( 8 mai, 2018 )

Préparatifs de campagne…

Portrait Drouot

Le général Drouot.

Instructions de Napoléon au général comte Drouot, Aide-major général de la Garde Impériale, à Paris.

Paris, le 30 mai 1815.

Monsieur le Général Drouot, je vois qu’il ne manque au complet des grenadiers à cheval que 48 hommes; ces hommes arriveront probablement sous peu de jours. Il manque 105 chevaux. Je vois avec peine que le fournisseur ne doit vous livrer qu’au 15 juin. Est-ce qu’il ne serait pas possible de lui faire faire cette fourniture au 10 juin ? Les selles doivent aussi exister avant cette époque. Je désirerais que le régiment eût le 10 juin 950 hommes à cheval à l’armée et 50 officiers, c’est-à-dire mille chevaux, ce qui me ferait deux beaux régiments. Quant à l’argent que vous demandez, prenez-le sur les 4 millions que je vous ai accordés pour juin. Je vois que pour les dragons vous ne comprenez pas 47 sous-officiers et brigadiers qui sont d’excédent. Je pense qu’il faut les porter comme soldats; c’est toujours 47 hommes qui se battront et ils seront mis en activité au fur et à mesure qu’il y aura des morts. Il manque 100 hommes pour compléter les dragons; il faut savoir quand on pourra les avoir. Il manque 168 chevaux; il faudrait aussi savoir quand on les aura. Pressez les achats et portez l’argent qu’il vous faut sur les 4 millions que je viens de vous accorder. D’après le compte que vous me rendez des chasseurs, j’espère avoir en bataille au 12 juin, 1260 hommes. Il manque aux chevau-légers 350 chevaux et 500 harnachements. Il serait donc bien important de presser les achats, afin que ce régiment puisse avoir ses 1200 hommes en campagne le plus tôt possible. Je vois que le 2ème de chasseurs a déjà 600 hommes. Il faut presser la rentrée des chevaux et la confection des harnachements. Accordez des fonds pour l’un et l’autre objet sur les 4 millions de juin. Je désirerais bien que ce régiment pût bientôt entrer en campagne, afin d’avoir à l’arrivée 4000 à 5000 chevaux.

D’après l’original. Dépôt de la Guerre. Arch. hist.

(« Dernières lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées par Léonce de Brotonne », H. Champion, Libraire, 1903, tome II, pp.531-532, pièce n°2317).

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( 7 mai, 2018 )

Un témoignage à lire: « Dans les armées de NAPOLÉON. Souvenirs du major LE ROY »

( 7 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (IV)

Sainte Hélène.

VI – HABITATION DE L’EMPEREUR. SES SERVITEURS. 

Je ne saurais donner beaucoup de détails sur l’habitation de l’Empereur, car j’y ai pénétré à peine 2 ou 3 fois, ni sur ce qui se passait dans son intérieur, attendu que je n’avais que des rapports assez rares avec ses serviteurs. Cependant, je peux parler de petits faits qu’on ne trouve pas dans les rapports qui ont été publiés. 

La maison de l’Empereur est, comme on le sait, une ancienne ferme de la Compagnie des Indes, qu’on a arrangée à la hâte, pour le recevoir avec sa suite. L’Empereur habite la partie principale, qui est bâtie en pierres et couverte de bardeaux. Dans la mansarde qui surmonte le rez-de-chaussée, loge M. Marchand, avec les principaux domestiques. M. et Mme Montholon et leurs enfants, le général Gourgaud, M. de Las Cases et son fils et le Dr. Antommarchi se sont établis dans des bâtiments accessoires, la plupart recouverts en toiles goudronnées. Entre l’habitation de l’Empereur et celle du général Bertrand est un jardin, de deux arpents environ, dont j’ai déjà parlé en l’appelant jardin de l’Empereur.

Autour de Longwood, le Gouverneur a fait circonscrire, au moyen de fossés larges et profonds, un plateau d’une étendue d’environ 8 kms de contour, dans lequel l’Empereur peut se promener. Il offre des barrières de distance en distance. La principale est du côté de Jamestown, et à celle-ci, il existe un poste commandé par un officier qui doit suivre à cheval l’Empereur s’il lui plait de dépasser cette limite… 

En dehors de l’enceinte on place des sentinelles. Elles ont ordre de se retirer quand elles aperçoivent l’Empereur. Mais la nuit, elles passent les barrières et s’approchent de son habitation. Après neuf heures du soir, toute personne qui veut aller chez l’Empereur, ou chez le général Bertrand est accompagnée par une sentinelle. 

Note de G. Godlewski : « Les fossés larges et profonds » n’ont existé que dans l’imagination de Bouges. En fait la limite des 4 milles (7 kilomètres de pourtour et non pas 8) avait té fixée par l’Amiral Cockburn, prédécesseur d’Hudson Lowe, en fonction de l’existence d’un muret centenaire de pierres sèches. Nulle barrière. En revanche le poste de garde existait et existe toujours, mais ce n’est pas l’officier qui le commandait que l’on devait solliciter pour pénétrer dans la limite des 12 milles : l’officier d’ordonnance résidant à Longwood est chargé d’y escorter l’Empereur. On sait qu’il usa de cette procédure qu’une fois, le 3 janvier 1816, pour une longue excursion au cours de la quelle il « sema « la capitaine Poppleton. A sa seconde et dernière grande promenade, le 4 octobre 1820, les limites étaient abolies par Lowe depuis un an. 

Le Gouverneur exerce sur tout le monde la surveillance la plus rigide. Il traverse souvent le jardin tâcher de voir l’Empereur, tant il a d’inquiétude sur son évasion. C’est un homme d’environ 50 ans, d’une belle tenue militaire. Le sous-gouverneur Sir Thomas Reade est encore plus dur que lui. Il est à peu près du même âge. Sa demeure s’appelle Alarm House. Elle est située entre la plantation haute et Longwood. C’est là qu’on tire le canon 3 fois le jour. 
Note de G. Godlewski : Le Lieutenant colonel Reade, dont le titre de Deputy Adjudant General, dirige le cabinet militaire d’Hudson Lowe. Maître de la police secrète, haïssant les Français qui le lui rendent bien. Il est responsable pour une large part, des tracs qui leur sont infligés. 

On voit dans l’ouvrage de M. Thiers que les compagnons d’exil de l’Empereur, sauf M. et Mme Bertrand, mangent à sa table, mais à la suite de leurs querelles, l’Empereur voulut manger seul, se réservant d’inviter les uns ou les autres. Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur admet habituellement son mari à sa table. 

Je donnerai ici quelques détails sur les divers serviteurs de l’Empereur. 
A la tête d’eux tous est M. Marchand, avec le titre de premier valet de chambre. Il est de Paris et fils de la berceuse du Roi de Rome. Il a un physique agréable et quelques talents. Il dessine très bien et a rapporté des vues de Longwood et de l’île. L’Empereur l’aime beaucoup et lui même a pour l’Empereur le plus complet dévouement. Ce n’est pas vrai que l’Empereur l’ait fait Comte. Cela est accrédité par suite des plaisanteries de journaux Anglais. 

Note de G. Godlewski : Les journaux Anglais ne sont pour rien dans la fausse attribution du titre comtal. C’est Marchand lui-même qui l’a accréditée dès son retour en Europe, en s’appuyant sur l’équivoque suivante : Napoléon avait écrit dans son testament : « J’institue les Comtes Montholon, Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires ». Ce dernier feignit d’interpréter l’absence de ponctuation comme une promotion accordée in extremis et signe désormais son courrier : le Comte Marchand. Ce qui plus tard le fit surnommer par le méchant Viel-Castel « Comte de la Virgule ». Napoléon III régularisera en 1854 cet anoblissement. Le paragraphe suivant sur les autres domestiques n’apporte rien. Il transparaît que Bouges ne fut lié qu’avec Archambault

Saint-Denis est deuxième valet de chambre. Il a soin de la bibliothèque. J’ai parlé de son mariage avec la gouvernante des enfants de Mme Bertrand. Noverraz est chargé des armes et de la sellerie. Pierron est officier de bouche. 
Tous les serviteurs vivent ensemble. Lorsque Saint-Denis se marie, sa femme vient avec eux. Archambault est piqueur et à la tête des écuries. Celles-ci sont dans l’enceinte , à une certaine distance de l’habitation de l’Empereur. Les chevaux au nombre de 10 à 12, sont fournis par le Gouvernement Anglais. Il y a une calèche et plusieurs voitures de service. Archambault vient chaque jour prendre les ordres de l’Empereur. Plusieurs domestiques Anglais sont sous ses ordres pour soigner les chevaux. Il a avec lui une femme du pays, brune, assez gentille, qui est blanchisseuse et repasseuse de la maison de l’Empereur. Tous les deux vivent à part des autres serviteurs. Archambault est sous le dernier Empire, un des agents de Napoléon III. 
Parmi les chevaux, il y a un petit cheval de selle appartenant en propre à Mme la Comtesse Bertrand ; elle l’a monté plusieurs fois. Avant le départ de Sainte-Hélène, elle voulut m’en faire cadeau. Archambault se charge de le vendre à Jamestown et m’en remet le prix qui est de six cents et quelques francs. Il y a eu, en outre, un nommé Gentilini qui s’occupe des provisions, des lampes, de la bougie, etc…Il est parti avant mon arrivée sur l’île. On disait qu’il a fait dans cette place de bons bénéfices. 
Note de G. Godleswski : Faux, Gentilini, malade, est rapatrié le 4 octobre 1820. Il occupait le poste de valet de pied

Enfin, une autre domestique a encore suivi l’Empereur. C’était un maître d’hôtel nommé Cipriani. Il mourut de dysenterie. Pierron le remplaça. 
Note de G. Godlewski : Bouges a certainement ignoré le rôle joué par Cipriani, agent secret et homme de confiance de Napoléon qui est parvenu à inspirer confiance à Hudson Lowe au point de jouir d’une certaine liberté en ville. Sa mort, après une maladie suraigue, le 26 février 1818, fut peut-être due à un empoisonnement criminel 

VII – ARRIVEE DE DIVERSES PERSONNES POUR LE SERVICE DE L’EMPEREUR. 

On a annoncé, depuis assez longtemps, diverses personnes que Mme Mère et son frère le Cardinal Fesch ont engagées au service de l’Empereur. Ce sont d’abord deux prêtres, l’un âgé nommé Buonavita, l’autre jeune s’appelle Vignali. Le premier ne reste pas longtemps à Sainte-Hélène. Puis le Docteur Antommarchi. Avec les abbés et le médecin sont arrivés encore deux serviteurs : Chandelier, qui a été cuisinier à Paris, dans la maison de l’Empereur et qui est heureux de trouver l’occasion de rejoindre son maître. Il est mis de suite à la tête des cuisines. Avant lui, c’est un Chinois fort intellignet qui remplissait cet office. Il reste avec plusieurs autres Chinois sous les ordres de Chandelier. Coursot, qui arrive avec Chandelier, devient officier de bouche, à la place de Pierron.

L’Abbé Vignali célèbre la messe, le dimanche, pour l’Empereur. Ses compagnons d’exil y assistent. Tous les serviteurs de la maison y sont admis. On a dressé l’autel dans la grande salle à manger qui sert plus depuis que l’Empereur prend seul ses repas. La messe est dite plusieurs fois chez le général Bertrand. Je dresse un autel dans la grande véranda et tout le service de la maison y assiste. 
Note de G. Godlewski : Ce court passage n’apporte rien sur les cinq personnes composant la « petite caravane « . Elles arrivèrent à Longwood le 18 septembre 1819.

A suivre.

 

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( 7 mai, 2018 )

A propos de la disparition de Napoléon…

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« On croyait généralement que Napoléon avait été empoisonné par le gouverneur de Sainte-Hélène, par ce sir Hudson Lowe qui commandait à Caprée [Capri], lorsque je m’emparai de cette île [en 1808]. Mais aujourd’hui il paraît certain que l’Empereur a succombé sous l’influence d’un climat malsain, sous le poids des chagrins, des dégoûts, des vexations sans nombre et des privations de tout genre qu’on lui a fait supporter […] La politique anglaise est plus odieuse et plus criminelle que celle des anciens dominateurs du monde !

Hudson Lowe est un geôlier et un bourreau en uniforme brodé. »

Général LAMARQUE (« Mémoires et souvenirs. Publiés par sa famille », tome I, 1835).

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( 6 mai, 2018 )

Le général Tindal (1773-1834)

Tindal

Ralph-Dundas Tindal, général hollandais au service de la France, expose dans la première de ces deux lettres qu’il veut être le fidèle sujet de Louis XVIII, puis dans la seconde que son roi, le nouveau souverain des Pays-Bas, le rappelle ; il revint, en effet, dans sa patrie, et en 1815, il était inspecteur général de l’infanterie et chargé de l’administration de la guerre dans les départements méridionaux, c’est-à-dire en Belgique; au lendemain de Waterloo, il s’entretint à Bruxelles avec Lobau, Compans, Cambronne prisonniers, ses anciens camarades.

Arthur CHUQUET.

1. Lettre du général Tindal à Louis XVIII.

Paris, 22 avril 1814.

Sire, lorsque la Hollande, ma patrie, a été réunie à la France, je commandais le régiment de grenadiers de la Garde hollandaise ; ce corps est devenu le 3ème régiment de grenadiers de la Garde Impériale. Au commencement de 1812 [le 2 janvier 1812. Note de Chuquet], j’ai été nommé général de brigade , baron de l’Empire, avec une dotation de six mille francs et j’ai conservé le grade de major de la Garde, commandant le même régiment ; j’ai fait en cette double qualité la campagne de Russie [On sait combien son régiment y souffrit, surtout à Krasnoïé ; le 17 novembre 1812 ; a dit Castellane, le 3ème régiment de la Garde, « composé de Hollandais vêtu de blanc, réduit à 300 hommes, attaque un village sur la droite et y perd la moitié de son monde ». Note de Chuquet]

Le régiment royal ayant été dissous, par décret du 15 février 1813, j’ai été nommé adjudant général de l’arme des chasseurs et officier de la Légion d’honneur. J’ai fait la campagne de 1813. Ayant été blessé très grièvement sous les murs de Dresde le 26 août 1813, j’ai été élevé au grade de général de division par décret du 7 septembre 1813 et Sa Majesté m’a autorisé à rentrer en France pour me faire guérir de mes blessures et y jouir du traitement de général de division commandant une division territoriale ; ma guérison est avancée à ce point que je pourrai bientôt reprendre le service actif.

J’ai servi fidèlement et avec dévouement en France comme en Hollande. Délié de mes serments envers l’empereur Napoléon, je me suis empressé à donner mon adhésion aux actes du Sénat qui rappellent Votre Majesté sur le trône de France. J’ai vingt-neuf ans de service; j’ai fait onze campagnes dans lesquelles j’ai été blessé quatre fois très grièvement. Je suis père de neuf enfants, et toute ma fortune consiste dans mon grade et ma dotation.

Désirant rester en France, je prie Votre Majesté de me maintenir en activité de service. Votre majesté trouvera en moi un fidèle sujet, toujours prêt à verser son sang pour sa défense et celle de la patrie.

2. Le général Tindal au  général Dupont, ministre de la Guerre.

Paris, 25 mai 1814.

Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous écrire pour vous dire que je désirais rester en France et vous prier de proposer à Sa Majesté de me maintenir en activité de service comme lieutenant général. L’avancement que j’ai obtenu en France, les témoignages de bienveillance que j’ai reçus de la part de messieurs les maréchaux sous les ordres desquels j’ai servi, l’affection particulière que vous m’avez bien voulu montrer, me faisaient désirer de rester dans un pays où j’ai été si bien traité. Je n’avais écouté que les premiers mouvements de reconnaissance. Mais le nouveau souverain de ma patrie m’ayant fait dire qu’il me donnerait du service, je crois devoir m’empresser de rentrer dans ma patrie. Je prie conséquemment Votre Excellence de proposer à Sa Majesté le Roi d’accepter ma démission du grade de lieutenant général et de me permettre de rentrer en Hollande.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.369-371)

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( 5 mai, 2018 )

5 mai 1822…

5 mai 1822... dans TEMOIGNAGES malmaison

« J’ai revu hier la Malmaison, qui est aussi bien tenue que lorsque Joséphine l’habitait ; il n’y manque que la riche collection de tableaux et de statues. J’ai été indigné de voir dans la salle à manger le buste de l’empereur de Russie et de ne trouver nulle part celui de Napoléon. Il ne manque pas un livre à  la bibliothèque ; les cartes de Russie sont amoncelées dans un rayon auprès de la table de travail.

C’est peut-être sur ces mêmes cartes que l’Empereur avait calculé cette funeste marche sur Moscou, qui l’a conduit à Sainte-Hélène ! »

Général LAMARQUE (« Mémoires et souvenirs. Publiés par sa famille »,tome I, 1835).

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( 5 mai, 2018 )

« Mes réflexions en apprenant la mort de Sa Majesté »

Napoléon

Paris, 20 mars [année laissée en blanc].

« Napoléon fut appelé grand A peine âgé de vingt-sept ans, pareil à un torrent, il précipita sa course impétueuse du haut des Alpes dans les belles plaines d’Italie. Ces champs, illustrés par les victoires d’Annibal et de Marius, reçurent un nouvel éclat de ses trophées.

Empereur des Français, il subjugua le monde. Les rois de la Terre l’entouraient tous et formaient un cortège brillant qui annonçait sa présence. Ses armées assiégeaient Cadix. Quelque temps après, la victoire les conduisait jusque sous les murs de Moscou. Tant de prospérités ne pouvaient durer. Invincible jusque-là, la nature se chargea du soin de venger ses ennemis. Les glaces de l’hiver lui enlevèrent la plus belle armée qu’on eût vue sous le soleil. En une nuit tout changea.

L’étoile de l’Empereur, qui jusqu’alors avait jeté de si vifs rayons, commença à pâlir. Le monde s’ébranla ; des nuées de barbares l’entourèrent. Semblable à un gladiateur, qui, au milieu de l’arène couvert de blessures, porte des coups à tous ses rivaux et les menace encore avant de tomber, l’Empereur les anéantit partout où il put les atteindre.

L’Europe conservera un souvenir éternel de ses désastres et de ses victoires. Mais enfin l’Empereur était homme : il fallut céder à la fortune…

Retiré dans son palais de Fontainebleau, conservant pour tout bien son grand nom, abandonné de tous, il sut encore se faire craindre et respecté.

Il signa son abdication à Fontainebleau. Qui n’admirerait pas les desseins admirables de la Providence sur la destinée des hommes, quand on songe, que dans ce même palais dans cette même salle où l’Empereur signa son abdication, S.M. avait voulu forcer le pape Pie VII à renoncer à son trône. Pouvait-il prévoir que vaincu, abandonné de tous, il abdiquerait sa puissance et verrait le papa entrer dans Rome, rétabli par les Russes et les Anglais qui brûlaient naguères le pape en effigie ?

C’est dans la cour de ce palais que l’Empereur se vit dans cette première période entouré de ses vieux soldats.

 Qui pourrait peindre la douleur qui oppressait dans ce moment l’âme de l’Empereur à la vue de ces hommes intrépides qui, dans cent batailles, avaient contemplé de si près la mort sans rien craindre, versant des larmes à son départ, l’entourant de leurs armes, courbant, leur drapeau sur sa tête !

L’Empereur s’arracha de leurs bras… Il partit !

Un an s’était à peine écoulé. L’Empereur revint. Tout se souleva sur son passage. Le monde s’ébranla encore une fois pour le  vaincre. La France épuisée par tant de guerres ne put résister à tant d’ennemis. Nouveau Thémistocle, Napoléon allait s’asseoir au foyer du peuple britannique, mais ce peuple égoïste le relégua sur un rocher désert au milieu de l’Océan.

Cinq ans après l’Empereur n’existait plus. Quelques pieds de terre recouvraient celui à qui le monde n’avait pu suffire !  »

Guillaume PEYRUSSE.

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( 3 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (III)

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IV – MES FONCTIONS CHEZ LE GENERAL BERTRAND.

Le général Bertrand a emmené à Sainte-Hélène de vieux serviteurs. C’est un homme nommé Bernard qui a sa femme et un fils de 15 à 16 ans, mais Bernard s’est adonné à la boisson à tel point que le général n’a pu le garder. Il est rembarqué avec sa femme et son fils. La femme de Bernard, après le retour de Sainte-Hélène, rentre chez M. Bertrand et y reste quelque temps. 
Après le départ de la famille Bernard, le général a pris à son service un nommé Grafé avec sa femme, ils quittent tous deux le Commissaire Montchenu. La femme ne convient pas à Madame la Comtesse. J’ai revu Grafé à Paris, après mon retour de Sainte-Hélène. Il est cocher de cabriolet et le cheval et le cabriolet lui appartiennent. 

Note de G. Godlewski : Le très précieux » Saint Helena Who’s who » d’Arnold Chaplin, London 1914, indique que Bernard et sa femme quittent l’île en juin 1818, parce qu’ils avaient le mal du pays. En revanche le couple Grafé n’y est pas mentionné, mais leur existence est confirmée par une allusion de Bertrand (Cahiers, II, 141) qui, sans les nommer, note à la même époque que Mme Bertrand a engagé une servante de Mme Sturmer ( Femme du Commissaire Autrichien) et son mari. Ils n’étaient donc pas au service du Commissaire de France, le Marquis de Montchenu. 

Je suis chargé de la surveillance générale de la maison. Je suis bine novice pour ce service, mais je me mets promptement au courant. Les provisions arrivent tous les jours à midi de Jamestown à Longwood, et j’en reçois le quart pour la maison du général. Elles consistent en pain, vin, lait, œufs, beurre, viandes, volailles, poissons. Chaque domestique a une bouteille de vin par jour; mais l’Empereur et le général reçoivent chaque mois une provision de vin d’un meilleur chais. Le sucre blanc ou candi, le thé et le café s’envient aussi par provisions. Les provisions viennent presque toutes du Cap. 
Le linge de table et de maison appartient au général; il l’avait acheté dans l’île du linge de coton, mais il se sert de l’argenterie de l’Empereur. Je commande à tous les domestiques. Il ya deux domestiques Anglais. Le premier, Becker, qui a soin des enfants du général, est un soldat du 66° régiment, faisant partie de la garnison de l’île. Le second se nomme Fletchel, c’est aussi un soldat du même régiment. Il fait le gros de l’ouvrage, comme les chaussures, etc…Un autre soldat, nommé Richard, a été au service du général comme tailleur. Il fait les vêtements des enfants; mais il passe au service de l’Empereur et c’est Fletchel qui le remplace. Il y a en outre dans la maison, trois domestiques chinois. Ils sont occupés, le premier en grade à faire la cuisine, les deux autres au service des appartements et de la cuisine. Ils conservent leur costume national, ils consomment beaucoup de thé noir et fument constamment. Ces Chinois baragouinent comme moi l’Anglais. Mais nous avons fini par nous entendre. Nous mangeons tous ensemble. 
Mme la Comtesse a pour son service particulier une femme de soldat de la garnison ; elle en changeait assez souvent. Cette femme a aussi pour occupation de garder le petit Arthur qui n’a que 18 mois et que sa mère nourrit. Ce n’est pas une sinécure, car il crie beaucoup ; le général le berce souvent la nuit dans ses bras. J’ai entendu raconter que Mme la Comtesse Bertrand ayant eu l’occasion de rencontrer Hudson Lowe en promenant son enfant, lui a dit : « Monsieur le Gouverneur, je vous présente le premier Français entré dans l’île sans votre permission. Madame Bertrand a en outre une gouvernante pour ses enfants, miss Hall ; elle lui a été envoyé de Londres par une vieille connaissance Lady Jerningham, tante de cette jeune personne.

V – HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND, SES HABITUDES. 

La famille Bertrand qui, depuis le l’origine, vit à part, a d’abord habité Hutt’s Gate. C’est une petite maison qui est sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle est mal distribuée et on y est très gêné. Bien qu’à vol d’oiseau elle est peu distante de l’habitation de l’Empereur, on n’y parvient que par de longs détours, mais deux ans avant mon arrivée, on a construit pour la famille Bertrand une maison en pierre, qui n’est séparée de la maison de l’Empereur que par son jardin. 

Note de G. Godlewski : Inexact. La maison de Hutt’s Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 milles, à l’intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d’une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n’y avait donc aucun détour entre les deux maisons, et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

Voici quelle est la disposition de cette maison : devant l’entrée qui est située vers l’habitation de l’Empereur, il y a une petite véranda qui sert de vestibule. De là on entre dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n’est pas grande, mais le salon a des dimensions convenables. Les deux pièces se commandent. A la suite du salon, il y a sur le jardin une autre véranda, beaucoup plus grande que la première : elle sert à la récréation des enfants, par mauvais temps. 

A gauche du salon, est la chambre à coucher de Mme la Comtesse. Cette chambre est éclairée par deux fenêtres qui donnent sur le camp de la garnison. Ce camp est séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvent deux cabinets de toilette qui prennent jour sur la cour. De l’autre côté du salon est la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la Comtesse ; leur gouvernante y couche. Cette chambre a aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage est une mansarde. Le général y a sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communique par un escalier intérieur. A côté, est un cabinet où il fait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée sert de décharge. Le reste de la mansarde constitue deux autres petites pièces, l’une occupée par moi et l’autre par deux domestiques Anglais. Le mobilier fourni par le Gouvernement Anglais est très médiocre.

La cuisine tient à la maison sans y communiquer directement, elle est sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on peut avoir besoin le soir, comme pour l’eau chaude ou du thé, couche sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retirent dans des huttes à eux. 

A mon arrivée, le jardin n’est ni terrassé, ni clos, ce n’est qu’une pelouse en pente. Les sentinelles s’approchent le soir des fenêtres de Mme la Comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu’on dit dans la chambre. Je m’occupe de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fais construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d’un mètre de haut, de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles sont, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fais placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J’y fais aussi planter des pêchers déjà en fleurs et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers sont en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes sont établies autour des gazons. La cour n’est pas grande : elle est séparée du jardin de l’Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il faut sortir dehors. 
Mme la Comtesse prend son café au lit et ne se lève que pour déjeuner. Elle ne sort presque pas. La gouvernante de ses enfants est pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l’Empereur, elle se marie avec Saint-Denis, l’un des serviteurs de Sa Majesté et elle doit habiter avec son mari. 
Note de G. Godlewski : Ce mariage d’Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fait beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui s’en plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s’attire la réponse « On ne peut les empêcher de se marier. Il n’y a pas à craindre qu’elle devienne grosse. Il paraît que la femme est sage et lui n’est pas libertin. » Néanmoins, il est convenu d’un commun accord d’interdire les visites nocturnes. Le mariage est béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme Bertrand étant témoins. L’apprenant, Napoléon s’emporte et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d’Ali, dans les combles de Longwood, est agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820, elle accouche d’une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passe au cou du bébé la plus belle chaîne d’or de l’une de ses montres. 

Mme la Comtesse a toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle est ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle va se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ont disposé un espace pour faire des courses, ils ont coutume de s’y rendre. Quelques personnes de la maison de l’Empereur y assistent aussi. Il y a près du camp un marchand nommé Bannister, qui vend de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la Comtesse sont habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap. 

Note de G. Godlewski : Les courses de chevaux du camp de Deadwood sont l’occasion de tromper l’ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à à se renseigner auprès des Commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l’Autrichien Sturmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s’y nouaient, à la fureur d’Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français. 

Mme la Comtesse va très peu chez l’Empereur et l’Empereur ne vient que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle est presque constamment souffrante, l’Empereur envoie souvent M. Marchand son premier valet de chambre, savoir les nouvelles. Je ne me souviens n’avoir vu venir l’Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prend par l’oreille de manière à me faire mal, en me disant « Berrichon, va dire à la Comtesse que je désire la voir ». Ses visites ne sont jamais longues. Jamais il ne vient jamais le soir. 
Note du docteur G. Godlewski : Les fausses couches de Mme Bertrand sont la fable de l’île, j’en ai dénombré dans les Cahiers de son mari, trois avant la naissance d’Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à son terme, en cinq ans !…

Un matin l’Empereur se présente vers dix heures. Il paraît dispos et de bonne humeur ; le temps est doux et agréable. Il passe dans le jardin, frappe aux persiennes de Mme Bertrand et fait dire qu’il veut déjeuner avec toute la famille sur la pelouse. On apporte le déjeuner de chez lui. Le repas est gai et l’Empereur s’amuse avec les enfants. Il a sa tenue habituelle. Je remarque son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il a le teint basané. Ses cheveux sont châtains, plats, clairsemé et grisonnants. Il a peu de barbe qu’il se fait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds sont d’une finesse extrême. J’ai entendu dire à un marchand que l’Empereur n’aime pas être gêné par un habit neuf, qu’il lui arrive de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retire. Ceci a lieu 15 mois après mon arrivée sur l’île. 

Note de G. Godlewski : Cette anecdote est inédite. Située par Bouges au printemps de 1820, en pleine fièvre de création de jardins, elle n’a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n’a rien noté cette année-là. 

Les soirs sont assez longues, car la nuit vient à six heures. Quoique Mme la Comtesse reçoit quelquefois des visites, comme celle du général Montholon, des différents docteurs et de l’abbé Vignali, elle s’ennuie beaucoup et pleure souvent. 
Note de G. Godlewski : Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reproche injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr. Livingstone, son médecin attitré et le Dr. Verling qui donne occasionnellement des soins aux enfants. 

A ma connaissance, le marquis de Montchenu ne vint jamais chez elle. Cependant il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C’est un grand vieillard qui a une abondance de cheveux blancs. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d’avoir vu venir chez elle, les Commissaires Autrichiens et Russes, MM. Sturmer et Balmain. 

Note de G. Godlewski : Les rapport de ce personnage ridicule, le marquis de Montchenu, ont été publiés par Firmin Didot (La Captivité de Sainte-Hélène, 1894). Ceux de Sturmer par St Cère et Schlitter ( Napoléon à Sainte-Hélène, en 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dasn la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d’Hudson Lowe. 

Je n’ai jamais vu venir non plus chez Mme la Comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu’elle n’étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu’elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier Anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

Note de G. Godlewski : Il s’agit du lieutenant Basil Jackson, espion de Lowe, dont Mme de Montholon fut sans doute la maîtresse au grand courroux de Napoléon, jaloux qui interdit au ménage de le recevoir (Cahier de Bertrand II, 295-97, 317-319). Jackson vint habiter à Bruxelles chez Mme de Montholon après leur retour de Sainte-Hélène. 

On dîne à sept heures, et peu après, le général se rend chez l’Empereur. Il y passe presque toutes les soirées. Il y reste aussi une grande partie de la journée. L’Empereur le fait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s’y rend, il est toujours en tenue, c’est à dire avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il met des bottes à l’écuyère. C’est une étiquette de l’Empire. Le général a une santé parfaite, je ne l’ai jamais vu malade. 

La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L’Empereur vint le voir à cette occasion. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux, le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelles en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers sont interrompus cette année-là.

A suivre.

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( 1 mai, 2018 )

Une lettre du chirurgien-major Lagneau, du 4ème régiment de tirailleurs de la Garde…

Une lettre du chirurgien-major Lagneau, du 4ème régiment de tirailleurs de la Garde… dans TEMOIGNAGES Portrait

Louis-Vivant Lagneau, né en 1781 à Chalon-sur-Saône, reçu docteur en médecine en 1803, pris la même année par la conscription, fut nommé chirurgien de 3ème classe ; sous-aide-major en 1804 ; chirurgien aide-major en 1806. Il fut promu chirurgien-major en 1809. Lagneau fit campagne en Italie, en Pologne, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en France où il fut blessé à Fère-Champenoise, et en Belgique. A la suite du licenciement de 1815, Lagneau se fixa à Paris, où il sut se faire un nom comme médecin par ses recherches, ses travaux et ses publications. Aussi fut-il élu membre de l’Académie de Médecine en 1823 ; il mourut à Paris en 1867. Lagneau, membre de la Légion, d’honneur en 1868, avait été promu officier du même ordre en 1858 ; il était aussi titulaire de l’ordre de la Réunion depuis 1813.

Emmanuel MARTIN. 

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Louis-Vivant Lagneau laissa un « Journal » qui fut publié la première fois en 1913, aux Editions Emile-Paul, par Eugène Tattet (et préfacé par le célèbre Frédéric Masson). En 2000, il a été réédité par mes soins au Livre chez Vous, avec de nouvelles notes. Cette même année vit le lancement d’une souscription publique afin que sa sépulture, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris et menacée de destruction ne disparaisse pas. Avec l’aide de l’association « Passepoil », de la Libraire des Deux Empires et du magazine « Tradition » (publication appartenant à l’éditeur de cette nouvelle édition), des fonds purent être réunis ; le caveau fut restauré. Lagneau et les siens y reposent en paix. La lettre qui suit fut publiée la première fois dans le « Carnet dela Sabretache » en juin 1913.  

C.B.

 

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A Monsieur Simon, employé à l’Administration des Droits réunis, rue Meslée [Meslay] (n°21, par le  boulevard),  Paris.

Dresde, le 13 septembre 1813.

Mon cher Simon,

Je n’ai pas reçu de tes nouvelles il y a déjà longtemps ; n’en sois pas aussi économe, je t’en prie, je te promets d’être exact à te répondre. Nous avons fait beaucoup de courses depuis ma dernière lettre et, le 26 du mois dernier, nous sommes revenus tout juste ici pour y recevoir MM. Les Autrichiens, Russes et Prussiens réunis, qui venaient faire une visite aux belles Dresdoises accompagnée d’une musique un peu bruyante de mousqueterie et de canon ; les nouveaux hôtes ont été obligés de prendre congé de nous. Mais comme les choses devaient se passer dans toutes les formes, on leur a envoyé pour les reconduire avec plus de distinction, douze ou quinze mille cavaliers qui en ont ramené coucher en ville plus ou moins vingt mille des leurs. On ne peut pas pousser la politesse plus loin, puisqu’à tout bien considérer, ces braves gens en avaient grand besoin. Ils étaient mouillés jusqu’aux os et se seraient fort mal trouvés de coucher au bivouac cette nuit-là. Nous autres fantassins, nous en avions déjà pris un grand nombre, de sorte que la société a été très complète les 27, 28, 29 et 30.

L.-V. LAGNEAU.

 

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( 30 avril, 2018 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 30 avril, 2018 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

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(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

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( 30 avril, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (II)

5

II – MON DEPART POUR SAINTE-HELENE ET MON VOYAGE.

M. Bertrand fait un voyage à Paris pour préparer les voies. Mon départ est assez longtemps suspendu parce qu’on cherche un femme de chambre que Madame la comtesse Bertrand désire qu’on lui envoie en même temps. Mon passeport à l’étranger est, par cette raison, révisé plusieurs fois. On y met homme et femme de chambre attachés au service du général Bertrand. Comme on ne peut se procurer à Châteauroux une femme qui a le courage de faire ce voyage, je pars seul. M. de Vérigny était Préfet de l’Indre, mais c’est M. de Passardy, conseiller de Préfecture, qui, en son absence, appose la dernière signature. 

Enfin je quitte Châteauroux au mois d’octobre 1818. C’est à Paris qu’on trouve une femme de chambre. Elle est trouvée par un ancien cocher du général Bertrand nommé Henri. Cette fille, appelée Soudan, avait une inclinaison pour un militaire ne convenant pas à sa famille, bien aise d’éloigner sa fille. Mais avant que je quitte Châteauroux, M. Bertrand m’a donné des instructions pour son fils. Il me les fait apprendre par cœur et on me fait réciter pour être bien sûr que je peux les retransmettre exactement. Il donne des nouvelles de toute la famille et désire surtout savoir la position du général. Il lui recommande, quand il répond, se mettre à la fin des premières lignes un point qui signifie 100.000 frs et ainsi de suite. Ces précautions ne sont pas inutiles en raison de l’inquisition rigoureuse que le Gouverneur de Sainte-Hélène exerce sur tout ce qui entre dans l’île. 
Je ne reste à paris que quelques jours et uniquement pour attendre que la femme de chambre soit prête et pour recevoir de M. Cottenet, notaire du général, les fonds nécessaire à mon voyage. M. Cottenet me recommande à l’un de ses anciens collègues, M ; de Faucompret, qui après avoir fait de mauvaises affaires, s’est retiré à Londres où il s’occupe de traduire en Français les romans de Walter Scott. 
Pendant mon court séjour à Paris, on me remet une lettre de M. le comte d’Osmond, Ambassadeur de France en Angleterre. Je dois l’apprendre par cœur et ensuite la récrire moi-même, pou la remettre au général Bertrand. Je la répète tant de fois, pendant mes traversées, que je suis sûr encore aujourd’hui, après 56 ans, de n’en omettre aucune syllabe. Cette lettre était conçue en ces termes : 

« Madame Bertrand concilie les suffrages universels. Il serait à désirer que son mari réprimât l’aigreur trop prononcée dans sa correspondance avec Sir Hudson. Elle pourrait rendre, à la fin, la situation plus fâcheuse. Le malheur commande l’indulgence, mais on ne doit pas la mettre à trop grande épreuve. « 

Dans le même temps, on me prie de la part de M. le comte de Sémonville, de dire à son beau-fils le général Montholon : « de ne jamais quitter l’Empereur et que, cela étant, tout serait sauvé; au contraire tout serait perdu. » 
Arrivé à Calais, avec la femme de chambre Soudan, nous nous embarquons sur le paquebot l’Iris. Une fois à Londres, M. de Faucompret nous avait retenu un logement chez un traiteur Français, nommé Giraud., Castel Street, Leicester Square. Cette adresse nous ayant été fournie par M. Cottenet, on s’y rend directement. 

Mon séjour à Londres dure presque un mois. La femme de chambre a beaucoup souffert de la traversée. Elle se dit malade et veut retourner à paris. Elle repart en effet, au bout de quelques jours. J’ai eu l’occasion de la revoir à mon retour de Sainte-Hélène : elle s’est mariée avec son amoureux. 
M. Bertrand m’a écrit et m’engage à retarder mon départ pour attendre l’arrivée d’une autre femme de chambre qu’on espère se procurer. Mais ennuyé de me promener dans Londres, je me décide à partir seul et je peux prendre passage, à Gravesend, sur un navire qui porte les dépêches au Cap de Bonne Espérance. Ce navire s’appelle Kit Paquet. M. de Faucompret avait fait payer, à Londres, ma traversée. Je suis à la table du capitaine. 
On signale, en passant, Madère, le Cap Vert et les canaries. Quand la mer est grosse, je suis assez malade. Il y a sur ce navire, comme passagers, trois hommes qui sont des artisans, trois demoiselles et une femme de chambre : ces demoiselles vont se marier au Cap avec des officiers de la garnison. 

Nous mettons deux mois et demi pour arriver au Cap, car, à cette époque, on ne connaît pas les bateaux à vapeur. J’ai une lettre pour le Gouverneur de la Colonie et je descends chez le Commissaire Français qui se nomme M. Desercotets. Peu de jours après, je m’embarque pour Sainte-Hélène sur un transport qui a une quantité de boeufs sur le pont pour le service de cette île. Je suis dans une cabine avec un jeune officier Anglais, qui me paraît être là comme aux arrêtes. Mais comme il ne sait pas plus le Français que moi l’Anglais, nous ne pouvons nous entendre si ce n’est par signes pour les choses essentielles.

III – MON ARRIVEE A SAINTE-HELENE.

Enfin j’arrive à Sainte-Hélène vers le milieu de janvier 1819 après une traversée de quinze jours ; 
Note de G. Godlewski : Inexact : Le Grand maréchal Bertrand note dans ses Cahiers à la date du 11 mars 1819 : « La Hyène arrive du Cap et amène un domestique Français parti d’Angleterre le 1er décembre 1818 ; il est venu en 80 jours, est resté 8 jours au Cap. Il a été 12 jours dans la traversée du Cap à Sainte-Hélène. Il donnes des nouvelles de la famille Bertrand » Tome II – page314 

Mon débarquement est annoncé : un agent Anglais, envoyé par le Gouverneur Hudson, vient me prendre et m’amener chez ce dernier avec mes bagages. Le Gouverneur habite Plantation House mais il a un pied-à-terre à Jamestown, qui est une ville d’environ 3.000 âmes et seul port de l’île. 
Note De G. Godlewski : Il s’agit en réalité des bureaux du Gouverneur installés au Château de Jamestown 

Outre ma malle, j’ais des caisses pour Madame la Comtesse Bertrand. Elles contenaient des objets de toilette qui ont été confectionnés à Londres par les soins de Lady Holland qui s’intéresse beaucoup aux exilés de Sainte-Hélène 
Note de G. Godlewski : Lady Holland et son mari, neveu de Fox, sont en effet les plus fervents défenseurs de Napoléon à Londres pendant la captivité. Amie de la duchesse de Fitz-James, demi-sœur de Fanny Bertrand, elle fait venir à plusieurs reprises à cette dernière des robes, du linge et des friandises, ainsi qu’à Napoléon, des livres et des journaux. De son côté Lord Holland, un des leaders de l’opposition libérale, éleva au Parlement des retentissantes protestations contre les conditions de sa détention et les stupides brimades d’Hudson Lowe 

Le Gouverneur visite minutieusement ma malle, ainsi que les caisses de Mme la Comtesse Bertrand. Il me demande si je suis porteur de lettres ou d’écrits. Je réponds que non et l’on ne cherche pas sur moi. Mes colis sont alors placés sur une charrette et conduits à Longwood. Je suis à pied. Il me semble que les habitants de Jamestown me regardent d’un air ironique. La distance est de six kilomètres, en raison des détours que les montagnes obligent à faire. 

Note : Exact, l’unique route de Jamestown monte d’abord en lacets pour atteindre le plateau, puis, après avoir contourné la profonde dépression du « Bol à punch du diable »(Fishers’s Valley) avant d’attaquer l’enceinte de Longwood. 

Arrivé à la demeure du général Bertrand, cet excellent maître court vers moi, m’embrasse en versant des larmes, me demande des nouvelles de sa famille et me dit que mon arrivée, qu’il attendait avec impatience, est un des plus beaux jours de sa vie. Il me présente à Madame la Comtesse qui me reçoit avec le même empressement et la même affabilité. 

Il établit mes appointements à 1.200 frs : M. Bertrand m’en avait promis 600. 
Note de G. : A titre de comparaison, le salaire annuel de Marchand, premier valet de chambre de Napoléon est fixé à 8.000 frs, ceux d’Ali, Saint-Denis et Noverraz à 4.000. 

Dès que je suis un peu reposé, je me mets à écrire tout ce que M. Bertrand père m’avait chargé de transmettre à son fils. Peu de jours après l’Empereur que l’on a informé de mon arrivée, car l’introduction d’un Français est un événement, me fait demander. J’ai dit que j’avais eu l’occasion de l’apercevoir à Essonne, mais me trouvant pour le première fois en sa présence, je ne sais rendre l’impression que j’en ressentis. Il est debout dans son costume habituel : habit bourgeois, veste et culotte de casimir blanc, bas de soie blanche, souliers à boucles d’or et son chapeau traditionnel. Il a sur son habit, la plaque de la Légion d’Honneur. Il me fait de brèves questions sur mon voyage et finit par dire « Que pense-t-on en France ? » 
Je réponds qu’on espère son retour. « Je n’y reviendrais jamais, reprend-il vivement, allons, allons, ajoute-t-il, adieu Berrichon » 

Note G. Godlewski : Ni les Cahiers de Bertrand, ni les récits de la Captivité de Montholon, ni les Mémoires de Marchand, ni les Souvenirs d’Ali, ni les Journaux du Docteur Verling et du Capitaine Nicholls, pourtant en poste à Longwood et à l’affût du moindre événement, ne font mention de cette audience accordée par Napoléon à Bouges. En fait son arrivée à Longwood passa totalement inaperçue, contrairement à ce qu’il prétend. Seule l’allusion du Grand maréchal citée plus haut la confirme. La venue de Bouges en mars 1819 se situe, il est vrai, au cours d’une période de tension extrême entre Lowe et son prisonnier, celui-ci venant d’être gravement malade en janvier et refusant de se montrer à l’officier d’ordonnance Anglais, en représailles de l’arrestation de son médecin, le Dr.Stokoë. Les Mémoriaux sont centrés, pendant cette crise, sur des échanges de notes quotidiennes virulentes, ce qui explique peut-être l’absence d’intérêt par cette présence nouvelle qui, en des temps plus calmes, eût alimenté les conversations. Ultérieurement aucun Mémorialiste ne mentionne Bouges au cours des vingt-six mois de son séjour, sans doute en raison de la minceur du personnage. Cela n’infirme pas la véracité de l’entrevue qui semble conforme à la psychologie de Napoléon avide des moindres nouvelles d’Europe.

A suivre.

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( 28 avril, 2018 )

Le sous-lieutenant d’Hauteroche et son témoignage…

Image d'illustration1Image d’illustration.

Le témoignage du sous-lieutenant Antoine d’Hauteroche sur la campagne qu’il mena en Italie, en Calabre, entre 1806 et 1809 fut publié à Saint-Etienne par sa fille en 1894, à 75 exemplaires seulement.  « J’ai dix-huit ans des épaulettes de sous-lieutenant toutes neuves, un grand plumet blanc, le plus grand que j’aie pu trouver, et il y a trois jours que je suis hors de l’École militaire de Fontainebleau », écrit le jeune officier au début de ses « Souvenirs ». Nous sommes en 1806. Après un court séjour auprès des siens, à Montbrisson (Loire), il se dirige vers l’Italie le 15 mai de la même année. Le voici franchissant les Alpes, puis il passe à Turin, et prend la route de Milan avant de parvenir à Bologne. C’est là qu’il rejoint son affectation comme sous-lieutenant au 20ème de ligne. « Près de deux mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée à Bologne ; on parlait déjà de départ, il était question d’envoyer des troupes dans les Abruzzes et la garnison devait fournir deux bataillons », note l’auteur, un peu déçu de quitter cette ville agréable et ses séduisantes habitantes… Le 1er août 1806, il se met en route avec son régiment. Il est à Rimini, traverse Pesaro et Sinigaglia et loge à Ancône. Il reprend sa progression. Avec le mauvais temps, celle-ci devient difficile. « Lorsque plus de mille hommes sont en route et qu’ils doivent effectuer le passage d’une rivière pourquoi ne pas jeter un pont ? », s’interroge d’Hauteroche.  Le voici parvenu enfin à destination. « A dater du jour où nous entrâmes dans les Abruzzes, je suis resté environ quatre ans tant dans le royaume de Naples que dans les Calabres » écrit-il.

En garnison à Pescara, le 1er octobre 1806, il fait partie d’un  détachement envoyé de nuit dans le village de Loreto (qu’il appelle Lauretta) afin de combattre des bandes d’insurgés. Au matin, il est encerclé par deux mille brigands. Il s’en suit un combat acharné à l’issue duquel les Français doivent capituler. « Mes braves soldats avaient les larmes aux yeux, et plusieurs brisèrent leur fusil, ce qui faillit nous faire un mauvais parti » précise le sous-lieutenant d’Hauteroche. Au début de janvier 1807, le 20ème de ligne quitte Pescara pour Naples…Son témoignage retrace assez bien l’existence d’un jeune officier en campagne, dans ce pays où il est question de guérilla, avec ses embuscades et ses tireurs isolés. Le sous-lieutenant Antoine d’Hauteroche a su donner un ton plaisant à son récit, en évoquant ses affaires de cœur et les personnages atypiques qu’il rencontre. Le tout est écrit avec une certaine légèreté et une pointe d’humour, qui fait oublier qu’à chaque instant, au détour d’un chemin, tout peut s’arrêter par un coup de sabre ou de pistolet donné par les insurgés qui infestent la Calabre. Ces « Souvenirs »  ne sont pas sans rappeler, par certains côtés la campagne d’Espagne, à laquelle l’auteur participera ultérieurement[1]. Il est utile de rappeler que bien plus tard, le 20 mars 1815, Hauteroche fait partie de ceux qui accueillirent  l’Empereur aux Tuileries à son retour de l’île d’Elbe.

C.B.


[1] L’historien Arthur Chuquet a consacré une notice au sous-lieutenant d’Hauteroche ainsi qu’à ses « Souvenirs » dans « Épisodes et Portraits. Première Série », Librairie Ancienne Honoré Champion, Éditeur, 1909, pp.148-185. Il y indique que le jeune militaire était cousin avec le célèbre Lamartine.

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( 27 avril, 2018 )

Une consultation du docteur Corvisart…

Corvisart

Ce document a été diffusé la première fois  en 1935 dans la « Revue des Études Napoléoniennes » (pp.171-172) par Octave Aubry:

 Il s’agit de la consultation écrite par Corvisart, à Orléans, le 11 avril 1814, qui interdisait à Marie-Louise le voyage à l’île d’Elbe. A ce moment, Marie-Louise, lasse, souffrante, désemparée, se trouve avec son fils et les restes d’un entourage qui ne songe déjà qu’à l’abandonner, à l’évêché d’Orléans. Elle voudrait encore, comme le lui conseillent Mme de Montesquiou et Méneval, courir à Fontainebleau dont elle  est si près, et où son mari espère sa venue. Mais Mme de Montebello et Mme de Brignole s’y opposent, et, la trouvant trop fidèle, sapent avec perfidie, l’attachement qu’elle garde pour Napoléon. 

Survient alors Corvisart, envoyé par l’Empereur et qui a oublié ses pires affres pour s’inquiéter  de la santé de sa femme. Il veut savoir si elle pourra l’accompagner dans son exil. Influencé par Mme de Montebello, le médecin exagère, de bonne foi peut-être, les symptômes qu’il trouve chez l’Impératrice, la déclare gravement atteinte, et affirme que seule une longue saison aux eaux pourra la guérit.

Après un long préambule il conclut : « Je pense que je serais coupable si je ne disais pas que Sa Majesté, ne peut pas, sans compromettre sa santé d’une manière funeste, entreprendre un voyage un peu long et toujours fatiguant ; que le mauvais état de ses nerfs et le délabrement de sa poitrine, qui devient le centre de toute leur agitation, et où la commotion semble retentir, donnent tout à craindre pour une vraie et grave maladie de cette partie, et qu’il est malheureusement si difficile (pour ne pas dire impossible) en général de guérir. »

Ce qu’il faut à l’Impératrice, prétend-il, c’est le calme physique, un traitement rigoureux, avec pour base, une cure thermale. Marie-Louise s’incline. En pensée, elle commence d’admettre qu’elle ne puisse se réunir tout de suite à l’Empereur. Là-dessus Metternich, instruit par les affidés qu’il a su se ménager dans les entours mêmes de la malheureuse enfant (car, on l’oublie trop, Marie-Louise n’a encore que vingt-deux ans), lui envoie les princes Esterhazy et Lichtenstein pour l’emmener à Rambouillet. Il est bien sûr ainsi de l’empêcher de joindre Napoléon. C’est à Rambouillet que l’empereur François viendra lui rendre visite. Marie-Louise ne résiste pas. Comment le pourrait-elle ? Elle attend trop de son père… Elle écrit un billet vague à Napoléon, prend congé hâtivement des Bonaparte encore à Orléans, et part avec son fils.

Quand, à Fontainebleau, Corvisart lui affirme que l’Impératrice ne peut l’accompagner dans son exil, et brutalement, va jusqu’à lui dire :

« -Aix [-lès-Bains] est le salut. L’île d’Elbe est la mort pour la mère comme pour l’enfant ! »

 

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( 27 avril, 2018 )

Une lettre peu connue de Guillaume Peyrusse sur la campagne de Russie

Comme on le sait, Guillaume Peyrusse a participé à la mémorable campagne de Russie. La lettre qui suit est peu connue : elle ne figure pas à ma connaissance dans le livre cité plus haut, ni dans le volume des lettres échangées entre Guillaume et André son frère, paru en 1894. Elle est extraite de l’ouvrage publié (par la société historique La Sabretache) en 1913, en pleine alliance franco-russe, et intitulé « Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 ». On y découvre un « Peyrusse » qui y raconte ses acquisitions de châles en cachemire, dans Moscou dévastée. Il évoque aussi avec son aimable correspondante, l’affaire Malet. 

C.B. 

———

A Madame Duvivier, rue du Faubourg-Montmartre, n°6, à Paris. 

Smolensk, le 11 novembre 1812. 

Je viens de recevoir, madame et chère voisine, la lettre que vous m’avez fait l’amitié de m’écrire le 16 octobre. Il est vrai qu’il s’est vendu dans les premiers jours de notre entrée à Moscou une quantité prodigieuse de marchandises à vil prix, mais je n’ai pas ouï-dire que la petite quantité de shales [châles] de cachemire qu’on a trouvés se soit vendue de même. Je suis du petit  nombre de ceux acheté et payé aussi raisonnablement qu’on ne le ferait dans ce moment de sac. Je ne sache pas aujourd’hui qu’il y en ait à vendre dans le quartier-général. Ils sont tous en bonnes mains. Les plus beaux magasins ont été incendiés le jour même de notre arrivée et rien n’a pu être sauvé. J’ai le plus grand regret de ne pouvoir remplir vos désirs à cet égard. Les journaux nous ont appris le petit mouvement qui a eu lieu à Paris. Vous avez dû avoir un moment d’inquiétude. Je croirais que c’est un tour qu’on a voulu jouer à S.E. le Ministre de la Police, s’il n’y avait point eu de sang répandu. Les journaux vous ont parlé de notre sortie de Moscou et de notre retraite en Pologne. Après avoir donné un branle de 60 heures aux Russes devant Malojaroslavetz, nous continuons notre retraite. Je désirerais qu’elle nous mena jusqu’à Paris, mais rien ne l’annonce. S. M. jouit d’une santé parfaite ; elle n’était pas morte ce matin quoiqu’on l’ait tuée, à Paris, il y a quelques jours. Le quartier-général est ici depuis hier. Il fait un froid excessif auquel nous ne sommes pas encore accoutumés. Je vous renouvelle l’assurance, etc. 

Guillaume PEYRUSSE. 

 

Une lettre peu connue de Guillaume Peyrusse sur la campagne de Russie dans TEMOIGNAGES le-coup-de-feu

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( 25 avril, 2018 )

Notes de la comtesse de Caffarelli.

Femme Empire

Ces documents proviennent des Archives du comte de Caffarelli, au château de Leschelle près du Nouvion-en-Thiérache. Julienne-Blanche-Louise d’Hervilly (1784-1854) avait épousé François Marie-Auguste, comte de Caffarelli (1766-1849), général de division, aide-de-camp de l’Empereur. Nous n’avons, malheureusement, retrouvé que ces fragments de mémoires.

Vicomte de GROUCHY (« Le Carnet Historique & Littéraire », 1899).

L’exécution du duc d’Enghien m’avait laissé une telle horreur que je cherchais à sauver une autre victime politique… Je logeais dans la rue de Poitiers, au moment de la conspiration de Georges; déjà la plus grande partie des personnes qui y tenaient venait d’être arrêtée ; j’étais malade, quand, une nuit, j’entends frapper à la fenêtre de ma chambre à coucher, située au rez-de-chaussée, et une voix me prie d’ouvrir, sans sonner mes gens. Je courus à la lucarne d’un petit cabinet par la lucarne duquel l’homme qui m’avait parlé me dit qu’il était poursuivi et qu’il avait pu gagner mon jardin. Je lui ouvris et le gardai dans ma chambre, fort embarrassée de ce que j’en ferais. Le matin, je le cachai sous mon canapé, fis mettre mes chevaux et ordonnai d’aller à Saint-Cloud. La livrée de l’Empereur que portaient mes gens permit de passer la barrière sans autre peine que celle de me nommer. Mon conspirateur était couché à mes pieds, je n’avais pas voulu savoir son nom; je le déposai au Point-du-Jour et m’en revins à Paris, sous le prétexte que j’étais malade. Je gardai si bien mon secret que je doute que j’en aie jamais parlé. J’éprouvais, à la vérité, un peu de remords de m’être servi de la livrée de Sa Majesté pour faire échapper, peut-être, un de ses assassins, et une grande crainte, d’avoir compromis mon mari ; mais je sentais en moi un grand bonheur en pensant que j’avais sauvé la vie d’un homme. Je ne sais ce qu’il est devenu, ni s’il vivait encore en 1814. Il n’aura peut-être pas non plus gardé la parole qu’il m’avait donnée de ne jamais rien tenter contre l’Empereur, au nom duquel je l’avais fait fuir.

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Mon mari avait été chargé d’aller à Rome inviter le Pape à venir en France, et quand Pie VII fut à Fontainebleau, on convia les dames pour les concerts qui s’y donnèrent. Il fallait faire la route toute habillée, et revenir de nuit. Je suis la seule femme qui arriva toujours à temps, car ma toilette n’était jamais longue à faire, et, prévenue à Paris, à une heure et demie, j’étais rendue à sept heures à Fontainebleau.

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Le Pape fut parfait pour moi, et, pendant tout le tems de son séjour, me combla de bontés. C’était un homme des plus respectables que j’aie connu ; il était d’une religion sage et éclairée, mais ses alentours ne le valaient pas, et, si j’eusse eu plus d’expérience, j’eusse été encore plus choquée de la conduite des monsignori qui se permettaient une foule de choses el de propos plus qu’inconcevables (sic) et que je n’ai compris que bien des années après. Le couronnement fut beau, mais combien je trouvais le général Bonaparte petit sous le costume impérial ; il n’était plus, pour moi, le grand homme, mais un comédien, et nous tous de vraies marionnettes.

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A la Malmaison, l’Empereur nous jouait des tours dans lesquels la griffe de Sa Majesté le Lion se faisait un peu sentir. Une fois, nous devions partir à huit heures pour la chasse. A six heures, pendant que nous dormions encore, nous entendons le bruit des calèches. Toutes les dames effrayées d’être en retard sautent à bas du lit et courent, dans le négligé le plus entier, regarder à la fenêtre. L’Empereur était en bas, à nous guetter, et déchargea son fusil sur de pauvres pigeons qui volaient autour de ma croisée. Un de mes carreaux en fut cassé et je dus m’estimer heureuse d’en être quitte pour avoir été vue en chemise. A la chasse, il tirait des lapins jusque sous notre calèche, les chevaux s’emportaient, et les femmes criaient.

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En allant à Leschelle, notre route nous conduisit à Ham, où une partie des complices de Georges était enfermée. Épouse d’un aide-de-camp du souverain, je voyais toutes les portes s’ouvrir devant moi ; le commandant donna l’ordre de me laisser entrer et je témoignai l’envie de visiter les horribles cachots de la tour. Il était trop lard, ce que je savais bien, mais on m’offrit de coucher là pour être toute portée le lendemain. J’acceptai et exprimai le désir de voir les prisonniers par la fenêtre quand ils feraient leur triste promenade. Le commandant me dit qu’il pouvait faire mieux encore pour une personne aussi dévouée que moi à l’Empereur, et convia à souper MM. de Polignac et deux autres dont j’ai oublié les noms. Je proposai, après le repas, déjouer à de petits jeux, parce que je n’osais causer à l’aise. Ces messieurs me comprenant à merveille, nous donnions des gages et toutes les pénitences avaient pour but d’éloigner le gouverneur. Je connus ainsi leur position et les moyens par lesquels je pourrais adoucir leur sort, et peu d’heures après, j’obtenais la promesse qu’on les laisserait sortir sur leur parole d’honneur. MM. de Polignac seuls purent profiter de cette permission, ayant une dé leurs parentes dans une campagne près de Ham. Il me serait pénible d’avoir à parler de la manière dont ils en ont abusé pour s’échapper, quelques mois après, en compromettant le commandant. Ils furent repris et mis à Vincennes, el le commandant de Ham destitué. Ce dernier eût été puni plus sévèrement sans la bonté de l’Empereur, auquel j’avouai tous mes torts, en le priant de ne châtier que moi. Il me répondit avec une douceur que je n’oublierai jamais : « Allez, vous êtes un enfant mutin; s’il y en avait dix comme vous, il faudrait les faire pendre, mais je préfère les qualités du cœur et l’étourderie à la raison froide. Prenez garde, cependant, d’en trop faire. » Il replaça le pauvre commandant près de Strasbourg, afin, dit-il, qu’il ne fût plus assez sur ma route pour que je puisse le séduire. Je continuai mes relations avec MM. de Polignac; ils étaient malheureux, ils se sont servi de moi, m’ont souvent compromise, j’ai été la confidente de leur dernière fuite, et depuis la Restauration, quand ils m’ont rencontrée, ils n’ont pas eu l’air de me reconnaître.

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Mon mari avait servi l’Empereur dans la campagne d’Austerlitz, et moi, je me retirai à Leschelle. La bataille eut lieu, le général s’y était distingué, et j’en étais bien heureuse, lorsque j’appris qu’il était resté à Znaïm, en Moravie, et qu’il y avait été à la mort d’une fièvre d’hôpital putride et maligne. Je partis de suite pour Paris, et là trouvai toutes les lettres que l’Empereur avait fait arrêter à la poste pour m’éviter des inquiétudes. Je courus aux Tuileries prendre l’Impératrice et, avec elle, fus trouver l’Empereur, lui annoncer mon départ pour Znaïm et lui demander ses ordres. Napoléon avait des nouvelles étaient mauvaises et raccommodées avec des rondins de bois. Les chevaux manquaient partout. Presque à la fin de ma course, à la poste de Vienne, où je prenais du café, un officier français me dit que le général devait être à Strasbourg, avec sa division. A Strasbourg, où j’avais passé, clans ma voiture, trois heures à la porte de l’auberge où mon mari était tranquillement couché et d’où j’étais repartie pour aller le chercher bien loin Je revins sur mes pas ; aux portes des villes, je retrouvais son nom, mais je perdis ses traces à Munich. A Neubourg, j’appris que la division n’arriverait que quelques jours après; il était une heure du matin, toutes les auberges étaient pleines et ce ne fut qu’après bien des peines que j’obtins de coucher dans le lieu où on avait suspendu un cochon qu’on venait de tuer. Je dus m’accommoder de six chaises et de m’y étendre, entourée d’un grand manteau. Mon mari était retourné en France avec un congé, et je ne fus dédommagée de mes peines qu’à Paris et que par le bonheur que nous éprouvâmes en nous retrouvant.

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Quand mon mari fut nommé ministre de la guerre et de la marine du royaume d’Italie, j’allai aux Tuileries prendre congé de l’Empereur qui me demanda gravement : « Combien résiderez-vous à Milan ? deux ans, quatre ans, six ans ?— « Tant que vous voudrez, Sire; mais vous savez que les campagnes comptent double ! » Il me donna des lettres pour le Vice-Roi et la Vice-Reine. Je quittais une cour où, au moins, le maître était un homme supérieur, pour retomber dans une autre où plus d’un ennui m’attendait. A Milan, il me fallut devenir grande dame, ce qui était si peu dans mon caractère que je conservai toute ma simplicité, portant même des robes de toile le matin : je fis aussi de grands frais envers les dames de la société. Cependant, la dame d’honneur de la Princesse craignait mon influence et me causa mille ennuis; d’ailleurs, mon mari était regardé plus comme un tuteur que comme un ministre ; je  ne pouvais m’éloigner, à cause de ma position, et pourtant je sentais qu’on me faisait des politesses plus par crainte que par affection. Le général se fiant en l’étoile de l’Empereur, non seulement mangeait son revenu, mais était chargé de dettes. Ma mère vint me retrouver; je reçus cette bonne nouvelle à Venise, je fus au-devant d’elle à Turin. et l’attendis dans une campagne chez Mmes de Cavour et de la Turbie; elle venait en voiturin, et j’étais certaine de connaître son arrivée, les gendarmes du mont Cenis ayant reçu l’ordre de me faire savoir son passage. Ma maison devint plus gaie, à cause de ma jeune sœur Thaïs, encore enfant; mes dîners seuls étaient ministériels; le soir, on jouait à de petits jeux, deux fois, par semaine, on faisait de la musique; le mardi gras, il y eut une grande mascarade à la Cour.

——–

La campagne de Prusse eut lieu, je suivis mon mari dans ses inspections; l’armée italienne était assez petite pour né former qu’une famille. Dans un voyage que l’Empereur fit à Milan, lors d’une fêle qu’on lui donna, ma voiture fut versée fort rudement, et le peuple qui nous aimait la releva si rudement qu’il la versa de l’autre côté. Les fêtes me tuaient, j’étais malade, et je sortais de mon lit pour faire les honneurs aux rois et aux princes dont nous étions accablés. Le sort de la pauvre reine d’Étrurie me révoltait. Les courses sur les bacs, avec le Vice-Roi et la, Vice-Reine, m’amusaient; nous passions notre temps à jouer et à nous faire des malices, mais partout je sentais la griffe du maître et l’envie des courtisans.

——–

Je dus faire un second voyage à Venise ; le Prince y vint, et les fêtes ne discontinuant pas, je dus faire les honneurs d’une partie où la gloutonnerie des dames m’étonna. Pour remercier les Vénitiens de l’accueil qu’ils m’avaient fait, je me fis présenter au Casino, qui ne commence qu’à une heure du matin. Menée par une dame de la ville, je fis le tour du cercle formé par les autres en faisant une révérence à chacune sans dire un mot; on se mit à jouer, moi, je m’en fus me coucher. A Chioggia se trouvait notre marine; les Anglais étaient en vue et l’on désirait faire honneur au pavillon italien : on devait pour cela faire sortir quelques bâtiments, mais les Anglais faillirent les prendre, nos frégates échouèrent et les ennemis purent bloquer Venise tout à leur aise. Notre brave division revint de l’armée, et rien ne fut négligé pour la bien recevoir. Le général Theuliet et plusieurs des colonels avaient été tués, les soldats étaient couverts de gloire et de cicatrices; mes favoris, les chasseurs royaux, arrivèrent les premiers; mon mari et son état-major furent au-devant d’eux à plusieurs lieues ; moi, je fus au-devant d’eux jusqu’à Lorette, où le régiment défila devant moi. Son nouveau colonel vint à ma voiture et, par un sentiment ridicule, je l’embrassai de tout mon cœur. Les habitants de Milan, les soldats de la Garde, des enfants, des femmes, marchaient au milieu de ces pauvres chasseurs. Peu de jours après, la division réunie fit son entrée solennelle à Milan : les rues étaient tapissées, des fenêtres on jetait des fleurs et des lauriers sur nos braves, qui se rendirent au Forum Bonaparte, où ils déposèrent leurs armes en faisceaux et dînèrent dans le cirque, où une table de quinze cents couverts était dressée, au milieu pour les officiers, tout autour pour les soldats. Trente mille spectateurs étaient sur les gradins et j’eusse été bien heureuse sans la vue de quelques invalides à la jambe de bois qui se promenaient au milieu de leurs frères d’armes. Le soir, il y eut bal à la Scala ; nos soldats remplissaient le parterre et furent accablés de couronnes. Je donnai peu après un bal qui fut réellement beau et où il y eut plus de trois mille invités. Le Vice-Roi était fort jaloux de la gaieté de ma maison : il voulut introduire aussi de petits jeux à la Cour, mais on ne s’amuse pas avec les princes en uniforme, on ne frappe pas à l’aise sur le dos ou la main d’une princesse, et on leur laisse toujours voir clair à colin-maillard. Aussi s’ennuyait-on chez eux, tandis qu’on riait chez moi. Alors, le Prince prétendit que nos jeux étaient contre la dignité de ministre, et je dus donner des soirées en règle et des bals. Mais on venait de préférence chez moi les autres jours. Les mascarades allaient leur train; les ministres les plus graves étaient convertis en bergers, en troubadours; mais comme les affaires devaient se faire, plus d’une fois je ris de bon cœur, surtout une fois, au bal masqué, où le général Sorbier, en grand uniforme, vint parler au Vice-Roi qui était en berger, et qu’il réunit mon mari et le général Charpentier, qui, bergers eux aussi, vinrent, avec leurs chapeaux de paille et leurs paniers de fleurs, traiter les affaires les plus graves.

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Je quittai l’Italie après un séjour de deux ans; je passai le mont Cenis avec peine, et, parvenue au sommet, ma voiture versa. Mon domestique était allé chercher du secours, et la neige me faisant craindre une tourmente, je partis en avant, pour me rendre à l’hospice, où j’arrivai transie et hors d’haleine. Des chiens énormes me barrèrent la porte ; je ne me laissai pas arrêter par leurs gueules effrayantes, les moines survinrent, je me nommai. Le prieur avait, autrefois, servi en Sardaigne avec mon mari, et l’hospice lui devait beaucoup, puisqu’il avait décidé l’Empereur à en doubler-presque les revenus. Des pères et des frères coururent avec des chiens et des flambeaux au-devant de mon fils, resté dans la voiture; j’étais si mouillée qu’il me fallut changer, et on me donna l’habit complet d’un jeune novice.

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Le 1er  avril, j’étais depuis plusieurs jours à Avignon et songeais à mon départ, lorsque, vers onze heures du soir, on vint me prévenir qu’il y avait des lettres importantes pour moi à la poste. Nous avions donné tant de poissons d’avril ce jour-là que je ne voulais pas me déranger; pourtant, je finis par y aller et trouvai l’annonce d’un majorat de 25,000 francs de rente et un titre de comte.

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( 24 avril, 2018 )

Une LETTRE du LIEUTENANT Fernand de CHABOT à son père…

06-513473

Fernand, comte de Chabot, prince de Léon et duc de Rohan, naît à Paris le 14 octobre 1789. Il fut lieutenant aide-de-camp du comte Louis de Narbonne [-Lara]. Ce jeune officier est décoré à Valoutina le 3 octobre 1812 et sera blessé de six coups de lance sur la route de Kalouga le 18 octobre suivant. Maréchal de camp en 1824, il s’éteint le 10 décembre 1869. La lettre qui suit est extraite du très intéressant volume déjà cité ici et qui contient un certain nombre de lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. 

C.B. 

Smolensk, 10 novembre 1812. 

Nous voici à Smolensk, mon cher papa, depuis hier et je continue à me porter assez bien ainsi que tous mes camarades ; il fait un  triste temps, huit ou neuf degrés de froid, de la neige en quantité et un verglas affreux ; nous sommes obligés de faire la route à  pied ce qui est assez fatigant. Je crois que nous ne resterons pas longtemps. L’auditeur qui a apporté le portait de maman est ici ; je n’ai pas pu encore le rejoindre, mais j’espère que ce sera pour aujourd’hui. Je suppose que la chère Adèle est bien de changer de nom [Adèle de Rohan-Chabot épousa le 24 novembre 1812 le comte de Gontaut-Biron, chambellan de l’Empereur]. Je pense bien à elle au milieu de mes fatigues, j’espère que Culman vous verra et vous parlera de moi. Quand aurais-je le bonheur de vous embrasser ?

Parlez de moi à toute la famille, mon cher papa, et agréez ainsi que maman l’assurance de mon bien tendre respect. 

Fernand. 

P.S. Aimery de Fezensac [colonel du 4ème de ligne] se porte bien ; il a eu deux balles dans ses habits [le 7 novembre 1812]. 

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( 23 avril, 2018 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

1809

A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

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A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

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Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

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