( 18 avril, 2019 )

Une lettre d’un caporal de grenadiers.

Moscou, le 24 septembre 1812.

Mon cher Père et Mère, frère et belle-sœur. D’après plusieurs lettres que je vous ai envoyée sans en recevoir de réponse, je m’empresse de vous écrire celle-ci, pour que vous me fassiez «  à avoir » de vos nouvelles le plus tôt possible, car je suis dans une inquiétude sans égale de ne pas savoir de vos nouvelles. Je vous ne ai écrit de Hanau, près Mayence que bien certainement je devrais avoir reçu réponse, et l’autre de Wilna en Lituanie. Je ne sais si c’est un effet de votre négligence ou que les lettres n’aient pas passé, mais cependant la Poste n’a jamais été arrêtée depuis que nous sommes dans cette contrée. Peut-être que mes lettres se seront perdues en route, car je ne crois pas que vous m’eussiez laissé aussi longtemps dans l’inquiétude comme vous [l’] avez fait. Je vous dirai que nous sommes arrivés à Moscou le 14 du (mois) courant. Nous avons eu une forte affaire à 30 lieues de Moscou [la bataille de La Moskowa], mais la Garde n’a pas donné. Cependant l’affaire a été très sanglante ; les Russes ont beaucoup  perdu surtout, car ils avaient des redoutes, mais elles étaient remplies de cadavres.

Je vous dirai aussi que Moscou est en grande partie brûlée, car deux jours après que nous y avons été entrés, les habitants eux-mêmes ont fait mettre le feu dans toutes les plus belles maisons de la ville [cette destruction est le fait de nombreux forçats libérés de prison sur ordre de l’infâme Rostopchine, gouverneur de Moscou]. Nous avons trouvé de très forts magasins en vins et farine et plusieurs autres magasins qui ont été brûlés. La ville est au pillage depuis que nous y sommes arrivés ; mais c’était une très grande ville, il y a toujours quelque maison qui s’échappe. Actuellement nous sommes en attendant ou la paix ou la guerre ; c’est ce que j’ignore lequel des deux sera. Je me suis informé de Vegrinot, mais il était malade aux équipages de son régiment, de manière que je n’ai pas pu le voir. Le régiment dont il fait partie a beaucoup souffert à cette affaire qui a eu lieu le 7 de courant ; il y en a eu presque les deux-tiers hors du combat. Je ne sais si nous irons plus loin ou si nous en retournerons en France. Je suis éloigné de vous à peu près de 1.000 lieues, aussi j’espère que la distance est assez grande.

Rien autre chose à vous marquer pour le présent ; grâce à Dieu je me porte parfaitement bien. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur et je suis pour la vie votre cher fils.

Vous n’oublierez pas de me donner des nouvelles de ma nièce.

MICHAUD.

Michaud Jean, grenadier du 2ème régiment, 1er bataillon, 4ème compagnie de la Garde Impériale. Caporal.

——

Le grenadier Michaud ne revit jamais la France ; son dossier militaire porte la mention laconique : « Resté en arrière, en Russie, le 28 novembre 1812. Présumé mort. » Source : « Lettres du « grognard » Michaud, natif de Villognon (Charente) », publiées par Marcel Reible, in « Revue de l’Institut Napoléon », n°135 [4ème trimestre] 1979,  pp.54-55)

Une lettre d'un caporal de grenadiers. dans TEMOIGNAGES Moscou1

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( 17 avril, 2019 )

Lettre du général Christiani au général Pelet à propos des journées de Ligny et de Waterloo.

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J’ai déjà reproduis ici précédemment une lettre du général Petit au général Pelet sur Waterloo. En voici une adressée au même par le général Christiani. Elle fut publiée également en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache », en annexe à un article consacré à l’infanterie de la  Garde à Waterloo. Cette lettre porte en suscription : « Lettre du général Christiani, commandant en 1815 le 2ème grenadiers de la Garde à M. le lieutenant-général baron Pelet». 

C.B. 

Paris, le 24 avril 1835. 

Mon général, 

Je ne puis répondre qu’imparfaitement aux renseignements que vous me demandez par votre lettre du 21 courant. Ma mémoire trop ingrate, le temps écoulé depuis 1815, sont des auxiliaires sur lesquels je ne puis guère compter. Cependant je vais tâcher de répondre de mon mieux à vos questions. Ces réponses vous prouveront du moins ma bonne volonté à me rendre à vos désirs. Demande. Quelle était la force du 2ème régiment de grenadiers à pied de la Garde au moment de l’entrée en campagne ? Réponse. Je crois qu’elle ne dépassait pas 1.000  à 1.100 hommes. D. Quelle perte  ce corps a-t-il éprouvée le 16 juin ? R. Aucune.- Pendant la bataille du 16, tout le corps des grenadiers à pied resta en réserve, et ne changea de position que deux fois. La seconde fois, il traversa Fleurus, fut prendre position à gauche de ce village, et à distance peut-être d’un demi-quart de lieue de Ligny, que l’ennemi occupait  encore en partie. Les quatre régiments de grenadiers reçurent l’ordre de l’en débusquer. Ce mouvement se fit sans aucune résistance de l’ennemi, mais pendant que l’on se formait en carré par bataillons en débouchant de l’autre côté du village, nous fûmes surpris par une charge de lanciers prussiens qui passèrent dans les intervalles des carrés, sans que nous puissions faire usage de notre mousqueterie, les carrés n’ayant pas eu le temps de se placer par échelons. L’ennemi eût été mieux reçu s’il eut tenté une seconde charge, mais il n’y revint plus. Nous passâmes la nuit  du 16 au 17 sur le champ de bataille, c’est-à-dire sur la hauteur qui couronne le village de Ligny. D. Où avez-vous passé la nuit du 17 au 18 ? R. Le lendemain 17, nous quittâmes notre position vers onze heures ou midi. Nous marchâmes toute la journée. Je suivais le mouvement des régiments qui me précédaient. Il faisait un temps affreux, et la nuit était déjà avancée, lorsque j’aperçus un bivouac ; c’était celui du 4ème ou 3ème régiment de grenadiers. Je n’y trouvai personne pour m’indiquer la position que je devais occuper. La nuit était obscure. Dans cet état de choses, les grenadiers fatigués et mouillés se mirent avec leurs camarades du régiment déjà installé au bivouac. Ce bivouac était à cheval sur la grand’route, en arrière du quartier impérial, et près d’un hameau ou un village font je ne me rappelle le nom. 

D. Quelles sont les diverses positions que vous avez occupées dans la journée du 18, et particulièrement de cinq à six heures de l’après-midi, de six à sept, de sept à huit ? R. Le lendemain 18 juin, un rayon de soleil parut vers neuf heures du matin. On reçut l’ordre de mettre les armes en état, et qu’on allait attaquer. Plus tard, nous prîmes position en arrière de l’Empereur qui était sur une hauteur à droite de la route de Bruxelles. Ici, je ne me rappelle pas les mouvements que firent les autres régiments de grenadiers à pied, mais je me souviens d’avoir reçu l’ordre de me porter en avant avec le 2ème régiment et de prendre position  à la droite de la route de Bruxelles. J’avais à ma droite un ravin très profond. Je suis resté dans cette position toute la journée. J’ai vu revenir les débris de quatre régiments de la Garde à pied qui avaient été envoyés sous les ordres du général Friant prendre la position qu’occupaient les Anglais, position qui était défendue par un ravin très profond et par une nombreuse artillerie qui était retranchée. Vous connaissez comme moi le triste résultat de cette attaque. Entre cinq et six heures, peut-être plus tard ; je reçus l’ordre d’envoyer un bataillon du régiment dans un village situé à droite et en arrière de la position que j’occupais, pour chasser les Prussiens, disait-on, qui venaient de s’en emparer [c’est Plancenoit où se trouvaient déjà la Jeune Garde et le 1er bataillon du 2ème chasseurs avec Pelet]. Ce fut M. Golzio, chef du 2ème bataillon du régiment, que j’ai chargé de cette mission ; je ne l’ai revu que le soir dans notre retraite. Je ne me rappelle pas s’il a perdu beaucoup de monde, mais seulement qu’il m’a dit : avoir fait beaucoup de mal à l’ennemi.

Enfin, vers sept à huit heures du soir, je crois, je partis avec le 1er bataillon qui me restait, pour aller joindre l’Empereur qui était à gauche de la route, à peu de distance de la position que je venais de quitter. Il était seul, à pied, et avec lui le général Drouot. Je fis former le carré à mon bataillon. L’Empereur resta quelque temps à observer, je le pense, le mouvement rétrograde que l’artillerie de l’armée faisait dans la plaine à gauche de la route, et monta ensuite à cheval pour se retirer. Dans ce moment ou à peu près, l’ennemi fit une charge de cavalerie sur la grande route, et se trouva mêlé avec notre cavalerie et infanterie qui se retiraient en désordre. Les tirailleurs anglais débouchèrent aussi, et commencèrent la fusillade ; alors je fis mon mouvement de retraite avec mon bataillon en carré ; quelques balles y arrivèrent qui occasionnèrent de la confusion dans les rangs. La voix des officiers fut méconnue, et arrivés à la hauteur que le 1er régiment de grenadiers occupait, mes soldats de débandèrent et, alors, impossible de les rallier. Je rejoignis la route en avant de Génappe ; le général Roguet y vint aussi. Là, nous tachâmes de rallier le plus de monde possible pour attendre la nuit, mais nous fûmes abandonnés.

Néanmoins, le général Roguet et moi, nous n’avons fait notre retraite qu’au moment où nous entendîmes l’ennemi s’avancer sur la route au son du fifre. Contraints alors de nous retirer, je perdis de vue le général Roguet dans le tumulte, et je pris un chemin à gauche de Génappe dans l’intention de gagner Charleroi, lorsque je fis votre rencontre et celle du général Petit. 

Agréez, mon général, l’assurance du plus sincère attachement de votre 

Tout dévoué serviteur. 

Signé : CHRISTIANI, maréchal de camp.   

 

 

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( 16 avril, 2019 )

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815).

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815). dans TEMOIGNAGES adieumabellefrance...Napoléon quitta Rochefort le 8 juillet 1815 pour se rendre à bord de la frégate la « Saale », dans la rade de l’île d’Aix. Il pouvait, de là, prendre une détermination, selon les circonstances, et saisir l’instant favorable pour l’exécuter, aussi tôt que les dernières dispositions seraient faites. Là, plusieurs marins d’une expérience consommée parlèrent encore du projet d’embarquement à l’embouchure de la Gironde, et démontrèrent que ce projet était évidemment celui auquel on devait s’arrêter. Mais plusieurs des officiers qui accompagnaient l’Empereur, et particulièrement ceux qui, possédant depuis plus longtemps sa confiance, avaient près de lui plus d’accès et d’influence, n’étaient pas en faveur de ce dernier projet, et, ne voyant que des obstacles dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans les dispositions. La tiédeur avec laquelle ils accueillaient les projets, l’irrésolution qu’ils ne cessaient d’entretenir étaient occasionnées principalement par le désir qu’ils avaient énoncé, même avant le départ de la Malmaison, de voir l’Empereur prendre le parti de se rendre en Angleterre. On est tout à la fois accablé d’étonnement et de douleur en voyant des hommes dont le jugement devait être éclairé par l’expérience, qui donnent à l’Empereur toutes les preuves d’un dévouement sincère, agir dans le m^me sens que ses ennemis qui ont conjuré sa pertes,-eux qui verseraient leur sang pour lui avec orgueil, qui sont prêts à lui faire le sacrifice de leur vie, qui ont ambitionné, avec ardeur, l’honneur de partager son infortune, et qui sont incapables de s’en séparer volontairement. Tel est cependant le secret de la destinée que l’Empereur a subie ; telles sont les causes qui l’ont précipité vivant dans un tombeau. Il eût pu conserver sa liberté et atteindre une terre hospitalière.

Malheureusement aussi, dès qu’il ne fut plus question d’un haut intérêt politique, dès qu’il n’y eut plus rien à faire pour la gloire, l’Empereur devint trop indifférent pour tout ce qui n’était que considération personnelle. Il s’occupa trop eu de lui-même met abandonna entièrement le soin de sa situation aux hommes qui l’accompagnaient. Il pouvait se confier en des mains plus fidèles, mais guidées par des yeux moins clairvoyants. Frappé des vérités que m’avaient démontrées les marins avec lesquels je m’étais entretenu des moyens d’assurer le départ de l’Empereur, j’insistai seul, mais j’insistai fortement sur le projet de faire partir l’Empereur de l’embouchure de la Gironde, et sur la nécessité de s’en occuper avec la plus grande activité. On ne me répondit que par des objections sur l’exécution, et des doutes sur la certitude des moyens. Tout ce que je pus faire entendre, ce fut qu’au moins on ne devait pas négliger légèrement un projet qui pouvait sauver l’Empereur. Tout ce que je pus obtenir, ce fut d’aller moi-même m’assurer de la vérité sur les lieux. Je m’y rendis par Royan, et il me fut bien facile de ma convaincre de la solidité du projet. Je m’assurai qu’il était facile de passer en partant du point désigné. Les dispositions les plus sages avaient  été faites ; tout était prêt depuis plusieurs jours. Les bâtiments destinés à l’Empereur sortirent depuis, et plusieurs firent leur route sans avoir été visités par l’ennemi, quoiqu’ils eussent à peine cherché à l’éviter, quoique l’on n’eût pris aucune des précautions, aucune des mesures qui avaient été réglées pour assurer le passage de l’Empereur, s’il avait adopté ce parti. Cependant le général Savary et M. de Las Cases avaient été envoyées, du 10 au 11, en parlementaires à la croisière anglaise composée du vaisseau le Bellérophon et le Myrmidon. Ils étaient porteurs d’une lettre du général Bertrand pour le commandant de la station : c’était le capitaine Maitland. Lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre, sur la question qui lui était faite s’il avait reçu les passeports demandés pour l’empereur, il répondit qu’il n’était instruit de rien relativement aux passeports, et ne pouvait répondre à la demande qui faisait l’objet du message. Lorsque nous eûmes ainsi traité de ce qui concernait l’Empereur, je dis au capitaine Maitland qu’ayant pris une part assez active aux derniers événements qui avaient eu lieu en France, je désirerai avoir la certitude que ni moi, ni aucun de ceux qui se trouvaient dans le même cas, nous ne pourrions être recherchés pour le parti que nous avions pris.«Vous n’avez rien à craindre, répondit le capitaine Maitland, tout cela est étranger au gouvernement anglais. Vous venez de votre plein gré en Angleterre ; aucune autorité ne peut vous y poursuivre.-J’ignore, observai-je, quelle résolution prendra l’empereur, mais, s’il vient en Angleterre, si je l’y accompagne, je ne veux pas être exposé à des persécutions sous le prétexte que je suis dans un cas particulier qui n’a pas été prévu, et que je devais connaître. Je n’ai jamais eu l’intention d’aller en Angleterre ; rien ne m’y force, et je vous déclare positivement que je n’y viendrais pas, non seulement s’il restait le plus léger soupçon que je puisse être remis en France, mais si je pouvais courir le risque de voir ma liberté restreinte ou d’être inquiété en aucune manière.-Cela est impossible, dit avec chaleur le capitaine Maitland ; en Angleterre, le gouvernement n’est pas despotique, il est obligé de se conformer aux lois et à l’opinion. Vous êtes sous la protection des lois anglaises, dès que vous êtes sous celle du pavillon britannique ». 

Au moment où l’on se dépara, le capitaine Maitland dit que, si l’Empereur se décidait à venir à son bord pour aller en Angleterre, il désirait en être prévenu avant son arrivée et recevoir le plus tôt possible la liste des personnes qui devaient l’accompagner, afin de faire toutes les dispositions n nécessaires pour recevoir chacun le moins mal qu’il se pourrait.  Nous revînmes dans la martinée, rendre compte de notre mission. L’Empereur ayant reçu le rapport de notre conférence avec le capitaine Maitland, inaccessible au plus léger soupçon de perfidie, se décida d’autant plus facilement à accepter la proposition qui lui était faite, que les discours continuels de la plupart des personnes qui l’entouraient avaient dû le préparer à prendre un parti semblable. Ne voulant pas, cependant, disposer entièrement et sans leur aveu du sort des hommes qui lui étaient restés fidèles, il fit appeler principaux officiers qui se trouvaient alors près de lui. Les autres étaient embarqués, et déjà hors des Pertuis, attendant ses ordres pour continuer leur route. Les officiers qui se réunirent chez l’Empereur étaient les généraux Bertrand, Savary, Lallemand, Montholon, Gourgaud et M. de Las Cases. Après qu’il eut été donné connaissance des propositions du capitaine Maitland et de toute la conférence qui avait eu lieu avec lui, l’Empereur demanda à chacun de ces officiers quel était son avis.

L’impression de ce dernier entretien est encore toute entière dans mon âme ; elle ne s’en effacera jamais. L’Empereur paraissait s’oublier lui-même pour ne songer qu’à ses compagnons d’infortune et à la France ; ses regards étaient toujours tournés vers elle ; elle avait toutes ses pensées : « Les intrigants l’ont perdue, disait-il ; des hommes  corrompusse sont joués de son indépendance et de sa gloire ; mais je ne me plains pas de la nation, elle n’a pas cessé d’être vaillante et magnanime ».  Il parla ensuite avec tendresse de son auguste mère, de ses sœurs, de ses frères, de vous, M. le Comte [Ce passage semble indiquer que ce texte fut rédigé plus tard pour un membre de la famille de Napoléon. (Note de la « Nouvelle Revue Rétrospective »)] , dont il s’était plu à cultiver la jeunesse, dans des temps prospères.

Son cœur était agité par le souvenir de son fils et de l’Impératrice. -« Mais je ne puis vous charger de rien, me dit-il, j’ignore quand on vous rendra votre liberté et, lorsque vous l’aurez recouvrée, l’Amérique sera sans doute votre seul asile. » C’est ainsi que je quittai l’Empereur, toujours grand, toujours supérieur au destin toujours digne de lui-même. 

Cette relation a été publiée la première fois dans la « Nouvelle Revue Rétrospective », juillet-décembre 1899. 

 

 

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( 15 avril, 2019 )

Les gardes d’honneur…

Garde d'honneur du 2ème régiment.

« Dès son arrivée à Paris [à son retour de la campagne de Russie, le 18 décembre 1812], l’Empereur recommença ses préparatifs de guerre. Sous le nom de gardes d’honneur, il forma quatre régiments de cavalerie, composés de jeunes gens enlevés à leurs études, qui, presque tous, s’étaient fait remplacer. Ils durent s’habiller, s’équiper et se monter à leurs frais . Cet acte de despotisme excita une clameur générale et aliéna au gouvernement toute cette partie aisée et éclairée de la nation, dont l’opinion est si influente. On revint aussi à des hommes qui étaient libérés du service militaire et on en forma des régiments qui reçurent le nom de cohortes. Ici encore, on peut voir avec quelle facilité on fait un bon soldat d’un paysan français. Ces cohortes, quelques mois seulement après leur formation, étaient des corps admirables ; tous ces hommes, âgés de vingt-cinq à trente ans, avaient une excellente tenue, l’air martial, robuste, déterminé. L’histoire dira que dans les campagnes de Saxe en 1813, de France en 1814, ils tinrent ce qu’on attendait d’eux; et cependant tous, à leur grand désespoir, avaient été arrachés à leurs familles, à leurs vieux parents, dont ils étaient pour la plupart l’unique soutien. Je fus désigné pour faire partie du 3ème régiment des gardes d’honneur, qui se formait à Tours. Mais, ayant trois frères sous les drapeaux, je fus assez heureux pour échapper. Le bon professeur Pinel voulut bien me donner un certificat où il déclarait que j’étais utile à ses pauvres malades. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.110-111)

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( 14 avril, 2019 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

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( 12 avril, 2019 )

Le début des Cent-Jours…

Napoléon. Retour

« Napoléon fit son entrée dans Paris par la barrière de Fontainebleau et le boulevard de l’Hôpital. Il était entre six et sept heures du soir, et déjà nuit. Il passa rapidement, peu escorté, traversa le pont d’Austerlitz. La foule accourue sur son passage était immense, elle le reçut avec amour : on battait des mains, on criait à tue-tête : « Vive l’Empereur ! » ; moi plus qu’un autre. Le bataillon sacré de l’île d’Elbe n’arriva que dans la nuit et bivouaqua sur la place du Carrousel, et je le vis le lendemain. Ces braves gens furent reçus à bras ouverts : c’était à qui leur donnerait quelque preuve d’amitié. Leurs uniformes étaient en mauvais état, leurs bonnets à poil ras et pelés, leur teint bronzé. Ils semblaient harassés de fatigue. Jamais avant eux on n’avait franchi à pied, avec tant de rapidité, une aussi  grande distance. Les jeunes gens des écoles, revenus à Napoléon, lui offrirent leurs bras et leurs cœurs Quel changement depuis 1814 ! Avec quel empressement nous nous rangeâmes dans les compagnies d’artillerie qui furent organisées ! Deux fois par jour, nous étions exercés au maniement des pièces dans le jardin du Luxembourg.  Il régnait parmi nous un zèle, une ardeur admirables, un vif désir de faire oublier la lâcheté de notre conduite en 1814. Ce n’était point un attachement personnel non raisonné qui nous attirait vers Napoléon. La Restauration nous avait froissés de tant de manières que nous avions fini par le regarder comme le vengeur des soufflets qu’on nous donnait, comme le réparateur envoyé du Ciel. Combien il nous trompa ! Tous les régiments de l’armée furent successivement appelés à Paris, tous étaient animés d’une ardeur martiale, tous brûlaient du désir de venger nos derniers malheurs. Les vieux soldats retrouvaient dans un coin de leurs sacs la cocarde tricolore qu’ils y avaient soigneusement conservée. On voulut aussi essayer de réveiller l’esprit belliqueux des faubourgs, et un dimanche je vis défiler, sous le nom de fédérés, une masse compacte d’hommes de toutes les classes : ce rassemblement avait été organisé par la police et composé presque entièrement d’hommes de bas aloi ; ils avaient généralement de très mauvaises mines. Napoléon dut être peu flatté de la visite que ces messieurs lui rendirent aux Tuileries. Les écoles furent un peu honteuses de voir qu’on leur donnait de pareils auxiliaires. Une chanson du temps se terminait ainsi:

Savetiers, quittez vos savates. Charbonniers, venez dans nos rangs. Si les ennemis tombent dans nos mains. J’ réponds qu’ils n’en sortiront pas blancs.

 

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.157-158)

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( 11 avril, 2019 )

Rapport du colonel Blein sur la prise de Ratisbonne (23 avril 1809).

1809 1

Rapport de la prise de Ratisbonne, fait au général comte Bertrand, aide-de-camp de l’Empereur, commandant en chef du génie.

A Ratisbonne, le 24 avril 1809.

Mon Général, 

L’Empereur m’ayant envoyé hier, vers une heure, faire la reconnaissance de la place, pour prendre un parti sur les moyens de l’enlever, je reconnus qu’il existait en dehors d’un mur d’enceinte crénelé et fort élevé, une espèce de fausse braie en avant de laquelle était un fossé sec, large et profond, dont les escarpes étaient revêtues et avec une petite cuvette au milieu. L’artillerie ne pouvant battre que le mur crénelé, je fis prévenir S.M. qu’il fallait employer le moyen de l’escalade, pour descendre et remonter vis à vis où l’on ferait brèche ; S.M. adopta ce moyen et l’on envoya chercher des échelles. Je fis disposer huit pièces de 12 et de 8 pour battre en brèche le mur crénelé à droite de la porte Peter et enfilant la petite rue Kirschgasse ; en même temps, le reste de l’artillerie et des obusiers, battaient un flanc du rempart qui nous incommodait. A trois heures, la brèche ayant été reconnue praticable, deux soldats du 25ème régiment de ligne (je crois) furent placer les premières échelles ; une compagnie de ce régiment marcha au pas de charge et, conduite par le capitaine du général Beaulieu, elle descendit le fossé, plaça les échelles pour gravir l’escarpe et, malgré le feu de flanc, nous eûmes bientôt quelques hommes sur la brèche, ce qui fit fuir l’ennemi du mur crénelé en face. Deux autres compagnies marchèrent à la suite de la première, conduites par le lieutenant du génie Séa. Nos soldats se glissèrent dans les maisons à droite de la brèche et s’y établirent. L’ennemi tenait dans les maisons, les clochers et nous blessait beaucoup de monde. Enfin, un bataillon (le 2ème du 25ème) étant rentré, on s’empara de trois îles de maisons, dont une sur la gauche, afin de pouvoir gagner la porte. A quatre heures, nous en fûmes maîtres. Je parlai au commandant ennemi qui se rendit et nous pria de faire cesser le feu. Mais les soldats nous fusillaient toujours des tours et des maisons qu’ils occupaient. La porte était barricadée et une travée du pont détruite. Je fis démasquer la porte et rétablit le pont. Le capitaine du génie Theiblier m’aida dans cette opération et en dix minutes tout fut prêt pour le passage de nos colonnes d’infanterie. La division Gudin entrait et le feu de l’ennemi continuait. On tua beaucoup d’Autrichiens dans les rues et on marcha droit au pont de pierre sur le Danube. L’ennemi occupait en force le château à son extrémité ; la porte en était barricadée. Je priai M. Bongars, officier d’ordonnance de l’Empereur, de faire arriver de l’artillerie pour briser la porte ; on avait fait deux tentatives inutiles pour s’en emparer, mais l’artillerie ayant joué, une compagnie de grenadiers s’en rendit maître. On poursuivit l’ennemi sur le pont de la Regen, qu’on trouva un peu endommagé. La 1ère compagnie du 65ème bataillon de sapeurs s’étant trouvée , j’eus pris un détachement pour faire rétablir le pont ; deux sapeurs y furent blessés. Le reste de la compagnie et celles qui arrivaient successivement furent employés à rouvrir les portes de la ville et à en rétablir les ponts pendant la nuit. La batterie qui tirait sur le flanc dont le feu nous incommodait si fort au passage de la brèche [et] a mis le feu à des hangars adossés au mur crénelé ; l’incendie s’est propagé et a consumé plusieurs îles de maisons voisines ; l’ennemi, de son côté, a jeté beaucoup d’obus dans la ville, de ses positions au-delà de la Regen, en sorte qu’elle a beau coup souffert. On doit avoir fait prisonniers près de 2,000 hommes dans la place. Il n’y a presque pas de rue où l’on ne voie cinq à six cadavres autrichiens. Ce spectacle était affreux et désolant. Les habitants, pleins d’effroi, n’osaient sortit de leurs maisons et tout a concouru à augmenter le mal. Je vous prie, mon Général, de vouloir bien faire part à Sa Majesté de la bonne conduite des officiers et des troupes du génie que j’ai employé et de leur obtenir une partie des grâces qu’elle accorde aux héros. 

Le Colonel chef de l’état-major du génie, 

H. BLEIN. 

Publié dans le « Carnet de la Sabretache » en mai 1895. 

 

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( 11 avril, 2019 )

A propos du colonel Neil Campbell. Quelques mots de John Hobhouse.

Portrait CampbellJ‘ai déjà évoqué sur « L’Estafette », la figure du colonel Campbell, commissaire britannique chargé de la surveillance de l’Empereur à l’île d’Elbe.

C.B.

« Lorsque j’ai connu le colonel Neil Campbell, c’était un homme estimable ; mais il est possible qu’étant en familiarité avec lord Cathcart, et étant habitué aux dignités de ce monde, il fut d’abord étonné et ensuite dégoûté de trouver dans un général et un souverain toutes les faiblesses et tous les vices communs à l’humanité. Il aurait pu voir avec une sorte d’étonnement  cet homme qui tous les jours faisait sortir de terre un soldat ; il aurait pu s’enorgueillir davantage d’être le gardien d’un pareil Néron: mais ne reconnaître en son prisonnier aucune des qualités qui doivent accompagner la souveraineté légitime, ne découvrir dans ses manières et dans sa conversation aucun trait qui puisse lui donner une supériorité marquée; dire que cet homme parlait librement et comme en se jouant des actions de sa vie passée, et quelquefois de ses projets et de sa destinée future ; qu’il ne prenait aucun soin de cacher ses faiblesses ou ses erreurs, et qu’il était en effet un homme comme lui, c’est ce qui paraît intolérable, et qui le sera toujours pour quiconque est habitué à contempler les objets d’un certain point de vue, et à prendre l’élévation du grade pour la hauteur de stature. Si Napoléon s’était montré orgueilleux, bizarre, réservé, imposant et présomptueux, il aurait été aisé de reconnaître en lui les caractères distincte de la toute puissance et de se prémunir contre les efforts qu’il aurait pu faire pour recouvrer sa couronne. »

(John HOBHOUSE  « Histoire des Cent-Jours ou dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris , depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. Traduites de l’anglais » , Paris, Domère, Libraire, 1819, pp.24-25)

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( 10 avril, 2019 )

Lettres d’Espagne…(2 et fin).

Lettres d'Espagne...(2 et fin). dans TEMOIGNAGES 82-000842

Suite et fin de la correspondance du caporal Franconin, en Espagne…

Logroño, 30 décembre 1810.

Votre lettre datée du 30 octobre, en réponse à la mienne de Los Arcos, et sans doute la dernière que vous m’avez écrite, est venue calmer la crainte que m’occasionnait votre long silence. J’ai cru y voir quelques reproches sur la distance qui existe entre la réception de mes lettres et mêmes de leurs dates. Si je voulais me justifier, je répéterais une deuxième dois ce que vous avez lu dans ma dernière ; mais je me contenterai de vous persuader qu’il m’a été absolument impossible de vous écrire plus souvent que je ne l’ai fait jusqu’à présent, à cause du peu d’occasions qui se présentent de faire passer les lettres à Vittoria. Vous n’ignorez pas combien je suis sensible à vois moindres peines ; comment voulez-vous que mon cœur, qui est toujours où vous êtes, ne cherche pas tous les moyens d’adoucir les cuisantes inquiétudes que vous donnez mon absence et les dangers apparents auxquels vous croyez que je suis exposé journellement ? Soyez plus tranquille, je vous prie ; quoique j’éprouve quelques fatigues, elles sont loin d’être aussi considérables que votre tendresse paternelle, qui seule m’en console, vous les fait voir. Il en est de même des dangers ; ils n’existent que pour les personnes imprudentes. Les brigands sont trop peu redoutables, quoique nombreux ; leur perfidie seule est à craindre. Calmez donc vos appréhensions. Je suis presque aussi en sûreté que si j’étais au milieu dela France.il paraît que nous sommes encore ici pour quelque temps. Je le souhaite de tout mon cœur. Les vivres sont bons, les femmes belles et les hommes sont affables. Le régiment de fusiliers-grenadiers d’où je sors et dont je désirerais encore faire partie est en ce moment à Vittoria, à 15 ou 16 lieues de Logroño. S’il était possible d’engager le général à écrire une deuxième fois à MM. Bodelin et Hennequin, peut-être serais-je bientôt au comble de mes vœux.

Si j’avais le bonheur, tandis qu’ils y sont, d’aller à  Vittoria, je m’empresserais d’aller les remercier des promesses qu’ils ont faites à notre brave parent, de me rappeler à la première occasion dans leur régiment.

 Mille souvenirs agréables et reconnaissants pour madame D… . Je rends mille remerciements à l’aimable dame italienne  qui, à votre considération, veut bien s’occuper pour mon avancement.

Logroño, 7 février 1811.

J’ignore depuis bien longtemps ce qui se passe là où vous êtes et comment vous vous portez. Certes, vous conviendrez qu’il est désolant pour un cœur aimant de se voir négligé autant que je le suis. Vous me faites des reproches sur ma paresse, vous le devez, mais n’aurais-je pas bien aussi lieu de vous en faire ? Vous qui n’ignorez pas que c’est la seule consolation que je puisse recevoir au milieu des fatigues militaires. Je vous en prie, soyons plus exacts l’un et l’autre, puisque c’est l’unique jouissance que ne peut plus nous ravir l’espace immense qui nous séparer ; usons-en le plus possible, nous nous apercevrons moins que nous sommes éloignés.

On parle beaucoup d’un prochain départ, nous ne sommes tous fâchés. Que nous parcourrions tous l’Espagne qu’il nous serait difficile de trouver une meilleure garnison. Nous faisons beaucoup de service, mais aussi nous sommes bien. La Jeune Garde a reçu depuis peu une nouvelle dénomination. Les chasseurs se nomment maintenant voltigeurs de la Garde ; ils sont quatre régiments. Les grenadiers se nomment tirailleurs et forment autant de régiments que les voltigeurs. Ainsi, dorénavant, dans vos adresses, n’écrivez plus tirailleurs-grenadiers, mais 1er régiment de tirailleurs de la Garde. Ca ne change en rien le cadre des sous-officiers des premiers régiments des tirailleurs et voltigeurs. Ils comptent toujours et reçoivent la paye de la Vieille Garde. Écrivez-moi promptement. Je duis impatient d’apprendre si vous jouissez tous d’une bonne santé, si ma précédente [lettre] a trouvé ma tendre et chère mère un peu remise de la longue et terrible maladie qu’elle a éprouvée et si celle-ci la trouvera entièrement rétablie. Je fais des vœux pour que cela soit et pour apprendre bientôt qu’ils ont été exaucés. Veuillez persuader à la charmante dame italienne que je n’oublierai jamais ses offres obligeantes.

Burgos, 12 mai 1811.

J’ai reçu vos deux lettres datées du 9 et 23 avril, qui m’ont causées un sensible plaisir. J’ai trouvé dans la première une douce plaisanterie mêlée de sages conseils dictés par l’intérêt et l prévoyance paternelle, capables de me faire revenir sur mes égarements si les passions passagères avaient plus d’empire sur moi.  Ils seraient venus un peu tard s’ils eussent été nécessaires. Les femmes espagnoles, quoique belles et aimables, ne me causeront jamais un sensation trop vive, avec leur air dédaigneux et imposant quoique dans le fond elles en soient très éloignées. Elles céderont toujours dans mon cœur à la gaieté et aux grâces naturelles de nos charmantes Françaises. Pour les coups de pied de Vénus que vous paraissez appréhender, soyez tranquille, j’y veille. Les sens ne m’aveugleront pas assez pour m’entraîner dans les repaires où se vendent de détestables plaisirs. Le régiment, il est vrai, a beaucoup souffert depuis qu’il est en Espagne ; il s’est éprouvé plusieurs fois avec des bandes de brigands six fois plus nombreuses et s’en est toujours tiré avec honneur et avantage. Nos soldats sont des hommes faits, tous de mon âge ou un peu plus vieux, d’une complexion robuste, capables de supporter mes plus grandes fatigues et de voir sans crainte le péril ou la mort. On vous a donc grossi les objets ; nous avons fait quelques pertes qui ont très peu diminué le régiment, et certes, c’est un de ceux qui ont obtenu le plus de succès et qui ont été les moins maltraités. N’ayez plus d’inquiétude ; je jouis d’une santé parfaite et serai peut-être bientôt plus à même de vous en donner la certitude de plus près, si on ne ment pas. Votre esprit travaille, j’en suis sûr ; très bien, que pensez-vous que cela soit ? Comme vous chercheriez trop longtemps, je vais vous le dire. Apprenez donc que l’Empereur, par un décret, reprend tout le cadre des officiers, sous-officiers, caporaux et tambours sortant de la Vieille Gardepour le 2ème régiment de grenadiers ; que nous ne sommes ici que jusqu’à ce que nous soyons relevés ; qu’aussitôt après, nous prendrons la routez de la capitale pour rejoindre cet ancien régiment; que je suis compris dans le nombre ; que, sans cette nouvelle, je serais fourrier dans la même compagnie, puisque j’ai été présenté il y  a plus de trois semaines et que je le serai peut-être en arrivant à Paris.

Respirez maintenant, vous devez en avoir besoin. Que l’espérance de me savoir bientôt caporal ou fourrier des vieux grenadiers chasse tout à fait ces idées noires et douloureuses que vous causaient les périls auxquels vous pensiez que j’étais sans cesse exposé. Il est possible que nous partions bientôt ; je vous prierais donc de vouloir bien me donner dans votre prochaine [lettre] les adresses de vos amis et de ceux qui vous aiment. J’éprouverai une bien douce jouissance d’y voir le général avec sa jeune er charmante épouse. J’en ai reçu une lettre renfermant l’adresse de son hôtel à Paris. Il me dit avoir écrit par le même courrier au général Dorsenne. Je le crois, mais je n’ai encore rien su de son effet.

 Je me propose de lui écrire un de ces jours, à son adresse, à Paris.

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( 10 avril, 2019 )

Une LETTRE de FESQUET, INTENDANT de MOHILEW, à sa mère…

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L’auteur de cette lettre, Alfred Fesquet, né en 1771, baron de Baulche, est auditeur au Conseil d’Etat (section de la Préfecture de police). Durant la campagne de Russie, il est attaché au quartier-général en qualité d’intendant des provinces conquises et employé à Mohilew. Entré dans l’armée en 1814, il démissionne comme capitaine au corps d’état-major en 1832. Il était apparenté par son père au général Mathieu Dumas.Ce document est extrait du très instructif volume rassemblant les lettres de la Grande-Armée interceptées pendant la campagne de Russie. Il a été publié en 1912.

Mohilew, le 3 novembre 1812.

Ma chère et bonne maman, voilà un siècle que je n’ai reçu de lettres. Nous voilà tout à fait en hiver ; il gèle, il neige, il pleut, et l’on ne sort plus à pied, si sans fourrure. Heureusement que j’ai à mes ordres une bonne voiture. Je suis équipé comme un prince, mais que mon père soit en repos, c’est une galanterie de mon gouvernement qui nous a donné au gouverneur [le général marquis d’Alorna] et à moi une voiture toute montée. Les fourrures qu’on trouve ici sont peu belles, mais fort chères. Quand tout sera plus tranquille, j’espère qu’il en viendra de Moscou. Nous avons dans Mohilew trois couvents : les Jésuites, les Carmélites et les Bernardins. Nous avons tous les dimanches messe militaire chez les Carmélites. Il y a une grande quantité d‘églises grecques, surtout  une qui est très belle par ses peintures et qui fut construite par Catherine II, lors de sa célèbre entrevue avec Paul Ier dans la capitale de son gouvernement.

FESQUET.

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( 10 avril, 2019 )

A Paris, en mars 1814…

1814 à Paris

« Dans les premiers jours de mars, afin de relever le moral des habitants de Paris, on chargea la garde nationale d’aller à Saint-Denis recevoir un convoi de trois à quatre mille prisonniers de guerre. Les douze légions y envoyèrent chacune un bataillon. Le convoi fit son entrée dans Paris au bruit des tambours et de la musique, et fut conduit par les boulevards sur la place Vendôme. C’étaient, en grande partie, des jeunes gens aux figures naïves, étonnés de tout ce que Paris leur présentait d’étrange et de curieux. Cette espèce de triomphe fut généralement regardé comme étant de mauvais goût. Encore quelques jours, et ces mêmes prisonniers devaient être maîtres de Paris. Un des derniers jours de ce mois, j’allai avec quelques amis faire une longue promenade du côté des Buttes Chaumont et de Saint-Denis. Rien n’annonçait l’intention sérieuse de défendre Paris. Quelques mauvais ouvrages en terre élevés à la hâte, peu ou point armés, étaient tout ce qu’on avait à opposer à l’ennemi, dont les éclaireurs commençaient à se montrer dans le voisinage de Saint-Denis. A défaut de connaissances spéciales, le simple bon sens me fit voir l’impossibilité de sauver Paris. Et cependant, malgré ces mauvaises dispositions, la défense fut opiniâtre, et le canon et la fusillade se firent entendre toute la journée du 30 [mars 1814]. »

(Docteur Poumiès de la Siboutie , « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp. 134-135).

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( 9 avril, 2019 )

1814, les COSAQUES en FRANCE…

1814...

TABLEAU HISTORIQUE des ATROCITÉS COMMISES par les COSAQUES en FRANCE.

Cette rarissime plaquette anonyme et sans date, fut imprimée sans doute avant la chute de Paris, le 30 mars 1814. Les évènements décrits ici, par leur sauvagerie et par l’horreur subies par les habitants des régions de l’est de la capitale, y sont à peine croyables. On peut estimer que ces faits se sont produits en janvier, février et mars 1814. Les gravures qui sont annoncées dans cette édition et qui auraient une bonne utilité documentaire, sont toujours manquantes. Ont-elles été seulement réalisées ?

Capitaine P. MATZYNSKI

Dans tous les siècles, la guerre a exercé ses fureurs. C’est un fléau attaché à l’espèce humaine : mais la guerre a ses lois dans le sein même des nations les plus barbares. Les plus illustres guerriers ont respecté les lois imposées aux Puissances belligérantes. Alexandre le Grand avait pour devise : « Je triomphe des âmes orgueilleuses et je pardonne aux vaincus. » César disait à ses soldats : « Terrassez vos ennemis combattants ; mais épargnez les vieillards, les femmes et les enfants, et surtout respectez les propriétés. »

Au mépris de ces lois sacrées, les cosaques inondent la France des forfaits les plus inouïs. Les brigands du Nord, ces anthropophages désolent notre patrie par les atrocités les plus infâmes ; leurs crimes sont innombrables. La fureur et la rage les précèdent en tous lieux.

Le viol, le meurtre, le fer, le vol, le pillage, l’incendie, le carnage, tous les maux de la terre leur sont familiers. Le récit de la férocité de ces barbares fait frémir la nature.

A Montereau, la sœur du curé de Bazoche, pour échapper à la brutalité d’un cosaque, s’est précipitée dans une marre où elle a expiré. Les temples de la religion ont été profanés par ces tartares. Les chaumières, les villages, les hameaux, ne possèdent plus ni meubles, ni matelas, ni draps, ni vêtements ; les chevaux des fermiers, les voitures, les fourrages, les récoltes et les instruments aratoires sont devenus la proie des flammes.

A Sézanne, les habitants ont été réduits au désespoir par les brigandages des peuples féroces du Nord : le vol, le viol et l’incendie étaient à l’ordre du jour : les habitants ont été pillés, déshabillés et battus.

A Nogent-sur-Seine, les portes ont été brisées dans toutes les maisons, les meubles rompus : une partie de la ville a été brûlée. Le reste a été livré au pillage le plus cruel. Les habitants erraient à l’abandon dans les bois. Les hommes étaient déshabillés nus dans les rues ; un homme a été écartelé, les enfants expiraient à la vue des mauvais traitements exercés sur leurs pères et mères. Une femme âgée de 80 ans avait une bague au doigt ; les scélérats de cosaques lui ont coupé le doigt pour avoir cette bague. Cette malheureuse créature est morte de révolution.

Extrait d’une lettre adressée à M. Andryane-de-la-Chapelle, actuellement à Paris, par M. de Vanlay, greffier du tribunal de Nogent, du 22 février.

Hélas ! Monsieur, je n’ai plus qu’à vous retracer les scènes d’horreur dont nous avons été témoins et victimes. C’en est fait de toutes vos propriétés dans notre pays. Que vous êtes heureux de l’avoir quitté ! Vous n’existeriez peut-être pas aujourd’hui. L’ennemi a tout ravagé, tout enlevé ou tout anéanti. Il ne vous reste de votre château que les murailles ; glaces, meubles, tableaux, marbres, lambris, portes, fenêtres, contrevents, volets, tout est détruit, à l’exception de votre magnifique galerie de tableaux, qui a été enlevée toute entière. Vous n’avez plus ni grains, ni fourrages, ni bestiaux, ni chevaux ; vos quatorze cents mérinos ont été égorgés ou emmenés ; enfin, la rage de ces forcenés n’a rien épargné. Une partie de vos grains a été disséminée dans la plaine ; j’ai voulu les faire ramasser et transporter, mais je n’ai pu trouver un seul cheval à Nogent ni dans les environs. A la rentrée des troupes françaises, je me suis porté à votre château avec des tirailleurs ; j’ai eu la douleur d’y voir brûler les derniers parquets. Nous y avons fait deux prisonniers russes qui étaient encore à la ferme occupés à cuire des gaufres ; ils nous ont dit qu’ils avaient l’ordre de faire ainsi la guerre aux châteaux. J’ai été totalement dépouillé comme bien d’autres ; je n’ai que les vêtements qui sont sur mon corps ; il ne me reste pas une chemise pour changer, pas une couverture pour me coucher ; j’ai absolument tout perdu. Ajoutez à cela des humiliations de toute espèce. Mon fils a été forcé, la baïonnette dans les reins, de décrotter les bottes d’un soldat russe.

A Provins, les excès d’atrocités des barbares du nord ont mis le comble à l’indignation ; ils ont pillé, volé et incendié. Ils ont violé les filles, les femmes, et entre autres une femme de soixante ans. Ils ont violé le lieu le plus sacré ; ils ont massacré les malades des hôpitaux.

Enfin, tous les endroits par où ces brigands forcenés ont passé ont éprouvé la scélératesse la plus infâme.

Dans un village près de Brienne, des cosaques ont violé une mère nourrice : d’autres maltraitaient une famille bien respectable, aux cris d’un enfant au berceau ; mais des soldats français accoururent au secours de ces malheureux, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite.
Dans un village de l’Yonne, les cosaques mirent le feu à une belle ferme, le tocsin sonna et les habitants en jetèrent une trentaine dans les flammes.

Tous ces récits font horreur. S’ils n’étaient pas attestés par des actes authentiques des maires des villes dont on vient de parler, la postérité ne les croirait jamais.

Mais ce n’est pas le tout ; ces monstres inhumains ne se contentent pas d’exercer leur barbarie sur les villes, ils étendent encore leur rage sur les campagnes. Ils immolent tout à leur fureur ; ils mettent tout à feu et à sang.

Les fastes de l’Histoire n’ont pas fourni à la postérité des scènes aussi sanglantes que celles occasionnées par les cosaques. Achille traîna trois fois, autour des murailles de Troyes, le corps sanglant d’Hector. Mais les atrocités commises par les cosaques à Troyes, en France, surpassent la cruauté du guerrier le plus illustre de la Grèce. Chaque jour voit naître un nouveau forfait ; et ce qui augmente l’indignation, c’est de voir les chefs même autoriser les soldats à commettre les excès les plus affreux. Les siècles de la barbarie n’offrent rien d’aussi cruel que les actions abominables et infâmes des cosaques.

Les demandes formées par les chefs outragent et révoltent tous les esprits. Ces hommes féroces ont violé le pacte social et le droit des gens. Ces hommes barbares ont pillé, volé et saccagé la ville de Troyes. Les maisons religieuses ont été profanées et violées. Le scandale le plus affreux et le plus impie a déshonoré ces saints lieux. L’effroi, le meurtre et le brigandage régnaient dans tous les quartiers de la ville. Les femmes enceintes n’ont pas été respectées. Les autorités constituées ont été humiliées : les réquisitions innombrables que les ennemis ont exigées de la ville de Troyes, ont jeté l’alarme dans toutes les familles. On n’entendait partout que cris et gémissements. Les menaces, les vociférations et la fureur de ces tigres semaient partout l’épouvante et la mort. La ville de Troyes était plongée dans la plus grande consternation. Le sang ruisselait de tous côtés. Les flammes ravageaient les propriétés. Tous les habitants étaient réduits au désespoir. Chacun quittait ses foyers ensanglantés pour se soustraire à la mort.

Le propriétaire du moulin de Fouchy, qui est à une lieue de Troyes, est rencontré par des cosaques ; on le met absolument nu, et il n’a que le temps de se jeter à la nage pour éviter la mort. Il s’est retiré dans la ville avec un simple mouchoir pour se couvrir. Il s’est présenté devant l’Empereur de Russie dans l’état où l’avaient mis les cosaques, et a fait entendre ses justes plaintes. L’attentat dont ce malheureux a été la victime, est resté sans punition, et quatre jours après son moulin avec toutes ses dépendances a été la proie des flammes.

Dans le faubourg Saint-Martin, un vieillard de 70 ans était à l’article de la mort ; sa maison est assaillie par des cosaques ; après avoir été mis au pillage, elle est livrée aux flammes, et on place des sentinelles pour empêcher le malheureux vieillard de s’échapper, et il périt au milieu de ces cannibales qui se réjouissaient de ses cris et de ses douleurs.

Dans une maison de campagne à deux lieues de la ville, intéressante par le nombre des bestiaux, par un troupeau de mérinos et par sa culture, les cosaques ont tout ravagé, enlevé tout ce qu’il avait de plus précieux, et brûlé ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Ils ont assassiné le domestique qui avait la surveillance générale, l’ont coupé par morceaux et l’ont jeté par les fenêtres.

A mesure que l’ennemi se retire, on reçoit des pays qu’il a occupés les informations les plus exactes sur tous les brigandages qu’il y a exercés. Il n’est point de crimes dont il ne se soit couvert ; le pillage, l’assassinat, l’incendie, ont partout signalé son passage. L’indignation est à son comble ; un cri universel de vengeance s’élève, tous les peuples courent aux armes.

A Vieuxmaison, les fermes, les châteaux, ont été incendiés, des vieillards ont été massacrés et des enfants égorgés jusque dans leur berceau.

Mais c’est surtout dans le Gâtinais que Platow et ses tartares ont épuisé tout ce que le brigandage a de plus atroce.

Ces hommes qui, d’après leurs proclamations, ne font point la guerre au peuple français, se sont jetés sur cette province dans un instant où elle n’était pas défendue, et toutes leurs traces y ont été marquées par le crime et la destruction. Il n’est pas un village, pas une ferme qu’ils n’aient ravagés. Ils déchiraient les oreilles des femmes en arrachant violemment les boucles d’or qui y étaient suspendues.

A Lachau, auprès de Souppe, un cultivateur, ayant pris une fourche pour défendre sa fille, a été massacré sur le corps de cet enfant, à peine âgé de 12 ans. Ces barbares poussaient contre la capitale des hurlements féroces ; on en a vu plusieurs mettre des cendres dans leurs mains et les jeter au vent, en criant de toutes leurs forces : Paris !

Un parti considérable de cosaques se dirigea sur Crézancy et Paroy. Après y avoir commis les plus grands excès, ils sommèrent l’adjoint municipal, maître de poste aux chevaux à Crézancy, de leur payer une contribution en argent. Ce fonctionnaire ayant fait quelques représentations, ils le frappèrent à coups de sabre, après l’avoir attaché. La maîtresse de poste venait d’accoucher ; ils mirent une botte de paille enflammée sous son lit. Les habitants armés accoururent heureusement avec un détachement de gardes d’honneur, et se mirent à la poursuite de ces scélérats, qui dans leur fuite ont mis le feu aux quatre coins du village. Ce malheureux endroit est entièrement consumé. L’église et trois maisons seulement ont été préservées des flammes.

Dans les guerres les plus désastreuses, les nations les plus barbares ont respecté les dieux pénates des peuples vaincus, et ont expressément défendu aux soldats de troubler la cendre des morts. Que ces temps sont changés ! Les puissances belligérantes ont insulté à l’auteur de la nature, aux lois divines et humaines, et aux droits des gens. Plus les barbares du nord se répandent dans la France, plus leurs atrocités se multiplient.

Le tableau des calamités que la ville de Sens a éprouvées de la part des cosaques, fait frémir d’indignation tous les cœurs généreux. A peine entrée dans la ville, une soldatesque furibonde pénètre dans le collège, assassine un professeur, se répand dans tous les quartiers de la ville ; fouille, rançonne, dans les rues, les hommes et les femmes, s’empare de leurs vêtements ; enfonce les portes à coups de hache ; s’introduit dans les maisons et exerce un brigandage inouï ; toutes les marchandises sont pillées ; les chevaux, grains et fourrages enlevés, les hospices et maisons d’éducation spoliés. Ces montres furieux enfoncent les armoires, secrétaires et s’emparent de l’argent, des bijoux, brisent les glaces et les meubles. Des religieuses outragées ; les temples profanés, les tabernacles forcés ; les vases sacrés volés ; les femmes, et les filles à peine nubiles, sont violées sous les yeux de leurs époux, de leurs parents, et ces scènes d’horreur sont répétées tous les jours.

La ville de Joigny nous présente également un tableau qui n’est pas moins alarmant. Le 30 janvier dernier, l’armée coalisée prit possession de la ville de Joigny. Les barbares du nord, une lance à la main et le pistolet de l’autre, forçaient les habitants à leur donner et livrer sur le cham, non seulement ce qui était nécessaire à la vie, mais encore des objets de luxe et de fantaisie tels que le sucre, café, liqueurs ; ces réquisitions se succédaient rapidement, et bientôt la ville épuisée ne pouvait plus suffire à leurs demandes. Ce fut alors que les mauvais traitements furent exercés sur les habitants. Les maisons sont pillées et les meubles deviennent la proie des flammes. Un juge du tribunal est frappé avec violence par cinq officiers qui ayant aperçu de jeunes personnes dans sa maison, veulent forcer les portes pour aller dans l’endroit où elles s’étaient cachées ; et sans pitié pour les malheureux enfants à qui la frayeur faisait jeter des cris, ils mettaient le feu à leurs berceaux. Une jeune fille de 18 ans est arrêtée par quatre tartares qui, après avoir épuisé tour à tour sur elle leur brutale luxure, laissent leur victime couverte de blessures.

La maire d’une commune près de Joigny et le juge de paix reçoivent plusieurs coups de sabre, et sont amenés la corde au col et les pieds nus jusqu’à Tonnerre, après avoir été dix fois menacés d’être fusillés.

Une dame respectable voit au milieu de la nuit son asile forcé et pillé, et le partage de tout ce qu’elle possédait se fait sur le lit même où elle était couchée.

A Pont sur Yonne, les excès des brigands n’ont pas été moins abominables. La barbarie de ces tigres restera à jamais gravée dans la mémoire des habitants de Pont sur Yonne. A peine les ennemis sont entrés dans la ville, montres, boucles d’oreilles, tabatières, or, argent, bijoux, tout passe entre les mains de ces hommes féroces ; ils ne se donnent pas le temps de prendre ; ils arrachent tout en pleine rue ; bientôt la ville est remplie d’attentats les plus affreux ; le vin coule à grands flots ; tout est réduit en cendre. Les autorités sont maltraitées, les églises, les presbytères sont dévastés, les prêtres sont dépouillés.

Enfin la ville de Braye-sur-Seine a éprouvé également de la part des brigands du nord les calamités les plus grandes. Aussitôt l’entrée des ennemis dans Braye, les réquisitions de toute espèce, les vexations de tout genre, les coups de sabre et de bâton se répandirent dans toute la ville ; les promenades sont détruites ; les maisons pillées et incendiées ; les meubles cassés, les femmes battues et violées ; plusieurs femmes, pour se sauver des mains des brigands, se sont précipitées dans des mares.

Le sieur Didier, mégissier, chez qui logeaient plusieurs officiers, n’ayant plus de viande à leur fournir, s’est vu menacer par ces cannibales de voir rôtir son plus jeune enfant… la plume se refuse à retracer de pareilles horreurs ; et cependant des témoins dignes de foi ont entendu faire les mêmes menaces à deux autres particuliers.

A Noyen, M. de Monchal, âgé de 76 ans, a été terrassé trois fois sur le perron de son château, dépouillé de ses vêtements et de sa chaussure, et sa montre a été volée par des brigands qui lui marchaient sur le ventre. On a vu ce vénérable vieillard verser des larmes d’indignation en faisant ce récit ; et cependant il n’avait cessé de prodiguer aux soldats son vin, ses denrées et ses provisions de toute espèce.

A Everly, le maire a été forcé d’abandonner son habitation et d’aller passer la nuit dans des marais avec sa femme et six enfants en bas âge. Le souvenir de ce qu’il a souffert arrachait ders larmes à ce fonctionnaire, ancien militaire.

Le nommé Lombard, a été assassiné et coupé en morceaux sous les yeux du sieur Dettou, à qui on demandait son argent, et qu’on menaçait du même sort, s’il ne le donnait à l’instant même.

A Passy, M. Devousges, propriétaire de cette terre, et maire, après avoir satisfait aux demandes exagérées des ennemis, campés au nombre de 6000 dans sa petite commune, avoir vu sa maison ravagée, ses chevaux et ses vaches enlevés, a été saisi à la gorge par quatre de ces forcenés, terrassé et frappé.

A Saint-Sauveur, des femmes, des filles ont été violées ; M. Delhahe, vieillard de 81 ans, et sa femme âgée de 70 ans ont été forcés d’abandonner leur maison et de se réfugier à pied à Donnemarie, chez le maire de cette ville, par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvaient de la part des Bavarois, furieux de n’avoir plus rien à piller.

A Montigny-Lencoup, l’adjoint du maire a été frappé de plusieurs coups de sabre, parce qu’il n’avait plus d’eau de vie à leur donner ; il a été blessé à la main ; et le hasard seul à empêché qu’il n’ait été massacré.

Enfin, on termine par observer que les officiers généraux des armées coalisées n’avaient qu’un but, celui d’entrer à Paris, de le brûler, d’en détruire les monuments et d’enlever les femmes françaises pour peupler les déserts de Russie.

Achevons ce triste tableau. Notre auguste Empereur va bientôt purger et délivrer la France de tous ces monstres du nord : le citoyen paisible vivra tranquillement dans le sein de sa famille, et la paix nous récompensera de nos malheurs.

A Paris, de l’imprimerie d’Aubry, au palais de justice, n°37.

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( 9 avril, 2019 )

Lettre du lieutenant général Margaron (1815)

DIVISION DE LA CAVALERIE  Inspection Générale                                                                                         

Limoges, 28 juillet 1815.                 

A Monsieur le lieutenant général de Prévost, directeur de la division de cavalerie au Ministère de la Guerre. 

Mon cher général, 

Les événements qui se passent autour de moi me paraissent inexplicables : toutes nos armées ont capitulé et cependant, on annonce la continuation de la marche des Autrichiens sur le Languedoc d’un côté et sur la Loire de l’autre ; on parle de celle des Prussiens sur Orléans, Tours et Saumur. L’armée du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] a fait sa soumission pure et simple au Roi et cependant, elle reste réunie et travaille à arrêter la désertion et à se renforcer. Les colonels des régiments de hussards ont envoyé l’ordre à leurs dépôts de diriger sur les escadrons de guerre tous les hommes disponibles et cependant, incertain encore du véritable esprit de ces corps, je ne sais si je dois en permettre l’exécution. La cocarde blanche est arborée dans toutes les villes et par tous les militaires qui agissent avec franchise et loyauté et néanmoins, l’on prétend que des chefs marquants permettent encore que celle tricolore paraisse dans leurs rangs ? C’est sous le prétexte des couleurs que des bandes s’organisent, parcourent les campagnes et portent le pillage, la désolation et l’effroi. J’en fais poursuivre une composée d’une vingtaine d’hommes du 5ème régiment de chasseurs commandés par un officier qui a fait contribuer la commune de Saint-Germain-les-Belles [Haute-Vienne], a dépouillé, sur la route, des officiers revêtus de la cocarde blanche et a enlevé tous les chevaux du général Souham dans sa terre de Gourgoudry. Des généraux de cavalerie dont les dispositions ne sont pas fort intelligibles, font exécuter des mouvements aux régiments qu’ils commandent et font prescrire aux dépôts de ces corps de les suivre, cherchant ainsi à s’assurer toutes les ressources qu’ils peuvent avoir. N’ayant aucune instruction du général en chef, en ayant au contraire du Ministre qui me prescrit de continuer à surveiller les dépôts, je m’oppose vigoureusement à ces mouvements. Je les groupe autour de moi et leur donne des chefs capables de les retenir ; mais ils peuvent se laisser persuader et nous échapper. Je ne reçois aucun ordre positif de S.E. le Ministre de la Guerre ; le prince d’Eckmühl ne me donne aucune communication de ce qui se passe à l’armée, de sorte qu’il m’est impossible de me former une règle invariable de conduite et de me prémunir contre les entreprises de ceux qui n’iraient point dans les intérêts généraux de la France et du Roi. Tous les actes publics du général en chef annoncent un bon Français, un excellent citoyen parfaitement décidé à se sacrifier lui-même au bien de son pays, mais il existe des méfiances sur quelques-uns de ceux qui partagent le pouvoir. Cette ignorance des faits, les rapports contradictoires qu’on reçoit à chaque instant, les fables inventées, les exagérations, etc., placent dans une position bien pénible l’officier général qui ne voit que son pays et qui se dévoue entièrement à son service, en évitant tous les partis.

Il me semble cependant qu’il serait bien facile de lui donner une direction sûre et de le faire concourir au bien général en lui faisant connaître la volonté du Gouvernement et tout ce qui se trouverait en opposition avec cette volonté. Il ne craindrait plus alors d’avoir des préventions injustes ; il serait à même d’éviter des fautes et d’inspirer une grande confiance à tous ses subordonnées qui s’étonnent avec raison que leur chef ne soit pas plus instruit qu’eux des décisions du souverain et des intentions du Gouvernement. Je le répète, il faut parler aux troupes, aux officiers de tous les rangs, de tous les grades, il faut dissiper leurs craintes, leur incertitude, rendre à chacun d’eux la confiance et l’énergie et fixer ses principes en lui faisant connaître ses devoirs.

Communiquez, mon cher général, cette lettre à S.E. le Ministre de la Guerre et dites lui que les observations qui y sont contenues méritent toute son attention.

Recevez l’itérative assurance de mon sincère attachement.

Le lieutenant général, inspecteur de cavalerie.

Baron MARGARON. 

P.-S. Comment permet-on de publier, en parlant de l’Armée de la Loire, que ce sont des rebelles, pendant qu’elle est soumise,  qu’elle n’ a plus de volonté que celle du Roi, que la presque totalité des généraux se sont franchement et ouvertement prononcés pour son Gouvernement qu’ils auraient soutenu si on leur eût montré de la confiance et qu’on les eût appelés à la défense du monarque ? Comment permet-on de présenter comme proscrits et désavoués du souverain, des militaires qui se dévouent de bonne foi à sa cause, qui n’ont d’autre volonté que la sienne, d’autre désir que de la connaître pour s’y conformer !  Toutes ces choses affligent les hommes probes, ceux dont toute la carrière militaire est sans tache et qu’il est de la dignité des hommes en place de ménager et d’attacher de plus en plus aux intérêts de la patrie et du monarque.

Je joins à la présente, l’adhésion individuelle d’un officier qui était absent au moment où celle du dépôt m’a été envoyée. 

Lettre publiée en 1907 dans le « Carnet de la Sabretache ».

——————–

A propos du général MARGARON. 

« C’est le type même de l’officier général de l’Empire bien que n’ayant pas un renom aussi important que beaucoup de ses frères d’armes, il eut une carrière très riche. Sa sépulture a fait l’objet d’une restauration grâce au Souvenir Français. Il repose à Paris, au Cimetière du Père-Lachaise, dans la 39ème division. Né à Lyon (Rhône) le 4 mai 1765, Pierre Margaron débuta dans la carrière des armes par le grade de capitaine provisoire dans une compagnie franche qui fut incorporée dans la Légion des Ardennes le 15 août 1792. Nommé second chef de bataillon le 10 décembre suivant, et premier du grade dans cette légion le 10 avril 1793, il en prit le commandement le 14 du même mois. Adjudant-général en l’an III à l’armée du Nord, il passa en l’an IV à l’armée de Sambre-et-Meuse. Le 3 nivôse an VII, devenu chef de brigade du premier régiment de cavalerie, depuis 1er cuirassiers, il fut blessé d’une balle à la bataille de Novi, et, quelques jours après, à la bataille de Fossano, il eut la jambe droite cassée en remplissant une mission du général en chef Championnet. En l’an IX, par suite d’un contre-ordre de Brune, alors général en chef de l’Armée d’Italie, Margaron, qui n’avait avec lui que 200 chevaux et deux pièces d’artillerie, se trouva presque enveloppé par un corps de cavalerie légère ennemie sorti du camp retranché de Vérone, toutefois, il effectua deux charges vigoureuses, reprit le village de San-Massino , y soutint deux attaques du corps qu’il venait de traverser, le repoussa et s’empara de 100 chevaux. Nommé général de brigade en l’an XI, membre et commandant de la Légion d’honneur, les 19 frimaire et 25 prairial an XII, il avait alors un commandement dans la division de cavalerie du camp de Saint-Omer, qui, sous les ordres du maréchal Soult, forma le 4ème corps de la Grande-Armée, avec lequel il fit la campagne de l’an XIV et combattit à Austerlitz. Blessé de deux coups de feu pendant cette mémorable campagne, il revint en France, et, mis d’abord en disponibilité le 11 avril 1806, il reçut ensuite l’ordre, le 28 juillet, de rejoindre le quartier général de la grande armée, qu’il quitta de nouveau en 1807 pour se rendre au corps d’observation de la Gironde, et de là à l’Armée de Portugal que commandait Junot. Apprenant qu’un corps de 20 000 insurgés s’avançait des rives de Mondego sur Lisbonne, Junot envoya à sa rencontre le général Margaron, qui le battit à Leira, lui tua 8 à 900 hommes, prit tous ses drapeaux et s’empara de Thomar. Faisant ensuite sa jonction avec le général Loison, il déploya la valeur la plus brillante à la bataille d’Évora, en enfonçant le centre de la ligne portugaise, à la tête du 86ème régiment, et en se rendant maître de trois pièces de canon. « Dans cette affaire, écrivait Loison à Junot, les généraux Solignac et Margaron se sont conduits comme ils l’avaient fait dans les campagnes précédentes, c’est-à-dire avec talent, sang-froid, intrépidité, et ont encore ajouté à leurs anciens titres.» Chargé, pendant le siège d’Evora, de l’attaque dirigée du côté de Beja, de Montemor et de l’Aqueduc, Margaron balaya devant lui tout ce qui s’opposait à son mouvement sur les portes de la ville ; n’ayant pu les enfoncer, il fit démolir la muraille à droite et à gauche, sous le feu le plus terrible, et, la brèche pratiquée, lui, le chef d’escadron Simmer, et le capitaine Auguste de Fortin, se précipitèrent dans la place, qui ne se rendit qu’après la résistance la plus opiniâtre. Il se signala d’une manière non moins éclatante, le 20 août de la même année , à la bataille de Vimeira , laquelle décida de l’occupation du Portugal.Rentré en France, il fut investi du commandement des dépôts de cavalerie établis dans les départements des Deux-Sèvres et de la Charente-Inférieure. Créé baron de l’Empire, il retourna en Espagne, attaché au 2ème corps, en 1809, et revint en France par congé vers la fin de la même année. Le 6 septembre 1810, il prit le commandement du département de la Haute-Loire, et le garda jusqu’au 22 juillet 1812. Envoyé à la Grande-Armée, il fut nommé général de division en 1813, et adhéra en 1814 aux actes du Sénat.

Fait chevalier de Saint-Louis et inspecteur général de la gendarmerie, il accepta une inspection générale pendant les Cent-Jours et fut mis en non-activité le 22 octobre 1815. Nommé de nouveau, le 14 août 1816, inspecteur général de la gendarmerie, être placé en disponibilité le3 juillet 1821, il mourut à Paris le 16 décembre 1824. »

Source : Site des AMIS et PASSIONNES du PERE-LACHAISE : http://www.appl-lachaise.net/ 

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( 8 avril, 2019 )

Méry, ville-martyr (1814) !

Méry

« L’armée française, partie de Montereau le 20 février, se dirige sur Troyes, à la poursuite des Alliés. En passant à Méry, l’Empereur, ayant été prévenu qu’on apercevait dans la ville un rassemblement considérable de forces, prend aussitôt le parti de s’y porter, et en arrivant il ordonne au général Boyer de s’en emparer. Immédiatement les Prussiens en sont chassés, mais en fuyant ils brûlent la ville qui n’est plus bientôt qu’un monceau de cendres. L’incendie se propagea avec une rapidité effrayante, et chassa les habitants de leurs maisons qui s’écroulaient. Au milieu de cette scène de douleur, des vieillards furent égorgés, des malades arrachés de leur lit vinrent expirer de faim, de misère et de froid à la lueur des flammes qui dévoraient leurs habitations; toute la ville fut détruite en quelques heures avec ce qu’elle renfermait.

Le général Gruyère fut tué, et nous éprouvâmes de grandes pertes. L’Empereur passa la nuit du 22 au 23 au petit village de Châtres, dans la maison d’un charron. [« L’itinéraire de Napoléon au jour le jour… », de MM. Tulard et Garros (Tallandier, 1992, p.440), indique que  c’est chez le maire, P.Dauphin, que descend Napoléon]

Pendant cette campagne de 1814, où chacun défendait ses foyers, chaque jour voyait des scènes cruelles. Lorsque nous avions pris une ville, il fallait presque aussitôt l’abandonner à l’ennemi. Comme beaucoup d’habitants étaient privés de leurs maisons brûlées ou saccagées, et qu’ils craignaient en restant d’avoir à subir de nouvelles vexations de la part des Cosaques, plusieurs nous suivaient, croyant trouver au milieu de nous, protection et sécurité. Mais bientôt harassés de fatigue, manquant de tout, et, exposés comme nous au feu de nos implacables ennemis, ils restaient sur les route en butte, les hommes, aux insultes, les femmes, à la brutalité des Cosaques, et presque tous à une mort certaine.

Voici à ce sujet une scène horrible qui se passa sous nos yeux en quittant Méry le 22 février. A peine avions-nous fait deux lieues que nous fûmes attaqués sérieusement par un corps russe, dont les canons, dirigés habilement, nous enlevèrent beaucoup de monde. Une femme, qui tenait son enfant dans ses bras et qui s’était réfugiée dans nos rangs, fut atteinte par un projectile qui lui coupa le crâne en deux et tua l’enfant. Son mari, qui la suivait, la voyant tomber, s’était précipité vers elle pour la secourir ; mais s’apercevant bientôt de l’affreuse vérité, il devint fou instantanément. Lorsque nous passâmes devant lui, à l’endroit où il s’était assis sur le bord d’un fossé couvert de neige, cet infortuné cherchait à rassembler les chairs qui se détachaient de la tête de la pauvre victime, comme si par cet horrible travail, la vie devait lui être rendue. Il riait, chantait et pleurait tout à tour ; ses mains ensanglantées, qu’il portait alternativement sur sa figure et sur les autres parties de son corps, l’avaient rendu si hideux, que ce spectacle nous épouvanta au point de nous forcer de désirer qu’une balle vint mettre fin à son supplice ».

(Sous-lieutenant LEFOL, « Souvenirs sur le Prytanée de Saint-Cyr, sur la campagne de 1814, le retour de l’Empereur Napoléon… », Versailles, Imprimerie de Montalant-Bougleux, 1854, pp.29-30).

Louis-Hercule Duval-Lefol (1797-1846) quitte le Prytanée militaire de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant dans le 100ème  régiment d’infanterie de ligne. Le hasard voudra qu’en 1814, se rendant à Châlons-sur-Marne, il y rencontre son oncle le général Lefol. Ce dernier le prendra comme aide-de-camp. Il participe à ses côtés à toute cette campagne mémorable. Après l’abdication de Napoléon, en 1814,  Lefol est nommé lieutenant. 

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( 8 avril, 2019 )

A propos de quelques figures féminines de l’île d’Elbe…

Jeune femme Empire

J’emprunte au cher André Pons de l’Hérault un extrait de son témoignage sur l’île d’Elbe (Les Editeurs Libres, 2005) : « Les visiteurs n’étonnaient plus, l’on en voyait de tous les sexes, de tous les rangs, de tous les âges. Il y eut une époque où l’on craignit le trop d’encombrement. L’autorité voulut prendre des précautions de sûreté que l’Empereur n’approuva pas. On continua à laisser aller et venir librement. Une dame française débarqua à Portoferraio, suivie de son fils, enfant d’environ douze ans; cette dame venait de Malte. Elle demanda immédiatement un appartement meublé, elle fit débarquer son bagage, qui consistait en un landau et trois malles. La population de Portoferraio, ancienne et nouvelle, fut aussitôt sens dessus dessous pour savoir ce que c’était que la voyageuse qui venait en équipage visiter l’Empereur; on alla à la maison sanitaire, afin de satisfaire à l’opinion générale. Qu’on s’imagine le caquetage de la place publique ! La dame qui nous arrivait était une dame de Rohan, prenant le titre de comtesse, et ajoutait le nom de Mignac au nom de Rohan. J’ai dit la voyageuse: je n’ai pas dit la jeune, ni la jolie voyageuse. Mme la comtesse de Rohan-Mignac avouait la quarantaine; elle avait un embonpoint remarquable, plus remarquable que sa figure, et le nom qu’elle portait faisait penser qu’elle aurait dû être mise avec plus de goût dans la parure recherchée dont elle faisait parade. Ce n’était pas madame Angot en habit de fête; c’était Mme l’Épicière en costume de duchesse. Elle faisait beaucoup d’embarras. Dès que Mme la comtesse de Rohan-Mignac fut installée dans l’appartement meublé qu’elle avait loué, elle étala fastueusement son argenterie de voyage sur un meuble de la chambre qui lui servait de salon, la fit regarder à tout le monde, et elle commença ainsi à montrer le bout de l’oreille. Elle loua des chevaux pour sa voiture, prit une femme pour la servir, et un cocher pour la conduire. Tout cela ne faisait pas une maison montée, ni même un appartement complet. Mais le nom de Rohan couvrait cette mesquinerie fastueuse, jetait de la poudre aux yeux, selon une expression vulgaire, et Mme la comtesse reçut beaucoup de visites. Tous les officiers de la garde allèrent avec empressement lui présenter leurs hommages. Le général Bertrand et le général Drouot ne dédaignèrent pas de se rendre chez elle: c’est dire que presque tout le monde officiel s’y rendit. Je crus pourtant devoir m’abstenir; c’était une idée comme une autre, Mme la comtesse de Rohan-Mignac ne me paraissait pas de bon aloi. Mme la comtesse se fit présenter à l’Empereur, à Madame Mère et à la princesse Pauline: elle fut reçue. Puis elle fit visite à Mme la comtesse Bertrand, ensuite à ma femme: Mme la comtesse Bertrand et ma femme mirent des cartes chez elle. L’Empereur paraissait s’amuser des entourages de Mme la comtesse, dont la demeure était vite devenue le rendez-vous des oisivetés civiles et militaires. Un jour l’Empereur me demanda, presque en goguenardant, «si je n’avais pas fait ma cour à la fameuse comtesse», et lui ayant répondu que je ne l’avais vue que de loin, il ajouta: «Vous avez eu raison, car tout fait croire qu’il n’y a là que du « gnic » et du « gnac ». Cependant, si elle va aux mines, vous lui en ferez les honneurs et vous l’inviterez à déjeuner.» Le déjeuner était toujours le commencement ou la fin de l’histoire, lorsque l’Empereur me disait d’accueillir quelqu’un à Rio, car il ne me donnait jamais des ordres à cet égard, et quelquefois même il semblait me le demander comme un service, en s’inquiétant toujours des embarras que cela causait à mon épouse.

Quoiqu’il en soit de Mme la comtesse de Rohan avec le « gnic » et le « gnac », comme disait l’Empereur, il n’en est pas moins vrai qu’elle fut invitée à la grande fête que l’Empereur donna pour le second retour tant désiré de la princesse Pauline, et que, de préférence à beaucoup de dames notables du pays, elle eut l’honneur, inconnue qu’elle était, d’être désignée pour la table impériale. La table impériale se trouvait placée dans un petit salon qui tenait au grand salon où était la grande table de tous les invités, et, de sa place, les portes ouvertes, l’Empereur assis aurait pu voir tout le monde. Mais l’Empereur ne s’assit pas: il se promena sans cesse autour des tables suivi de sa cour, et son fauteuil, mis entre ceux de Madame Mère et de la princesse Pauline, resta constamment vide. Au moment où l’on avait servi, l’Empereur fit sa tournée générale pour s’assurer par lui-même si les dames étaient à leur aise, et, en rentrant au petit salon de la table impériale, il trouva que Mme la comtesse de Rohan-Mignac, par une inconvenance inconcevable, avait, malgré la présence de Madame Mère et de la princesse Pauline, fait asseoir son fils à côté d’elle. Tout le monde était étonné: on se regardait réciproquement pour se demander comment l’Empereur prendrait la hardiesse de ce sans-façon. Madame Mère et la princesse Pauline étaient vraiment interdites. L’Empereur parut: tous les yeux se portèrent sur lui avec une curiosité inquiète; il s’arrêta sur le seuil de la porte, fronça les sourcils, demanda ce qu’était ce garçon, et ordonna froidement qu’on le conduisît ailleurs. Je regardai attentivement Mme la comtesse de Rohan-Mignac: l’ordre de l’Empereur ne lui fit aucune impression, elle laissa faire sans même tourner la tête. Le dîner fut suivi d’une soirée dansante. À cette soirée dansante, on s’aperçut que la sobriété n’était pas la vertu invulnérable de Mme la comtesse, et il devint impossible de ne pas reconnaître que, par mégarde sans doute, son pied avait glissé jusque dans la vigne du Seigneur, où il avait visiblement laissé des traces. Alors le charme fut détruit, le nom de Rohan n’eut pas le pouvoir de faire jeter un voile épais sur le double événement du dîner et de la soirée. L’Empereur ne reçut plus la comtesse: le charme était détruit! La comtesse de Rohan-Mignac comprit que son règne était passé. Elle s’occupa rapidement de ses préparatifs de départ; je répète ses paroles d’adieu aux quelques officiers qui l’accompagnèrent: «J’aime mieux l’Angleterre que la France: en Angleterre, les femmes à l’âge de quarante ans sont considérées comme étant encore jeunes, et en France à l’âge de trente ans elles passent pour être vieilles.» On voulut pourtant savoir ce qu’était véritablement cette comtesse de Rohan-Mignac; il paraît même que l’Empereur désira savoir à quoi s’en tenir positivement sur son compte. Quelques jours après le départ de la dame, on fit circuler la nouvelle suivante: «La comtesse de Rohan-Mignac n’usurpe pas le titre qu’elle porte; mais sa naissance n’est pas à la hauteur du nom qu’elle a acquis. Elle louait des appartements garnis près de la place des Victoires. L’ouragan révolutionnaire menaçait la tête de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements garnis: son hôtesse se dévoua à son service, elle le sauva de plusieurs périls imminents. Ils émigrèrent ensemble. Dans l’émigration, le comte épousa sa bienfaitrice.»

Presque en même temps arriva une autre dame qui avait aussi avec elle un jeune enfant, dont elle se disait la tante, et qui, de son propre aveu, ne venait à l’île d’Elbe que pour admirer de plus près le héros des héros. Mme Dargy ne paraissait avoir guère plus de vingt-cinq ans. Elle parlait fort bien, sa locution (sic) était facile, et, quoique les apparences fussent contre elle, elle n’avait pas du tout à l’extérieur l’air d’une coureuse de bonnes aventures. Son enthousiasme pour l’Empereur paraissait vrai. Sa figure était agréable. D’ailleurs, point de titres, point de prétentions, point de clinquant, et la tournure plébéienne, ce qui est souvent une fort jolie tournure. Compatriote du général Drouot, Mme Dargy crut pouvoir compter sur lui, et, sans y être autorisée, elle se présenta sous ses auspices, ce qui n’était pas bien. La pauvre femme paya sa petite hardiesse: le général Drouot ne la reconnut pas, ou ne voulut pas la reconnaître. Elle se présenta au général Bertrand, elle n’en fut pas mieux accueillie. Alors elle eut recours au supérieur des supérieurs, à l’homme de sa pensée. Cette fois, elle ne fut pas déçue: l’Empereur la reçut avec bonté, il s’intéressa à elle et il lui donna un modeste emploi à la campagne de Saint-Martin. Cet emploi fit un peu jaser. Mais la pâture manqua à la jaserie; elle tomba bientôt d’inanition. Les adorateurs de Mme Dargy eurent hâte de protester contre une pensée qui pouvait égarer l’opinion. Lorsque nous quittâmes l’île d’Elbe, Mme Dargy resta à la campagne de Saint-Martin, et j’ignore de quelle manière elle rentra dans sa patrie. Tout ce que, par la suite, j’ai appris d’elle, c’est qu’elle a écrit des mémoires sur l’île d’Elbe, et que, dans ces mémoires, elle tonne contre le général Drouot ainsi que contre le général Bertrand, petite vengeance rancunière, qui, très certainement, ne donnera pas plus de mérite à son ouvrage. Il m’est d’ailleurs difficile de comprendre comment Mme Dargy a pu écrire des mémoires sur l’île d’Elbe qu’elle n’a pas été à même d’étudier; elle ne peut avoir conservé que le souvenir confus des ouï-dire qui devaient mille fois se répéter et se défigurer dans son petit cercle. On m’a cependant assuré que ces mémoires ont été rédigés par Mme Dufresnoi: je m’incline profondément devant le nom de Mme Dufresnoi, comme devant toutes les gloires nationales; mais Mme Dufresnoi n’était obligée qu’à bien écrire ce qu’elle écrivait. Ces mémoires ont d’ailleurs maintenant une vilaine tache: leur possesseur actuel a bassement cherché à se les faire acheter par les personnes respectables qui y sont calomniées. Une troisième dame française arriva à Portoferraio pour voir l’Empereur. Je ne connais rien de plus intéressant que le sentiment de vénération que cette dame avait pour celui qu’elle appelait la gloire de la France. Ce n’était pas de l’exaltation, de l’aveuglement: c’était de la raison, du jugement, de l’expérience, de la conviction, du patriotisme. Mme Giroux était de Versailles: elle touchait à la vieillesse, si elle n’y avait pas déjà atteint. Sa figure était une belle figure de soixante ans, surtout bien expressive. On aimait à l’entendre, on aimait encore plus à la lire. Sans doute cette tête devait être un peu volcanisée, car dans un âge avancé, lorsqu’on n’a pas une fortune assez considérable pour pourvoir aux besoins d’un long voyage, qu’on ne peut pas aller et venir vite, même pour une cause très honorable on ne quitte pas son foyer, sa famille, son existence, et l’on ne va pas sous un ciel lointain se mettre à la merci des événements. Quoi qu’il en soit, Mme Giroux, ne pouvant pas supporter le bannissement de l’empereur des Français, se bannit elle-même, quitta la France et prit la route de l’île d’Elbe. L’Empereur fut touché de ce dévouement, il assura momentanément des moyens d’existence à Mme Giroux. Mais le 26 février arriva, et nous partîmes: Mme Giroux ne put pas nous suivre; le général Bertrand avait oublié de prendre des mesures pour que la pension de Mme Giroux n’éprouvât aucun retard; cet oubli mit Mme Giroux dans un état pénible, et cela aurait pu aller loin si l’épouse de l’un des compagnons de l’Empereur ne s’était pas empressée de remplir un devoir de nationalité. Une quatrième dame apparut. C’était une dame lucquoise, mariée à Livourne. Dans ses beaux jours, Mme Filippi avait, à l’armée d’Italie, surtout à la retraite de Gênes, fait la pluie et le beau temps, et dans le corps d’armée dont je faisais partie, son nom était devenu un nom célèbre. C’est qu’alors elle était jolie comme un ange: c’est qu’il était vraiment intéressant de voir une jeune femme, vouée à la liberté de son pays, quitter ses pénates, son foyer, toutes les aisances de la vie, et fuyant la bannière autrichienne, rangée sous le drapeau français, habillée en homme, marchant forcément à pied, affronter toutes les misères de la retraite. Mme Filippi était sans doute venue à Portoferraio avec les souvenirs de sa beauté, mais les souvenirs de la beauté ne sont pas la beauté. On voyait facilement que Mme Filippi n’avait pas toujours été dans le voisinage de la quarantaine, et personne ne refusait de croire à son passé. Toutefois, cela ne la contenta pas: elle nous quitta. L’Empereur l’avait reçue avec une grande bienveillance. »

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( 7 avril, 2019 )

Reconnaissance de la région de Waterloo par Hudson Lowe en mars 1814.

Hudson_Lowe

Ce document a été publié la première fois dans la « Revue des Etudes napoléoniennes », en 1935 (Janvier-juin, pp.352-353).

Pendant la campagne de France, le colonel Hudson Lowe était attaché à l’état-major de l’armée prussienne. M. Emile Brouwet a possédé une lettre adressée à  Lord Bathurst, de Fismes, le 21 mars 1814, rendant compte de la position et des forces de Blücher (« Napoléon et son temps, I, n°214 [catalogue de la collection Brouwet]).

M. Emmanuel Fabius [grand antiquaire des années 1920/1930, à Paris] nous signale un autre document de haut intérêt. C’est un rapport autographe en anglais envoyé à sir Bunbury, le 17 juillet 1814, à la suite d’un voyage de reconnaissance le long des frontières belges, de Liège à Tournai.

Les renseignements donnés sont relatifs aux fortifications de Liège, Huy, Namur, Charleroi, Mons, Ath, Tournai et à leur valeur stratégique.

Au sujet de la défense de Charleroi-où précisément Napoléon devait franchir la Sambre, le 15 juin 1815, -Hudson Lowe écrit notamment : « Here the works have been completely destroyed and the are the strongest difficulties of nature to struggle against. Its proximity to Brussels and its central position along the frontier however will not admit it to be overlooked ».

Il est facile de traduire: “Ici les ouvrages fortifies ont été détruits en totalité et il faut lutter contre les obstacles naturels les plus rudes. La proximité de Bruxelles et la position centrale sur la frontière ne permettent pas que ces travaux soient négligés.

Hudson Lowe précise l’ordre d’urgence des travaux à effectuer, conseille l’établissement de relais télégraphiques le long des grands chaussées qui vont droit d’une ville à une autre et qui, pavées en leur milieu, offrent le seul moyen de communication utilisable pour les opérations d’une grande armée.

Il ajoute quelques considérations d’ordre politique sur l’importance pour l’Angleterre de la défense des Pays-Bas…

Ainsi, par une double coïncidence, c’est le futur geôlier de l’Empereur à qui échoit, en 1814, le soin d’établir ce rapport militaire sur la région de Waterloo; quant au destinataire du dit rapport, Sir Henry Bunbury, c’est à lui qu’incombera la mission, comme sous-secrétaire d’état, de notifier à Napoléon la décision du Gouvernement anglais de l’envoyer à Sainte-Hélène.

G.M. [Georges MAUGUIN ?]

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( 6 avril, 2019 )

Lettres d’Espagne…(1).

Lettres d'Espagne...(1). dans TEMOIGNAGES Espagne

François Franconin (1788-1857) était au moment de son entrée en Espagne, caporal au 1er régiment de tirailleurs,  et ce depuis le 20 avril 1810. Le 22 mai de l’année suivante, il est nommé fourrier dans ce même régiment. Ses « Lettres et Souvenirs » dont est extraite la correspondance qui suit, parurent la première fois en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ». Ses lettres sont adressées à ses parents.

Bilbao, 14 août 1810.

Depuis plus de deux mois je soupirais après une de vos lettres. Je viens enfin d’en recevoir une en réponse à celles que j’eus le plaisir de vous écrire dans le cours de mon voyage à Saint-Jean-de-Luz…. Voici près de trois semaines que nous sommes dans cette ville et nous n’avons pas encore eu le temps de respirer. Nous sommes toujours de garde ou en course contre les brigands que nous avons beaucoup de peine à joindre dans les montagnes escarpées qui composent presque toutela Biscaye.  Bilbao est une belle et charmante ville, sa grandeur est moyenne. Extrêmement bien placée dans une colline très fertile, qui se prolonge jusqu’à la mer dont elle est éloignée à environ trois lieues de poste, et à laquelle elle communique par une rivière sujette aux marées et qui est assez forte avec leurs secours pour former presque autour un port sûr et assez grand. Elle doit être considérable par son commerce, en temps de paix, à en juger aux avantages de sa position et à son commerce actuel. Les habitants m’ont paru jusqu’à présent les plus affables de l’Espagne. On dirait qu’ils nous aiment, surtout les femmes. Jamais l’aménité n’exista autant et la fierté si peu, chez ce sexe aimable, que dans cette ancienne capitale dela Biscaye.

P.S. Voici mon adresse : M. Franconin, caporal dans la 1ère compagnie du 2ème bataillon du 1er régiment de tirailleurs-grenadiers dela Garde Impériale, à Bilbao, à la suite du régiment.

Logroño, 19 décembre 1810.

Jugez de ce que je souffre ! Quoique certain que vous soupirez après la connaissance de mon sort, il m’a été impossible de faire cesser plus tôt votre cruelle inquiétude. Depuis près de deux mois nous sommes à courir les montagnes, nous partons le matin sans avoir d’endroits fixes où nous devions nous arrêter à la fin de la journée. Nous marchons dès la pointe du jour et nous couchons aux villages que nous rencontrons lorsque nous ne voyons plus rien. Le seul soulagement que j’éprouve dans toutes ces fatigues était l’espoir d’apprendre de vous nouvelles en rejoignant l’état-major. J’ai été cruellement trompé ! Je n’ai rien trouvé que la certitude que vous m’aviez oublié, que vous étirez malade ou que vous aviez écrit et que vos lettres étaient perdues ou égarées, vu le fréquent changement de cantonnement. Les deux premières causes sont trop terribles pour que je ne cherche pas à en éloigner l’idée désolante ; la dernière, quoique malheureuse pour moi, puisqu’elle prolonge mes craintes, ne laisse pas de me donner l’espérance de connaître sous peu comment vous êtes, si vos chagrins diminuent et si vous jouissez tous d’une santé ferme et durable.

Enfin, à force de marcher à la rencontre des brigands, nous les avons vus plusieurs fois de suite. Employant autant de ruses pour les trouver qu’ils en mettaient pour nous éviter, deux colonnes mobiles de la Garde rencontrèrent un de leurs plus fortes bandes dans une colline à deux portées de fusil d’une assez grande ville nommée Bellerado, situées dans la Rioja, province touchant à la Navarre, à la Biscaye, à la Vieille-Castille et à la Nouvelle. Nousles battîmes complètement. On leur tua plus de 800 hommes. Ils furent heureux du retard qu’a éprouvé une des colonnes pour se réunir à l’autre, dont ils ont profité, sans quoi il en serait peu resté pour aller apprendre aux autres la nouvelle de la défaite de Mina, leur plus fameux général. Nous n’avons cessé pendant huit jours de poursuivre les restes de ces bandits dans les montagnes les plus escarpées. Plusieurs fois nous en avons défait les détachements, mais il nous a été impossible de trouver les autres. Je ne savais que penser de ces coquins avant d’avoir éprouvé leur valeur. Elle est très peu de chose. Ils ne sont bons que dans les gorges et six fois plus nombreux que leurs  adversaires.

J’écrirai au général [1] si le temps me le permettait. J’espère avoir ce plaisir et cet honneur dans peu de jours. En attendant, veuillez le persuader que je conserve le souvenir de ses bontés et que je l’embrasse le plus respectueusement possible.


[1] Le général Franconin-Sauret (1742-1818), un des parents de l’auteur, et  qui avait débuté dans la carrière militaire en 1756…

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( 6 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (3ème et dernière partie).

W4

Le rapatriement des blessés.

Cette phase commença très tôt. Mention a été faite plus haut des dispositions prises par les Britanniques et les Hollando-Belges en ce qui concerne leurs ressortissants.

Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu’une minorité. D’autres purent rejoindre directement la France au cours de l’automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d’évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie.

Les blessés prussiens avaient été très largement dispersés après les batailles de Ligny et de Waterloo. Beaucoup, selon le hasard des convois, avaient été hospitalisés à Bruxelles, à Anvers et surtout à Louvain. Mais, on en trouvait aussi à Namur, à Gand et même dans les hôpitaux de La Haye, Leyde, Amsterdam. L’hôpital militaire de Liège fut un pivot d’une extrême importance dans les opérations de concentration et rapatriement des blessés prussiens. Les derniers quittèrent Liège en mars 1816.

III. Bilan général.

Je me bornerai à présenter quelques résultats globaux relatifs aux blessés britanniques qui purent atteindre les hôpitaux de l’agglomération bruxelloise. C’est la seule statistique précise et fiable dont j’ai pu disposer.

Sur un total de 9 528 blessés britanniques hospitalisés, 856 moururent de leurs blessures, soit un taux de mortalité de 9 %. En ce qui concerne les amputations, Ch. Bell mentionne qu’il a pratiqué 145 amputations primaires qui se soldèrent par 40 décès (27,2 % ) et 225 amputations secondaires qui aboutirent à 106 morts, soit un taux de mortalité de 47,1 %. Les fractures multiples du fémur ont constitué le problème le plus grave. Guthrie admet, à ce sujet, que les deux tiers de ces cas ont évolué vers la mort et qu’un sixième seulement de ces blessés survécurent avec un membre utile. Presque tous les cas dont les fractures se situaient dans la moitié supérieure du fémur moururent de septicémie et de choc (3).

Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d’un consultant en chirurgie d’armée, écrit qu’il est horrifié de constater combien les techniques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d’Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu’il porte sur certains de ses collègues qu’il vit à l’oeuvre à Bruxelles n’est guère flatteur. « Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l’insuffisance de soins médicaux a provoqués dans les quelques premiers jours après la bataille » (3). Un tel jugement n’a rien perdu de son actualité. Nil novi sub sole.

Kluyskens, quant à lui, a effectué 300 amputations. Mais nous ne disposons pas de statistiques précises sur les résultats. Il écrit, dans un rapport adressé à Brugmans, que les succès obtenus chez ses amputés et chez ses blessés atteints de fractures compliquées sont meilleurs que ceux des chirurgiens britanniques. A propos du tétanos, il n’en signale que huit cas chez ses blessés (14).

Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l’aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu’il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l’histoire du service de santé militaire français, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : « Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain » (13).

Telle est, brossée à larges traits, l’histoire de l’organisation des soins dans les villes belges, après la campagne de juin 1815.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne.

Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l’époque évoquent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activités des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une vision radicalement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l’organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation. L’accessoire, si estimable qu’il soit, ne doit pas cacher l’essentiel. Quelques détails pathétiques ou pittoresques, propres à alimenter les légendes populaires et les morceaux de bravoure d’une grandiloquence toute romantique, ne doivent pas voiler une austère réalité, infiniment plus complexe. C’est celle qu’établissent les comptes rendus officiels, les rapports des exécutants, les mémoires de chirurgiens éminents qui décrivirent ce qu’ils firent et ce qu’ils virent, tels Guthrie, Hennen, Bell, Thomson, Larrey, Kluyskens, Seutin. C’est par eux qu’il est possible d’obtenir une vue d’ensemble objective, ramenée à ses grandes lignes et exempte de chauvinisme, sur l’organisation édifiée par Grant, Brugmans et Kluyskens en juin 1815 (15).

Dans cette reconstitution de la vérité historique, les services de santé militaires reprennent leur place primordiale. L’organisation qu’ils bâtirent et firent fonctionner révèle d’indéniables insuffisances. Mais, on ne peut contester qu’elle réussit à maintenir une parfaite coordination entre alliés – oeuvre éminemment difficile – et qu’elle fut empreinte de réalisme, de sang-froid et de fermeté. Son efficacité doit être appréciée selon les normes de l’époque. ^

A défaut de reconstituer dans sa totalité cette structure de soins, édifiée à la hâte pour secourir un énorme afflux de blessés, son approche objective et impartiale est déjà suffisamment riche pour en extraire certaines leçons, celles qui demeurent marquées d’une vertu de permanence et que l’on doit parfois relire et réapprendre, tant elles s’oublient vite, après chaque guerre.

Celles relatives aux pertes massives de la campagne de juin 1815 sont précisément de cette classe. C’est sans doute une des fonctions utiles, dévolues à l’histoire de la médecine.

Edgar EVRARD.

———————-

Bibliographie.

(1) FLEISCHMAN, Th et AERTS, W., Bruxelles pendant la bataille de Waterloo, Bruxelles, 1955.

(2) BERNARD, H., Le duc de Wellington et la Belgique, Bruxelles, 1975.

(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg, Londres, vol. I, 1974.

(4) EVRARD, E., Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXIV-5, mars 1981, pp. 425- 464.

(5) ROMEYN , D.., Onze militair-geneeskundig dienst voor honderd jaren en daaromtrent, Haarlem, 1913.

Cet ouvrage contient dans son intégralité l’important rapport de Scheltema : Berigt van de geneeskundige dienst by de Armée van Zyne Majesteit den Koning der Nederlanden, by en na de veldslagen op den 16 en 18 juni 1815.

(6) EVRARD, E., Le service de santé militaire hollando-belge à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXV-1, mars 1983, pp. 61-69.

(7) DE BAS, F. et T’SERCLAES DE WOMMERSON , J., La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d’après les rapports officiels néerlandais, 1909, tome IL

(8) Van DOMMELEN , G., Geschiedenis der militair-geneeskundige dienst in Nederland, Nymegen, 1857.

(9) AERTS, W., Opérations de l’armée prussienne du Bas-Rhin pendant la campagne de Belgique en 1815, depuis la bataille de Ligny jusqu’à l’entrée en France des troupes prussiennes, Bruxelles, 1908.

(10) VELS-HEYN, Glorie zonder helden. De slag by Waterloo : waarheed en légende, Amsterdam, 1974.

(11) FLEURY DE CHABOULON, Mémoire pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 160.

(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.

(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l’Empire, p 170, in : Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J. Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 1961.

(14) KLUYSKENS, H., Exposé des principaux cas de chirurgie, observés après la bataille de Waterloo dans les hôpitaux de Bruxelles, Annales de la Société de Médecine de Gand, 1856, pp. 249-268.

(15) EVRARD, E., BRUYLANTS, P., De CALLATAY, Ph., LOGIE, J., et PIRENNE, J.-H., Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon, Bruxelles, Edité par le Crédit Communal de Belgique, Voir : Chapitre X. Les pertes humaines (pp. 143-164).

 

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