( 22 février, 2020 )

Retour sur la campagne de 1815…

Retour sur la campagne de 1815… dans TEMOIGNAGES waterloo-2

Durant la campagne de Belgique, le colonel Rumigny était attaché à l’état-major du général Gérard (commandant le 4ème corps). Ce passage est extrait de ses « Souvenirs » qui furent publiés en 1921.

8 février 1824.

C’est au général [de] Bourmont que les Prussiens sont redevables de leur salut dans la courte guerre de 1815, dont la catastrophe a été si extraordinaire. Le 14 [juin 1815], notre quartier-général arriva à Philippeville ; le 15, au matin, Bourmont déserta. L’ordre de mouvement nous arriva à 8 heures. Nous marchâmes sur le Châtelet, où nous passâmes la Sambre. Les prussiens furent surpris ; certains affirmaient qu’ils ont été prévenus de grand matin, par l’arrivée de l’état-major du général [de] Bourmont, que l’Empereur marchait  sur Charleroi. Sans cela, nous entrions dans Namur le 15 au soir ; le 16, nous les écrasions au moment de leur sortie des cantonnements, et il est hors de doute qu’ils eussent été pris ou dispersés avant leur jonction. Aucun militaire de bon sens ne peut contester ce point. Quand on vint annoncer à Wellington, à Bruxelles que l’Empereur était ne marche sur Charleroi, il était au bal. Il n’en voulut rien croire. Il lui fallait au moins dix-huit heures pour réunir son armée. L’Empereur entrait donc vraisemblablement à Bruxelles au milieu de leur mouvement de concentration, pendant que notre aile droite tombait sur les Prussiens.

Ainsi la trahison nous a arraché la victoire, et le héros de notre siècle est allé  mourir empoisonné sur un rocher, après une agonie de quatre ans [de près de six ans], pendant laquelle le bourreau l’a torturé au moral et au physique.

Un officier fut envoyé au quartier-général du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] à Savigny, quand l’armée marcha sur Orléans. Sa mission était de se rendre auprès du duc d’Otrante [Fouché, ministre de la police]. Il arriva chez le ministre à minuit, il était porteur d’une lettre annonçant que le prince d’Eckmühl avait chargé l’officier d’une communication verbale au nom de l’armée.

Le duc d’Otrante joua l’armée et l’officier fut tenté de lui passer son sabre au travers du corps. L’armée fut trahie, abandonnée, licenciée, et les ennemis, décorés du nom d’alliés, furent les maîtres de notre triste pays. Ceci se passa en 1815, après la capitulation de Paris, faite par le général Guilleminot, ainsi que par bourgeois, des Relations extérieures, le préfet de Paris, etc…

Je fus nommé par le prince d’Eckmühl pour accompagner les commissaires, mais les Prussiens m’arrêtèrent aux avant-postes et, à mon retour au quartier-général du général Vichery, je manquai d’être assassiné par des gardes nationaux qui me prirent, et qui regardaient tous les officiers supérieurs comme des traîtres.

 

 

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( 19 février, 2020 )

Les pressentiments de Beugnot…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les pressentiments de Beugnot… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

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( 18 février, 2020 )

1er mars 1815…

Golfe

Suite et fin du témoignage de Vincent, sellier de l’Empereur.

« Le lendemain, nous aperçûmes les côtes de France, et, à deux heures de l’après-midi, nous entrions au Golfe Juan, entre les îles Sainte-Marguerite. Nous vîmes descendre un capitaine et vingt-cinq grenadiers quoi se dirigèrent dans une barque  vers Antibes. C’était le capitaine Lamouret que nous sûmes, après, fait prisonnier avec les siens. Le brick était resté à l’entrée du golfe, et chaque barque qui passait auprès du brick pour débarquer, recevait les ordres de l’empereur. C’est ainsi que je reçus l’ordre de faire mettre à terre la voiture n°280 et de la monter aussitôt arrivée sur la plage. Vers les trois heures et demie, je vis Gentilini, qui dirigeait une chaloupe du côté où je me trouvais entrain de monter la voiture avec mes ouvriers.

Il demanda au général Bertrand qui était avec lui en mettant pied à terre : « Quelles heure est-il, grand maréchal ?-Sire, il est trois heures et demie.-Eh bien, dit-il, à cette heure, le Congrès de Vienne est dissous. » Et il se dirigea vers moi et me demanda à quelle heure la voiture serait montée : « Sire, à cinq heures.-Lorsqu’elle sera prête, tu viendras me le dire , tu iras trouver Marchand, et vous la chargerez aussitôt. » A cinq heures moins un quart, il vint voir si j’avais fin : je n’avais plus que l’avant-train à placer, et nous conduisîmes la voiture jusqu’au bivouac, où l’on avait déposé tous les effets de l’Empereur en débarquant. Nous portâmes, avec M. Marchand, un petit coffret en acajou dans la voiture, qui était d’un poids tel que nous eûmes beaucoup de peine à le placer, et, quand la voiture fut entièrement chargée, l’Empereur donna l’ordre du départ. Il monta à cheval. L’avant-garde avait pris les devants. Les malheureux polonais étaient obligés de porter leurs équipages sur leur dos.

Au moment du départ, un individu vient à moi, menant un beau mulet en main, me demanda si je n’étais pas le sellier de l’Empereur. Sur ma réponse affirmative, il me dit : « Voilà un mulet que l’on m’a dit de vous donner. » Je crois avoir vu le colonel Jerzmanowski lui en donner l’ordre car il a été chargé de faire des réquisitions de voitures pour transporter les bagages et de chevaux ou mulets pour monter ses Polonais.

Nous partîmes pour Cannes. J’accompagnai la voiture et faisais suivre nos voitures de réquisition. Nous eûmes quelques difficultés, la route était accidentée. Nous allâmes au pas, nous arrivâmes à Cannes à onze heures du matin. Nous trouvâmes l’Empereur qui dormait au bivouac, assis et les pieds allongés sur une chaise, au milieu des oliviers. La voiture était tellement chargée, qu’en arrivant je fus obligé de couper les suspentes, attendu que le caisse portait sur les cols de cygne. Aussitôt l’opération terminée et la voiture rechargée, nous fîmes prévenir l’Empereur qui ordonna l’ordre du départ.

C’est à une heure ou deux de là, que l’on fit prévenir l’Empereur que l’avant-garde avait arrêté une voiture attelée de quatre chevaux, dans laquelle était le prince de Monaco [le duc de Valentinois, prince de Monaco, avait été écuyer de l’impératrice Joséphine] qui se rendait dans sa principauté, et dont nous prîmes les chevaux pour atteler sur nos pièces ou voitures. L’Empereur causa avec lui au clair de lune, environ un quart d’heure. Il pouvait être minuit et demi. Puis nous repartîmes. Les pauvres Polonais furent obligés de laisser, çà et là sur la route, leurs équipages, n’ayant pas trouvé de chevaux pour les monter. »

 (« Nouvelle Revue Rétrospective », Premier semestre (janvier-juin 1894), pp.372-.374).

 

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( 18 février, 2020 )

Montereau…

Montereau... dans TEMOIGNAGES montereau

Nouvelles apportées à Melun par un officier supérieur qui arriva cette nuit de Montereau et envoyées à Paris par le préfet de Seine-et-Marne. La fameuse bataille a eu lieu la veille, le 18.

19 février 1814.

L’Empereur est entré à Montereau avec les ennemis le 18 à 7 heures du soir ; il les a chassés au-delà de Montereau dans le plus grand désordre ; ils n’ont pas eu le temps de brûler les ponts ; ils sont dans une déroute complète. Montereau est plein de shakos, de fusils et de débris de toute nature que l’ennemi a abandonnés. L’Empereur a ordonné qu’on jetât les shakos à la rivière pour les laisser flotter jusqu’à Paris. Le duc de Reggio [Maréchal Oudinot] a repris Provins et y a couché cette nuit. Les ennemis se retirent sur Nogent et paissent vouloir s’y défendre. La colonne des ennemis près Fontainebleau est coupée ; l’armée de l’Empereur, avançant rapidement sur la route d’Auxerre, l’a mise entre deux feux. L’ennemi a envoyé deux fois proposer un armistice au quartier-général de l’Empereur qui a dit : « Je veux qu’on signe la paix telle que vous l’avez proposée. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.57).

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( 17 février, 2020 )

Une lettre de Napoléon à l’impératrice Marie-Louise, écrite en pleine campagne de France…

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Nangis, le 17 février 1814, à 4 heures après-midi.

Ma bonne Louise.

Je t’ai fait écrire 2 fois sur le champ de bataille pour te donner de bonnes nouvelles. J’ai fait 6.000 prisonniers russes, j’ai défait le corps de Wittgenstein, lui ai pris 15 pièces de canon, 50 caissons d’artillerie. Plusieurs généraux sont pris, mes troupes suivent l’ennemi dans la direction de Montereau, de Provins et de Bray. Ce soir toute la grande armée ennemie aura repassé la Seine fort en désordre.

Adieu, ma bonne Amie. Un baiser à mon fils. Je t’ai fait dire de tirer 30 coups de canon.

Nap.

(« Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… », Librairie Stock, s.d. [1955], pp.85-86).

 

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( 16 février, 2020 )

Une lettre d’Amédée de Pastoret…

 amdedepastoret.jpgCette lettre, interceptée par les Russes est écrite par Amédée de Pastoret à un de ses collègues de Vilna, qui rit, danse et joue la comédie dans les salons du duc de Bassano et mène à la fois les plaisirs et les affaires. Pastoret n’est pas, lui, un « des heureux du siècle ». Il administre la Russie blanche, et Dieu sait au milieu de quel embarras, de quelles difficultés ! 

Arthur CHUQUET. 

Vitebsk, 28 octobre 1812. 

De tous les intendants que je connaîs, je suis le plus malheureux. L’Empereur de France m’a donné douze districts à gouverner, mais l’Empereur de Russie a jugé à propos d’en administrer huit par lui-même ou par ses généraux, et, qui pis est, il ne me laisse pas même tranquille dans les autres. M. de Wittgenstein, que bien vous connaissez, a des avant-postes à six lieues de moi, et l’autre jour, des cosaques sont venus déjeuner pour la troisième fois dans les faubourgs de Vitebsk. Il est bien vrai qu’assez près de moi j’ai deux maréchaux de France et trois corps d’armée. Mais jugez un peu ce que tout ce monde-là doit consommer en toute espèce de choses. Mes braves sujets ne voudraient point se battre, ils n’aiment pas à fournir leurs denrées et se soucient peu de donner leur argent. J’ai donc peu de secours à en attendre. D’un autre côté, la commission administrative que l’Empereur avait mise sous ma présidence et qui était richement composée de princes et de comtes, a disparu comme l’ombre vaine qui passe et ne revient plus. Supposer un pauvre homme tout seul dans un pays à peu près inconnu pour lui, mettez-lui les ennemis en tête et rien à dos, supposez qu’il n’ait ni argent ni forces militaires, qu’il ne trouve autour de lui ni zèle ni bonnes volonté, et vous aurez une petite idée de notre position. Je ne l’exagère pas, sur ma fois, mais j’ai bien de la peine à la supporter. 

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Quelques mots sur ce personnage : 

Pastoret, Amédée David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des ponts et chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812. En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813 mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il ne reprend une carrière publique qu’en 1852 : sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857. 

 C.B. 

 

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( 14 février, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (6 et fin).

Madame de Maltzen nous a conservé 3 numéros du « Publiciste ». Dans celui du vendredi 13 juillet 1810, nous trouvons :

« NOUVELLES OFFICIELLES D’ESPAGNE. »

Extraits du journal du siège de Ciudad-Rodrigo du 23 au 24 juin.

On a ouvert deux nouveaux cheminements, un sur la droite et un sur la gauche. L’artillerie a terminé les revêtements intérieurs dans toutes les batteries et une quinzaine de plates-formes ont été établies. Le couvent de Sainte-Croix inquiétait nos tirailleurs ; à minuit, 300 grenadiers furent réunis et divisés en deux colonnes ; la première de 150 grenadiers et de 20 sapeurs armés de haches, de pioches et munis de 2 sachets de poudre était commandée par le capitaine du génie de Maltzen et devait entrer dans le couvent par les derrières, tandis que l’autre colonne, aux ordres du capitaine François devait y pénétrer de front. Le capitaine de Maltzen, après avoir essuyé une décharge, qui ne blessa personne, la fit sauter er pénétra le premier dans le couvent avec le capitaine François ; ils arrivèrent jusque sur la deuxième porte que le capitaine de Maltzen fit également sauter. Alors les Espagnols au nombre de 200, abandonnèrent le rez-de-chaussée et se retranchèrent dans les étages supérieurs, d’où ils ouvrirent un feu très vif. Le capitaine François fut atteint d’une balle dont il est mort. Dans le même instant, le capitaine de Maltzen reçut deux coups de feu et, malgré ses blessures, il ne quitta pas le combat et fit toutes les dispositions pour mettre le feu au couvent. Ce ne fut qu’après l’avoir incendié presque en totalité et avoir vu périr dans les flammes la plupart des Espagnols qui s’y étaient retranchés, qu’il alla se faire panser. Cette affaire, outre la perte du capitaine François, nous coûte 1 homme tué et 12 blessés.

Le 16 juillet 1810, M. de Maltzen écrivait à sa sœur :

Salamanque.

Je crains, ma chère amie, que la lettre que je t’ai adressée du camp de Ciudad-Rodrigo en date du 24 juin, ne te soit pas parvenue. Un officier partant pour Salamanque s’est bien chargé de la mettre à la poste, mais ne me fiant pas trop à son exactitude, je recommencerai à te donner quelques détails qui me sont relatifs. Le 23 juin, le Maréchal me donna l’ordre de m’emparer à la tête de 150 grenadiers d’un couvent à portée de pistolet de la place, d’où l’ennemi depuis plusieurs jours nous faisait beaucoup de mal. A minuit, je découchai de la 1ère parallèle.

J’arrivai à la porte du couvent sans éprouver de pertes considérables, après l’avoir enfoncée par un sac de poudre, je pénétrai dans l’intérieur, où l’ennemi, prévenu de notre arrivée par l’explosion, s’était retranché au 1er étage. Il avait enlevé les planches en avant des portes d’entrée, en sorte qu’il nous fut impossible de l’atteindre à la baïonnette. Il nous fit au contraire assez de mal par des feux dirigés dans l’intérieur des bâtiments, par les croisées et des créneaux qu’il avait pratiqués. Je pris le parti de me rendre maître de toutes les issues du couvent et d’y mettre le feu ; tout me réussit au comble de mes désirs. Les Espagnols furent en grande partie étouffés et brulés vifs, mais il n’est pas de bonheur sans nuage. Un de mes amis, capitaine à l’état-major du 6ème corps, fut tué à mes côtés et moi je reçus deux blessures, un éclat de grenade au pied droit et dans la cuisse gauche une balle qui s’est établie près de l’os, sans avoir causé de fracture mais qu’on n’a pu tirer malgré les incisions qu’on a faites.

Mon pied se guérit ainsi qu’une brûlure à la main ; je n’ai  pas de fièvre. Je suis ici à l’hôpital où j’ai été forcé de me mettre parce que les chirurgiens sont en très petit nombre et qu’ils se font payer leurs visites au poids de l’or. On est bien, en se nourrissant à ses frais, ce qu’on nous fournit n’est pas mangeable.

Je n’ai pas parlé de tout cela à maman à cause des inquiétudes que cela lui causerait et des plaintes et des lamentations dont elle me ferait part mal à propos. Adieu, chère Henriette. Je te donnerai exactement de mes nouvelles. Mille chose à tout le monde qui y a doit, et Annette est bien de ce nombre.

Au général de division Éblé, commandant l’artillerie du Portugal.

Villette[1], 17 juillet 1810.

Je vous prie, mon cher général, de donner à la personne qui vous remettra ces lignes de la part du capitaine de Maltzen, ou à cet officier lui-même, si ses blessures ou les circonstances lui permettent de vous les porter, la somme de 500 fr. que je vous ai demandé par ma lettre d’hier, de faire compter à cet officier. M. Hua, mon notaire, remboursera de suite madame Éblé de cette avance dont je vous aurai la plus grande obligation. Recevez, mon général, le renouvellement de tous mes sentiments.

Le général de Grouchy.

A sa mère.

3 août 1810.

Vite que je t’écrive, chère maman, je crois que les journaux ont trahi le secret, aussi j’adresserai dorénavant mes bulletins à toi ou à Henriette indifféremment. Depuis le 20 juillet j’ai eu la fièvre, la suppuration était remontée vers la poitrine mais un vésicatoire a tout sauvé. Maintenant, je suis à merveille. Je commence à marcher avec le secours de deux hommes et bientôt je marquerai le pas avec des béquilles. Je suis sorti de l’hôpital, j’en bénis le ciel. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à ce moment, parce que la suite du prince d’Essling avait pris tous les logements.

Au commencement d’octobre, je serai à Evêquemont. Fais tes préparatifs d’avance.

Adieu-je t’annonce, chère maman, que je suis membre de la Légion d’honneur depuis le 10 juillet ; ma blessure va de mieux en mieux.

Evêquemont, ce 8 juillet [1810].

Je suis bien à plaine, mon cher enfant, de recevoir si rarement de tes nouvelles.  Notre « Publiciste » ne dit pas sur les opérations de nos armées plus que le « Journal de l’Empire ». Henriette est revenue à Evêquemont le dimanche 1er juillet. Le même jour est arrivé l’affreux malheur de la princesse de Schwartzenberg[2] dont tu as lu un faible détail dans le journal. On ne parle pas de toutes les victimes pour ne pas effrayer. La princesse de la Leyen de Mme Labensky viennent seulement de mourir ; beaucoup d’autres sont blessées dangereusement, surtout des femmes, soit en voulant sauver leur enfant, soit à cause de la légèreté de leur mise qui s’est enflammée plus facilement. Je bénis la Providence qui a épargné ma fille en ce désastre général. Elle y a été invitée, ainsi que moi ; heureusement qu’elle n’y a pas été, ni n’a disposé des billets en faveur d’autres femmes. Elle a préféré revenir chez elle. Excepté le prince Kourakine qui n’a pu se sauver assez vite à cause de sa goutte, peu d’hommes, qu’on sache, ont été grièvement blessés, mais une grande quantité de femmes ont été trouvées nus dans le jardin, et évanouies, excepté le corset qui tenait leur taille, on a arraché leurs vêtements qui brûlaient. Les voleurs et filous se sont introduits à la faveur de la confusion pour voler les diamants et autres objets précieux. La première victime a été la belle-sœur du prince de Schwartzenberg, mère de 8 enfants, grosse du neuvième qui, pour sauver sa fille s’est trouvée consumée en un instant. L’Empereur, après avoir sauvé l’Impératrice est revenu pour donner des consolations à l’Ambassadeur et donner des ordres pour qu’on retrouve les restes de son infortunée sœur.

C. de MALTZEN.

Ciudad-Rodrigo, 3 août 1810.

Je m’empresse, mon cher camarade, de vous annoncer que S.M. par décret du 10 juillet dernier, vous a nommé membre de la Légion d’honneur. Vous recevrez au premier jour une lettre officielle à ce sujet de S.E  le Prince d’Essling ou de S.E. le Grand Chancelier. M. le Prince a promis à M. le général Lagowski de faire son possible pour obtenir de faire son possible pour obtenir du major-général la permission de vous laisser rentrer en France pour le rétablissement de votre santé.

Je vous salue bien cordialement.

Le chef de bataillon du génie.

MENGUE.

A sa sœur.

Salamanque, ce 4 août 1810.

Ouvre ce grand papier ma chère amie et lis. Tu devines ce qu’il y a à faire, mais tu ne devines qu’à moitié. Il faut que cette demande de convalescence soit remise au Ministre par une main puissante. Il faut que ce soit présenté et expédié le même jour, sans cela point de réussite si cela traîne. Je dis une main puissante pour prévenir toute objection du Ministre qui peut alléguer qu’il a défense de ne délivrer aucun congé ni permission sans l’autorisation de Sa Majesté. Comment vas-tu faire ? Je laisse cela à ton génie inventif-et fertile. Songe, chère amie, que tu travailles pour notre prochaine réunion. Je viendrai me rétablir à Evêquemont, où je laisserai couver ma balle. Si tu réussis, adresse tout de suite la permission du Ministre à M. Dubourg, à Bayonne où je la prendrai en passant. Je ne voudrais pas qu’elle entrât en Espagne ; la moitié des courriers de France étant arrêtés. Ma conduite militaire, mes blessures me mettront à l’abri du soupçon de vouloir quitter l’armée sans raison.

 A l’œuvre, chère amie.

A sa sœur.

Le 8 août 1810.

Ma chère amie, ce n’est pas le Ministre qui peut accorder un congé de convalescence, je m’étais trompé dans ma dernière lettre. C’est au Major-général qu’il faut s’adresser. La chose devient, comme tu sais bien, plus difficile. Je ne sais, parmi tes connaissances, que M. de Grouchy en état d’aborder Berthier. Je suis inquiet, maintenant, pour la réussite de cette affaire. Je me vois d’avance condamné à rester ici 8 ou 10 mois sans pouvoir faire aucun service, et le séjour en Espagne est si ennuyeux de toute façon, surtout lorsqu’on n’y a que faire, que je mourrais, je crois, de déplaisir, de ne pouvoir renter en France. Je ne désespère cependant point encore. Je vais écrire au grand-quartier-général de Rodrigo pour qu’on fasse rappeler au Prince la promesse de me faire rentrer ne France. Les promesses du Prince, lorsqu’il n’y a personne pour les appuyer, sont illusoires. Maintenant, j’ai encore la chance de ta réussite, qui est certaine si M. de Grouchy peut présenter un certificat.

J’arriverai à Paris avec de l’or dans la bourse. M. le Maréchal  Ney nous a fait donner des gratifications. J’ai vendu mes chevaux dont je ne me servirai pas de longtemps.

Je fais déjà des pas d’un pied dans ma chambre au moyen du soutien de mon domestique et je crois que dans 10 ou 12 jours je pourrais sortir avec des béquilles. Je suis très épuisé.

Je prends des réconfortants le plus possible et ne bois que du bordeaux; c’est ruineux, mais je ne veux rien épargner.

Adieu, chère Henriette, n’épargne rien pour obtenir mon congé du Major-général. On laisse aller les officiers blessés et malades jusqu’à Vittoria, mais là on arrête tout. C’est de là  que je ferai venir de Bayonne ma permission.

La baronne de Maltzen au colonel Valazé.

J’ai recours à vos bontés, Monsieur, dans l’angoisse mortelle où me jette le long silence de mon fils unique, Maurice de Maltzen.

Daignez me rendre la vie en m’apprenant qu’il existe encore ; depuis le mois d’août je n’ai plus de ses nouvelle ; il avait alors demandé un congé de convalescence.

Il était très malade et blessé. Depuis plus d’un mois j’hésite à vos écrire pour vous parler de mes douloureuses inquiétudes, dans la crainte d’apprendre une cruelle vérité. Je vous bénirai, Monsieur, si jamais vous m’apprenez que j’ai encore un fils ;

Le prince de Neuchâtel à la comtesse de Razoumowski.

Paris, le 17 septembre 1810.

Je vous préviens, Madame la Comtesse, que d’après la demande que vous m’avez adressée le 6 de ce mois, l’Empereur, par décision du 16 a accordé à M. le chef de bataillon du génie Maltzen, votre frère, un congé de trois mois avec appointements pour renter dans ses foyers.

Agréez, etc.…

ALEXANDRE.

—-

A Maurice de Maltzen.

Evêquemont, le 17 juillet 1810.

Ô mon bien aimé enfant, mon cœur est pénétré de douleur, de crainte et d’espérance. Dieu t’a préservé d’un coup mortel, je l’en bénis, qui daigne t’accorder ta guérison et ta conservation et je lui en rendrai grâces toute ma vie. Je ne te peindrai pas l’état de mon cœur ni celui de ta sœur. Nous sommes bien à plaindre d’être si loin de toi et privées de la consolation de te donner nos soins, et sans avoir de tes nouvelles. Quelle cruelle épreuve pour mon cœur, cher enfant ! Le tien le sent sûrement douloureux. Je souffre trop pour sentir la manière honorable dont on a fait mention de toi dans le rapport. Tous nos amis nous en félicitent nous plaignant cependant sincèrement.

 Le général de Grouchy veut bien te faire parvenir 500 fr. par le général Éblé.

Tu aurais pitié de nous si tu savais de quelle affreuse manière nous apprîmes ton malheur : en lisant le rapport et ton nom, Maltzen, mes yeux se troublèrent, je jetai un cri de douleur, je tenais le journal convulsivement. Henriette courut après moi, me couvrit de larmes… Nous te crûmes mort. Ta sœur parvint à m’ôter le journal et à lire à travers ses sanglots que tu n’étais que blessé et non tué.

 M. de Grouchy a écrit au général Dejean, d’une manière pleine de sollicitude et d’amitié pour le prier de te tenir au courant.

Note trouvée dans les papiers de Madame de Maltzen.

Le 6 août, nous apprîmes quez l’Empereur avait créé mon fils chef de bataillon. Je le lui écrivis le même jour, l’infortuné n’eût pas ma lettre.

Le 28 août, nous reçûmes un paquet de lui, et le 5 décembre nous apprîmes notre malheur, et il était mort le 29 août 1810, jour à jamais malheureux.

Que la volonté de Dieu soit faite. Puisse dieu miséricordieux recevoir les affreux déchirements de mon cœur en expiation de mes pêchés et me réunir bientôt à mon fils.

Leonardo Goeteja à Mme de Razoumowski.

Salamanque, le 9 février 1811.

Madame,

Votre lettre du 22 décembre que j’ai reçue par le dernier courrier m’oblige à réveiller le triste souvenir de la mort de votre bien-aimé frère et mon estimable ami Maurice de Maltzen. Cette mort a eu lieu chez moi le 29 août par suite de blessures et le 30 M. Maurice a été enterré dans la paroisse de la cathédrale avec toute la décence possible et tous les honneurs militaires, d’après les ordres du colonel Valazé. Quoique j’aie accompagné le dit colonel Valazé à l’enterrement, je n’ai assisté à rien d’autre. M. le colonel ayant rendu les soins assidus à M. Maurice durant tout le temps de sa maladie et presque jusqu’à son dernier moment. Ce moment arrivé, il en fut donné avis à M. le colonel qui vint avec un commissaire. On leur remit tous les effets et papiers du défunt, aux domestiques duquel ils furent laissés après avoir été scellés. Le lendemain de l’enterrement, les effets furent vendus à l’encan ; du produit, on paya les frais d’enterrement et autres. Le surplus, ils le gardèrent pour le faire parvenir à vous, Madame, ou à la chère mère du défunt. De sorte que M. le colonel ou M. le commissaire doivent vous informer de tout avec la plus grande exactitude.

Je suis affligé, Madame, de devoir à un si triste événement l’honneur que vous m’avez fait de m’écrire, etc.

Le colonel Valazé à la baronne de Maltzen.

Ciudad-Rodrigo, 7 avril 1811.

Madame, en arrivant du Portugal hier, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 novembre [1810].

 Vous devez avoir maintenant la triste certitude de la mort du malheureux Maltzen. Nous le regrettons tous, Madame, nous l’avons vu au siège de Saragosse, partout, il a montré toujours son brillant courage. J’ai eu le chagrin de le voir à Salamanque souffrir de sa blessure et je le regrette encore lus que ses autres camarades. Votre famille, Madame, est à plaindre d’avoir perdu cet intéressant jeune homme. Son caractère devait le conduire à de grandes choses, malheureusement c’est ce caractère ardent qui l’a emporté. Ses blessures allaient bien : quelques accidents augmentés par le feu de son inquiétude l’ont enlevé en quelques jours. Les habitants de Salamanque qui l’avaient connu se sont empressé de se mêler à nous dans la triste cérémonie que nous devions à sa mémoire, aux souvenirs qu’il laissait et de l’intérêt qu’il avait su nous inspirer à tous. Cet intérêt, Madame, est la cause du triste plaisir que j’ai à vous parler (trop longuement sans doute), de choses qui vous sont douloureuses. Je finis donc et suis avec un profond  respect

Votre très humble serviteur

Le colonel du génie

 VALAZÉ. 

Lettre de M. de Saint-Chamans, auditeur au Conseil d’État, intendant supérieur de la province de Palencia.

Palencia, 24 août 1811.

Ayant été aussi longtemps sans entendre parler de moi, vous avez peut-être cru, ma chère tante, que j’avais oublié votre commission. Mais les circonstances seules m’ont empêché de la remplir plus tôt. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Quand nous sommes arrivés dans ce pays-ci, la position de Salamanque était trop incertaine pour qu’on pût y envoyer un auditeur. Pour moi, je fus sur-le-champ placé où je usis encore. Il y a à peu près six semaines que l’on s’est décidé à établie une intendance à Salamanque, et aussitôt que j’ai sur qu’un de mes collègues y était arrivé, je lui ai envoyé la note de Mme de Maltzen en le priant instamment de ne rien négliger pour remplir les vœux qui y étaient exprimés. J’ai reçu hier sa réponse et je m’empresse de vous transmettre tout ce qu’il a recueilli.

Je vous adresse d’abord une copie de sa lettre. Mme de Maltzen y verra avec plaisir et peine l’intérêt que son fils a inspiré à tous ceux qui l’ont approché ; 2° une note qu’ont donnée ses hôtes et qui répond à une grande partie des questions qu’a faites Mme de Maltzen. Cette note est écrite avec beaucoup de simplicité. Je l’ai traduite moi-même et je vous assure que quoique je n’aie pas connu celui qui en est l’objet, elle m’a fortement affecté.

Quand on est sur les lieux, que l’on est plus porté à compatir aux malheurs des autres, et si je faisais une mauvaise fin, j’aurais grande obligation, même après ma mort, à celui qui transmettrait à ma famille quelques détails sur mes derniers moments. Je vous envoie aussi l’épitaphe qui, par les soins de mon collègue, a été gravées sur la tombe de M. de Maltzen. Je garde même la petite boîte qui renferme la poussière qu’a demandée Mme de Maltzen ; j’attendrai une occasion sûre pour vous l’adresser et je crois que je l’aurai bientôt.

Note sur M. Maurice de Maltzen, donnée par ses hôtes.

M. Maltzen, après s’être trouvé au siège de Saragosse et autres occasions mémorables, vint à Salamanque au mois de novembre 1809 et fut logé chez le trésorier à la cathédrale. Il fut d’abord employé aux travaux du fort de cette ville, à la construction  de nouveaux fours pour l’armée et autres ouvrages assez importants ; enfin, il partit avec le 6ème corps pour assiéger Ciudad-Rodrigo. Là dans la nuit du 23 au 24 juin [1810] il fut chargé d’attaquer un fort situé hors la ville. Il y reçut en même temps 3 blessures : une balle le frappa au pied droit, une grenade en passant lui brûla la main et un éclat de bombe lui entra si avant dans la cuisse gauche qu’on n’a pu l’en extraire qu’après sa mort. Au moment où il reçut ces blessures, quelques soldats l’emportèrent sur leurs épaules. Il fut transporté à Salamanque et déposé à l’hôpital dans la salle des officiers, mais comme il désirait avec ardeur reprendre son logement chez le trésorier qui allait souvent le voir, accompagné de son neveu, professeur à l’université de Salamanque, que M. de Maltzen aimait beaucoup, on l’y porta et du moment qu’il y fut, le malade dit qu’il lui semblait que les soins, les secours et les témoignages de tendresse qu’il recevait de ses hôtes et de tous les gens de la maison avaient calmé ses douleurs et guéri ses plaies. Plusieurs fois, voyant le trésorier arranger lui-même les draps de son lit, il s’écria : « A voir les soins que vous me donnez, on croirait que vous êtes mon père et que je suis entre ma mère et mes frères et sœur. » Il fut soigné par un chirurgien-major en qui il avait beaucoup de confiance et d’autres chirurgiens de l’armée française. Ses domestiques ne l’abandonnèrent pas, au contraire, ils lui donnèrent les plus grands soins, sans quitter son oreiller ni jour, ni nuit. Il recevait les visites de ses mais, surtout de M. Valazé, colonel du génie qui le voyait tous les jours. Il allait d’abord de mieux en mieux, toutes ses blessures étaient guéries, hors celle de la cuisse ; déjà il s’habillait, se promenait dans la maison et se repaissait de l’espérance de voir bientôt sa famille. Ce fut alors qu’il reçut la nouvelle qu’il était nommé membre de la Légion d’honneur. Le colonel Valazé lui en attacha le ruban à la boutonnière et ce jour-là même il fut rendre visite à son patron dans sa chambre, transportée de joie de l’honneur qu’il venait de recevoir. Le chirurgien-major avait les meilleurs espérances quand, vers la fin d’août, les chaleurs étant devenues très fortes, la suppuration augmenta, l’humeur rentra, se porta à la tête et il mourut sans savoir qu’il mourait, le 29 août [1810], à 3 heures après-midi. Le colonel Valazé resta près de lui et lui ferma les yeux.

Une compagnie d’infanterie accompagna le corps jusqu’à la cathédrale, où il fut enterrée près de la grande chapelle, le 30 août dans la soirée. Le lendemain, on chanta en son honneur une messe de requiem. La troupe lui rendit les honneurs militaires et on mit sur son cercueil rendu de noir et de blanc son chapeau, son épée et son ruban de la Légion d’honneur.

Pour remplir les intentions de sa mère, on a gravé sur son tombeau l’épitaphe :

« Ci-gît Maurice de Maltzen, chef de bataillon, membre de la Légion d’honneur, qui, des suites d’une blessure reçue au siège de Ciudad-Rodrigo, est mort à Salamanque le 19 août 1810. Il avait 25 ans. Sa mère lui érigea ce tombeau. »

—-

A M. de Saint-Chamans.

Salamanque, 6 août 1811.

 Mon cher Collègue,

L’intérêt qu’a inspiré M. de Maltzen pendant sa vie a été trop grande pour que son souvenir ne se soit pas conservé ici jusqu’à présent ; les médecins et chirurgiens qui l’ont soigné ont suivi l’armée du Portugal, mais j’ai retrouvé ses hôtes, qui tout pleins encore de lui, m’en ont parlé avec effusion. Je les ai priés de m’écrire tous les détails qu’ils pourraient recueillir afin que Mme de Maltzen fut plus convaincu de la vérité de leurs rapports, et je vous l’envoie tel qu’il m’a été donné.

Le colonel Valazé avait ordonné qu’il fut placé une pierre avec une inscription sur sa tombe, mais les troubles survenus avarient arrêté l’exécution. Je m’en suis chargé et hier tout a  été posé. J’en ai profité pour remplir le dernier vœu de Mme de Maltzen et je vous envoie aussi la petite boîte qu’elle avait réclamée. Je connais trop le prix qu’on attache dans ce cas aux moindres circonstances  pour ne pas chercher à satisfaire la douleur d’une mère aussi malheureuse. J’aurais déserté pour cela que ses hôtes fussent entrés dans les détails le plus minutieux, mais vous connaissez la peine qu’ont les Espagnols à écrire et je  crois encore en avoir obtenu beaucoup.

Veuillez, etc.

 Signé : L’auditeur au Conseil d’État

Intendant supérieur,

PATRY.

M. de Saint-Chamans à la comtesse de Razoumowski.

Palencia, 2 décembre 1811.

Je me félicite, Madame, d’avoir rempli les vœux que Madame votre mère et vous aviez formés. Sachant combien tout ce qui a tait aux derniers moments d’un fils et d’un frère a  d’intérêt pour les personnes qui ont eu le malheur de le perdre, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous en procurer l’entière connaissance et je me suis d’autant plus empressé de vous transmettre les moindres détails qu’ils m’ont paru de nature  à porter quelque adoucissement à vos peines. M. de Maltzen n’a seulement pas soupçonné qu’il était si près de sa fin et il est mort sans avoir à repousser l’idée d’une éternelle séparation. Cette certitude peut être bien consolante pour vous, Madame. Je suis heureux de savoir que c’est à moi que vous la devez et le serai encore plus d’apprendre le rétablissement de Madame de Maltzen et le retour de la tranquillité parmi vous.

Croyez, Madame, que j’en fais le vœu bien sincère et veuillez agréer mes hommages respectueux.

FIN.

 

 

 

 


[1] Terre du maréchal de Grouchy qui la vendit plus tard pour se fixer à La Ferrière dans le Calvados. Elle est entrée par le mariage de François-Jacques, marquis de Grouchy avec Mlle Gilberte Freteau de Peny. Elle appartient aujourd’hui [1880] à la marquise de Termes, fille de Fouché, duc d’Otrante. Elle est située près de Meulan, dans la commune de Condécourt (Yvelines]. (Note du Vte de Grouchy).

[2] Incendie de l’ambassade d’Autriche pendant le bal que l’Ambassadeur donnait pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. (Note du Vte de Grouchy).

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( 14 février, 2020 )

Les dernières heures à l’île d’Elbe et le départ, racontés par Vincent, sellier de l’Empereur…

Sur le départ.

Ce témoignage a été peu souvent utilisé.

« Dans le courant de janvier 1815, je reçus l’ordre de démonter les deux berlines dorées et de les emballer pour les renvoyer à Rome. Je les déposai toutes emballées et numérotées, par voiture, dans les magasins de la linguelle sur le port, toutes prêtes à être embarquées. Vers le 20 ou 22 février, le général Drouot me fit appeler chez lui. Il me demanda si la selle était toujours en bon état. Sur ma réponse affirmative, il me pria d’y mettre un coussinet et des courroies de porte-manteau. De plus, il me commanda un étui de portefeuille avec une large banderole pour pouvoir le porter à  cheval, me disant qu’il serait obligé de l’emporter avec lui à Marciana, où il travaillait avec l’Empereur pour tirer des plans. Je lui livrai ces objets le dimanche soir. Je ne me doutais pas que c’était le prélude de notre départ, car j’aurais mis en dépôt toutes mes marchandises chez les frères Zucotti, marchands courroyeurs, tandis que tout  ce que j’ai laissé a été, m’a-t-on dit, pillé par les habitants après notre départ.

Le 26 février 1815, M. Baillon [ce personnage, occupait avec Deschamps les fonctions de préfet du Palais] vint à quatre heures du soir me dire que nous partions et qu’il fallait être embarqués à six heures. Cinq minutes après, j’entendis battre la Grenadière, et vis le général Cambronne qui faisait placer des factionnaires aux portes de la ville, afin qu’aucun habitants ne sortent. Le landeau n°280 avait été mis à bord d’un bâtiment marchand de Marseille, quelques jours auparavant. Ce bâtiment portait le n°2 de notre escadre ou convoi (la flottille était de sept voiles), et l’on y embarqua les chevaux équipés de selle et d’attelage de l’empereur. Les lanciers s’embarquèrent aussi, seulement avec leurs selles que je leur avais remis par escouade, qui étaient en dépôt dans le magasin. Il n’y avait que les officiers qui avaient conservé leurs chevaux, ceux des lanciers étant restés dans l’île Pianosa. J’abandonnai tout dans la sellerie et dans les forges, ce qui était à moi. Nous avons fait un gros ballot de cuir, qui a été pris avec une caisse d’argenterie de l’Empereur.

Enfin, je gagnai le bâtiment n°2, au moyen d’une barque dont j’intéressai le patron pour rejoindre, au moment où le canon de retraite partait du brick. Il était huit heures du soir. La frégate anglaise était allée faire une tournée sur les côtes de l’île, après avoir conduit à Livourne l’amiral [le colonel] Campbell.

En montant sur le bâtiment, je ne fus pas peu étonné de trouver une dame avec une  petite de sept ou huit ans. Cette dame me dit : « Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais j’ai entendu parler de vous. Je suis l’épouse de M. Lejeune, ancien sommelier du prince Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Mon mari était venu pour avoir un emploi auprès de l’Empereur, et il est auprès de lui, à bord du brick. Je ne veux pas descendre dans la chambre où sont les officiers polonais. Je préfère rester avec vous sur le pont, malgré que je n’aie pas de vivre. ».

Je compris la position de cette dame et je la rassurai. J’avais fort heureusement, fait acheter sur la place un pain de quatre livres, deux saucissons et deux bouteilles de vin par un de mes ouvriers. Je pris quelques couvertures que nous étendîmes sur le pont du bâtiment, et nous nous couchâmes, mais sans pouvoir dormir. Nous ne perdîmes pas de vue la lanterne du brick, qui était en haut du grand mât, et la petite flottille marcha de concert avec le brick. Nous étions encore en vue des croisières anglaises

Nous marchâmes tout le jour, sans aucune rencontre. Ce ne fut que le soir ; vers la hauteur de Gênes, dans le golfe de la Spezzia, que nous rencontrâmes une frégate anglaise [le Zéphyr] commandée par le capitaine Andrieux, qui demanda au capitaine Taillade des nouvelles de l’Empereur : « Il se porte bien, répond ce dernier.-Où allez-vous ? – Je vais à Gênes.- Et moi à Naples.- Adieu.- Bon voyage. » L’on vit encore un gros bâtiment qui ne se dirigeait pas de notre côté, et qui disparut bientôt à l’horizon.

 (« Nouvelle Revue Rétrospective », Premier semestre (janvier-juin 1894), pp.369-372.)

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( 31 janvier, 2020 )

Une lettre du général Walther à sa femme…

06-513450

Dans la lettre suivante, le général de division comte Walther, colonel commandant les grenadiers à cheval de la Garde Impériale, confie à sa femme la douleur que lui inspirent les excès de l’armée. 

A.CHUQUET 

Berkzevitzki, 25 juillet 1812. 

Je suis arrivé ici hier avec les dragons et les grenadiers. Avant d’en repartir, plusieurs familles des châteaux voisins sont venues se réfugier auprès de nous, de malheureux soldats étant allés piller et ravager leurs habitations. Il y avait au moins vingt personnes, hommes, femmes et enfants, et des enfants charmants, entre autres deux petits garçons et une fille de onze ans qui parlaient très bien le français et portaient la parole pour leur père qui ne pouvait pas les comprendre. Je leur ai donné à manger et j’ai envoyé un aide de camp, chasser cette bande malfaisante. Les pauvres gens, en partant, m’on couvert de bénédictions en versant des larmes. Il y avait aussi une femme qui venait d’accoucher. Son mari, à l’approche de ces scélérat, s’était sauvé avec l’enfant dans les bois. Juge, chère amie, de cette situation pénible pour mon cœur. Il y a vraiment de quoi vous faire abandonner l’état militaire. 

 

 

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( 29 janvier, 2020 )

Exposé de la conduite du colonel Izoard [à Grenoble, en mars 1815].

RETOUR EMPEREUR

On sent dans le récit du colonel Izoard-qui commandait à Grenoble le 3ème régiment du génie- et d’un bout à l’autre, que l’auteur de cet « Exposé » est un homme de labeur et de conscience, uniquement préoccupé de son métier, et il retrace ce qu’il a fait et vu avec un minutieux et véridique détail. Mais que pouvait Izoard contre le peuple et les soldats qui, comme il dit, s’excitaient réciproquement ? Après que le 7ème régiment de Labédoyère, après que le bataillon du 5ème et la compagnie de mineurs s’étaient, ainsi que s’exprime encore Izoard, réunis à Bonaparte, comment les sapeurs n’auraient-ils pas criés, eux aussi : « Vive l’Empereur ! » ?

Arthur CHUQUET.

«Le commandement du 3ème  régiment de génie, en garnison à Grenoble, me fut confié au moment de son organisation, le 11 octobre 1814. Dès ce moment tout mon temps fut employé à l’administration, à la discipline et aux diverses branches d’instruction de ce corps, et j’ai été étranger à tout ce qui pouvait se passer hors du régiment.

Le 5 mars, M. le lieutenant-général comte Marchand convoqua chez lui les généraux, les colonels et majors des régiments, les chefs de corps et des administrations, et nous fit part de la nouvelle qu’il venait de recevoir du débarquement de Bonaparte, et de l’avis qu’on lui donnait qu’il se dirigeait sur Grenoble.

En sortant de chez lui, je pris toutes les mesures qui étaient en mon pouvoir pour prévenir tout désordre. Je fis prendre les armes dans la cour de la caserne. Je réunis les officiers devant le front du régiment, et après leur avoir fait part de cette nouvelle, je leur déclarai formellement que nous n’aurions jamais d’autre règle que notre devoir envers le souverain et une obéissance parfaite aux ordres de M. le lieutenant-général commandant la division. Je fis former le cercle dans chaque compagnie, et fis défendre, sous les peines les plus sévères, à tout sous-officier et soldat de se trouver dans aucun groupe, et de prendre part aux nouvelle qui pourraient circuler. Je consignai à la porte de la caserne toute personne étrangère au régiment, autre que les généraux et officiers de service. Mais, malheureusement, il y avait 4 compagnies logées dans la ville et les faubourgs. Pour m’assurer de l’exécution des ordres ci-dessus, et pour parer à l’inconvénient qu’il y avait d’avoir un tiers du régiment disséminé dans la ville, j’ordonnai des patrouilles fréquentes de jour et de nuit, composées d’officiers et de sous-officiers. J’augmentai le nombre des appels le jour et fis faire des contre-appels la nuit. En outre, je chargeai le chef de bataillon le capitaine, l’adjudant-major, les sous-officiers, l’adjudant et les sous-officiers de semaine de savoir ce qui se disait dans le régiment et de m’en rendre compte.

Le 6 mars, je reçus l’ordre à midi de faire partir une compagnie de mineurs qui fut mise à la disposition du chef de bataillon du génie, Tournadre, pour faire sauter le pont de La Mure. Cette compagnie se mit en marche sur le champ avec la poudre et les outils nécessaires pour cette opération ; elle avait l’ordre de l’état-major général de suivre le mouvement d’un bataillon du 5ème  régiment, qui devait protéger son travail et dont me chef commandait la colonne.

Pendant les journées des 6 et 7, et une partie de la nuit du 6 au 7, les autres compagnies, conduites par des officiers du régiment, ont été employées à refaire les banquettes, à construire et placer des barrières, à barricader les portes de la ville, etc., sous les ordres des officiers du génie de la place.

Tous les rapports des officiers et sous-officiers de service portaient que les mineurs te sapeurs n’étaient occupés que de leur travail, et  je m’assurai par moi-même qu’ils le faisaient avec zèle.

Le 7, à 6 heures du soir, je reçus l’ordre de faire quitter le travail, de faire prendre les armes, de placer le 1er bataillon dans la cour de la caserne, près du rempart, et le 2ème à la citadelle. Cet ordre fut exécuté sur le champ, et je fis distribuer des cartouches. M. le maréchal de camp, commandant le département, vint s’assurer par lui-même que l’ordre était exécuté.

Le départ du 7ème régiment qui avait forcé les portes à 3 heures après-midi, avait produit un effet très fâcheux sur l’esprit de toute la garnison. Le soir, les soldats apprirent encore que la bataillon du 5ème  régiment et la compagnie des mineurs s’étaient réunis à Bonaparte. Néanmoins, les sapeurs furent contenus dans l’ordre par les soins des officiers, lorsque déjà les troupes qui étaient sur les remparts, et tout le peuple, criaient : « Vive l’Empereur ! »

Ne recevant point d’ordres, j’allais moi-même chez M. le lieutenant-général Marchand lui en demander. Je le trouvai au moment où il partait. Il me prévint qu’on enfonçait les portes de la ville, et me dit de me retirer sur Barraux. Je revins sur le champ, et allai successivement aux deux bataillons ; mais pendant mon absence, les cris des troupes voisines avaient gagné le régiment, et il fut impossible de se faire entendre aux soldats.

Je pris alors le parti d’abandonner le régiment, et dis à M. le major d’aller à Barraux. Je passai chez moi pour ployer le drapeau et l’emporter (J’ai laissé ce drapeau aux archives du corps, où il a été conservé par le major. Note d’Izoard-). Pendant l’intervalle, des soldats de la garde, conduits par le colonel du 7ème  régiment, s’étaient emparés des portes, et au moment où je montai à cheval pour partir, le chef de bataillon, commandant de l’école, qui se retirait également à Barraux, et qui en avait été empêché, vint me prévenir que je ne pouvais plus sortir. J’avais renvoyé mon factionnaire et les ordonnances, et dans le régiment on me croyait parti. Si je n’avais pas eu l’intention d’exécuter les ordres de M. le lieutenant-général commandant la division, je n’aurais pas été moi-même en demander. Mais, malheureusement, je les reçus trop tard, et me trouvai dans le même cas que tous les autres chefs de corps qu’on envoya chercher le 8 au matin. Le général Bertrand me mena à Bonaparte qui m’ordonna de lui conduire le régiment pour en passer la revue.

N’ayant pas pu sortir de la ville dont les portes étaient gardées, étant à la discrétion de Bonaparte, les scènes tumultueuses et les vociférations qui avaient eu lieu pendant la nuit du 7 et la matinée du 8 entre le peuple et les soldats qui s’excitaient réciproquement, faisant craindre qu’ils ne se portassent aux plus grands désordres, placé entre deux écueils, et le régiment étant, depuis son entrée la veille au soir, à la disposition de Bonaparte, sans que j’eusse pu l’empêcher, je me déterminai à exécuter son ordre, afin d’éviter le mal, si je le pouvais. Aucun autre motif n’est entré dans cette détermination.

Après la revue, le général Bertrand me donna l’ordre de faire une adresse. Je ne répondis rien. A 7 heures du soir, il m’envoya chercher, me dit que celles des autres corps étaient déjà imprimées, et me demanda celle du régiment. J’en minutai une qui ne lui convint pas, et me retirai. Après mon départ, il en fit une autre qu’il envoya à l’imprimerie. A une heure après minuit, il m’envoya encore chercher pour me demander le nom des officiers. J’envoyai une garde à l’imprimerie pour empêcher qu’elle ne fût remise. Tout ce que je pus obtenir, c’est qu’on ne la tirerait pas avant qu’elle eût été communiquée aux officiers et qu’on n’apporta une copie signée d’eux. Quoique cette copie n’ait jamais été remise à personne, et que je l’aie brûlée moi-même, on ne la rendit pas moins publique après notre départ.

A mon arrivée à paris, mon premier soin fut de demander à être remplacé au régiment, et d’être employé dans une direction.

Quant aux articles additionnels des prétendues constitutions de l’Empire, je ne les ai point signés, et n’ai prêté aucun serment à Bonaparte, ni de vive voix, ni par écrit. Me trouvant aux bureaux de la guerre peu de jours après que cette pièce eut paru, je déclarai positivement devant M. le maréchal de camp, chef de la 7ème division, que je ne les accepterais jamais.

Je n’avance rien qui ne soit conforme à la vérité. On peut consulter sur cela M. le lieutenant-général comte Marchand, commandant la 7ème division, et le lieutenant-général Maureillan, qui se trouvait à Grenoble le 5 et le 6 mars.

Je suis arrivé dans cette direction dans le mois de mai, et ne me suis mêlé que des fortifications. On peut prendre à cet égard des informations dans le département. Depuis le retour du Roi, soit comme directeur des fortifications, soit comme commandant le département dont j’ai été chargé par M. le lieutenant-général Marchand, j’ai donné tous mes soins à conserver à Sa Majesté les places de cette direction, et particulièrement Briançon et Mont-Dauphin. Je crois ne rien hasarder en assurant que j’y ai eu une très grande part. On peut prendre des informations à ce sujet auprès de MM. les généraux commandants et de MM. les préfets et sous-préfets.

Voilà l’exposé sincère de ma conduite. Je sers depuis vingt-deux ans dans un corps où j’ai souvent reçu des témoignages d’estime, et dans lequel j’ai joui jusqu’à présent de la bienveillance de mes chefs et de l’amitié de mes camarades. Dès mon enfance, j’ai été occupé des études nécessaires pour y être admis, et depuis cette époque tout mon temps a été employé aux différents services dont j’ai été chargé. Je suis étranger à toutes les révolutions ; le sort m’a conduit à différentes armées où j’ai fait douze campagnes et plusieurs sièges. J’y ai ruiné ma santé et dépensé une grande partie de ma modique fortune. Ce n’est point un motif d’intérêt qui me guide dans ce moment, et qui me fait solliciter un avais favorable à ma conduite ; c’est un sentiment plus impérieux, celui de l’honneur qui m’est plus cher que la vie. »

Le colonel du génie,

J. IZOARD.

Mont-Dauphin, le 4 novembre 1815

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, éditeur, 1911, pp. 132-139).

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( 27 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(6 et fin)

Barrière Clichy

Le 31, sur les 4 heures, en route sur Essonne.

Le 1er avril, l’Empereur vint nous voir à Essonne. Après avoir parlé au maréchal Marmont, Sa Majesté dit :

« Mathieu, combien de bouches à feu ? –Vingt-quatre, Sire.-Des hommes, des chevaux et des munitions ?- Oui, Sire.- C’est bien, dans quelques jours, nous nous en servirions. »

Ce sont les dernières paroles que Sa Majesté m’a dites.

Le 2 avril 1814, on nous lu à l’ordre [du  jour], l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils.

Le 4, une autre abdication où Sa Majesté l’Empereur renonçait pour lui et son fils au trône de France.

Sa Majesté était à Fontainebleau et nous à Essonne.

Le 4, à 7 heures du soir, je reçus l’ordre de me tenir prêt à marcher dans la nuit du 4 au 5.

Le 5, à 5 heures, nous sortons d’Essonne et nous comptions que nous allions nous mesurer ave l’ennemi. Tout en sortant d’Essonne, sur notre gauche, j’entends des fanfares de cavalerie. A peine s’il faisait jour.

« Que veut dire cela ? dis-je au bon colonel Girardot, du 3ème cuirassiers.- Je n’en sais rien, me dit-il ».

Je saute le fossé, je cours vers cette cavalerie et qu’est-ce que je vois ? De la cavalerie ennemie. Je m’approche tout près et on ne me dit tien. Je reviens, et je dis au colonel Girardot :

« Je crois, mon cher colonel, qu’on nous fait déserter les aigles du grand homme. Mon Dieu, si cela est, quel crime ! « 

Je vais trouver le colonel chef de l’état-major de l’artillerie du corps d’armée du maréchal Marmont, M. Marillac, auquel je dis : « 

Mais que veut dire tout ceci mon cher colonel ? Vous ne savez rien de ce qui se passe ? – Je vous jure, mon cher Mathieu, que je n’en sais pas plus que vous. »

Je cours alors au général Bordessoulle qui marchait en tête du corps d’armée avec le lieutenant-colonel Souham et je lui dis : « Mais, mon général, ayez donc la bonté de ma dire quel rôle est-ce qu’on nous fait jouer ici. Nous avons de la cavalerie ennemie sur nos derrières, en êtes-vous instruit ? Désertons-nous les aigles du grand homme, oui ou non ? Car on le dirait d’après ce qui se passe. – Oui, mon cher Mathieu, oui, nous quittons par un traité l’homme insatiable, l’homme qui ne nous aurait laissé que la guerre civile. Nous allons prendre des cantonnements et vous serez tranquille, heureux.[On voit que le général Bordessoulle n’avait pas été long à se rallier à la ragusade qu’il avait d’abord condamnée. Note de Camille Lévi, 1910]

-Comment, mon général, on nous fait commettre un crime heureusement inconnu jusqu’à ce jour parmi nous, et cela pour avoir du repos ! Il n’y a que quelques hommes qui pensent ainsi, je ne vous suis pas !

Je cours à mes hommes, je leur dis : « Mes enfants, on nous trahit, qui m’aime me suive ! »

Lorsque je voulus repasser par Essonne, la cavalerie ennemie était à cheval sur la route et ne voulut pas nous laisser passer. Je fus obligé de suivre le mouvement sur Versailles où nous arrivâmes après avoir traversé l’armée ennemie et escortés par une cavalerie ennemie bien nombreuse. Je ne fis que de pleurer.

Le 6, nous vînmes coucher à Saint-Germain-en-Laye et, le 17, nous arrivâmes à Rouen pour y cantonner tout le reste d’avril et le mois de mai.

Je partis dans les premiers jours de juin pour conduite mon matériel à Douai. C’est de là que je reçus ma demi-solde en date du 28 juin 1814

Je me mis en route avec ce qui appartenait au 1er régiment d’artillerie à cheval et j’arrivai au régiment de Besançon le 19 juillet 1814

Je rendis mes comptes au conseil d’administration et ensuite, après avoir dit adieu à mes braves camarades et à mes bons canonniers, fruit de mes 24 années de guerre et de mes 27 années de service accompagnées de sept blessures. Je revins rejoindre ma famille que j’avais quittée le 20 octobre 1811. J’étais tout nu, je n’avais pas le sou, à la bataille de Paris, le 30 mars 1814.

Je perdis par trois fois tout ce que je possédais dans mes dernières campagnes : la première fois, le 18 octobre 1812, à 15 lieues de Moscou ; la deuxième, le 19 octobre 1813, à Leipzig, et la troisième le 9 mars 1814, à cette dernière affaire, je ne possédais plus que mon corps et une bonne et grande envie de détruire les ennemis de mon bon pays de France.

 FIN.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu, de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.33-45).

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( 25 janvier, 2020 )

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814.

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814. dans TEMOIGNAGES napoleon-et-det-son-etat-major.-par-dumoulin

Ce fut le 25 janvier 1814 [à 6 heures du matin] que Napoléon partit pour l’armée. Mais il avait, comme on le voit dans Mollien (« Mémoires »… », tome III, p.359) de tristes pressentiments, et ses adieux eurent, selon le mot du ministre [du Trésor public], une teinte lugubre. Le 23, au soir, lorsque l’Impératrice se fut retirée, il retint ses ministres pour leur communiquer ses dernières dispositions. Il rendit justice à leurs efforts, il leur recommanda la fermeté, il avoua qu’il ne disposait que de faibles moyens, et ses paroles avaient « la gravité de déclarations testamentaires. » Soudain, son regard tomba sur Talleyrand : « Je sais bien, s’écria-t-il, que je laisse à Paris d’autres ennemis que ceux que je vais combattre, et mon absence leur laissera le champ libre. » Personne ne pouvait se méprendre à cette allusion. Mais, avec son sang-froid coutumier, Talleyrand, comme s’il n’avait rien entendu, continua, dans un coin  du cabinet, la conversation qu’il avait entamée avec le roi Joseph. Le 24, Mollien revit Napoléon. L’Empereur n’avait pas fait de réponse à plusieurs notes du ministre. Le Trésor public perdait chaque jour quelques une de ses communications avec les caisses des départements ; que faire si les Cosaques finissaient par intercepter celles qui restaient encore ? Mollien proposait des mesures qui pourraient obvier à la pénurie complète des ressources. « Mon cher, répliqua, Napoléon, si l’ennemi arrive aux portes de Paris, il n’y a plus d’Empire. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.23).

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( 24 janvier, 2020 )

Les derniers jours de la campagne de 1814…

Meissonier 1814

Voici un extrait du témoignage de G. Peyrusse, Il porte sur les derniers jours de la campagne de 1814…

« 31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval dela Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris [par le général Belliard] que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse [maréchal Marmont]. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

1er avril.  L’Empereur annonce à l’armée l’occupation de Paris.

2 avril. L’avant-garde du prince de La Moskowa [Maréchal Ney] arrive à Fontainebleau ; elle est suivie par divers corps qui traversent cette résidence pour se porter en avant. Les souverains alliés ont fait hier ; à dix heures, leur entrée dans Paris ; la cocarde blanche y a été arborée. Le peuple était dansla stupeur. Il y avait absence complète de gouvernement. Les troupes venues de Paris se réunissent à l’armée de Champagne ; cette adjonction la rend imposante. La prise de la capitale a vivement blessé son amour-propre.

3 avril. Le duc de Vicence vient d’arriver ; rien ne transpire ; mais malgré toute la réserve de ce plénipotentiaire, on connaît les événements de Paris. Le Sénat a proclamé la déchéance de Sa Majesté. L’Empereur est sorti à cheval pour visiter les postes ; on s’attend à marcher sur Paris. On parle pour la première fois d’abdication. Ce mot est nouveau,… il étonne… Tout annonce que le quartier-général va être porté plus loin. La parade a eu lieu à midi. On se regarde ; on n’ose soulever le voile des événements qui vont se presser. On déplore le triste résultat de tant d’efforts et le temps perdu à Doulevant. Napoléon est suivi dans ses appartements par les maréchaux et les grands officiers de la maison. Un morne silence règne dans les grands appartements de Fontainebleau ; on se demande ce qu’on deviendra ; tout le monde est oppressé. Je fus un peu distrait de mes pénibles réflexions par la remise qui me fut faite d’un paquet renfermant mon brevet de chevalier de la Légion d’honneur, ou plutôt l’annonce de cette nomination, et la permission de porter le ruban. J’en ressentis une joie inexprimable. Pénétré de la plus vive gratitude, je résolus d’offrir mes services à Sa Majesté, dans quelque position et quelque lieu qu’elle pût se trouver placée. La journée s’écoulait, la conférence durait encore ; mais, à son issue, le bruit se répand que Napoléon vient d’abdiquer et MM. les ducs de Tarente [maréchal Macdonald] et de Vicence, et Son Excellence le prince de La Moskowa se rendent à Paris pour présenter cet acte aux princes alliés.

5 avril. Sa Majesté a déjà, elle-même, parlé de son abdication ; elle a eu lieu en faveur de son fils, sous la régence de sa mère ; un ordre du jour l’annonce à l’armée. Le duc de Raguse, campé en Essonne, a passé aux alliés ; son corps a traversé la ligne des postes ennemis pour se rendre à Versailles ; le colonel Gourgaud, envoyé vers ce maréchal, l’a annoncé à Sa Majesté. Cette défection a porté au cœur de l’Empereur le coup le plus sensible ; elle sera d’une conséquence fâcheuse pour le traité qu’on négocie.

6 avril. L’abdication en faveur de la régente et de son fils n’est plus reçue ; il faut que Napoléon et sa dynastie renoncent au trône. Les souverains l’ont déclaré, et M. le duc de Vicence est chargé de cette mission auprès de l’Empereur. Cette négociation fatigue Sa Majesté ; elle entrevoit des chances moins humiliantes dans une plus longue résistance ; elle peut réunir encore une belle armée ; on peut se replier sur la Loire ou vers l’Italie, « mais l’énergie est épuisée ; on le dit ouvertement ; on en a assez ; on ne pense plus qu’à mettre à l’abri des hasards ce qui reste de tant de peines et de prospérités. C’est à qui trouvera un prétexte pour se rendre à Paris où le gouvernement nouveau accueillie tout ce qui abandonne l’ancien. (Fain, Manuscrit de 1814). L’Empereur, vaincu par la défection qui l’entoure, prend la plume et rédige lui-même la deuxième formule de l’abdication qu’on entend. Les puissances alliées ayant déclaré que l’Empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’Empereur, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

La campagne de 1814 vient de finir… Paris restera au pouvoir de ses maîtres… Le duc de Vicence est chargé d’aller porter à Paris ce dernier acte de Sa Majesté. »

(Guillaume Peyrusse, « Mémoires, 1809-1815 », Editions AKFG, 2018).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

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( 21 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(3)

Claye 28mars1814

Le 1er mars 1814, nous arrivâmes à Meaux. Le même jour, nous fîmes une pointe sur Lagny.

Le 2, nous y brûlâmes le pont et, malheureusement, le moulin ; c’est le général Doumerc qui commandait tout cela.

Le 3, nous repassâmes à Meaux pour nous porter sur May-en-Multien. L’ennemi passait la Marne devant nous et défense de se tirer dessus. On se battit le soir.

Le 4, une affaire eut lieu à Neuilly-Saint-Front.

Le 5, sur Fismes.

Le 6 à Berry-au-Bac.

Le 7, la bataille de Craonne, qui n’eut aucun résultat.

Le 8, resté sur le champ de bataille à faire des reconnaissances.

Le 9 eut lieu notre malheureuse affaire de Laon.

Le 10 au matin, après avoir marché toute la nuit, nous étions encore une fois au pont du Bac [celui de Berry] et nous rassemblâmes les débris du corps d’armée pour nous porter sur Roucy, où nous couchâmes.

Le 11, à Fismes. Nous restâmes les 12 et 13 mars. Le 14 eut lieu la belle affaire de Reims. L’Empereur était là.

Le 15, on nous fit marcher sur Berry-au-Bac ; c’était la troisième fois en dix jours. Nous restâmes là les 16 et 17.

Le 18, sur les 9 heures, on évacua Berry-au-Bac et l’infanterie du corps d’armée se dirigea sur Roucy. Les différents postes que l’on fit relever devaient former l’arrière-garde avec l’artillerie à cheval et la cavalerie légère. J’étais au  bout du pont du bac avec mes douze bouches à feu.

Le maréchal Marmont me dit :

« Commandant Mathieu, vous allez vous porter près des généraux Foissac la Tour et Hubert qui sont là-haut avec leurs régiments, et vous prendrez avec vous six bouches à feu, le reste suivra la route de Reims où la cavalerie et les postes doivent se rendre. »

Je faisais mon mouvement pour l’exécution de cet ordre, quand, tout à coup, je vis notre cavalerie aux prises avec celle de l’ennemi ; je me permis de dire au maréchal :

« Monseigneur, croyez-vous avoir trop d’artillerie que vous voulez que j’aille la conduire aux ennemis ?- Comment cela ?- Voyez, voilà notre cavalerie qui est aux prises avec l’ennemi, et il me semble qu’elle ne tient pas !

Effectivement, notre cavalerie fut ramenée en grand désordre, traversa la route de Reims et alla se perdre par un taillis de l’armée sur les bords de l’Oise, de sorte qu’en moins d’un quart d’heure, il ne nous restait pas un seul cavalier pour nous défendre. Je n’avais pas bougé de ma position près du pont, et tous les postes ayant été relevés étaient venus se mettre près de mes batteries.

A SUIVRE…

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( 20 janvier, 2020 )

20 janvier 1813…

Voici quelques extraits d’une longue lettre de Guillaume Peyrusse à son frère André. Rappelons que Peyrusse occupait alors les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires » .

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Posen, le 20 janvier 1813.

Mon Brave André, j’ai reçu dans le temps ta lettre du 16 décembre, et j’ai reçu hier ta lettre du premier janvier. Je te remercie bien sincèrement des vœux que tu m’adresses pour la nouvelle année… Jusqu’à Vilna, quoique nous eussions été harcelés tous les jours par les cosaques, mon affaire allait bien ; je m’étais fait aux hourras, je marchais péniblement, ayant les doigts des pieds un peu gelés. Je n’avais plus de calèche, il me restait mon fourgon, Je regardais Vilna comme la terre promise, je rêvais d’avance au plaisir que j’éprouverais d’être deux ou trois jours tranquille et de pouvoir me restaurer un peu. Mon rêve ne fut pas de longue durée. A la porte de la ville nos équipages furent attaqués. J’avais d’autant plus d’inquiétude ans le moment où l’on annonça la présence des cosaques que la porte de la ville était encombrée et qu’il ne paraissait pas y avoir de l’espoir d’entrer. La peur me donna des forces. Nous nous fîmes faire place, nous entrâmes à dix heures du soir morts de froid et de faim…Nous entrâmes. Le désordre était dans la ville. Le lendemain nous devions partir à midi, nous ne partîmes qu’à sept heures. Les cosaques avaient menacé les faubourgs. A dix heures nous arrivâmes à la montagne qui se trouve à trois lieues de Vilna [la fameuse côte de Ponari] ; elle est excessivement raide. Le verglas la rendait impraticable. Elle était en outre obstruée de voitures et de caissons renversés. Je passai la nuit à chercher des routes, à essayer des passages ; mes chevaux et moi nous ne pouvions rester debout. Le passage étant impossible, j’espérais que le lendemain il se désobstruerait. Ce jour fatal vingt-cinq degrés de froid m’anéantirent. Le refluement des fuyards qui échappaient aux cosaques, maîtres de la ville depuis neuf heures du matin, causa un affreux désordre ; l’encombrement augmentait, enfin il fut tel que rien ne put passer. Déjà les cosaques gagnaient la hauteur, emmenant avec eux du canon. Le roi [Murat, roi de Naples] consulté fit dire qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour sauver tout ce qu’on pourrait à Sa majesté. Je reçois l’ordre d’enlever de tout mon fourgon tout ce que je pourrais, de le charger sur des chevaux et de gagner la hauteur de la montagne où l’on se ralliait. Je ne sais où je trouvais des forces. Je rompis de toutes parts des sacs que je trouvais sur des voitures ; je rompis mes caisses d’or, et je renfermai tout mon or, mes roubles, mes bijoux dans des sacs.

Je pris des hommes de la Maison [de l’Empereur], que je trouvai ; je leur donnai à chacun un cheval à conduire, je pris quelques effets et mis le feu à tout le reste, et me voilà cheminant à pied avec mon convoi. C’était des culbutes continuelles. La foule nous pressait ; nous nous sépara, et nous eûmes le malheur de ne pouvoir nous rallier que le  lendemain à quatre lieues de là. L’idée de n’avoir rien perdu me soutenait. J’en avais grand besoin. Nous fûmes harcelés jusqu’à Kowno. Ces diables d’enragés n’étaient pas content de la belle capture faite au défilé de Vilna. A Kowno, même embarras aux portes. Dispersion de mon convoi. Les uns entrent, les autres n’ont pas eu assez de force pour pousser la foule et pénétrer dans la ville. Je passai la nuit à la recherche des absents. Je les rallie. Le lendemain je partis de Kowno. Horrible embarras sur le pont. Je perdis mon domestique. Le soir à la couchée il ne me rejoignit pas. Deux jours après, j’appris, à n’en pas douter, qu’il avait été cosaqué avec presque tout ce qui était resté à Kowno. Il avait de l’argent à lui, trois mille francs et des effets à moi sur son cheval ; il aura voulu se défendre et il aura péri. J’arrive à Königsberg sans que mes inquiétudes n’aient jamais cessé. J’y passe une bonne nuit. Les autres furent plus agitée. On apprend la défection des Prussiens que je visitais tous les soirs me semblèrent aussi dangereux que les Cosaques. Je traverse la Vistule à Marienwerder. Je fus coucher à Naumburg ; le 13 à Bromberg. J’appris que les Cosaques venaient d’entrer le 12 au matin à Marienwerder, et forcer le vice-roi [prince Eugène] et le maréchal Victor à se porter sur Nenburg. Dans la soirée, j’appris qu’ils avaient été vus aux environs de Kulm à douze lieues de moi. Je fis mon paquet et partis dans la nuit très proprement pour Posen d’où je t’écris…

GUILLAUME.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814.Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.115-119).

20 janvier 1813… dans TEMOIGNAGES retraite-de-russie

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( 19 janvier, 2020 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

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( 15 janvier, 2020 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 15 janvier, 2020 )

Une lettre de Maret au maréchal Macdonald…

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Maret, duc de Bassano, ministre des Relations extérieures, resté à Vilna, donne le 5 septembre 1812 des nouvelles à Macdonald et lui transmet les instructions de l’Empereur. Il retrace la marche de l’armée dont Eugène et Poniatowski forment les ailes, et il reproche aux Russes l’incendie de Viazma et leur politique de destruction. On sait que les troupes françaises avaient marché depuis Smolensk, constamment entourées de flammes. Maret, lui aussi, croit à la bataille prochaine. L’ennemi, commandé, non plus par Barclay de Tolly, mais par Koutousov, voudra couvrir Moscou ; mais il sera battu, et, dans ce cas, Macdonald, de concert avec [Gouvion] Saint-Cyr, devra tomber sur Wittgenstein. Au reste, dans les circonstances présentes, l’Empereur lui laisse carte blanche.

Arthur CHUQUET.

Vilna, 5 septembre 1812.

Le quartier-général de l’Empereur était le 31 [août] à Viazma que les troupes occupaient depuis le 29. L’armée marchait sur trois colonnes. La gauche, formée par le vice-roi [Eugène], se dirigeant par Kokhouchkino, Znamenskoïé, Koslerechkovo et NovoIé ; le centre par le roi de Naples [Murat], les corps du prince d’Eckmühl [Davout], du duc d’Elchingen [Ney] et la Garde, marchant sur la grande route ; et la gauche, par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l’Osma par Volotchek, Loujki, Pokrovskoïe et Sloukino.

L’ennemi continuait à tout brûler sur son passage. Il avait mis le feu à la ville de Viazma. Nous sommes parvenus à en sauver les transports. Elle était abandonnée aux Cosaques qui n’ont pas eu le temps d’en achever le pillage. Nous y avons trouvé une certaine quantité d’approvisionnements et beaucoup d’eau-de-vie. On ne conçoit rien à cette rage qui prononce la destruction d’une ville de 15.000 habitants, ornées de trente-deux églises et enrichie par les siècles. Il paraît que c’est un des détails de ce que M. Barclay de Tolly appelle son « système » et il est à espérer que le système changera, s’il est vrai, comme on le croit au quartier-général, que le général Koutouzov a pris le 28 [août] le commandement en chef de l’armée russe. Tout paraît se préparer pour une grande bataille et l’on croit qu’elle peut avoir lieu d’ici au 12 ou  (au] 15. Les habitants de Moscou ne semblent pas disposés à se laisser abandonnée, brûler et piller par les Cosaques. Sa Majesté m’ordonne, Monsieur le Maréchal, de vous écrire que dans l’état actuel des choses, la probabilité étant que l’ennemi livrera bataille pour couvrir Moscou, si nous la gagnons et si nous entrons dans cette ville, les affaires se trouveront prendre un caractère très décidé, les affaires  se trouveront prendre un caractère très décidé, qu’en conséquence, il serait convenable, vu surtout la saison avancée, que le siège de riga fût ajourné et qu’avec tout ce que vous avez de disponible, vous débouchassiez sur Wittgenstein, de coincer avec le maréchal  de[Gouvion] Saint-Cyr, et que vous poussassiez le général ennemi à quelques marches de la Dvina. Sa Majesté ajoute dans sa lettre que, dans les circonstances présentes, elle ne peut que vous laisser carte blanche là-dessus. Je n’écris rien à ce sujet au maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr. Votre Excellence lui fera connaître sa détermination.

Le duc de Bellune [Victor] est ici depuis deux jours. Le mouvement général de son corps d’armée et des autres troupes qui entrent sous son commandement, a pour objet de pouvoir, au besoin, appuyer le maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr et les opérations du prince de Schwartzenberg en Volhynie.

J’ai l’honneur d’offrir à Votre Excellence les nouvelles assurances de ma très haute considération.

Le duc de BASSANO.

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