( 18 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (III et fin).

Ombre 1

« Le 18 juin 1815, à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous. Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne. Dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui- peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter. Voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint: « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur ! » Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volteface. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi; le feu des Anglais était à peu près cessé; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir; le canon ennemi nous fit quelque mal. Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fûmes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le – côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance: des caissons dételés; dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. Après avoir marché toute la nuit, pendant laquelle quelques-uns des nôtres s’égarèrent, la brigade, ayant laissé la route de Charleroi, prit celle de Marchiennes, où, presque entière, elle passa la Sambre. Il tint à peu de chose, que les résultats de cette déplorable journée, ne fussent bien différents!. Le désordre était déjà dans l’armée anglaise, lorsque le corps prussien, s’étant dérobé au maréchal Grouchy, arriva sur le champ de bataille et ramena la victoire plus qu’échappée, aux Anglais. Sans cette marche adroite, le pont de Waterloo construit sur la Tamise, l’eût été sur la Seine du moins, d’après toute justice, on devrait voir sur ce monument la statue du général prussien !.

Nous étions seuls nous, à Austerlitz et à Iéna !!! Personne n’a le droit d’en revendiquer la gloire !!! »

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.289-292)

 

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( 18 avril, 2020 )

Un témoignage anglais sur Napoléon à bord de l’ »Undaunted ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Undaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en italiques et entre-crochets.

C.B.

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

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( 18 avril, 2020 )

Une lettre du général de Beaumont à son épouse…

 

Une lettre du général de Beaumont à son épouse… dans TEMOIGNAGES gal038

Au bivouac en avant de Moscou, à 18 lieues [72 kilomètres], le 14 octobre 1812. 

Mon adorable et tendre amie, voilà huit jours que nous sommes dans la même position sans avancer. Nous augurons donc que l’on traite d’un armistice de six mois. Plût à Dieu que cela soit et que nous soyons cantonnés, car la saison est déjà très froide et l’hiver sera dur à raison du climat. Sur sept lettres que tu m’as écrites de Berlin par estafette, je n’en ai reçu que quatre, les autres auront été interceptées par les cosaques sur nos derrières, car la route depuis. Smolensk à Moscou n’est pas sûre. Il y a au moins un mois qu’il n’est pas arrivé de courrier pour l’armée et par conséquent il n’en part pas ; je n’ai donc pu que profiter des bontés de M. le duc… [de Vicence : le général de Caulaincourt]. Je me porte bien, je n’ai besoin que de repos.

Dieu sait quand il arrivera, et malheureusement je suis si éloigné, et la saison sera si rigoureuse qu’il ne sera pas possible de voyager. C’est le général Sébastiani qui commande notre réserve ; il en a pris le commandement le lendemain de la bataille ; nous en sommes enchantés. On n’est pas plus brave que le roi de Naples [le maréchal Murat]. Il a rendu dans cette campagne de grands services à Sa Majesté Il est d’une bravoure et d’une activité sans égales, toujours aux avant-postes. La paix, ma bonne amie, voilà le plus grand bien qui puisse nous arriver ; s’il y a armistice, la paix s’ensuivra. Je n’en doute pas ; nous la désirons tous.Tu auras lu avec intérêt le bulletin du 7 [septembre 1812 : celle de Borodino], comme tu liras avec horreur notre entrée à Moscou. 

 Adieu, ton époux. 

BEAUMONT. 

 A Madame la Baronne de Beaumont, rue Guillaume n°63 à Berlin

 ——

Le général baron de Beaumont (Jean-Louis-Chrétien-Carrière), est né le 14 avril 1771 à Brouchy (Somme). Général de brigade à la 2ème division de cuirassiers ; général de division le 4 décembre 1812, il décède le 16 décembre 1813. Son épouse était née Maria-Urbana de Lima de Baretto. 

 

 

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( 15 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (II).

Ombre 3« Le 15 juin, les hostilités étant commencées, nous entrâmes dans la Belgique; nous ne vîmes point l’ennemi dans cette journée et prîmes cantonnement dans un village, près de la petite ville de Grosselies. Le 16, on nous dirigea sur la route de Bruxelles, le 2ème  corps était en avant de nous; bientôt nous nous mîmes en ligne et eûmes de légères escarmouches, avec les hussards hanovriens et les dragons anglais, dans lesquelles, l’avantage nous resta toujours. Ayant pris position à Villers et en étant partis le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Jemmapes. Arrivée dans la grande rue de ce bourg notre tête de colonne fut arrêtée par le 2ème lanciers,  commandé par le bon et brave colonel Sourd, refoulé par un fort parti de cavalerie anglaise. Craignant que dans leur retraite, les lanciers n’entraînassent notre régiment et par la suite, le 3ème  chasseurs qui nous suivait, calculant que le pont que nous venions de traverser, serait bientôt obstrué et que le désordre s’en augmenterait, le colonel Marbot fit barrer la rue par le 1er  escadron et prenant avec les 2ème  et 3ème  une petite ruelle sur notre gauche, il déboucha au trot dans une prairie; les forma vivement en ordre de bataille et les porta en avant, sur le flanc droit de la colonne anglaise, que ce hardi mouvement, exécuté aussi par le 3ème  chasseurs, décida à la retraite. Lorsque nous débouchions de Genappe l’artillerie de la garde placée de l’autre côté de la rivière,. trompée par nos portemanteaux et nos pantalons garances, nous prit pour des Anglais et dirigea son feu sur nous; un jeune fourrier du régiment et plusieurs hussards, furent victimes de cette déplorable erreur. Notre belle manœuvre dégagea les lanciers, dont le digne chef avait été grièvement blessé, à la sortie du bourg. Plus tard, voyant un convoi défiler sur une grande route et le prenant pour de l’artillerie, nous lui courûmes sus; c’était simplement des bagages; nous les enlevâmes ainsi qu’un bon nombre d’Écossais. J’occupai jusqu’à dix heures du soir, avec deux escadrons, une position sur laquelle, les Anglais étaient le lendemain. Les fusées à la Congreve qu’ils lancèrent toute la soirée, passaient au-dessus de nous, et faisaient dans les ténèbres, un superbe effet. Les plaisants disaient, que c’était un feu d’artifice que l’ennemi nous donnait. Enfin, je reçus l’ordre de rejoindre en arrière le reste de la brigade. Le temps était affreux; la pluie tombait par torrents; après avoir erré quelque temps, pour trouver où nous caser, les deux régiments s’établirent dans une grande ferme, où les hommes et les chevaux furent à peu près à couvert. »

A suivre.

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.287-289)

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( 14 avril, 2020 )

Une lettre d’un fidèle de l’Empereur…

Drouot-couleur

Fontainebleau, 14 avril 1814.

L’Empereur va partir pour l’île d’Elbe. Deux officiers seulement l’accompagneront dans sa retraite. Je suis un de ces officiers [avec le général Bertrand]. J’ai bien aimé et bien servi mon souverain lorsqu’il était heureux ; je le suivrai et j’adoucirai ses peines dans l’adversité. Il m’en coûte beaucoup de renoncer à ma patrie, à mes affections les plus chères; il m’en coûterait bien plus, si je renonçais à la reconnaissance.

J’ai fait mes adieux aux canons : je les aimais cependant beaucoup, et, si je suis jamais rappelé dans notre bonne France, je n’y servirai pas. Mon intention est de consacrer à l’étude et au bonheur intérieur les années qu’il plaira à la Providence de me laisser encore dans cette vallée de larmes. J’emporte, en quittant, l’état militaire, une grande consolation, celle d’avoir toujours été guidé par l’honneur et la probité.

(Lettre du général DROUOT adressée à un ami lorrain, sans doute M. de Richier, demeurant à Paris et contenue dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1914, pp.389-390).

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( 12 avril, 2020 )

Le général Amey…

1814-15Fait prisonnier à Fère-Champenoise, Amey écrit de Bruxelles au ministre de la Guerre, le général Dupont, qu’il adhère au nouvel ordre des choses.

Arthur CHUQUET.

Bruxelles, à l’hôtel impérial, rue des Fripiers, 12 avril 1814.

Le 25 mars dernier, j’ai été fait prisonnier à Fère-Champenoise par les armées alliées et présenté à Sa Majesté l’empereur de Russie qui a bien voulu me remettre mon épée. J’ai été traité par ce souverain avec une bienveillance et une considération toute particulière. Les prisonniers français ont été dirigés par Laon, Mons et Bruxelles. Arrivés à cette dernière destination, nous avons été assez heureux d’y rencontrer S.A.R. le prince de suède qui nous a promis de nous faire mettre en liberté. Déjà M. le général de brigade Delort a obtenu cette faveur. Je supplie Votre excellence de vouloir bien employer ses bons offices pour me faire rendre ma liberté, désirant aller le plus promptement à Paris, afin de pouvoir, comme tous les bons Français, adhérer au nouvel ordre des choses qui assurera à la nation sa tranquillité et son bon bonheur.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.277).

Image d’illustration.

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( 11 avril, 2020 )

La Bérézina au printemps de 1813….

Ombre 2

Le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos, fait prisonnier à la Bérézina et attaché aux hôpitaux russes, était encore à Borisov en 1813 et dans ses Souvenirs, il raconte ce qu’était devenu Studienka et décrit la contrée quelques mois plus tard.

Arthur CHUQUET.

Un dimanche de printemps j’exécutai le plan que j’avais fait depuis longtemps d’aller à Studienka, à l’endroit où Napoléon avait passéla Bérézina. Nous partîmes de bonne heure à cheval en compagnie d’officiers du génie qui étaient venus dans le pays pour purifier la rivière et bâtir des ponts ainsi qu’une tête de pont, et du professeur de l’école du cercle qui connaissait exactement cette contrée et son histoire. Nous choisîmes le chemin que les restes dela Grande Arméeavaient pris et que j’avais pris moi-même, par Staroï-Borisov. Arrivés dans le village de Studienka, entièrement détruit et rasé, et sur le bord de la rivière, nous trouvâmes à notre grande surprise, et là surtout où était naguère le village, le sol couvert d’une belle et luxuriante verdure. L’orge, l’avoine, etc., que les troupes avaient jetées dans ce village aux jours du passage, avait germé et poussé et à Studienka et aux alentours. L’orge, déjà grandement avancé dans sa croissance, formait un vert agréable d’où émergeait encore ici et là le reste d’un ancien four ou d’une cheminée. Nous apprîmes que les habitants avaient. Dès le départ de l’armée, voulu rebâtir leurs maisons, mais qu’un ordre donné par l’empereur Alexandre les en avait empêchés : Studienka devait être entièrement rasé et, à l’avenir, ne plus exister. A l’est et à l’ouest de ce qui avait été le village, on voyait de grands tumulus. L’un, près de l’endroit où j’avais passé la nuit du 26 au 27 novembre, était depuis longtemps déjà couvert de sapins et il avait la hauteur d’une maison de paysan. A ce que prétendit notre professeur, il devait sa naissance au passage qu’en ce lieu les Russes avaient, cent années auparavant, disputé aux Suédois de Charles XII et il avait survécu jusqu’à aujourd’hui. Le professeur nous dit qu’il en coûterait peu de peine de se convaincre de cette visite, qu’en fouillant quelque peu on trouvait des ossements. L’autre tumulus, à l’ouest, qui contenait tant de  nos compagnons de guerre restés dans le combat, ou morts de faim, de froid ou de misère, était beaucoup plus haut et d’une étendue bien plus grande. On évaluait à plusieurs milliers le nombre des cadavres qu’il renfermait. En arrivant au bord de la rivière — qui, là n’est pas large — et à l’endroit où Napoléon avait fait jeter les deux ponts pour le passage de son armée, nous trouvâmes un major des ponts et chaussées avec un officier et plusieurs soldats. Il avait l’ordre d’enlever dela Bérézina tout ce qu’elle contenait du passage. Il nous raconta le résultat de ses travaux. La rivière (elle a une largeur de seize à dix-huit toises, et de ce côté-ci une rive escarpée et plus ferme, de l’autre côté une rive plate et vaseuse, et l’eau n’y coulait pas avec rapidité) la rivière a été remplie en amont et en aval non seulement d’hommes et de chevaux, mais de beaucoup d’autres objets qu’une armée porte avec elle; déjà, dans l’hiver, on avait retiré de la glace et la neige des cadavres et mainte dépouille; dans les forêts voisines on avait trouvé un nombre incroyable de Français, les uns assis sous les arbres, les autres gisant çà et là, tous gelés, el ils avaient sur eux une foule de choses précieuses, montres, argent, décorations, armes, épaulettes, etc. Les paysans chargés de cette besogne avaient de la sorte trouvé quantité d’objets qu’ils avaient dû, il est vrai, livrer à leur seigneur. Le major lui-même avait, depuis son séjour sur cette rive, extrait de l’eau et mis au jour, dans ses fouilles, beaucoup de malles, de valises, de porte-manteaux, de caisses. Il avait de grands dépôts d’armes, de harnais, de voitures, etc. On avait du reste recueilli dans le pays une multitude de ces objets, et les juifs de Borisov en faisaient un trafic avantageux, bien que la plus grande partie des armes ait dû être remise à la couronne. Le major avait même fait tirer de la rivière des canons et des équipages de diverse sorte, et il savait qu’il y avait encore des pièces d’artillerie dans les marais et sous l’eau. Il nous reçut dans les baraques qu’il avait fait construire sur la rive pour lui et son détachement avec les restes du pont et du village. Son butin aurait pu nous donner le péché d’envie. Il avait trouvé dans les malles et les coffres de l’argent en vaisselle et en lingots d’un poids considérable, de l’or, des diamants, une foule de belles et utiles choses, dont il nous montra plusieurs. Ses soldats y avaient leur part, et ils ne purent s’empêcher de nous exhiber, comme leur propriété, des montres, des bagues, des pièces d’or et d’argent, des habits, etc. Le major nous fit des cadeaux; il me donna une épée, un sabre et une selle anglaise. Nous allâmes courir les environs et nous vîmes encore bien des restes d’armes, des lambeaux de vêtements, et particulièrement beaucoup de casques, de chapeaux, de bonnets, et des papiers, des livres, les cartes, des plans, des brevets d’officiers, des extraits mortuaires des troupes auxquelles j’appartenais et que je remis deux ans plus tard à l’envoyé de Wurtemberg  à Saint-Pétersbourg, le comte de Wintzingerode. L’hiver suivant je fis le même voyage et je trouvai confirmée la légende d’après laquelle beaucoup de loups avaient suivi la marche de l’armée. Je vis lors, en effet, plusieurs troupes de loups sur la neige ,près de la grande route, de même que dans ma patrie on voyait jadis, près du chemin, les cerfs, les chevreuils et les sangliers. La trace des ours rendit quelquefois très inquiets nos quatre chevaux, quatre chevaux rapides, blancs tigrés et attelés côte à côte. Les travaux, poussés avec un grand zèle, pour le rétablissement du pont de la Bérézinaet la construction d’une tête de pont en face de Borisov, occupaient de nombreux prisonniers de toutes les nations et de nombreux paysans des gouvernements voisins. Parmi eux étaient beaucoup de prisonniers de Bautzen, et surtout des Wurtembergeois, conscrits de l’année précédente. Un officier de notre garnison, le lieutenant-colonel de Swischzin, avait, dans l’hiver de 1812, rassemblé et ordonné, selon les diverses langues, tous les papiers des fugitifs qu’il avait trouvés : lettres, livres, cartes et plans. Sur son désir, je lui lus plusieurs de ses textes allemands; c’étaient des ordres aux régiments et aux brigades, des traductions de bulletins, etc. Mais les plus intéressants pour lui étaient les textes français, car il savait parfaitement le français : il y avait des correspondances des maréchaux, leurs journaux, même des lettres de Napoléon à sa femme et à ses ministres. Les lettres de Napoléon à sa femme démontraient qu’il pouvait être tendre, et ses lettres à ses ministres que, malgré sa malheureuse retraite. Il se souciait sérieusement de ce qui se passait en France. Chose extrêmement remarquable : le lecteur du colonel était un sergent français prisonnier, et quand il devait lire des choses qui blessaient en lui l’orgueil national, il essuyait souvent ses larmes. Chez le baron Korsak, intendant du prince Radziwill à Staroi-Borisov, je trouvai pareillement des débris de l’armée française, des armes et des moulins à main, de ces moulins en fer que Napoléon avait fait venir de France pour son armée et que je vis employer ici pour la première fois avec succès. Le baron remarquait depuis longtemps à la boutonnière de ma redingote un petit ruban noir et jaune, et souvent il m’avait demandé quelle était cette décoration, sa grandeur, sa forme, pourquoi je l’avais eue et comment je l’avais perdue. Un jour il me dit : « Est-ce qu’elle a une inscription? » « Oui, répondis-je, bene merentibus ». Il me conduisit dans son cabinet, il ouvrit une commode où il avait une incroyable collection de croix et de plaques de presque toutes es nations belligérantes, et il prononça ces mots : « Trouvez parmi ces décorations celle qui peut réparer votre perte, et je me fais une joie de vous la céder ». Il y avait dans la collection cinq croix de l’ordre du mérite militaire de Wurtemberg, j’en pris une ainsi que le ruban jaune et noir auquel elle était attachée. Il habitait près de l’endroit du passage; la plupart des paysans étaient ses sujets et devaient lui apporter ce qu’ils trouvaient; en outre, il avait acheté aux Cosaques et autres soldats russes qui faisaient argent de leur butin ; de là, sa collection d’ordres et de décorations.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.82-86.

 

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( 8 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (I).

Ombre 2

« Échappé aux désastres de la retraite et complètement remis de ses fatigues, il allait être nommé major (lieutenant-colonel) lorsqu’il fut fait prisonnier le 28 septembre 1813. Après avoir passé en Hongrie près des frontières de la Serbie le temps de sa captivité il rentra en France en avril 1814 et fut replacé comme chef d’escadrons au 7e régiment de hussards que commandait alors le colonel de Marbot. Après avoir assisté sous ses ordres à la bataille de Waterloo il commanda le régiment lorsque Marbot proscrit fut obligé de s’éloigner et accomplit noblement pour le 7ème hussards la tâche douloureuse du licenciement », écrit le général Thoumas dans sa préface de l’édition de ce témoignage (Calmann-Lévy, 1892; réédition : A la Librairie des Deux Empires, 2001).

« Le colonel Marbot, désirant être lui-même porteur de l’heureuse, nouvelle de la soumission de la ville de Valenciennes et de sa garnison, se rendit immédiatement à Paris. Lorsque l’Empereur eut entendu son rapport, il l’embrassa, demanda et écrivit de sa main les noms de ceux qui avaient le plus coopéré à lui conserver cette place forte: le mien eut l’honneur d’y figurer. Le 30 mars 1815, le maréchal Ney, prince de la Moskowa, dont depuis la noble tête fut sacrifiée à une basse vengeance et peut-être aussi aux exigences ennemies, vint à Valenciennes pour en inspecter la garnison. Aussitôt son arrivée, nous lui fîmes une visite de corps; il nous complimenta sur notre conduite des 23 et 24 mars puis, nous dit que les idées de l’Empereur étaient changées; qu’il ne voulait que la paix, le bonheur des Français et nous donner une constitution libérale qui conviendrait à tous et pour laquelle nous nous battions depuis vingt-cinq ans. A cette époque, le colonel Trobriand fut nommé colonel en second de notre régiment; c’était un aimable et bon officier que j’avais connu fourrier dans le 11èm chasseurs en 1800. Le 6 avril, nous reçûmes l’aigle que le colonel Marbot avait rapportée de Paris au nom de l’Empereur; c’était celle du 23ème chasseurs, son ancien régiment, dont il avait fait changer le numéro. Les escadrons de guerre ayant été formés, nous nous mîmes le 7 en marche pour la frontière et, passant par Orchies, jolie petite ville entre Lille et Valenciennes, nous prîmes position le 9 au bourg de Cysoing et plaçâmes nos postes avancés sur les confins de notre territoire. Partis de Cysoing le 22 avril, stationnés pendant quelques jours à Sainghin, nous arrivâmes le 1er mai à Saint-Amand, petite ville assez jolie à quatre lieues de Valenciennes et près de la frontière belge. L’horizon politique s’obscurcissait, la guerre paraissait imminente; nous fûmes attachés au 1er corps d’armée commandé par le comte d’Erlon .Embrigadés avec le 3e chasseurs qui obéissait aux ordres du colonel Lawoestine et placés sous ceux du général Bruno. Le 4 mai, M. le comte d’Erlon et deux officiers généraux, visitèrent nos avant-postes. Le 5, nous passâmes la revue du général comte Girardin, nommé au commandement de la division dont nous faisions partie. Vers cette époque, on nous envoya l’acte additionnel aux constitutions de l’empire pour y donner notre acceptation; le colonel se trouvait absent; je fis réunir les hussards et leur présentai cet acte; la législation n’étant point notre fait, nous signâmes tous « Oui », laissant aux amateurs le plaisir de le discuter. Peu de jours après, la députation du régiment pour le champ de mai partit pour rejoindre à Paris, le colonel Marbot; alors nous eûmes, à nous occuper d’exercices, de manœuvres, et d’inspections. Faisant partie d’un conseil de guerre, je me rendais souvent à Valenciennes, pour y juger par contumace les officiers désertés à l’ennemi; ils étaient tous condamnés à mort, mais bientôt, par suite des événements qui survinrent tous ces condamnés, rentrés en France, à la suite de Louis XVIII et des armées ennemies, étaient haut placés dans la garde royale et dans les divers corps de la nouvelle armée, tandis que leurs juges rongeaient leur frein dans la disponibilité ! Restés dans nos cantonnements de Saint-Amand jusqu’au 13 juin, nous trouvant alors à la satisfaction générale et particulièrement à la mienne, sous les ordres du général Jacquinot, nous en partîmes ce jour-là et nous établîmes le soir dans un village près de la Sambre. Nous étant remis en marche le lendemain de grand matin et suivant le cours de la rivière, nous nous arrêtâmes à Jumeux. »

A suivre.

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.284-287)

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( 8 avril, 2020 )

Une LETTRE du GENERAL COMTE DROUOT…

Elle est extraite du « Carnet de la Sabretache » de novembre 1907. Sur ce personnage, lire l’excellente biographie de Jean Tabeur, parue chez Teissèdre en 2004.

Fontainebleau, 14 avril 1814

Mon cher compatriote,

Le major Bureau, mon aide-deUne LETTRE du GENERAL COMTE DROUOT... dans TEMOIGNAGES DROUOT-249x300-camp et votre compatriote, se rendant à  Paris, je le charge d’aller vous voir et me rappeler à votre amitié ; je le prie de vous exprimer combien j’aurais été heureux, si j’avais pu vous faire moi-même mes adieux. L’Empereur va partir pour l’île d’Elbe, deux officiers seulement l’accompagneront dans sa retraite. Je suis un de ces officiers. J’ai bien aimé et bien servi mon souverain lorsqu’il était heureux, je le suivrai et j’adoucirai ses peines dans l’adversité. Il m’en coûte beaucoup de renoncer à ma patrie, à ma famille, à mes affections les plus chères. Il m’en coûterait bien plus, si je renonçais à la reconnaissance. J’ai fais mes adieux aux canons, je les aimais cependant beaucoup, et si je nez suis jamais rappelé dans notre bonne France, je n’y servirai pas. Mon intention est de consacrer à l’étude et au bonheur intérieur les années qu’il plaira à la providence de me laisser encore dans cette vallée de larmes. J’emporte en quittant l’état militaire une grande consolation : celle d’avoir toujours été guidé par l’honneur et par la probité. Ayez la bonté de présenter mes amitiés à Mme de Richier et à Mlle de Richier. Conservez-moi une part dans votre bonne amitié et croyez à mon bien sincère et éternel dévouement.

 Signé : DROUOT

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( 7 avril, 2020 )

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler dans TEMOIGNAGES Geissler-226x300Dans sa « Geschichte des Regiment Herzoge su Sachsen » (pp.136-137), le chirurgien Geissler raconte qu’il vit Napoléon arriver le 5 décembre 1812 au soir. Tel était l’enthousiasme que l’Empereur inspirait encore aux soldats qu’on eut du mal à empêcher les troupes allemandes de la division Loison de lui faire une ovation. 

Arthur CHUQUET 

‘Le 5 décembre au soir, Napoléon arrivait du quartier-général de Smorgoni- à une journée de marche d’Ochmiana- après avoir remis au roi de Naples [Maréchal Murat]  Le commandement en chef de l’armée. Il était près de 10 heures du soir lorsqu’il arriva à Ochmiana, accompagné d’un détachement de cavalerie polonaise. Il était dans une voiture de voyage drapée de fourrure et tirée par six petits chevaux lithuaniens ; Caulaincourt, duc de Vicence, à côté de lui ; sur le siège, le mamelouk Roustam et l’interprète polonais, le capitaine de la Garde Wonsowicz. Dans un traîneau suivaient le Grand Maréchal Duroc, duc de Frioul, et Mouton, comte de Lobau.

L’Empereur portait une pelisse verte garnie de brandebourgs d’or et un bonnet de même espèce. Il avait l’air grave et semblait être en très bonne santé. Depuis que nous l’avions vu de près à Gotha en 1807, à Erfurt et à Weimar en 1808, et, en dernier lieu, à Donauwörth  en 1809, son visage n’avait pas du tout changé. Nous considérions ce  puisant mortel à la distance de quelques pas- car, par hasard, il avait fait arrêter devant notre quartier- et avec la plus grande attention. Les généraux Gratien (qui remplaçait Loison, pas encore arrivé) et Vivier, avec les colonels des régiments, s’étaient mis en demi-cercle à la portière de la voiture. On parla du grand froid et de la surprise qui venait d’avoir lieu [celle tentée par le partisan Seslavine, qui à la tombée de la nuit, était soudain entré dans Ochmiana avec des canons sur traîneaux] et qui parut affecter désagréablement l’Empereur : il croyait peut-être que l’ennemi connaissait déjà son départ. La personnalité de cet homme extraordinaire, la plus attachante de l’époque moderne, ses traits marqués de l’empreinte de la plus grandiose originalité, ses puissantes actions qui avaient remué son temps et son monde, nous entraînaient à une involontaire admiration.

La voix que nous entendions à l’instant même, n’était-ce pas la voix dont le moindre accent résonnait dans toute l’Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, déterminait le destin des empires, élevait ou détruisait la gloire de tant et tant d’hommes ? Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit parmi les troupes, elles voulurent manifester. Malgré le froid rigoureux et d’autres conditions favorables, comme les troupes d’Oudinot et de Victor à Borisov, le saluer par l’habituel cri de joie.  Mais à cause de son incognito, de telles acclamations furent réprimées.  »

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( 4 avril, 2020 )

Une visite de Napoléon à la poudrerie d’Essonne…

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Ce témoignage fut publié la première fois en 1910, dans le « Carnet de la Sabretache », par le petit-fils de l’auteur, le docteur de Tastes. Le 31 mars 1805, l’Empereur se rendant à Milan pour s’y faire sacrer roi d’Italie, fait une étape dans la petite ville d’Essonne. Il y est reçu par Pierre Robin (1769-1826), commissaire des poudres et directeur de la Poudrerie.

Le 10 germinal an XII, a été un jour très remarquable pour nous par la visite de l’Empereur à la poudrerie que je dirige. Eugène était celui de nos enfants présents qui pouvait faire plus d’attention à cet événement et se le rappeler. On attendait l’Empereur depuis plusieurs jours sur la route d’Essonne où il devait passer pour aller se faire sacrer à Milan ; chaque jour, je faisais guetter son passage pour faire voir son cortège aux enfants ; ne me doutant guère qu’ils seraient à même de le voir d’aussi près. Le dimanche 10 germinal, jour auquel il devait passer, j’ai mené  dès le matin sur la route de Paris les enfants qui attendaient avec impatience ; nous nous sommes promenés fort longtemps, ensuite nous sommes entrés chez une personne dont les fenêtres donnaient sur la route. Il passait à chaque instant des voitures ; enfin, à quatre heures, lassés d’attendre en vain, nous sommes revenus dîner à la maison où quelques voisins étaient réunis, nous attendant à ne rien voir, et les enfants ayant pris leur parti.  A peine avions-nous à moitié dîné, que j’ai vu accourir à bride abattue un officier à cheval. Il m’a annoncé la visite de l’Empereur qu’il ne précédait que de quelques minutes. Je n’avais à la fabrique ni chefs, ni ouvriers, tous étaient allés sur la route pour voir le cortège et j’étais moi-même trop heureux d’être revenu à la maison et, plus encore, d’avoir différé un voyage à Paris que je devais faire à cette époque. J’ai fait sur-le-champ courir le portier à Essonne pour avertir le chef poudrier qui avait sur lui les clefs des ateliers et dont le logement était fermé, n’y ayant absolument personne chez lui. Je bouillais d’impatience et je m’occupais à faire soulever une fenêtre pour entrer chez lui lorsqu’il est heureusement accouru encore à temps. Quelques minutes après, l’Empereur est arrivé. Sa voiture est entrée dans la cour et s’est rangée du côté de notre habitation. Les gardes n’ont pu empêcher une centaine de personnes d’entrer dans la cour avec la voiture. L’Empereur, descendu de voiture, a demandé d’un ton sec et avec un son de voix de la gorge qui parait lui être naturel : « Où est le directeur ? » Je me suis présenté. Il m ‘a demandé toujours avec le même ton sec : « Pourquoi la fabrique n’est point en activité ? » Je lui ai répondu que je n’avais pas reçu d’ordre de travailler le dimanche et que ce jour était ordinairement consacré au repos des ouvriers. Il a répliqué qu’il fallait travailler les dimanches et fêtes, le jour et la nuit ; qu’il comptait sur cette fabrique pour l’approvisionnement des ports à cause de la facilité du transport par la Seine. Tout en parlant, je le conduisais machinalement vers les moulins, il y allait sans doute aussi sans y penser. Il me fit une foule de questions très serrées sur le nombre des pilons, la quantité de poudre fabriquée par chacun, celle que l’on fabriquait par jour, que l’on avait fabriqué hier. Je n’étais point préparé à toutes ces question ; elles étaient faites avec un ton sec et si impérieux, elles se succédaient si rapidement, il fallait trouver si promptement des réponses qui exigeaient quelque calcul de tête, que, je l’avoue, l’esprit assez présent pour répondre avec la vivacité et le ton positif qui eût été convenable. Il eût fallu ne pas hésiter, dire des quantités rondes et approximatives, mais je n’eux même pas cette idée, je voulais être exact, et j’avais l’air de n’être pas très bien au fait des travaux courants. Cependant, je m’en suis tiré et je suis persuadé que Bonaparte a dû s’apercevoir de mon émotion et lui attribuer l’hésitation que je mettais dans mes réponses. Il me demanda ensuite ce que j’avais en approvisionnements de matières premières, ce que je pouvais fabriquer en employant tous les moyens et ne manquant de rien. Je répondis à toutes ces questions par aperçu. Je me servais dans mes expressions du mot « kilogramme », mais il me faisait revenir au poids de marc et j’étais obligé de doubler toutes mes quantités pour arriver à cette mesure gothique. Cela me surprenait, car Bonaparte était bien assez instruit pour connaître le système des nouvelles mesures et en sentir tous les avantages, mais sans dote il était guidé par l’habitude et par le besoin de concevoir promptement. Je lui ai bien fit que je manquais d’argent, mais je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui dire que, depuis plus d’un an, je laissais mes appointements dans la caisse, ce qui était pourtant bien vrai. Je ne lui ai rien dit, ni à ma décharge, ni à ma louange. Il m’a parlé avec le ton dur et sec que l’on m’a dit généralement qu’il avait avec tous ceux qui dépendaient de lui ; il a écouté mes réponses avec attention et patience, quoiqu’en général, je lui aie parlé avec une grande liberté, ne lui ayant fait aucun compliment, lui ayant même répondu souvent sans lui dire ni « Sire », ni « Votre Majesté ». Je lui ai même dit une fois que je ne l’entendais pas ; il a répété sa question sans humeur et impatience. Je lui ai trouvé la physionomie dure et froide, la démarche peu noble, mais l’air vigoureux et la tête pensante, le son de voix aigre et guttural ; les manières, le ton peu aimables et très impérieux. Il m’a donné comme à tout le monde des preuves de la multitude de connaissances de détails qu’il a dans toutes les parties de l’administration et de la facilité avec laquelle il démêle toutes les idées et s’en sert dans les occasions, mais j’ai trouvé qu’il savait se faire craindre, obéir, admirer, et non pas se faire aimer. C’est un mélange de César, d’Alexandre, de Tamerlan, de Charlemagne, de Frédéric ; mais ce n’est point Henri IV. 

J’ai voulu consigner ici le récit de cet événement, les impressions, les réflexions qu’il a fait naître en moi. Pour ce qui concerne Eugène, voici ce que j’ai à en dire, c’est que, pendant les vingt ou trente minutes qu’a duré la présence de l’Empereur, il n’a pas cessé d’être auprès de moi et d’écouter tout ce que nous disions ; mais je ne sais cela parce qu’il me l’a dit depuis et que tout le monde me l’a affirmé. Je ne l’ai pas vu un seul moment tant j’étais préoccupé du soin de répondre. Au surplus, l’écuyer Caulaincourt était derrière et repoussait tous ceux qui voulaient approcher. M. Chapelain, mon élève, n’a pu parvenir à s’approcher de nous ; apparemment qu’on a fait moins d’attention à l’enfant. Lorsque l’Empereur est monté dans sa voiture, je lui ai demandé ses ordres ; il m’a répondu qu’il me les ferait donner par le ministre. Il est parti et, quelques minutes après, il m’envoya dire par un de ses officiers de me rendre le lendemain, à dix heures du matin, à Fontainebleau pour m’entretenir plus longuement, disait-il. Ce voyage a fait beaucoup jaser dans le canton, a causé beaucoup d’inquiétude à ma femme et, sans me donner aucune crainte, m’a tourmenté passablement. J’ai employé  la soirée à faire des notes pour répondre catégoriquement à toutes les questions possibles ; je suis parti le soir même pour coucher en route, je n’ai pas dormi de la nuit, je suis arrivé à Fontainebleau à huit heures du matin. Je me suis habillé, j’ai déjeuné et, à dix heures, j’étais au château. J’y ai pénétré facilement, mais tout le monde était surpris que j’eusse à parler à l’Empereur. Il était occupé à visiter le château avec ses architectes. Enfin, il a traversé à deux ou trois reprises  la pièce où j’étais et m’a regardé avec son air dur. Il a paru surpris de ce je ne baissais point les yeux et, au contraire, je les fixais sur lui avec assurance. Il m’a renvoyé au Ministre de la Guerre (Berthier) avec lequel j’ai conféré à deux reprises et que j’ai trouvé assez affable, mais u peu ahuri. On disposait d’une chasse qu’il devait commander en qualité de Grand veneur ; toute la cour était en habit de chasse. J’ai attendu longtemps et j’ai vu toute la foule de ces courtisans d’hier qui s’agitaient et avaient toute la mine de ne pas savoir encore bien leur métier. Alex. Berthier m’a transmis les ordres positifs de l’Empereur et je me suis retiré. J’ai été me promener dans la forêt avec un ami qui m’avait reçu chez lui, mais j’étais trop agité pour jouir de la promenade. Je suis revenu le lendemain à la maison où j’étais attendu avec impatience, et les habitants d’Essonne et de Corbeil, qui s’étaient épuisés en conjectures, ont vu que la montagne avait enfanté une souris, et que j’étais revenu comme j’étais parti, ce qui a fait cesser les coups de chapeau  dont j’avais été accablé la veille. 

Pierre ROBIN

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( 1 avril, 2020 )

Une lettre de Fesquet, intendant de Mohilew, à son père.

Mohilew, le 8 novembre 1812.

Mon cher bon papa, je vous plaindrais bien si vous vous trouviez ici, vous qui aimez tant la chaleur et qui craignez tant le froid. Quoi qu’il gèle assez fort, on ignore encore à quel degré, parce que cela, dit-on, ne vaut pas la peine d’en parler. Cependant, je crois que nous sommes déjà ici à la température de nos hivers ordinaires à Paris. Puisque le Dniepr, qui est à Mohilew un peu plus fort que la Seine à Paris, charrie beaucoup, je crains qu’il ne vienne à geler, car cela me couperait une assez bonne opération que j’avais commencée. Les chevaux, et par conséquent les charrettes de transport, étant extrêmement petits, pour accélérer un envoi de farine que j’étais obligé de faire, j’ai imaginé de l’expédier par eau, ce qui Une lettre de Fesquet, intendant de Mohilew, à son père. dans TEMOIGNAGES 98013899m’économise et beaucoup de chevaux et beaucoup de temps ; mais adieu si les glaces augmentent ! Me voilà privé du seul plaisir que j’avais ici et qui était de monter tous les jours à cheval ; les chemins sont si remplis de neige gelée qu’il serait dangereux d’y galoper dessus ; mais comme c’était, ainsi qu’au gouverneur, notre plus agréable loisir, nous avons déniché un local qui offre un fort beau manège couvert, et Ignace [son valet de chambre ?] va travailler à me dresser un jeune cheval arable de 5 ans dont on m’a fait cadeau ; c’est un fort présent, surtout dans ce pays où les beaux chevaux sont fort rares. Je me porte toujours fort bien et je pense que tout le monde est de même dans ma famille, quoique nous entrions dans la saison où quelquefois vous éprouvez le plus de souffrance. Ignace me gronde de ce que j’engraisse trop et la plupart de mes effets deviennent petits ; je chercherai cependant de ne pas me corriger de ce défaut. Je ne sais si cela vient du changement de climat ; au commencement de mon arrivée à Mohilew, il m’est arrivé d’avoir quelquefois un peu de fièvre ; seulement comme nous ne sommes pas parmi les petites maîtresses de Paris, j’ai soin, et beaucoup de Français en font autant, de manger tous les matins une soupe à l’ail ; depuis ce régime, rien ne peut me rassasier ; par exemple , mon cher papa, vous ne craindrez pas que le vin [ne] me fasse mal, car nous n’en avons point ; le peu que les habitants possèdent se garde pour les jours de gala ; encore ne se prodigue-t-il pas.

Que le vin de Suresnes ferait ici fortune !

FESQUET

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( 31 mars, 2020 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 30 mars, 2020 )

La défense de Paris (29 et 30 mars 1814) racontée par le général Dautancourt…

paris1814.jpeg Ce témoignage fut publié en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » et inclus dans un article portant le titre de :  « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale ».

Le 14 mars 1814, après l’affaire de Reims, le général Dautancourt, malade depuis quelque temps, partit pour Paris afin surtout d’y presser l’organisation des éclaireurs polonais attachés à son régiment sous la dénomination de 3ème régiment d’éclaireurs de la Garde par le décret impérial du 9 décembre 1813, et dont une partie des quatre premières compagnies seulement était à l’armée. Le 28 au soir, le général de division d’Ornano, commandant les dépôts de la Garde, le chargea du commandement de la cavalerie disponible dans les mêmes dépôts. La force totale de cette cavalerie s’élevait à environ 800 chevaux. Le général Dautancourt avait fait partir dans la même journée, pour Claye, route de Meaux, un détachement sous les ordres du capitaine Zaiaczek. Ce détachement déduit, il ne restait qu’environ 660 chevaux ; mais dans la nuit du 28 au 29, la moitié de cette force fut détachée pour l’escorte de l’Impératrice. Il resta donc définitivement environ 320 à 330 chevaux composés de grenadiers, dragons, chasseurs, mamelucks et Polonais. Voici l’analyse des opérations de cette faible brigade extraite du rapport que le général remit au général de division Koch. Vers neuf heures du matin du 29, cette brigade prit position en avant de Pantin, à droite de la route de Bondy, ayant devant elle le chemin qui traverse cette route et le canal de l’Ourcq, pour aller de Noisy-le-Sec à Baubigny [Bobigny]. Des reconnaissances furent poussées sur Noisy, Rosny, Villemomble, etc. Le roi Joseph passa une heure après, se portant en avant. A son retour, le général d’Ornano qui l’accompagnait dit au général Dautancourt que les lanciers polonais qu’il avait envoyés la veille à Claye sous les ordres du capitaine Zaiaczek, au lieu de rentrer à sa brigade, avaient reçu ordre de rester à la division Compans. 

Vers midi, une patrouille ayant rapporté qu’on voyait de la cavalerie ennemie sur la route dites « des Petits-Ponts » et vers Le Bourget, la brigade passa sur la droite du canal et se forma en arrière de Baubigny [Bobigny]. Sa gauche communiquait avec une brigade de Polonais, dit « les Krakus », sous les ordres du général Vincent. On donna la chasse à de misérables cosaques qui poursuivaient des habitants à la campagne, conduisant à Paris leurs bestiaux et leurs meubles. Cependant une grosse colonne ennemie arrivait lentement par la route du Bourget : elle eut à peine dépassé le ruisseau  de Montfort qu’elle canonna assez vivement les deux brigades qui reçurent au même moment l’ordre de repasser sur la rive gauche du canal. Le général Vincent le repassa sur le pont de la route des Petits-Ponts au-dessous de Pantin et se porte en arrière. Le général Dautancourt le repassa par le pont du Moulin-de-la-Folie, traversa Pantin et se forma en arrière entre la route des Petits-Ponts et celles de Meaux, en face du pont, appuyant deux pièces d’artillerie qui la défendaient ; un peloton de tirailleurs  fut de nouveau poussé au-delà de ce pont. L’ennemi dirigea sur ce point quelques volées de son canon qui fit peu d’effet. Il n’y avait pas une demi-heure que la brigade était dans cette position lorsqu’elle reçut l’ordre de se rendre à La Villette. Elle y arriva par le pont qui traverse le canal près du bassin, à la nuit tombante. Elle établit ses bivouacs à la gauche de la tête du faubourg de La Villette, prolongeant sa gauche vers La Chapelle, en-deçà du canal de Saint-Denis. Le 30 mars 1814, à 7 heures de matin, elle était à cheval sur le même terrain, ayant à se droite quelques escadrons de cavalerie sous les ordres du général Roussel d’Hurbal. Le général Dautancourt reçut l’avis qu’il était placé sous ceux du général Belliard. Le feu était commencé entre les batteries de La Villette et celles de l’ennemi. Afin de connaître ce qui se passait dans la plaine, le général Dautancourt envoya un sous-officier avec cinq chasseurs sur le canal avec ordre de  pousser jusqu’à Saint-Denis. Pendant ce temps, la brigade manœuvra vers la route qui conduit de La Chapelle à cette dernière ville. La patrouille de chasseurs rentra au grand galop, après avoir déjà fait un léger détour pour éviter les tirailleurs ennemis qui se présentaient en-deçà du canal  et rapporta que le commandant de Saint-Denis l’avait chargée de dire au général qu’il lui était arrivé le matin six pièces de canon mais sans munitions et qu’il lui en fallait sur-le-champ.

Ce rapport fut fait au général Belliard et par lui envoyé par un officier polonais au roi Joseph, sur la butte Montmartre. Il parut que l’ordre avait été donné d’envoyer trois caissons d’artillerie qu’on vit trop longtemps après être sorti de La Chapelle. Un bataillon d’infanterie fut envoyé pour les escorter et le général Dautancourt détacha pour le même objet le major Kozietulski, des éclaireurs polonais de la Garde, avec 80 chevaux. Mais il s’était écoulé un trop long temps pour toutes les allées et venues faites afin d’obtenir l’envoi de ces munitions et déjà elles ne pouvaient plus être introduites dans Saint-Denis. A la hauteur d’Aubervilliers, les éclaireurs donnèrent sur un gros corps ennemi qui, ayant passé le canal, coupait la route. Ils furent brusquement ramenés. Le général Dautancourt portait le restant de sa brigade à leur soutien. Mais il reçut l’ordre de demeurer en position, la gauche à la route. Les munitions rentrèrent ; le petit bataillon d’infanterie se replia lentement et en belle contenance ; une forte partie des éclaireurs de la brigade restèrent engagés en tirailleurs avec ceux très nombreux de l’ennemi. Vers midi, la cavalerie continua à manœuvrer par son flanc gauche parallèlement aux mouvements de l’ennemi. Elle se porte au-dessous de Clignancourt en avant de la ligne d’anciennes redoutes qui se trouvent dans la plaine (le général Belliard se trouvait sur l’une de ces redoutes). Les éclaireurs, les mamelucks et quelques chasseurs de la Garde étaient toujours aux prises avec la ligne des tirailleurs ennemis, qui, chargés, se retiraient sous la protection de leurs masses. On remarqua alors au milieu de nos tirailleurs plusieurs Parisiens, à pied, qui faisaient le coup de fusil d’une manière fort meurtrière pour l’ennemi. En manoeuvrant de la sorte, on arriva en avant d’une plâtrière située à gauche de Clignancourt et séparée de la montagne de Montmartre par un chemin qui conduit à Clichy. La brigade appuya sa gauche aux vignes qui bordent la route des Batignolles à Saint-Ouen. Les grenadiers à cheval, offrant sur ce lieu élevé un point de mire trop sûr aux coups d’une batterie de quatre pièces que l’ennemi avait placée dans la plaine près de l’embranchement de la route des Batignolles dans celle dite « de la Révolte », furent placés en réserve dans le fond, au-dessous et entre la plâtrière et la route. Cette batterie nous fit beaucoup de mal. A la vérité, le canon de Montmartre essaya de lui riposter de quelques coups en distance. Loin de lui en imposer, ce canon, mal servi devenait dangereux pour nos tirailleurs, lorsque deux pièces d’artillerie légère de la division du général Roussel, se plaçant entre cette division et notre droite, tirèrent avec une telle précision qu’en un instant elles forcèrent cette artillerie ennemie à se retirer. Ce ne fut que pour un moment. Cependant l’ennemi continuait lentement son mouvement vers le bois de Boulogne ; bientôt il parvint aisément à s’emparer des vignes qui se trouvent dans le triangle formé par les routes des Batignolles à Saint-Ouen et à Clichy et par celle de  la Révolte. Ces vignes, à défaut d’infanterie, ne furent disputées à la sienne que par les éclaireurs, les mamelucks et les chasseurs de la Garde qui furent forcés de les abandonner avec perte de plusieurs de ces braves qui s’étaient acharnés à les défendre avec une audace qui tenait du désespoir.

Au milieu de ces tirailleurs, le général Dautancourt eut à ses côtés un de ses adjudants blessé assez grièvement (il se nommait Pélissier, jeune officier français, sous-adjudant-major des lanciers polonais). Alors la position de la brigade n’était plus tenable. L’ennemi la fusillait à portée de pistolet. En ce moment, le maréchal duc de Conegliano envoya le brave colonel Moncey, son fils, prévenir le général Dautancourt des dispositions qu’il prenait à la barrière de Clichy, qu’il faisait fermer. Il fallait de l’infanterie: en vain le commandant de la brigade en demandait au général Belliard, on n’en avait point. Le feu de l’ennemi partant des vignes, celui de son canon, devenaient de plus en plus meurtrier. Quelques charges étaient demeurées sans résultat et si elles avaient fait éprouver quelques pertes à l’ennemi, elles avaient augmenté les nôtres dans une proportion accablante. La brigade se retirait cependant lentement, lorsqu’elle reçut l’ordre de se rapprocher de la cavalerie du général Roussel près de la plâtrière. Elle y appuya sa gauche et se forma le long du chemin qui, de cette plâtrière, conduit à Clignancourt.

C’est alors qu’il arriva à notre soutien un beau détachement de sapeurs-pompiers ; mais le moment opportun de retarder les progrès de l’ennemi était passé. Maître des vignes, il s’élança, parvint à cette même plâtrière et présenta une masse d’infanterie à portée de pistolet.  A la tête des chasseurs que commandait le chef d’escadron Laffitte, des Polonais et des mamelucks (les grenadiers et les dragons étant à gauche de la plâtrière opposés à d’autres forces ennemies), le général Dautancourt s’élança sur cette masse. Il fut ramené par son feu et celui de son artillerie. La cavalerie du général Roussel ne fut pas plus heureuse. Ce furent nos derniers efforts et nous y survécûmes !… 

Acculés sous Montmartre, dans le petit espace entre la plâtrière et Clignancourt, ne pouvant plus manœuvrer et foudroyés par le feu de l’ennemi, une partie de la cavalerie de ligne se retira par Clignancourt, tandis que le général Roussel, le général Dautancourt et le restant de ses braves opérèrent leur retraite en montant à Montmartre par un chemin rapide qui, quoique encaissé, les laissa encore un moment exposés au feu de l’ennemi. La brigade entra dans Paris par la barrière des Martyrs et se rallia sur le boulevard des Italiens. A dix heures, elle traversa silencieusement cette capitale de l’Empire, qu’elle abandonnait, et prit, vers minuit, position à Villejuif où elle bivouaqua. Pendant cette nuit, d’après un ordre du général Belliard, le général Dautancourt envoya un détachement de ses Polonais au pont de Choisy-le-Roi. 

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( 28 mars, 2020 )

Deux mamelucks (1814)…

Mamelouks

« Bouches-du-Rhône. Préfet, 8 octobre 1814.- Le préfet m’adresse les interrogatoires qu’il a fait subir à deux mamelucks débarqués à Marseille et venant de l’île d’Elbe. L’un, Barthélémy Corpi, âgé de trente-huit ans, a déclaré qu’il avait, dans le courant de mai dernier, quitté à Fontainebleau le service de Bonaparte. Il se retira dès lors à Marseille avec sa femme et ses enfants, et y vivait du produit de sa pension de retraite. Il avait vendu deux chevaux à un lieutenant de son corps, et c’est pour en obtenir de lui le paiement qu’il se rendit, au mois de juillet, à l’île d’Elbe où il a passé quinze jours. Durant cet espace, il a vu (dit-il) une seule fois Bonaparte, à Portoferraio. Celui-ci lui demanda d’où il revenait et ce qu’on disait de lui à Paris et à Marseille. Barthélémy assure qu’il répondit que chacun en parlait à sa manière; que Bonaparte en paraisse offensé, se retira brusquement et avec beaucoup d’humeur. Il se trouvait à Portoferraio le jour de la fête de Bonaparte. Il avoue y avoir été invité par des officiers de son ancien corps à un banquet splendide. Bonaparte n’y parut pas; mais il alla visiter la table des soldats. Cette indifférence mécontenta beaucoup les officiers. Ils se plaignaient encore davantage qu’on ne leur avait pas fait donner un mois de gratification, comme c’était l’usage en France. Suivant lui, la garde de Bonaparte se compose de 850 hommes. On aurait essayé de former en outre un corps franc de Corses, mais on n’aurait pu le compléter, et il diminuait tous les jours par la désertion. Les militaires de la Garde de Bonaparte paraissaient depuis quelque temps se dégoûter de son service et parlaient de rentrer dans leur patrie. Ils étaient humiliés de l’obligation qu’on leur imposait de travailler comme des mercenaires, quoiqu’on leur donnât trente sols par jour outre leur paye [Note de Beugnot: C'est très peu probable]. La mère de Bonaparte est logée dans une maison particulière, près de lui. Chaque jour, il parcourt l’intérieur de l’île. Il part à 4 heures du matin, emportant une lunette d’approche, visite ses ateliers et les salines qu’il a presque toutes achetées. Il va chez les paysans, boit et mange avec eux, rentre vers 11 heures pour déjeuner, ressort l’après-midi vers 5 heures, et ne revient qu’à la nuit avancée, tantôt en voiture, tantôt par mer. Bonaparte ni les siens ne manifestent pas l’espoir d’être jamais rappelés en France; mais ils n’usent point de la même réserve pour l’Italie. Ils se bercent de l’illusion qu’au Congrès de Vienne le trône d’Italie lui sera rendu, et que son beau-père et que Marie-Louise plaideront sa cause en ce sens auprès des puissances alliées. Le sieur Barthélémy, en quittant l’île  d’Elbe, s’embarqua avec un Anglais qui lui déclara pendant sa traversée que si jamais Bonaparte quittait l’île d’Elbe, il serait perdu.

Le second mameluck se nomme Michel Mosseri, il était parti de l’île d’Elbe en même temps que son camarade. Il est porteur d’un congé absolu délivré à Portoferraio. Il a confirmé la plupart des détails donnés par son compagnon de voyage. Il a ajouté qu’il s’était décidé à demander sa retraite et à rentrer en France, parce que, contre son goût et son engagement, on avait voulu le contraindre de faire le service de canonnier. Je donne des ordres aux autorités de leur résidence pour qu’ils y soient tous deux surveillés avec soin dans leurs propos comme dans leur conduite, et pour qu’on les empêche de se rendre à Paris. »

(« Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger  et F. Chernoviz, Libraires-Editeurs,  s.d., pp.238-240).

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( 26 mars, 2020 )

Souvenir de la revue du 24 mars 1815, passée à Paris…

Revue

« Lorsque l’Empereur fut averti que tout était prêt, il parut à cheval et passa dans les rangs de ses soldats. Nous l’accompagnions; j’ai été témoin de tout ce qui s’est passé ce jour-là, mais pour en rendre un compte exact, il faudrait une autre plume que la mienne. Les soldats étaient ivres de joie, leurs schakos étaient au bout de leurs baïonnettes, et l’enthousiasme qui se manifestait en dehors des grilles, sur la place du Carrousel, où était le peuple, était sympathique avec la troupe. ers la fin de la revue, on vit arriver Cambronne à la tête des officiers du bataillon de l’île d’Elbe, qui portaient leurs anciennes aigles; l’esprit militaire en fut doublement exalté, et ces officiers, réunis aux troupes et aux officiers de toutes armes, qui s’étaient rassemblés spontanément, et qu’on nomma depuis le Bataillon sacré, défilèrent au son d’une musique guerrière qui jouait l’air « Veillons au salut de l’Empire » , cherchant ainsi à ressusciter les chants de triomphe et de gloire. Après le défilé, l’Empereur se plaça devant le pavillon de l’Horloge et fut aussitôt entouré par un nombre considérable d’officiers; là, diverses scènes remarquables se passèrent: des aigles, que ses soldats avaient conservées, lui furent présentées, et, s’en emparant, il les pressa sur son cœur en prononçant de ces paroles que lui seul savait rendre si émouvantes. C’est en parcourant ce cercle d’officiers qu’il me reconnut et que, s’avançant vers moi, il me décora de sa main. »

 (« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.17-18).

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( 25 mars, 2020 )

Le COMBAT de FERE-CHAMPENOISE (25 mars 1814), d’après un RAPPORT du Général Baron DELORT adressé au MINISTRE de la GUERRE…

Le COMBAT de FERE-CHAMPENOISE (25 mars 1814), d’après un RAPPORT du Général Baron DELORT adressé au MINISTRE de la GUERRE...  dans TEMOIGNAGES 06513465

Monseigneur, 

Le général de division comte Pacthod n’ayant pas jugé à propos de faire à votre Excellence un rapport de l’affaire de Fère-Champenoise du 25 mars dernier, affaire dans laquelle sa division fut faite prisonnière de guerre, je ne peux me dispenser de le faire moi-même, pour rendre aux troupes sous mes ordres et à leurs chefs le justice éclatante qui leur est due ; dans aucune circonstance militaire, jamais le malheur n’a été honoré par plus d’énergie et d’intrépidité. La division Pacthod, forte d’environ 2.400 hommes, artillerie comprise, se réunit à Sézanne le 23 mars, dans la nuit, au général Amey dont la division était de 800 homes, et qui avait rallié à lui un convoi de 200.000 rations de pain et de 80 chariots de munitions de guerre. Le 24 au matin, ces deux divisions réunies se mirent en marche sur Bergère, où elles comptaient se réunir, d’abord, aux corps d’armée de MM. Les maréchaux ducs de Trévise et de Raguse [Mortier et Marmont], et ensuite à la Grande-Armée. Il ne m’appartient pas de développer ici les motifs tout puissants qui déterminaient à prendre la route de Bergère pour aller à Vatry, au lieu de suivre la route la plus courte, je dois me borner à parler du fait. Les troupes firent halte à dix heures et demie sur la route de Bergère à Vatry, à deux lieues de ce dernier point ; à onze heures moins un quart, j’aperçus plusieurs têtes de colonne dans la direction de Châlons, se dirigeant sur nous et perpendiculairement à la route où nous étions au repos ; je formai sur-le-champ ma brigade, forte de 1,200 hommes et composée d’un bataillon du 54ème régiment de ligne, du 1er régiment de gardes nationales de la Sarthe et du 3ème régiment provisoire de gardes nationales , formé d’un bataillon du Loir-et-Cher et d’un bataillon d’Indre-et-loire ; en même temps j’envoyai prévenir le général de division qui était à un demi-quart de lieue en avant sur la route, de l’approche de l’ennemi ; c’était l’armée de Silésie. A onze heures, sa cavalerie exécuta sur nos carrés trois charges consécutives qui furent repoussées avec la plus grande intrépidité. Cependant, toutes les masses de l’ennemi gagnaient du terrain et la cavalerie nous entourait ; dans cet état des choses, le général ordonna la retraite dans la direction de Fère-Champenoise ; à onze heures et quart, le mouvement commença au milieu d’une plaine immense sans bois, sans montagnes, sans accident de terrain qui pût donner quelque avantage à de l’infanterie contre de la cavalerie et l’arrêter dans sa marche, toujours rapide si elle est comparée à la marche de l’infanterie. A midi, l’artillerie tirait à mitraille sur nous en queue et sur les deux flancs ; à une heure, deux pièces gagnèrent notre tête. Elles étaient soutenues par une quantité innombrable de cavalerie ; c’est dans cette situation que, de toutes parts battus par la mitraille de l’ennemi, par derrière et sur nos flancs, et en tête par ses boulets, c’est dans cette situation, dis-je, que moins de trois mille hommes ont continué leur retraite sur Fère-Champenoise pendant quatre lieues, chargés tous les quarts d’heure sans jamais être entamés, toujours forcés de se faire jour au travers de la cavalerie, et de charger les pièces qui marchaient devant la tête. A cinq heures, à une demie-lieue de Fère-Champenoise, nous avons aperçu les hauteurs qui dominent cette ville couvertes de troupes de cavalerie, d’infanterie et d’artillerie ; dans le premier moment, nous nous étions livrés à l’espérance que ce que pourrait être les corps de MM. Les maréchaux ducs de Raguse et de Trévise, et nous nous réjouissions d’avoir opéré une jonction qui n’était pas sans gloire. L’illusion fut de courte durée. Les forces sur les hauteurs de Fère-Champenoise se multiplièrent tellement, qu’il n’y eut plus de doute que ce ne fût l’ennemi : d’ailleurs, la décharge d’une artillerie formidable, en éclaircissant les rangs, nous confirma de plus la présence d’un nouvel ennemi. La brigade sous mes ordres qui prêtait son flanc gauche à cette batterie ne fut pas ébranlée, et comme si elle eût acquis un nouveau degré d’énergie par l’imminence du danger, elle n’en marcha  que plus fièrement et plus serrée vers le nouveau point de direction que lui avait donné le général de division, pour gagner du terrain vers la droite et échapper, s‘il «était possible, à l’action des troupes qui couronnaient les hauteurs de Fère-Champenoise. C’étaient les armées russes, autrichiennes et prussiennes commandées par leurs souverains en personne ; la marche fut continuée sous le feu meurtrier de cette artillerie jusqu’à six heures un quart. A cette heure, ma brigade exténuée de fatigue, après avoir laissé sur le champ de bataille plus de 700 hommes, après avoir épuisé toutes les cartouches qu’elle avait consommées en repoussant de son feu plus de vingt charges de cavalerie à 50 toises, après sept heures enfin d’un combat à jamais mémorable, est tombée au pouvoir des trois armées combinées. Il n’est personne, Monsieur le Comte, dans ma brigade, qui n’ait fait au-delà de ce prescrit l’honneur le plus délicat : le bataillon du 54ème régiment et ses chefs ont soutenu la réputation qui appartient, à si juste titre, aux vieilles bandes des armées d’Espagne ; mais Monsieur le Comte, je ne saurais trouver d’expression à mon gré pour rende témoignage aux gardes nationales sous mes ordres, l’épithète de brave et d’héroïque dont tout le monde s’honore, est sans valeur, sans force et sans énergie, pour donner une idée juste et précise de leur conduite, c’est la valeur la plus impossible, en même temps qu’elle est la plus énergiquement active, selon qu’il faut recevoir la mort sans chercher à l’éviter, ou conserver sa vie pour prouver qu’on sait la défendre. Vous êtes juste et, s’il ne fallait se borner, je devrais citer sans exception tous les officiers de mes cinq bataillons ; il n’en est aucun qui n’ait mérité les regards du souverain ainsi que ses faveurs, mais par dessus tous les autres, je dois désigner à votre Excellence, M. le major Bergeron, commandant le régiment de gardes nationales de la Sarthe, et M. le major Durivoire, commandant le 3ème régiment provisoire composée d’un bataillon d’Indre-et-Loire.  Il est impossible de réunir à une connaissance parfaite de la guerre, à plus d’expérience, une bravoure plus froide, en même temps qu’entraînante pour les soldats.  Ce serait, Monsieur le Comte, soumettre leur sensibilité à une trop forte épreuve que de ne pas leur accorder un témoignage non équivoque de satisfaction ; je le sollicite pour eux de Votre Excellence, et vous prie, Monsieur le comte, d’agréer l’hommage de mon respect.

Paris, le 29 août 1814. 

 Le Général de brigade,  Signé : Baron DELORT.

 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1901. 

 

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( 25 mars, 2020 )

Le général PIRE

Piré«L’Empereur me charge de vous témoigner toute sa satisfaction pour la belle conduite que vous avez tenue, pour le dévouement à sa personne et pour l’amour de la Patrie dont vous avez fit preuve dans ces dernières circonstances »

(Maréchal Davout au général Piré, Paris, 19 avril 1815).

Chargé au retour de Napoléon de l’île d’Elbe, de combattre les royalistes dans le Midi, Piré força le duc d’Angoulême à signer la capitulation de La Palud le 8 avril 1815.

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