( 24 février, 2018 )

Une histoire de drapeaux: une lettre de Napoléon en 1814…

Une histoire de drapeaux: une lettre de Napoléon en 1814... dans TEMOIGNAGES 04507287

Adressée à Clarke, duc de Feltre, qui, après la chute de l’Empereur, s’empressera d’oublier ce dernier, j’ai trouvé son texte dans un vieux catalogue d’autographes datant de 1960. La voici. 

Monsieur le duc de Feltre, je vous envoie 4 drapeaux, deux prussiens, un autrichien, et un russe.

Deux doivent être arrivés avec les prisonniers, ce qui fait six. Il y en a quatre autres russes qu’on ne trouve pas, mais on en a pris dix bien comptés. Vous les présenterez à l’Impératrice, mon officier d’ordonnance Mortemart qui les porte, vous accompagnera, mais c’est vous qui parlerez, ensuite on les portera aux Invalides.  On va chercher les 4 autres drapeaux russes, mais si on ne les trouve pas, vous ferez prendre 4 drapeaux russes pour y suppléer.  Vous ferez mettre dans la Gazette que vous présentez un drapeau un drapeau autrichien, 4 drapeaux prussiens et cinq drapeaux russes, en tout dix drapeaux pris sur les trois grandes puissances de l’Europe.  Il me semble convenable qu’il y ait une revue de la Garde Nationale, devant laquelle passeront ces drapeaux avec la Musique Militaire.

Vous direz que ces drapeaux ont été pris à la bataille de Montmirail, à celle de Vauchamp et au combat de Montereau.  

Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. 

Montereau, le 19 février 1814. 

NAPOLEON. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 février, 2018 )

Une lettre du colonel Bauduin…

russie.jpg

Cet officier sera tué à Waterloo, lors de l’assaut du château d’Hougoumont. Il s’adresse au général Marin, sous-gouverneur des Pages de l’Empereur, à Versailles.

Smolensk, le 8 novembre 1812.

Mon cher général, je profite du revers de la lettre de mon ami Marchal [major du 93ème de ligne] pour vous donner de mes nouvelles et des siennes. Les deux plaies de ma blessure sont cicatrisées, la sienne le serait avant huit jours, si nous étions tranquilles, mais la route en retraite que nous faisons depuis vingt jours, retarde un peu notre parfaite guérison. Nous avons tous deux bon appétit et nous voyageons, moi dans ma voiture et notre major dans une petite calèche du pays, dans laquelle il est étendu comme dans son lit.  Nous attendons ici le corps d’armée [le 3ème corps (Ney) ; le 93ème faisait partie de la 11ème division d’infanterie] ou au moins des nouvelles de la direction qu’il doit prendre après le passage du Borysthène, alors nous nous dirigerons sur le point destiné au régiment, afin d’y terminer au plus tôt notre guérison [à La Moskowa, Bauduin avait eu le bras droit traversé par un coup de feu, il en resta estropié, et le major Marchal avait reçu à la cuisse droite une balle qui ne put être extraite].

Soyez tranquille sur le sort de votre beau-frère : notre destinée est commune et nous ne nous quitterons pas ; au reste d’ci à huit ou dix jours nous serons tous deux hors d’affaire et nous n’aurons plus besoin que de soins pour empêcher nos plaies de se rouvrir.

Si, comme il est probable, on organise le Royaume de Pologne, Smolensk fera sans doute partie de la ligne de défense, comme un point important sur le Borysthène ou Dniepr ; en conséquence je présume que notre quartier d’hiver ne sera pas trop éloigné d’ici ; écrivez-vous souvent.

BAUDUIN.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 22 février, 2018 )

Retour sur la campagne de 1815…

Retour sur la campagne de 1815… dans TEMOIGNAGES waterloo-2

Durant la campagne de Belgique, le colonel Rumigny était attaché à l’état-major du général Gérard (commandant le 4ème corps). Ce passage est extrait de ses « Souvenirs » qui furent publiés en 1921.

8 février 1824.

C’est au général [de] Bourmont que les Prussiens sont redevables de leur salut dans la courte guerre de 1815, dont la catastrophe a été si extraordinaire. Le 14 [juin 1815], notre quartier-général arriva à Philippeville ; le 15, au matin, Bourmont déserta. L’ordre de mouvement nous arriva à 8 heures. Nous marchâmes sur le Châtelet, où nous passâmes la Sambre. Les prussiens furent surpris ; certains affirmaient qu’ils ont été prévenus de grand matin, par l’arrivée de l’état-major du général [de] Bourmont, que l’Empereur marchait  sur Charleroi. Sans cela, nous entrions dans Namur le 15 au soir ; le 16, nous les écrasions au moment de leur sortie des cantonnements, et il est hors de doute qu’ils eussent été pris ou dispersés avant leur jonction. Aucun militaire de bon sens ne peut contester ce point. Quand on vint annoncer à Wellington, à Bruxelles que l’Empereur était ne marche sur Charleroi, il était au bal. Il n’en voulut rien croire. Il lui fallait au moins dix-huit heures pour réunir son armée. L’Empereur entrait donc vraisemblablement à Bruxelles au milieu de leur mouvement de concentration, pendant que notre aile droite tombait sur les Prussiens.

Ainsi la trahison nous a arraché la victoire, et le héros de notre siècle est allé  mourir empoisonné sur un rocher, après une agonie de quatre ans [de près de six ans], pendant laquelle le bourreau l’a torturé au moral et au physique.

Un officier fut envoyé au quartier-général du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] à Savigny, quand l’armée marcha sur Orléans. Sa mission était de se rendre auprès du duc d’Otrante [Fouché, ministre de la police]. Il arriva chez le ministre à minuit, il était porteur d’une lettre annonçant que le prince d’Eckmühl avait chargé l’officier d’une communication verbale au nom de l’armée.

Le duc d’Otrante joua l’armée et l’officier fut tenté de lui passer son sabre au travers du corps. L’armée fut trahie, abandonnée, licenciée, et les ennemis, décorés du nom d’alliés, furent les maîtres de notre triste pays. Ceci se passa en 1815, après la capitulation de Paris, faite par le général Guilleminot, ainsi que par bourgeois, des Relations extérieures, le préfet de Paris, etc…

Je fus nommé par le prince d’Eckmühl pour accompagner les commissaires, mais les Prussiens m’arrêtèrent aux avant-postes et, à mon retour au quartier-général du général Vichery, je manquai d’être assassiné par des gardes nationaux qui me prirent, et qui regardaient tous les officiers supérieurs comme des traîtres.

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 février, 2018 )

Extrait d’une lettre inédite de John Perceval sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe.

SAMSUNG DIGITAL CAMERA

J’en reproduis le passage le  plus intéressant. Cette lettre fut diffusée la première fois dans la « Revue Historique de la Révolution Française et de l’Empire » (janvier-juin 1916), dans sa version originale en anglais suivie d’une traduction en français. Écrite par un des six fils de Spencer Perceval, le ministre britannique, elle est adressée à Francis d’Ivernois, alors représentant de Genève au Congrès de Vienne.

C.B.

[…] Je crois qu’une [dernière] lettre vous fut écrite avant mon voyage à Elbe. Le colonel Campbell  [Officier anglais chargé de la surveillance de l’Empereur] me présenta à Napoléon, dans sa propre demeure (où, par chance, nous tombâmes sur lui]. Il nous reçut très poliment, nous montra toute sa maison, nous désignant toutes les améliorations qu’il y avait faites, etc. Il m’adressa la parole plusieurs fois, me demanda si j’étais le fils du Chancelier, remarqua que celui-ci avait été un grand antagoniste de la France. En somme, je fus très favorisé dans mon voyage. Il semble être ne parfaite santé, physiquement et moralement ; s’occupe de meubler son cottage [sic], qui n’est pas encore achevé. Ses gardes sont très mécontents de leur situation : 50 d’entre eux avaient envoyé une pétition pour qu’il leur permis de retourner en France, à laquelle l’Empereur n’a pas répondu [fait imaginaire]. Ils sont au nombre de 600 environ avec 50 lanciers Polonais, et à peu près 300 Corses, que les officiers sont très occupés à dresser [sic]. Chaque dimanche, il tient un lever. Porto-Ferrajo [Portoferraio] est très bien fortifié à la fois par terre et par mer.

Croyez-moi, je vous prie, très sincèrement et profondément votre.

John PERCEVAL.

Rome, vendredi 18 novembre 1814.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 20 février, 2018 )

Troisième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

 Ombre 3

Closter-Eilbronn [Heilbronn], 23 Juillet 1806. 

A Monsieur et Madame VANESSE.  

Voilà mes chers Parents ! Que nous venons de quitter la ville d’Anspach, pour aller cantonner dans les villages du même pays, où il n’y règne que la plus grande misère accompagnée d’une malpropreté sans égal ; nous avons resté l’espace de 3 mois et ½ dans cette ville où nous étions divinement bien et, actuellement nous sommes très mal, ce qui nous en légume !  L’état-major du régiment est dans un bourg à 4 lieues d’Anspach sur la route de Neurenberg, où nous sommes un peu mieux que le Régiment, mais je n’ai plus la bouteille de vin à chaque repas comme j’avais à la ville, ni toutes les douceurs que me prodiguaient les gens de ce logement que j’ai quitté avec regret. Il me paraît que l’on veut nous faire rester ici pour quelques temps, car il n’y a point question de départ, nous n’entendons rien dire, et tout est de la plus grande tranquillité. Je présume cher Papa, que vous oubliez tout à fait votre fils Charles [Vanesse parle ici de lui à la 3ème personne], voilà dix mois passés que vous ne lui avez fait l’honneur de lui écrire. Il ne sait, en vérité, à quoi attribuer un silence qu’il désirerait vous faire cesser ; il ne croit cependant pas vous avoir offensé ni ne donner aucun sujet de mécontentement.

Enfin il vous engage, sans délai, de lui écrire, sinon vous aurez un duel, depuis quelque temps il apprend à tirer les armes, et ma foi il ne fait pas bon d’avoir querelle avec lui, il pourrait même tôt ou tard venir vous chercher dispute et se battre à bras col avec vous ; vous voyez, Papa, de la manière qu’il se vengerait si vous le privez plus longtemps du bonheur de recevoir une de vos lettres. Vous voudrez bien me mander, dans la première lettre, si vous êtes totalement acquitté de l’arriéré de votre pension, si l’on paye exactement et de la manière que l’on a agit envers tous les pensionnés du prince Charles. 

Veuillez aussi me faire connaître si la conscription a toujours lieu et si mon frère Joseph a déjà atteint l’âge pour tirer au sort. Il y a ici quelques militaires à qui leurs Parents on demandé un Certificat constatant qu’ils existaient au Corps, pour servir à exempter leurs frères qui ont atteint l’âge de la conscription et d’après ce que j’ai entendu dire, il doit y avoir une loi pour ce sujet, mais je ne sais point si elle exige, que, soit le Père ou la Mère doit être décédé ou non ; en conséquence je vous prie de vous en informer et tacher, s’il est possible d’en exempter mon frère Joseph.  Monsieur Pineaud, notre gros Major, parti d’Anspach le 1er Avril dernier pour rejoindre le dépôt du régiment, a eu le malheur de se tuer dans sa chambre le 24 dudit, avec un pistolet, on ne sait le motif de cette folie, il est remplacé par monsieur Juillet sortant du 50ème Régiment de ligne. 

J’espère que vous êtes tous en bonne santé, quant à moi je me porte toujours bien, Grâce à Dieu, malgré que j’ai essuyé quelques chagrins pour une charmante demoiselle, (Amélie est son nom), que j’ai dû quitter en partant d’Anspach, vous me direz qu’un militaire de mon espèce ne peut que très peu de choses de la connaissance d’une demoiselle, mais je vous assure, qu’elle portait parasol et réticule, ainsi ce n’était point de la petite bière.  Parlons de ma chère Maman, après que vous aurez lu l’article de Mademoiselle Amélie, elle dira que je suis un jeune homme perdu, que cette connaissance m’aura débauché, et que je suis dans le cas de faire une folie, enfin, il me paraît que je la voie joindre les mains en disant : « Mijn zoon die is verloren ». Mais vous pouvez la rassurer qu’aucun sujet de ce genre est capable de me mettre hors le chemin de la bonne conduite. S’il y a quelques petites nouvelles ou accidents survenus entre la famille et amis, je vous prie de m’en faire part. Adieu Cher Papa, je vous embrasse de tout mon cœur et demande de tous les deux la bénédiction. 

Votre très affectionné fils, VANESSE Charles.                                                                                                     

P.S. Bien des choses honnêtes de ma part à toute la famille et amis.     

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 février, 2018 )

Une lettre du colonel Zaepffel au maréchal Davout en 1815…

proclamation.jpg

Pendant que Napoléon marche de Cannes sur Paris [après son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars 1815], un régiment, le 6ème régiment d’infanterie légère, commandé par le colonel Zaepffel, s’achemine, par ordre du ministre [de la Guerre] Soult, de Phalsbourg où il tenait garnison sur Lons-le-Saulnier. Le colonel a reçu cet ordre le 6 mars 1815 ; il quitte Phalsbourg le 8 mars ; il arrive à Besançon où le général refuse de lui donner des instructions. Zaepffel arrive à Lons-le-Saulnier où il n’y a plus de général ; il écrit alors au nouveau ministre de la guerre, le maréchal Davout, en remarquant que tout le monde, militaire et civil, acclame Napoléon.

Arthur CHUQUET.

Lons-le-Saulnier, 24 mars 1815

Monseigneur, j’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que, d’après les ordres de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult] qui me sont parvenus le 6 de ce mois, j’ai quitté Phalsbourg le 8 avec mes deux premiers bataillons pour me diriger sur Lons-le-Saulnier et y rester stationné. Arrivé à Besançon, je me suis présenté avec deux officiers supérieurs chez M. le général Bessières qui nous adit qu’il ne se trouvait là que pour le maintien du bon ordre et qu’il n’avait aucun ordre à me donner. J’ai donc continué ma route jusqu’ici où j’ai trouvé le général Jarry, commandant le département ; cet officier général est parti ce matin sans m’en prévenir ; j’ignore s’il reviendra bientôt. Je crois, par conséquent, [être] de mon devoir de m’adresser directement à Votre Excellence et de lui demander ses ordres. L’esprit de la troupe et de tous les habitants est entièrement prononcé pour l’Empereur ; tous montrent le plus vif enthousiasme pour Sa Majesté.

(Témoignage extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911.)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 février, 2018 )

La rencontre historique et émouvante de Laffrey (7 mars 1815).

Laffrey Le trésorier Guillaume Peyrusse témoigne:   »6 mars [7 mars 1815] . Le général Cambronne, avec sa troupe, après avoir assuré le passage de Sisteron, se porta sur La Mure. A la première nouvelle de notre débarquement, le général Marchand [1], commandant à Grenoble, avait lancé une avant-garde sur nous ; elle était venue prendre position dans un défilé entre des lacs et près le village de La Mure. Instruite de cette circonstance, Sa Majesté fait faire halte, rallia la Garde et la mit en ordre de bataille. Mes habitudes ne m’avaient pas familiarisé avec ces dispositions hostiles. Je devenais embarrassant. Je me mis sur un des côtés de la route et j’attendis l’issue de cette rencontre avec anxiété ; je ne crains pas d’en faire l’aveu. L’Empereur envoya son officier d’ordonnance, le capitaine Raoul [2], pour parlementer avec cette troupe et lui faire connaître la nouvelle de son arrivée ; mais cet officier ne put ni communiquer ni se faire entendre. Il fallait faire bonne contenance ; l’Empereur mit pied à terre et alla droit au bataillon, suivi de quelques grenadiers portant l’arme sous le bras, et s’approchant à la distance de la voix : – « Me voilà, soldats du 5e, reconnaissez-moi… S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur (déboutonnant sa capote grise), il peut le faire. Une étincelle électrique frappa toute la troupe ; le cri unanime de vive l’Empereur ! fut sa réponse. Sa Majesté fut à l’instant même entourée, pressée ; la Garde et le bataillon s’embrassèrent, se communiquèrent et burent à la santé de l’Empereur. La cocarde tricolore parut bientôt sur tous les schakos ; les soldats s’étaient aperçus que leur ancienne cocarde n’avait été couverte que d’une couche de blanc, qu’un peu d’eau eut bientôt enlevée. Je sortis triomphant de mon champ de bataille et pris part à l’ivresse commune. La figure de Sa Majesté était rayonnante de joie. Soldats et officiers, tous écoutèrent avec un empressement silencieux toutes les circonstances de notre départ, de notre débarquement, de notre marche ; ils connurent tout l’enthousiasme que la marche et la présence de Sa Majesté avaient excité parmi les populations que nous avions traversées. Cette scène eut lieu en avant du village de l’Offraye [Laffrey][3]. Les braves du bataillon du 5e demandèrent à marcher les premiers sur la division qui couvrait Grenoble ; mais, avant de se mettre en route, on battit un ban et Sa Majesté fit lire la proclamation de la Garde à l’armée, proclamation ainsi conçue :

Les généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale aux généraux, officiers et soldats de l’armée.

« Soldats, camarades !

Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues ; nous vous le ramenons au travers des mers, au milieu de mille dangers ; nous avons abordé sur la terre sacrée de la patrie avec la cocarde blanche ; elle est le signe de la honte et du joug imposé par l’étranger et la trahison. Nous aurions inutilement versé notre sang, si nous souffrions que les vaincus nous donnassent la loi !!!

Depuis le peu de mois que les Bourbons règnent, ils vous ont convaincus qu’ils n’ont rien oublié ni rien appris. Ils sont toujours gouvernés par des préjugés ennemis de nos droits et de ceux du peuple. Ceux qui ont porté les armes contre leur pays, contre nous, sont des héros ; vous, vous êtes des rebelles à qui on veut bien pardonner jusqu’à ce qu’on soit assez consolidé pour la formation d’un corps d’armée d’émigrés, par l’introduction à Paris d’une garde Suisse, et par le remplacement successif de nouveau officiers dans vos rangs. Alors, il faudra avoir porté les armes contre sa patrie pour pouvoir prétendre aux honneurs et aux récompenses ; il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat devra toujours rester soldats ; le peuple aura les charges et eux les honneurs. En attendant le moment où ils oseraient détruire la Légion d’honneur, ils l’ont donnée à tous les traîtres et l’ont prodiguée pour l’avilir ; ils lui ont ôté toutes les prérogatives politiques que nous avions gagnées au prix de notre sang.

Les 400 millions du Domaine extraordinaire, sur lequel étaient assignées nos dotations, qui étaient le patrimoine de l’armée et le prix des nos sœurs, ils se les sont appropriés.

Soldats de la grande Nation, soldats du grand Napoléon, consentirez-vous à l’être d’un prince qui, [durant] vingt ans, fut l’ennemi de la France, et qui se vante de devoir son trône à un prince régent d’Angleterre ?

Tout ce qui a été fait sans le consentement du peuple et le nôtre, et sans nous avoir consulté, est illégitime.

Soldats, officiers en retraite, vétérans de nos armées, venez avec nous conquérir le Trône, palladium de nos droits, et que la postérité dise un jour : Les étrangers, secondés par des traîtres, avaient imposé un joug honteux à la France ; les braves se sont levés, et les ennemis du peuple, de l’armée, ont disparu et  sont rentrés dans le néant.

Soldats, la générale bat, nous marchons ; courez aux armes ! Venez nous rejoindre, joindre notre Empereur et nos aigles tricolores !

Signé à l’original :

Le général de brigade, baron Cambronne, major du 1er régiment des chasseurs à pied de la Garde ; le lieutenant-colonel, chevalier Mallet. – Artillerie de la Garde : Cornuel, Raoul, capitaines ; Lanoue, Demons, lieutenants. – Infanterie de la Garde : Loubert, Lamourette, Monpez, Combes, capitaines ; Dequeux, Thibault, Chaumet, Franconnin, Mallet, lieutenants ; Laborde, Eméry, Noisot, Arnauld. – Chevau-légers de la Garde : Le baron Jerzmanowski, major ; Balinski, Schultz, capitaines ; Fintoski et Skoronski, lieutenants.

Signé : le général de division aide-de-camp de Sa Majesté l’Empereur, aide-major général de la Garde,

 Comte Drouot.

A peine la lecture de l’adresse eût-elle était terminée, qu’une salve de Vive l’Empereur ! retentit ; des poignées de main furent échangées ; on se mit en marche. Je fus placé sur les derrières ; mon bagage n’était pas brillant. Les Polonais firent l’avant-garde. Sa Majesté marcha au milieu du 5e. Le bourg de Vizille, que nous traversâmes, se distingua par son enthousiasme. « 

—————

[1] Le général Marchand (1765-1851) commandait la 7ème division militaire à Grenoble. Il essaya de s’opposer à Napoléon mais dû évacuer la ville, le 7 mars 1815. Fin 1815, il sera accusé  par le pouvoir royal d’avoir livré cette ville à l’Empereur, puis traduit devant un conseil de guerre (en juin 1816) et acquitté.

[2] Le capitaine Nicolas Raoul (1788-1850), suit Napoléon à l’île d’Elbe. Pons (ibid., p. 332)  précise que « …l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie ».  Par la suite, cet officier est nommé capitaine en second de la compagnie d’artillerie de la Garde Impériale elboise. Il est nommé en avril 1815 chef de bataillon de l’artillerie de la Garde. Blessé très grièvement à Waterloo, il est fait prisonnier. « Le capitaine en second Raoul était le fils du général Raoul [1759-1824], débris de cette armée de Sambre et Meuse qui a fourni des généraux à toutes nos armées et dont on ne semple plus se rappeler. » (Pons, ibid., pp.339-340).

[3] « Cependant les troupes venues de Grenoble avaient rétrogradé, et pris position à trois lieues de Gorp [Corps], entre les lacs et près d’un village [celui de Laffrey]. L’Empereur fut les reconnaître ; il trouva sur la ligne opposée un bataillon du cinquième régiment de ligne ; une compagnie de mineurs, en tout sept à huit cent hommes : il leur envoya le chef d’escadron Roul [Ruhl] ; elles refusèrent de l’entendre…Aussitôt mettant pied à terre, il marcha droit au détachement, suivi de sa Garde, l’arme baissée : « Eh : Quoi, mes amis, leur dit-il, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis votre Empereur ; s’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut : me voilà (en effaçant sa poitrine)… Le cri unanime de «Vive l’Empereur ! », fut leur réponse. » (Fleury de Chaboulon, « Mémoires »., tome I, p.138).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 février, 2018 )

Louis Lemarchant, chirurgien-major à Waterloo…

[waterloo.jpg

(Image d’illustration)

Louis Lemarchant est né à Saint-Jouan de l’Isle (Côtes d’Armor) le 9 octobre 1780.  A l’âge de vingt-ans il se décide à étudier la médecine, à l’image de son père qui était chirurgien.  Après avoir suivi les cours, à Rennes, de l’Ecole spéciale de Médecine en 1803, il obtient le prix de cette école. Afin de se soustraire à  la conscription, le jeune Lemarchant s’oriente vers la chirurgie militaire. Il se fait admettre comme « chirurgien surnuméraire » au tout nouvel hôpital militaire de  Rennes. 

Après un passage au camp d’Etaples, près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où il occupe les fonctions de chirurgien sous-aide dans les rangs du 6ème régiment d’infanterie. Plus tard, Louis Lemarchant sera présent à Eylau, de 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. Il participe à la bataille de Toulouse le 10 avril 1814. Nommé chirurgien-major en 1811, par décret impérial, il prépare son doctorat en médecine durant le Première Restauration, n’étant plus employé à son régiment, durant cette période. Reçu docteur à Strasbourg le 4 novembre 1814, il s’en retourne dans ses foyers à Saint-Jouan de l’Isle. Lors de la campagne de Belgique, en 1815, Lemarchant reprend du service, en étant attaché au grand parc d’artillerie. Après la chute de l’Empire, il se est mis pendant quelque temps en inactivité avant d’être nommé en décembre 1816, chirurgien-major à la Légion de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], en garnison à Calais. En septembre 1817, nous le retrouvons dans les rangs de la Légion de la Seine qui devient en 1820 le 55ème de ligne. Lemarchant achève sa carrière militaire à Strasbourg dans le 1er escadron du train des parcs d’artillerie. Il est admis à la retraite le 20 mai 1835. Sa date de décès reste inconnue.

Louis Lemarchant a laissé des souvenirs jusqu’à présents toujours inédits et qui portent le titre original de « Mémorial historique des Campagnes… » dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de Biélorussie, à Minsk. Mais laissons parler l’auteur au travers d’un extrait de son témoignage.

C.B.

Me  trouvant sans emploi et voisin de l’École de Médecine de Strasbourg, ayant en outre toutes mes inscriptions de Paris, je profitai de ces circonstances, en attendant mon licenciement définitif, pour aller soutenir ma thèse à Strasbourg, ce qui eut lieu le 4 novembre 1814.

Janvier 1815. Rentré dans ma famille le 6 de ce mois, après une absence de 11 années consécutives et toujours dans une service actif à l’armée pendant lequel je n’ai pas eu un jour de maladie, quoique exposé à des températures bien opposées, en plus ou en moins, accompagnées de fatigues et de privations des choses les plus nécessaires à l’existence, souvent entretenue par des alimentations bien variées que le besoin faisait trouver bonnes. Demeuré dans ma famille jusqu’au 15 avril [1815], Napoléon débarqué dans les premiers jours de mars au Golfe-Juan avec une partie du bataillon de sa Garde. Il marcha sur Paris entouré des régiments de toutes armes qui allaient le rejoindre avec empressement, avec ou sans leurs chefs. Il entra à  Paris le 20 mars. Louis XVIII l’avait quitté le 19 avec sa famille. Napoléon réorganisait son armée. Je reçus un ordre ministériel de me rendre à Vincennes pour être attaché comme chirurgien-major au grand parc d’artillerie et 8ème escadron du train de cette arme.

Parti de Paris les premiers jours de juin pour Douai et le 10 pour l’armée, j’ai assisté à la bataille de Fleurus (ou de Ligny), le 16 juin, où l’armée prussienne fut battue complètement, puis à Waterloo le 18 juin : l’armée anglo-hollandaise, forte de 115.000 homme fut attaquée à son tour par 65.000 français. Battu toute la journée, la victoire était assurée lorsque la trahison et, d’un autre côté, la désertion de chefs de corps et de généraux contribuèrent à décider une division prussienne à passer dans un intervalle de nos lignes pour se porter sur nos derrières pour s’amuser que nous n’avions point de réserve à leur opposer ; ce que l’ennemi ignorait. Ce mouvement de la part des Prussiens fut la cause de notre perte et c’est à tort que l’on donne la gloire de cette bataille aux anglais, car ils étaient en pleine retraite. Dans Bruxelles même, lorsqu’on apprit la nôtre par les motifs ci-dessus indiqués, événement malheureux que le général Grouchy, avec 20.000 hommes, dans l’inaction devant Namur, pouvait prévenir en appuyant sa gauche à notre droite, au moins par quelques régiments en observation, faute qui lui a été bien reprochée. Profitant de la nuit, on effectua la retraite en ordre jusqu’à Soissons que le maréchal Soult rassembla sur la route les corps en leur faisant sentir, pour l’honneur de l’armée, combien il était important de marcher en ordre. Nous rentrâmes à Paris et prîmes position sur les deux rives de la Seine, la plaine de Montrouge et Vincennes. Je suis parti de cette dernière position avec toute notre artillerie pour passer la Loire. Pris des cantonnements à La Rochefoucauld, Angoulême et Limoges pendant les mois de fin juillet, août et septembre ; une partie d’octobre. Ayant quitté Limoges le 20, avec un parc nombreux d’artillerie pour le conduire à Grenoble, passant par Saint-Léonard, Aubusson (loup affamé), Pont-Gibaud [Pontgibaud, dans le département du Puy-de-Dôme], grande et bonne auberge au pied de la montagne, Clermont, Thiers, Roanne, Lyon, Vienne, Valence, destination où je restai jusqu’au 15 novembre. Je fus remplacé à l’escadron par M. Sauveur.

Parti pour Paris, le 20 novembre 1815, après un très beau dîner donné par les officiers d’artillerie à Saint-Pérez [Saint-Péray, dans l’Ardèche], de l’autre côté du Rhône, en face de Valence, vins renommés. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 12 février, 2018 )

Deuxième lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

Ombre 1

Anspach, le 24 Avril 1806 , 1er Corps de la Grande Armée.

C.J. Vanesse à Mademoiselle Vanesse.

Chère Sœur, 

Votre agréable datée du 17 janvier, ainsi que celle Van den Bruggen, me sont parvenues le 14 Février, flatté de recevoir une lettre qui contenait de si belles phrases et un si beau style. J’ai lu avec plaisir combien vous avez partagé le sort que j’ai failli entamer et de la manière avec laquelle vous vous êtes empressée pour me satisfaire aux demandes que je vous ai faites dans ma lettre de Pilgram, soyez persuadée chère sœur que je n’oublierai jamais ce que m’offre votre zèle pour les soins à mon égard et que vous trouverez toujours un frère qui conservera à jamais l’amitié fraternelle. Depuis que je vous ai écrit nous avons fait près de 200 lieues pour venir cantonner dans la principauté d’Anspach, (appartenant avant le traité au roi de Prusse), où nous sommes depuis deux mois. Notre état-major, 2ème et 3ème bataillons sont dans la ville, et le 1er bataillon dans villages environ. On dit que nous devons bientôt partir pour aller en garnison en Brabant, mais cela n’est pas encore décidé. Je voudrais rester ici pour quelques temps parce que nous sommes très bien logés chez les habitants.  Je désirerais de tout mon cœur satisfaire vos désirs à vous envoyer mon portrait. Mais il est de toute impossibilité vu que je n’ai point les moyens, il nous est dû 9 mois d’arriérés et l’on ne nous paye pas un denier.

Je ne fréquente point de société, crainte de dépenser ou de quelquefois tomber en  affront, comme cela arrive très souvent dans cet état, enfin en sortant du bureau je vais faire une promenade, après cela je rentre souper, et fais une partie au jeu de dames jusqu’à 10 heures avec la demoiselle de mon logement, voilà la manière dont je me conduis pour éviter les dépenses que pourraient occasionner les sociétés. De cet argent que j’ai touché à Mr Dauni j’ai acheté une anglaise en drap bleu, un chapeau et un pantalon de velours, j’ai fait quatre chemises dont deux restent à remettre l’argent à un ami, qui a bien voulu me l’offrir, il ne me reste plus que quelques Kreitz, argent du pays, que je conserve pour me faire blanchir. Rien de nouveau par ici, que, il semble que les Russes voudraient encore recommencer la Guerre. Je dis d’après la feuille de Mannheim nous apprend. Je désire que ma lettre vous trouve tous en aussi bonne santé que moi et vous soit si agréable que j’éprouve des plaisirs à vous l’écrire. Fais moi l’amitié chère sœur, de demander des nouvelles de la famille de mes amis  et amies, si le bonheur veut que nous allions en France ou Brabant, je leur prouverai à tous que je conserve toujours l’amitié pour eux. Papa et Maman, ne s’échappent point une minute de mon esprit ou égarés à ce qu’il me semble de ma vue. J’espère qu’ils sont toujours là même et qu’il passera les beaux jours de printemps avec gaieté et contentement.

Je les embrasse du fond de mon cœur et leur souhaite tout ce que le ciel peut leur offrir d’agréable. 

Je suis avec amitié distinguée Votre affectionné frère, 

 VANESSE.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 11 février, 2018 )

La bataille de Hanau, d’après le témoignage du colonel Dautancourt.

napolonpourblog.jpg

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. 

Le 30 octobre 1813, la division de cavalerie de  la Vieille Garde, qui avait bivouaqué devant le château d’Esemburg, en arrière des jardins de la Langenselbolden, reçut vers 8 heurs et demie du matin l’ordre de fournir un détachement de 600 chevaux qui seraient commandés par le général Levêque-Laferrière, majors des grenadiers. Ces 600 chevaux furent pris dans les régiments des lanciers polonais [A la reprise des hostilités, en août 1813, ce régiment que le colonel, puis général Dautancourt avait réorganisé à Friedberg, après la campagne de Russie, présentait un effectif de 1,737 hommes, dont 1,542 combattants. Le surplus était dans les dépôts et les hôpitaux et se composait d’hommes et de chevaux blessés, malades, ou d’hommes démontés dans les batailles et combats qui avaient amené l’armistice. Ces 1,542 hommes étaient divisés en 15 compagnies, dont une, très faible, Tartares lituaniens. Les 6 premières de vieille Garde, formaient un régiment commandés par le colonel Dautancourt, division Wathier, toujours à portée du quartier-général de l’Empereur, et exclusivement chargé du service de ses escortes. Les neuf autres compagnies formaient un 2ème régiment commandé par le général Krasinski, colonel, division Lefebvre-Desnouettes. Cette séparation du régiment en deux régiments exista jusqu’après la retraite de l’armée sur la rive gauche du Rhin. (Note du général Dautancourt)], des chasseurs et des dragons, et le détachement précéda aussitôt l’Empereur sur la route de Hanau. Arrivé à Buckingen, il s’arrêta, se forma, et l’on mit pied à terre l’embranchement de la route de Bergen, qu’avait suivie la division de cavalerie de  la Jeune Garde, commandée par le général Lefebvre-Desnouettes, ayant sous ses ordres le général Krasinski. Déjà les corps d’avant-garde étaient aux prises dans la forêt de Lamboi avec l’armée austro-bavaroise et le feu de la mousqueterie bien établi. L’Empereur, qui s’était porté en avant, revint et aussitôt le détachement reçut l’ordre d’entrer dans la forêt en suivant la route de Hanau. Cette route, vers le milieu de la forêt, tourne à droite, et ensuite, légèrement et en forme de coude, à gauche, pour continuer sa première direction. A ce point peu éloigné du débouché de la forêt, dans la plaine en avant de Hanau, la route d’élargit et double au moins sa première largeur. On découvre de là une partie de cette plaine.

En arrivant à ce coude, les Polonais, commandés par le colonel Dautancourt qui tenait la tête du détachement, le trouvèrent occupé par le général Drouot avec deux pièces d’artillerie. La colonne eut ordre de s’arrêter et se forma par pelotons. La tête des Polonais, un peu garantie par le bois qui se trouve dans l’intérieur du coude de la route, n’était que faiblement vue de l’artillerie ennemie qui enfilait cette route, bien que cette tête de colonne ne fût qu’à environ 25 pas des pièces du général Drouot. Nous demeurâmes longtemps dans cette position dans laquelle les Polonais ne perdirent que quelques chevaux et eurent quelques hommes blessés. Le duc de Tarente, dont les troupes donnaient depuis le matin, arriva sur ce point, dit un mot au général. Cependant, l’intrépidité du général Drouot, vingt fois couvert de terre par les boulets ennemis et forcé de suppléer par sa présence à la perte de la plus forte partie de ses canonniers, entretenait avec ses deux pièces une canonnade sans résultats ; pendant ce temps, le capitaine Oudinot, des chasseurs, avait été envoyé sur notre droite avec une compagnie, pour inquiéter la gauche de l’ennemi. Il s’acquitta de cette mission en brave et bon officier. Les dragons qui se trouvaient à la queue de la colonne s’étaient avancés dans le bois à la gauche des Polonais qui étaient toujours sur la route. Après un long temps, un officier qui arrivait d’en-arrière cria : « L’Empereur ordonne aux Polonais de charger ! » Une des pièces d’artillerie qui se trouvait devant eux devant obliger leurs pelotons à s’ouvrir, fut à l’instant déplacée, et ils s’élancèrent. L’ennemi, apercevant ce mouvement, dirigea tout le feu de sa gauche dans l’ouverture de la route. Ce feu fut terrible, et tel que les Polonais, écrasés avant d’arriver au débouché, appuyèrent machinalement dans le bois, à gauche, sur les dragons. Mais le colonel Dautancourt, toujours au milieu de la route par laquelle arrivaient des cuirassiers du 10ème et des carabiniers, les rappela ; ils revinrent sur cette même route un peu avant d’arriver à l’angle gauche du bois, et de ce point, que toute l’artillerie ennemie foudroyait, nous sautâmes dans la plaine. La violence du feu nous fit néanmoins appuyer de nouveau à gauche ; mais au même instant nous fûmes au milieu des rangs de l’infanterie bavaroise dont une partie épouvantée jeta ses armes. Tandis que les lanciers furieux s’acharnaient à expédier les Bavarois, le lieutenant Ladroite, sous-adjudant-major (aujourd’hui retiré et mis à la retraite près de Bar-sur-Ornain), appela l’attention du colonel sur un mouvement que marquait la cavalerie ennemie. Effectivement la cavalerie française qui suivait les Polonais s’était arrêtée un instant : un petit corps de uhlans autrichiens, essayant de profiter de cette circonstance  accourait de la gauche et en prenant les Polonais en flanc parut avoir le dessein de les couper de la forêt occupée par notre infanterie. Le colonel Dautancourt ne se trouvant pas en mesure de soutenir cette attaque, il fallut se retirer. Nous rétrogradâmes en conséquence sur la forêt dans laquelle quelques cavaliers autrichiens entrèrent avec nous. Nous nous y ralliâmes sous la protection de l’infanterie de la Garde. Tandis que les Polonais étaient ainsi ramenés, la cavalerie, qui les avait suivis par la route, déboucha ainsi que l’artillerie. Sous sa protection les dragons, les chasseurs dela Garde, un régiment des gardes d’honneur, et les cuirassiers et carabiniers, se développèrent et fondirent sur l’ennemi. De leur côté les Polonais, à demi ralliés, refoulaient dans la plaine la cavalerie autrichienne qui s’était portée sur eux. Après cette seconde charge, le colonel Dautancourt rallia les débris de son détachement devant le débouché de la route à 50 toises en-arrière des chasseurs. Ce fut dans ce moment que, quoique séparés de l’ennemi par deux lignes de la cavalerie qui avait débouché, deux obus vinrent éclater coup sur coup au milieu des Polonais, tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent et blessèrent 4 chevaux (d’autres furent égratignés). 

Le soir étant arrivé, le général Nansouty ordonna au colonel Dautancourt de se porter sur la droite du champ de bataille où on venait d’entendre quelques coups de feux. Les Polonais marchèrent aussitôt dans cette direction. La nuit était sombre, malgré le reflet d’une légère couche de neige. Leurs éclaireurs, en arrivant sur le ruisseau nommé le Fallbach, furent tout à coup accueillis par une décharge de coups de fusil qui blessèrent encore un cheval qu’on fut obligé d’abandonner. On joignit bientôt un poste d’infanterie bavaroise qui se trouvait égaré et se rendit. Vers 9 heures les Polonais rejoignirent la cavalerie de la Garde et bivouaquèrent sur le champ de bataille. Le général Nansouty dit alors au colonel Dautancourt qu’il pouvait se regarder comme nommé général de brigade. La lettre de nomination ne lui en parvint néanmoins que le 28 novembre suivant. En cette circonstance, comme en d’autres, il n’eut pas l’avantage de voir la conduite de son régiment mentionnée au Bulletin. 

Dans cette affaire, la perte des Polonais. Parmi les tués le colonel regratta particulièrement le lieutenant Guilgut, jeune officier qui faisait les fonctions d’adjudant et fut tué à côté de lui, au débouché du bois, en même temps qu’un de ses ordonnances. Un deuxième ordonnance, nommé Ogonouski, eut son cheval tué et fut aussi brièvement blessé d’un coup qui lui déchira le ventre et mis les intestins à jour. Il dut au reste citer nominativement tous ses officiers, mais particulièrement le sous-adjudant-major Ladroite, officier français qui a servi dans les Polonais de la Garde jusqu’au jour de leur départ pour la Pologne. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 9 février, 2018 )

L’Acte additionnel (aux Constitutions de l’Empire) promulgué le 22 avril 1815…

Benjamin CONSTANT DE REBECQUE (1767-1830)

Benjamin CONSTANT DE REBECQUE (1767-1830).

« Les mesures que Napoléon a adoptées depuis son retour, pour se rendre populaire, sont une preuve qu’il n’est point remonté sur le trône à l’aide de la popularité dont il jouissait auparavant. Il a eu soin de reconnaître la souveraineté du peuple comme seule source du pouvoir légitime. Le nouveau Conseil d’Etat a déclaré dans sa première séance a que « la souveraineté réside dans le peuple, seule source légitime du pouvoir». On devait s’attendre à une pareille déclaration de la part des Carnot et des Benjamin Constant, dont la nomination aux places qu’ils occupent est une garantie des intentions du gouvernement et de la confiance qu’il semble, au moins pour le présent, vouloir inspirer aux amis du bien public en France. La nomination de Fouché, qu’on ne soupçonnera pas d’attachement personnel à Napoléon, est regardée par les royalistes mêmes comme un moyen de prévenir le renouvellement des actes arbitraires , que Napoléon regarda trop longtemps comme une preuve de la vigueur du gouvernement impérial. Napoléon doit voir que s’il règne, ce doit être par le titre sur lequel il a fondé son droit ; car depuis quelques semaines qu’il possède le pouvoir, il a éprouvé la force de l’opinion publique  (à laquelle il a si heureusement fait autrefois un appel ) dans des cas trop décisifs pour admettre plus d’une interprétation; même dans l’amour-propre d’un souverain. Un décret du …  mars abolit la censure. On souffre en conséquence qu’un journal nommé le Vieux Républicain prenne sur lui de rappeler périodiquement à Napoléon que le peuple l’a fait monarque, et qu’un monarque doit entrer dans les vues et servir les intérêts de son peuple, Il est très-raisonnable qu’on fasse des objections sur la forme et sur le fond des nouvelles constitutions même dans un style acerbe ; mais on ne pouvait pas s’attendre qu’on permît la circulation aux  Tuileries d’un écrit dans lequel un certain Louis- Florian- Paul de Kergorlay donne pour motif de son vote contre la constitution le passage suivant : « Je suis convaincu que le rétablissement de cette dynastie sur le trône est le seul moyen de rendre le  bonheur aux Français. » Deux cents exemplaires en ont été distribués gratis. Cet écrit; ainsi qu’un mémoire justificatif du duc de Raguse , dans lequel Napoléon est traité sans aucun égard, est une réponse suffisante aux mensonges absurdes de nos concitoyens journalistes. Les journaux qui sont soumis à une censure ne contestent pas les droits de Napoléon; mais les nouvelles étrangères et les proclamations des souverains alliés et de Louis lui-même, qui s’y impriment, font voir qu’ils ne sont plus comme auparavant dans un état de servitude et d’avilissement. Le Moniteur lui-même est encore publié sous la direction du duc de Bassano, et admet une liberté de discussion et une libéralité d’opinions dans ses extraits et dans ses traductions, que notre Courrier et le Times doivent trouver inconciliables avec ce qu’ils disent du renouvellement de l’esclavage en France. Le plan de la nouvelle constitution parut dans le Moniteur du dimanche 23 avril 1815. On disait qu’il était l’ouvrage de M. Benjamin Constant  dont le nom s’associe à ceux des Lanjuinais, des Flaugergues, des Durbach et de tous ceux qui se sont distingués comme défenseurs de la liberté pendant le règne d’onze mois. On espérait qu’on ferait les plus grandes concessions au peuple, et que l’esprit démocratique y dominerait. Ceux qui connaissent le caractère français ne furent point étonnés d’entendre les plaisanteries lancées contre ce dixième essai de leurs modernes Numa; mais les amis de l’Empereur furent réellement alarmés, lorsqu’ils virent que dès sa naissance cette œuvre était attaquée par des assaillants sérieux et plaisants. Je ne me rappelle pas= avoir jamais vu, dans ce que l’homme est porté à nommer l’opinion publique, un changement pareil à celui qui eut lieu à Paris, lorsque parut l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire. Les royalistes, les républicains, ceux qui étaient attachés à l’Empereur, tous tombèrent dessus à la lois. Ils débutèrent par le commencement. Le titre était offensant : « Acte additionnel aux constitutions de l’Empire ! » et le Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des Français, faisaient voir, disaient-ils, que Napoléon considérait l’ancien système de despotisme, l’Empire, comme remis en activité ; qu’on sautait par dessus sa propre abdication, la charte et le règne de Louis, comme si ces circonstances, qui avaient annulé ces constitutions, n’avaient jamais existé; et qu’il était Empereur par la grâce de Dieu , sans aucun intervalle, à la manière du monarque dont il tournait en ridicule les dix-neuf années de règne. – Les constitutionnels crurent voir, même dans le renouvellement de ces prétentions et de ces formes, l’anéantissement de toutes leurs espérances, et que Napoléon n’était pas changé. Ainsi que les royalistes, ils disaient qu’il aurait mieux valu prendre pour base de la constitution cette charte de Louis que les patriotes eux-mêmes avouent être, en général, une excellente garantie de la liberté publique; que ladite charte, quoique octroyée, avait été virtuellement acceptée par les représentant s du peuple, et qu’il n’était pas sage d’avoir recours au moyen si usé de proposer une constitution à l’acceptation du  peuple s’ajoutaient que, prétendre que le Roi n’avait pas régné du tout, c’était détruire le principe de la souveraineté du peuple, qui l’avait admis et qui s’était soumis à son autorité. »

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.173-179)

( 8 février, 2018 )

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815…

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815… dans TEMOIGNAGES grenoble.

Le chef de bataillon Lessard qui commandait à Laffrey le troisième bataillon du 5ème  régiment, était né à Rennes le 7 septembre 1778. Il prétend avoir été élève-chirurgien à l’armée du Nord et à celle des côtes de l’Ouest. Quoi qu’il en soit, il débute comme sergent, puis comme sous-lieutenant au 1er  bataillon de l’Ouest en 1799; sous-lieutenant le 31 décembre 1801 et lieutenant le 7 août 1804 à la 24ème demi-brigade, capitaine le 3 mars 1807, chef de bataillon au régiment des flanqueurs de la ligne et capitaine aux grenadiers de la Garde le 8 avril 1813, il est nommé le 29 juillet 1814 chef de bataillon au 5ème de ligne. Après et malgré l’affaire de Laffrey, il devient major au 70ème (19 juin 1815). Mais la seconde Restauration replace Lessard chef de bataillon au 5ème  (1er août 1815) et le licencie (26 septembre 1815). Admis à la pension de retraite (6 février 1828), réintégré par la Monarchie de juillet qui lui donna le commandement de la place de Rennes (23 septembre 1830) et le promut lieutenant-colonel (19 novembre 1831), Lessard, après avoir commandé dans ce grade le 49ème de ligne (31 mars 1832), prit sa retraite le 3 juillet 1835 et mourut le 24 mars 1848. Il avait reçu deux coups de feu, l’un aux reins et l’autre à l’épaule à la bataille d’Eylau et un coup de feu à la jambe droite à Crouÿ près Soissons [sans doute durant la campagne de 1814]. A Laffrey, il portait sur la poitrine la croix d’officier de la légion d’honneur qu’il avait obtenue le 28 novembre 1813. Mais venons à sa précieuse relation de l’événement. Nous avons laissé de côté le début du document, car, chose curieuse, ce début n’est, autre que celui de la lettre du colonel Roussille au duc de Tarente. Lessard a eu connaissance de cette lettre, et, sans doute, pour mettre en relief le royalisme de son ancien colonel, il a reproduit textuellement le récit de la réunion des chefs de corps chez le général Marchand et la longue allocution de Roussille qui, parla, croyait évidemment faire sa cour aux Bourbons et obtenir le grade de maréchal de camp.

 Arthur CHUQUET.

 Relation historique de ce qui s’est passé à Grenoble concernant le 5ème régiment d’infanterie de ligne.

Le 6 mars, à midi, M. le colonel reçut l’ordre de M. le comte Marchand de faire partir le 3ème bataillon pour protéger une compagnie de sapeurs chargée de faire sauter le pont de Ponthaut et surtout de ne pas s’engager. Les préparatifs de départ tinrent jusqu’à 3 heures. Le bataillon se mit en roule et M. le colonel l’accompagna jusqu’à une demi-lieue sur la route. Là, il fit former le carré, rappela de nouveau à chacun ses devoirs et recommanda surtout aux soldats d’être dociles à la voix de leurs chefs. Les cris de « Vive le Roi ! » se firent entendre à plusieurs reprises. La colonne se mit en marche.Arrivé à Vizille (quatre lieues de Grenoble), beaucoup d’enfants vinrent au devant du bataillon en criant « Vive l’Empereur ! ». Je fis faire halte, passai sur le front du bataillon et recommandai à mes soldats de marcher en ordre et de se taire. Je traversai la ville. Quelques voix d’hommes se firent entendre, répétant les mêmes cris que les enfants. J’entendis quelques soldats dire : « L’on s’arrangera comme l’on voudra, mais nous ne nous battrons pas entre nous. » (Alors il faisait nuit.) Je rendis compte de suite à M. le général commandant Marchand do ce qui venait de se passer à Vizille. Le gendarme, porteur de ma lettre, arriva à Grenoble à 1 heures du soir. Mon adjudant-major qui avait pris l’avance avec les fourriers, rencontra à La Mûre l’avant-garde de Bonaparte. Il vint au devant de moi et m’en rendit compte. A l’entrée du faubourg, un officier pria mes éclaireurs d’arrêter et me lit demander de la part du général Cambronne. Je refusai de me rendre à cette invitation. Le général vint lui-même, et, malgré les instances qu’il lit, je ne voulus pas communiquer. Le général rentra en ville, et, peu de temps après, j’entendis battre la caisse et sonner à cheval. Je craignis un mouvement de la part des troupes de Bonaparte, j’ordonnai de charger les armes. Mais le tumulte allant toujours croissant dans la ville, l’obscurité favorisant un mouvement qui eût pu donner les moyens d’envelopper les 250 hommes que j’avais, je me décidai à me retirer pour prendre une position militaire. Ce que je fis au village de Laffrey.

Il était 4 heures du matin lorsque j’y arrivai. J’en donnai de suite connaissance à M. le comte Marchand ainsi que de tout ce qui s’était passé à l’entrée de La Mûre; je lui demandai ses ordres. A 7 heures, j’appris d’une manière certaine que Bonaparte était arrivé à La Mûre. J’en instruisis M. le général Marchand. A 11 heures, quelques vedettes parurent sur la  route et voulurent approcher mes avant-postes ; on refusa de les recevoir. A midi, Bonaparte arriva avec quelques officiers et toute son infanterie. Alors je fis mettre sac au dos. Les soldats me regardèrent. J’entendis distinctement dire : « Nous ne nous battrons pas contre nos camarades ». J’envoyai de suite au général Marchand. Quelques instants après, son aide-de-camp (Randon] arriva. Je crus qu’il m’apportait des ordres. Mais il ne venait que pour me voir. Bonaparte envoya un officier à mon avant-poste, qui demanda à me parler. Je fis répondre que j’avais des ordres de ne pas communiquer.

Quelques instants après, il en vint un autre qui me fit des propositions, puis des menaces. Je refusai de me rendre près de Bonaparte, disant à cet officier qu’aussitôt que j’aurais reçu des ordres de Grenoble, je ferais connaître mes intentions. Le tout se passa en présence de cinquante hommes qui formaient mon avant-poste et de M. l’aide-de-camp du comte Marchand qui était présent.

Bonaparte resta sur la route depuis midi jusqu’à 3 heures. Fatigué d’attendre, il m’envoya demander si je ne voulais pas me décider à quelque chose. Je fis la même réponse que ci dessus. Tout aussitôt que l’officier fut de retour près de lui, il fit descendre son infanterie sur la route. Dans le même instant tous prirent leur course, l’arme sous le bras gauche, la baïonnette dans le fourreau, criant : « Nous sommes des Français, nous sommes vos frères ! » Ils se jetèrent dans les rangs en embrassant mes soldats. J’étais à la tête de mon bataillon. Bonaparte vint à moi et s’adressant aux soldats : «Eh bien, si vous voulez tirer, vous en êtes les maîtres ; me voilà au milieu de vous.» Les soldats restèrent comme frappés de terreur. Il pérora la troupe et il ordonna de marcher sur Grenoble. L’on me plaça à la gauche de sa Garde. M. le général Cambronne vint prendre le commandement de troupes sous mes ordres. J’arrivai à Grenoble. Mon bataillon rendu au quartier, je me rendis de suite chez M. le colonel du régiment. Il était chez Bonaparte qui l’avait fait demander. A son retour, il me dit que Bonaparte n’était pas content de notre conduite.

Certifié sincères et véritables les faits énoncés ci-dessus.

Paris, le 29 septembre 1815.

(Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911 pp.89-93.)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 février, 2018 )

Lettre du caporal Charles-Joseph Vanesse, du 8ème de ligne.

Ombre 2

Muninchen [München : Münich], 16 Octobre 1805 

Mes Très Chers Parents,

J’ai l’honneur de vous écrire la présente espérant qu ‘elle vous trouvera dans une aussi parfaite santé que la mienne. Je vous communique, par la présente, que voilà deux cents lieues que nous faisons ; nous avons traversé toute l’Hanovre, la principauté du prince de Escassel [Cassel], la Franconie, une grande partie de la Prusse, et la Bavière où nous sommes dans la ville Capitale, voici quatre jours, pour recevoir l’ordre du départ ;
pour nous battre avec les Autrichiens qui sont à six lieues d’ici, on nous a donné  à chaque 50 cartouches. Nous avons avec nous 25 mille hommes de Bavarois, une grande partie de Hollandais, et l’on dit approchant deux cent mille Français.
Il y a déjà eu quelques batailles de faites, avec les Bavarois et quelques troupes de chez nous. Enfin que l’on a pris, en tout, approchant 16 à 17 mille prisonniers de l’ennemi et quelques pièces de canons.
Il se fera, mes Chers Parents, une terrible bataille pour passer l’Inn qui est à 12 lieues d’ici et, si nous le passons, nous parcourrons jusqu’à Vienne, et même plus loin, car on tâchera de détrôner l’Empereur. Ah, puis-je m’échapper de ce malheureux spectacle qui va se présenter à mes yeux, afin que je puisse avoir le bonheur de vous revoir encore, et de vous conter les aventures qui me seront arrivées, et ce que j’aurai souffert dans ce malheur ? Nous avons bivouaqué 15 jours qu’il n’a fait que tomber de l’eau et de la neige sans cesser. Il nous a manqué du pain pendant deux jours, de manière que quand nous arrivâmes sur la position, ayant fait 7 à 8 lieues, il fallait, pour lors, chercher des vivres à une lieue, deux lieues, où on pouvait les trouver ; le 11 dudit j’ai encore tué un mouton, pour faire la soupe, et demandé un pain où je n’ai eu qu’un morceau. Ainsi, je vous laisse à penser les choses que l’on est forcé de faire en campagne, nombre d’autres que je ne vous exprime ci-dessus. Je ne doute que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai écrites l’autre envoyée par un caporal et l’autre par la poste. Vous me ferez part, par la 1ère que vous m’écrivez, si ma sœur a reçu une tresse de cheveux garnie en or, que j’avais mise dans la lettre envoyée par le Caporal. Je finis en attendant l’honneur de vous réécrire de bonnes ou mauvaises nouvelles. 

Votre très humble et très obéissant serviteur. 

 VANESSE Charles.

P.S. Bien des compliments à Maman, frères, sœurs toute la famille et amis, et embrassez-les pour moi. Adieu, peut-être à jamais. Je vous ferai part si tout va bien à mon avantage. 

L’adresse : A Monsieur VANESSE, Caporal à la 8ème Compagnie, 1er bataillon, 8ème Régiment de Ligne, l’Armée commandée par M. le Maréchal Bernadotte 

Quand vous m’écrirez, vous demanderez à Monsieur Roydeau, le capitaine de recrutement, en quelle position est le 8ème Régiment.  

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 6 février, 2018 )

Les événements de 1814 à Paris vus par un voyageur…

Colonne

Ce voyageur [anonyme] parti le 2 avril 1814 de Paris, à 7 heures du matin par la diligence qui se rendait à Melun, a été arrêté à Villeneuve-St-Georges et il fait le récit qui suit. 

A.CHUQUET  

On a cherché à abattre la statue de la Colonne de la place Vendôme ; pour cela, on aurait attaché des cordes en haut de la statue [de celle de Napoléon] ; mais l’empereur Alexandre paraît s’y être opposé. Il n’a rien été fait aux autres monuments. La proclamation de Louis XVIII s’est faite le 1er avril entre 8 et 9 heures du soir.  Un détachement d’environ douze hommes accompagnait celui qui portait la parole. Elle a été faite à la clarté des torches. La personne a entendu cette proclamation plusieurs fois depuis la place Vendôme jusqu’auprès la place Royale [place de la Concorde]. Dans la proclamation dont la personne ne peut rapporter les propres expressions, il serait plusieurs fois question du Sénat que l’on aurait l’intention de le convoquer. Peu de personnes ont crié « Vive le Roi ! ». D’autres ont crié « Vive l’Empereur ! ».  Vincennes ne s’est pas rendu. On dit que le commandant [le brave général Daumesnil] a répondu à la sommation qui lui aurait été faite, en disant qu’il lui fallait un ordre de Sa Majesté pour se rendre. [Daumesnil qui, le 8 avril [1814], écrivait au gouvernement provisoire que « son devoir était de conserver à la France l’immense quantité d’artillerie et de munitions que contenait la place de Vincennes » et qu’il suppliait le gouvernement de lui donner la certitude que ces précieux approvisionnements ne seraient pas livrés aux Alliés ».(Note d’A. Chuquet)]. On dit aussi qu’il aurait ajouté que les Russes lui ont enlevé une jambe, qui le lui rapportassent ou qu’ils lui emportent l’autre. Le pont de Charenton n’est pas coupé. Les élèves des divers collèges portent la cocarde blanche ; on présume que c’est par ordre. 

Document publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « L’année 1814… » (Paris, Fontemoing et Cie, 1914). 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 5 février, 2018 )

Une lettre d’Amédée de Pastoret.

campagnerussie1.jpg

J’ai déjà évoqué ce personnage sur « L’Estafette ».

————–

« Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup. »

(Amédée de PASTORET,  Borisov, 25 novembre 1812).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 4 février, 2018 )

Une lettre du maréchal Berthier au Duc de Feltre, Ministre de la Guerre…

berthier.jpg

La guerre, comme dit Berthier dans cette lettre, n’est pas commencée, et déjà, de Dantzig, le 10 juin, le major-général demande des renforts au général Clarke. Il lui faut mettre des commandants dans les places que la Grande-Armée laisse derrière elle, et plutôt que de prendre dans les troupes d’actifs et vigoureux officiers, Berthier appelle de France de vieux colonels et chefs de bataillon. 

A.C. 

Dantzig, le 10 juin 1812. 

Monsieur le duc de Feltre, je suis obligé de mettre des commandants d’armes dans presque toutes les p laces que nous laissons derrière nous. La guerre n’est pas commencée, et déjà  je suis obligé de placer  pour commandants d’armes des officiers supérieurs que je suis forcé de prendre parmi les officiers les plus actifs et les plus en état de faire la guerre. Il devient donc très nécessaire que Votre Excellence veuille bien m’envoyer en poste vingt à vingt-cinq officiers destinés à des commandements d’armes de 3ème et de 4ème classe.  Je pense que vous en avez beaucoup en France qui attendent d’être placés.  Je vous prie de désigner de suite un colonel pour commander à Altona [près de Hambourg, en Allemagne ?] où il remplacerait le colonel Dupuis que j’y ai mis et qui rejoindrait le quartier-général.  J’invite Votre Excellence à m’envoyer par avance au moins une douzaine d’officiers, tant colonels que chefs de bataillon. Ce nombre suffirait pour le moment, et je vous demanderai ensuite les autres que vous pourriez désigner à  l’avance. 

Je prie,Votre Excellence, de recevoir l’assurance de ma haute considération. 

 Le Prince de Neuchâtel, major-général. 

ALEXANDRE. 

(Lettre extraite de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET : « Lettres de 1812. Première série  [Seule parue] », Paris, Libraire Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 4 février, 2018 )

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu.

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu. dans TEMOIGNAGES 06-509437

L’auteur était chef d’escadron d’artillerie à cheval. Voici un extrait de son témoignage sur la campagne de 1813.

Un ordre du Ministre de la Guerre prescrivait de créer avec les 78 hommes [débris des sept compagnies restant à l’issue de la campagne de Russie, comprenant sous-officiers, brigadiers et canonniers] quatre compagnies. Je ne pus garder les 36 miens On mit le tout en quatre paries et nous reçûmes des canonniers des régiments d’artillerie à pied er des cohortes. Ma compagnie fut portée tout de suite à 104 hommes et 100 chevaux. C’était dans les quinze premiers jours de mars. Le 1er avril 1813, nous passâmes l’Elbe à Magdebourg et, le 5, nous nous battîmes bravement et, de ce jour, j’eus bonne opinion de mes nouveaux canonniers. Nous repassâmes la rivière sur le même pont de bateaux et nous vînmes cantonner près de la ville. Là, j’achevai l’organisation de ma compagnie ; je fis donner manteaux, portemanteaux, bottes, etc., de manière qu’au 20 avril je pus me mettre en ligne tout aussi franchement qu’avec mes bons et braves canonniers que j’avais laissés dans les différentes affaires de 1812. Le 2 mai eut lieu cette fameuse bataille de Lützen contre les russes et Prussiens réunis. Nous tirions encore le canon à 10 heures du soir et nous y étions forcés par l’ennemi qui ne cessait pas son feu. Enfin, malgré les boulets ennemis, on donna l’ordre de faire manger les chevaux, mais seulement la moitié à la fois.

Nous restâmes debout de cette manière toute la nuit, et, à 2 heures du matin, l’ennemi fit un mouvement en avant comme pour nous attaquer ; mais, quoique étant prêts, nous les laissâmes s’avancer sur nous jusqu’à petite portée de canon. Voyant que nous ne bougions pas, ils s’arrêtèrent, et on vit, une heure après, leur arrière-garde se replier.

On se mit à leur poursuite, mais nous n’avions pas assez de cavalerie pour profiter de nos avantages. Nous les poussâmes de cette manière jusqu’à Dresde, où nous passâmes l’Elbe le 8, et on resta au repos jusqu’au 21, où eut lieu la bataille de Bautzen.

Vainqueurs, nous poursuivîmes l’ennemi jusqu’au Bober, et là eut lieu cet armistice qui dura du 30 mai au 17 août [les Alliés demandent un armistice le 25 mai 1813. Napoléon l’accorde. L’armistice de Pleiswitz est signé le 4 juin. Les hostilités doivent être suspendues jusqu’au 20 juillet 1813 ; il sera prolongé (le 30 juin) jusqu’au 10 août] pour notre meilleur malheur, car si on avait poursuivi l’ennemi, nous l’aurions rejeté au moins sur la Vistule et les autrichiens ne se seraient pas mêlés de la partie. Nous apprîmes, le 20 août, que les Autrichiens nous avaient déclaré la guerre et qu’ils marchaient sur Dresde pour s’en emparer. Nous nous mîmes en marche et nous marchions à grandes journées, le 1er corps de cavalerie dont je faisais partie et la Garde. Nous arrivâmes le 26 août et nous fûmes obligés de défiler sous un feu de canon bien nourri, pour nous porter sur les bords de la rivière que nous passâmes le plus vite possible, et, après avoir pris un peu de repos, on nous fit attaquer l’ennemi qui était tout auprès des faubourgs. Nous rentrâmes dans l’endroit où nous avions reposé ; il était près de 10 heures. Sur les 11 heures, la pluie survint et était très forte, ce qui ne nous arrangeait guère, et, à la pointe du jour, nous attaquâmes l’ennemi par une forte pluie qui dura toute la journée du 27 août 1813. Sur les 3 heures, on fit charger notre cavalerie sue les carrés autrichiens ; le premier qu’on attaqua était à l’embranchement des deux roues qui sont au-dessus de la ville de Dresde du côté sud ; ce bataillon croisait la baïonnette ; il se laissa écraser sans tirer un coup de fusil. Enfin, il se rendit. C’était la division Doumerc qui était là, composée de dragons. Les autres carrés se rendirent presque sans résistance. La bataille ne finit qu’à la nuit. Nous couchâmes à une lieue de Dresde, sur la route d’Auessburg [Auerberg ?]. Le lendemain 28, nous nous portâmes sur  la route de Pirna, qui va en Bohême, où nous apprîmes, pour le malheur de l’armée, que le corps de Vandamme, de 30.000 hommes, avait été écrasé ; que le maréchal Macdonald était battu sure le Bober; que les maréchaux Ney et Oudinot étaient battus marchant sur Berlin.

Nous fûmes obligés de passer la rivière à Dresde et d’aller porter secours au maréchal Macdonald. Nous rejetâmes l’ennemi au-delà du Bober et nous revînmes encore une fois pour nous porter sur la rive droite, où nous restâmes jusqu’au 26 septembre. Nous repassâmes sur la rive gauche à Meissen et nous vînmes près de Torgau. Nous repassâmes sur la rive droite le 12 octobre à Wittemberg, pour aller attaquer les Suédois que nous refoulâmes près de Magdebourg. De là, nous vînmes à marches forcées sans nous rendre à la bataille de Leipzig, le 16 octobre 1813.

Tout allait bien le 16.

Le 17, on resta tranquille. Le matin du 17, il plut. On parlait de paix.  Le 18, nous fûmes attaqués de tous côtés. Nous manquâmes de munitions le soir. L’ennemi nous avait tellement resserrés que des boulets venaient sur le grand parc qui se trouvait près de la ville côté est. On m’avait envoyé là à 5 heures, n’ayant plus de munitions. Je passai la nuit dans cet endroit. Dans la nuit, le grand parc défila et passa la ville. Moi, j »’avais reçu l’ordre d’attendre le corps d’armée. Sur les 8 heures du matin, le 19, je me trouvais seul avec mes douze bouches à feu. Le corps d’armée avait passé la ville dans la nuit et on avait oubliée de m’envoyer des ordres. Je me mis en marche et j’arrivai comme je pus sur les bords de l’Elster que je passai avec quatre bouches à feu. Le reste de mes batteries, mon fourgon, etc., tout demeura au pouvoir de l’ennemi, vu que le pont, ayant sauté par la maladresse de celui qui y mit le feu trop tôt, fut la cause de la perte de l’armée.

De Leipzig jusqu’à Mayence, où nous arrivâmes le 31 octobre 1813, dans un triste état, à peine si on se battit, et, malgré que nous faisions notre retraite sur un pays de ressources, l’armée faisait pitié en repassant ce fameux fleuve qui nous coûta tant de coups de canon pour le passer en 1794, et que nous avons quitté peut-être pour toujours !

Nous restâmes cantonnés près de Kreuznach du 1er novembre 1813 au 28 décembre, jour où le corps d’armée se mit ne marche pour venir prendre des cantonnements près de Landau, en attendant la paix qui, disait-on, allait se faire avec les souverains du Nord.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu., de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.29-33).

06-509463 Souvenirs du chef d'escadron Mathieu sur 1813 dans TEMOIGNAGES

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12345...44
Page Suivante »
|