourer. Eh bien ! Je ne la trouve jamais quand j’en ai besoin. J’envoie un officier d’ordonnance la chercher ; on me répond : « Elle mange ! ». « Elle mange ! », et moi, pendant ce temps, je suis aux avant-postes. L’autre jour, elle mange pendant que je me trouve à Champaubert entouré de cosaques. C’est ce pauvre maréchal Lefebvre qui se voit obligé d’aller en éclaireur devant moi et, cependant, la cavalerie de la Vieille Garde est spécialement chargée de ma sûreté, elle en répond à la France entière ! Foutre ! Vous ne commanderez plus ma cavalerie. Général Nansouty, c’est le général Exelmans qui commandera ma grosse cavalerie de la Vieille Garde ; allez le faire reconnaître en cette qualité ! 

Mais Guyot rentra bientôt en grâce ; il se tut et il resta ; il plaignait Napoléon plus que lui-même, et Napoléon, comprenant, admirant cette résignation, lui donna une compensation ; Guyot reçut le commandement des quatre escadrons de service près de la personne de l’Empereur. 

A.C.   

Article publié dans l’étude d’Arthur Chuquet : « L’année 1814… », (Paris, Fontemoing, 1914).

                                                                                             

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( 30 janvier, 2019 )

Une LETTRE du CAPITAINE HEUILLET sur la BATAILLE de WATERLOO…

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Une lettre du capitaine HEUILLET, du 2ème chasseurs de la Garde, au Directeur de la revue « La Sentinelle de l’Armée ».

Ce document fut publié le 8 septembre 1845 dans cette même revue. Ce témoignage est extrait d’un article concernant l’infanterie de la Garde à Waterloo et paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1905. Il me semble, de mémoire, que c’est le fameux Hippolyte de Mauduit qui était alors à la tête de cette publication.

Episode de la bataille de Waterloo. 

Monsieur et  cher camarade, 

…Je fus blessé à la jambe (à la défense de Plancenoit) et tombai entre les mains des Prussiens On me conduisit à Bruxelles, où je trouvai le chef de bataillon de Bat, L’Herminier, le comte Lobau [le général Mouton], le colonel Gentil et le colonel Carré.Le lendemain, au moment où l’on embarquait sur le canal d’Ostende pour l’Angleterre, je m’entendis appeler, et, me retournant, je reconnus le général Cambronne, qu’on avait dit mort à la suite d’une blessure à la tête : « Bonjour Heuillet, me dit-il, vous êtes prisonnier ? J’en suis bien fâché ; néanmoins, dans notre position, on aime à retrouver ses vieux amis. «Bientôt après, nous arrivâmes à Plymouth, et l’on nous laissa prisonniers sur paille, dans une vile de l’intérieur appelée Ashburton. C’est là que nous apprîmes par les journaux que le général Cambronne avait répondu à la sommation des Anglais par ces mots : «La Garde meurt et ne se rend pas ! » Comme nous prenions nos repas ensemble, nous lui fîmes nos compliments sur ces mots glorieux, qui immortalisaient sa mémoire, et illustraient toute la Garde Impériale. « J’en suis bien fâché, répondit-il, mais je n’ai « pas dit ce qu’on m’attribue : j’ai répondu autre chose…et non pas ce qu’on en rapporte. »  Nous le priâmes de maintenir toutefois le fait pour l’honneur de l’armée, mais il persista toujours dans sa première affirmation. 

Signé : HEUILLET, chef de bataillon en retraite. Officier de la Légion d’honneur.   

 

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( 29 janvier, 2019 )

Grouchy…

Grouchy.

Un nom indéniablement lié à la défaite de Waterloo !  Avant la journée historique du 18 juin 1815, Emmanuel marquis de Grouchy, né en 1766,  a eu une longue carrière militaire au plus haut niveau. Entré au service en 1780, comme élève à l’École d’artillerie de Strasbourg, il est nommé six ans plus tard sous-lieutenant dans la Compagnie écossaise des gardes du corps, ce qui lui donne rang de lieutenant-colonel de cavalerie. Réformé en 1787, il reprend du service en 1791. En 1792, Grouchy est colonel du 6ème régiment de hussards. Maréchal de camp, il commande la cavalerie de l’armée des Alpes et participe à la répression de l’insurrection vendéenne. Devenu général de division et chef d’état-major de Hoche il refuse une affectation à l’armée d’Italie en 1796. Commandant le corps de l’armée dirigée par Hoche et  engagé lors de l’expédition en Irlande (afin de prêter main forte aux Irlandais face au Anglais), il fait preuve d’indécision, attendant l’arrivée de la seconde partie de la flotte qui avait séparée par une tempête. On le retrouve en Italie en 1798. Blessé très grièvement lors de la bataille de Novi, Grouchy est fait prisonnier puis libéré après un an de captivité. Il est affecté en 1800 à l’armée du Rhin, sous le général Moreau. Avec l’avènement de l’Empire, il est doté de grands commandements : 2ème division du corps de Marmont en 1805 ; 2ème division de dragons sous Murat en 1806. Présent à Eylau, où il charge de façon héroïque. Il combat  à Friedland.  Grouchy effectue un court séjour à l’armée d’Espagne en 1808, il déploie une grande énergie dans la répression de l’insurrection du 2 mai. En 1809, il est à la tête de la 1ère division de dragons de l’armée d’Italie. Présent à la bataille de La Piave, on le retrouve à Wagram .Durant la campagne de Russie, il dirige le 3ème corps de cavalerie et se bat à Borodino (La Moskowa), à Maloïaroslavets. Fin 1813, il écrit à Napoléon afin de reprendre du service, devant la France menacée d’invasion. L’Empereur le nomme commandant en chef de la cavalerie de la Grande armée. Grouchy se bat avec courage à Saint-Dizier, à Brienne, à La Rothière, à Troyes, à Vauchamps, enfin à Craonne, où grièvement blessé, il doit quitter l’armée. Rallié à Louis XVIII, il est nommé inspecteur général de cavalerie et décoré de la croix de l’ordre de Saint-Louis. Après le retour de Napoléon, il s’oppose dans le sud-est à l’armée du duc d’Angoulême (fils du comte d’Artois, futur Charles X) et accède à la dignité de maréchal. Il participe à la campagne de Belgique. Commandant l’aile droite de l’armée française, , Napoléon le charge, après la bataille de Ligny, de rejeter et de poursuivre avec 30 000 hommes, 100 000 Prussiens. Une mission quasi-impossible. Il ne réussit à retenir que les 25 000 hommes de Thielmann pendant que les autres divisions parviennent à déboucher sur le champ de bataille de Waterloo… Grouchy sauve néanmoins une partie de l’armée française en organisant son repli en bon ordre en direction de Namur et dans des conditions difficiles. Il parviendra à Reims sans avoir connu aucune perte. Après la chute de l’Empire, il doit quitter la France et s’embarque pour les États-Unis. Grouchy en retrouve son pays qu’en 1821. Il s’éteint en 1847.

Son attitude durant la journée du 18 juin 1815 a été longuement et vivement discutée. Refusant de marcher au canon comme le lui indiquait le général Gérard, Grouchy fit preuve d’une passivité incompréhensible, malgré l’envoi d’un message de Napoléon lui ordonnant de se rapprocher du dispositif français. Napoléon déclara à Sainte-Hélène : « … sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre ».

C.B.

 

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