( 24 avril, 2018 )

Une LETTRE du LIEUTENANT Fernand de CHABOT à son père…

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Fernand, comte de Chabot, prince de Léon et duc de Rohan, naît à Paris le 14 octobre 1789. Il fut lieutenant aide-de-camp du comte Louis de Narbonne [-Lara]. Ce jeune officier est décoré à Valoutina le 3 octobre 1812 et sera blessé de six coups de lance sur la route de Kalouga le 18 octobre suivant. Maréchal de camp en 1824, il s’éteint le 10 décembre 1869. La lettre qui suit est extraite du très intéressant volume déjà cité ici et qui contient un certain nombre de lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. 

C.B. 

Smolensk, 10 novembre 1812. 

Nous voici à Smolensk, mon cher papa, depuis hier et je continue à me porter assez bien ainsi que tous mes camarades ; il fait un  triste temps, huit ou neuf degrés de froid, de la neige en quantité et un verglas affreux ; nous sommes obligés de faire la route à  pied ce qui est assez fatigant. Je crois que nous ne resterons pas longtemps. L’auditeur qui a apporté le portait de maman est ici ; je n’ai pas pu encore le rejoindre, mais j’espère que ce sera pour aujourd’hui. Je suppose que la chère Adèle est bien de changer de nom [Adèle de Rohan-Chabot épousa le 24 novembre 1812 le comte de Gontaut-Biron, chambellan de l’Empereur]. Je pense bien à elle au milieu de mes fatigues, j’espère que Culman vous verra et vous parlera de moi. Quand aurais-je le bonheur de vous embrasser ?

Parlez de moi à toute la famille, mon cher papa, et agréez ainsi que maman l’assurance de mon bien tendre respect. 

Fernand. 

P.S. Aimery de Fezensac [colonel du 4ème de ligne] se porte bien ; il a eu deux balles dans ses habits [le 7 novembre 1812]. 

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( 23 avril, 2018 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

1809

A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

 ———————-

A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

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Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

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( 22 avril, 2018 )

Une visite de Napoléon à la poudrerie d’Essonne…

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Ce témoignage fut publié la première fois en 1910, dans le « Carnet de la Sabretache », par le petit-fils de l’auteur, le docteur de Tastes. Le 31 mars 1805, l’Empereur se rendant à Milan pour s’y faire sacrer roi d’Italie, fait une étape dans la petite ville d’Essonne. Il y est reçu par Pierre Robin (1769-1826), commissaire des poudres et directeur de la Poudrerie.

Le 10 germinal an XII, a été un jour très remarquable pour nous par la visite de l’Empereur à la poudrerie que je dirige. Eugène était celui de nos enfants présents qui pouvait faire plus d’attention à cet événement et se le rappeler. On attendait l’Empereur depuis plusieurs jours sur la route d’Essonne où il devait passer pour aller se faire sacrer à Milan ; chaque jour, je faisais guetter son passage pour faire voir son cortège aux enfants ; ne me doutant guère qu’ils seraient à même de le voir d’aussi près. Le dimanche 10 germinal, jour auquel il devait passer, j’ai mené  dès le matin sur la route de Paris les enfants qui attendaient avec impatience ; nous nous sommes promenés fort longtemps, ensuite nous sommes entrés chez une personne dont les fenêtres donnaient sur la route. Il passait à chaque instant des voitures ; enfin, à quatre heures, lassés d’attendre en vain, nous sommes revenus dîner à la maison où quelques voisins étaient réunis, nous attendant à ne rien voir, et les enfants ayant pris leur parti.  A peine avions-nous à moitié dîné, que j’ai vu accourir à bride abattue un officier à cheval. Il m’a annoncé la visite de l’Empereur qu’il ne précédait que de quelques minutes. Je n’avais à la fabrique ni chefs, ni ouvriers, tous étaient allés sur la route pour voir le cortège et j’étais moi-même trop heureux d’être revenu à la maison et, plus encore, d’avoir différé un voyage à Paris que je devais faire à cette époque. J’ai fait sur-le-champ courir le portier à Essonne pour avertir le chef poudrier qui avait sur lui les clefs des ateliers et dont le logement était fermé, n’y ayant absolument personne chez lui. Je bouillais d’impatience et je m’occupais à faire soulever une fenêtre pour entrer chez lui lorsqu’il est heureusement accouru encore à temps. Quelques minutes après, l’Empereur est arrivé. Sa voiture est entrée dans la cour et s’est rangée du côté de notre habitation. Les gardes n’ont pu empêcher une centaine de personnes d’entrer dans la cour avec la voiture. L’Empereur, descendu de voiture, a demandé d’un ton sec et avec un son de voix de la gorge qui parait lui être naturel : « Où est le directeur ? » Je me suis présenté. Il m ‘a demandé toujours avec le même ton sec : « Pourquoi la fabrique n’est point en activité ? » Je lui ai répondu que je n’avais pas reçu d’ordre de travailler le dimanche et que ce jour était ordinairement consacré au repos des ouvriers. Il a répliqué qu’il fallait travailler les dimanches et fêtes, le jour et la nuit ; qu’il comptait sur cette fabrique pour l’approvisionnement des ports à cause de la facilité du transport par la Seine. Tout en parlant, je le conduisais machinalement vers les moulins, il y allait sans doute aussi sans y penser. Il me fit une foule de questions très serrées sur le nombre des pilons, la quantité de poudre fabriquée par chacun, celle que l’on fabriquait par jour, que l’on avait fabriqué hier. Je n’étais point préparé à toutes ces question ; elles étaient faites avec un ton sec et si impérieux, elles se succédaient si rapidement, il fallait trouver si promptement des réponses qui exigeaient quelque calcul de tête, que, je l’avoue, l’esprit assez présent pour répondre avec la vivacité et le ton positif qui eût été convenable. Il eût fallu ne pas hésiter, dire des quantités rondes et approximatives, mais je n’eux même pas cette idée, je voulais être exact, et j’avais l’air de n’être pas très bien au fait des travaux courants. Cependant, je m’en suis tiré et je suis persuadé que Bonaparte a dû s’apercevoir de mon émotion et lui attribuer l’hésitation que je mettais dans mes réponses. Il me demanda ensuite ce que j’avais en approvisionnements de matières premières, ce que je pouvais fabriquer en employant tous les moyens et ne manquant de rien. Je répondis à toutes ces questions par aperçu. Je me servais dans mes expressions du mot « kilogramme », mais il me faisait revenir au poids de marc et j’étais obligé de doubler toutes mes quantités pour arriver à cette mesure gothique. Cela me surprenait, car Bonaparte était bien assez instruit pour connaître le système des nouvelles mesures et en sentir tous les avantages, mais sans dote il était guidé par l’habitude et par le besoin de concevoir promptement. Je lui ai bien fit que je manquais d’argent, mais je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui dire que, depuis plus d’un an, je laissais mes appointements dans la caisse, ce qui était pourtant bien vrai. Je ne lui ai rien dit, ni à ma décharge, ni à ma louange. Il m’a parlé avec le ton dur et sec que l’on m’a dit généralement qu’il avait avec tous ceux qui dépendaient de lui ; il a écouté mes réponses avec attention et patience, quoiqu’en général, je lui aie parlé avec une grande liberté, ne lui ayant fait aucun compliment, lui ayant même répondu souvent sans lui dire ni « Sire », ni « Votre Majesté ». Je lui ai même dit une fois que je ne l’entendais pas ; il a répété sa question sans humeur et impatience. Je lui ai trouvé la physionomie dure et froide, la démarche peu noble, mais l’air vigoureux et la tête pensante, le son de voix aigre et guttural ; les manières, le ton peu aimables et très impérieux. Il m’a donné comme à tout le monde des preuves de la multitude de connaissances de détails qu’il a dans toutes les parties de l’administration et de la facilité avec laquelle il démêle toutes les idées et s’en sert dans les occasions, mais j’ai trouvé qu’il savait se faire craindre, obéir, admirer, et non pas se faire aimer. C’est un mélange de César, d’Alexandre, de Tamerlan, de Charlemagne, de Frédéric ; mais ce n’est point Henri IV. 

J’ai voulu consigner ici le récit de cet événement, les impressions, les réflexions qu’il a fait naître en moi. Pour ce qui concerne Eugène, voici ce que j’ai à en dire, c’est que, pendant les vingt ou trente minutes qu’a duré la présence de l’Empereur, il n’a pas cessé d’être auprès de moi et d’écouter tout ce que nous disions ; mais je ne sais cela parce qu’il me l’a dit depuis et que tout le monde me l’a affirmé. Je ne l’ai pas vu un seul moment tant j’étais préoccupé du soin de répondre. Au surplus, l’écuyer Caulaincourt était derrière et repoussait tous ceux qui voulaient approcher. M. Chapelain, mon élève, n’a pu parvenir à s’approcher de nous ; apparemment qu’on a fait moins d’attention à l’enfant. Lorsque l’Empereur est monté dans sa voiture, je lui ai demandé ses ordres ; il m’a répondu qu’il me les ferait donner par le ministre. Il est parti et, quelques minutes après, il m’envoya dire par un de ses officiers de me rendre le lendemain, à dix heures du matin, à Fontainebleau pour m’entretenir plus longuement, disait-il. Ce voyage a fait beaucoup jaser dans le canton, a causé beaucoup d’inquiétude à ma femme et, sans me donner aucune crainte, m’a tourmenté passablement. J’ai employé  la soirée à faire des notes pour répondre catégoriquement à toutes les questions possibles ; je suis parti le soir même pour coucher en route, je n’ai pas dormi de la nuit, je suis arrivé à Fontainebleau à huit heures du matin. Je me suis habillé, j’ai déjeuné et, à dix heures, j’étais au château. J’y ai pénétré facilement, mais tout le monde était surpris que j’eusse à parler à l’Empereur. Il était occupé à visiter le château avec ses architectes. Enfin, il a traversé à deux ou trois reprises  la pièce où j’étais et m’a regardé avec son air dur. Il a paru surpris de ce je ne baissais point les yeux et, au contraire, je les fixais sur lui avec assurance. Il m’a renvoyé au Ministre de la Guerre (Berthier) avec lequel j’ai conféré à deux reprises et que j’ai trouvé assez affable, mais u peu ahuri. On disposait d’une chasse qu’il devait commander en qualité de Grand veneur ; toute la cour était en habit de chasse. J’ai attendu longtemps et j’ai vu toute la foule de ces courtisans d’hier qui s’agitaient et avaient toute la mine de ne pas savoir encore bien leur métier. Alex. Berthier m’a transmis les ordres positifs de l’Empereur et je me suis retiré. J’ai été me promener dans la forêt avec un ami qui m’avait reçu chez lui, mais j’étais trop agité pour jouir de la promenade. Je suis revenu le lendemain à la maison où j’étais attendu avec impatience, et les habitants d’Essonne et de Corbeil, qui s’étaient épuisés en conjectures, ont vu que la montagne avait enfanté une souris, et que j’étais revenu comme j’étais parti, ce qui a fait cesser les coups de chapeau  dont j’avais été accablé la veille. 

Pierre ROBIN

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( 21 avril, 2018 )

Le chef de bataillon d’Audebard de Ferussac et son témoignage.

En 1812 (à Paris, chez Buisson), le chef de bataillon J. d’Audebard de Férussac (1786-1836) fit paraître un premier volume donnant un aperçu de son témoignage sur la campagne d’Espagne. Ce texte, fit l’objet d’une nouvelle édition un peu plus étoffée en 1816 (chez Eymery, à Paris également) sous le titre de « Journal historique du siège de Saragosse, suivi d’un Coup d’œil sur l’Andalousie ».  Le siège de Saragosse, et plus précisément le second des deux sièges est un des épisodes les plus violents de cette guerre d’Espagne qui a marqué les esprits. D’Audebard, arrivé le 21 décembre 1808 dans la place, ne perd pas un instant afin de faire partager ses impressions à son correspondant. En effet, son témoignage, a la particularité d’être rédigé sous forme de lettres adressées à un certain « Félix », un de ses amis: « Il te paraîtrait plaisant de me voir dans un bivouac commun à deux douzaines de mes soldats, entouré, dans mon petit coin, d’une foule de volumes gros et petits, les pieds au feu, le dos contre un tronc d’olivier, feuilletant, compulsant, écrivant au bruit de la fusillade et du canon, et quittant souvent la plume pour reprendre l’épée ». Son témoignage, un des premiers publiés sur la guerre d’Espagne, est rédigé sur le vif. Si notre homme, cultivé, est amateur de livres, il n’hésite pas cependant à faire le coup de feu, mais aussi à décrire son quotidien : « Mon dîner est prêt. Il se compose d’une excellente soupe, et d’un gros gigot de mérinos tourné au bout d’une ficelle suspendue à une baguette de fusil, au lieu de tournebroche et de lèchefrite, le tout arrosé d’excellent vin. », écrit-il à Félix.  Cultivé et d’une curiosité d’esprit, s’il ne lui épargne point tout ce qu’il a pu apprendre sur l’histoire de la belle ville de Saragosse, l’auteur revient rapidement dans la réalité guerrière qui l’entoure. « Le huitième jour du siège, on emporta le faubourg qui était sur la rive gauche de l’Èbre ; quelque temps après, les assiégés paraissaient souffrir de la disette de vivres; on les serra de si près, qu’ils n’avaient plus d’espoir… ». Concernant ce fameux siège, qu’il vit au jour le jour, le chef de bataillon d’Audebard, n’épargne aucun détail à son correspondant : « Les arbres sont coupés, et la plupart des maisons rasées autour de la ville … Dans la ville, chaque maison a été crénelée, les portes et les fenêtres basses murées; des communications intérieures ont été établies partout ; enfin les rues sont coupées, barricadées, défendues par des batteries », écrit-il avant de préciser que « de notre côté, pour l’attaque, nous avons deux corps d’armée. Les 3ème et 5ème, qui sont, dit-on, avec les artilleurs, ingénieurs, pontonniers employés au siège, forts de trente-cinq mille hommes. M. le général Dedon commande un équipage de siège de soixante bouches à feu. ».

La cité tombe enfin, le 20 février 1809. « Il était presque impossible de parcourir les rues de la ville. Un air putride et infect vous suffoquait ; les rues étaient encombrées de débris ou de pièces de canons, fermées par des barricades, coupées par des fossés: partout on trouvait des cadavres d’hommes ou d’animaux. ».

Le « Journal historique » du chef de bataillon d’Audebard de Férussac, réaliste et rédigé peu de temps après les faits, nous rappelle la violence des combats dont Saragosse fut l’objet.

C.B.

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( 20 avril, 2018 )

Une VERSION MECONNUE des ADIEUX de FONTAINEBLEAU…

Napoléon le Grand

« 20 avril [1814]. Les chevaux furent commandés pour 9 heures. L’Empereur désira parler au général Koller. Il parla avec vivacité contre sa séparation d’avec sa femme et son enfant, et de l’ordre de retirer les canons de l’île d’Elbe, disant qu’il n’avait rien à débattre avec le gouvernement provisoire. Son traité avait été conclu avec les Alliés. Il dit qu’il n’était pas dépourvu de moyens de faire la guerre, mais qu’il ne lui plaisait pas de la continuer. Il fit ensuite venir le colonel Campbell, se déclara très satisfait de ce que Lord Castlereagh [Secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères. Il fut un de ceux, dans les années 1813/1814, qui contribuèrent à soulever les puissances alliées contre l’empereur Napoléon], eût mis à sa disposition un vaisseau de guerre, soit pour la traversée, soit comme escorte, et fit l’éloge de la nation anglaise. Ensuite, il dit qu’il était prêt. Le duc de Bassano [Maret], le général Belliard, [le général] Ornano et quatre ou cinq aides de camp, avec environ vingt autres officiers, étaient dans l’antichambre. Un aide de camp ferma subitement les portes, ce qui nous fit supposer que l’Empereur faisait des adieux particuliers à Belliard et Ornano. Ensuite, les portes de rouvrirent, et l’aide de camp annonça : « L’Empereur ! » Il passa en souriant et en saluant, descendit dans la cour, harangua la Garde, embrassa le général Petit et le drapeau, et monta dans sa voiture qui partit aussitôt.»

(« Relation du capitaine Thomas Ussher » in « Toute l’Histoire de Napoléon. La Déportation de Napoléon  à l’île d’Elbe », n°3-Avril 1952, Editions Académie Napoléon, pp.12-13). Ussher commandait la frégate l’Undaunted [l’Intrépide] qui conduisit l’Empereur de France à l’île d’Elbe. Il suivra Napoléon tout au long de son parcours vers cette destination.

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( 20 avril, 2018 )

Une lettre du général Friant au maréchal Ney…

Une lettre du général Friant au maréchal Ney… dans TEMOIGNAGES 05-524353-300x238Fontainebleau, le 20 avril 1814.

A Son Excellence le Prince de la Moskowa.

J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Excellence que Sa Majesté l’Empereur Napoléon est parti ce matin, à midi, de Fontainebleau. L’Empereur a désiré, avant son départ, voir le 1er régiment des grenadiers cantonné ici. Ayant réuni le corps des officiers, il leur a fait ses adieux en leur recommandant d’être fidèles au nouveau souverain que les vœux de la Nation avaient appelé au trône. L’officier porteur de mes dépêches donnera à Votre Excellence les autres détails. 

FRIANT.

Le général Friant fut nommé par Louis XVIII, le 18 juillet 1814, colonel des grenadiers à pied de France ; il avait reçu la croix de Saint-Louis le 2 juin 1814. Au retour de l’Empereur, il prit le commandement de la division des grenadiers de la Garde Impériale et combattit à Waterloo. (« Un soldat de Napoléon. Extraits des livres d’ordre et de correspondance du général de division comte Friant », publié dans « La Nouvelle Revue » du 15 avril 1900, par le Baron P. de Bourgoing).

 

 

( 19 avril, 2018 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

( 18 avril, 2018 )

Boire et mourir… (A Zizmori, vers le 13 décembre 1812).

 Boire et mourir… (A Zizmori, vers le 13 décembre 1812). dans TEMOIGNAGES campagnerussie« Au détour d’une rue j’aperçois un encombrement devant une maison. Quelques-uns en sortaient, porteurs de bouteilles d’eau-de-vie ou de pomme de terre. Ils sont immédiatement assaillis. Je les laisse aux prises avec le résultat de leur imprudence et j’entre, bousculé par la foule, dans une cour où régnait une forte odeur d’alcool. Puis je suis porté sur les marches d’un escalier descendant à une cave, où le courant dont je faisais partie était repoussé par celui qui voulait remonter. Je commençais à regretter fortement de me trouver dans cette bagarre, lorsque, bien malgré moi, j’atteignis le sol de la cave. Des barriques défoncées y laissaient couler du vin, du rhum, de l’eau-de-vie, on piétinait jusqu’à la cheville dans ce liquide. Cette cave fut bientôt plus que comble. Dans une sinistre obscurité des cris de détresse se font entendre. Ceux qui tombent de se relèvent plus et sont étouffés dans l’alcool, personne ne pouvait avancer ou reculer. Ne voulant pas périr misérablement dans ce souterrain je rassemble  toute mon énergie, toutes mes forces, pour me faire jour à tout prix, sans pitié pour les malheureux écrasés, dont les cris ne peuvent même plus se faire entendre. Mais bientôt j’acquiers la conviction qu’il n’est plus possible de sortir par l’escalier qui déverse le flot toujours grossissant, venu du dehors. Apercevant près de moi un soupirail, je comprends que c’est la seule issue vers la vie, et fais part de mon projet à un maréchal-des-logis chef, d’artillerie, le seul à ma proximité qui me parut capable de le mettre à exécution. Comme premier remerciement il me serre fortement la main, puis, ensemble nous franchissons des cadavres amoncelés et arrivons au pied du soupirail. J’y grimpe le premier, tous mes muscles sont rendus, toute ma volonté est en jeu pour y parvenir. Enfin, après des efforts désespérés, je l’atteins, le traverse, et me trouve dans une cour, sur la neige : de suite je tends la main au maréchal-des-logis chef, et, lorsque nous nous voyons sains et saufs nous nous embrassons à plusieurs reprises sans pouvoir parler, remerciant  Dieu de notre délivrance. Avant de quitter l’enclos où nous nous trouvions nous nous penchons au soupirail afin d’aider les camarades qui auraient la même idée que nous. Nous n’entendîmes que des cris de désespoir qui allèrent en s’affaiblissant, et auxquels succéda bientôt un morne silence. »

(Capitaine V. Bertrand, « Mémoires… », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.170-171).

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( 15 avril, 2018 )

Lettre du général Friant au sous-préfet de Fontainebleau…

L’Empereur vient d’abdiquer le 6 avril 1814. Le général Friant, qui commande la 2ème division de la Vieille Garde, est avec ses troupes à Fontainebleau…

Fontainebleau, le 15 avril 1814.

A Monsieur le sous-préfet, à Fontainebleau.

Votre arrondissement a été fixé pour [être le] cantonnement aux troupes de la Vieille Garde. J’ai l’honneur de vous prévenir, et vous ne devez point l’ignorer, que les troupes manquent de vivres, surtout de viande, depuis qu’ elles y sont entrées.

Je vous laisse jusqu’à demain midi pour frapper les réquisitions nécessaires. Si à cette heuLettre du général Friant au sous-préfet de Fontainebleau… dans TEMOIGNAGES 06-508102-247x300re elles ne sont point rentrées, je vous préviens, Monsieur, que d’après le refus formel fait par vous au commissaire des guerres de ne frapper aucune réquisition, je ferai loger les troupes chez l’habitant qui devra les nourrir.Vous ne serez point même exempt, Monsieur, de cette disposition, en conséquence de vos refus réitérés. J’en préviens S.A.S. le Prince vice-connétable [maréchal Berthier] qui m’a laissé pleins pouvoirs à cet égard et j’enverrai, s’il le faut un officier à Paris, pour rendre compte de votre conduite au gouvernement provisoire.

 FRIANT.

 (« Un soldat de Napoléon. Extraits des livres d’ordres et de correspondance du général de division comte Friant », publié dans « La Nouvelle Revue » du 15 avril 1900, par le Baron P. de Bourgoing).

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( 14 avril, 2018 )

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs dans TEMOIGNAGES bivouacFrançois Marq naquit à Eclaron, département de la Haute-Marne, le 13 novembre 1792. Le texte qui suit est extrait de ses mémoires écrits en 1817, soit très peu de temps après les événements auxquels ils sont attachés. Son témoignage ne sortit de l’ombre qu’en 1901, d’abord dans la «Revue Napoléonienne», puis la même année sous la forme d’un volume de 54 pages à la Librairie Militaire Edmond Dubois. Ces souvenirs sont ceux d’un homme à l’instruction sommaire ; mais si on peut noter nombres d’inexactitudes dans ce texte, il reflète néanmoins une série d’impressions telles que pouvaient les vivre ces braves qui formèrent la Grande-Armée. Pour des raisons évidentes de compréhension nous avons rétabli la bonne orthographe ainsi que la syntaxe de certaines phrases. 

C.B.

EN ROUTE POUR LA GLOIRE…A l’âge de vingt ans, le jeune François entame sa carrière militaire, nous sommes presque à la fin de l’Empire : «Parti de Chaumont [Haute-Marne] par détachement le 15 avril 1812, pour être rendu à Dijon le 16, où j’ai été incorporé le 17, jour où je fus porté sur les Contrôles et immatriculé pour faire partie de la 6ème Compagnie de la 56ème  Cohorte du 1er  Ban de la Garde Nationale. J’obtins le grade de caporal le 26 avril 1812». Il est occupe les fonctions de secrétaire «d’un officier-payeur dans la dite cohorte». La 56ème cohorte prend le chemin d’Utrecht en Hollande, le 25 juillet de la même année. Après un passage à Aurich, en Prusse, la cohorte reçoit l’ordre de se rendre à Bremen [Brême] en Hollande. Dans cette ville, elle prendra «le nom de troupe de ligne, et ensuite [formera] le 2ème  bataillon du 153ème régiment d’infanterie de ligne», selon les propos de Marq lui-même. Nous sommes le 22 février 1813 et François obtient «le grade de sergent dans la 4ème compagnie du dit bataillon [le 2ème ]». Il poursuit en précisant que «Le 25 du même mois, le régiment formé de quatre cohortes qui se trouvaient là alors, à partir de cette ville pour se rendre à Magdebourg ; étant arrivé à cette dernière, on a distribué à chaque soldat, toutes les munitions propres à se mettre en campagne. La garnison était au nombre de 60.000 hommes», écrit notre officier. Le régiment à cette période reçoit un ordre pour «partir avec le corps d’armée commandé par le général de division Lacroix et le général de brigade Penne».  

LA CAMPAGNE DE 1813. Les choses deviennent sérieuses : « Le 2 avril 1813, nous avons passé sur le pont de bateaux qui était établi sur la rivière de l’Elbe, pour aller attaquer l’ennemi que l’on voyait dans la plaine de Crako [sic] ; on a attaqué vers les huit heures du matin, et l’ennemi fut mis en fuite ; peu d’hommes furent tués.». Puis, c’est la vie continuelle du soldat en campagne : «La nuit du 2 au 3 avril nous avons bivouaqué sur une hauteur près d’un village nommé… [Nom laissé en blanc] où l’ennemi était en face de nous. Le 3 avril au matin, il a quitté sa position ; notre régiment a été la reprendre à ce village et y resta jusqu’au 4 au matin, époque où il a reçu un ordre pour partir précipitamment en battant en retraite sur Magdebourg : car l’ennemi était à notre poursuite.» Le 18 mai 1813 au soir, Marq et son régiment arrivent près de Bautzen «où il a bivouaqué jusqu’au lendemain 19, jour au cours duquel il a reçu l’ordre de partir, et de prendre la direction à droite ; il a marché en colonne sur la route qui traverse la forêt de cette ville». François précise : «Arrivé dans ce lieu sur les quatre heures du soir, le régiment s’est de suite mis en bataille dans une petite pièce de terre située entre deux bois, les tirailleurs ennemis se sont présentés en débusquant des sapins qui forment cette forêt, les nôtre se sont mis aussi à tirailler, et enfin successivement de part et d’autre, le feu s’est engagé par une forte canonnade, et nous nous sommes battus jusqu’à neuf heures du soir ; l’ennemi a soutenu sa position en raison du fait qu’il avait construit plusieurs redoutes, et qu’il était embusqué derrière le bois. Malgré tout cela la bataille a été bien plus sanglante pour l’ennemi que pour les français.» Puis le régiment arrive le 21 mai 1813, à sept heures du matin devant la ville de Leipzig : «Il s’est mis en bataille avec le corps d’armée et l’on a attaqué l’ennemi qui était aux alentours, on a tiré quelques coups de canon sur les tirailleurs et l’armée à presque aussitôt disparue, notre régiment était à sa poursuite. Il entra dans la ville à huit heures du matin, l’arme au bras, il a fait plusieurs prisonniers et a tué un grand nombre d’ennemis dans les rues de Leipsick [Leipzig], dont les habitants étaient en consternation de voir un spectacle si affreux…Le régiment a toujours marché à la poursuite de l’ennemi sans qu’il s’arrêtât pour faire aucune résistance, que quelques régiments qui formaient leur arrière-garde, qui ont tiré quelques coups de canons. Mais les combats faits pour arriver à Haïnau [Haynau], ville sur laquelle nous nous dirigions, ne furent pas sanglants c’est pourquoi je n’en fait pas le détail, mais dans les poursuites telles que celles annoncées et celles qui suivent, il y eut plusieurs contremarches qui étaient au moins autant fatigantes que les batailles, parce qu’enfin nous marchions nuit et jour.»

Le 26 mai 1813, a lieu le combat d’Haynau. Marq et son régiment y participent : « Nous arrivâmes sur les midi à la dite ville d’Haïnau [Haynau] toujours en repoussant l’ennemi ; cependant il s’est arrêté sur les hauteurs de cette ville et s’y est mis en position, il a attaqué «et soutenu, l’accusé de réception des français, il était bien plus nombreux que nous ; nous étions à peu de distancer l’un de l’autre, et après que le feu a été bien animé et soutenu de part et d’autre, il s’est fait un signal par eux, en mettant le feu dans un moulin à vent où était en réserve 1.500 hommes de cavalerie de la Garde du Roi de Prusse et autres. Ils ont à ce coup de signal foncé à course de cheval sur les régiments qui formaient le 3ème corps dont le 153ème  dont je faisais partie. On croyait que ce grand nombre de cavalerie était française et qu’elle venait à notre secours ; il faisait alors une si grande chaleur et ne poussière importante que l’on n’a pu la distinguer facilement, on n’eut que le temps de former le carré et même le 152ème régiment qui était à côté de nous, n’a pas été assez tôt formé. Cette cavalerie a foncé sur eux et en a haché, tué, blessé la plus forte partie. Les débris de ce régiment sont venus se réfugier dans notre carré où l’on ne voulait pas les laisser entrer pour la simple raison que si l’on faisait une ouverture d’une file, la cavalerie y aurait pénétrée facilement. Ces cavaliers et leurs officiers étaient au bout de nos baïonnettes, qui attendaient le moment de nous mettre en fuite, mais le courage n’ayant pas manqué aux braves, ils n’ont rien pu faire au régiment ; au contraire, ils ont perdu un grand nombre d’hommes…» Un prince autrichien trouve la mort lors de cette bataille : «…même leur Prince qui les commandaient, lequel avait le courage de venir sous nos baïonnette et les détourner avec son sabre, et criait avec acharnement à ses cavalier en allemand : «En avant !». Mais bientôt ce malheureux prince fut tué par un grenadier du 2ème  bataillon. Ce grenadier en question lui a tiré son coup de fusil, il l’a reçu à la fossette du menton, la balle est sortie derrière le cou, il est tombé en bas de son cheval et son escorte fut bientôt mise en déroute et s’enfuit (ils étaient tous remplis d’eau-de-vie). Les soldats ont dépouillé ce prince. Le grenadier qui l’a tué a eu sa montre qui était très riche. Le colonel du régiment lui en donnait 600 francs, il n’a pas voulu lui vendre. Enfin, il a eu aussi les décorations du Prince et plusieurs militaires en ont également profité. Parmi eux il y en eût un qui a présenté au général de division une des fameuses décorations qui venait de ce prince. Cela lui a valu la décoration de la Légion d’honneur.

Après le combat, c’est toujours le même spectacle de désolation que note le jeune François : «Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Il y avait de ces malheureux blessés qui avaient encore eu le courage de se transporter dans une grange au hameau où la bataille fut livrée. Ces barbares d’ennemis en se sauvant y ont mis le feu, et les misérables qui s’étaient réfugiés à cet endroit furent tous consumés par le feu, choses cruelle à voir et à entendre par les cris perçants jetés par ces victimes. Ils avaient fait prisonnier notre général de brigade ; mais il s’est échappé en se sauvant ; il a même perdu son chapeau, le champ de bataille fut aux français, et après l’avoir visité, nous avons reconnu une des cantinières du régiment qui était tuée d’un coup de sabre qui lui avait traversé le corps, une autre cantinière eût deux doigts de la main coupés également d’un coup de sabre. Le soir nous nous sommes retirés du champ de bataille et nous avons bivouaqué au-delà de la ville.» Le 27 mai, les français se mettent à la poursuite de l’ennemi qui se dirige vers Meissen : «…il s’est livrées plusieurs batailles dans la plaine de Lützen, lesquelles ont été bien sanglantes ; mais l’ennemi a toujours été repoussé, et un grand nombre de tués, blessés et prisonniers sont restés au pouvoir des français. Le 11 juin nous sommes arrivés à la dite ville de Meissen où le régiment est resté deux jours. L’ennemi avait fait devant cette ville sur les hauteurs des redoutes et souterrains, mais il ne les a pas soutenus, et nous nous sommes emparés de tout. Le 13 juin, le régiment est parti de la ville et s’est dirigé sur Lowemberg où il est arrivés le 18 du même mois.» «François Marq assiste à une nouvelle bataille : «Nous bivouaquâmes devant cette ville jusqu’au 21 au matin époque de la bataille qui a commencé à huit heures du matin et a finie le 22 à deux heures de relevée. Cette ville est dans un fond où passe une rivière aux pieds des murs. Il y eût une grande quantité d’hommes qui furent culbutés et jetés dans ce fleuve, et ils y ont perdu la vie ; mais le plus grand nombre fut celui des tués, beaucoup furent blessés de part et d’autre…» Plus tard, la poursuite continue : «Nous avons continué notre marche à la poursuite de l’ennemi qui se dirigeait sur Lignitz, à notre arrivée aux environs de cette ville, nous l’avons aperçu qui était en bataille nous l’avons attaqué et il a soutenu ; mais peu de temps. La bataille fut assez considérable, la fuite fut prise par l’ennemi, et il s’est dirigé sur Brestlauw. Pour arriver à cette ville, beaucoup de batailles furent livrées dans les plaines et les villages. Il est resté dans ces derniers un grand nombre de tués et de blessés de part et d’autres. La plus cruelle des choses était de voir tous les villages en feu et en flammes, tout y brûlait puisque la troupe ne pouvait passer dans les rues avec les munitions de guerre, de peur que les flammes n’atteignent les caissons de cartouches et les gargouches [gargouses] de canon, etc.» Selon François, «ce cruel incendie a été fait par l’ennemi afin que les français ne trouvent aucun moyen de subsistance pour les chevaux et les soldats ; les malheureux habitants s’étaient sauvés dans les bois pendant ce triste carnage.» Puis c’est l’arrivée à Brestlauw : «Nous y sommes entrés à 8 heures du matin le 30 juin 1813, l’arme au bras, l’ennemi n’a fait aucune résistance, il a fuit en traversant cette ville sans s’arrêter…» Marq observe que «les habitants y sont très humains, ils nous ont reçu comme de vrais amis ; ils sont venus au-devant de la troupe avec des vivres et boissons de toutes espèces.». Il séjournera dans cette ville jusqu’au 9 juillet 1813. Et après une suspension d’armes pour six semaines, les français se retirent par condition «à une distance de 20 lieues de la dite ville de Brestlauw». Le 10 août, avec cinq jours d’avance en raison de la trêve fixée précédemment, François Marq et ses coreligionnaires célèbrent la naissance de l’Empereur : «On a donné à chaque soldat un franc et double ration de vivres, vin, eau-de-vie, etc. La fête a été faite dans la plus grande joie, les danses, les jeux de tout genre étaient employés, et tout était au comble de la plus grande gaieté.» Mais déjà, les hommes fourbissent leurs armes : «Le 14 [août] et le 15 [août] nous nous sommes occupés à nettoyer notre armement et à faire nos sacs. On nous fit aussi une distribution de cartouches. La nuit du 15[août] au 16 [août],nous nous mîmes sous les armes de côté et d’autre du camp craignant que l’ennemi ne vienne à nous surprendre ; mais il n’a pas approché. A la pointe du jour, nous quittâmes nos baraques pour nous diriger sur Goldberg, étant dans les environs de cette ville, nous avons aperçu quelques cosaques qui étaient çà et là dans la plaine et aux alentours de la dite ville. Plusieurs de nos compagnies de voltigeurs furent envoyées en tirailleurs et elles ont contraint l’ennemi à se retirer.» Le régiment reprend sa marche : «Le 17 août au matin on a comme de coutume battu «La Diane» et la troupe s’est mise sous les armes. Elle a ensuite pris la direction de Lignitz où jusqu’aux environs de cette ville nous avons poursuivit l’ennemi avec rapidité, mais sans livrer de batailles. Quelques cosaques et tirailleurs français livraient à chaque instant de petits combats. Mais le nombre de tués fut peu considérable. Arrivés sur les hauteurs exposées devant la dite ville, nous y avons trouvé l’ennemi en grande force qui était dans les redoutes, et ses pièces braquées en ligne. Il faisait un temps horrible. La pluie tombait avec une force extraordinaire, et si cependant nous avons attaqué sur les 5 heures du soir, mais bien mal à propos, car la victoire fut ce jour là abandonnée par les français. Cependant la troupe a bien soutenu le feu. Mais la trop grande abondance d’eau qui tombait, fut la perte des français. Le 11ème corps d’armée commandé par [nom laissé en blanc] fut entièrement détruit et anéanti de toutes ses batteries. Pour lors, le plus gros de l’armée française qui était en avant fut obligée de se retirer. L’ennemi vainqueur a continué le feu jusqu’à la nuit. Les français furent obligés d’y répondre et ils ont soutenu pour pouvoir laisser filer les bagages de l’armée. La nuit étant venue le feu cessa. L’ennemi reprit sa position et les français ont évacué le terrain la nuit du 17 au 18 août. Mais quelles pertes nombreuses ! Les caissons de munition, les batteries, les convois de vivres et enfin tout ce qui était à la suite de l’armée a été obligé de fuir à travers champs, ne connaissant plus de chemins tant il avait plu. Les uns passaient, d’autres restaient dans les fossés. Tout était resté sur le champ de bataille, les misérables blessés qui étaient sur des voitures, sont restés avec tous les équipages qui étaient brisés dans les fossés. L’armée française a battu en retraite pendant la nuit et elle fut obligés de laisser une partie de ses munitions et tous les blessés au pouvoir de l’ennemi.» Marq, assiste au repli des français : «Le fort de l’armée soutenait la retraite pendant que les convois de voitures et de munitions évacuaient. Mais de tristes combats eurent lieu sur les routes et dans les plaines. Le mauvais temps étant toujours contraire, il n’a pas cessé de pleuvoir pendant quatre jours. L’infanterie ne pouvaient se défendre, car les armes étaient toutes rouillées et pleines d’eau. Elles étaient hors d’état de faire feu. La nombreuse cavalerie ennemie nous chargeait et nous ne pouvions nous défendre. Il fallait donc nous former en carré et nous battre à la baïonnette contre cette cavalerie et même être obligés de battre en retraite dans cette position. On doit juger combien les français ont perdu d’hommes ; mais encore plus par la fatigue et par la faim que par le feu et le fer.». 

PRISONNIER. Le 17 septembre 1813, François Marq est fait prisonnier «dans un bois à une demie lieue de distance de Bonzelo». Mais à la faveur de la nuit, il prend la poudre d’escampette avec deux de ses camarades : «Nous restâmes la nuit au pied d’un arbre dans le milieu de ce bois. Le jour étant venu nous entendîmes tirailler, nous sortons alors sur la lisière de ce bois pour nous assurer si les français étaient en force et nous aperçûmes une colonne d’infanterie qui était en ligne derrière les compagnies de voltigeurs qui se tiraillaient avec quelques régiments de cavalerie ennemie». Marq et ses compères décident de rejoindre la colonne d’infanterie qu’ils aperçoivent. Par la suite, François sera réintégré dans sa compagnie. Il en avait été rayé «comme étant présumé tué». Le 19 septembre, Marq et son régiment se dirigent sur Dresde avec le 5ème corps d’armée. Cette ville est le point de ralliement de toute la Grande-Armée, ce qui permet à Marq d’écrire : «Nous y avons campé plusieurs jours. L’ennemi s’est avancé et quelques corps d’armée français ont pris position pour l’arrêter. Là on s’est battu et sans succès de part et d’autre et cependant beaucoup d’hommes furent tués et blessés.» Cependant Dresde reste aux mains des autrichiens. «L’armée française s’est reposée quelques jours dans la plaine de Dresde, et n’étant pas en force elle fut obligée de continuer sa retraite, la dirigeant sur Leipsick [Leipzig]. Un grand nombre de combats furent livrés et des contremarches sans nombre furent faites nuit et jour pour arriver à quelque distance de cette ville…L’armée remplie de fatigue et sans subsistance, ne pouvait se défendre comme elle l’aurait désirée, n’ayant pour ainsi dire pas la force de marcher». Démunie de tout, les soldats, maraudent à la recherche de quelque subsistance : «Oh ! Quel malheur pour les pauvres habitants des endroits où l’armée passait. Il est certain que, n’ayant point de vivres du gouvernement, il a fallu que les soldats s’abandonnent à prendre ceux des malheureux habitants des villes et des villages où elle passait ; et comme elle faisait des contre-marches c’est-à-dire qu’elle passait plusieurs fois dans le même endroit, la subsistance de ces habitants fut bientôt épuisée. Les pauvres malheureux furent obligés de quitter le pays et de s’enfuir dans les bois.». La famine est bien présente : «Les soldats ainsi que les officiers furent obligés de vivre de racines des champs. Nous fûmes quarante jours sans que l’on nous distribua du pain. Ainsi on doit juger d’après cette longue privation de vivres réglés, combien la troupe doit avoir souffert et un grand nombre d’hommes sont morts de faim et de fatigues. Il en était de même pour les chevaux.» Près de Leipzig «L’Empereur a ordonné que l’on brûla tous les convois de munitions vides, caissons d’ambulance, voitures qui contenaient les bagages ces régiments, et même les voitures des généraux Cette destruction a été faite en raison du trop grand nombre de voitures qui empêchaient la troupe de passer ainsi que les pièces d’artillerie et enfin tout ce qui est nécessaire à une armée pour se battre. Les officiers supérieurs chargés de l’exécution ont fait réunir toutes les voitures susceptibles à cette destruction, étant toutes ainsi réunies, on y a mis le feu, et elles ont été toutes consumées (350 je crois pour cette fois).» Plus tard ce sont les parcs de caissons de munitions «accompagnés de leurs pièces non remplis de munitions» qui sont brûlés. François raconte également que plusieurs pièces de canon étant restées chargées par mégarde, «on doit juger combien étaient exposés ceux qui étaient chargés de mettre le feu… Les obus éclatèrent, les pièces de canon partaient de tous côtés».  

LEIPZIG … Puis c’est la bataille de Wachau : «Le 16 [octobre] sur les dix heures du matin, de nombreuses colonnes ennemies se sont présentées avec leurs batteries sur l’aile droite de Leipsick [Leipzig], et elles ont attaquées. Après quelques heures de combat sur ce point, il a paru également une force nombreuse de cavalerie et d’infanterie sur l’aile gauche de la dite ville. La troupe française était en bataille. Elle s’est défendue et n’a pas quitté sa position dans le moment. Mais sur les trois heures de relevée, les Français furent obligés de se retirer dans la plaine qui est au levant de Leipsick [Leipzig]. Pour arriver à cet endroit l’armée a défilé par les faubourgs et toujours en se défendant à coup de canon et fusillade entretenue par les tirailleurs voltigeurs. Ah ! Quel désastre ! Que de maisons détruites par le boulet, ainsi que tous les arbres qui ont été cassés par le même. Des habitants furent tués dans les rues et dans leurs maisons. Cette retraite a été le résultat de ce que l’armée ennemie du centre s’est présentée et elle a attaqué aussitôt. La canonnade ne cessait pas d’un côté et de l’autre. Les deux armées se sont battues avec courage jusqu’à huit heures du soir sans quitter leurs positions ; toute la nuit les tirailleurs ont été sur leurs gardes, et à plusieurs reprises ils ont fait feu sur les postes avancés. A la pointe du jour, 17 octobre, les deux armées étaient en bataille devant la ville toujours à la même position qu’elles occupaient le 16. Elles ont campé là une partie de la journée du 17, sans se battre ni faire aucun mouvement. Sur les 5 heures de relevée, l’ennemi a envoyé ses tirailleurs en avant, et les français ont aussi envoyé des compagnies de voltigeurs en tirailleurs. Ils se sont tiraillés l’un et l’autre jusqu’à la nuit. Quelques pièces de canon ont fait feu, mais la bataille fut peu remarquable. Le 17 octobre, l’ennemi s’est occupé à ramasser leurs blessés des 15 et 16, et les a évacués sur les derrières de l’armée, mais les français n’ont pu faire de même, en raison de ce que leurs convois de voitures étaient brûlées. Plusieurs, c’est-à-dire ceux qui avaient de légères blessures se sont retirés du champ de bataille, et ils ont évacué eux-mêmes pour rentrer en France. Mais ces malheureux qui avaient les jambes coupées, et ceux qui avaient des blessures graves n’ont pu s’enfuir.». Le 18 octobre le combat continue entre les belligérants : «L’ennemi qui était aussi sur ses gardes, de sorte que le feu a commencé sur les huit heures du matin et n’a cessé qu’à la nuit sans discontinuer…La canonnade n’a pas cessé un instant ni d’un côté ni de l’autre….Les obus et les boulets ont abîmé les faubourgs de Leipsick puisque des maisons ont été abattues et détruites entièrement. La nuit étant venue le feu a cessé et étant toujours à la même position, on a passé la nuit étant toujours sous les armes prêts à se battre en cas d’attaque.»

LE COMBAT CONTINUE … Le jour suivant, 19 octobre, «Les français furent obligés de battre en retraite, après s’être battus depuis le matin jusqu’à trois à quatre heures de relevée, moment de la déroute. Les munitions ne venaient plus à temps et les pièces de canon les plus avancées en ont manquées. L’infanterie de même, de manière que les canonniers ont été obligés d’abandonner leur pièces et la troupe de se retirer. L’ennemi apercevant le mouvement et voyant les pièces abandonnées il s’anime et vint à grands pas foncer sur les français. Une partie de l’armée a soutenu avec courtage, pendant que plusieurs corps d’armées dé filaient sur le pont de la rivière appelée l’Ester [l'Elster]. L’ordre fut donné par S.M. à un colonel de garder le dit pont, et de la faire couper quand la troupe serait passée ; mais sans doute que ce chargé d’exécution a eu peur pour sa propre vie. Il quittât son poste et donna à un sous-officier la commission dont il était chargé. Ce sous-officier fit exécuter l’ordre par des sapeurs qui se trouvaient de garde pour faire l’opération après que la troupe soit passée ; mais ils reçurent l’ordre avant qu’elle fut à demi passée, et les malheureux qui étaient de l’autre côté, furent obligés de passer la rivière à la nage. Les Saxons qui alors faisaient parie de l’armée française ayant vu ce spectacle affreux, se sont mis contre nous, ils ont braqué leurs pièces, et ils ont à l’instant fait feu sur leurs camarades… «Le reste de l’armée française qui fut alors obligée de passer cette rivière à la nage a été pour ainsi dire perdue. .. ». C’est un véritable carnage auquel assiste Marq : « Oh ! Quel spectacle affreux de voir tant d’hommes étendus sur la poussière. Plusieurs ont été écrasés par le trop grand nombre de caissons et de pièces qui se trouvaient encombrés dans les rues. D’autres qui étaient légèrement blessés, ont été aussi écrasés par les mêmes. Enfin l’évaluation de la perte des français a été faite à 50.000 hommes hors de combat. Celle des pièces d’artillerie et des caissons de munitions, fut aussi considérable. Le régiment dont je faisais partie a perdu 800 hommes. Le 20, le 153ème, se dirige sur la ville de Hanovre, où devant cette ville, écrit Marq, à la sortie du bois, il se fit une grosse bataille avec les Saxons et les Bavarois, ceux qui depuis deux jours venaient de nous trahir ; et connaissant la marche de l’armée française, ils étaient venus en avant pour lui couper la retraite ; mais bientôt ils furent obligés de se retirer et d’évacuer leur position après avoir perdu un grand nombre d’hommes. Le passage étant alors devenu libre, on fit filer les pièces et les munitions sur Francfort sur le Rhin, ainsi que la troupe qui s’y est dirigée.». Après un cantonnement de huit jours à Grosvinternhem [sic], François et son régiment se dirigent vers Coblence, via Mayence. De là ordre est donné de partir pour Cologne, puis à Neuss. «L’ennemi y était débarqué mais en petit nombre, écrit Marq, avec une pièce de canon. Il était en colonne peu éloignée de leurs barques [le Rhin est tout proche], et le régiment l’ayant aperçu, a fait feu sur lui. Il a de suite repassé le Rhin. Le passage étant alors libre, nous arrivâmes à la ville et ensuite on nous distribua des billets de logement. Nous y avons séjourné dix-sept à dix-huit jours, pendant lesquels il y a eu un piquet de garde la nuit sur la Place et des postes établis sur le bord du Rhin pour notre sûreté». François Marq nous rappelle toujours les us et coutumes du soldat en campagne : «Tous les matins à la pointe du jour, on battait le réveil et toute la troupe qui était à cette ville, se réunissait sur la Place avec armes et bagages en cas de surprise pour partir aussitôt». Le régiment de Marq se dirige ensuite «sur une petite ville très fortifiée nommée Juliers. Où nous restâmes quelques jours» précise François. «On a laissé à cette ville 3000 hommes pour le blocus. Le reste du régiment est parti de la ville et est passé à Aix-la-Chapelle et s’est dirigé sur Liège, où une grande partie de l’armée s’est réunies à cette ville.».

L’ENNEMI SUR LA TERRE DE FRANCE … Marq continue sa progression et note avec soin, comme toujours, son itinéraire : «L’ennemi venait à notre poursuite du côté Mastrick [Maastrich], et nous sommes resté à Liège que quatre à cinq jours. En suite nous avons marché journellement en nous dirigeant sur Namur, Mézière [Mézières], Rheims [Reims], Chaalons [Châlons-en-Champagne], et de là sur Troyes, Bar-sur-Seine, Méry [Méry-sur-Seine], où il fut livré de gros combats. Les maisons de cette ville furent dévastées par le feu et le boulet. Un incendie a eu lieu dans les environs de Méry pendant plusieurs jours ». François est toujours conscient du malheur causé par les troupes sur la population civile : «Alors dans les villes et villages où la troupe passait, les habitants furent à leur tour obligés de s’enfuir dans les bois en laissant leurs maisons au pouvoir des troupes qui passaient. Le plus grand malheur pour eux, c’est que les armées ont fait dans cette partie du département de l’Aube plusieurs contremarches, et chaque fois que l’on passait l’on s’emparait de tout ce qui était resté dans les maisons. Enfin, on doit connaître combien la France a souffert de ce malheureux événement dont les français ont par leur faute éprouvé».

AMERES REFLEXIONS … Il porte un jugement sur les événements et selon lui «La France fut trahie par plusieurs généraux qui ont abandonné l’État. L’ennemi convaincu de ce fait, est entré en France avec sûreté et il y a poursuivit les français jusqu’à leur capitale. L’armée française y étant réunie, elle a soutenu avec courage principalement sur la butte Montmarthe [Montmartre] où la Plaine [peut-être la Plaine Saint-Denis, vaste étendue au nord de Montmartre] fut couverte de corps morts ennemis». Il croit bon de préciser qu’à «cette bataille la trahison fut encore révélée en raison de ce que l’on envoyait aux canonniers des munitions impropres à leurs pièces, et enfin toute la troupe française fut obligée de se retirer et de quitter leur capitale à l’époque du 1er avril 1814 que les combats ont cessé. Ce fut alors que l’ennemi fut maître de la France. L’empereur des français s’est retiré dans l’île de Corse [Confusion de la part de l’auteur, puisqu’il s’agit de l’île d’Elbe]»Le 153ème  régiment se dirige alors sur Orléans. François Marq est nommé Sergent-Major de voltigeurs. Après une revue passée par le Duc d’Angoulême, Marq suit son régiment qui se rend au «Havre-de-Grace» [Le Havre], là, le Roi donna ordre d’amalgamer tous les régiments qui s’y trouvaient alors et de n’en former qu’un seul, lequel prit le n°88 de ligne». 

LE RETOUR DE L’AIGLE … Après une permission de 6 mois, François rejoint son régiment le 2 mars 1815. Il apprend en route le débarquement de l’Empereur : «…plusieurs régiments ont reçu l’ordre du Roi de quitter leurs garnisons et de marcher contre l’Empereur, qui comme il est dit se dirigeait sur Paris. Il y en eut qui se sont refusés de marcher, d’autres ont obéi aux ordres, et ont marché sur Lyon où l’Empereur se dirigeait. Enfin le Roi donna aussi ordre à sa Garde de partir, et quand toute sa troupe fut rencontrée avec celle de l’Empereur, plusieurs corps d’armée ont passé avec celui-ci et les autres n’ont pas voulu faire feu. Le Roi fut aussitôt instruit de cela et il a été obligé ainsi que sa famille de quitter Paris. Ils se sont enfuis du côté de Lille et ils ont je crois embarqué pour l’Angleterre [Louis XVIII s’était en fait réfugié à Gand, en Belgique]. Notre régiment n’a fait aucun mouvement. L’Empereur rentra aussitôt dans ses états et il est arrivé à Paris le 1er avril 1815.»Aussitôt, Napoléon redéploie le régiment : «Il fit de suite organiser les régiments et donna ordre de choisir les hommes disponibles, et d’en former trois bataillons de marche par régiment au lieu de 4 dont étaient composés les régiments. Et ceux indisponibles d’en former le Dépôt. Cela fut exécuté dans peu de temps, et aussitôt l’exécution de cet ordre, on fit partir le régiment de la dite ville du Havre et le dépôt y resta.». Puis François se dirige sur Paris et la Belgique : «Nous sortîmes de la garnison le 22 avril pour nous rendre à Paris où nous sommes arrivés le 2 mai, et le 8 du même mois nous nous sommes réunis sur la place du château des Thuilleries [Tuileries], où l’Empereur nous passât en revue avec plusieurs régiments». 

LA CAMPAGNE DE BELGIQUE …Il donna ordre de partir le lendemain 9 mai pour nous diriger sur Laon (ville de Picardie) où nous fûmes cantonnés dans les environs jusqu’au 11 juin, et à cette époque on donna ordre de marcher en colonne sur la vile de Monbeuge [Maubeuge] où l’ennemi venait nous attaquer. Les 13 et 14 nous avons marché sans l’apercevoir, mais le 15 nous l’avons trouvé près de Charles-le-Roi [Charleroi], où il s’est livré une petite bataille sur les hauteurs devant cette ville. » Marq et son régiment continuent leur progression : «Le 16 juin au matin, l’armée française s’est mise en mouvement pour aller attaquer l’ennemi qui se trouvait en bataille dans la dite plaine [celle de Fleurus]. Aussitôt que les français ont débusqué de la forêt située entre Fleurus et Charles-le-Roi [Charleroi]. L’ennemi fit feu sur nous, et aussitôt l’artillerie française se mit en bataille et elle à de suite fait feu…Le feu s’est animé de part et d’autre, si bien qu’on a continué à se battre jusqu’à huit heures du soir et sans quitter les positions, nous avons fait beaucoup de prisonniers et grand nombre d’hommes furent tués et blessés de part et d’autre. Ce pendant à 9 heures du soir, l’ennemi s’est retiré de sa position et il a pris la fuite pendant la nuit du 16 au 17 juin. Les français ont bivouaqué sur le champ de gloire, et ayant passé la nuit sous les armes, le 17 au matin nous partîmes de cette position pour aller à la poursuite de l’ennemi. En traversant le champ de bataille, nous avons été obligés de passer sur les corps morts tant il y en avait de tués ; nous avons vu une grande quantité de prussiens qui avaient voulu se sauver en passant dans des jardins, et plusieurs étaient tués et restés dans les haies où ils voulaient passer pour s’enfuir. La bataille fut ce jour-là honorable pour les français.» 

Puis nous voici la veille de Waterloo : «… durant cette journée du 17 il n’a cessé un instant de pleuvoir. La troupe était toute harassée de fatigues. Enfin, on nous fit bivouaquer quand une plaine à près d’une lieue éloignée de Waterloo, c’est-à-dire de l’autre côté du village nommé Jemmapes ; sur la route de Bruxelles, ayant encore passé une triste nuit dans l’eau et sur la terre, nous étions fatigués de la marche, et encore plus par l’eau que nous avions reçu pendant la nuit ; nos armes qui se trouvaient incapables de faire feu tant elles étaient rouillées. On a aussitôt à la pointe du jour, donné ordre aux régiments de nettoyer et d’apprêter leurs armes, et de les mettre en état de faire feu ; et en même temps de regarder dans les gibernes si les cartouches n’étaient point mouillées. On en trouva de suite et elles furent remplacées.»

LA BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN DITE « DE WATERLOO». Marq est présent à Waterloo et il y sera blessé pour la première fois : «Sur les dix heures du matin (18 juin 1815), le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée. Les régiments qui faisaient partie de notre corps d’armée (6ème d’observation) se sont réunis. Ils ont marché en colonne jusqu’aux environs de la bataille. On nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand moment aux boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille. Marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par régiment en raison de ce que la cavalerie anglaise était près de nous et se battait avec des cuirassiers français. Elle est venue plusieurs fois enfoncer nos carrés, mais elle n’a remportée aucun succès. Les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés comme la grêle. Nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée. Beaucoup d’hommes furent tués dans cette position. Après quelques heures de position en carré, les chefs de bataillon ont reçu l’ordre d’envoyer leurs voltigeurs en tirailleurs.  

BLESSE GRIEVEMENT …J’étais sergent-major de la 3ème compagnie et aussitôt cet ordre donné nous y fûmes conduits par nos officiers. Étant arrivés près de l’ennemi nous nous sommes disposés çà et là près d’un bois situés sur la route de Bruxelles. Étant bien animé et soutenu par des colonnes de cavalerie qui étaient derrière nous, nous avons contraint l’ennemi à se retirer, mais aussitôt notre poursuite [engagée], quarante mille hommes ennemis débusquèrent à l’instant du bois et ils ont fait de suite feu sur nous. Les voltigeurs qui se trouvaient là on été tous tués et blessés. Moi d’abord je fus blessé d’une balle qui me traversa le corps en passant par l’aine gauche et qui est sortie après une incision faite, au gros de la fesse droite. Elle me fit tomber le ventre à terre et je fus de suite ramassé par deux de mes sergents qui se trouvaient alors près de moi. Ils m’ont ramassé et mis sur un cheval d’artillerie. Mais à peine avais-je fait vingt pas sur ce cheval que je fus obligé de me laisser tomber en bas du dit cheval en raison de ce que je ne pouvais supporter sa marche. Je suis resté ainsi sur le champ de bataille les 18, 19 et 20 juin, date à laquelle je fus ramassé par des paysans et de suite conduit à Bruxelles. Là, on me pansa pour la première fois. Je faisais partie d’un convoi de 1500 hommes blessés.». Rétrospectivement, François complète ses souvenirs : «La bataille fut terrible pour les français. Ils ont eu une déroute complète, des parcs d’artillerie, des caissons de munitions et de vivres sont resté au pouvoir de l’ennemi. La retraite fut si précipitée qu’on n’avait à peine le temps de couper les traits des chevaux attelés après les pièces pour se sauver. Enfin, je ne ferai point la description entière de cette malheureuse retraite, puisque je fus pris prisonnier. Mais étant resté sur le champ de bataille, j’ai vu la grande partie de la troupe ennemie qui marchait à la poursuite des français. J’étais resté sur place baigné dans mon sang et malgré cette cruelle position, j’eusse encore la précaution, avant que l’ennemi ne passe dans nous, de défaire mes culottes et mes caleçons, et de me mettre sur mon ventre le nez en terre pour leur faire comprendre que j’étais tué et pillé «. Quoique cette précaution prise, il y eût un cavalier qui a voulu se satisfaire de mon sort : il m’a lancé un coup de pointe de sabre sur le cou, mais j’ai encore eu assez de force pour ne pas bouger de ma position. Si j’eusse fait le moindre mouvement, il est à croire qu’il m’aurait achevé. Je fus dans mon triste sort assez heureux de conserver un peu d’argent que j’avais eu la précaution de cacher dans ma bouche.» 

EN CAPTIVITE CHEZ L’ENNEMI … Après quelques jours passés à Bruxelles, Marq est dirigé sur Anvers : «Le 25 juin nous avons débarqué à cette ville, où nous fûmes déposés sur la paille et j’y fus depuis cette époque jusqu’au 10 août sans pouvoir me lever ni marcher. J’étais si cruellement blessé, que lorsque j’avais besoin d’aller me soulager, il me fallait l’aide de deux hommes pour me lever…».Le 10 août donc, François est envoyé en Angleterre : «Dans notre traversée nous eûmes quelques agitements de mer [sic], lesquels nous ont bien fait souffrir par le balancement du vaisseau. Plusieurs fois nous avons failli y faire naufrage». Le 22 septembre 1815, il arrive à Portsmouth : «…nous fûmes conduits à l’hôpital, du moins pour les plus blessés. Les autres ont été conduits en prison, et au fur et à mesure que les blessés se rétablissaient, les chirurgiens anglais chargés des pansements les faisaient partir pour la dite prison. Nous étions fort bien pansé s et proprement tenus lors du séjour à l’hôpital. «François précise même que «nos vivres dans cet hôpital étaient [de] quatorze onces de pain, une demie livre de pommes de terre et un quart de mouton avec le bouillon. Ceux de la prison étaient [d'] une livre et demie de pain de munition, un quart de bœuf et le bouillon pour quatre jours de la semaine ; et pour les deux autres jours c’était [la] même ration de pain, une livre de morue ou harengs cuits avec des pommes de terre dans l’eau chaude. Ces deux jours étaient détesté tant la nourriture était mauvaise. Nous ne pouvions manger de cette ratatouille, par la raison qu’elle était trop salée. Oh Dieu ! Quel sort affreux de se voir renfermé tel que nous l’étions dans ces maudites prisons. Mille fois j’ai désiré plutôt mourir que de vivre dans cette captivité et nonobstant mes blessures j’étais encore pressé par la faim. Le chagrin que j’avais de me voir expatrié et de ne savoir dans combien de temps je serais rendu à ma patrie augmentaient encore mes souffrances…» 

RETOUR VERS LA MERE-PATRIE … Le 29 décembre de la même année, les prisonniers français, par un ordre du Roi, sont renvoyés en France et c’est avec des béquilles que François retrouve son pays. Après une traversée terrible, il atteint enfin Le Havre le 1er janvier 1816. «Étant alors débarqués, nous fûmes conduits chez le commandant de la Place, où on nous délivra des feuilles de route afin de nous rendre au chef-lieu de nos départements. Comme j’étais toujours incapable de marcher, il m’a été délivré des mandats de voitures militaires sur lesquelles je fus conduit à Chaumont où je me suis présenté devant le maréchal de camp Chabert, qui commandait alors le département de la Haute-Marne [département de naissance de l’auteur]. M’ayant passé en revue, il m’a trouvé susceptible d’obtenir un congé absolu.» François Marq demande une pension à Chabert : «…la position à laquelle j’étais réduit ne me permettait pas de vivre sans les secours du Gouvernement». Après examen de ses blessures, et obtention de certificats délivrés par les chirurgiens qui ont procédé à ces derniers, complété par ses états de service, Marq est renvoyé dans ses foyers. Il y arrive le 19 mai 1816, près d’un an, après avoir été blessé à Waterloo… «Louis XVIII a daigné m’accorder par décision du 30 octobre [1816], une pension annuelle de 270 francs qui n’est guère en rapport à mon grade ni à mes blessures», écrit François Marq à la fin de ses mémoires.

Il en achève la rédaction en 1817. Nous ignorons tout de sa vie civile après la chute de l’Empire.

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( 14 avril, 2018 )

Encore une anecdote sur Napoléon…

2

« Léger, ancien tailleur de l’Empereur et mon voisin à Ville-d’Avray, m’a fourni quelques détails sur le grand homme qu’il habilla. Napoléon eut pour tailleur, jusqu’en 1810, un nommé Chevalier qui l’habillait fort mal, quoiqu’il travaillât bien, parce qu’il avait le tort de céder à toutes les observations de mauvais goût de son illustre pratique. En 1810, Napoléon étant à Compiègne pour recevoir Marie-Louise, une de ses sœurs (la princesse Borghèse, je crois), lui dit : « Vos habits sont mal faits et vous vont très mal ; vous vous obstinez à ne pas porter de bretelles, et votre culotte a toujours l’air de vouloir vous quitter. — Eh bien, dit l’Empereur, quel tailleur me conseillez-vous de prendre? — Il faut prendre l’avis de Constant, votre valet de chambre. » Constant fut appelé et indiqua Léger, tailleur de Murat, du prince Eugène, de Joseph et de Jérôme Bonaparte, etc. Un courrier fut envoyé à Léger qui arriva à Compiègne le lendemain : il fit tous les habits de Napoléon qui, selon son habitude, faisait des observations n’ayant pas le sens commun. Ainsi il voulait que ses habits eussent leurs basques agrafées comme les habits de Frédéric. — Je n’y consentirai jamais, dit Léger, vous seriez ridicule, et moi perdu de réputation ! L’univers a les yeux fixés sur Votre Majesté, et si on vous voyait porter un habit d’uniforme comme vous me le commandez, cela vous ferait tort et j’en serais la cause. Vous me donneriez l’Empire Français que je ne consentirais pas à vous faire un semblable uniforme. L’Empereur se prit à rire de bon cœur et renonça à son idée. Le jour de l’entrée de Marie-Louise à Paris, Léger alla de grand matin à Saint-Cloud porter à l’Empereur ses habits et son manteau brodé, couvert d’abeilles. En le voyant entrer, il dit : « Léger, fera-t-il beau ? — Nous aurons une journée superbe. — Bon. » Et il courut à la fenêtre. « Cependant, dit-il, le temps est bien couvert. -— N’importe. J’affirme que Votre Majesté aura une belle journée. » « Pendant que je lui essayais ses habits, me contait Léger, il me quitta bien douze ou quinze fois pour aller examiner le temps. Il était si économe dans ses vêtements qu’il voulait un jour que je misse une pièce à une culotte de chasse que le frottement du couteau de chasse avait usée ; je m’y refusai nettement. C’était une très mauvaise pratique pour moi : il avait son brodeur, son marchand de soie; il discutait  lui-même ses mémoires et, de plus, il me faisait perdre tout mon temps. Une fois, pour un habit, je fus quinze jours de suite à Saint-Cloud. Ou il était occupé, ou il dormait; car, dormant fort peu la nuit, il s’endormait facilement dans le jour. Je cessai de l’habiller en 1813. Mes autres pratiques valaient beaucoup mieux. Murat, le prince Eugène, Borghèse, Berthier, dépensaient pour leurs vêtements personnels, sans compter leur maison, de 40 000 à 60 000 fr. Il y a eu des années où j’ai fait à Murat, à lui, pour 100 000 francs d’habits, de manteaux ou d’uniformes. A cette époque, nous avons eu souvent, mon associé Michel et moi, 400 000 francs de bénéfices net par an.  Sur les observations de M. de Rémusat, Napoléon consentit en 1810 à monter sa garde-robe. Jusque-là, il était si parcimonieux que sa garde-robe et sa lingerie, les broderies exceptées, ne valaient pas 2000 francs. Dans l’hiver, je lui faisais toujours une demi-douzaine de redingotes grises; dans l’été, autant d’habits d’uniforme de chasseurs verts, comme on le voit dans tous ses portraits; tous les quinze jours, une culotte et un gilet de casimir blanc. C’étaient là ses plus grandes dépenses. Et jamais d’habit bourgeois. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.99-101)

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( 13 avril, 2018 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

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( 12 avril, 2018 )

Lettre d’un colonel…

Empire

La guerre est inévitable. La France aura sûrement à lutter, comme l’année précédente, contre l’Europe. De toutes parts se montrent des faiseurs de projets, et le 14 avril 1815 le Journal del ’Empire insérait un communiqué, invitant « les bons citoyens à faire un noble usage de leurs loisirs en faisant parvenir la vérité à ceux qui environnent le monarque». Voici une lettre qu’un colonel adresse sans doute au ministre de la guerre ou à quelque très haut fonctionnaire. Dit-elle vrai? Les colonels étaient-ils despotes à ce point ? Y avait-il une telle corruption dans l’armée? La lettre, en tout cas, est curieuse. L’auteur avait raison de soutenir que les officiers subalternes et les soldats avaient entraîné les chefs supérieurs à se déclarer contre les Bourbons et il donnait un avis salutaire que Napoléon aurait bien fait de suivre : rajeunir le commandement.

Arthur CHUQUET.

——–

Le 24 avril 1815.

Au moment où nous allons engager peut-être une lutte sanglante avec toute l’Europe conjurée contre la liberté d’un seul peuple, permettez à un vrai Français, à un homme dont l’unique pensée fut toujours dirigée vers la gloire et la prospérité de sa patrie, de vous soumettre quelques observations qu’il croit importantes au salut de l’Etat. En général, les officiers supérieurs et les généraux sont usés et éteints, ils ne désirent que la paix et un repos honorable qui les laisse jouir des traitements qu’ils ont acquis par vingt-cinq années de combats et de travaux ; la paix leur paraît le souverain bien et peut-être consentiraient-ils volontiers à la cession de quelques provinces pour obtenir l’objet de leurs désirs. Il y a sans doute d’honorables exceptions, surtout parmi les plus jeunes. Mais je n’envisage ici que les masses ; et il n’est malheureusement que trop vrai que les grades supérieurs qui devraient donner l’exemple du dévouement à la patrie, sont bien loin d’avoir l’élan et la noble énergie des officiers subalternes et des soldats. Ce sont ces derniers qui ont entraîné le mouvement de l’armée en faveur de l’empereur Napoléon, malgré la résistance des chefs qui se sont décidés au dernier moment et en obéissant à l’impulsion des événements. Il est probable qu’ils obéiraient encore, sans résistance, à une impulsion contraire. Ce n’est pas qu’ils soient attachés aux Bourbons ; mais ils soupirent après le repos et l’Empereur leur paraît peu propre à le leur procurer. Les grades supérieurs ne comptent donc plus que des êtres purement passifs qui ne s’occuperont que de saisir un des débris du vaisseau brisé par la tempête, afin de sauver leurs personnes et leurs fortunes, mais incapables de ces mesures vigoureuses qui pourraient le conduire dans le port et le préserver du naufrage. Cependant les chefs de corps exercent le despotisme le plus affreux dans leurs régiments. Ils sont les uniques dispensateurs des grâces et des punitions. Un officier qui a le malheur de leur déplaire est sûr de n’avoir jamais d’avancement. Dès lors, plus d’envie de bien faire, plus d’émulation. Les corps se peuplent de flatteurs et de complaisants. Un colonel au milieu de ses officiers, n’est plus qu’un souverain absolu entouré de sa cour. Chacun brigue sa faveur, sans rien faire pour le bien du service et de l’État. Depuis sept ou huit ans que ce despotisme militaire pèse sur l’armée française, il ne s’est pas élevé un seul homme qui promette de remplacer ces fiers enfants de la Révolution, ces illustres maréchaux qui nous ont si souvent conduits à la victoire.

Si je jette les yeux sur l’administration, je découvre (les abus plus criminels encore. Il est très peu de

chefs de corps qui ne fassent de leur régiment une métairie qui leur rapporte dix, quinze et jusqu’à trente mille francs de rente, plus ou moins. Les Conseils d’administration ne sont plus que les très humbles valets des colonels, et un membre qui s’opposerait aux mesures dictées par le chef serait un homme noyé. Aussi ce dévouement ne se rencontre plus, et tous les Conseils d’administration ne servent qu à donner une sorte de sanction aux mesures arbitraires et rapaces des chefs de corps. Croyez-moi, la corruption est générale. Interrogez secrètement tous les officiers des régiments, tous les quartiers-maîtres et vous saurez bientôt qu’en penser. Il est temps de mettre un terme à ces scandales. Nous avons besoin de rendre à notre armée toute son énergie et de donner les grades aux talents et au courage et non pas à l’intrigue et aux basses complaisances. Il faut ôter aux colonels et chefs de corps le pouvoir absolu dont ils ont fait un si mauvais usage et laisser désigner par leurs égaux tous les sujets susceptibles d’avancement à un grade supérieur et faire réduire ce choix à trois candidats par l’assemblée des officiers déjà pourvus de ce grade supérieur. Ces trois candidats seront présentés à l’Empereur qui en désignera un pour remplir la place vacante. Un individu présenté trois fois de suite serait élu de droit. C’est-à-dire qu’il faut remettre en vigueur la Loi du 14 germinal an 3.

Je ne signe point cette lettre. Ce n’est pas que je craigne que l’on me conteste la vérité et l’impartialité des observations qui y sont contenues. Mais je ne veux pas que l’on me soupçonne de chercher à déprécier mes chefs et mes égaux pour m’élever au-dessus d’eux. Je propose de remettre en vigueur une loi à laquelle je crois qu’est attaché le salut de la patrie. Si je puis être utile a mon pays, ce sera ma plus douce récompense et la seule que j’ambitionne. Mais je le répète, cette mesure est des plus importantes et mérite toute l’attention de Sa Majesté.

Un colonel de l’armée française. 

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule série parue] », Librairie Ancienne Honoré Champion, Éditeur, 1911 pp.400-404).

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( 11 avril, 2018 )

La Bérézina au printemps de 1813….

Ombre 2

Le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos, fait prisonnier à la Bérézina et attaché aux hôpitaux russes, était encore à Borisov en 1813 et dans ses Souvenirs, il raconte ce qu’était devenu Studienka et décrit la contrée quelques mois plus tard.

Arthur CHUQUET.

Un dimanche de printemps j’exécutai le plan que j’avais fait depuis longtemps d’aller à Studienka, à l’endroit où Napoléon avait passéla Bérézina. Nous partîmes de bonne heure à cheval en compagnie d’officiers du génie qui étaient venus dans le pays pour purifier la rivière et bâtir des ponts ainsi qu’une tête de pont, et du professeur de l’école du cercle qui connaissait exactement cette contrée et son histoire. Nous choisîmes le chemin que les restes dela Grande Arméeavaient pris et que j’avais pris moi-même, par Staroï-Borisov. Arrivés dans le village de Studienka, entièrement détruit et rasé, et sur le bord de la rivière, nous trouvâmes à notre grande surprise, et là surtout où était naguère le village, le sol couvert d’une belle et luxuriante verdure. L’orge, l’avoine, etc., que les troupes avaient jetées dans ce village aux jours du passage, avait germé et poussé et à Studienka et aux alentours. L’orge, déjà grandement avancé dans sa croissance, formait un vert agréable d’où émergeait encore ici et là le reste d’un ancien four ou d’une cheminée. Nous apprîmes que les habitants avaient. Dès le départ de l’armée, voulu rebâtir leurs maisons, mais qu’un ordre donné par l’empereur Alexandre les en avait empêchés : Studienka devait être entièrement rasé et, à l’avenir, ne plus exister. A l’est et à l’ouest de ce qui avait été le village, on voyait de grands tumulus. L’un, près de l’endroit où j’avais passé la nuit du 26 au 27 novembre, était depuis longtemps déjà couvert de sapins et il avait la hauteur d’une maison de paysan. A ce que prétendit notre professeur, il devait sa naissance au passage qu’en ce lieu les Russes avaient, cent années auparavant, disputé aux Suédois de Charles XII et il avait survécu jusqu’à aujourd’hui. Le professeur nous dit qu’il en coûterait peu de peine de se convaincre de cette visite, qu’en fouillant quelque peu on trouvait des ossements. L’autre tumulus, à l’ouest, qui contenait tant de  nos compagnons de guerre restés dans le combat, ou morts de faim, de froid ou de misère, était beaucoup plus haut et d’une étendue bien plus grande. On évaluait à plusieurs milliers le nombre des cadavres qu’il renfermait. En arrivant au bord de la rivière — qui, là n’est pas large — et à l’endroit où Napoléon avait fait jeter les deux ponts pour le passage de son armée, nous trouvâmes un major des ponts et chaussées avec un officier et plusieurs soldats. Il avait l’ordre d’enlever dela Bérézina tout ce qu’elle contenait du passage. Il nous raconta le résultat de ses travaux. La rivière (elle a une largeur de seize à dix-huit toises, et de ce côté-ci une rive escarpée et plus ferme, de l’autre côté une rive plate et vaseuse, et l’eau n’y coulait pas avec rapidité) la rivière a été remplie en amont et en aval non seulement d’hommes et de chevaux, mais de beaucoup d’autres objets qu’une armée porte avec elle; déjà, dans l’hiver, on avait retiré de la glace et la neige des cadavres et mainte dépouille; dans les forêts voisines on avait trouvé un nombre incroyable de Français, les uns assis sous les arbres, les autres gisant çà et là, tous gelés, el ils avaient sur eux une foule de choses précieuses, montres, argent, décorations, armes, épaulettes, etc. Les paysans chargés de cette besogne avaient de la sorte trouvé quantité d’objets qu’ils avaient dû, il est vrai, livrer à leur seigneur. Le major lui-même avait, depuis son séjour sur cette rive, extrait de l’eau et mis au jour, dans ses fouilles, beaucoup de malles, de valises, de porte-manteaux, de caisses. Il avait de grands dépôts d’armes, de harnais, de voitures, etc. On avait du reste recueilli dans le pays une multitude de ces objets, et les juifs de Borisov en faisaient un trafic avantageux, bien que la plus grande partie des armes ait dû être remise à la couronne. Le major avait même fait tirer de la rivière des canons et des équipages de diverse sorte, et il savait qu’il y avait encore des pièces d’artillerie dans les marais et sous l’eau. Il nous reçut dans les baraques qu’il avait fait construire sur la rive pour lui et son détachement avec les restes du pont et du village. Son butin aurait pu nous donner le péché d’envie. Il avait trouvé dans les malles et les coffres de l’argent en vaisselle et en lingots d’un poids considérable, de l’or, des diamants, une foule de belles et utiles choses, dont il nous montra plusieurs. Ses soldats y avaient leur part, et ils ne purent s’empêcher de nous exhiber, comme leur propriété, des montres, des bagues, des pièces d’or et d’argent, des habits, etc. Le major nous fit des cadeaux; il me donna une épée, un sabre et une selle anglaise. Nous allâmes courir les environs et nous vîmes encore bien des restes d’armes, des lambeaux de vêtements, et particulièrement beaucoup de casques, de chapeaux, de bonnets, et des papiers, des livres, les cartes, des plans, des brevets d’officiers, des extraits mortuaires des troupes auxquelles j’appartenais et que je remis deux ans plus tard à l’envoyé de Wurtemberg  à Saint-Pétersbourg, le comte de Wintzingerode. L’hiver suivant je fis le même voyage et je trouvai confirmée la légende d’après laquelle beaucoup de loups avaient suivi la marche de l’armée. Je vis lors, en effet, plusieurs troupes de loups sur la neige ,près de la grande route, de même que dans ma patrie on voyait jadis, près du chemin, les cerfs, les chevreuils et les sangliers. La trace des ours rendit quelquefois très inquiets nos quatre chevaux, quatre chevaux rapides, blancs tigrés et attelés côte à côte. Les travaux, poussés avec un grand zèle, pour le rétablissement du pont de la Bérézinaet la construction d’une tête de pont en face de Borisov, occupaient de nombreux prisonniers de toutes les nations et de nombreux paysans des gouvernements voisins. Parmi eux étaient beaucoup de prisonniers de Bautzen, et surtout des Wurtembergeois, conscrits de l’année précédente. Un officier de notre garnison, le lieutenant-colonel de Swischzin, avait, dans l’hiver de 1812, rassemblé et ordonné, selon les diverses langues, tous les papiers des fugitifs qu’il avait trouvés : lettres, livres, cartes et plans. Sur son désir, je lui lus plusieurs de ses textes allemands; c’étaient des ordres aux régiments et aux brigades, des traductions de bulletins, etc. Mais les plus intéressants pour lui étaient les textes français, car il savait parfaitement le français : il y avait des correspondances des maréchaux, leurs journaux, même des lettres de Napoléon à sa femme et à ses ministres. Les lettres de Napoléon à sa femme démontraient qu’il pouvait être tendre, et ses lettres à ses ministres que, malgré sa malheureuse retraite. Il se souciait sérieusement de ce qui se passait en France. Chose extrêmement remarquable : le lecteur du colonel était un sergent français prisonnier, et quand il devait lire des choses qui blessaient en lui l’orgueil national, il essuyait souvent ses larmes. Chez le baron Korsak, intendant du prince Radziwill à Staroi-Borisov, je trouvai pareillement des débris de l’armée française, des armes et des moulins à main, de ces moulins en fer que Napoléon avait fait venir de France pour son armée et que je vis employer ici pour la première fois avec succès. Le baron remarquait depuis longtemps à la boutonnière de ma redingote un petit ruban noir et jaune, et souvent il m’avait demandé quelle était cette décoration, sa grandeur, sa forme, pourquoi je l’avais eue et comment je l’avais perdue. Un jour il me dit : « Est-ce qu’elle a une inscription? » « Oui, répondis-je, bene merentibus ». Il me conduisit dans son cabinet, il ouvrit une commode où il avait une incroyable collection de croix et de plaques de presque toutes es nations belligérantes, et il prononça ces mots : « Trouvez parmi ces décorations celle qui peut réparer votre perte, et je me fais une joie de vous la céder ». Il y avait dans la collection cinq croix de l’ordre du mérite militaire de Wurtemberg, j’en pris une ainsi que le ruban jaune et noir auquel elle était attachée. Il habitait près de l’endroit du passage; la plupart des paysans étaient ses sujets et devaient lui apporter ce qu’ils trouvaient; en outre, il avait acheté aux Cosaques et autres soldats russes qui faisaient argent de leur butin ; de là, sa collection d’ordres et de décorations.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.82-86.

 

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( 10 avril, 2018 )

Réflexions à propos du retour de l’Empereur…

Napoléon et son état-major...

« Ce qui fraya la route du trône à cet homme entreprenant, c’est le sentiment unanime, parmi les Français, de préférer le despotisme avec la gloire et l’égalité, au règne anarchique et intolérable de trente mille nobles et de dix mille vendéens. C’est pour cette raison que les constitutionnels et les républicains, fatigués des réactions de ces êtres incorrigibles, offrirent, dit-on, la couronne au duc d’Orléans, qui n’avança pas la main pour la prendre. L’Empereur ne remonta sur le trône que parce qu’il ne se présentait personne pour le remplir; et son retour eut cela d’avantageux, qu’il empêcha les effets terribles d’une conspiration générale qui n’eût que trop ressemblé aux Vêpres siciliennes. Le retour de Napoléon, suivant l’auteur [Hobhouse], sauva la vie aux nobles, aux prêtres, et peut-être à d’autres personnes plus éminentes ».

Domère, éditeur de  l’  « Histoire des Cent-Jours ou dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris , depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. Traduites de l’anglais », de J. HOBHOUSE », Paris, 1819.

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( 9 avril, 2018 )

Une lettre du général Van Dedem de Gelder…

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Une nouvelle lettre de cet officier supérieur, extraite de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 ».  

L’attachement que mon père et moi avons constamment montré à l’alliance française, nous est imputé en rime auprès de la maison d’Orange, et loin de retrouver dans ma patrie l’accueil d’anciens et longs services me donnaient droit, je n’y serai point employé. Je désire ainsi me faire naturaliser en France et y reprendre du service. J’espère que Sa Majesté recueillera un militaire qui a déjà combattu pendant quatre campagnes dans les armées françaises. Les maréchaux sous lesquels j’ai servi ne me refuseront pas leurs témoignages sur ma conduite, et déjà à la bataille de Lützen, le maréchal Ney avait réclamé pour moi le titre de général de division que le Roi de Naples m’avait destiné après la brillante affaire de Fominskoïé en Russie où la brigade que je commandais tint tête à toute l’arrière-garde de l’armée russe. 

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( 7 avril, 2018 )

Une LETTRE d’Alphonse de VERGENNES à sa FEMME…

Une LETTRE d’Alphonse de VERGENNES à sa FEMME...  dans TEMOIGNAGES le-prince-eugene-en-1812

J’ai diffusé ici il y a quelque temps, une lettre du même adressée à son père. Rappelons que son auteur était alors capitaine aide-de-camp du général Doumerc. 

Oulianovitschi, le 4 novembre 1812. 

 Il est midi, ma chère et bonne Gabrielle, et cependant je suis obligé de t’écrire à la lumière. C’est te donner une idée du charmant local qui nous sert de quartier-général. Nous sommes dans une baraque de paysan depuis avant-hier, et dans ce joli pays les habitants des campagnes sont logés dans des fours à peine ouverts à la lumière du jour. Cependant un général qui commande deux divisions de cavalerie se trouve fort heureux d’y être à l’abri du froid. Depuis que nous avons quitté Sollenista dans les environs de Polotsk, il nous est arrivé toute sorte de désagréments ; nous avons été presque continuellement aux prises avec l’ennemi ; dans ces différentes affaires la division s’est parfaitement distinguée, mais elle a beaucoup souffert ; reste à savoir à quoi cela aboutira, je ne sais encore rien. Je t’ai mandé que j’avais la croix [il l’avait obtenu le 25 septembre 1812]. Cette nouvelle dignité m’a fait le plus grand plaisir et me rattache de nouveau à mon général ; il a mis tant d’obligeance à me remettre le brevet de cette décoration que je n’ai pu m’empêcher d’y être infiniment sensible.

J’espère d’ailleurs que je n’en resterai pas là et que la fin de la campagne me donnera une autre épaulette. Malheureusement cette guerre ne nous paraît pas être encore prête d’être terminé. Ce ne sera rien si nous prenions des quartiers d’hiver, car faire, en ce pays, une campagne dans le mois de janvier, ce doit être une chose pénible. 

Je t’embrasse de tout mon cœur. 

A.V. 

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( 6 avril, 2018 )

Un pharmacien de la Grande-Armée…

DuriauFrançois Duriau est né en 1785 à Dunkerque. Est-ce le fait que son père était pharmacien qui l’influença sur sa carrière ? Après un apprentissage dans l’officine familiale, il passe onze mois chez Josse puis deux mois chez Lamégie, pharmaciens parisiens renommés.  Le 26 septembre 1805, le jeune Duriau est nommé  pharmacien sous-aide à la Grande-Armée puis il prend la direction de l’Autriche.  Duriau va alors noter dans son « Carnet de route », qui fut publié la première fois en 1907 (« Mémoires de la Société Dunkerquoise pour l’encouragement des sciences, des lettres et des arts », volume 46; puis en 1909, sous la forme d’un volume, sous les auspices de Camille Lévi.) tout ce qu’il voit. Ainsi le 30 octobre 1805, il écrit : « La bataille d’Ulm ayant eu lieu, la ville était remplie de blessés, de manière que le commissaire des guerres m’y retint pour faire le service. » A Ulm précisément, il note : « Je fus obligé de coucher sur la paille, toutes les auberges et le peu de maisons qui restaient habitées, après le siège, se trouvaient remplies d’officiers et de militaires ». A l’automne 1806, Duriau se trouve en Prusse. « A Cronach [Kronach], le feu était au château, je n’eus que le temps de manger un morceau et de partir (toujours à pied depuis Wurtzbourg où j’avais abandonné mon portemanteau dans un fourgon des hôpitaux) avec un convoi d’artillerie jusqu’à Steinweise… ». Le 18 octobre, l’auteur manque d’être massacré par les paysans, sans la présence du 14ème de ligne. Quelques mois plus tard, en 1807, le voici en Allemagne, à Postdam, une « très jolie ville », nous apprend Duriau. Il suit comme toujours la progression de la Grande-Armée, plus précisément cette Armée d’Allemagne à laquelle il est affecté.  Il est à Königsberg, à Elbing, à Bromberg, puis en août, il arrive à Berlin. Il y reste jusqu’en décembre et commence à s’y ennuyer : « Toujours à Berlin; on parle beaucoup de départ pour le Hanovre et l’Espagne, grand désir de quitter la Prusse ! ».

En mars 1809, Duriau est cette fois en Autriche, à Wurtzbourg, à Erfurt, puis à Fulda. Le 16 avril 1809, il note depuis Donauworth, que « l’Empereur Napoléon y arriva le 16, passa la revue des troupes wurtembergeoises sous les ordres du général Vandamme et partit le 17 ». A Ebersberg, le 4 mai, l’auteur est frappé par la quantité de cadavres se trouvant sur le pont enjambant la Traun. Le soir, il note : « Couché sur la paille, tué un cochon pour ne pas mourir de faim ». Lors de la bataille d’Essling (21-22 mai 1809), il écrit: « L’ennemi était en force, nous eûmes beaucoup de blessés et de tués » et plus loin : « Enfin la bataille fut très chaude et on n’avança ni ne recula ».

En octobre 1809, Duriau est à Vienne et ne part qu’en janvier 1810 pour Linz. Le mois suivant, le voici à Ratisbonne, qui porte encore les traces de la bataille qui s’y est déroulée l’année précédente. En février, Duriau est enfin de retour en France. Après une période de repos dans sa ville natale, il prend la route de Paris (en août 1810) afin de subir « les 4 examens pour passer Maître en pharmacie ». A cette époque ils duraient de longs mois et  furent heureusement couronnés de succès. Duriau ne regagne Dunkerque qu’en décembre. Ici s’achève son récit proprement dit. Il est complété par sa correspondance à propos d’un congé de convalescence (en 1807) et par une série de textes de chansons en usage dans la Grande-Armée : « Gauloise », « Les Adieux du conscrit », « Le coup du milieu »…

Le « Carnet de Route » du pharmacien Duriau, plein d’observations sur les lieux que traverse l’auteur, à propos des personnes rencontrées et où l’on entend le grondement du canon, forme un document quelque fois sec, mais il est rédigé sur le terrain. C’est ce qui fait son intérêt.

C.B. 

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( 6 avril, 2018 )

La CAMPAGNE de 1813 vue par le Baron FAIN (1ère partie).

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Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Celles sur la campagne de France, ainsi que son témoignage sur le « Voyage d’Austerlitz », furent diffusés précédemment sur  « L’Estafette ». Voici la partie de sa correspondance sur la campagne d’Allemagne. 

C.B. 

Mayence, 17 avril 1813.

Je n’ai jamais pu suivre la voiture de l’Empereur. Il a gagné dix heures sur moi et je ne suis arrivé ici que ce matin, sans pourtant avoir éprouvé d’accident.

Weissenfels, 1er mai 1813.

Nous avons repris depuis deux jours notre allure militaire. Adieu les chevaux de poste ! Nous sommes traînés par les attelages de la Maison qui marchent au milieu des bataillons et à petites journées.

Nossen, 7 mai 1813.

Depuis ma dernière lettre, nous avons eu une bataille qui arrange bien nos affaires [celle de Lützen, le 2 mai 1813].

Nous étions en route pour Leipzig; j’étais à cheval; petit à petit le combat s’est engagé sur notre droite.

L’Empereur, quittant aussitôt la route a tourné brise de ce côté et j’ai suivi, c’est ainsi que je le suis transporté à l’improviste au milieu de l’affaire la plus rude qui ait lieur depuis longtemps.

C’est une belle chose que le spectacle d’une grande bataille vue de si près, mais je n’ai pu me défendre d’avoir le coeur serré et de penser quelquefois à vous autres.

Dresde, 17 mai 1813.

Nous allons nous remttre en route pour achever de reconduire MM. les Russes chez eux.

Du camp devant Bautzen en Lusace, 19 mai 1813. 

Je reçois étendu sur la paille ta bonne petite lettre du 11 mai ; mais rassure-toi, cela veut dire seulement que nous recommençons nos caravanes. Je me porte bien et je viens de faire un bon somme. Je t’envoie deux lettres que j’ai reçues de l’Impératrice. Je crois donc que tu te feras un plaisir de les garder. 

Görlitz, le 23 mai 1813. 

Toujours à cheval ou sous la tente ; je ne puis guère écrire exactement, je puis au moins te dire bonjour, je me porte bien, nous gagnons du terrain et je crois que demain nous entrerons en Silésie. 

Liegnitz, 28 mai 1813 

Nous nous reposons aujourd’hui dans cette petite ville ; vite une feuille de papier et une lettre. Du train dont vont nos affaires, j’espère toujours t’aller rejoindre aux vacances. 

Neumarkt, 2 juin 1813. 

Nous sommes ici à parlementer pour un armistice. En attendant nous restons dans un vilain trou, tandis que nos avant-postes sont dans la belle ville de Breslau. C’est vraiment le monde renversé… 

Buntzlau, 7 juin 1813. 

Grâce à  l’armistice [celui du 4 juin 1813], nous revenons sur Dresde. Quand je me trouverai là établi dans un bon cabinet, je t’écrirai alors plus que tu ne voudras. 

Dresde, 11 juin 1813. 

Nous voici de retour de nos caravanes, et nous nous retrouvons à  Dresde dans la civilisation européenne, c’est si différent de l’Etat de [nom laissé en blanc] qu’il est incroyable qu’en si peu de jours, et aussi facilement, on puisse passer de l’un à l’autre. On dit que le temps de l’armistice se passera ici. Le palais du Roi, vieille habitation qui n’est qu’un Louvre sans jardin, ne nous aurait pas offert un séjour assez agréable ; on a placé l’Empereur dans le palais Marcoline [Marcolini]. C’est une jolie maison de campagne située à l’extrémité d’un faubourg de la ville. Le bel appartement y est de plain-pied avec un grand jardin, et dans le voisinage se trouve la belle promenade qu’on appelle « Oster-Wiese », ou « prairie de l’Est ». C’est en effet une prairie qui n’est bornée que par l’Elbe, et qui est ombragée par de longues rangées de tilleuls les plus beaux que j’aie jamais vus. Ainsi donc nous voilà dans un bon quartier-général, mais le meilleur ne vaut rien, les plus mauvais sont ceux où l’on a le plus de repos. Les dangers et les fatigues de la guerre étourdissent ; ici on revient trop facilement à soi, et quelque triste qu’ait pu être le songe, le réveil l’est encore davantage. Ton frère se porte bien. Dresde est pour lui un second Paris. 

A suivre…

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( 5 avril, 2018 )

Les ALLIES à PARIS en 1814, d’après les « SOUVENIRS» d’Emma CUST (4ème et dernière partie).

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Portrait du duc de Wellington.

A cette époque vivait tranquillement, dans sa villa favorite de la Malmaison [l’auteur veut parler du château de Malmaison], Joséphine, autrefois madame de Beauharnais, ensuite femme du général Bonaparte, Premier Consul, avec qui elle fut couronnée pour devenir la première impératrice des Français. Or, y avait-il un objet de plus grand intérêt que la femme répudiée et l’impératrice déposée ? Elle envoya un message à Lady Castlereagh pour lui demander de venir la voir et de m’amener, car, chose curieuse, ma mère, avant de se marier, avait été  très liée avec madame de Beauharnais lorsque toutes deux étaient pensionnaires au couvent de Pentemont. J’avais souvent entendu ma mère parler d’elle en bon termes et j’attendais avec intérêt cette entrevue que divers engagements nous obligèrent de différer d’une semaine.

Enfin, un jour, Lady Castlereagh, Lord Lucan, ses trois filles et moi, nous partîmes pour la Malmaison afin de présenter nos hommages à l’Impératrice. Mais, en arrivant à la loge du concierge, nous apprîmes qu’elle était morte le matin même [Le 29 mai 1814] après n’avoir été malade que deux jours, et il est impossible d’exprimer notre émotion. L’Empereur de Russie était venu la voir la veille ; elle avait un mal de gorge ou une esquinancie, et il lui envoya son docteur ; mais rien ne pouvait la sauver. C’était une femme aimable et très aimée, et elle est sincèrement regrettée. 

Peu de jours après la mort la mort de l’Impératrice, Lady Castlereagh et moi, nous allâmes chez madame la maréchale Ney. En entrant, nous fûmes effrayés de la trouver assise sur un canapé, dans un enfoncement, à l’extrémité de la pièce, devant une table où il y avait un flacon et un mouchoir de poche ; elle versait des flots de larmes ! Nous fûmes très embarrassées et nous avions envie de battre en retraite ; mais madame la maréchale ne parut pas ennuyée le moins du monde ; elle nous dit que son chagrin était causé par la perte de Joséphine qui l’avait élevée et à laquelle elle était très attachée. Le chagrin était tout naturel, mais non, pour nos idées anglaises, cet appareil quelque peu théâtral de douleur devant deux personnes presque étrangères.

Et pourtant je crois que la pauvre femme était réellement malheureuse.

On ne sait pas généralement que madame Ney était la fille de madame Auguié, une des femmes de Marie-Antoinette, qui, par sa décision dans l’affreuse nuit du 6 octobre 1789, sauva la vie de la Reine à Versailles.

Sa Majesté, épuisée par la terreur et la fatigue, s’était jetée sur son lit ; ses femmes restaient à sa porte. Madame Auguié, en entendant de grands cris et des coups de fusils, courut à la porte extérieure de l’appartement. Elle y trouva M. de Miomandre, un des gardes du corps, qui défendait la porte contre la fureur de la foule et qui dit :  »Sauvez la Reine !  » Elle ferma et verrouilla la porte, et revint auprès de la reine qu’elle entraîna dans la chambre du Roi. Sa sœur, madame Campan, l’assistait dans cette tâche, et toute deux restèrent avec la Reine jusqu’à ce qu’elle fût enfermée au Temple. 

Nous passâmes plusieurs matinées délicieuses à visiter les endroits intéressants des environs de Paris ; parmi eux, Versailles et Saint-Cloud tenaient, grâce à leurs souvenirs, la première place. La magnifique façade de Versailles et ses majestueux jardins reportaient nos pensées au brillant siècle de Louis XIV, à son esprit chevaleresque, aux encouragements donnés à la littérature et à l’art, à tous les raffinements qui faisaient de cette cour la plus jolie d’Europe. Mais bientôt l’aspect

 désolé de l’intérieur nous rappela les scènes d’horreur qui s’y étaient passées dans des jours plus récents, et le souvenir de Louis XIV s’effaça devant les malheurs de Louis XVI. 

Le grand et le petit Trianon (ce dernier était la retraite favorite de l’infortunée Marie-Antoinette) ont été réparés par Bonaparte. Mais Saint-Cloud était le palais qu’il préférait. Quoique inférieur à Versailles en étendue et en beauté architecturale, Saint-Cloud lui est de beaucoup supérieur à d’autres égards.

Les appartements privés sont gais et commodes ; ce que ceux de Versailles n’ont jamais été.

Les jardins sont agréables et la vue qu’ils offrent, est d’une grande beauté : Paris dans le fond, la Seine en face, -et la Seine a ici un aspect charmant.  Ce fut dans l’Orangerie de cette résidence de prédilection que Bonaparte fut élu Premier Consul, au même moment où, accusé par le peuple d’avoir lâché son armé en Egypte, il manqua de présence d’esprit : tout était perdu sans son  frère Lucien ; mais Lucien alla de l’avant, il hissa Bonaparte sur les épaules de deux grenadiers et le ramena de force dans l’Orangerie en lui disant de « parler ». Et ainsi la fortune tourna. Et maintenant, quel nouveau changement de scène ! Le feld-maréchal prince de Schwarzenberg était maître de Saint-Cloud et y avait établi son quartier-général ! 

FIN.

 

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( 5 avril, 2018 )

La prise de Smolensk (16-18 août 1812).

La prise de Smolensk (16-18 août 1812). dans TEMOIGNAGES SMO1-300x190« Smolensk est située sur la rive gauche du Dniéper. L’armée polonaise se plaça de ce côté, le Vème corps, polonais, forma l’aile droite de l’armée. La tente impériale fut élevée sur la ligne même ; la Garde Impériale campa derrière. De la tente de l’Empereur, la vue s’étendait sur toute la ville de Smolensk, entourée de tours et de murailles sur lesquelles on pouvait distinguer l’infanterie et les canons russes, des patrouilles de cosaques circulaient devant les murailles. Entre la ligne française et les remparts se trouvait un ravin dans lequel étaient embusqués les cosaques. J’étais de service ce jour-là : je reçus l’ordre de l’Empereur de prendre un escadron de chevau-légers lanciers polonais et de chasser les cosaques de l’autre côté du ravin, car l’Empereur voulait s’approcher de la ville et en examiner les remparts ; il monta à cheval et nous suivit. Quand nous descendîmes dans le ravin, les cosaques s’enfuirent ; en sortant du ravin du côté de la ville, je déployai mon escadron, car je prévoyais que les russes allaient tirer sur nous du haut des remparts. En effet, plusieurs obus tombèrent sur nous, l’un d’eux éclata au milieu de l’escadron, quelques cavaliers furent renversés, quelques chevaux s’enfuirent. C’était une bonne occasion pour les cosaques de se précipiter sur nous, et ils le firent si rapidement, que je dû écarter d’un coup de sabre la lance pointée sur moi d’un cosaque sui se trouvait en avant des autres ; je ne coupai pas la lance, elle glissa sur la tête de mon cheval en lui faisant une éraflure du haut des oreilles aux narines. Le capitaine Skarzynski sabra plusieurs de ces cosaques.  Les cosaques ont des lances trop longues, aussi ne peuvent-ils pas les manier aussi bien que nos lanciers. L’escadron se porta en avant et obligea les cosaques à chercher un abri jusque sous les remparts de la ville. L’Empereur, derrière nous, reconnut la position et vit tout ce qu’il voulait voir ; il s’en retourna et prit aussitôt les dispositions pour  l’attaque de Smolensk. L’infanterie polonaise, avec une grande intrépidité, s’avança jusqu’aux remparts malgré un terrible carnage ; mais ne trouvant  aucune brèche, elle ne put pénétrer dans la ville et perdit beaucoup de monde ; le général Chlopicki fut blessé à la jambe. L’infanterie française fit plusieurs attaques contre les remparts, du côté gauche ; mais elle aussi ne put pénétrer dans la ville. Je ne comprends pas pourquoi l’Empereur n’avait pas fait réunir les canons de position, et ne s’en était pas servi pour faire une brèche avant ces attaques sans résultat qui durèrent jusqu’au soir. Le lendemain, dès l’aube ; on devait placer des batteries pour faire brèche ; mais avant le jour, on apprit que l’infanterie polonaise «était déjà dans la ville où elle cherchait en vain l’ennemi : les russes s’étaient retirés par les ponts pendant la nuit. La brigade polonaise d’infanterie, formée des 15ème et 17ème régiments de ligne, s’était introduite dans la ville par un trou dans la muraille qu’elle avait découvert, et qui n’était barricadé que par de grands morceaux de bois : c’est par là que les Polonais étaient entrés ; Ils firent entrer par la même brèche deux canons de leur artillerie commandés par le lieutenant Charzanowski. Dans l’ordre du jour, ou comme on l’appelait, dans le « Bulletin », on annonçait que les Français du corps du maréchal Ney avaient été les premiers à s’emparer des remparts et à entrer dans Smolensk. C’était un mensonge, mais l’Empereur voulait flatter leur amour-propre. Le corps du maréchal Davout traversa la vile sur-le-champ, passa les ponts et poursuivit les russes sur la route de Moscou. L’Empereur accompagné de la Garde, fit son entrée dans Smolensk. »

(Général Désiré Chlapowski, « Mémoires, 1806-1813 », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.257-260). L’auteur avait été nommé le 13 janvier 1811, chef d’escadron au 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde.

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