( 19 août, 2019 )

Un visiteur anonyme la veille de la bataille d’Eylau…

Un visiteur anonyme la veille de la bataille d'Eylau... dans TEMOIGNAGES eylau

Une nuit, peu de temps avant la bataille d’Eylau, le Commandant Jean-Stanislas Vivien (1777-1850), du 55ème de ligne, et ses hommes reçoivent la visite d’un visiteur anonyme. Cet épisode voici est relaté dans l’excellent témoignage qu’il a laissé et qui fut publié la première fois en 1907 et réédité en 2003 à la Librairie des Deux Empires. 

 C.B.

La nuit au bivouac du 5 au 6 février 1807 « Bien des gens savent que la bataille de Preussich-Eylau s’est donnée le 8 février 1807, mais un plus grand nombre ignore les souffrances inouïes que les troupes eurent à supporter par quinze degrés Réaumur de froid [presque quinze degrés C° ], pour venir converger sur ce point de la corde de l’arc où cent cinquante mille Russes et Français se sont escrimés à outrance sur un champ de bataille qui n’avait guère plus d’une lieue d’étendue [environ 4 kilomètres], dans la neige ensanglantée, et où ils ont laissé, de part et d’autre, plus de trente mille morts sur le champ de bataille. 

Le 1er février, la division Saint-Hilaire, dont mon régiment faisait partie, avait quitté ses cantonnements situés à une journée de marche en avant et à gauche de Varsovie.

Tous les jours qui ont suivi jusqu’au 7 inclus, ont été marqués par des marches lentes et saccadées mais toujours pénibles, de quinze à seize heures, et par des bivouacs tellement malheureux. Les soldats, sans rations la plupart du temps, avaient une peine infinie à allumer le feu, tant la couche de neige était épaisse et le bois sec difficile à se procurer .  Un jour non, c’était une nuit, car il était encore que six heures du matin, un homme à pied, seul, enveloppé d’une ample redingote grise fourrée d’astrakan, et coiffé d’un bonnet aussi d’astrakan à larges oreillères rabattues, de sorte qu’on ne lui voyait guère que les yeux, le bout du nez et la bouche, s’approcha du feu du bivouac où j’étais blotti et qui ne faisait plus que fumer, parce que la neige qui l’environnait et qui fondait à mesure, empêchait le bois de brûler.

Cet homme, dis-je, adressant la parole à un caporal de ma compagnie, qui n’avait pas moins de cinq pieds dix pouces, lui dit : -Eh bien, grenadier, le fournisseur qui a livré la capote que tu portes là, a bien volé le quart du drap, n’est-ce pas ? 

-Ma foi, je n’en sais rien, répondit le caporal ; tout ce que je sais, moi, c’est qu’il a fait boug…froid cette nuit ! Vous n’avez pas senti ça comme nous, vous, avec votre redingote et votre casquette doublées de poil ! 

-On s’est bien battu, hier soir, n’est-ce pas, sur le bord de ce ruisseau ? Les Russes devaient être nombreux : je gage qu’ils étaient au moins douze cents. -Ah ! je vous en f… : douze cents, dites donc plutôt douze mille, reprit un grenadier, car nous nous y sommes mis toute la division pour les f… de l’autre côté et nous n’étions pas de trop : je ne sais pas si vous le savez. 

-Mais, dites-moi donc, grenadier, il doit y avoir ce moulin à quelques cents pas d’ici, sur ce ruisseau, et un poste pour en défendre le passage !

-Ah ! Bien oui, un moulin, reprit un autre grenadier : vous n’aurez pas d’indigestion si vous ne mangez à votre déjeuner que le pain fait avec la farine qui s’y moudra, car nous l’avons joliment fait danser, cette nuit, le moulin ! 

L’officier qui commande le poste voulait bien nous empêcher de le démolir pour en faire du feu ; mais, moi, je lui dis avec respect : 

- Mon lieutenant, par le temps qui court, faut pas être si dur aux pauvres soldats : si vous ne permettez pas que nous emportions le moulin, vous êtes sûr de nous trouver tous gelés demain matin, raides comme des barres de fer ; et en indiquant les bûches qui fumaient plutôt qu’elles ne brûlaient : 

-Tenez, dit-il, en v’là les restes. -Oui, le moulin devait être là, et j’ai fait dire à Soult de n’établir ses bivouacs qu’après y avoir fait placer une grand’garde. 

J’étais roulé dans mon manteau, et couché, grelottant sur une poignée de paille mouillée.

J’avais entendu à peu près tout ce qui s’était dit : et, jusque-là, j’étais bien loin de tout soupçonner quel était leur interlocuteur, mais lorsque je l’entendis : qu’il avait à faire à Soult … Je me levai d’un bond et je reconnus l’Empereur. 

Mes grenadiers l’avaient aussi reconnu et chacun s’empressait de s’excuser et de rassembler les tisons pour obtenir un peu de flamme ; mais, par excès de zèle, un maladroit, en se courbant, pour souffler de la bouche, renversa sa giberne par côté.

Comme elle était restée non bouclée de la veille, une douzaine de cartouches qui se trouvaient encore dedans, tombèrent dans les cendres et firent explosion, sans blesser personne, parce qu’il n’y eut pas de résistance relative ; deux souffleurs eurent seulement les cheveux et les moustaches grillés, ce qui fit rire tout le monde, l’Empereur aussi. Le prince Berthier, le grand maréchal du Palais, les généraux aides de camp, les officiers d’ordonnance, le mameluck Rustan [Roustam] et tous les officiers ordinaires de la Maison, cherchaient l’Empereur !

A ce moment, la diane battit sur toute la ligne, l’Empereur fut rejoint par son escorte, la division prit les armes ; et un quart d’heure après, nous étions en marche pour continuer notre route sur Eylau. L’Empereur aimait à s’échapper furtivement et à venir causer familièrement avec les soldats dans leur bivouac. Tout le jour, mes grenadiers n’ont cessé de parler de la visite nocturne de l’Empereur et regrettaient bien qu’il ne fût pas venu une heure plus tôt ; alors, la fournée de pommes de terre n’était pas encore dévorée, et ils l’eussent invité à prendre sa part et à se faire une bosse [« bosse » est pris ici pour « ventre »] avec eux, ce qu’il n’aurait probablement pas refusé.» 

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( 18 août, 2019 )

Les «SOUVENIRS» d’un JEUNE CHIRURGIEN de la GRANDE-ARMEE (1813)…

Blessé

Ce témoignage a été rédigé par le docteur Jacques Duret né à Nuits-Saint-Georges (département de la Côte-d’Or) le 21 mars 1794. Cet érudit, botaniste, archéologue, fut premier magistrat de cette ville, puis conseiller général. En janvier 1813, alors qu’il est concerné par la conscription, le jeune Duret est étudiant en médecine à Paris.« Au tirage [au sort] à Dijon, domicile de mon père, le N°3 m’est échu », écrit l’auteur. Et il poursuit :«N’ayant aucune chance de réforme, et ne voulant pas sacrifier dix mille francs pour acheter un homme, dont quelques mois après j’aurais été obligé de prendre la place, je pris le parti de demander du service, en qualité de chirurgien militaire, il en fallait beaucoup à cette époque, c’était la ressource des étudiants en médecine et on n’était pas très sévère pour l’admission. Avec la recommandation des compatriotes que mon père et moi nous avions l’honneur de connaître, le sénateur Monge, le conseiller d’État Prieur, et le professeur de l’École de Médecine Chaussier, auprès des chefs du service médical de l’armée, Larrey, Percy et Parmentier, j’ai été immédiatement commissionné et attaché en qualité d’aide-chirurgien au 148ème régiment de ligne, 5ème division du 3ème corps d’armée. En février 1813, je suis parti pour rejoindre le régiment qui tenait campagne dans le royaume alors de Westphalie, aux environs de Magdebourg ; j’ai trouvé le régiment dans la petite ville de Celle, près de Hanovre et Brunswick, j’ai fait la dernière campagne d’Allemagne en Silésie, Saxe, Bavière, etc., j’ai assisté aux batailles de La Katzbach près de Lawenberg, de Dresde, de Leipzig, de Hanau, et suis enfin rentré à Mayence, malade du typhus, et évacué d’hôpital en hôpital jusqu’ à Haguenau, d’où mon père m’a ramené à Dijon, où j’ai passé presque toute l’année 1814, pendant la campagne de France » . Il est bon que de préciser que ces lignes, donnant un premier aperçu de la vie du docteur Jacques Duret, ont été, comme les suivantes, rédigées le 5 octobre 1864, à la demande de Guillaume Jacquinot, secrétaire de la mairie de Nuits-Saint-Georges.

Mais laissons de nouveau la parole à l’auteur : « Dégagé en fait du service par la restauration royaliste, je suis revenu à Paris, en novembre 1814, reprendre mes études médicales ; j’ai assisté à la rentrée de Napoléon en mars 1815, lors de son retour de l’île d’Elbe, et enfin en juin, après la bataille de Waterloo, engagé volontaire dans les fédérés des Écoles [celles de Polytechnique et de Saint-Cyr], j’ai terminé ma carrière militaire par la courte et dérisoire campagne des fortifications aux Buttes de Belleville, avec un fusil sans cartouches ! Mes services militaires m’ont rapporté quarante francs, des poux, de la misère, la perte du gros orteil droit, la fièvre typhoïde, et enfin, la médaille de Sainte-Hélène, honorable récompense du peu de services que j’ai pu rendre, qui me dédommage de tout ce que j’ai pu souffrir et qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir souffert. La croix d’honneur m’est venue trouver en 1847, par les soins de M. de Champlouis, préfet de la Côte-d’Or, en témoignage des services civils qu’il m’a jugé avoir rendus dans les diverses fonctions qui, dès 1819, m’ont été confiées comme médecin, maire, conseiller général, etc. Je jure sur elle et sur l’honneur que je n’ai jamais fait la moindre démarche, ni le moindre mot pour l’obtenir. J’étais loin de penser que je puisse y prétendre. Elle m’a frappé comme la foudre. » Le 7 juin 1817, Jacques Duret reçoit le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris. Il revient aussitôt dans sa ville natale « pour y répandre le bien et se dévouer au service des malheureux ». « Attaché dès 1818 à l’hospice de Nuits, comme médecin-adjoint, il succède en 1832, à M. Pignot, son beau-père en qualité » de médecin ». Le 1er janvier 1854, Duret quitte ses fonctions médicales « pour se consacrer entièrement à l’administration de la ville et des établissements de bienfaisance ». Duret fut maire de la ville de Nuits-Saint-Georges, de 1833 à 1864, au gré des fluctuations politiques, tantôt comme maire en titre ou maire provisoire. Il représenta le canton de cette même ville au Conseil général de la Côte d’Or de 1838 à 1848. Enfin, Duret est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1847. Il quitte la vie publique pour raison de santé en janvier 1864. Il est à noter que Duret fut également un botaniste éclairé. Il s’éteint en 1874.

Voici le texte intégral de son témoignage qui porte le titre de « Souvenirs Chirurgico-Militaires d’un jeune étudiant de 19 ans, en 1813 ». Il est paru la première fois en 1902 dans le « Bulletin de la Société d’Histoire, d’Archéologie et de Littérature de l’arrondissement de Beaune [Côte d’Or] ».

« Les souvenirs que je recherche à rassembler remontent à une époque déjà bien ancienne, mais ils m’ont laissé une impression si profonde, que je n’ai pu les oublier jusqu’à présent, année 1871. Ces souvenirs n’ont rien d’historique, et si je les confie au papier, c’est pour laisser à mes petits-fils quelques notions sur une des branches de leur famille dont le nom va s’éteindre… [s’en suit un développement généalogique d’un intérêt limité]. De 1815 à 1825, j’ai encore pu recueillir les noms de Duret, médecin en chef de la marine, à Brest ; Mme Duret, célèbre cantatrice aux opéras de Paris ; Duret, inspecteur des finances, à Paris, mon cousin ; le capitaine Duret, mon cousin, mort à la retraite de Moscou, en 1812 ; une tante Duret, auprès de Montbard, etc., etc. Pour revenir à mon but personnel, de développer les circonstances qui m’ont conduit aux études médicales, je dois dire qu’à l’âge d’environ quinze à seize ans, la création à Dijon de cours d’histoire naturelle et de botanique, m’a tellement attiré, que les études médicales ont été la conséquence des études botaniques.-A dix-huit ans, les études médicales m’ont conduit à Paris, et à dix-neuf sans, les levées militaires, conscriptions, tirages au sort, m’ont conduit à l’armée en qualité de chirurgien militaire sous-aide, malgré les instances de ma mère, qui, disait-elle, avait trouvé à me racheter un remplaçant, aux prix de dix mille francs. Ma pauvre mère ne pensait pas que les levées d’hommes enlevaient à cette époque toutes les générations masculines, et que ceux qui se rachetaient étaient tous repris sous une forme ou sous une autre : Garde Impériale, Gardes d’Honneur, employés dans les administrations Militaires, etc. Je suis donc parti gaiement, et fièrement, en qualité des chirurgiens sous-aides, avec les galons, collet et parements de velours rouge, chapeau à corne, et l’épée au côté- c’était le beau côté ! Me voilà donc en route sur le chemin de la gloire, par Besançon, Belfort, Colmar, Strasbourg, et de là à Wesel, par Mayence, Coblentz, Cologne, Düsseldorf, etc., sur le Rhin, c’était charmant !… et en effet c’était un beau voyage. Mais là, ont commencé les déceptions, les fatigues :-Nous n’étions plus dans la vraie France, bien que cette grande partie nord de l’Allemagne, annexée à la France jusqu’à Hambourg, ait été subdivisée en départements français ; les routes étaient mauvaises, le terrain sablonneux, facilement défoncé par les pluies, de vastes bruyères. Enfin, nous arrivâmes dans cette partie nord de l’Allemagne, convertie en royaume de Westphalie jusqu’à l’embouchure de l’Elbe à Hambourg, et là, incorpores enfin dans nos régiments, nous entrâmes en fonctions et eûmes l’occasion de vois les principales villes de cette partie de la Prusse, Hanovre, Brunswick, Celles, Magdebourg, dont le souvenir m’est profondément resté.-Hanovre, ville gothique très remarquable par son caractère architectural du Moyen-Age, m’a fortement impressionné. Je vous encore ses rues étroites et tortueuses, ses pignons aigus, ses portes et fenêtres à moulures ciselées, et son ensemble triste. Ses alentours offrent de jolies promenades, de belles avenues, mais mortes et désertes.-Brunswick, ville moderne, larges rues, maisons à belles façades plates, mais n’éveillant aucun souvenirs artistiques.-Magdebourg, forte place de guerre, ville enterrée dans ses remparts, tours et bastions.-Celles, enfin, jolie petite ville, sans fortifications, ancienne résidence des vice-rois Anglais, alors que cette partiez de l’Allemagne (le grands duché de Hanovre), appartenait à l’Angleterre. Enfin, ce fut à celles, qu’au nombre de quatre ou cinq carabins, nous fûmes incorporés et répartis dans nos régiments, pendant un armistice de deux ou trois mois, qui n’aboutit à rien, et les hostilités recommencèrent, mais nous eûmes d’abord quelques succès, mais, forcés d’abandonner le Hanovre, je fus détaché du régiment avec un convoi de malades et de blessés à conduire en arrière, jusque dans la petite ville de Paderborn. Arrivé à ma destination, l’intendant militaire fit entrer mes malades à l’hôpital, et me mit en logement chez le baron d’Haxthausen. Ici comment, pour moi, l’époque la plus curieuse de ma vie, celle qui me laisse les souvenirs les plus précieux et les plus vivaces.-Mon entrée chez le baron d’Haxthausen fut naturellement aussi froide, aussi insignifiante que pour tout autre. Un français attaché à la maison avec sa femme, en qualité de précepteur des enfants, me conduisit à la chambre destinée aux militaires en logement, me fit servir à manger, et à cette première journée, je ne vis pas même le maître de la maison, qui occupait avec sa nombreuse famille un corps de bâtiments isolés, donnant sur un grand et beau jardin, aboutissant à un ruisseau qui le séparait d’une vaste prairie lui appartenant. Le lendemain, le précepteur me demanda, de la part du Baron, si je voulais bien me réunir à sa famille, et prendre place à sa table.-J’acceptai avec empressement et reconnaissance ; je demandai si M. le Baron voulait bien recevoir ma visite et mes remerciements, et dès cet instant, commensal de la maison, je passai, de la manière la plus agréable et la plus instructive, les quelques jours que je devais rester à Paderborn.-Mais il fallait repartir, rejoindre le régiment, et le Commissaire des Guerres, aujourd’hui Intendant militaire, me fit remettre ma feuille de route.-Je partis donc avec regret, je pris congé de M. et de Mme de Haxthausen-Dedinghausen, et de leur nombreuse famille, (six ou sept enfants) du précepteurs et de sa femme l’institutrice, mais sous promesse que si quelques circonstances me ramenaient à Paderborn, je reviendrais prendre ma chambre et nos adieux furent faits. Un singulier concours de circonstances amena la réalisation de cette prévision : le nord de l’Allemagne était abandonné par nos troupes, et le théâtre de la guerre était porté au centre, sur la ligne de Leipzig, Dresde, Görlitz, Liegnitz, Buntzlau, Goldberg, et jusqu’aux frontières de la Pologne.-Les communications entre le transitoire royaume de Westphalie, l’Allemagne centrale, la Saxe et la Silésie étaient interrompues, il n’était plus possible de rejoindre l’armée française ; les commissaires des guerres ne savaient où diriger les militaires isolés, et, d’étapes en étapes, je me trouvai ramené au Bercail de Paderborn !

C’était pour moi le paradis !-Je courus chez le commissaire des guerres, et selon la recommandation de mon excellent ami Haxthausen, je demandai le logement en sa maison ; mais grande fut ma déception ! –Le Baron s’était plaint d’être surchargé de logements militaires et le billet me fut refusé.-Le commissaire m’envoya chez un perruquier. Installé chez mon perruquier, je me disposais à aller faire au moins ma visite au Baron, lorsqu’un domestique de sa maison vint m’enlever au perruquier, et me ramena, corps et bagages, chez son maître.-Le domestique m’avait vu et reconnu en ville, et s’était hâté d’en aller prévenir le Baron, qui fit changer le billet, ce dont le perruquier ne se trouva pas offensé. Rentré chez le Baron d’Haxthausen, j’y restais fort longtemps, les communications étant totalement interrompues entre le nord de l’Allemagne et le centre, jusqu’à la Saxe et à la Silésie, près des frontières de la Pologne ; puis enfin, vint une trêve qui permettait aux hommes isolés de rejoindre leurs régiments. Je reçus un ordre de départ cette fois, je fis mes tristes adieux à toute la famille de Haxthausen, et j’y laissai en dépôt un excédent de bagage, dont, en soldat inexpérimenté, je m’étais surchargé, et que je croyais pouvoir reprendre plus tard.-Là , s’arrêtent les relations si intimes avec toute la famille de Haxthausen, nos causeries si instructives pour moi, si bienveillantes, et nos promenades aux alentours !-Je dus reprendre la route de Leipzig et de Dresde, mais je lui laissai encore mon pauvre excédent de bagage, consistant en quelques vêtements superflus, des livres de médecine et de chirurgie dont j’avais cru devoir me munir. J’espérais vaguement pouvoir revenir encore à Paderborn, mais je ne devais plus le revoir. Je terminai la campagne de Prusse par la funeste bataille de Leipzig qui nous ramena en déroute inexprimable à Mayence, où nous pûmes trouver asile, et de Mayence, rentrer dans nos familles. Ici, j’arrête ces tristes détails : blessé, malade, et évacué de ville en ville, je finis enfin par rester à l’hôpital de Haguenau, salle des gardes d’honneur, où régnait le typhus des armées. Là, porté sur les épaules d’un infirmier, un employé me dit de repartir bien vite. Je lui répondis que j’aimais mieux crever à l’hôpital que sur une charrette, et je pris possession d’un lit, je n’y suis pas mort. En ce même temps, mon père s’était mis à ma recherche dans les hôpitaux de la ligne du Rhin, et vint même à Haguenau !… Mais il y avait un tel encombrement de malades, que les registres d’entrées ne pouvaient être mis au courant, et qu’il ne put avoir sur moi aucun renseignement, mais il laissa au bureau de l’hôpital de Haguenau ses noms et adresse à tout événement.-Bien fut pour moi !-Trois jours après, en travaillant aux registres d’entrée, le commis auquel mon père s’était adressé, frappé d’un nom, vint immédiatement à mon lit, constata ma présence, et me fit signer une lettre du bureau, sur laquelle il écrivit à mon père l’heureuse découverte de son fils. Quelques jours après, mon père était à Haguenau ; je sortis de l’hôpital, je me restaurai par une alimentation plus substantielle, d’après les conseils du médecin, et huit jours après, je rentrais à Dijon, en la maison paternelle ! Mais, phénomène remarquable, l’affaiblissement cérébral était si grand, qu’en approchant de Dijon, au débouché du Val-Suzon, la vue des clochers de la ville, St.-Bénigne, St.-Philibert, St-.Jean, me causa une telle impression, que, livré à une hallucination singulière, ces clochers se montraient à mes yeux, puis disparaissaient. J’en voyais trois, puis j’en voyais cinq ou six, tantôt bien plantés devant mes yeux, tantôt sautillant, dansant comme une vraie sarabande ! Quelques mois de calme et de soins rétablirent l’état de mes facultés morales et physiques, mais, par la chute d’une pièce de bois près d’un bivouac, j’avais été fortement blessé au gros orteil du pied gauche, et la carie s’en était suivie. Je profitai de mon bon état sanitaire, pour me débarrasser d’une infirmité qui devait s’aggraver et me nuire toute ma vie. Je me fis amputer cet orteil dans l’articulation métatarsienne en 1814, et ne poussai qu’un seul cri au premier coup de bistouri… Mâlin ! Je m’en suis bien trouvé toute ma vie. Médecin pédestre dans les campagnes, j’ai fait des centaines de lieues sans broncher, et quelquefois 12, 15 et 20 lieues par jour. L’eau des fontaines me désaltérait et je n’acceptais rien chez mes clients de la campagne, ou très exceptionnellement.-Si on veut être respecté, il ne faut pas trop de familiariser dans une certaine classe, il ne faut pas dire que le médecin se paie avec les dents.- Avec un morceau de pain dans la poche, je ne craignais pas la faim, et j’allais la nuit comme le jour. Ici se termine ma vie d’étudiant aux Écoles de Paris. »

 DURET.

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( 17 août, 2019 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (II).

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (II). dans TEMOIGNAGES snb14967

Les aides-de-camp.

La transmission d’un ordre ou d’un avis particulier ne pouvait évidemment se faire que par estafette, c’est-à-dire par un cavalier léger dûment informé de l’identité du destinataire ; Dans la majorité des cas, la dépêche était écrite à la plume, parfois au crayon, donc pas toujours parfaitement lisible et bien interprétable pour le destinataire. Toutefois les omissions de ponctuation y constituaient la source des erreurs les plus graves. Théoriquement la sabretache (portée par tous les cavaliers légers au début de l’Empire) était la sacoche plate destinée au transport de la dépêche. En fait, adoptée par les hussards du Roi au milieu du 18ème siècle, elle pouvait aisément jouer ce rôle lorsque primitivement elle était suspendue sous la ceinture au contact de la cuisse gauche. Mais la mode l’ayant fait descendre à hauteur du mollet, sa destination de boîte aux lettres devint très mal commode. On peut en conclure que sous l’empire les estafettes ne l’utilisaient guère et plaçaient de préférence le pli à porter dans leur ceinture ou caché sous leur chemise. Cette hypothèse semble bien être confirmée par le fait que l’uniforme réglementaire des aides-de-camp des officiers-généraux, conçu en 1803, ne comportait pas de sabretache.

La fonction principale des aides-de-camp était en effet de porter les dépêches, tant sur le champ de bataille, où il fallait braver les pires dangers en se faufilant entre les feux de bataillon et en se glissant entre deux char de cavalerie, que lors de missions à longue distance à travers un territoire ennemi. Ces aides-de-camp, étant tous des soldats éprouvés avec au moins le grade de lieutenant, Napoléon les préférait aux courriers professionnels qu’il jugeait « incapables » parce qu’ils ne donnaient aucune explication sur ce qu’ils avaient vu. La  confiance de l’Empereur ne risquait d’ailleurs pas d’être déçue, car ces jeunes gens à la fois généreux et ambitieux, pour la plupart fils de famille de l’ancienne noblesse ralliée à la gloire, s’efforçaient d’accomplir leur mission jusqu’à la limite de leurs forces : Marbot relie Paris à Strasbourg en quarante-huit heures et ne met que trois jours pour parcourir les cinq-cent-vingt kilomètres qui séparent Madrid de Bayonne ; sans changer de cheval, un officier de Davout couvre cent-soixante-dix kilomètres en dix-neuf heures en pays ennemi. A travers l’Espagne, menacés sans cesse par les guérilleros, ces courriers isolés risquaient beaucoup, et Marbot écrira à ce sujet : « Je ne crois pas exagérer en portant à plus de deux cents le nombre des officiers d’état-major qui furent pris ou tués pendant  la guerre de la Péninsule. » Chaque maréchal avait à son service au moins une demi-douzaine d’aides-de-camp (en 1809, par exemple, Lannes en possédait huit et Masséna seize). Mais il n’était pas rare qu’au soir d’une grande bataille la moitié de ces courageux porteurs d’ordre aient été mis hors de combat. Une transmission de bonne qualité se payait donc fort cher à l’époque. Quant à l’Empereur, il ne se limitait pas à envoyer en mission ses propres aides-de-camp. Il avait mis sur pied, principalement pour les dépêches de son cabinet, un service d’estafettes spécialisées pourvues d’une grande sacoche de cuir portant sur une large plaque de cuivre la mention « Dépêches de S.M. l’Empereur et Roi ». Ces courriers dont les plus célèbres furent Moustache, Clérice et Vidal, parcouraient les grandes routes impériales jalonnées de relais tous les huit kilomètres.

A suivre…

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975)

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( 17 août, 2019 )

Le duc de Feltre à Napoléon…

Clarke 2

Clarke fut nommé maréchal de France en 1816, par Louis LXVIII, oubliant tout ce qu’il devait au grand Napoléon !

L’alarme a été un instant dans Paris. Les Alliés marchaient vers Montereau et leurs avant-garde poussaient jusqu’à Fontainebleau et Nemours. Le duc de Feltre, très inquiet, appelle Napoléon  et il prononce à ce propos, un mot mémorable : l’Empereur est le seul qui puisse rétablir les choses ; les maréchaux croient tout savoir mieux que personne ; il faut celui auquel ils sont habitués à obéir.

Paris, 14 février 1814, 5 heures du soir.

Sire, le général Pajol, après avoir fait sauter le pont de Montereau, s’est retiré sur le Châtelet, où il était ce matin à 6 heures. L’artillerie que nous avions à Montereau, n’a pu être emmenée. Le bateau a accroché, il a coulé, c’est la faute des bateliers dont une partie avait fui. Le Roi, votre frère, voulait aller se mettre à la tête de l’armée. J’ai pensé que cela avait beaucoup d’inconvénient : on aurait dit qu’il avait fui Paris et l’Impératrice eût été alarmée, ainsi que votre capitale.

Le duc de Bellune [Maréchal Victor] ne donne pas signe de vie.

J’attends M. Eugène d’Astorg que j’ai envoyé à Nangis.

M. Gourgaud est arrivé ici.

Il me semble qu’il y a pas un instant à perdre pour que Votre Majesté vienne à sa droite, avec la division Leval, avec la Vieille Garde surtout. Voilà des choses poussées à l’extrême. Le Roi [Joseph] fait ce qu’il peur ; mais il faut celui auquel vos maréchaux sont habitués d’obéir ; sans cela, ils croient savoir tout mieux que personne.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.46).

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( 16 août, 2019 )

Une NOTE du GENERAL de GROUCHY (1812).

« Grouchy qui commandait le 3ème corps des réserves de cavalerie, s’est signalé pendant la retraite de Russie. Il n’était pas seulement, comme dit Griois, brave et prudent. Il fut un des plus énergiques, et, selon les mots de Castellane qui assure l’avoir vu alors dans des moments bien critiques, un de ceux qui, en petit nombre, ne s’étaient pas démoralises, un de ces hommes de cœur et de tête comme on en voit peu, de ces véritables braves gens d’honneur qu’on ne connaît que dans des occasions pareilles. Il reçut à La Moskowa un biscaïen dans la poitrine, mais le projectile ne pénétra pas ; il fut toutefois obligé de se retirer et il céda le commandement à La Houssaye, le plus ancien de ses divisionnaires. Ses troupes dont il avait la confiance, regrettèrent vivement son départ. Une NOTE du GENERAL de GROUCHY (1812). dans TEMOIGNAGES 06-509275-300x176Lorsque commence la retraite, il vint de remettre à la tête de son corps qui l’accueillit avec une satisfaction réelle. Mais s’il «était complètement guéri de sa blessure, il souffrait horriblement de ses rhumatismes et il dut de nouveau se faire remplacer par l’incapable La Houssaye. Plus tard, il commanda l’Escadron sacré. Voici du reste, une courte note, trop court à notre gré et très modeste, rédigée par lui en 1840 sur ce qu’il fit dans la première partie de la campagne de 1812. 

Arthur CHUQUET.

Je soussigné déclare que, pendant la campagne de Russie, en 1812, j’ai commandé le 3ème corps de cavalerie, formé, en partie, de régiments de cavalerie de l’armée d’Italie et de cavalerie bavaroise. L’artillerie attachée à ce corps avait été également fournie par l’armée d’Italie. Au début de la campagne, le 3ème corps de cavalerie était l’un des trois corps d’armée placés sous les ordres du prince Eugène. Après le passage du Niémen, le 3ème corps a été détaché du commandement du prince Eugène et dirigé sur Minsk pour appuyer le 1ercorps commandé par le maréchal Davout et le lier avec le gros de l’armée. De Minsk, le 3ème corps a passé la Bérézina à Borisov et s’est approché du centre de l’armée. Après quelques jours de repos, le 3ème corps a exécuté un mouvement à droite, a passé le Dnieper et a marché vers Smolensk. Il était alors sous les ordres du prince Murat et faisait, concurremment avec les 1eret et 2ème corps de cavalerie, l’avant-garde de l’armée, et c’est le 3ème corps qui est arrivé le premier sur le plateau de Smolensk qu’il a occupé seul et où il s’est maintenu jusques à l’arrivée de l’infanterie du maréchal Davout et du maréchal Ney.

Le 3ème corps, après la prise de Smolensk, s’est réuni aux autres corps sous les ordres du prince Eugène et a flanqué l’armée qui se dirigeait par la grande route sur Moscou.

A la bataille de La Moskowa, le 3ème corps faisait partie de l’aile gauche de l’armée que conduisait le prince Eugène.

En foi de quoi, j’ai signé le présent.
Le maréchal marquis de GROUCHY

Paris, le 25 avril 1840. »

(A. CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue]»,Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911).

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( 12 août, 2019 )

Une lettre du général Desvaux de Saint-Maurice à sa femme.

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Voici une des ces fameuses lettres interceptés par les Russes. Le général baron Jean-Jacques Desvaux de Saint-Maurice, est né le 16 juin 1775, à Paris. Il est nommé général de division en 1813. Cet officier sera tué à Waterloo, avec le grade de colonel de l’artillerie de la Garde. 

Viasma, le 1er novembre 1812. 

Ma bonne petite femme, impossible de t’écrire lorsqu’on marche depuis quatre heures du matin jusqu’à six ou sept heures du soir dans une saison où il fait encore obscur à sept heures du matin et déjà nuit à cinq. Impossible de t’écrire lorsqu’on bivouaque tous les soirs dans une saison où il fait déjà bien froid, où l’on ne pense qu’à se chauffer. La privation  du sommeil est ce qui me coûte le plus, car depuis notre départ de Moscou, je n’ai guère eu que quatre heures de sommeil par nuit.  On arrive à 6 heures, on se chauffe et l’on mange jusqu’à 10, et il faut se lever à 2 pour partir et faire partir à 4 heures du matin. Voilà ma vie présente, ma bonne amie. Nous avons eu occasion de tirer le canon le 25 de ce mois après la ville de Malojaroslavetz contre une division de cosaques, qui était venue nous inquiéter jusqu’autour du quartier-général.  Nous avons tiré seulement 250 coups de canon et cette petite affaire était terminée vers les midis.  C’est le 1er escadron de l’artillerie à cheval qui s’est battu, celui de Georges [Le chevalier Georges de Lemud, capitaine de la 1ère compagnie de l’artillerie à  cheval dela Garde Impériale.  Il avait été promu chef d’escadron le 1er octobre 1812] était derrière en position.  Le colonel Marin [Major de la vieille Garde (colonel) à la suite de l’artillerie à cheval de la Garde Impériale, commandant le 1er escadron] a été blessé à la cuisse d’un boulet de canon qui heureusement n’a pas pu toucher l’os. Il marche avec nous dans son fourgon, où il se trouve aussi bien que possible. J’espère que sa blessure n’est pas dangereuse, mais comme il désire annoncer lui-même cet accident à sa femme, n’en parle à personne la première. N’attends pas de lettre de moi de longtemps et sois tranquille sur mon compte : ma santé est toujours très bonne, Dieu merci !    Plains-moi un peu de coucher dehors toutes les nuits par le temps qu’il fait ; cependant je te dirai qu’avec mes deux pelisses je n’ai pas froid du tout. 

Doucet te dit bien des choses ; il commence ma soupe dans ce moment. 

Adieu, bonne… 

DESVAUX. 

 

 

 

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( 10 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 10 août, 2019 )

Le froid et la faim pendant la retraite de Russie…

Le froid et la faim pendant la retraite de Russie… dans TEMOIGNAGES campagnerussie1« Le 2 novembre 1812, j’ai bivouaqué dans un bois, à droite de la route, à une petite lieue de Viasma. Nous commencions à éprouver fortement le froid et manquer presque totalement de vivres. Les chevaux morts de fatigues ou de faim servaient déjà de nourriture à une infinité de soldats. Je dis « morts de faims ou de fatigue », parce qu’on n’en tuait pas pour faire des distributions, et que les hommes qui en mangeaient en coupaient en morceau quand ils en trouvaient sur ma route ; ce qui n’était pas rare. Ce jour-là, 2, je fus forcé par l’impérieuse nécessité de prendre, pour boire et pour faire la soupe de l’eau d’un petit lac dans lequel il y avait des cadavres d’hommes et de chevaux depuis notre premier passage. Elle infectait. 

Le 6, il tomba une grande quantité de neige et il souffla un vent très violent et très froid : sa rigueur et la faim commencèrent à débander l’armée. Déjà la famine et la misère avaient faire succomber beaucoup d’hommes. La plupart des officiers et soldats ne mangeaient plus que du cheval. Dès qu’il tombait un cheval, on allumait un feu à côté, chacun en coupait de quoi faire une grillade qu’il faisait cuire au bout d’une baguette de fusil. La famine devint tellement grande dans peu de jours, qu’on passait rarement près d’une de ces charognes sans  la voir entourée de militaires de tous les grades, s’en disputant les lambeaux comme les chiens le font à la voirie. Ce spectacle faisait horreur. Nous traversâmes Dorogobouï sans recevoir de distribution. Les magasins furent pillés, et les maisons que le premier incendie respecta n’échappèrent pas au second. Les milliers d’hommes et de chevaux que le manque de nourriture, la fatigue et le froid détruisaient journellement, firent sentir au capitaine Gegout, au sous-lieutenant Thomas, à moi et à nos six dragons combien il était très important de ne pas nous séparer tant que dureraient ces calamités. Quoique l’armée fût désorganisée et que chacun voyageât pour ainsi dire pour son propre compte, nous prîmes la résolution de nous secourir mutuellement et de ne pas calculer les dangers pour aller au loin nous procurer des subsistances. »

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 10 août, 2019 )

Une LETTRE de DUROC à GOURGAUD…

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L’armée, en se battant depuis trois jours et en repoussant l’ennemi, est arrêtée devant Vitebsk. Tous les corps seront réunis cette nuit, et demain il y aura une bataille, à moins que l’ennemi ne quitte, comme on le fait craindre, la position qu’il a prise devant nous pour couvrir Vitebsk. Hier et aujourd’hui, dans les différents combats qui ont eu lieu et dans lesquels nous  n’avons eu que peu de troupes engagées, les Russes ont toujours été vigoureusement repoussés. On leur a fait des prisonniers et pris plusieurs pièces de canon. L’Empereur jouit de la meilleure santé. Nous avons perdu le général Roussel, de l’armée d’Italie ; il a été tué par une patrouille, par accident [Selon Chuquet, qui tire ses renseignement du beau livre de N. Charavay (« Les généraux morts pour la patrie, tome II, pp.83-84.) Roussel fut tué le 26 juillet 1812, à dix heures du soir, par un éclaireur français qui le prit pour un ennemi, au moment où il visitait les avant-postes »].

Le colonel du génie Liédot [Chef d’état-major du génie à la Grande-armée en 1812] a été blessé mortellement dans une reconnaissance. Ferreri a eu une jambe emportée [Capitaine au 7ème hussards, ancien aide de camp de Berthier, il eut la jambe emportée par le premier coup de canon qui fut tiré dans la journée, et il montra pendant l’amputation un grand courage ; il se contenta de dire, pour toute plainte : « Je ne croyais pas cela si long, je pourrai figurer avec Septeuil (Ce dernier, aide de camp de Berthier, avait été envoyé en Espagne comme Ferreri « pour une histoire de femme » et y avait eu la cuisse emportée). Note d’Arthur Chuquet ]. On attend avec impatience ici la nouvelle que le duc de Tarente [Maréchal Macdonald] a passé la Dvina et qu’il a mis en marche l’équipage de siège. 

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( 9 août, 2019 )

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe…

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe... dans TEMOIGNAGES boris-uxkullPortrait de Boris Uxkull (1793-1870).

Extrait de son « Journal ».

L’auteur  utilise le calendrier julien en vigueur en Russie. J’ai rétabli entre crochets l’équivalent pour le calendrier grégorien.

« 16 août [en fait 27 août]. Bataille de Dresde. Sortie des Français. Une colonne d’autrichiens prise par ces derniers. Mort de Moreau, retraite. Épouvantable chemin par Gieshübek. Nous sommes battus et chassés.

17 août [plutôt 29 août]. A quatre heures du matin, nous avons quitté Altenberg. Le temps était orageux, il annonçait une journée non moins orageuse. Le chemin et les défilés de Kraupen entre d’énormes montagnes étaient à peine praticables. A peine avions-nous débouché près de Kulm que nous entendîmes déjà gronder le canon et le feu de mousqueterie tout près de nous. Un aide-de-camp du comte Ostermann accourt à brise abattue. Nous avons l’ordre de nous rendre à l’instant sur le champ de bataille. Les régiments d’infanterie de la Garde se battaient déjà avec l’ennemi qui harcelait ses flancs. C’était le corps de Vandamme fort de 40 000 hommes qui nous poussait vers Töplitz. Les quartiers-généraux russe, prussien et autrichien étaient encore derrière nous dans les défilés de Kraupen. Il s’agissait donc de sauver les monarques, qui étaient sur le point d’être faits prisonniers, car déjà l’avance française menaçait les issues des défiles. Je suis nommé officier d’ordonnance chez le brave divisionnaire. Le feu s’engage de toutes parts. Les boulets de canon sifflent au-dessus de nous. Le général s’expose à la mort et perd un bras, le général Golitzine prend le commandement. Vers le soir, les régiments de Semionovsky et de Preobrajensky sont chargés. Carnage horrible. La nuit sépare les combattants et met fin à une journée bien chaude. 8 000 hommes de la Garde s’étaient battus contre 40 000 et avaient sauvés [Selon Alain Pigeard, forces autrichiennes, prussiennes et russes : entre 70 000 et 100 000 hommes. Forces françaises : entre 32 000 et 36 000 hommes], en gardant le terrain, trois corps d’armée et les trois têtes couronnées, qui étaient perdues si nous nous fussions retirés. Honneur aux armes russes.

18 août [30 août]. L’affaire recommence ce matin avec un nouvel acharnement. On se bat au-devant de Kulm. Nous chargeons plusieurs fois l’ennemi qui avait l’intention de nous tourner. Les hussards et les cuirassiers se distinguent ainsi que l’infanterie de la Garde. Ver midi, Vandamme, qui commande le corps d’armée français, engage toutes ses forces et nous aurions infailliblement dû plier, si Kleist ne l’avait attaqué  par derrière. Les autrichiens et un autre corps russe arrivèrent encore à temps, pour nous secourir. L’ennemi a été pris de trois côtés et bientôt mis tellement en déroute qu’il se vit forcé de nous abandonner 81 canons et 9 000 prisonniers [A. Pigeard avance les chiffres de 48 canons et de 10 000 prisonniers]. Le maréchal [il s’agit du général Vandamme] tomba dans nos mains ; il grinça des dents lorsqu’un aide-de-camp lui fit remettre son épée. Lorsqu’on le somma de présenter ses papiers, il répondit « Je n’ai de papier que pour m’en torcher le derrière. Dites cela à Sa Majesté. » A quatre heures tout était fini. Le coup d’œil était magnifique. Une foule innombrable de prisonniers défilaient devant nous. Les princes alliés s’embrassaient aux yeux de leurs soldats. La joie brillait à leurs fronts. La nouvelle de la défaite des Français par Blücher et Bernadotte vint ajouter à nos transports. Les aigles de Bonaparte [cet ennemi veut sans doute dire « Napoléon »] n’iront plus envahir l’Allemagne ; ils rentreront au sein de la France pour ne plus troubler la paix de l’Europe. Cette bataille a coûté la vie à bien des officiers et à plusieurs de mes braves amis. Le dieu des batailles leur fera bonne place !

19 août [31 août]. Töplitz. Jour de repos, charmant endroit. Promenade sur le Schlossberg. Le temps est superbe. L’armée campe à 1 000 pas de la ville ; nous vivons à merveille et fraternisons avec les Prussiens et avec les Autrichiens, qui pourtant nous regardent de travers.

20-24 août [sans doute 1-5 septembre]. J’ai été voir le rocher de Bilin qui est fort remarquable par sa structure ; le palais de Blankestein près de Spitzberg m’a beaucoup plus par sa belle situation ; hier, en cherchant des vivres pour le régiment, j’ai manqué d’être tué par les paysans ; ma présence d’esprit m’a sauvé la vie. On parle d’une retraite des Français. Notre avant-garde vient de repousser l’ennemi jusqu’à Dresde. Il a plus aujourd’hui.

26 août [7 septembre]. Les Bohémiens d’ici sont bien farouches ; nous allons longer l’Erzebirge. Bonaparte [sic !] fuit vers Leipzig. La plaine de Töplitz était couverte ce matin d’un brouillard blanchâtre, qui ressemblait à une mer de nuées. Le spectacle était superbe.

3 septembre [14 septembre]. Nous faisons tous les jours quantité de prisonniers et le canon se fait entendre de temps en temps. La position de Napoléon doit être fort critique, car il est pressé de tous côtés. La détresse et la misère qui règnent à Dresde sont à leur comble, à ce qu’on dit. Car la désertion sévit : à tout moment des compagnies entières passent de notre côté. Bonaparte |sic] a 140 000 hommes. Les Tyroliens se sont révoltés contre le gouvernement pro-français de Bavière. Ils vont faire cause commune avec nous. Freibug a été pris par assaut. Les ponts sur l’Elbe, près de Dresde, ont été brûlés par l’avant-garde de Blücher. Nous campons toujours dans les environs de Töplitz. Les alentours sont charmants. Chez un Juif, j’ai trouvé un piano qui m’amuse beaucoup. Mais point de femmes. Tout cela s’est enfui à l’approche de la guerre. »

(Boris Uxkull , « Amours parisiennes et campagnes en Russie. Journal d’un vainqueur de Napoléon, 182-1819. Textes réunis et présentés par Jürgen-Detlev von Uexküll. Traduit de l’allemand par Pierre Kamnitzer », Fayard, 1968, pp.99-101).

 

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( 9 août, 2019 )

Aspect physique de Napoléon en 1814.

Napoléon le Grand

« Napoléon n’avait pas pu se préserver entièrement des effets de l’obésité dont le plus caractéristique, chez le commun des hommes, est de les occuper presque exclusivement d’eux-mêmes, et de leur faire redouter à l’excès, les incommodités et les dangers de toute espèce. Le Bonaparte, maigre et sec, de l’armée d’Italie, n’eût pas encouru les reproches que l’on peut adresser au Napoléon, gros et gras de ses dernières campagnes. Pour commencer à apprécier la différence qui exista entre ces deux hommes, peut-être suffirait-il de rappeler que Bonaparte n’eut pas de maîtresses quand le feu de la jeunesse lui eût facilement fait pardonner des écarts, et qu’on ne peut plus en dire autant de Napoléon quand la seule maturité de l’âge aurait dû l’y faire renoncer. »

(Général LAFAILLE, « Mémoires (1787-1814) », Teissèdre, 1997, pp.144-145)

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( 5 août, 2019 )

Une lettre du commandant Poincaré au maréchal Berthier…

La retraite de Russie

On nous permettra de renvoyer le lecteur, qui demandera ce qu’était ce Poincaré, à notre étude « Le commandant Poincaré » parue dans la 2ème série de nos « Etudes d’histoire », pp. 3-28. Son vrai nom est Poincaré, bien qu’il signe Pontcarré, et il était commandant d’armes à Viazma depuis la fin d’août 1812 ou le commencement de septembre. Il devait disparaître pendant la retraite. Sa lettre montre, comme il dit, que la révolte des paysans « prend une consistance qui mérite attention ».

A.C.

Viazma, 16 octobre 1812.

Votre Altesse,

Exceptée l’époque où j’ai eu l’honneur de vous rendre compte que sept caissons avaient été brûlés par les Russes, la route de Smolensk à Viazma avait été assurée. Mais aujourd’hui, 16 du courant trois événements qui se sont succédés rapidement prouvent évidemment que le noyau des insurgés prend une consistance qui mérite attention. Un détachement de 50 hussards du 1er régiment westphalien, commandé par un officier chargé d’une somme de 18.000 francs et de beaucoup d’effets pour son régiment, a été pris à trois lieues de cette place. 6 prisonniers de guerre, partis ce matin de cette place, escortés par 60 Illyriens et rétrogradant sur Smolensk ont également été pris. Un parc de bœufs est aussi tombé entre les mains des insurgés, et trois soldats ont été tués. J’ai envoyé de suite 50 hommes du régiment de Hesse-Darmstadt sur le lieu même où ce parc a été enlevé. Ce détachement n’étant pas encore rentré, j’en ignore le résultat, et ferai part à Son Altesse de ce qui se sera passé, dans mon rapport de demain.

P.S. On dit aussi, mais je ne l’affirme pas, que le commandant du poste de Semlewo, instruit que la route n’était pas libre, a envoyé à la découverte et que sa reconnaissance a été prise.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.31-32.

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( 5 août, 2019 )

Une lettre du capitaine Bro…

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Louis Bro, dont les excellents mémoires sont parus en 1914 (Plon), puis en 2001 (A la Librairie des Deux Empires), est né en 1781. Capitaine dans la vieille Garde (chef d’escadron dans la ligne) aux chasseurs à cheval de la Garde Impériale. Il sera maréchal de camp en 1832, puis lieutenant général en 1843.  Bro s’est éteint le 8 décembre 1844. Cette lettre est adressée à son épouse. Nous sommes en pleine campagne de Russie… 

5 novembre 1812.

Par un hasard bien heureux, chère amie, j’ai ce soir pour gîte la maison ou plutôt la hutte d’un paysan. Je suis à l’abri de la neige et du vent et mes doigts vont se dégourdir ; une feuille de mon calepin et mon crayon, voilà de quoi tranquilliser ta pauvre âme souffrante… Va, je souffre bien plus de ton inquiétude que de la rigueur de la saison, pauvre chère petite… 

Sur cet officier, lire la notice ci-contre: http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Bro

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( 4 août, 2019 )

Infortuné maréchal Ney !

Ney

« L’arrestation de Ney venait de nous jeter tous dans la stupeur; son procès s’instruisait au milieu d’une réaction affreuse. Le maréchal avait été arrêté, le 3 août, au château de Bessonies, par un capitaine, un lieutenant et quatorze gendarmes. Il était resté jusqu’au15 dans la maison de ville, et était arrivé le 19 à la Conciergerie. J’attendais l’issue du procès. C’est dans un de mes voyages à Paris, que je fus admis auprès du maréchal, à la Conciergerie. Quel triste spectacle! Cependant, le prince de la Moskowa était toujours ferme; aucun abattement ne se montrait sur sa physionomie. Il me dit: « Je connais mon sort: je sais que je vais mourir; je ne crains pas la mort! Ils veulent me faire juger par un conseil de guerre. mais je suis pair de France et je ne veux pas être traité comme un tambour » Le langage que j’avais tenu, le 14 mars, au maréchal me mettait vis-à-vis de cet illustre guerrier, auquel je portais l’affection d’un fils, dans la position la plus pénible: sa situation était une cruelle justification de mes paroles. Le général Gründler, rapporteur du conseil de guerre chargé de juger le maréchal, m’avait fait venir. A sa question si j’étais parent ou allié du maréchal Ney, j’avais répondu que celui-ci m’avait tenu lieu de père depuis la perte du mien et qu’en conséquence je ne déposerais qu’autant que le prince de la Moskowa le jugerait convenable. Bien des fois depuis, je me suis reproché cette démarche, car, dans ma conviction, j’aurais défendu mon maréchal ,peut-être avec quelque succès. Je connaissais l’amour ardent qui l’enflammait pour la patrie et le fanatisme dont il faisait preuve pour elle. Quoi qu’il en soit, combien on doit regretter que le maréchal, par un faux sentiment d’honneur, ait décliné une juridiction militaire. Jugé par ses véritables pairs, tous soldats, et, pour la plupart, ses compagnons de gloire, sa précieuse vie n’aurait couru aucun danger. Le conseil de guerre était ainsi composé: Juges: les maréchaux Jourdan, Masséna, Augereau et Mortier; les lieutenants-généraux Villatte, Claparède et Gazan. Commissaire du roi: Joinville, ordonnateur de la 1″ division. Rapporteur: Gründler, maréchal de camp; greffier: Boudin. Le conseil de guerre se déclara incompétent, et le maréchal ne tarda pas à être renvoyé devant la Chambre des pairs. On connait les détails de ce procès célèbre qui affligea toute la France: Bourmont y montra une lâche animosité, mais Clouet fit voir qu’il se souvenait des bontés que le maréchal avait toujours eues pour lui. Ce fut un moment lamentable que celui où le prince de la Moskowa fut obligé d’expliquer, à ceux qui auraient dû baisser les yeux devant lui, la catastrophe du 14 mars. « Je ne pouvais, dit le maréchal, arrêter l’eau de la mer avec ma main; la digue a été renversée devant moi; j’ai préféré ma patrie à tout. » Écoutons un instant Berryer développant ce beau sentiment. « J’ai justifié, dit-il, le maréchal Ney de tout reproche de préméditation: l’intention qui l’a toujours dirigé est devenue évidente; elle offre une nouvelle preuve de l’attachement qu’il portait à son pays. Les formes du gouvernement ont changé bien des fois pendant la vie militaire du maréchal Ney; elles l’ont toujours trouvé attaché uniquement au bien public, au bonheur et à la gloire de son pays Lors de la première invasion de notre territoire, c’est lui qui, voyant que Bonaparte avait follement compromis les intérêts de la France, pressa le premier son abdication. C’est le même désir de sauver sa patrie qui, à Lons-le- Saulnier, lorsque la défection la plus complète l’entourait de toutes parts, lorsque le plus fatal enthousiasme égarait tous les esprits et exaltait toutes les têtes, lorsque tout le monde était dans la persuasion que tout gouvernement royal avait disparu, c’est le même amour pour la patrie qui fut la règle de sa conduite. C’est encore son amour pour son pays qui, après la défaite de Waterloo, engagea le maréchal, en présence des représentants les plus distingués de la nation, à leur dévoiler la vérité tout entière. Ainsi, à toutes les époques de sa vie, le maréchal Ney n’a connu qu’une souveraine au monde: la France. Le désir ardent d’empêcher que le sein de la patrie fût déchiré, voilà l’unique motif de la conduite du maréchal! » Et, plus loin, M. Dupin dit: « Le traité du 20 novembre 1815, qui trace une nouvelle démarcation du territoire de la France, a laissé sur sa droite Sarrelouis, lieu de naissance du maréchal Ney. Le maréchal n’est plus soumis au roi de France. »

Ney bondit et s’écria: « Je suis Français, et je mourrai Français. Je fais comme Moreau: j’en appelle à l’Europe entière et à la postérité» On sait que la capitulation de Paris garantissait le maréchal contre toutes poursuites. « La déclaration de l’article 12, dit Ney, était tellement protectrice, que c’est sur elle que j’avais compté. Sans cela, croit-on que je n’aurais pas préféré périr le sabre à la main? C’est en contradiction de cette capitulation que j’ai été arrêté et sur sa foi que je suis resté en France. » Mais le sort du maréchal était fixé: il fallait aux Alliés une victime en réparation du mal que leur avait fait la France; et cette victime, offerte en expiation, c’était la plus pure des illustrations de nos armées. Le duc de Wellington, sollicité par la maréchale Ney, avait répondu « que Sa Majesté, le roi de France, n’avait pas ratifié la convention du.3 juillet; que la stipulation, écrite en l’article 12, n’exprimait qu’une renonciation des hautes puissances, pour leur compte, à rechercher qui que ce fût en France, pour raison de sa conduite ou de ses opinions politiques; qu’elles n’avaient donc à s’immiscer en rien dans les actes du gouvernement du roi. » Ces paroles étaient indignes de Wellington. Le roi n’était bien entré dans Paris qu’en vertu de cette même capitulation. Wellington n’avait pu remettre la capitale à Louis XVIII qu’aux charges, clauses et conditions qu’il avait souscrites lui-même: le roi, en violant la capitulation sous ses yeux, le rendait responsable de ce grand crime. N’est-il pas honteux de penser que le procureur-général Bellart et la Chambre des pairs se soient opposés à ce que les défenseurs pussent plaider les moyens tirés de ces circonstances ? »

(« Souvenirs militaires d’Octave Levavasseur, officier d’artillerie,  aide de camp du maréchal Ney… », Plon, 1914, pp.315-320).

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