( 18 avril, 2021 )

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812)

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812) dans TEMOIGNAGES 06-513471

« Au bivouac, à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga, le 15 octobre 1812.

Ma chère sœur,

Après deux mois de date, ta lettre m’est parvenue et j’y réponds. J’avais cependant promis à maman, dans la lettre que je lui adressai le 3 septembre, que je lui écrirai aussitôt notre arrivée à Moscou ; mais des raisons m’ont empêché de le faire. Je la prie de ne pas en être fâchée. Depuis le 3 septembre, nous avons assisté à deux grandes batailles le 5 et le 7. Celle du 7 a été très meurtrière et décisive pour nous. Les détails ont dû vous être donnés par les journaux. Qu’il te suffise de savoir que notre corps d’armée s’y est couvert de gloire et a reçu des compliments. Le général [de] Grouchy, qui commandait ce corps [le IIIème corps de réserve de cavalerie de la Grande Armée], eut deux chevaux tués et fut blessé de deux balles et d’un biscaïen. Le général Thiry, commandant notre brigade [cet officier commandait depuis le 9 janvier 1812, la 1ère brigade de la division de cavalerieLa Houssaye, selon G. Six, tome II, p.495, de son « Dictionnaire.. »], fut blessé de plusieurs coups de sabre. Mon colonel eut deux chevaux tués. Sur dix-sept officiers de mon régiment qui étaient présents, dix ont été tués ou blessés. Quatorze chevaux d’officiers on été tués, parmi lesquels le miens est du nombre. Sur trois cents et quelques hommes que nous avions dans les rangs, cinquante-six ont été tués ou blessés, et soixante-dix chevaux de troupe sont restés sur le champ de bataille. En cela je ne parle que de mon régiment croyant inutile de te parler des autres qui font partie de notre corps d’armée. Dans cette journée, j’ai été distingué parmi mes camarades et, pour récompense, j’ai reçu le titre et la croix de chevalier dela Légiond’honneur, prix flatteur et qui me dédommage des fatigues, misères et disette que j’ai éprouvées et éprouve encore. Depuis le 7, le IIIème corps des Réserves dela Cavalerie a toujours été à l’avant-garde et, par conséquent, nous avons dû tous les jours avoir des affaires d’avant-postes, souvent même toute la journée. Depuis environ douze jours, les deux armées sont en présence sans tirer un coup de fusil. Nos vedettes sont à quarante pas de celles des Cosaques.

Hier, étant de garde, j’ai bu l’eau-de-vie avec des officiers cosaques. Cette tranquillité à laquelle nous ne sommes pas accoutumés nous fait croire qu’on traite de la paix. Dieu le veuille ! Car la campagne d’hiver serait très rude dans ce pays-ci. La glace et la neige commencent à se faire sentir. Que sera-ce donc à Noël ? Nous avons été bivouaquer aux environs des murs de Moscou plusieurs jours. Tu sais sans doute, que cette superbe grande et immense capitale a été pillée et réduite en cendres. A peine en reste-t-il encore quelques maisons isolées, entourées de jardins, et que les flammes ont respectées. Cette ville offrit beaucoup de ressources, mais presque toutes ont été dévorées par le feu.

Avant-hier, j’ai eu des nouvelles de mon frère. Il est à  Moscou et se porte bien.

Adieu, mon amie, ton frère t’assure de son éternel attachement.

P. de Constantin.

Embrasse maman pour moi ainsi que ton mari et ta fille. Ne m’oublie pas auprès des dames de Montsec, etc.

Mon adresse est, à présent que je suis légionnaire et chevalier : à M. le chevalier de Constantin, lieutenant au 23ème Dragons, dans la 6ème division de cavalerie de réserve, au IIIème corps des réserves de la cavalerie, à la grande Armée.

————

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 18 avril, 2021 )

Massacres de mamelucks à Marseille en 1815 !

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« A Marseille, le 25 juin 1815 au soir, les troupes commandées par le général Verdier évacuent non sans peine la ville ; des soldats sont tués, quelques cavaliers s’échappent en criant « Vive l’Empereur ! » ; et la nuit venue, l’émeute royaliste se déclenche, la foule enfonce les portes des maisons habitées par des bonapartistes, jette le mobilier par les fenêtres et massacre les occupants : au bilan, une douzaine de morts. Le lendemain, c’est mieux ; après avoir tué onze personnes suspectes de républicanisme, une bande attaque le quartier où se sont installés les débris d’une colonie de mamelouks et d’orientaux venus d’Égypte à la suite de Napoléon ; on les poursuit dans les maisons où ils se sont réfugiés et on les égorge sous prétexte qu’ils auraient tenue des propos séditieux pendant les Cent-Jours ; des femmes, des enfants sont massacrés dans le fort ; une vieille négresse servante des mamelouks, sommée de crier « Vive le Roi ! » répond : « Non, Napoléon me fait vivre… Vive Napoléon ! » Jetée à l’eau et déjà blessée, elle s’enfonce, reparaît en criant : « Vive…,» une balle l’atteint, elle disparaît mais son bras s’agit un instant au-dessus de l’eau « comme si elle voulait achever par signe le cri commencé ». En vérité, on s’attendait peu à trouver là des fidélités aussi tenaces. Treize Égyptiens payèrent… Mais il n’y eut pas seulement des assassinats en série ; un vieux soldat aux cheveux blancs est froidement abattu « devant le café Ricard » ; ailleurs un père et son fils liés dos à dos servent de jouets au peuple qui les tue lentement, avec raffinement, à coups de bâton, de pierre, de crosse qui « font jaillir le sang de l’un sur l’autre » ; un notable Anglès-Capefigue, homme doux, inoffensif, mais ancien ami de Masséna, de Barras et du maréchal Brune, est  écharpé, traîné dans une écurie derrière sa maison où on l’achève à coups de sabre ; sa mère entend ses crois.-Un tambour de la Garde nationale se vante d’avoir avec son sabre donné « un bon tour de clé » dans le ventre d(‘un officier bonapartiste caché entre deux tonneaux… ; des farandoles s’esquissent autour des cadavre et dans le pays les 25 et 26 juin 1815 seront connus sus le nom de Jour[s] de la Farce ».

(J. LUCAS-DUBRETON, « Le Culte de Napoléon, 1815-1848 », Editions Albin Michel, 1959,pp.29-30)

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( 16 avril, 2021 )

Le vol durant la campagne de Russie…

Le vol durant la campagne de Russie… dans TEMOIGNAGES 06509433Durant la retraite les soldats, dit Pion des Loches dans ses mémoires, étaient devenus voleurs. Ils volaient à un camarade un reste de galette ou un morceau de cheval. Ils jetaient un malade à bas de sa monture pour lui prendre la bête et la dépecer à coups de sabre ; ce qui se faisait si vite qu’en un quart d’heure le cheval n’était plus qu’un squelette. Plus d’un officier se croyait suivi par son cheval et tout à coup il remarquait qu’il n’avait plus que les rênes passées autour du bras ; il se retournait ; le cheval était pris, découpé, partagé. L’habitude du pillage et l’égoïsme qui régnait avaient étouffé toute probité ; On volait l’argent, les bijoux, les vêtements. Il fallait tout porter sur soi, et encore ! On enlevait des fourrures sur le dos des chevaux  et la marmite sur le feu. La nuit, les voleurs se mettaient à crier  hourra et à tirer des coups de fusil pour faire peur à leurs compagnons et saisir sans danger ce que les poltrons abandonnaient. La manière dont on vole, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », est horrible. On prit à Chabot, pendant son sommeil, son chapeau sur lequel il appuyait la tête. Même au pont de la Bérézina, des traînards profitèrent de l’embarras pour piller les voitures et enlever les chevaux. Même le pont franchi, le vol continua ; ceux qui venaient de passer furent dévalisés de vive force par des soldats du 1er corps  qui leur prirent leur porte-manteau.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  p.101)

 

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( 15 avril, 2021 )

1821-2021. Un projet d’évasion de Sainte-Hélène…

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Divers projets d’évasion ont été formés pendant la captivité de l’Empereur à Sainte-Hélène. Il est difficile de savoir lesquels Napoléon a connus. Mais à aucun il n’a jamais prêté la moindre attention. Il savait que son rôle était fini et que son martyre créerait en faveur de son fils un courant d’opinion favorable. Il s’est sacrifié pour son enfant.  La lettre ci-dessous, adressée par l’amiral Plampin, commandant des forces navales anglaise à Sainte-Hélène, à Lord Melville, ministre de la marine, donne sur un plan d’évasion par sous-marin des détails assez curieux.   

Sainte-Hélène, 25 janvier 1818. 

Monseigneur, le 8 de ce mois, j’ai eu l’honneur d’écrire à Votre Seigneurie pour lui rendre compte que j’avais reçu des instructions relatives au docteur O’Meara contenus dans votre lettre du 14 septembre [1817]. Par retour du « Mosquito » de Rio de La Plata, le 19 courant, j’ai reçu une lettre du capitaine Sharpe de l’ « Hyacinthe » datée du 22 décembre [1817], contant des rapports sur des complots et plans d’évasion du général Bonaparte, et dont la copie suit : « J’ai reçu il y a quelques semaines une communication confidentielle de M. Chamberlain, chargé d’affaires, à Rio de Janeiro : elle porte que le duc de Richelieu a avisé M. Malert, chargé d’affaires de France, qu’un plan était en préparation pour secourir Buonaparte ; quatre officiers (pris à Pernambouc et envoyés prisonnier à  Lisbonne) auraient déclaré qu’un général français nommé Brayer, au service de ce gouvernement était le principal acteur de cette affaire. J’ai en conséquence pris toutes [les] mesures en mon pouvoir pour m’assurer qu’un plan de ce genre se préparait- mais sans succès. Le général Brayer commande en ce moment les troupes bloquant Falcaquara ; il a avec lui plusieurs officiers français ; mais aucun d’eux, pendant leur séjour ici, n’a entendu parler d’une participation quelconque aux plans ci-dessous. -Un jeune homme, arrivé il y a quelque temps en Angleterre, a apporté le plan d’un bateau capable d’être mû à la rame sous l’eau. Ce bateau, pouvant contenir six hommes, naviguerait au choix en surface ou sous l’eau pendant plusieurs heures. La personne qui a apporté ce plan a refusé de donner le nom des personnes qui l’emploient en angleterre. J’ai transmis l’affaire à l’Amirauté, qui pourra sans aucun doute découvrir ces personnes ; un brevet d’invention a, je crois, été pris. Le bateau est en fer et peut-être transporté à bord d’un vaisseau de 150 tonneaux. Le Gouvernement de Buenos-Ayres [Buenos-Aires] n’a donné aucune réponse à cette proposition… 

Amiral PLAMPIN. 

Document publié en 1932 dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes, avec la mention « Communication de Mlle DECHAUX ». 

 

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( 15 avril, 2021 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

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( 14 avril, 2021 )

Le général Haxo en 1815

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Le général du génie Haxo avait été chargé par le duc de Berry de reconnaître les positions en avant de Paris pour arrêter Napoléon, et il voulut couper des ponts ; mais les habitants s’opposèrent à son dessein. Le 20 mars 1815, avec son bataillon de sapeurs, il prit la route du Nord. Le surlendemain, à Beaumont, sur l’ordre des princes, il reprenait le chemin de Paris, et, avec lui, ses sapeurs « déjà fort inquiets et impatients ». Le lieutenant-général Haxo était employé au Comité central des fortifications en sa qualité d’inspecteur général du génie, lorsqu’il fut question de former dans Paris une armée aux ordres de S. A. R. Mgr. Le duc de Berry. Vers le 10 mars, il fut nommé par le ministre de la guerre commandant du génie à cette armée et, après avoir pris les ordres de S. A. R., il s’occupa de suite à organiser le matériel nécessaire à son service. Il reconnut, en avant de Paris, à la hauteur de Corbeil, une position dans laquelle il proposait de réunir les troupes et d’essayer de combattre. Quelques jours après, en conséquence des ordres de S. A. R., il envoya des officiers du génie pour faire couper les ponts de Joigny, de Montereau, de Notent, etc. ; mais ils ne purent remplir l’objet de leur mission, parce que les habitants s’y opposèrent. Le 19 mars, le lieutenant-général Haxo se rendit à Villejuif où devait se réunir le quartier général. Mais il ne s’y trouva que le maréchal duc de Tarente, les généraux Rapp et Ruty. Vers le matin, il reçut l’ordre de rétrograder avec son matériel et son personnel et de se rendre à Saint-Denis où le quartier-général devait être établi. Il attendit la pointe du jour pour se mettre en marche, de crainte de manquer pendant l’obscurité un bataillon de sapeurs qui, depuis les ordres de la veille, était attendu à Villejuif.

Le 20 mars, il rentra à Paris vers 8 heures du matin, trouva les Tuileries désertes et, après s’être arrêté environ une heure pour réunir ses officiers et s’assurer du départ du bataillon de sapeurs pour Saint-Denis, il se rendit lui-même dans cette ville. Il y trouva le maréchal duc de Tarente de qui il reçut l’ordre d’aller coucher le même soir à Moisselles et de continuer le lendemain sa retraite vers les places du Nord. Dans ce moment, les troupes du général Maison l’abandonnèrent ; mais les sapeurs demeurèrent tranquilles parce qu’on avait eu soin de les tenir séparés des autres soldats.

Le 21 mars, il se trouva absolument seul avec le général Ruty, quelques officiers d’artillerie et les ofliciers de troupe du génie qui étaient sous ses ordres. Il se remit en marche et arriva d’assez bonne heure où Beaumont où il jugea à propos de demeurer pour  faire donner des vivres aux soldats et pour attendre de nouveaux ordres de la part du général Belliard, chef de l-état-major général, qui s’était rendu à Beauvais pour rejoindre les princes et leur en demander. Impatient de ne pas voir revenir ce général, il prit vers 2 heures de l’après-midi le parti de se mettre avec le général Ruty dans une chaise de poste pour aller lui-même jusqu’à Beauvais et tâcher de recevoir des ordres des princes. A pou de distance de cette ville, il rencontra le général Belliard qui revenait et qui lui annonça que leurs Altesses royales en étaient parties et l’avaient chargé de nous remercier et de nous congédier. Cette nouvelle fut confirmée par M.  le maréchal de camp comte de La Roche Aymon qui revenait lui-même de Beauvais. En conséquence, le lieutenant-général Haxo retourna à Beaumont et fît annoncer cet événement le 22 aux soldats déjà fort inquiets et impatients. A son retour à Paris, il fut présenté à Bonaparte avec tous les officiers généraux du génie qui s’y trouvaient. Celui-ci lui reprocha plusieurs fois d’avoir voulu arrêter sa marche en faisant couper les ponts de Joigny, Montereau, etc., chose dont il avait eu connaissance par les ordres écrits et signés par le général Haxo qui étaient tombés entre ses mains, et c’est sans doute par suite du mécontentement qu’il en eut qu’il supprima la place de commandant du génie de la garde pour en priver le lieutenant-général Haxo qui en était pourvu à l’époque de l’abdication.

Paris, 24 octobre 1815.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. 1ère série [seule série parue] »,Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur,1911 pp.288-291).

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( 7 avril, 2021 )

Rapport du colonel Blein sur la prise de Ratisbonne (23 avril 1809).

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Rapport de la prise de Ratisbonne, fait au général comte Bertrand, aide-de-camp de l’Empereur, commandant en chef du génie.

A Ratisbonne, le 24 avril 1809.

Mon Général, 

L’Empereur m’ayant envoyé hier, vers une heure, faire la reconnaissance de la place, pour prendre un parti sur les moyens de l’enlever, je reconnus qu’il existait en dehors d’un mur d’enceinte crénelé et fort élevé, une espèce de fausse braie en avant de laquelle était un fossé sec, large et profond, dont les escarpes étaient revêtues et avec une petite cuvette au milieu. L’artillerie ne pouvant battre que le mur crénelé, je fis prévenir S.M. qu’il fallait employer le moyen de l’escalade, pour descendre et remonter vis à vis où l’on ferait brèche ; S.M. adopta ce moyen et l’on envoya chercher des échelles. Je fis disposer huit pièces de 12 et de 8 pour battre en brèche le mur crénelé à droite de la porte Peter et enfilant la petite rue Kirschgasse ; en même temps, le reste de l’artillerie et des obusiers, battaient un flanc du rempart qui nous incommodait. A trois heures, la brèche ayant été reconnue praticable, deux soldats du 25ème régiment de ligne (je crois) furent placer les premières échelles ; une compagnie de ce régiment marcha au pas de charge et, conduite par le capitaine du général Beaulieu, elle descendit le fossé, plaça les échelles pour gravir l’escarpe et, malgré le feu de flanc, nous eûmes bientôt quelques hommes sur la brèche, ce qui fit fuir l’ennemi du mur crénelé en face. Deux autres compagnies marchèrent à la suite de la première, conduites par le lieutenant du génie Séa. Nos soldats se glissèrent dans les maisons à droite de la brèche et s’y établirent. L’ennemi tenait dans les maisons, les clochers et nous blessait beaucoup de monde. Enfin, un bataillon (le 2ème du 25ème) étant rentré, on s’empara de trois îles de maisons, dont une sur la gauche, afin de pouvoir gagner la porte. A quatre heures, nous en fûmes maîtres. Je parlai au commandant ennemi qui se rendit et nous pria de faire cesser le feu. Mais les soldats nous fusillaient toujours des tours et des maisons qu’ils occupaient. La porte était barricadée et une travée du pont détruite. Je fis démasquer la porte et rétablit le pont. Le capitaine du génie Theiblier m’aida dans cette opération et en dix minutes tout fut prêt pour le passage de nos colonnes d’infanterie. La division Gudin entrait et le feu de l’ennemi continuait. On tua beaucoup d’Autrichiens dans les rues et on marcha droit au pont de pierre sur le Danube. L’ennemi occupait en force le château à son extrémité ; la porte en était barricadée. Je priai M. Bongars, officier d’ordonnance de l’Empereur, de faire arriver de l’artillerie pour briser la porte ; on avait fait deux tentatives inutiles pour s’en emparer, mais l’artillerie ayant joué, une compagnie de grenadiers s’en rendit maître. On poursuivit l’ennemi sur le pont de la Regen, qu’on trouva un peu endommagé. La 1ère compagnie du 65ème bataillon de sapeurs s’étant trouvée , j’eus pris un détachement pour faire rétablir le pont ; deux sapeurs y furent blessés. Le reste de la compagnie et celles qui arrivaient successivement furent employés à rouvrir les portes de la ville et à en rétablir les ponts pendant la nuit. La batterie qui tirait sur le flanc dont le feu nous incommodait si fort au passage de la brèche [et] a mis le feu à des hangars adossés au mur crénelé ; l’incendie s’est propagé et a consumé plusieurs îles de maisons voisines ; l’ennemi, de son côté, a jeté beaucoup d’obus dans la ville, de ses positions au-delà de la Regen, en sorte qu’elle a beau coup souffert. On doit avoir fait prisonniers près de 2,000 hommes dans la place. Il n’y a presque pas de rue où l’on ne voie cinq à six cadavres autrichiens. Ce spectacle était affreux et désolant. Les habitants, pleins d’effroi, n’osaient sortit de leurs maisons et tout a concouru à augmenter le mal. Je vous prie, mon Général, de vouloir bien faire part à Sa Majesté de la bonne conduite des officiers et des troupes du génie que j’ai employé et de leur obtenir une partie des grâces qu’elle accorde aux héros. 

Le Colonel chef de l’état-major du génie, 

H. BLEIN. 

Publié dans le « Carnet de la Sabretache » en mai 1895. 

 

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( 6 avril, 2021 )

1821-2021. A bord du « Northumberland »…

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Mme de Montholon monte à bord du Northumberland avec l’Empereur. Deux mois et demi plus tard, le 15 octobre 1815, le bateau arrivera à Sainte-Hélène, petite île volcanique perdue au milieu de l’Océan Atlantique dans laquelle se jouera l’épilogue d’une fulgurante destinée.

« Le 7 août, l’Empereur, après avoir reçu les tristes adieux de ses fidèles serviteurs, fut transféré à bord du Northumberland, portant pavillon de l’amiral Cockburn.

Il y passa sur le canot du Bellerophon.

Avant de quitter ce vaisseau, je dois dire qu’en témoignage de ce qu’il pensait de la conduite qu’avait tenue à son égard le capitaine, l’Empereur lui fit présent d’une tabatière avec son portrait, que le brave marin, tout heureux qu’il était, n’accepta que sous la condition que son gouvernement lui en donnerait la permission.

Nous n’eûmes tous qu’à nous louer des attentions du capitaine et des officiers de son bord.

Le docteur O’Meara, médecin-chirurgien attaché à ce bâtiment, eut la permission de suivre l’Empereur à titre de médecin attaché à sa personne et à son service. Tous ceux qui ne venaient pas à Sainte-Hélène restèrent sur le Bellerophon. Ils furent depuis transportés sur le brick ***, pour être conduits à Malte.

En arrivant à bord du Northumberland, l’Empereur y trouva M. Stanley et M. Hutchinson, tous deux attachés au ministre Castlereagh et membres des Communes, qui l’y attendaient ; il eut avec eux un long entretien.

Dans l’empressement que mit le cabinet anglais à éloigner l’Empereur des côtes d’Angleterre, il ne se trouva qu’un seul gros vaisseau qui fût en état de faire un tel voyage ; le Northumberland fut destiné à nous recevoir. Il venait de l’Inde, et l’on ne prit même pas le temps de changer l’eau et le biscuit ; aussi, toute la traversée, n’eûmes-nous à boire que de l’eau pourrie, et, sur la fin, le biscuit était rempli de vers ; au reste, les vivres étaient bons et abondants. N’ayant pu prévoir un tel voyage, nous demandions à acheter du linge et tout ce qui nous était nécessaire pour ce long trajet. Il eût été bien facile à Plymouth de nous procurer tout ce dont nous avions besoin ; mais, quelles que fussent nos sollicitations à cet égard, on ne nous le permit pas. C’était bien dur, et ce refus nous soumit à de grandes privations.

Le jour de notre installation sur le Northumberland, au moment où nous allions faire voile, nous fûmes témoins d’un triste spectacle dont j’éprouvai une vive impression. Le temps était sombre et frais ; j’étais sur le pont, pensant tristement à notre destination, lorsque je vis un bateau qui se dirigeait vers nous. Il contenait une femme ; c’était une curieuse venue de loin, elle voulait approcher du Northumberland, dans l’espoir d’apercevoir l’Empereur. Elle était avec son enfant et un domestique. Je la vois encore avec sa robe noire. Au moment où elle nous atteignait, un brick croisait, et rencontrant le bateau, il le coula. Nous vîmes l’embarcation disparaître.

A l’instant, les canots furent à la mer, et l’on parvint à sauver la mère et l’enfant qui furent portés sur des vaisseaux différents. La pauvre mère se trouvait à bord du nôtre, elle ignorait que son enfant fût sauvé, et, à peine hors de l’eau, elle criait avec l’accent du désespoir : « My child ! my child ! »

Le serviteur ne fut pas retrouvé. Cet événement était de triste augure ; chacun eut cette pensée.

Le 8, l’Empereur déjeuna dans sa cabine ; c’était son cuisinier qui faisait son déjeuner. Nous trouvâmes à bord le colonel Bingham, qui commandait le bataillon du 53e. Je ne dois pas omettre qu’au moment de l’embarquement sur le Northumberland, on prit la mesure de s’emparer de l’argent qu’avait l’Empereur : 400 000 francs. Il fut convenu que cet argent resterait à sa disposition sur des mandats, mais qu’il ne pourrait l’avoir entre ses mains que par petites sommes. Il ne fut soustrait à l’inquisition anglaise que 80 000 francs. Comme cette somme était en or, elle put être répartie entre les officiers et domestiques qui en portaient chacun une partie sur eux, dans des ceintures.

Dans la nuit du 10 août, le signal fut donné pour mettre à la voile et faire route pour Sainte-Hélène : signal d’exil ! Le bruit du cabestan nous fit en ce moment une triste impression. »

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( 3 avril, 2021 )

Un témoignage sur la bataille de Lützen (2 mai 1813).

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Le 2 mai, l’armée se mit en mouvement sur Leipzig. Notre corps d’armée faisant l’arrière-garde ; mais l’on s’aperçut que l’ennemi, au lieu de se concentrer sur Leipzig comme on le croyait, faisait une diversion sur la droite de l’armée qu’il cherchait à tourner ; ordre fut aussitôt envoyé au sixième corps d’armée de se porter à travers champs et au pas de course sur la droite, où le général en chef ennemi Wittgenstein avait rassemblé une formidable artillerie et toute sa cavalerie pour couper la retraite des Français, dont le gros de l’armée se trouvait être arrêté à Lützen par les forces ennemies. Nous nous trouvions ainsi, le sixième corps, exposés, afin de protéger le reste de l’armée, à une puissante attaque, et fûmes obligés de soutenir de pied ferme et pendant environ quatre heures de temps, sept charges de cavalerie, plus une grêle incessante de boulets et de mitraille qui nous décimait.  Nous n’avions pour nous soutenir ni artillerie ni cavalerie, l’artillerie ayant été soutenir ni artillerie, ni cavalerie ; l’artillerie ayant été concentrée au centre de l’armée, et la  cavalerie détruite dans la retraite de Russie, n’ayant encore pu être réorganisée.  Je ne cache pas que le premier membre que je vis être emporté par un boulet, me fit une fort désagréable impression et que, malgré toute mon ardeur martiale, je me serais trouvé plus à l’aise à une distance plus respectable des canons ennemis. Je finis cependant par surmonter passablement cette première émotion ; il n’y avait d’ailleurs pas moyen de changer de position ; et, comme on se fait à tout, le spectacle continuel des hommes frappés à mon côtés, dont les cervelles rejaillirent plus d’une fois sur moi, le tonnerre toujours roulant de centaines de canons, le sifflement des projectiles, les hourras des charges de cavalerie, le bruit de la mousqueterie, les cris des blessés, tout cela causait un assourdissement et une excitation tels qu’on ne songeait plus à sa propre conservation. 

Je vis le moment où nous allions être forcés à la retraite ou mis ne déroute et tournés par des forces supérieures, affaiblis par un combat si disproportionné ; heureusement alors le corps d’armée du général Bertrand arrivant d’une position éloignée et à marche forcée à notre secours, vint appuyer notre droite menacée et faire reculer l’ennemi. L’avantage restait aussi aux Français à Lützen, centre de l’armée, en sorte que la bataille gagnée, nous eûmes un répit bien nécessaire pour nous rajuster. Je me trouvai fort heureux d’en être quitte pour la contusion que me causa sur la nuque une balle de mitraille frappant de biais sur le collet rembourré de ma capote ; le coup m’avait violemment jeté le nez en terre, et me relevant j’avais eu un avant-goût de mon décès en trouvant mon lieutenant qui s’était mis à la tête de ma compagnie, persuadé que j’étais tué. La bataille de Lützen fut glorieusement gagnée par une armée de jeunes conscrits, mais l’absence de cavalerie en rendit nuls les résultats, et si nuls que, craignant la nombreuse cavalerie qu’avait par contre l’ennemi, nous fûmes obligés de passer la nuits formés en carrés sur le champ même de la bataille. Bien nous en prit, car à dix heures du soir et par une profonde obscurité nous entendîmes soudain le piétinement des chevaux, la trompette sonnant la charge, et fûmes cernés par la cavalerie ennemie bien déconcertée de nous trouver sur nos gardes ; la surprise était manquée, et, après avoir galopé deux ou trois fois autour des carrés en déchargeant ses pistolets, elle fut réduite à se retirer laissant de nombreuses victimes du feu à notre mousqueterie. Nous fûmes opposés dans cette échauffourée à un corps de cavaliers volontaires organisés à Berlin, jeunes gens de bonne famille et supérieurement équipés; plusieurs vinrent tomber au milieu de nos carrés. 

L’expérience d’une grande bataille m’apprit combien y est passif le rôle d’un officier subalterne ; enclavé dans un rang, il n’a le plus souvent que le mérite de la patience, rarement celui du courage actif ; à ce prix le plus lâche peut se croire être un héros.

Il ne connaît ordinairement ni les lieux, ni la force des armées, ni leur position général, ni le but des opérations, et il est réduit à s’admirer après coup, pour des exploits dont il ne se doute pas, dans des bulletins boursouflés, tandis que l’honnête  bourgeois lisant la gazette les pieds sur le chenet, sait mille fois mieux que lui ce qu’il a fait lui-même. 

Extrait des « Mémoires » de Jean – Louis RIEU (Contenus dans la série « Soldats suisses au service étranger », Genève, Jullien, 1910), reproduit dans le livre de Georges BERTIN : « La campagne de 1813 », Flammarion, 1895. 

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( 2 avril, 2021 )

Trente ans après, retour à Ligny…

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« En 1845, en allant passer quelques jours de congé à Gilly, chez un de mes parents, directeur des mines dans ce pays, je fus visiter le champ de bataille de Ligny, qui se trouvait à deux lieues de là. A Fleurus, je revis ce fameux moulin, maintenant presque détruit, que l’Empereur avait occupé une partie de la journée du 16 juin 1815, et où j’avais été envoyé plusieurs fois en ordonnance ce jour-là. En parcourant ces plaines, jadis si animées, aujourd’hui si calmes, mille souvenirs saisissants se croisèrent dans mon esprit. A Saint-Amand, je ne reconnus que l’église et le cimetière. Les arbres et les maisons qui existaient autrefois avaient disparu, d’autres les remplaçaient, mais rangés différemment. En m’arrêtant sur le lieu même de ce verger dont j’ai parlé, il me semblait que je foulais aux pieds les cendres de ce malheureux colonel Dubalen, que j’avais vu tomber là. Je voyais l’endroit où l’Empereur m’avait parlé; plus loin, la place où mon général avait manqué d’être tué, et, autour de moi, les scènes affreuses qui s’y s’étaient passées. En suivant, seul au monde par un temps calme et magnifique, entre Saint-Amand et Ligny ce chemin, que, juste trente ans auparavant, j’avais parcouru entre des milliers de cadavres, je trouvai deux poteaux à certaine distance l’un de l’autre. On avait écrit sur l’un, Tombeau de Ligny, et sur l’autre, Bon Dieu de miséricorde. Déjà plein des émotions que cette excursion avait éveillées en moi, la vue de cette simple et touchante inscription d’une ame pure, et qui disait tant à mon imagination dans un pareil moment, lit couler de mes yeux d’abondantes larmes, qui me soulagèrent, et je quittai cette fois, pour toujours, ces lieux dont je conserverai éternellement le souvenir.

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.29-30)

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( 29 mars, 2021 )

Lettres sur 1809…

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Dans les premiers jours du mois de juillet 1809, au cours des mémorables événements dont la bataille de Wagram allait être le couronnement, deux lettres du baron d’Aspre, général-major au service de l’Autriche, commandant la réserve des grenadiers autrichiens, sont tombées entre les mains de l’armée française. Ces lettres montrent bien l’état d’esprit des chefs de l’armée autrichienne, tout au moins de certains d’entre eux, à la veille de la journée de Wagram. Elles offrent assurément un intérêt historique beaucoup plus élevé que leur ton de persiflage ne pourrait le faire supposer. Après la bataille des 21 et 22 mai 1809 et pendant le mois de juin et les premiers jours de juillet 1809, l’Empereur avait su maintenir l’état-major autrichien dans la persuasion qu’il engagerait à nouveau la lutte sur le terrain d’Essling, les lettres du baron d’Aspre le prouve surabondamment, tandis que l’armée française allait être déployée, le 5 juillet, sur la gauche de l’armée autrichienne, loin du point où cette armée l’attendait, rendant inutiles les travaux de défense que l’ennemi avait élevés entre Essling et Aspern. Napoléon avait ainsi merveilleusement mis en pratique le premier de ses axiomes : « Le secret de la guerre est dans le secret des opérations ». 

Commandant S.

1°/ Lettre adressée à une personne inconnue. 

Gersdorf, le 4 juillet 1809. 

On se canonne toujours. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans la Lobau et les environs, il le garnit de ponts, de redoutes, etc. Nous le laissons faire assez tranquillement et l’attendons de pied ferme en lui envoyant de temps en temps un petit boulet de politesse. Ce matin ils nous ont fait demander par trois fois de l’échange des prisonniers, on s’est laissé séduire et le lieutenant-général Weissenwulf y a été envoyé avec un officier de l’état-major général. Ils voudront apparemment nous donner les O’Reilly et quelques bons vieux qu’ils ont trouvés dans Vienne, comme ils nous l’ont déjà proposé, en échange de leurs jeunes égrillards, mais on les leur refusera sans façon ; nous sommes devenus hardis depuis le 22, n’est-il pas vrai ? 

Il y a quelques jours que notre chef d’état-major s’est plaint de l’incendie de Presbourg [Cette ville, déclarée « ville ouverte », a été bombardée pendant quelques heures pour avoir continué ses travaux de défense et d’être transformée en place de guerre, malgré une sommation du maréchal Davout qui lui signifiait les conséquences qu’entrainerait pour la place, cette transformation] ; le leur, Sir Berthier [le maréchal du même nom], a fait répondre que par égard pour Son Altesse Impériale l’archiduc Charles, on ne tirerait plus sur la ville. Il est bien temps, quand il y a plus de 150 maisons brûlées ! Nous allons au dénouement, mon amie, et j’espère que d’ici à quelques jours je vous donnerai de bonnes nouvelles pour égayer votre estimable et un peu peureuse société. Nous devons être à Lemberg dans ce moment ; je viens de parler à un officier qui arrive de Pologne. Il me paraît que l’on traite assez légèrement cette sotte insurrection qui n’a pas le sens commun et qui est plus lâche que tout ce que l’on peut imaginer. Je suppose que les héros de cette farce auront pris le large d’assez bonne heure pour n’être pas pendus ; M. Schanrot n’est pas tendre ; il les expédie d’une manière assez leste, ce que je trouve de très aimable de la part des russes, c’est d’y avoir envoyé le fils de Souwarov, sans doute pour rappeler aux Varsoviens les doux souvenirs de Praga. Je vous dirai pour cette nouvelle que, cette nuit à onze heures, il y aura un superbe feu d’artifice. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans l’île de Lobau ; ils y sont dans la plus grande sécurité, quand à onze heures, plus de mille bombes, boulets, grenades vont leur tomber sur le corps, pour amuser leur bivouac. Ils ne s’y attendent, pas plus que je ne le savais il y a dix minutes. Je suis à ma fenêtre, il est dix heures du soir. Quel malheur que toute votre société ne soit ici pour cette fête ; c’est la saison des feux d’artifice du Prater et on veut leur en faire le cadeau. 

Le 5 juillet. 

La canonnade a été furieuse, je ne sais ce qu’elle a produit, le crime s’est commis à l’ombre des ténèbres. Une circonstance assez singulière nous sert à merveille comme motif de vengeance. A dix heures, ces incendiaires jetant des grenades dans la petite ville de Stadtenzersdorf, le feu était à toutes les maisons, lorsque notre canonnade commença à venger la malheureuse ville. Ce qui rendait la scène encore  plus terrible, c’est qu’il pleuvait à verse avec le vent le plus violent que j’ai entendu de ma vie ; ajoutez à cela l’air enflammé par la réverbération du canon, les cris des blessés, des mourants, des caissons sautant en l’air, des bombes éclatant au milieu des nues, notre armée éclatant de rire à chaque beau coup, et, comme au spectacle, criant « bis » aux canonniers ; c’est charmant. Le brillant lever du soleil a fait taire tous ces démons de la nuit ; le silence majestueux qui règne actuellement invite au sommeil et ainsi que Richelieu, bonsoir ma douce et tendre amie, il est deux heures, séparons-nous. » 

A 8 heures après-midi. 

La bataille est engagée sur tous les ponts. Je crois qu’elle va bien puisque ma réserve de grenadiers n’a reçu encore aucun ordre. Je vois le feu de ma fenêtre du côté de Schönau ; il paraît que le grand passage s’est fait de ce côté-là. Quel dommage que ce ne soit pas à Aspre ; je crois qu’il a craint votre influence. Adieu, je vais à mon observatoire. 

2°/ A.S.E. le marquis de Lusignan, chevalier de l’ordre de Marie-Thérèse et général d’artillerie au service de S.M. l’Empereur et Roi. 

A Wischau, par Brünn, Gersdorf, le 6 juillet 1809. 

Depuis le 1er juillet nos avons tous les jours quelque petite variété à jouer. Le 2 et le 3, nous nous attendions à une belle bataille sur notre champ de gloire. L’armée ennemie s’était rassemblé sur la Lobau et le 1er, le soir, il poussa nos avant-postes de ce côté du Danube. Voyez quelle était notre position [Suit un croquis]. Vous voyez que nos avant-postes dans le coude de la rivière ne pouvaient pas tenir. Ils se replièrent tout de suite dans la ligne et nous leur laissâmes le champ libre jusqu’aux retranchements [Il s’agit des Français]. Ils s’emparèrent du bois où ils se fortifièrent. Je croyais que le lendemain ils seraient venus nous attaquer ; tout fut tranquille à une petite canonnade près occasionnée par la présence de l’archiduc qui passait devant la ligne aux acclamations de l’armée. Ces cris de vivat furent entendus. L’Archiduc remarqué, l’ennemi accompagna sa suite d’une forte canonnade qui tua quelques malheureux. Le 3, l’ennemi manœuvre sur ses flanc de l’autre côté du Danube pour voir apparemment le mouvement que nous ferions, tout resta en place. Le 4, il revint dans son Lobau, y jette toute son armée et le 5 nous le régalâmes pendant la nuit (la nuit du 4 au 5) d’une terrible canonnade et bombardement. Je ne sais ce qu’il a perdu, les ténèbres couvraient nos crimes. Il pleuvait, il tonnait, il ventait, tout cela ajouté à la canonnade la plus sévère faisait un spectacle horriblement beau.

Aujourd’hui, le lever majestueux du soleil mit fin aux massacres de la nuit. Le rossignol innocemment signale par son chant harmonieux l’auteur de la nature et semble vouloir me souvenir de votre paisible et heureuse retraite. Je me repose à côté de vos platanes et respire l’odeur suave de vos superbes orangers. Croiriez-vous que pendant que je vous écris, je vois de ma fenêtre un feu de tous les diables ? Les Français ont passé le Danube à Mülheuten vis-à-vis de Mauswörth ; ils ont brûlé hier Stadtenzersdorf et nous les attaquons ce matin pour les chasser. Ils veulent nous faire de petites diversions sur notre flanc gauche pour déboucher par la Lobau et je ne serais pas étonné que vers midi nous soyons en pleine action. Le feu est assez vif, il me semble qu’il se dirige sur Schönau.

Dans ce moment la bataille est entièrement engagée. Je ne reçois encore aucun ordre pour ma réserve de grenadiers, de manière que je dois croire que les affaires vont bien. Adieu, chère Excellence.

Je vais cacheter et envoyer cette lettre à tout hasard. Il eût été intéressant de posséder une autre lettre du baron d’Aspre, datée du lendemain de Wagram. Elle nous aurait fait connaître les impressions du général autrichien en face de la réalité des événements.  

Ce témoignage fut publié en 1895 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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( 28 mars, 2021 )

Deux mamelucks (1814)…

Mamelouks

« Bouches-du-Rhône. Préfet, 8 octobre 1814.- Le préfet m’adresse les interrogatoires qu’il a fait subir à deux mamelucks débarqués à Marseille et venant de l’île d’Elbe. L’un, Barthélémy Corpi, âgé de trente-huit ans, a déclaré qu’il avait, dans le courant de mai dernier, quitté à Fontainebleau le service de Bonaparte. Il se retira dès lors à Marseille avec sa femme et ses enfants, et y vivait du produit de sa pension de retraite. Il avait vendu deux chevaux à un lieutenant de son corps, et c’est pour en obtenir de lui le paiement qu’il se rendit, au mois de juillet, à l’île d’Elbe où il a passé quinze jours. Durant cet espace, il a vu (dit-il) une seule fois Bonaparte, à Portoferraio. Celui-ci lui demanda d’où il revenait et ce qu’on disait de lui à Paris et à Marseille. Barthélémy assure qu’il répondit que chacun en parlait à sa manière; que Bonaparte en paraisse offensé, se retira brusquement et avec beaucoup d’humeur. Il se trouvait à Portoferraio le jour de la fête de Bonaparte. Il avoue y avoir été invité par des officiers de son ancien corps à un banquet splendide. Bonaparte n’y parut pas; mais il alla visiter la table des soldats. Cette indifférence mécontenta beaucoup les officiers. Ils se plaignaient encore davantage qu’on ne leur avait pas fait donner un mois de gratification, comme c’était l’usage en France. Suivant lui, la garde de Bonaparte se compose de 850 hommes. On aurait essayé de former en outre un corps franc de Corses, mais on n’aurait pu le compléter, et il diminuait tous les jours par la désertion. Les militaires de la Garde de Bonaparte paraissaient depuis quelque temps se dégoûter de son service et parlaient de rentrer dans leur patrie. Ils étaient humiliés de l’obligation qu’on leur imposait de travailler comme des mercenaires, quoiqu’on leur donnât trente sols par jour outre leur paye [Note de Beugnot: C'est très peu probable]. La mère de Bonaparte est logée dans une maison particulière, près de lui. Chaque jour, il parcourt l’intérieur de l’île. Il part à 4 heures du matin, emportant une lunette d’approche, visite ses ateliers et les salines qu’il a presque toutes achetées. Il va chez les paysans, boit et mange avec eux, rentre vers 11 heures pour déjeuner, ressort l’après-midi vers 5 heures, et ne revient qu’à la nuit avancée, tantôt en voiture, tantôt par mer. Bonaparte ni les siens ne manifestent pas l’espoir d’être jamais rappelés en France; mais ils n’usent point de la même réserve pour l’Italie. Ils se bercent de l’illusion qu’au Congrès de Vienne le trône d’Italie lui sera rendu, et que son beau-père et que Marie-Louise plaideront sa cause en ce sens auprès des puissances alliées. Le sieur Barthélémy, en quittant l’île  d’Elbe, s’embarqua avec un Anglais qui lui déclara pendant sa traversée que si jamais Bonaparte quittait l’île d’Elbe, il serait perdu.

Le second mameluck se nomme Michel Mosseri, il était parti de l’île d’Elbe en même temps que son camarade. Il est porteur d’un congé absolu délivré à Portoferraio. Il a confirmé la plupart des détails donnés par son compagnon de voyage. Il a ajouté qu’il s’était décidé à demander sa retraite et à rentrer en France, parce que, contre son goût et son engagement, on avait voulu le contraindre de faire le service de canonnier. Je donne des ordres aux autorités de leur résidence pour qu’ils y soient tous deux surveillés avec soin dans leurs propos comme dans leur conduite, et pour qu’on les empêche de se rendre à Paris. »

(« Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger  et F. Chernoviz, Libraires-Editeurs,  s.d., pp.238-240).

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